Réconciliation, justice et croissance économique en Côte
d'Ivoire
Emmanuel Niamien N’Goran
Dans Géoéconomie 2014/2 (n° 69), pages 99 à 108
Éditions Éditions Choiseul
ISSN 1620-9869
ISBN 9782362590542
DOI 10.3917/geoec.069.0099
© Éditions Choiseul | Téléchargé le 21/06/2024 sur www.cairn.info (IP: 160.154.230.92)
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Emmanuel NIAMIEN N’GORAN
Réconciliation, justice et
croissance économique
en Côte d'Ivoire
Emmanuel Niamien N’Goran, ancien ministre des Finances du président
Bédié, est actuellement Inspecteur général d’État de Côte d’Ivoire. Il a été
nommé à ce poste par le président Alassane Ouattara, le 7 juillet 2011.
A ucun pays ne peut connaître d’avancées ni de progrès, si 99
ses citoyens ne sont pas réconciliés avec eux-mêmes. Le
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président Félix Houphouët-Boigny et, à sa suite, les présidents Henri
Konan Bédié et Alassane Ouattara, n’ont cessé de nous enseigner
que nos populations n’ont pas d’ennemis ou d’adversaires ; leur
ennemi ou leur adversaire, c’est la misère et la pauvreté.
Pour vaincre cette misère et cette pauvreté, il faut créer des
richesses, grâce au travail de tous ; ce qui conduira à la croissance
économique et au développement.
La réconciliation, comme chacun sait, est cette action
volontaire qui vise à reconstruire l’accord perdu entre deux parties
que la violence a détournées du recours au dialogue pour régler leurs
différends. La réconciliation doit permettre de panser les blessures,
surmonter les ressentiments et les blocages qui paralysent l’usage de
la parole sereine, l’usage de la parole qui apaise les coeurs.
Notre pays a fait l’expérience de différentes tentatives de
réconciliation. On peut rappeler, sous le régime du PDCI-RDA, les
mémorables « Journées du dialogue » et les « Conseils nationaux » qui
| Emmanuel NIAMIEN N’GORAN |
ont eu soin de reconstruire le lien social pour résorber les fractures
sociales subies par la jeune république de Côte d’Ivoire, mise à
l’épreuve par les graves secousses politiques successives que furent
les deux crises du Sanwi, la croisade de la Ligue des originaires de la
Côte d’Ivoire (LOCI) contre les ressortissants du Togo et du Dahomey
(Benin), les contestations récurrentes des élèves, des étudiants et des
universitaires, les « complots » de 1959, de 1963-65, la crise du Guébié
en 1966-70, les demandes de démocratisation du régime en 1980, le
retour au multipartisme en 1990.
Avec le régime du FPI, un forum national pour la réconciliation a
été organisé en 2001. Il n’a pas tenu la promesse des fleurs puisqu’il
a débouché sur une rébellion armée qui a provoqué la partition du
pays pendant près de dix ans et l’installation endémique de groupes
armés jusqu’ici incontrôlés.
Avec le régime Ouattara, la Côte d’Ivoire s’est engagée, encore
une fois, dans une tentative nouvelle pour reconstituer, entre nos
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concitoyens et nos communautés, un « vivre ensemble » exempt
de violence et d’inimitié. Mais comment atteindre un tel objectif ?
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Comment rétablir le consensus troublé ? Comment réconcilier les
Ivoiriens et renouer les fils brisés du tissu de la cohésion sociale ?
Comment pouvons-nous créer les conditions d’une paix durable
unanimement partagée ?
Dans la situation ivoirienne actuelle, le processus de réconcilition
nationale semble pris en étau entre deux pôles inconciliables marqués
par deux tendances qui s’affrontent. Il y a d’un côté, ceux qui estiment
que le préjudice causé est tellement grave qu’il faut rendre justice et
combattre l’impunité. Pour cette tendance, la vérité et la justice sont
les instruments incontournables de la réconciliation.
Il y a, de l’autre côté, ceux qui croient ou font croire qu’au nom de
la paix et de la liberté, pour aller à la réconciliation, il est nécessaire de
recourir à une loi d’amnistie générale qui abandonne les poursuites à
l’encontre des coupables. Pour ces derniers, au nom de la démocratie
et de la paix durable, c’est le prix à payer !
Mais objectivement, les exigences de la justice sont-elles un obstacle
à la réconciliation ? La voie de la justice qui impose la mobilisation
de l’appareil judiciaire et la voie de l’abandon des charges contre les
coupables, à travers une loi d’amnistie générale sont-elles les seules
portes de sortie de notre situation de crise ?
Réconciliation, amnistie et justice
Qu’est-ce que renferme cette voie d’amnistie ? Quelle en est
la portée morale ? Quelle place fait-elle aux droits des victimes en
proposant d’amnistier les coupables de crimes graves et de violation
des droits de l’homme ? Certes, tourner la page est signe du refus de
s’enliser dans la douleur de la crise. Mais est-ce là une bonne manière
de sortir de la crise ? Au contraire, ne crée-t-on pas, ce faisant, les
conditions d’une rechute dans la crise ? L’amnistie est-elle la solution
de sortie de crise ?
Avec la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR), 101
la Côte d’Ivoire en est au deuxième épisode du processus de la
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réconciliation nationale, après celui de 2001.
Le premier épisode a accouché d’une rébellion armée et d’une
guerre militaro-politique, parce que le Forum national pour
la réconciliation de 2001 s’est révélé incapable de résoudre les
problèmes essentiels. S’étant contenté d’être une vaste campagne
de demande incantatoire de pardon mutuel, ce forum ne pouvait
qu’échouer. À dire vrai, au lieu d’une loi d’amnistie générale et d’une
demande incantatoire de pardon mutuel, il fallait faire de ce forum
de réconciliation, un grand moment de règlement et de réparation
des torts.
La loi d’amnistie générale de 2001 s’est avérée un instrument
politique qui a simplement permis d’arrêter les poursuites judiciaires
sans au préalable déterminer les responsabilités, les culpabilités.
Elle s’est suffit d’être une grâce exceptionnelle, c’est-à-dire, un
arrangement politique entre partenaires politiques pour la rémission
mutuelle des crimes. On ne s’est pas assuré, au préalable, au travers
| Emmanuel NIAMIEN N’GORAN |
d’un travail impartial de la justice, d’établir les faits, d’engager les
poursuites afin de reconnaître les coupables et les victimes.
Le raccourci de la loi d’amnistie générale signifie que personne n’a
voulu assumer la responsabilité des fautes commises. On peut donc,
pour résumer le caractère absurde de la situation de 2001, dire qu’il y
a eu des victimes sans bourreaux ! On voit ainsi combien est suspect
un tel projet d’amnistie. Il porte la marque indélébile d’un crime plus
odieux : l’oubli des victimes dans le naufrage de la vérité.
Demander, avec ce deuxième épisode du processus national
de réconciliation, la réédition d’une loi d’amnistie générale,
c’est perpétuer le geste des acteurs de la guerre, et admettre leur
incapacité à affronter la vérité, à savoir leur responsabilité dans les
crimes commis. Ainsi, l’amnistie devient la consécration, voire, la
sanctification de l’impunité.
L’expérience révèle que, dans la crise ivoirienne, la loi d’amnistie
ne peut et ne saurait être un instrument réel de réconciliation,
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mais un arrangement politique, un instrument politique pour lever
momentanément des blocages conjoncturels sans véritablement créer
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les conditions de sortie de crise.
La politique politicienne, avec des vues à court terme, n’est
jamais la justice. Le sentiment d’impunité et d’injustice induit par
ce « deal politique » développe une puissance négative d’aggravation
et de radicalisation des postures qui fait échec à la réconciliation. Le
droit de grâce est perverti par l’instrumentalisation de l’amnistie qui
produit l’amnésie pour bafouer le droit des victimes et instaurer une
injustice permanente au bénéfice des seigneurs de la guerre.
On ne peut construire la réconciliation sur la dénégation de la
souffrance des victimes et le cynisme des bourreaux en liberté.
Comment peut-on rendre possible la réconciliation, si l’on ferme
toute issu à la possibilité pour les victimes de surmonter leurs
traumatismes ? Encourager une telle attitude, c’est faire croire que
c’est en étouffant un problème qu’on le résout !
Dans ce deuxième épisode de la réconciliation nationale, les leçons
du passé, devraient instruire le pouvoir à adopter la posture d’un
« tiers pacifiant » qui initie une dynamique d’impartialité en rupture
avec la justice des vainqueurs.
En mai 2011, le président de la République avait fait la promesse
d’une justice impartiale qui sanctionnerait les crimes odieux perpétrés
par les forces armées des deux camps en belligérance. Jusqu’à ce jour,
aucune personne issue des rangs des Forces républicaines de Côte
d’Ivoire n’a fait l’objet d’une quelconque interpellation bien que la
Commission nationale d’enquête créée par le Chef de l’État « ait
signalé en août 2012 que les FRCI avaient exécuté sommairement au
moins 545 personnes dans le contexte de la crise postélectorale. »
Une justice impartiale, dans le cas d’affaires où sont impliquées
des militaires de premier plan, suppose un système de protection
des magistrats pour renforcer leur capacité et leur détermination à
engager les poursuites qui s’imposent.
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Sans un tel dispositif de sécurité judiciaire et juridique, toute
démarche de réconciliation qui se contenterait d’un médiateur sans
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un pouvoir autre que la demande incantatoire de pardon mutuel serait
vouée à l’échec dans sa tentative de reconstruire le consensus rompu.
Sans la volonté politique d’instaurer la réconciliation sur
les principes et les normes de l’État de droit, le choix du tiers
réconciliateur, qui n’a pas pour mission « de traduire les auteurs de
crime en Côte d’Ivoire devant les tribunaux, mais de les amener à
reconnaître leur forfait », ne peut atteindre son objectif de provoquer,
chez les coupables, repentir et confession de crimes afin d’apaiser les
cœurs des victimes et obtenir leur pardon.
Il est communément admis que sans pardon, il n’y a pas de
réconciliation possible. Mais sans le courage de la vérité qui conduit
à la confession du crime, comment obtenir le pardon de la victime
qu’on rend ainsi incapable de surmonter ses ressentiments et ses
traumatismes ?
| Emmanuel NIAMIEN N’GORAN |
Dire la vérité est un devoir moral et une exigence éthique qui
libère l’homme du silence coupable qui le ronge et détruit en lui la
crédibilité et la dignité qui sont l’apanage de la personne humaine.
Pour sortir de la crise, nous devrions rejeter une réconciliation
qui ruse avec la vérité, la loi et le droit. Nous devrions assumer la
responsabilité historique qui nous commande de nous engager
courageusement dans un processus de justice transitionnelle qui
permette à toutes les victimes d’exercer leurs droits à la vérité et à la
réparation.
La réconciliation qui consolide la paix et facilite l’émergence d’un
véritable État de droit ne peut être décrétée par des lois édictées sous
la férule des seigneurs de la guerre. La réconciliation par l’amnistie
n’est pas efficace. La réconciliation par une loi d’amnistie est précaire
et ne peut garantir une paix durable. En consacrant l’impunité absolue
des coupables, l’amnistie est un second crime contre les victimes.
La justice pour tous est une exigence éthique qui fonde la liberté et
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raffermit le lien social.
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La réconciliation :
facteur de croissance économique
En faisant signe à la justice et à la vérité, le processus de
réconciliation en Côte d’Ivoire constituera un facteur puissant de
développement et de croissance économique. Un climat social apaisé
créé par un contexte social réconcilié est un vecteur favorable au
travail producteur de richesse.
On sait combien l’instrumentalisation de la violence a jeté notre
pays dans la détresse de la régression économique, sociale et culturelle
avec son cortège de recul de l’investissement, de destruction de biens
matériels et de vies humaines.
Combien d’Ivoiriens ont perdu leurs emplois du fait des actes de
vandalisme et de pillages des entreprises condamnées ainsi à mettre
la clé sous le paillasson !
Dans un État de droit, la sécurité juridique et judiciaire,
l’impartialité de la justice sont les piliers de la crédibilité, de la stabilité
et de la légitimité de l’État, toutes caractéristiques qui définissent un
climat propice à la promotion des affaires et des investissements.
Dans cette perspective des réformes institutionnelles s’imposent
pour traduire dans la constitution les acquis des accords de
Marcoussis en matière d’éligibilité en procédant au toilettage des
dispositions confligènes.
Au niveau de l’exécutif, l’introduction d’un poste de vice-
président permettrait un meilleur équilibrage pour tempérer le
pouvoir présidentiel dont la crise nous a révélé la toute puissance.
Une vice-présidence de la République élue sur le même ticket que
le président permettrait d’assurer l’intérim au sein de l’exécutif et de
mettre fin à un système hybride qui fait appel au pouvoir législatif
à cet effet. Cette disposition de la constitution ne respecte pas le
principe de la séparation des pouvoirs. La garantie de la séparation
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des pouvoirs devrait notamment découler, pour le législatif, de la
possibilité pour lui d’exercer son contrôle sur l’exécutif à travers
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l’examen de la moralité et la probité des personnalités pressenties
pour assurer de hautes fonctions publiques.
C’est dire que c’est en nous dotant d’institutions fortes que nous
seront en mesure de consolider la paix et de réussir le pari de la
réconciliation nationale.
Par ailleurs, l’exigence de transparence, facteur de la garantie de
la sincérité des prochains scrutins, devrait conduire à la réforme
nécessaire de la CEI qui devra se dépouiller de ses habits d’institution
de crise en ne prenant en compte que les acteurs politiques et les
organismes légalement constitués.
En outre, le renforcement de l’autorité des institutions et
structures de bonne gouvernance et notamment leur capacité à
lutter contre la corruption pour plus d’équité, contribuera à créer
un climat social propice à la promotion d’une éthique fondée sur la
recherche de l’excellence par le travail et le mérite.
| Emmanuel NIAMIEN N’GORAN |
La sécurité, qui ferme la porte à la récurrence de la criminalité
et au développement des zones de non-droit dans notre société,
demandera que les gouvernants déploient une volonté politique forte
pour la réforme de l’armée et des forces de sécurité nationales afin
de lutter efficacement contre le désarmement des ex-combattants, la
prolifération et la circulation illicite des armes.
Les affaires n’aiment ni le bruit ni les armes. C’est pourquoi, il nous
faut promouvoir dans la conscience de chacun de nos concitoyens la
nécessité d’une « mutation d’identité » qui les engagent résolument
aux côtés de tous les artisans de paix et de réconciliation dans un
effort spirituel intense au cœur d’une éthique du pardon.
La réconciliation et le pardon
Le processus de réconciliation fondé sur la recherche de la justice
et de la vérité sur ce qui s’est réellement passé suppose notre capacité
106 de créer un nouvel espace moral, comme condition essentielle à
la réconciliation. Ce nouvel espace moral est celui de l’éthique du
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pardon.
Qu’est-ce que « pardonner » signifie ? Le pardon, c’est le courage
de la rémission d’une faute, d’une offense, dans le renoncement de
la revanche et de la vengeance. C’est ce que veut dire « faire la paix
avec son ennemi » et cela requiert la domestication de la violence en
chacun de nous.
Les Soufis, qui sont les ascètes mystiques de l’islam, disent que « la
véritable guerre qui a pour fin la destruction du mal, le rétablissement
de la paix, de la justice et de l’harmonie parmi les hommes, est la
guerre intérieure, c’est-à-dire, le combat pour le gouvernement ou la
maîtrise de soi ». Pour eux, en effet, la véritable guerre est une lutte
à l’intérieur de l’homme, une lutte de la lumière contre les ténèbres
intérieures. Ce n’est pas la guerre extérieure que se livrent les hommes
avec des armes de destruction.
Mais le pardon est la conséquence du rétablissement des
fondations morales de la société humaine. C’est ce que dans
sa détresse, la victime exprime fortement en disant : « Je ne puis
pardonner si on ne me demande pardon. » Cela signifie que « si on me
construit un État de droit alors peut être pourrais-je pardonner ».
En effet, à qui et à quoi dois-je pardonner ? Il est impossible
de pardonner sans que personne ne soit venu demander pardon, il
est impossible de pardonner sans savoir à qui et pourquoi on doit
pardonner. C’est évident, l’obtention du pardon exige la confession
des fautes. Et c’est cela le repentir qui est la conscience du mal commis
et la résolution de ne plus y retomber à l’avenir.
Comme on le voit, le repentir commence par une confession et
se poursuit par un effort continu pour s’écarter des voies mauvaises
et travailler à l’amélioration de sa conduite. C’est pourquoi dans le
Talmud – le recueil monumental des enseignements traditionnels
du judaïsme – il est dit : « le repentir et les bonnes œuvres sont un
bouclier contre le châtiment. »
Pour que j’accepte de pardonner, il faut qu’on me demande
pardon. Dans cette mesure, l’offenseur prend conscience de l’acte 107
négatif posé et présente des excuses : sa responsabilité étant engagée,
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il l’assume et exprime sincèrement ses regrets puis demande pardon.
La morale exige qu’il exprime sa compassion à la victime.
Dans le processus de réconciliation, « le pardon est la rose du
cœur ». Il purifie l’âme et lui confère la plénitude de sa noblesse. Et
c’est ce qu’on appelle la vertu. Au total, notons que la réconciliation
peut être facilitée par un organisme tiers, comme la CDVR en Côte
d’Ivoire, ou comme l’ancienne Commission vérité et réconciliation
en Afrique du Sud.
Toutefois, la réconciliation est indissociable de la justice. Cette
justice doit être organisée et rendue dans un État de droit. Elle
doit, également, être équitable et consolidée par un système de
protection des magistrats, afin de garantir son impartialité et son
indépendance.
Tout en nécessitant la réparation des préjudices moraux et
matériels, la réconciliation exige la reconnaissance des fautes et la
demande de pardon. Cet acte de contrition est un impératif moral qui
| Emmanuel NIAMIEN N’GORAN |
exige des coupables un devoir de compassion envers leurs victimes.
C’est à ce prix que le pardon peut-être un réparateur du tissu social
déchiré. C’est à ce prix aussi qu’un climat social apaisé, créateur d’un
contexte social réconcilié, peut être un vecteur favorable au travail
producteur de richesses. C’est enfin à ce prix que la société réconciliée
peut être un havre de paix, de croissance économique et de progrès
humain, car il ne peut y avoir de paix durable, de stabilité politique et
de développement économique solidaire sans réconciliation.
Résumé
À la suite de la crise ivoirienne de 2010-11, le président Alassane Ouattara
a annoncé, le 11 avril 2011, la création d’une « Commission dialogue, vérité et
réconciliation » (CDVR), sur le modèle de la « Commission de la Vérité et de
la Réconciliation » mise en place en Afrique du Sud pour expurger les crimes
commis au nom de la politique d’apartheid et les exactions perpétrées par les
mouvements de lutte et de libération. Avec la CDVR, présidée par l’ancien
Premier ministre, Charles Konan Banny, la Côte d’Ivoire a voulu s’engager
108 dans un processus de réconciliation nationale. Lors de son intervention
devant la Fondation ATOUUU, une ONG, M. Niamien N’Goran a voulu
montrer que la réconciliation nationale est possible, comme le pensent 83 %
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des Ivoiriens. Pour Niamien N’Goran, il ne peut y avoir, en Côte d’Ivoire,
de développement économique durable et solidaire sans réconciliation. Il est
donc nécessaire d’accompagner ce processus de réconciliation.
Abstract
Since the Ivorian crisis in 2010-11, president Allassane Ouattara announced
on the April 11th 2011 the creation of a " Commission meeting, truth and
reconciliation " (CMTR), based on the model of the " Truth and reconciliation
commission " implented in South Africa in order to deal with the crimes
committed in the name of the apartheid politics and the violences perpetrated
by the movements of fight and freedom. The "Commission meeting, truth
and reconciliation", directed by the former Prime Minister, Charles Konan
Banny, and the Ivory Coast, have wanted to start a national reconciliation
process. During his intervention in front of the fondation ATAOUUU, a NGO,
Mr Niamien N’Goran demonstrated that national reconciliation is possible,
as think 83% of the Ivorians. For Niamien N’Goran, there can not be any
sustainable and solidary economic development without reconciliation. So, it
is necessary to accompany this process with a reconciliation.