ANALYSE LINÉAIRE 5 : “RENCONTRE FATALE”
EXTRAIT DE MANON LESCAUT DE L’ABBÉ PRÉVOST (PREMIÈRE PARTIE)
I - CIRCONSTANCES DE LA RENCONTRE
- « Je » = ici le narrateur change, car c’est Des Grieux qui raconte son histoire au marquis ⇒ plus-que-parfait
« j’avais marqué » montre qu’on opère un retour en arrière (analepse) ⇒ point de vue (focalisation) interne
qui sera adopté dans le reste du roman
- Cadre spatio-temporel réaliste et plausible de la rencontre : ville d’Amiens + « le temps de mon départ » =
Des Grieux vient de terminer ses études et est censé rentrer chez ses parents pour les vacances mais préfère
rester un jour de plus pour se promener en ville avec son ami ⇒ coïncidence bien pratique pour la rencontre à
venir, comme si le destin et la fatalité l’avaient arrangée
- 2ème phrase reprend justement cette notion de fatalité avec l’interjection tragique « hélas ! » qui montre une
émotion encore présente au moment où il raconte et revit son histoire ⇒ jugement a posteriori qu’il porte sur
son aveuglement passé et le sentiment d’avoir commis une faute qu’il exprime avec une grande solennité
(exclamative presque grandiloquente « Que ne le marquais-je un jour plus tôt ! ») ⇒ imparfait à valeur de
regret (renforcé par la tournure de l’inversion du sujet et du verbe), logiquement suivi par un conditionnel
passé
- « toute mon innocence » : flou sur l’histoire à venir tout en l’orientant vers celle de quelqu’un qui va être
perverti par les événements qu’il a vécus puisqu’implicitement il suggère qu’il l’a perdue (ambivalence du mot
« père » = son père « naturel » ou Dieu comme il est censé suivre une carrière ecclésiastique ?)
- Phrase suivante : explication du moment et du lieu de la rencontre, avec une impression de coïncidences
qui ressemblent à un coup du sort : le dernier jour avant de partir (destin qui s’est joué d’un rien), emploi du
verbe « devoir », simple promenade qui enclenche un étrange mouvement de « curiosité » (un péché)
amenant les deux amis à suivre un véhicule ⇒ le passage de l’imparfait (qui permet aussi d’introduire un autre
personnage important de l’histoire, Tiberge) au passé simple montre justement que cette action ponctuelle
devient celle de premier plan et va enclencher la première marche de son destin présenté donc comme scellé
depuis le début
- À ce moment, le lecteur attend de savoir pourquoi suivre ce « coche » est si important, révélation différée
encore par la façon banale (déceptive ?) dont le narrateur décrit les passagers qui en descendent : tournure
impersonnelle « il en sortit » + déterminant indéfini « quelques femmes » ⇒ la propositions subordonnée
relative « qui se retirèrent aussitôt » prépare l’entrée sur scène d’un personnage crucial pour la suite des
événements
II - APPARITION DE MANON ET COUP DE FOUDRE
- Conjonction de coordination « mais » marque une rupture pour entrer dans l’extraordinaire : l’apparition de
Manon
- Se distingue des autres femmes : singularité du personnage (pronom indéfini « une » par rapport au
pluriel « quelques femmes », position « resta […] s’arrêta seule dans la cour » par rapport à « se retirèrent
aussitôt ») + « fort jeune » : seule indication physique du personnage qui la met là aussi à part des autres
avec l’utilisation de l’adverbe « fort »
- Verbe d’état « paraissait » confirme bien l’adoption du point de vue interne via Des Grieux : il est en
observation attentive de tout ce qui se passe autour de cette femme avec la construction d’une phrase
complexe ponctuée de plusieurs subordonnées (locution conjonctive « “pendant qu’un homme… » CC de
temps, relatives « qui » x2) ⇒ curieux mais déjà fasciné
- La longue phrase suivante est construite à partir d’une proposition principale « elle me parut si charmante »
qui annonce une subordonnée conjonctive CC de conséquence « que […] je me trouvai enflammé tout d’un
coup jusqu’au transport »
- Sens ancien et originel de « charmante » : le sort magique, l’envoûtement + des termes forts qui renvoient
bien à l’image du coup de foudre : métaphore du feu (« enflammé ») + locution adverbiale « tout d’un coup »
associée au passé simple « je me trouvai » indiquant la soudaineté et même l’étrangeté du sentiment +
hyperbole « transport » avec l’idée de non maîtrise de soi-même ⇒ n’oublions pas que Des Grieux évoque
cette rencontre plusieurs années après mais elle semble encore exercer sur lui-même une emprise
incontrôlable qu’il est en train de revivre
- La consécutive est retardée par 2 relatives se rapportant à lui-même « qui n’avais jamais pensé à la
différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention » + « dont tout le monde admirait la sagesse
et la retenue » = permet de présenter des caractéristiques morales du protagoniste masculin comme un
premier autoportrait moral (inexpérimenté avec les femmes, « sagesse », « retenue » ⇒ pronom personnel
tonique « moi » répété 2 fois dans une même phrase : n’est-ce pas aussi une façon de se dédouaner en
insistant sur la pureté de son caractère et de ses intentions pour dire qu’il a agi à l’opposé de sa nature
(trans-port : sortir de soi-même) ?
- La suite nous présente 2 autres caractéristiques du personnage : « excessivement timide », « facile à
déconcerter » pour établir une antithèse avec l’action impulsive qui suit (« je m’avançai » passé simple pour
une action unique, en opposition à l’imparfait d’habitude « j’avais le défaut », une métamorphose provoquée
par l’amour) ⇒ image d’un sort qu’on lui aurait jeté
- Ce premier pas inhabituel de Des Grieux (utilisation pronominale du verbe « s’avancer » montre qu’il
s’implique pleinement dans cette action) semble une marche fatale vers son destin + l’amant totalement
soumis à sa dame, laquelle n’est pas toujours pas décrite ni même nommée mais uniquement désignée par la
périphrase « la maîtresse de mon cœur » (le protagoniste agissant est devenu un simple complément du
nom; ce qui montre la rapidité du sentiment amoureux)
III - PREMIERS ECHANGES VERBAUX
- Très peu d’informations relatives au portrait physique mais une caractéristique morale de Manon ouvre ce
dernier mouvement dans cette phrase : Manon est déjà expérimentée dans les jeux de l’amour ⇒ phrase
complexe construite sur la tournure concessive (subordonnée CC de concession avec la conjonction «
quoique » + imparfait du subjonctif) : opposition entre son âge et son expérience de l’amour, étant habituée
à l’intérêt qu’elle inspire aux hommes + caractère libertin car la morale de l’époque aurait voulu qu’en tant que
femme elle recule ou montre sa gêne devant le premier pas audacieux de Des Grieux (« sans paraître
embarrassée »)
- Les échanges verbaux se font sur le mode du discours indirect : verbes de locution (« je lui demandai », «
elle me répondit », « je lui parlai ») ⇒ modalité du discours (incomplet car elliptique) annonce un thème crucial
dans la façon dont leur relation nous sera racontée : on n’accède pas aux pensées du personnage de Manon
ni même très rarement à ses véritables paroles, le lecteur est tributaire de ce que Des Grieux ressent et
rapporte
•Opposition entre les apparences et la sincérité : Manon répond « ingénument » : ambiguïté de l’adverbe
de manière qui peut être perçu comme de l’innocence ou une habileté de Manon puisqu’au contraire elle
semble avoir de l’assurance
- Premiers échanges portent sur les raisons qui amènent Manon à Amiens : au lieu d’une simple visite banale
de « personnes de connaissance », Manon est destinée à une vie « religieuse » ⇒ Des Grieux reçoit cette
information « comme un coup mortel pour (s)es désirs » (hyperbole) : au lieu de louer un projet de vie, il ne
pense qu’à l’obstacle l’empêchant de s’approprier Manon pour lui-même (sens du mot désir : son amour est
physique = un autre péché)
- Il est clairement dominé par l’amour (sens étymologique du mot passion: le sentiment enfin nommé devient
sujet actif de la phrase et lui n’est plus qu’un pronom personnel COD (« me ») ⇒ paradoxe: alors qu’il se
présentait comme un jeune homme inexpérimenté en amour, il est soudainement devenu « éclairé » (pour ne
pas dire ébloui, voire aveuglé ?) pour comprendre instantanément qu’il doit trouver une solution pour ne pas la
laisser être hors de sa portée (suite : il fuira avec elle) ⇒ l’amour l’a métamorphosé
- Une caractéristique de Manon semble se confirmer : elle est perspicace en amour = relative « qui lui fit
comprendre mes sentiments » + comparatif intensifié par l’adverbe « bien » + peut-être même manipulatrice :
se présente comme victime du choix de ses parents (sens de la préposition « malgré » dans « malgré elle » +
pronom indéfini « on l’envoyait ») ⇒ comme si elle attendait un sauveur qui lui permettra d’échapper à ce sort
- On revient enfin au jugement a posteriori de Des Grieux : prolepse des événements à venir, le « plaisir » de
Manon sera au centre de toute l’intrigue comme il est au centre de cette phrase en facteur commun de deux
relatives en fonction de sujet (« qui ») ⇒ se finit sur une image tragique de leur rencontre et de toute leur
histoire avec le mot « malheur »