La technique
Une technique est un savoir-faire ou un ensemble de savoir-faire qui permet de faire quelque
chose de précis : la poterie pour faire des pots, la menuiserie pour travailler le bois, etc. Toute
technique suppose un apprentissage plus ou moins complexe et peut mobiliser un ou plusieurs outils.
Dans une nature où les vivants (végétaux et animaux) disposent naturellement et
instinctivement des moyens de leur survie, l’humain fait figure d’exception. En effet, lui seul ne
dispose pas d’instinct, ou du moins pas d’un instinct suffisamment élaboré pour assurer sa survie
sans effort. Au contraire, l’humain va devoir créer les moyens de sa propre survie par son intelligence
pour combler cette lacune originaire. C’est pourquoi on peut dire que la technique est une réalité
anthropologique fondamentale : partout où il y a eu des humains, il y a eu de la technique
puisqu’elle est une condition indispensable à sa survie.
On trouve cette idée illustrée dans le récit de la mythologie grecque du Mythe de Prométhée
tel qu’on le retrouve chez Platon dans le Protagoras (5ème siècle avant JC). Le mythe de Prométhée
raconte la création de la nature par les dieux. Les dieux confient au titan Epiméthée la répartition des
différents attributs parmi les différentes espèces. Il confie des crocs aux loups, des griffes aux tigres,
des ailes aux aigles, de la fourrure aux ours, etc. Mais arrivé à l’humain, il ne reste plus rien : l’humain
est donc d’abord un être nu, faible et sans défense.
Pour compenser l’oubli de son frère, Prométhée s’en va dérober à Athéna la connaissance
des arts qui symbolise les savoir-faire techniques (artisanat, menuiserie, ferronnerie, etc.) ainsi que le
feu qui symbolise l’outillage technique (marteau, vis, etc.). Le savoir-faire permet de maîtriser
l’outillage technique et l’outillage technique permet de réaliser le savoir-faire. Désormais muni de la
technique, l’humain va pouvoir compenser sa faiblesse originelle et créé ses propres attributs pour
survivre puis, par suite, augmenter indéfiniment ses conditions de vie en dominant toujours
d’avantage la nature.
Or, un tel pouvoir dans les mains des humains par essence imparfaits (contrairement aux
dieux qui sont parfaitement sages et responsables) constitue une menace permanente pour
l’ensemble de la création. En les dotant d’une puissance surhumaine, Prométhée a mis les humains
en situation de dominer la nature, de la dénaturer voire de la détruire, compromettant alors tout
l’équilibre du vivant. Les dieux vont alors lui imposer un supplice exemplaire : attaché au mont
Caucase, il verra son foie dévoré chaque nuit par un aigle et repoussé chaque jour pour que son
supplice dure pour l’éternité.
L’histoire de la technique se divise en 3 grandes périodes :
A l’Antiquité, la technique est dévalorisée par contraste avec la science et la philosophie. Elle est
perçue comme une discipline approximative et utilitaire (dans le mauvais sens du terme) là où la
science et la philosophie sont parfaitement précises et désintéressées donc universelles.
A la période moderne, la technique est réhabilitée du fait du changement de paradigme
scientifique. L’univers physique, démystifié et régi par les seules lois de la mécanique, répond aux
mêmes lois que les lois techniques de l’artisanat. De cette technicisation de la science (ou
scientifisation de la technique) va émerger la figure nouvelle de l’ingénieur.
A la période contemporaine, la technique, désormais surpuissante, augmente le pouvoir d’agir
de l’homme sur la nature et sur lui-même au point de le mettre en situation de s’autodétruire. La
réflexion philosophique va alors penser la nécessité de limiter et de maîtriser le progrès
technique.
I - L’Antiquité
A l’Antiquité, il y a une stricte distinction entre d’un côté le monde technique des artisans et
de l’autre le monde du savoir et de la sagesse des scientifiques et des philosophes.
Le terme de technique est à l’Antiquité synonyme du mot art au sens de discipline de
l’artisan. Ce n’est qu’à partir de la période moderne que le mot art prendra particulièrement le sens
de « beaux-arts ». Un art, dans son sens antique et général, signifie une discipline structurée avec des
règles. La poterie, la menuiserie sont des arts tout autant que la rhétorique, l’art de la guerre, les
mathématiques ou la philosophie.
On distingue à l’Antiquité les arts mécaniques des arts libéraux. Les arts mécaniques reposent
uniquement sur des savoir-faire. Un savoir-faire est une connaissance qui a deux caractéristiques :
Elle est pratique c’est-à-dire tournée vers l’action et l’efficacité. On ne sait que ce qui est
indispensable de savoir pour bien faire. Tant que le savoir-faire semble efficace, il ne sera pas
remis en question. C’est pourquoi le savoir-faire n’est pas universel mais particulier : il n’est vrai
que relativement à une tâche et à un besoin spécifique.
Elle est incarnée c’est-à-dire que ce n’est pas forcément une connaissance consciente et connue
de l’esprit. C’est une connaissance qui est imprégnée dans le corps. Par exemple, on sait faire du
vélo – c’est un savoir-faire – mais on serait bien incapable d’expliquer physiquement et
mécaniquement pourquoi le fait de pédaler permet de rester
droit et d’avancer. C’est pourquoi, la transmission d’un savoir-
faire relève non de l’enseignement théorique mais de
l’apprentissage pratique : on regarde faire et on fait soi-
même.
On hiérarchise alors nettement les artisans dont le savoir est
pratique et tourné vers les besoins de la survie et de la vie de
tous les jours et les philosophes dont le savoir est théorique et
simplement motivé par la curiosité et l’envie de connaître
indépendamment de toute nécessité pratique. Les arts
mécaniques renvoient aux besoins du corps alors que les arts
libéraux comme les mathématiques ou la philosophie renvoient
seulement aux besoins de l’esprit et de la raison. Or, le corps est
ce qui dans l’homme le rapproche des animaux alors que la raison est ce qui dans l’homme le
rapproche des dieux. Ainsi, l’artisan est un être inférieur qui se dégrade et se rabaisse alors que le
philosophe est un être supérieur qui tend vers la sagesse des dieux.
Nos sociétés occidentales ont été fondamentalement structurés sur cette hiérarchie entre
arts mécaniques et arts libéraux. Aujourd’hui encore, les métiers dit « manuels » sont fréquemment
dévalorisés par rapport aux métiers dit « intellectuels ».
Quizz technique 1/4
II – La période moderne
1 – Le paradigme galiléen
La dévalorisation antique de l’artisan et de manière générale de tout ce qui relève du corps et
de l’utilité au profit de tout ce qui relève de l’esprit et de la théorie va perdurer durant tout le Moyen-
Âge. Ce n’est cependant plus le philosophe et le scientifique qui sont valorisés mais les théologiens
qui interprètent et professent les enseignements de la Bible.
La période moderne va cependant permettre une
réhabilitation de la science et de la philosophie mais aussi de la
technique. La période moderne s’ouvre avec Copernic puis avec
Galilée qui propose un nouveau paradigme cosmologique c’est-à-dire
une nouvelle conception du monde. On passe de la conception
ptoléméenne (du nom du scientifique romain Ptolémée – voir image
à droite) d’un monde fini et limité avec la terre en son centre à la
conception galiléenne d’un univers infini avec le soleil en son centre.
C’est le passage Du monde clos à l’univers infini (1957) selon le titre
de l’ouvrage célèbre d’Alexandre Koyré.
L’univers galiléen ne peut être figuré : c’est un espace euclidien infini. Les corps ne s’y
déplacent pas selon la volonté des dieux mais par des lois mécaniques. L’univers est alors
entièrement démystifié car tout se passe sans aucune intervention divine.
Cela ne signifie pourtant pas que les scientifiques et philosophes de l’époque étaient athées.
Au contraire, ils étaient pour la très grande majorité d’entre eux de fervents croyants. Ils proposaient
par contre une explication de l’univers qui ne faisait pas intervenir Dieu du moins pas constamment.
L’univers a été créé par Dieu mais il fonctionne depuis tout seul comme un automate parfaitement
réglé.
2 – la scientifisation de la technique
Ce nouveau monde physique est totalement matériel : les phénomènes matériels
s’expliquent par des causes matérielles et non par des principes religieux ou métaphysiques. Or, la
matière, le sensible, c’est le terrain de jeu de l’artisan à l’Antiquité et du technicien.
Les lois du mouvement qui étaient celles des techniciens de l’Antiquité deviennent les lois de
l’univers physique et donc des scientifiques. Cette fusion entre technique et science s’incarne dans la
figure nouvelle de l’ingénieur qui utilise ses connaissances scientifiques et théoriques pour modifier
le réel.
On va désormais considérer le monde comme un gigantesque stock d’énergie qu’on va
pouvoir capter et utiliser dans le sens de nos besoins. L’air, l’eau et le feu ne sont plus des éléments
mystiques et magiques mais des sources d’énergies qu’on peut traduire en énergie mécanique. Par
exemple, un moulin à air ou à eau exploite l’énergie naturelle dans le sens des besoins humains. De
même, un moteur thermique capte l’énergie du feu et produit de l’énergie mécanique par la
combustion. Comme le dit Descartes « au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans
les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de
l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi
distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en
même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et
possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, 1637).
Il faut prendre la mesure de l’importance d’un tel changement :
C’est une révolution par rapport à la fonction de la science à l’Antiquité. A l’Antiquité, on
considère que la science se rabaisserait à tenter de modifier le monde. La modification du monde
matériel est une tâche technique médiocre qui incombe aux artisans. Le scientifique ne doit
chercher qu’à le comprendre de manière désintéressée et sans intention utilitaire.
C’est un changement majeur qui va initier un nouveau rapport de force avec la nature. En faisant
fusionner la science et la technique, l’homme va se doter d’une puissance inédite sur le réel qu’il
s’agira de mesurer et de limiter dans la période contemporaine.
3 – la synergie du progrès techno-scientifique
La période moderne est caractérisée par un double-progrès technique et scientifique. Les
besoins de la technique nécessitent une meilleure compréhension scientifique du réel qui permet de
nouvelles implications techniques qui appelleront de nouvelles découvertes scientifiques etc. Emerge
alors un cercle vertueux, une synergie entre science et technique qui perdure encore aujourd’hui.
Prenons un exemple concret pour illustrer cela : le problème de puisement de l’eau au 17ème
siècle. Tout part d’abord d’un problème pratique et technique : on ne parvient pas à puiser l’eau à
plus de 10,3 mètres en dessous du sol ce qui pose des problèmes d’approvisionnement en eau. Le
savant italien Evangelista Torricelli (1608 – 1647) fait alors l’hypothèse que l’air exerce une pression
sur l’eau et qu’à 10,3 mètres sous terre, cette pression devient supérieure à celle exercée dans l’autre
sens par la pompe pour extraire l’eau. Torricelli vient de découvrir la pression atmosphérique.
Découverte qui permettra bientôt de nouvelles innovations techniques.
STMG3 TG4
Quizz technique 2/4
III - La période contemporaine
La période moderne s’inscrit en continuité avec la fin de la période moderne. Le pouvoir
d’agir de l’homme ne va cesser d’augmenter jusqu’à atteindre au milieu du 20 ème siècle un point de
bascule : l’homme est devenu tellement fort qu’il est désormais en capacité de détruire la nature et
lui-même. Remarquons l’ironie tragique de ce constat : la technique nous a été donné pour combler
notre faiblesse naturelle et nous permettre de survivre mais c’est elle qui est en train de nous tuer.
Cette menace technique s’incarne particulièrement dans les 4 domaines suivants :
L’industrie avec la crise écologique
L’armement avec la menace nucléaire
La médecine avec le péril transhumaniste
L’Informatique et la technologie avec l’IA
a - L’industrie
Ce qu’on nomme industrie, c’est la production à grande échelle de biens de consommation
par l’exploitation massive des énergies et en particulier des énergies fossiles : le charbon, le pétrole
et le gaz naturel.
L’avènement de la révolution industrielle au 19ème siècle s’explique par 2 principaux facteurs :
Un facteur purement technique et scientifique : la découverte des énergies fossiles et les
innovations en termes d’extraction, de puisement, de forage et d’utilisation de ces énergies
fossiles (avec notamment la création des premiers moteurs).
Un facteur économique et politique : l’essor du capitalisme qui s’impose comme LE modèle de
production et de structuration politique dominant. C’est le passage d’une société de l’artisanat à
une société des usines, des entrepôts et des ouvriers. Les humains produisent plus que ce dont ils
ont besoin : on sort des économies de subsistance pour entrer dans les économies du désir, de la
surabondance et de l’accumulation des biens entre les mains de quelques-uns.
b - La crise écologique
Outre la critique sociale et économique du capitalisme (qu’on trouve chez Marx notamment),
un autre angle de critique du capitalisme apparaît lors de la deuxième moitié du 20 ème. On dit du
capitalisme qu’il est à la base de ce qu’on va appeler la crise écologique.
On nomme crise écologique un ensemble de crises dans le rapport que l’homme entretient à
son environnement (eco = environnement ; logos = science) et qui compromet à long, moyen voire
court-terme ses propres conditions de vivabilité. Parmi ces crises, la plus importante car la plus
globale est la crise du réchauffement (ou dérèglement) climatique.
Dossier : la crise écologique
c - Le nucléaire
Le nucléaire renvoie à l’énergie obtenue par la scission atomique : on « scie » un atome en
deux, ça produit de l’énergie qu’on exploite soit comme une source d’énergie de consommation
(nucléaire civil), soit comme outil explosif (nucléaire militaire).
Comme source d’énergie, le nucléaire a des qualités (ex. c’est une énergie décarbonée) et des
défauts (risque d’accident, recyclage des déchets radioactifs) mais ici on va s’intéresser en particulier
à son usage militaire. Le nucléaire permet de fabriquer des bombes dont la puissance de destruction
est incomparablement plus grande que celle des autres armes dites « conventionnelles » que ce soit
lors de l’explosion, du souffle ou par la radioactivité qui en émane.
La détention par certains pays de l’arme nucléaire modifie le rapport de force géopolitique
entre les Etats puisqu’on sait que, pour la première fois de l’humanité, la prochaine guerre n’aura que
des perdants. « Je ne sais pas comment sera la troisième guerre mondiale, mais ce dont je suis sûr, c
´est que la quatrième guerre mondiale se résoudra à coups de bâtons et de silex » dira Einstein.
Il existe deux grandes positions idéologiques concernant l’armement nucléaire :
La théorie de la dissuasion nucléaire qui affirme que la possession de l’arme atomique par
différents Etats ne représente pas un danger pour l’humanité mais au contraire une garantie de
paix et de sécurité mondiale. En effet, on fait appel à la rationalité des belligérants qui
comprennent qu’un conflit mondial nucléaire ne peut faire que des perdants alors aucun Etat n’a
intérêt à utiliser son arme nucléaire. Ainsi aucun Etat n’utilisera jamais la bombe atomique et la
voie diplomatique sera toujours privilégiée.
La théorie du désarmement qui affirme que la possession de la bombe atomique par l’humanité
constitue une menace permanente selon 2 scénarios :
- L’usage volontaire de la bombe par un dirigeant qui voudrait sciemment précipiter le monde
dans le chaos.
- L’accident ou utilisation involontaire de l’arme nucléaire lors par exemple du transport de
matériel nucléaire ou sur la base de mauvaises informations, d’erreurs lors de la détection de
missiles ennemis et de l’activation du protocole de dissuasion
Selon la théorie du désarmement, il faut désarmer les Etats qui possèdent l’arme atomique
par la suppression et le démantèlement des infrastructures, des plans, des licences nucléaires et
l’interdiction à ces Etats d’entreprendre des démarches pour se réarmer. Une telle stratégie serait
bien sûr extrêmement difficile à réaliser ne serait-ce que par la difficulté (ou impossibilité ?) de
trouver un organisme supra-Etatique pour surveiller et contraindre les Etats les plus puissants du
monde.
Quizz technique 3/4
d - Le transhumanisme
Le transhumanisme est une idéologie naît dans la seconde moitié du 20 ème siècle qui prétend
augmenter les compétences physiologiques et/ou cognitives de l’humain par l’utilisation des outils et
savoir-faire issus du progrès technique en particulier en robotique et cybernétique.
Contrairement à la médecine qui vise à préserver la santé des individus par l’identification et
le traitement des maladies, le transhumaniste ambitionne de modifier la nature humaine vers une
version inédite et augmentée (trans = au-delà donc transhumanisme = au-delà de l’humanité).
Le transhumaniste ne se propose pas simplement de soigner les êtres humains en traitant les
maladies qui empêchent certaines personnes d’atteindre une forme physiologique et cérébrale
considérée comme « saine » et « normale » mais d’augmenter les compétences des individus y-
compris bien portants.
Dans l’idéologie transhumaniste, on peut poser une prothèse de jambe à quelqu’un y-
compris si ses jambes fonctionnent très bien ; simplement pour lui permettre d’avoir plus
d’endurance, de courir plus vite, de sauter plus haut, etc. De même, on peut implanter une puce dans
le cerveau d’un individu « bien portant » afin de lui permettre de réfléchir plus vite, plus longtemps,
d’avoir une mémoire illimitée, etc.
Il y a derrière l’idéologie transhumaniste une vision et un projet civilisationnel qui vise à
transformer l’humanité telle qu’on la connaît pour faire advenir l’homme nouveau mi-humain mi-
machine ou cyborg, définitivement libéré de toutes les limitations que la nature fait peser sur lui.
Le transhumaniste n’existe encore qu’à l’état de projet mais il n’est pas pour autant
seulement un fantasme. Il existe déjà en partie. Les progrès réalisés en chirurgie, en cybernétique et
en mécatronique permettent déjà d’associer aux corps humains des parties mécaniques artificielles.
Ce n’est donc pas seulement de la science-fiction. D’ailleurs , c’est un projet donc les plus fervents
adeptes sont les hommes les plus puissants de ce monde : ceux qui détiennent le pouvoir
économique, industriel et militaire œuvre actuellement à la réalisation de ce projet (ex. Elon Musk
avec Neuralink).
Le projet transhumaniste suscite de nombreuses controverses et subit des critiques dont les 3
suivantes :
Une critique d’ordre éthique, écologique voire religieuse : l’humanité a-t-elle le droit de
transformer l’humain ? On pourrait dire que le transhumanisme va à l’encontre de ce que la
nature ou de ce que Dieu ont décidé pour l’homme et pour l’ensemble du vivant. Une humanité
modifiée et transformée risquerait de compromettre (encore plus) l’équilibre naturel.
Une critique d’ordre sociale et économique : les progrès réalisés par le transhumaniste ne
bénéficieront qu’à une infime partie de la population mondiale. Ces progrès se feront au profit
d’une petite élite d’hommes riches et puissants et au détriment de l’immense majorité de la
population qui n’accède pas encore de manière satisfaisante à la médecine et à des conditions de
vie décentes.
Une critique d’ordre politique et géopolitique : l’avènement d’êtres humains surpuissants
constitue une menace au sein d’une société et il faut augmenter en conséquence le pouvoir de la
force publique afin de s’assurer que ces individus puissent être maîtrisés.
e - L’Intelligence artificielle
L’intelligence artificielle serait la reproduction chez la machine de l’intelligence humaine. On
reproduit donc artificiellement l’intelligence humaine naturelle (d’où le nom d’intelligence
artificielle).
L’intelligence est la capacité de faire des liens (inter legere) entre par exemple le frottement
des silex et le feu, entre le feu et la chaleur, entre la chaleur et la cuisson des aliments, etc. C’est
l’intelligence qui permet aux hommes et aux animaux d’avoir une action efficace sur le réel depuis la
nuit des temps.
Reproduire l’intelligence ainsi définie dans une machine, c’est tout à fait faisable. C’est même
le principe d’une machine automatisée. C’est ce que fait une calculette par exemple : à chaque fois
qu’on te dit 10 + 10 tu dis 20 ← le lien est préenregistré. Une machine c’est un système dans lequel
on a intégré des liens et qui les reproduit plus vite et sans risque d’erreurs que ne le produit
l’intelligence humaine. C’est ce qu’on appelle l’intelligence artificielle faible.
Mais, on prétend depuis une cinquantaine d’année qu’on est capable de produire en d’une
intelligence artificielle faible une intelligence artificielle forte. De quoi s’agit-il ?
L’intelligence humaine est une intelligence forte car elle est créatrice. L’homme est capable
d’inventer par lui-même de nouveaux liens, d’établir de nouvelles connexions de manière autonome.
C’est par exemple ce qui distingue l’intelligence humaine de l’intelligence animale.
Depuis quelques décennies, on considère que la machine peut reproduire une intelligence
forte ce qui est pourtant impossible.
Certes, la machine est capable d’établir par elle-même de nouvelles connexions et de
nouveaux liens par exemple dans le cadre du deep learning. Or, ce type d’apprentissage relève d’un
apprentissage assisté : on a développé un programme pour que la machine puisse dans un certain
contexte apprendre une donnée et la réutiliser par la suite. Mais cet apprentissage est encadré et
donc limité par l’homme alors que l’intelligence humaine créatrice n’est ni préprogrammée, ni
limitée. Il n’y a pas de limite par principe à l’intelligence humaine et à son génie créatif.
Aussi, et contrairement à la crise écologique et au risque nucléaire qui constituent
effectivement des menaces imminentes pour l’humanité, l’IA est une fausse peur à laquelle il ne faut
pas céder. La croyance phobique dans l’IA repose sur notre ignorance de la réalité technologique et
sur les fantasmes que diffusent le cinéma de science-fiction depuis près d’un siècle.
De manière générale, les peurs du progrès technique renvoient bien souvent à une
méconnaissance de la réalité technique. Comme le montre Gilbert Simondon dans Du mode
d’existence des objets techniques (1958), la peur de la technique relève d’une peur de ce qui est
nouveau mais aussi et surtout de ce qui est étranger. La machine, surtout lorsqu’elle prend une
forme automatisée, est suffisamment proche de nous pour que nous nous identifions à elle et
suffisamment différente de nous pour que nous nous en dissocions. C’est une réalité qui, pour nous,
ressemble à de l’humain mais qui n’est pas de l’humain. Le technologue ou l’ingénieur qui sont
spécialistes des machines savent que la machine y-compris lorsqu’elle intègre une part
d’automatisation reste programmée et déterminée par l’homme : ils ne voient en elle que de
l’humain et rien d’étranger. L’homme du commun ne voit plus l’humain qui est intégré dans la
machine, ne voit plus la réalité humaine dans la réalité technique ; c’est de cette ignorance que
provient à la fois la fascination et la peur que nous ressentons pour les machines.
Cela ne veut pourtant pas dire que le progrès technique est sans danger. Puisqu’elle
augmente notre puissance d’agir, la technique constitue bien une menace. Mais elle n’est pas
mauvaise en elle-même ; c’est l’utilisation que les hommes en font qui la rend mauvaise.
f - Le principe responsabilité
L’accroissement de notre pouvoir du fait du progrès technique donne à l’humanité un pouvoir
inédit sur la nature : il est désormais capable de la détruire et se détruire lui-même. Cette situation va
pousser les penseurs de la seconde moitié du 20 ème siècle à penser une idée majoritairement admise
aujourd’hui mais absolument inédite à l’époque : celle d’une limitation volontaire du progrès
technique. Aujourd’hui, cette idée paraît évidente mais à l’époque on considère que la technique est
ce grâce à quoi l’humain survit et vit de mieux en mieux. Se priver de technique, c’est revenir en
arrière et compromettre les conditions de sa survie. Tout le monde croyait encore que la technique
ferait vivre l’humanité plus longtemps, plus heureuse et en meilleure santé. On pensait qu’il n’y avait
aucun risque à accroître indéfiniment notre pouvoir d’agir sur la nature.
Cette idée nouvelle d’une limitation volontaire de la technique, on la doit à Hans Jonas. Hans
Jonas présente dans son œuvre Le Principe responsabilité (1979) l’idée suivante : toute technique –
nouvelle ou ancienne - qui remet en question à court, moyen ou long terme la permanence de la
vivabilité de l’humanité sur terre doit être interdite et/ou abandonnée.
Si un tel principe avait été appliquée dans les années 30, la bombe nucléaire n’aurait pas vu le
jour. De même, toutes les techniques d’extraction et de forages d’énergies émettrices de gaz à effet
de serre devraient être strictement encadrées voire abandonnées.
Quarante ans après le principe responsabilité, le constat est sans appel : un tel principe ne
s’est jamais véritablement imposé. Le progrès technique continue de se faire et à des rythmes
toujours plus soutenus. L’humain ne parvient pas à endiguer la roue infernale du progrès technique.
Il y a bien certes eu des accords internationaux, des COPs, des traités, la mise en place de
comités d’éthiques et quelques interdictions mais cela reste très largement insuffisant pour nous
protéger des menaces de la technique.
Les contemporains que nous sommes savent tristement que le principe responsabilité est à la
fois indispensable et inapplicable dans les conditions actuelles du droit international : aucune entité
ne dispose d’un pouvoir suffisamment fort pour contraindre les Etats et les entreprises.
g - La technique aujourd’hui
Nous allons finir ce cours en présentant un panorama des différentes positions idéologiques
relatives à la technique et à son évolution. On distingue 3 grandes positions :
Une première position qui va réaccorder sa toute confiance en la technique considérant que le
progrès technique va permettre de solutionner les problèmes que la technique a elle-même
engendrée. Par exemple, on va régler la crise climatique par le progrès technique en découvrant
et finançant de nouvelles énergies rentables et décarbonées. C’est une voie qui était
ultradominante il y a une vingtaine d’années mais qui perd de son influence ces dernières années
en partie du fait de son inefficacité.
Une seconde position, radicalement opposée à la première, qui va prôner la décroissance et la
limitation voire l’abandon volontaire de la technique en particulier par la remise en question des
indicateurs économiques capitalistes (croissance, PIB, etc.). L’idée étant que le progrès technique
n’est plus souhaitable à partir du moment où une société parvient à assurer sa subsistance et que
ses conditions de vie sont assurées. Tout ce que nous produisons de plus que ce qui est
nécessaire est superflu et dangereux.
Une troisième position, qui est la position ultradominante aujourd’hui, qui consiste à encadrer la
technique par le progrès technique. C’est une idée qui renvoie au principe responsabilité de Hans
Jonas qui continue de dominer alors qu’elle a prouvé à maintes reprises son inefficacité.
Quizz technique 4/4