Juste la fin du monde - Jean Luc Lagarce
I. L’auteur
Né le 14 février 1957 dans une famille protestante de tradition ouvrière. À la fois
comédien, metteur en scène, directeur de troupe, dramaturge et même éditeur, Jean-Luc
Lagarce touche à tous les métiers du théâtre. Il écrit ses propres pièces et met en scène
Marivaux, Labiche, Ionesco.
En 1988, il apprend qu’il est atteint du sida et se sait condamné. Au printemps 1990, il
reçoit une bourse de la Villa Médicis et part 3 mois à Berlin pour rédiger Juste la fin du monde.
Malgré sa mort prématurée en 1995, à l’âge de 38 ans, Jean-Luc Lagarce laisse derrière lui
plusieurs dizaines de pièces qui rencontreront un succès posthume ↪➡
Juste la fin du monde fait partie d’une tétralogie (4 pièces) du cycle dramatique «fils
prodige» écrites entre 1984 et 1995 par Lagarce. Elle est entrée au répertoire de la Comédie-
Française en 2008.
—> Elle concrétise un projet entamé des 1986, d’abord sous la forme d’un roman, mes deux dernières années.
—> étant la pièce la plus connue et la plus jouer de la garce, elle apparaît ainsi comme une étape dans une série de texte et de réécriture, centré sur la cellule familiale
• Juste la fin du monde, un récit d’auto fiction:
une œuvre intime reflétant Lagarce, mêle fiction et inspiration autobiographique.
. Louis, le personnage reflet de l’écrivain
Par une connexion avec ses propres expériences, de son langage épuré et poétique, de son exploration des relations familiales et des huis
clos, et de sa capacité à susciter une proximité émotionnelle entre les spectateurs et les personnages.
⁃ Prisme du sida: révélation à caractère autobiographique, où la découverte de la séropositivité agit comme une tragédie contaminant les
liens familiaux, même dans le silence
⁃ Extrait de ces journaux intime 1990-1994 :
➡ séropositif mais il est probable que vous le savez déjà.
" Je suis
Regarde (depuis ce matin) les choses autrement. Probable, je ne sais pas
Être plus solitaire encore, si cela est envisageable.
Ne croire à rien, non plus, ne croire à rien.. »
semble rejeter le texte définitivement figé, la vérité posée une fois pour toute, et privilégie la parole en mouvement, opposé à la mort
inéluctable : le théâtre contemporain entre renouvellement de la scène et nouveau langage dramatique
I
Résumé synthétique
La pièce s’ouvre sur un prologue :
Louis, 34 ans, s’exprime seul sur scène : il va mourir et
décide de retourner dans sa famille pour annoncer la nouvelle.
Dans la première partie, Louis est accueilli par les membres de sa famille : sa mère, sa
sœur Suzanne, son frère Antoine et Catherine, la femme de son frère.
La mère se rend compte que Louis ne connaît pas Catherine.
Suzanne reproche à Louis de ne pas l’avoir prévenue de sa venue et évoque le vide de sa vie.
Catherine parle de ses enfants et du choix du prénom de son fils Louis. La mère raconte sa vie
familiale et ses souvenirs (le père, la voiture familiale, le rapport entre Louis et Antoine) et
demande l’âge de Louis. Catherine décrit la vie banale de son mari Antoine. Suzanne dépeint
Catherine. Chaque personnage est ainsi l’objet du discours d’un autre
Les rapports entre les personnages sont tendus et des disputes éclatent. Antoine
notamment s’emporte contre Louis au sujet du motif de sa venue.
Suzanne reproche à Louis de s’être absenté pendant douze ans, sans jamais leur rendre
visite.
Dans un long monologue, Louis évoque la façon dont il a essayé de fuir la mort, de lui résister
pour finalement s’y abandonner.
Dans la deuxième partie, Louis décide de partir sans révéler sa mort prochaine.
L’annonce de son départ crée de vives tensions. Antoine veut en effet raccompagner Louis à
la gare mais Suzanne se propose également, provoquant la colère d’Antoine qui reproche à sa
sœur de vouloir tout le temps changer de plan.
Catherine dit qu’Antoine est « brutal » : ce mot déchaîne la colère de son mari qui devient
violent à l’égard de Louis.
Antoine revient sur ses souvenirs d’enfance et reproche à son frère de s’être toujours plaint
de ne pas recevoir assez d’amour.
Dans l’épilogue, Louis, post mortem, évoque une promenade nocturne au cours de laquelle il
n’a pas poussé « un grand et beau cri » comme il l’aurait souhaité : c’est son seul regret.
Parcours: Crise personnelle, crise familiale
Juste la fin du monde met en scène une crise personnelle et une crise familiale.
Lorsque Louis entame le prologue, il avoue d’emblée qu’il va mourir, annonçant ainsi
l’incommensurable crise personnelle qu’il traverse C’est cette crise personnelle qui l’amène à
revenir dans sa famille.
Mais son retour vient bousculer le quotidien ronronnant d’une famille traditionnelle. Louis
fonctionne comme un catalyseur : sa présence réveille les souffrances et les complexes de
chacun
—> provoque une crise familiale
Mais face à sa famille qu’il vient prévenir de sa mort prochaine, la crise personnelle, si
placide soit-elle dans son expression, devient familiale, et chaque dialogue se mue en
querelles et en non-dits explosifs. Les caractères se frottent les uns aux autres, et les
reproches tus deviennent étincelles de colère. Le retour de Louis bouleverse l’équilibre
familial et réveille les souffrances de chaque membre de la famille.
Pour la Mère, c’est le retour du fils prodigue, écrivain, dont on n’a pas vraiment compris le
départ. Pour Antoine, c’est le retour du frère aîné rival qui réactive les complexes, les
passions et la jalousie. Pour Catherine et Suzanne, Louis est un miroir qui les rappelle à la
médiocrité et à la banalité de leur vie.
. Pourtant, il exprime cette perspective avec un calme étonnant, et l’on pourra s’interroger sur
cette acceptation si sereine en apparence de sa situation (caractère parfaitement retranscrit
par le jeu de Gaspard Ulliel dans le film de Xavier Dolan). Même La Mère accable Louis, se
moquant de son petit sourire et de « cette façon si habile et détestable d’être paisible en
toutes circonstances ».
I. Crise personnelle
Louis
Louis est un personnage qui vit un bouleversement profond lorsque commence la pièce, puis qu’il sait qu’il va mourir « l’année d’après ».
Pourtant, malgré la violence de cette situation, il présente, comme à son habitude, un caractère calme. Il décide d’ailleurs d’annoncer la
nouvelle « lentement, calmement, d’une manière posée » (prologue). On peut imaginer que Louis a déjà franchi les étapes nécessaires à
l’acception de sa situation et qu’il est, au moment où il prend cette décision, déjà résigné. La crise est donc, pour ainsi dire, passée.
l’année d’après,/ je décidai de retourner les voir, […]/ pour annoncer lentement, avec soin, avec soin et précision […]/ ma mort
prochaine et irrémédiable. » Louis, 1re partie, prologue.
Malgré sa fixité, l'état d'esprit de Louis fluctue lorsqu'il se trouve face à la mort, surtout dans la scène 10 de la Première Partie, où il suit les
étapes du deuil de Kübler Ross: le déni, la colère, marchandage, la dépression et l'acceptation.
⁃ Au cours de la pièce, Louis, le fils prodigue garde le même statut; celui du protagoniste qui sous un silence de mort cache sa
destinée tragique, aux yeux de sa famille admiratrice de son don pour l'écriture, comme en témoigne le nom propre "Louis" que l'écrivain
utilise en guise de présentation et dont la brièveté indique Clairement une volonté de se soustraire, dès la scène d'exposition.
. En plus, Lagarce insiste sur le paradoxe concernant la solitude de Louis, car il se plaint d'être seul, alors qu'il s'est isolé lui-même: « on
m'abandonna, car je demande l'abandon » (scène 5, Partie 1)
⁃ Par conséquent, Louis est déjà mort pour les autres car il s'est isolé. Son départ a donc forcé sa famille à l'aimer, sans le voir, comme
l'on ferait d'un défunt. Le retour de Louis et celui d’un solitaire, avant d’être celui d’un fils mourant. Il se définit essentiellement comme un
absent aux autres.
Catherine, Suzanne, la mère et Antoine construisent successivement ce motif de l’éternel absent :
« Tu ne fus pas toujours tellement tellement présent »
« je me doute que tu ne vas pas traîner très longtemps auprès de nous »
Dans le jeu scénique, l’intermède d’un corps à l’absence de Louis. Une absence bien particulière puisque ce qui le caractérise, c’est Detre
absent tout en étant là. ( réf à Ulysse dans l’odyssée, personnages dont le retour est attendu)
Antoine et Suzanne
La venue de Louis va faire surgir d’autres situations de crises personnelles dans la famille. Sa jeune soeur Suzanne, en quête d’une autre
vie, va laisser exploser son énervement envers Antoine et sa déception concernant l’absence de Louis. Celui-ci fonctionne comme une sorte
de miroir de la vie qu’elle voudrait elle aussi mener, et la venue du frère aîné exacerbe son sentiment d’être coincée dans sa famille.
« Je voulais être heureuse et l’être avec toi » s3 p2
• Antoine est celui qui incarne le mieux la crise personnelle dans la pièce, une crise explosive qui masque mal un profond sentiment de
dépression. Ce malaise se traduit par le désir d’Antoine de frapper son frère et, au paroxysme de sa violence, l’amène à s’effondrer en larmes.
« Louis. – Ne pleure pas. Antoine. – Tu me touches: je te tue. » 2e partie, scène 2.
II. Crise familiale
- Le retour de Louis auprès des siens symbolise le retour du fils prodigue à connotation biblique, comme le montre le tableau: Le Retour
du fils prodigue » de Rembrandt.
En fait, Louis se « plante » au centre de la famille, ce qui crée un déséquilibre familial et donne des conflits:
- Dès la scène première, Suzanne joue les metteuses en scène, et veut présenter à Louis un membre de la famille qu’il ne connaît pas
encore, la femme d’Antoine, Catherine. Nonobstant, l’absence de Louis se fait ressentir par l’utilisation d’une gestuelle trop
conventionnelle: « Ne lui serre pas la
main » (Suzanne,scène 1,partie 1)
Dans le schéma actanciel, la relation entre les deux frères s’impose comme un enjeu central, supplantant l’annonce que Louis fixait
comme but à son retour. Antagonistes par excellence, puisqu’il se définit par son opposition à lui, Antoine s’impose comme le
protagoniste au sens propre
Le couple conflictuelle qu’Antoine forme avec Louis actualise le schéma mythologique des frères ennemis, à l’image de la rivalité
fraternelle entre Abel et Caïn. En particulier, les mots crime vengeance traces reproches émaillent la pièce et alimente le conflit des
deux garçons. On dispose de suffisamment d’éléments dans la Fable pour comprendre que le crime originel, et le départ de Louis et son
abandon.
Le discours de Louis sur sa propre famille va jusqu’à la haine, ce qui peut surprendre le spectateur et l’oblige à prendre de la distance par
rapport à ce personnage, pour lequel on éprouve pourtant d’emblée une forme d’empathie, car on sait qu’il va mourir. Mais il justifie cette haine
par la peur que les choses lui échappent, par le désir de tout contrôler, jusqu’à ses sentiments. Il affirme ainsi: « Un jour, je me suis accordé tous
les droits » (2e partie, scène 1), jusqu’à celui de haïr les siens et de désirer les tuer.
« parfois, je m’agrippe encore, je deviens haineux,/ haineux et enragé […]/ je vous détruis sans regret avec férocité./ Je dis du mal. » Louis, 1re partie,
scène 10.
III. L’abandon
Chez Lagarce, l’abandon est d’abord une désertion, un « absentement » physique et émotionnel, toute la crise familiale tourne autour
de cette abandon fondateur de Louis.
- Suzanne la première évoque cette fuite par une expression familière « tu nous as faussé compagnie. »
- Antoine « et lorsque tu es parti, lorsque tu nous as quitté lorsque tu nous abandonnas » reprend le mot employé pour la première fois par
Louis « je demande l’abandon»
du conflit
En revendiquant l’abandon de soi, un libre rapport à soi, Louis ne peut qu’être absent aux autres, ne peut qu’être celui qui ne répond pas,
même en leur présence.
au milieu des autres du monde, dans l’espace social et pas seulement familial, on ne peut être soi qu’en étant absent aussi. Car la
présence à l’autre oblige un responsable et on ferme, notamment dans l’image que l’autre nous donne de nous-même
IV. Un drame de l’incommunicabilité
Progressivement, on se rend compte que l’agressivité et la maladresse posent les jalons d’une véritable crise de communication entre les
personnages.
La parole est en crise, elle ne s’exprime qu’au travers de longues tirades qui finalement n’attendent pas de réponse quand chacun à son tour exprime ses
reproches à Louis (logorrhées). On n’est pas dans le dialogue, et quand il commence à y avoir discussion cela finit systématiquement en dispute.
Lagarce met en scène la difficulté à communiquer, mais il montre aussi le culte de la complication.
L’obsession psychologique des personnages qui se disputent sur chaque mot prête parfois à sourire alors que la mort, elle vraiment tragique, n’émerge pas sur
scène. Les personnages se déchirent pour des broutilles tout en passant à côté de l’essentiel.
• La pièce repose sur la recherche d’un dialogue, d’une tentative de nouer en échange avec l’autre. D’ailleurs, dès les premières répliques les personnages
présents sur scène s’adresse systématiquement à chacun des autres présents. la parole circule donc, elle est amplement partagée. Mais elle ne
fonctionne pas.
Dans la toute première scène, Suzanne présente Catherine Louis et inversement. Il s’agit d’un rituel social qui permet également aux spectateurs d’identifier
les personnages, ( déjà utilisés par JLC dans dernier remords avant l’oubli).
Cet effort de mise en lien des personnages est immédiatement parasitée par les commentaires d’Antoine, de Catherine, de la mère, de Suzanne enfin. se
clôturant par une injonction au silence, ce moments d’accueil tient finalement Louis à distance, réduit à ce qu’il a toujours été, sans qu’il soit tenu compte de ce
qu’il est aujourd’hui et de ce qu’il a dire.
la mère parler à Louis sans obtenir de réponse:
« La mere: petit sourire?/ juste « ces deux ou trois mots »? Louis: Non/ juste le petit sourire. J’écoutais »
Dans ce système, la parole proférée n’atteint jamais ce qui devrait être son but, n’établissant point la communication entre les êtres.
• Les mots des crises :
Dans son œuvre, Lagarce souligne l’idée qu’il n’y a pas assez de mots dans la langue française pour exprimer avec exactitude ce que
l’on ressent, et ce manque de précision est à l’origine de la crise de communication:
- En effet, l’abondance des épanorthoses et des polyptotes illustre la volonté des personnages de trouver le « mot juste », alors qu’il n’existe
pas.
- le terme « admiration » est sujet à plusieurs questions, car même s’il dénote en apparence le désir d’avoir le don de Louis, il connote en
réalité la ialousie de Suzanne envers ce dernier.
Par ailleurs, Lagarce s’évertue à énoncer le chaos à travers un langage simple et complexe, comme le dit François Rancillac qui constate
L’emploie «d’un vocabulaire à la fois volontairement pauvre et d’une sophistication monstrueuse ».
Une parole sous tension Il serait abusif de lire Juste la fin du monde comme un héritage de l’absurde de lonesco. La parole sépare, mais ce
n’est pas parce quélle n’a pas de sens. Majoritairement porteuse de reproches, de commen-taires, d’invectives, elle dysfonctionne car elle est
saturée d’enjeux « je n’ai rien dit », « ce que j’essaie de dire », « on ne peut rien te dire », « qu’est-ce que tu as dit ? », « dis quelque chose », « ce
que je veux dire » sont les petites phrases.) vides de sens, que l’on entend dans les disputes, dont le rôle est de souligner la tension perceptible
entre les personnes, de la raviver parfois. Les « petites phrases » envahissent la pièce et font de chaque prise de parole un moment critique.
Tout se passe comme si chaque tentative d’établir un lien échouait parce que la parole n’arrivait qu’à raviver les rancœurs, les sentiments
sédimentés. La parole ne fait que renvoyer chacun à soi : celui qui l’entend prête à l’autre des intentions, projette sur lui son propre état d’esprit. Ainsi
s’établit une dramaturgie du malentendu : Lagarce donne à voir la profonde solitude de chacun, tenu à distance des autres par tout ce qui épaissit
leurs relations.
. Les crises au-delà des mots:
Les paroles cachent souvent une attitude, un geste, plus révélateurs que le mot lui-même. En effet, la gestuelle des personnages jouent un rôle
clé dans le destin fatal des personnages.
- Par exemple, La Mère parvient à confirmer ses prophéties, en caressant la joue de Louis au moment de son départ: « elle me caresse une seule fois
la joue » (scène 1, Partie 2)
le chant permet à Louis de s’avouer sa crainte excessive des liens affectifs:
- « Je me le chantonne (...) la pire des choses serait que je sois
amoureux. »(Intermède)
Lagarce, de manière systématique et radical, a recours au monologue ou au soliloque. C’est mise en scène du verbe créer une esthétique
du disjoint, laissant les personnages dans la solitude face à soi-même
Plus qu’un tragique de l’incommunicabilité, ces procédés font sentir une solitude fondamentale. Le drame de la parole se joue dans
l’expression d’une intériorité non partageable.
➜Les non-dits et les secrets
On compte dans la pièce près de deux cents occurrences du verbe dire, et près d’une centaine de fois les verbes de parole parler, raconter, répondre ou reprocher. Mais
le « dire » est pourtant loin d’être une évidence dans cette pièce qui donne à voir une véritable crise du langage; près d’un quart des emplois du verbe dire sont
d’ailleurs faits à la forme négative, notamment avec l’adverbe rien: ne rien dire semble ainsi être l’un des propos principaux du drame, à la fois objet de défense (« Ça
va là, je m’excuse, je n’ai rien dit ») qu’objet d’inquiétude (« Vous ne dites rien, on ne vous entend pas ») ou de suspens (« il est bien préférable que vous ne me disiez
rien et que vous lui disiez à lui ce que vous avez à lui dire »).
• Il est également étonnant de constater que le fils venu avouer, venu dire, et qui devrait savoir manier le langage car c’est son métier (Louis est écrivain), est comme
frappé d’aphasie* tout au long du drame. Spectateur de sa propre pièce, il écoute sa mère, son frère, sa soeur surtout (celle qui parle le plus, même si elle dit être
généralement « plutôt silencieuse »), lui exprimer toutes leurs rancoeurs et leurs souvenirs, parfois partiels. Il n’y a que dans les monologues que Louis prend
longuement la parole, et tous ses aveux ne se font qu’à lui-même, ou au spectateur qui devient son complice.
• Ce silence pesant de Louis soutient le topos* du « secret de famille ». On ne sait pas pourquoi Louis est parti, même si Antoine suppose bien qu’il y a une raison à ce
départ précipité; Suzanne elle aussi « imagine mais ne sait rien de la réalité » (1re partie, scène 8). La Mère paraît connaître le secret de Louis, elle qui lui caresse la joue
au moment de son départ, comme pour lui pardonner des « crimes »; elle sait que Louis a vécu une vie de « tricheur », et elle l’encourage même à aider son frère et sa
soeur à devenir « à leur tour enfin des tricheurs à part entière » (1re partie, scène 8). Cette formule conforte l’idée que toute la vie familiale s’est construite autour d’un
secret, de silences, de non-dits, et que la venue de Louis ravive les peines de chacun. Ce secret, c’est d’abord le non-dit de la mort, qui se justifie car expliquer qu’il va
mourir, ce serait aussi devoir dire de quoi il va mourrir
➜Un langage qui se cherche
• Les lecteurs et les spectateurs pourront être troublés par l’écriture de Jean-Luc Lagarce. Ni en prose ni en vers, le discours est en effet traversé de
répétitions, de reformulations, de phrases longues parfois laissées en suspens ou d’ellipses syntaxiques (il arrive souvent que des mots manquent). Chaque
membre de la famille utilise l’expression « ce que je veux dire », sans jamais réussir pourtant à s’exprimer de manière satisfaisante.
On peut relever les principales distorsions que l’auteur fait subir au langage, qui participent toutes de l’impression que le langage se construit sous les yeux du
spectateur.
• L’aphérèse*: ce procédé consiste à supprimer les premiers éléments d’un mot (bus pour autobus); l’auteur le fait avec le début de certaines phrases,
donnant au langage une valeur d’oralité, par exemple « toujours été ainsi » (4 occurrences), ou sa variante « toujours été comme ça » (2 occurrences).
• L’aposiopèse*: elle consiste à laisser sa phrase en suspens, faisant entendre la réticence du personnage à terminer son propos. C’est le cas de La
Mère lorsqu’elle évoque le fils d’Antoine et de Catherine, envisageant la possibilité que Louis puisse avoir un jour un enfant à lui: « C’est dommage que
tu ne puisses le voir./ Et si à ton tour… », ou de Catherine, sur le même sujet: « Parce qu’il aurait été logique, nous le savons… ». Libre au spectateur
de combler le vide laissé par les points de suspension, et qui permettent de maintenir le doute quant aux raisons du départ de Louis.
. L’épanorthose*: cette figure de style chère à Lagarce consiste à reformuler un propos jugé trop faible en lui ajoutant une expression plus
frappante: « Et que je sois malheureuse?/ Que je puisse être triste et malheureuse? » s’interroge Suzanne.
• Reformulations et polyptotes*: tous les personnages cherchent à s’exprimer au mieux face à cet enfant prodigue, pour ne pas dire prodige de
l’écriture. Il est un intellectuel, et il s’agit de ne pas se tromper lorsqu’on choisit les
« Je t’entendais, tu criais,/ non, j’ai cru que tu criais,/ je croyais t’entendre,/ je
te cherchais. » Suzanne, intermède, scène 2.
« – ce que je veux dire et tu ne pourrais le nier si tu voulais te souvenir avec moi, ce
que je veux te dire,/ tu ne manquais de rien et tu ne subissais rien de ce qu’on appelle
le malheur. » Antoine, 2e partie, scène 3.
V. La mort
➜Louis le déjà mort
• Symboliquement, il est intéressant de noter qu’un Louis est déjà mort lorsque commence la pièce, puisque le protagoniste porte le même prénom
que son père décédé. Le protagoniste lui-même paraît parler d’outre-tombe, évoquant avec une certitude troublante, dès le prologue, l’année de son
décès, et sa mort « quelques mois plus tard » dans l’épilogue.
➜Juste la fin « d’un » monde • Le monologue de Louis de la scène 10 (1re partie) est entièrement consacré à la mort. Comme un enfant qui
pense que lorsqu’il ferme les yeux tout son monde disparaît avec lui, et comme le personnage de Bérenger Ier dans la pièce de Ionesco Le Roi se
meurt, Louis avoue avoir d’abord espéré que « le reste du monde disparaîtra avec [lui] ». Il raconte ensuite comment il a tenté de fuir la Mort avant de
s’y résigner.
• Le spectateur n’a aucune information sur la cause de la mort de Louis, qui survient alors que le personnage est encore jeune. Si la raison de son
décès à venir n’est jamais donnée, c’est que Lagarce estime dans son Journal que « Le sida n’est pas un sujet ». Et en effet, sa pièce ne parle pas
d’un personnage qui viendrait annoncer qu’il va mourir du sida, mais elle prend une valeur universelle; elle raconte le parcours d’un homme qui doit
affronter la mort et dont la perspective du départ éternel fait ressurgir, face à sa famille qu’il sait voir pour la dernière fois, toutes les failles.
« – j’allais mourir à mon tour –/ j’ai près de trente-quatre ans et c’est à cet âge que je mourrai. » Louis,
prologue.
Œuvre du parcours
➜Mise en scène d’amours interdites
• Les amours homosexuelles féminines d’Iphis et Iante dans la pièce éponyme d’Isaac de Benserade (1634).
. L’amour de Phèdre pour son beau-fils Hippolyte dans la pièce de Racine (1677).
➜La prise de conscience de sa finitude
La mise en scène de l’appréhension de l’homme face à sa propre mort a donné lieu à des moments dramatiques intenses, aussi bien en tragédies
que dans le théâtre de l’absurde. La crise que traverse l’homme lorsqu’il prend conscience de sa finitude est à la hauteur de la déflagration que
cette prise de conscience suscite en lui. Les réactions des personnages cependant peuvent être différentes
• Bérenger Ier dont on suit l’évolution après l’annonce de sa mort dans la pièce d’Eugène Ionesco, Le Roi se
meurt (1962).
➜ Le retour de l’enfant prodigue, thème biblique
À son retour, son père, contre toute attente, accueille ce fils dépensier les bras ouverts. Cette attitude suscite la
colère du fils aîné, qui ne peut comprendre le pardon que son père accorde au cadet.
La critique littéraire Hélène Kuntz affirme que le théâtre de Lagarce est un « théâtre des
hésitations de la parole, des dits et des non-dits, des accidents et des failles du langage ».
Au XVIIe siècle déjà, le philosophe Pascal affirmait à propos du théâtre que « les scènes contentes ne
valent rien »; il voulait dire par là qu’en dehors des situations de conflits, le théâtre n’avait rien de
plaisant. Il faut dire que le conflit porte en lui de nombreuses qualités dramatiques.
VI les personnages jouant des rôles —> Un simple repas de famille
- Ainsi résumée l‘action est des plus banales, contraire même à tout spectaculaire: un repas de famille, tendu, où chacun est en proie à ses
rancunes, laissant presque Louis au second plan. Un tel sujet, un huis clos familial, relève du théâtre de Boulevard, dans une version plus grinçante
que comique, qui sépancherait sur la difficulté de communication des familles d’aujourd’hui. Très certainement, Lagarce dialogue ainsi avec la
comédie grand public qui a été son premier contact avec le théâtre. Mais son propos n’est pas un témoignage d’actualité sociétale et ses choix
dramaturgiques ne sont pas ceux de la comédie. En particulier, l’absence d’intrigue, donc de dénouement, laisse en suspens toute conclusion et
n’invite pas explicitement à tirer une quelconque « leçon ».
—> Juste des liens
- La pièce met en présence cing personnages que la didascalie initiale nous présente, dans leur ordre d’apparition sur scène, par leur âge et leurs
liens familiaux. Toutefois, le cadre, d’emblée indéfini (« un dimanche, évidem-
ment, ou bien encore près d’une année entière »), nous montre qu’il est vain de
chercher des éléments biographiques
chez les personnages qui permettraient d’expliquer leur position, leurs sentiments, leurs réactions. Le père est absent
comme personnage mais sera convoqué par divers souvenirs. On comprend qu’il est mort, mais l’on ne saura ni quand, ni comment. L’on ne saura
rien non plus des liens qu’entretenaient avec lui les personnages présents.
—> Un cadre incertain
- De la même manière, on n’apprendra rien des raisons véritables du départ de Louis. On peut retrouver les éléments qui jalonnent.
habituellement une rupture avec son milieu d’origine (il est écrivain / son frere est un travailleur manuel; il semble voyager / les autres restent là
où ils ont toujours vécu), mais aucun autre événement précis, aucun élément concret, n’est livré. À peine peut-on esquisser des formes de
repères temporels grâce notamment aux scènes 2 et 3 où l’âge des enfants (« La plus grande a huit ans ») et les souvenirs de Suzanne (âgée de
vingt-trois ans était « petite, jeune » à l’époque) permettent de comprendre que Louis n’est pas venu depuis près d’une dizaine d’années. Les
éléments appartenant à la fable importent moins que la parole générée par la présence de l’absent. Et, si l’on apprend des détails matériels de la
vie de Suzanne et Antoine (I, 3), cela ne vaut qu’en tant que ces détails sont donnés, proférés par Suzanne dans sa longue tirade à (contre ?)
Louis dans la scène 3.
—> Le schéma actanciel
- Les personnages ne se définissent pas par des éléments biographiques ou psychologiques, leur valeur est d’abord liée à la position qu’ils
incarnent dans la famille et donc leur « rôle » dans la situation théâtrale.
Louis est la figure centrale, qui concentre l’attention de tous, dont la présence est un (le seul) événement. Suzanne, la jeune sœur, est celle qui
manifeste un attrait pour lui, et veut l’intégrer dans le cercle dans lequel il pénètre. Antoine est celui qui est sur la réserve dès le début et tenté
par le rejet tout au long de la pièce. Catherine s’impose comme la figure excentrée du cercle familial et donc en dehors des enjeux liés au
passé. La Mère - dont le nom ne dit que son statut parental, d’autorité - est celle qui se place au-dessus, au-delà des tensions dans la fratrie.
Rien d’autre ne semble compter. Les personnages sont plus des figures d’un schéma relationnel que de véritables « caractères ». Ils sont
individualisés les uns par rapport aux autres, mais tous se rapportent aux stéréotypes du frère cadet jaloux de la réussite de son aîné, de la
mère dépassée par les disputes de ses enfants, etc.