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Passé Composé - Anne Sinclair

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Pour Pierre

Prologue

Avancer en âge invite parfois à se retourner sur soi : l’avenir se


raccourcit, le passé est un refuge. Je n’échappe pas à la règle, après
avoir prétendu l’ignorer ou l’avoir même moquée.
Je me suis longtemps refusée à imiter les confrères qui publient
leurs Mémoires, persuadés que leur moi mérite exhibition et que les
épisodes de leurs vies personnelle et professionnelle suscitent l’intérêt.
Le journalisme est un métier comme un autre et la télévision, qui
gonfle les ego, n’est souvent qu’une usine à baudruches. À tous ceux
qui m’interrogeaient à ce sujet, je n’ai cessé de déclarer urbi et orbi
qu’à ce petit jeu narcissique, on ne me prendrait pas. Publier cet
ouvrage m’oblige à manger mon chapeau. Me voici à mon tour piégée
dans ce paradoxe : écrire comme tout le monde, en espérant intéresser
tout le monde à une vie qui ne serait pas celle de tout le monde. Il faut
assumer ses contradictions et ne pas avoir peur de se désavouer. C’est
dit.

Les personnes que je croise sont plutôt bienveillantes à mon égard et


je mesure ma chance. Elles me regardent comme une vieille
connaissance à laquelle elles associent deux images contradictoires : la
présentatrice d’une émission qui fut célèbre il y a plus de vingt ans et
qui demeure dans la mémoire collective ; la femme qui fit, à son corps
défendant, des milliers de unes de journaux à l’occasion d’un scandale
planétaire impliquant son mari.
N’étant pas seulement l’une et ne me reconnaissant pas dans l’autre,
je me demande ce qui, de tout cela, peut rester pertinent.
Je n’ai jamais eu une bonne opinion de moi-même, et guère envie de
me livrer à une analyse en public. Je voudrais toutefois animer les
photos figées de la femme que je suis, et donner à voir quelque chose
de plus complexe, même si j’admets avoir été la première à brouiller
les pistes.
Je suis fondamentalement craintive, pusillanime et timorée, avec des
sursauts d’audace maîtrisés. J’ai su cependant donner le change pour
qu’on me perçoive comme volontaire et active.
Ma vie s’est construite au gré de hasards, d’enchaînements non
prémédités, mais j’admets que m’étant battue pour une place au soleil,
j’ai paru ambitieuse.
Je suis une bourgeoise, probablement pas aussi conformiste qu’on le
croit. J’admets n’être pas entrée en rébellion contre le système. Je
déteste l’expression « gauche caviar » dont on m’a affublée, mais qui
sait si elle ne me convient pas un peu quand même ?
J’ai essayé de me tenir le plus possible à l’écart du monde des
people, mais je comprends que l’on m’y assimile car j’ai parfois cédé à
la pratique des photos et des médias.
Sans être pour autant Janus à deux visages, je reconnais que je suis
un peu ceci et un peu cela.
Fort bien, pensera-t-on. Mais quel besoin de rectifier un profil
devenu public ? On est responsable de la figure que l’on se donne :
celle que j’ai laissé voir doit donc correspondre à une part de vérité. Si
un portrait n’est pas toujours exact, il est rarement entièrement faux.
N’y a-t-il pas dès lors une certaine tromperie à vouloir le retoucher
après coup ?

Je vais tenter d’être juste. Pas forcément exhaustive mais sincère. Je


parlerai de mes parents, de cette enfance très protégée qui aurait pu
mettre hors de ma portée les armes nécessaires pour lutter dans la vie ;
je convoquerai certains personnages hauts en couleur que j’ai eu la
chance de croiser et tenterai de brosser le portrait le plus fidèle
possible du monde des médias tel que je l’ai connu ; j’évoquerai enfin
les grands bonheurs de la vie et les épreuves qui l’ont écorchée.
Que ceux qui guettent des révélations passent leur chemin. Je refuse
la tyrannie de la transparence, à laquelle toute vie dans la lumière doit
se plier. Le secret est précieux, nécessaire à la vie sociale,
indispensable à l’épanouissement des libertés. Ce sont les régimes à
paroi de verre qui sont les plus totalitaires et la mise à nu des
personnes relève de la délation et des procès staliniens, plus que d’une
démocratie exigeante.

J’ai commencé ce projet pendant que la pandémie de la Covid-19


nous frappait violemment, qu’on avait retrouvé la peur et reconnu la
mort. J’admets l’étrangeté de la démarche. Quel sens y a-t-il à faire
défiler les vieilles photos quand le temps va si vite, qui rend obsolètes
tous les souvenirs ? Peut-être au contraire est-ce légitime quand
l’avenir bascule et que seul l’ancrage du passé paraît solide…
Dans ces éclats de mémoire, dans cette grappe de souvenirs, je vais
donc tenter d’entremêler le récit de quelques moments de la vie d’une
journaliste, avec celui de la femme que je crois être, à laquelle on
pardonnera, je l’espère, l’emprunt détourné à Sartre : « Toute une
femme, faite de toutes les femmes et qui les vaut toutes et que vaut
n’importe qui. »
1.

Une gentille fille

Il fut, des années durant, le personnage principal de ma vie. Il était


beau, il était tendre, il était drôle et a longtemps – bien plus longtemps
que l’Œdipe ne le suppose généralement – incarné l’Homme. Je
l’appelais « P’pa ». J’éprouvais pour lui un immense amour. Il me le
rendait bien et me donnait l’impression d’être la personne la plus
importante à ses yeux.
J’avais trente ans, et lui juste soixante-dix quand il disparut, le
21 janvier 1980, jour anniversaire de la mort de Louis XVI. J’y pensais
fugitivement ce jour-là au milieu de mon chagrin, tant cette date m’avait
marquée enfant, un matin, en classe de 6e, quand une camarade, issue
d’une noble lignée, était venue habillée de noir en souvenir de
l’échafaud fatal. À onze ans !

Mes parents décrétèrent dès ma naissance que j’étais la huitième


merveille du monde. Ils m’appelaient la Toute-Petite. J’ai deux ans : la
Toute-Petite est formidable. J’ai dix ans : la Toute-Petite l’est toujours. Et
mon père le pensa toute sa vie.
Il était né en 1909 (quelques années avant sa sœur Denise), dans le
foyer de Léonce Schwartz et de Marguerite Lévy-Valensi. Léonce, né à
Paris, était originaire d’Alsace et son père, Isaïe, compositeur de
musique, avait quitté le village de Westhoffen, berceau de la famille
depuis le XVIe siècle, pour s’établir à Strasbourg. Sa femme Marguerite,
ma grand-mère, venait de la communauté juive d’Alger qu’elle avait
quittée avec sa mère et ses frères en 1898 lors des émeutes anti-juives qui
accompagnèrent l’élection d’Édouard Drumont – l’auteur, très antisémite,
de La France juive – comme député de la ville, en pleine affaire Dreyfus.
Robert, mon père, vit le jour à Paris, où il grandit, poursuivit sa
scolarité au lycée Carnot, près de la rue de Tocqueville où ses parents
habitaient. Très jeune, décidé à faire des affaires, il entra dans l’industrie
de la parfumerie chez Lucien Lelong, marque célèbre d’avant-guerre, se
maria une première fois avant de divorcer quelques mois plus tard. En
1939, mobilisé sur la ligne Maginot, il n’eut pas à combattre tant la
défaite fut rapide, mais ne se résigna pas à passer la guerre dans Paris
occupé.
Au cours de l’année 1940, ne parvenant pas à rejoindre l’Angleterre, il
trouva une filière qui lui permit de partir pour New York d’où il
s’engagea dans la France Libre, affecté aux services gaullistes au Moyen-
Orient. J’aimais, enfant, qu’il me parle de sa vie durant la guerre et
notamment de la façon dont Joseph Goebbels avait réclamé la mort pour
le « juif Sinclair » qui parlait à la radio de la France Libre à Beyrouth.
Il m’a toujours raconté aussi qu’à quelques heures d’embarquer pour
une longue et périlleuse traversée jusqu’au Caire, il décida, pour protéger
ses parents restés à Paris – ce qui fut hélas inefficace –, de changer de
patronyme pour éviter que les Allemands, qui avaient connaissance des
noms des officiers français chez de Gaulle, ne fassent le lien entre eux et
lui. Il prit l’annuaire de téléphone de New York à la lettre S et, les yeux
fermés, piqua un nom au hasard. Sinclair étant aux États-Unis un
patronyme d’une grande banalité d’origine irlandaise, il adopta donc
celui de Robert Sinclair. Après la guerre, traumatisé par la persécution et
l’extermination des juifs, il décida – comme beaucoup de ses
camarades – de garder ce nom de guerre, sans doute pour protéger sa
famille d’un retour des périls. La décision officielle en Conseil d’État eut
lieu quelques mois après ma naissance.
Je lui en ai voulu d’avoir effacé cette trace du judaïsme, ce qui, là non
plus, n’empêcha pas les antisémites de me repérer. Mais peut-être sur un
plan professionnel, dois-je lui en savoir gré : Anne Schwartz aurait été un
nom moins aisé pour faire carrière dans les médias ! Il aimait à cet égard
citer le beau poème d’Aragon sur le groupe Manouchian, « L’Affiche
rouge », mis en musique par Léo Ferré : « […] parce qu’à prononcer vos
noms sont difficiles ».
Rentré à la Libération juste à temps pour voir mourir Léonce des suites
de son internement au camp de Compiègne1, sans travail, mon père
décide de retourner en Amérique tenter sa chance. Il y rencontre ma mère
Micheline Rosenberg, réfugiée depuis 1940, fille du marchand de
tableaux Paul Rosenberg, et l’épouse.

Pour avoir entendu mon père me lire des morceaux (expurgés) du


journal de ses années de célibat avant et après la guerre, et pour l’avoir
relu après sa mort, j’ai conscience qu’il eut beaucoup de succès auprès
des femmes. Il tomba amoureux de ma mère, timide, assez ignorante des
choses de l’amour, et il éprouva un certain plaisir à jouer les pygmalions
auprès d’une jeune fille qui avait peu vécu. Marié en 1947, père en 1948,
il allait tâtonner professionnellement avant de s’établir en France en
1951, où il entreprit une carrière dans l’industrie des cosmétiques, en
devenant directeur général chez Elizabeth Arden, puis Caron et enfin
Revlon.

Je suis fille unique. Ma mère prétendait que leur situation était


instable, qu’ils ignoraient où ils seraient amenés à vivre, et que pour cette
raison, ils ne souhaitaient pas un deuxième enfant. Je ne crois guère à
cette explication. Le ménage était-il si solide ? Mon père ne m’en a
jamais parlé directement, mais a confessé un jour, alors que j’avais seize
ans, un début d’histoire extraconjugale que je n’ai jamais approfondie. Il
me fit néanmoins l’aveu qu’il hésita à partir, mais y renonça, « à cause de
toi ». Une confidence lourde à porter pour une adolescente.

J’ai peu d’images de mon père heureux, sinon quand il vécut quelques
années, retraité, avec ma mère dans le midi de la France qu’il aimait plus
que tout, pour sa douceur de vivre et son soleil. Il était dépressif par
périodes. Je crois que son existence monotone lui pesait, lui qui aimait
les voyages et les gens, comme en témoigne son côté solaire, sociable,
savourant la vie. J’ai le sentiment d’avoir hérité de ce trait de caractère,
qui m’a sauvée plusieurs fois.
J’ai été dévastée à sa mort. À la suite de multiples incidents
pulmonaires mal soignés, une sclérose des bronches lui fut fatale. Une
mauvaise grippe se déclara en novembre 1979, dont il ne se remit pas.
Mon père m’a peu vue à la télévision, car j’y commençais tout juste à
son décès, mais s’il avait pu connaître « 7 sur 7 » et l’explosion de la
notoriété de sa fille bien-aimée, il en aurait étouffé d’orgueil, et aurait fini
par arrêter les passants dans la rue pour leur dire : « Vous savez, je suis le
père d’Anne Sinclair ! »

Je ressemble à ma mère Micheline par bien des côtés, mais je n’ai pas
hérité de son caractère farouche. Elle était pétrie de complexes, sans
pourtant éprouver la moindre tolérance pour qui était différent d’elle. Je
lui connus peu d’amis ; elle était souvent triste et d’humeur maussade.
Elle était partie de France en 1940, à vingt-deux ans. Elle n’aimait
guère que nous le disions, mon père et moi, mais la guerre avait sans
doute été la période la plus heureuse de sa vie. Indépendante, brune, le
teint mat et, d’après les photos, très séduisante, elle travaillait (la seule
fois de son existence) à France Forever, le bureau de la France Libre à
New York. Elle y fut efficace et je crois qu’elle y fut plus joyeuse qu’elle
ne le sera jamais par la suite.
Revenue en France dix ans après en être partie, elle n’avait pas vécu la
même vie que ses amies d’avant-guerre. Moins de souffrances, moins de
malheurs que si elle était restée en France, et une existence plus active et
remplie. L’habitude d’un autre monde, d’une autre vie. Cela aurait dû
l’inciter à poursuivre une carrière. Quelque chose la retint : sa fille, son
mari, son manque d’audace ? Toujours est-il qu’elle baissa les bras. Et se
retrouva femme au foyer, plus isolée cette fois que ses copines d’enfance
parisiennes, ayant perdu toute proximité avec elles.

Très douée de ses mains, elle savait tout faire, sauf la cuisine. Elle se
lança dans la rénovation d’une maison en Seine-et-Marne dans les
années 50, dans la construction d’une autre, plus tard, à Valbonne dans le
sud de la France, travaillant directement avec les corps de métier,
dessinant des escaliers, chinant de vieilles portes d’église, confectionnant
des rideaux, des mobiles à la Calder, des collages à la manière de Braque,
inventive et adroite, cultivant un jardin plein de fleurs. Je n’ai hérité
d’aucun de ses dons. Je ne lui ressemble que par mon absence de
disposition culinaire, mais diffère d’elle par mon peu de goût pour les
travaux manuels.
Malgré ces talents, elle demeura oisive, repliée sur notre minuscule
cellule familiale, et surtout sur moi. Je devais être un de ses trophées les
plus accomplis, bonne en tout, prolongement de ses goûts. Comme j’étais
une fille gentille, soucieuse de satisfaire sa mère, je me tortillais pour lui
complaire, sans doute pour me faire pardonner d’être la préférée de P’pa.

Ma mère avait de l’amour pour moi, mais savait mal exprimer sa


tendresse. Je me surprenais à en guetter d’autres plus douces, plus
câlines, plus indulgentes, et les aurais quelquefois échangées contre la
mienne. Je me rappelle l’une d’entre elles notamment, qui m’aimait bien
et m’appelait « ma choute », j’en avais les larmes aux yeux.
J’étais empotée et irritais ma mère par une maladresse héritée de mon
père. Elle m’arrachait les plateaux des mains, de peur que je ne les
renverse (ce qui arrivait souvent), se désolait de ma lenteur à différencier
les graines de giroflée de celles des phlox, me réquisitionnait pourtant
pour l’aider au jardin, ce qui ne m’amusait guère, car elle me laissait peu
d’initiative. Pour exister, il m’a fallu bâtir mon propre territoire : ce
seraient les livres, elle lisait peu ; la musique classique, elle ne
l’appréciait pas ; l’opéra, elle le détestait.

Quand j’ai grandi, que j’ai commencé à acheter mes livres de classe ou
mes baskets – qu’on appelait des tennis – toute seule, lorsque j’ai rejoint
l’université sans son aide, ou que je me suis investie dans des domaines
qui n’étaient pas les siens, elle en éprouva de la frustration. Je lui
échappais, et son désœuvrement s’en trouva décuplé. Il ne lui restait que
l’attente, le soir, du retour de mon père, auquel elle offrait peu de
perspectives. Sortir l’indisposait, aller au spectacle l’impatientait, lire
l’assommait, voir du monde la contrariait, voyager l’angoissait.
Puis j’ai travaillé – ce qui lui avait manqué ; me suis mariée deux fois
– ce qui ne fut pas son cas ; j’ai mis au monde deux enfants – quand elle
n’en avait eu qu’une ; je suis devenue indépendante – alors qu’elle l’avait
été si peu – et elle en éprouva alors quelque chose comme du
ressentiment. Déjà envieuse, sans se l’avouer, de ma complicité avec mon
père, elle le devint plus encore quand je me mis à gagner ma vie. Tout en
étant fière auprès des autres, auxquels elle faisait mon éloge quand je
n’étais pas là.

J’avais été heurtée, enfant, de voir et entendre ma grand-mère


maternelle quémander de l’argent à son mari – les Françaises n’eurent de
compte en banque personnel qu’à partir de 1965. Mon grand-père lui
donnait quelques billets en maugréant, comme les vieillards devenus
avaricieux. Je me suis promis d’être différente, comme la plupart des
filles de ma génération. Je gagnerais ma vie, et suffisamment pour ne
demander ni à mes parents, ni à un compagnon de m’entretenir. Quand
ma mère me reprochait d’être trop dépensière, je lui répondais sèchement
que cet argent, je l’avais gagné par mon travail, ce qui la renvoyait à son
statut d’héritière. C’était cruel et inélégant, mais je n’avais d’autre choix
que de lui poser des limites.
Elle avait un rapport embarrassé avec l’argent, précisément. Par fierté,
elle rechignait à être aidée par ses parents fortunés, ce qui était estimable,
et fut inquiète quand mon père se retrouva au chômage. Mais quand mes
grands-parents disparurent, et qu’elle hérita, elle se refusa à vivre mieux,
ce à quoi, cependant, je ne cessais de l’encourager. Mon père était cigale,
elle était la reine des fourmis.
Elle vécut avec contrariété le fait que je construise une maison au
Maroc, avec les indemnités que TF1 fut condamnée à me verser, et me le
fit sentir. La démarche lui parut inappropriée, parce qu’elle était
différente de la sienne. Elle ne s’était jamais projetée au-delà des
frontières françaises. Les dépasser était signe d’une prodigalité
malvenue. Elle refusa d’y venir, d’en parler, d’en voir même les photos,
ce qui me blessa.

Elle fut veuve à soixante-trois ans. Trop jeune. Sa vie sembla s’arrêter
net, sans travail, sans amis, sans amant. C’était désolant pour elle, lourd
pour moi. Durant les vingt-six années qui suivirent la mort de mon père,
je lui téléphonai chaque jour, où que je sois, pour briser sa solitude. Il n’y
avait pas encore de téléphone portable et ce furent de vraies
gymnastiques en Indonésie ou au Laos, pour obtenir la communication en
composant avec les décalages horaires ! Mais les conversations étaient
ponctuées de silences et me donnaient le cafard. Alors qu’elle s’en irritait
quand elle était jeune, je l’entendais reproduire les mêmes mots que sa
mère, ma grand-mère, qui invariablement, pour signifier son abandon et
sa mise à l’écart, finissait ses conversations par un « je ne sais rien… ».
Ma mère n’a jamais su me dire qu’elle se réjouissait de mon plaisir, de
mes voyages, de mes vacances et n’a jamais raccroché en m’appelant à
les savourer. J’étais consciente de sa détresse, des pensées qui
assombrissaient sa solitude, mais je lui en voulais de ce manque de
générosité, de gâcher mon plaisir et de chercher à me rendre fautive. Elle
n’avait pas de mérite à y parvenir : j’ai toujours été très forte à ce jeu…

J’ai accepté de vivre dans le même immeuble qu’elle, pour qu’elle


sente ma présence et celle de ses petits-enfants. Pas tant pour me faire ou
lui faire plaisir, que pour diminuer ma culpabilité. Mais, de nouveau, je
lui en ai voulu de cette dépendance.
Une anecdote me paraît encore improbable. Il fut un jour question,
dans les fonctions politiques qui pouvaient s’offrir à mon mari, qu’il
envisage d’être candidat à la Mairie de Paris. Le sujet ne dura que
quelques semaines. Assez cependant pour indigner ma mère : « Tu serais
d’accord pour vivre à l’Hôtel de Ville ?
— Tu as raison, répondis-je, ce n’est ni très gai ni très intime, je ne
suis pas sûre en effet que ce soit plaisant.
— … Mais c’est surtout que tu habiterais loin… ! Je ne te verrais plus
tous les jours. On ne doit pas abandonner ses vieux parents ! » me
rétorqua-t-elle, furieuse de déclencher un rire irrépressible.
Pauvre Maman. Elle était sincère et ne plaisantait pas…

En dépit de cette éducation pesante, mes parents paraissaient très


modernes aux yeux des autres.
Mes amies de classe portaient des cols Claudine, se maquillaient dans
l’escalier pour ne pas se faire remarquer de leurs parents. En contrepoint,
les miens incarnaient une apparente liberté. Mon père rapportait à la
maison des échantillons de mascara ou de fond de teint et m’engageait à
m’en servir avant même que j’en eusse l’envie.
Ma mère m’autorisa à porter des bas quand mes camarades enfilaient
encore des chaussettes et m’emmena tôt voir le médecin de famille afin
qu’il me prescrive la pilule, en cas de besoin. J’eus avec elle des
conversations tardives mais libres sur l’amour et la virginité.
Ils me poussaient tous deux à prendre la parole durant les repas, quand
certains camarades de classe, élevés à l’ancienne et invités à se taire à
table (éducation bourgeoise d’un autre âge), me confièrent bien plus tard
combien ils avaient été surpris de la liberté qui régnait lors des déjeuners
ou dîners à la maison.
Sur ce terrain-là, seulement. Discourir chez soi, faire des tirades sur la
politique, la gauche et la droite, était bien vu, une façon de montrer à
leurs amis et connaissances que leur fille était savante. Mais j’aurais
donné beaucoup pour que ma mère ne me sermonne pas, quand mes
copains repartaient après un week-end chez nous, parce que nous avions
fait les fous, crié trop fort, couru pieds nus ou négligé l’heure du bain.
Savoir garder la mesure. Ne pas s’abandonner. J’ai heureusement jeté
ces leçons à la rivière. Toutefois, la véritable indépendance, je n’ai pas su
la prendre jusqu’à ce que je travaille et vive seule. Mon père y aurait sans
doute consenti, mais ma mère m’a gardée sous cloche quand les autres
filles de mon âge volaient déjà de leurs propres ailes. Elle-même,
dominée dans sa jeunesse par son père, a reproduit le même schéma. Je
ne peux m’en prendre qu’à moi-même, de ne pas m’être émancipée plus
tôt.
Pour mes parents, faire la fête après minuit quand j’avais dix-huit ans
était déraisonnable, aller au café sans prévenir que je rentrerais un peu
plus tard quand j’étais à la fac était source d’inquiétude, habiter seule
avant vingt-trois ans ne me fut pas autorisé.
Je ne suis pas partie en vacances avec des amis avant l’âge de vingt
ans. Et j’ai tellement appréhendé d’être loin de papa-maman, que je me
suis arrangée pour tomber malade lors de ce premier séjour aux sports
d’hiver sans eux. Je suis rentrée en train avec 39 °C de fièvre, effrayée de
me retrouver souffrante loin de chez moi. J’en eus tellement honte devant
mon amie d’enfance et mon cousin, que je maquillai ce retour en
inquiétude de rater le rendez-vous que j’avais demandé à Pierre Mendès
France huit jours plus tard !
Je me rendais bien compte des défauts de cette éducation. Mes parents
étaient surprotecteurs, ma mère une mante religieuse ; après tout, c’était
leur tempérament. En revanche, que je ne me sois pas rebellée de peur de
les décevoir ou les chagriner, que j’aie préféré le confort d’une ouate
protectrice et castratrice, est plus regrettable.

Mon père était heureux que je réussisse mes études, mais ne les
surveillait que de loin. Il se contentait, à ma grande honte, de voler mes
dissertations en classe de troisième pour les lire à voix haute à son
bureau. Mon analyse des tourments de Phèdre ou mes explications d’un
poème de Heredia durent longtemps faire rire sous cape ses
collaborateurs, sommés d’applaudir !
C’est ma mère qui surveillait ma scolarité ; qui signait le carnet de
correspondance et les bulletins ; elle était la plus sévère. C’est elle qui a
poussé dans le dos une fille volontiers indolente, plus passionnée de
lecture que d’apprentissage. C’est à elle que je dois de m’être
correctement sortie de mon parcours scolaire et universitaire.

Le peu que je sais en art, c’est elle aussi qui me l’a enseigné. Elle m’a
fait lire à quinze ans l’Histoire de l’art d’Élie Faure, qui combinait une
érudition incomparable avec une plume de conteur. J’ai été subjuguée par
la peinture de Fra Angelico, Giorgione, Carpaccio, le Quattrocento,
Tintoret et les Vénitiens, avant de m’immerger dans les impressionnistes,
et le XXe siècle que je connaissais déjà un peu mieux.
La religion muséale était telle dans la famille, qu’il semblait que les
voyages tendaient uniquement vers ce but. J’en ai élargi heureusement le
spectre aux habitants, à la ville, à la cuisine, à la musique, à la culture
vivante mais j’ai, à mon tour, reproduit le modèle et enseigné l’amour des
musées, des églises et des vieilles pierres à mes enfants. Je leur lisais le
Guide bleu avec application jusqu’à ce que j’entende, un jour à Rome,
leurs rires moqueurs s’envoler et que je les retrouve, attablés chez le
glacier à côté du Panthéon. Guérie un temps de cette vocation improvisée
de professeur en histoire de l’art, je m’amuse de retrouver aujourd’hui
chez eux la même assiduité à enseigner à leur progéniture (qui perpétue
soupirs et sourires, comme eux le firent jadis), le merveilleux du drapé
d’un velours chez Véronèse.

Seule comptait la cellule nucléaire familiale la plus étroite. J’étais fille


unique ; le frère de ma mère vivait aux États-Unis ; sa femme, ma tante,
ne m’aimait pas et mes cousines étaient plus jeunes et bien loin pour
qu’un lien se tisse. Il ne restait dans notre entourage proche que la famille
de mon père, sa sœur, mon oncle, mes cousins. Je leur dois mes plus
belles vacances à Cannes bien que les promenades en bateau que
j’affectionnais, sur le petit « pointu » de mon oncle, aient souvent été
source de conflit.
Mon père aimait s’y prélasser au soleil ; moi, nager, plonger et
ramasser des oursins, pêche à l’époque autorisée. Pas de chance, ma mère
avait le mal de mer, ne supportait pas le clapot en plein soleil, et trouvait
les journées trop longues et peu confortables. Quelquefois, bonne fille
toujours, je laissais la famille s’embarquer sans moi pour les îles de
Lérins et la suivais pour la visite d’une vieille église à Vence, tout en
fulminant contre ma promenade empêchée.
J’ai regretté de n’avoir ni frère ni sœur. D’être seule dépositaire des
espoirs, déceptions, joies ou chagrins de mes parents. Je l’ai senti dès que
j’ai quitté l’égoïsme de la petite enfance, heureuse à l’époque de n’avoir
à partager ni mes poupées, ni mes livres. Mariée à Ivan Levaï, enfant
trouvé, j’ai toujours vécu un peu tristement l’absence de dîners et de fêtes
de famille. C’est sans doute pour cela que j’ai tant aimé que les Strauss-
Kahn, puis les Nora, qui m’ont tous adoptée avec générosité, m’apportent
cette chaleur qui, jeune, m’avait manqué.

À la mort de ma mère, un grand chagrin et un immense sentiment de


solitude m’ont saisie, devant une vie désormais sans garde-fou. Un peu
d’épouvante aussi car sa mort à l’hôpital ne fut pas si paisible. J’ai mis
longtemps à me défaire de l’image de son visage maigre et cireux, dans
lequel je voyais Le Cri, le célèbre tableau d’Edvard Munch, qui me hanta
des nuits durant. J’avais mal, mais on ne m’arrachait pas le cœur comme
ce fut le cas à la mort de mon père. J’avais surtout l’impression d’être
passée à côté d’elle, sans avoir su m’y prendre. Son existence avait été
sans joie, je lui avais donné une présence qui me coûtait, de rares
étreintes. Elle m’avait dit un jour combien il lui était douloureux que
personne ne la prenne plus dans ses bras. Confidence déchirante, mais sa
tendresse bridée, et pas mal d’amertume de mon côté, empêchaient les
effusions.

Mes parents m’ont ouvert l’esprit, encouragée à apprendre, à lire, mais


ne m’ont pas enseigné l’autonomie, la débrouillardise, la faculté
d’improviser.
Mon père et ma mère sont intervenus dans ma jeunesse bien plus qu’ils
n’auraient dû. En voulant m’épargner des secousses, ils ont bâti autour de
moi une invisible barrière difficile à franchir. Seule la liberté
intellectuelle me fut autorisée, et j’en usai largement.
C’est un miracle qu’ils aient accueilli à bras ouverts Ivan, le père de
mes fils, sans famille, sans argent. À rebours sans doute de leurs amis
plus conventionnels qui l’auraient vécu comme une mésalliance. Leur
tolérance et leur ouverture d’esprit leur ont fait accepter un enfant de la
DDASS bien mieux qu’un joueur de golf de la bourgeoisie parisienne. Je
m’en félicite et leur en sais gré.

Ce père que j’idolâtrais m’apparaît aujourd’hui comme le personnage


bienfaisant de mon enfance, qui veilla, par l’amour qu’il me donna, à ce
que mon ego ne soit pas piétiné. Ma mère était une personnalité sans
doute plus intelligente, plus riche, mais dont je n’ai compris que très tard
la fragilité. Elle était malheureuse et de ce fait, la reine des emmerdeuses.
Malgré tout, cette éducation m’apparaît « globalement positive »,
comme les communistes l’ont longtemps dit de l’Union soviétique. Avec
un développement incontestable, mais une liberté entravée. Je dois en
partie à mes parents d’être ce que je suis. Quant au reste, ma perestroika
personnelle, elle me revient.
1. J’ai raconté ce chapitre de sa vie pendant la guerre dans La Rafle des notables,
Grasset, Paris, 2020.
2.

Une vocation

Je n’ai pas encore dix ans, et suis bien ignorante des affaires du monde
comme de celles de la France.
Nous n’avons pas la télévision et, quelques mois plus tôt, à l’occasion
de la première visite de la reine Élisabeth en France, c’est au cinéma que
ma mère m’avait emmenée voir les « Actualités », comme on disait alors.
Mais la reine, Versailles, l’Opéra, les fastes de sa réception par René
Coty, m’intéressaient bien moins que le film des aventures d’Arsène
Lupin qui leur succédait.

En mai 1958, mon père est PDG d’Elizabeth Arden, l’entreprise de


cosmétiques. Il doit faire le tour des parfumeries françaises qui vendent
les crèmes, rouges à lèvres, soins et maquillage de la marque. L’Algérie
est l’un des départements français qu’il n’a encore jamais visités, et il se
rend à Alger pour la première fois de sa vie. En plein coup d’État.
Ma mère a un échange téléphonique avec lui le 12 mai 1958 au soir, et
lui fait part de l’agitation locale dont bruissent les radios. « Penses-tu,
réplique mon père, s’il se passait quelque chose, je le saurais, mon hôtel
est au centre d’Alger ! » Une heure plus tard, les communications étaient
coupées. Le lendemain matin, 13 mai, les partisans de l’Algérie française
mettent à sac le bâtiment du gouvernement général, proclament un
Comité de salut public et font appel au général de Gaulle, parti du
pouvoir depuis douze ans.
À tout cela, je ne comprends rien. Je vois seulement ma mère inquiète
écouter compulsivement la radio. Je sais vaguement que « l’Algérie c’est
la France », comme avait dit François Mitterrand. Autrement dit, des
départements français où l’on se bat depuis des années.
Et soudain, je veux tout savoir : Qu’est-ce qui se passe ? Les émeutiers
sont-ils bons, sont-ils méchants ? Qui est ce Général dont on parle ?
Ma mère, posément, m’explique : la guerre d’Algérie, l’inévitabilité
(elle ne disait pas encore la nécessité) de l’indépendance. Et puis la figure
du Général, juin 1940, la Seconde Guerre mondiale, le grand homme de
la Résistance, mais aussi les dangers d’un militaire qui reviendrait au
pouvoir par la force. Nous en avons pour plusieurs soirs…

Mon père rentre après deux ou trois jours, mais voilà, j’ai « attrapé » le
virus. Je veux saisir, pénétrer l’actualité, faire corps avec les événements.
On écoute la radio chez moi. Europe 1, qu’on appelait encore Europe
no 1. Je suis saisie de passion pour le métier qui donne à voir et
comprendre ce qui se passe ; pour ces reporters-relais des bruits et
fureurs du monde, des manifestations, des tirs de mitraillette, des cris, des
éclats de voix à l’Assemblée, tout ce fracas magnifique qui envahit
brusquement l’appartement douillet et fait exploser l’univers ouaté de la
petite fille du XVIe arrondissement. Cinquante ans plus tard, la fièvre
demeure : je suis toujours avide de l’actualité sous toutes ses formes,
même si j’ai pris quelque distance et en ai appris les pièges.

C’est dit : je serai journaliste, et justement, à Europe no 1, cette radio


qui nomme « guerre » ce que la radio d’État appelle « événements ». Les
reportages des envoyés spéciaux, perchés sur les balcons d’Alger pour
faire entendre les balles qui sifflent, rythment mes journées. Quelques
années plus tard, je découvre l’univers de Daniel Filipacchi et de SLC,
Salut les Copains !. Je me souviens de mon premier transistor et de son
étui en cuir fauve avec petite bandoulière, la première radio à piles que
j’écoutais des heures durant, à la campagne, perchée dans le vieux noyer
où j’avais improvisé une cabane et où, à califourchon sur la plus grosse
branche, à l’abri des regards, je pouvais rêvasser des après-midi entières.
Mais c’est l’info qui me taraude, et sa discipline reine, le grand
reportage. L’enquête et le décryptage d’une situation font la noblesse du
journalisme, sans parler des circonstances où l’on risque sa vie. Ce n’est
pourtant pas le type de journalisme que j’ai pratiqué, plus théâtral, plus
narcissique. J’y reviendrai.
Plus encore que l’information elle-même, me travaille le goût pour la
chose publique, pour l’engagement dans la vie de la cité. Non pour m’y
engager, mais pour l’observer. Question d’esprit critique. Ou de manque
de courage.

Je me souviens très bien de la fin de la guerre d’Algérie. Lors des


accords d’Évian en mars 1962, j’ai treize ans, une forte angine, et,
fiévreuse, j’écoute frénétiquement, à la radio, les progrès des discussions
entre le gouvernement et le FLN qui allaient aboutir à l’indépendance. Je
ne saurais dire ce qui m’attire tant dans ce miroir brusquement tendu au
monde pour qu’il s’y reflète, sinon le romantisme d’une action qui me
paraît inaccessible.
Ce furent les années les plus sombres de l’OAS. J’étais alors au cours
Hattemer, établissement chic et cher. J’avais pour ami de classe Jean-
Jacques Chaban-Delmas, fils du maire de Bordeaux, président de
l’Assemblée nationale et futur Premier ministre de Pompidou dix ans
plus tard. Mon jeune camarade était une cible potentielle et nous avions
eu droit, en cours, à une démonstration pratique de ce qu’il fallait faire si
des commandos de l’OAS pénétraient dans la salle de classe. Plonger
sous les pupitres, ne pas bouger sous les bancs, le scénario nous
paraissait tellement périlleux et héroïque que nous rêvions bien sûr d’une
attaque…
J’avais progressé en géopolitique depuis mai 1958, et peaufiné mes
connaissances en matière de décolonisation. Je faisais comme beaucoup à
cet âge-là : je m’alignais sur mes parents. Ils étaient pour l’indépendance
de l’Algérie, mais pas favorables au Général qu’ils tenaient pour
factieux, et j’épousais leur cause. Les élèves d’Hattemer inclinaient plus
vers la droite et l’Algérie française, mais nous étions un petit groupe
assez politisé à onze ou douze ans qui tapotait, sur les pupitres, le ta ta ti-
ta ta ti (« Algé-rie algé-rienne ») en réponse au lancinant ta ta ti-ta ta
(« Algé-rie fran-çaise ») qui nous narguait.
Dès lors, le métier de journaliste devient pour moi plus qu’une
vocation, une évidence. Avec un prisme particulièrement étroit qui se
confond avec un média que j’aime, puisque c’est à Europe no 1 que je
suis alors persuadée d’un jour, exercer mes talents.
Confronter le réel me semble bien plus confortable que fantasmer et
rêver. Mon imagination s’est bloquée, fermée, censurée, un jour en classe
de 7e (le CM2 d’aujourd’hui). Il fallait raconter ses vacances, sujet
typique de rédaction pour juger des qualités de récit et d’orthographe
d’un gamin. Mes vacances ? Elles avaient été bien banales, et assez
ennuyeuses, passées pour l’essentiel dans la maison de Seine-et-Marne
de mes parents. Elles ne me paraissaient pas dignes d’intérêt et j’étais
incapable de les sublimer. J’ai donc inventé un improbable voyage pour
une gamine de neuf ans.
Je lisais alors avec bonheur les ouvrages de la collection « Contes et
Légendes », que Nathan publiait depuis 1916. Contes et légendes de la
Rome antique, de l’Égypte ancienne, de l’Iliade et l’Odyssée : tous me
faisaient rêver à la passion qui a longtemps disputé au journalisme un
possible futur professionnel : l’archéologie. Autrement dit, le négatif du
reportage, une autre manière de faire vivre une époque, en se focalisant
sur ce qui fut plutôt que sur ce qui est.
Mon devoir relatait donc un voyage imaginaire, qui aurait conduit la
petite fille que j’étais, du Forum romain à l’Agora d’Athènes, en passant
par les ruines englouties de Troie, les temples de Ramsès II, le Tigre,
l’Euphrate et les rives du Gange. C’était sommaire et médiocre. Je me
contentais d’additionner les lieux dont j’avais entendu parler, aux
sonorités plus magiques que les rochers de la forêt de Fontainebleau et
les champs de blé de l’Île-de-France qui m’avaient tenu lieu de paysages.
La maîtresse lut ma copie en classe, comme exemple de prétention et de
fatuité. À neuf ans, l’humiliation qu’elle m’infligea me blessa pour
longtemps. Elle aurait pu saisir cette occasion pour m’expliquer qu’on
peut faire récit d’un presque rien, sans être obligé d’aller chercher des
références exotiques ou mythologiques. Elle aurait mieux fait de
m’enseigner à raconter plus qu’à énumérer. Rouge de honte sous les
quolibets de mes petits camarades, je me jurai d’échapper pour toujours à
ce type d’exercice, heureuse de l’entrée dans le secondaire pour disséquer
les tourments de Chimène ou le harcèlement (qu’on n’appelait pas ainsi
chez Racine) d’Andromaque par Pyrrhus. Le texte, l’analyse, mais
surtout pas l’imagination.

Le journalisme correspondait tout à fait à ce schéma. La précision d’un


article du Monde, ou le reportage en direct d’une rue d’Alger, en étaient
l’illustration.
Un idéal que ce métier où l’on expliquait le monde, en faisant vivre au
lecteur ou à l’auditeur (la télévision ne faisait pas partie de mes
références puisqu’elle était absente du foyer) ce qui se passait à des
milliers de kilomètres de chez lui. Et de fait, je me pris de passion pour
cette forme de journalisme que je n’ai pas exercée – le reportage – et
pour un média où j’ai finalement assez peu travaillé – la radio. Entrer à
Europe no 1 devient mon graal.

Je connais tout alors de la « grille » des programmes. Maurice Biraud


le matin ; Daniel Filipacchi l’après-midi, Hubert ou Frank Ténot le soir.
Mais surtout les vedettes de la rédaction, Georges Altschuler, le
commentateur politique à la voix fatiguée mais pertinente ; Georges
Fillioud ou Claude Terrien, les éditorialistes ; Ivan Levaï, qui fait vivre,
amusé, les débats à l’Assemblée nationale ; André Arnaud, le
présentateur du 13 heures à la voix ensoleillée ; Jacques Paoli et Julien
Besançon, deux voix chaudes sur les barricades en mai 68 ; Gilles
Schneider, l’homme tout-terrain ; Frédéric Pottecher, qui ferait aimer les
procès aux délinquants et les cours d’assises aux criminels tant il les
raconte avec flamme, cœur et compétence ; l’ineffable Albert Ducrocq,
un professeur Tournesol dont l’enthousiasme se mesure à ses envolées
suraiguës – ah, l’alunissage d’Armstrong en juillet 1969 dont je regardai
l’image à la télévision tout en écoutant les commentaires de Ducrocq à
Europe ; Eugène Saccomano, qui enchante le foot même pour les
ignorants ; Albert Simon, le vieil homme à la voix tremblotante, tout
droit sorti d’un shtetl d’Europe centrale avec ses grenouilles pour
commenter la météo… Je crois savoir mieux que le DRH de la station
quel journaliste il faut envoyer à Alger pour couvrir le putsch des
généraux ; à Tel-Aviv pendant la guerre des Six-Jours ; à Washington
pour les obsèques nationales de Kennedy ; ou à Prague à l’arrivée des
chars soviétiques.

Le chef, c’est Jean Gorini, le directeur de la rédaction, qui prend


l’antenne quand la situation est grave ou importante. Qui donne la parole
à quelques auditeurs le soir. Je me suis juré d’en être. J’ai seize ans, dix-
sept peut-être, et voilà que j’interviens en direct pour questionner
l’homme politique présent dans le studio. Déjà.
C’était un sport : il fallait que je réussisse à passer le filtre de l’étudiant
préposé à faire un premier barrage avec les auditeurs et à prendre en
notes ma question. Il fallait qu’elle soit pertinente pour qu’elle soit
retenue ; mon honneur était en jeu. J’avais prévenu mes camarades de
terminale que je serais à l’antenne le soir même et ma mère dans une
pièce voisine enregistrait, sur un petit magnétophone à disque souple,
mes interventions que nous étiquetions ensuite en toute immodestie :
Edgar Faure et moi, Chaban et moi, Mendès et moi, Mitterrand et moi.
Vanité, petit jeu, cela m’amusait d’interpeller les puissants en donnant à
ma voix des accents plus adultes, et me servirait de sésame ensuite pour
entrer dans le saint des saints.

À l’époque, les écoles de journalisme n’ont pas, si j’ose dire, très


« bonne presse », et la technique s’apprend vite. C’est donc une
formation de culture générale, droit et sciences politiques que je choisis,
avant d’entrer dans cette profession dont j’ai décidé qu’elle serait la
mienne.

En 1972, nous sommes à la fin des Trente Glorieuses, avant le choc


pétrolier de 1973 et le chômage de masse. Je n’imagine pas qu’une
diplômée de l’enseignement supérieur peine à trouver un emploi.
D’ailleurs, la question ne se pose pas : béni soit le temps où l’on était
embauché au sortir des études ou de la formation professionnelle ! C’est
d’ailleurs au cours des années 70 que cette certitude bascule et que le
chômage fait son entrée dans le vocabulaire des jeunes.
Ma mère aurait aimé que j’aie un « vrai métier », comme elle disait,
architecte ou dentiste… Mais je n’étais pas partie pour cela.
Deux années de suite, j’avais fait un stage d’été à L’Express, grâce à
Danièle Molho, journaliste de dix ans mon aînée qui, avant d’investir au
Point la rubrique politique qui fit sa réputation, s’occupait, au magazine
de Jean-Jacques Servan-Schreiber, du « Carnet » : naissances, décès,
décorations, que, chaque semaine, L’Express recensait. La seule idée de
croiser Françoise Giroud dans l’ascenseur me terrifiait. Cela arriva une
fois, et me laissa gorge sèche et mains moites. Elle relisait un papier et ne
m’a pas accordé un regard.

Roland Sadoun, le directeur de l’IFOP, était un ami de mon père. Il


s’était rendu célèbre en risquant la première estimation des résultats lors
de la présidentielle de 1965 entre de Gaulle et Mitterrand, pour donner,
dès 20 heures, alors qu’on dépouillait encore les bulletins, le nom du
vainqueur. Il connaissait tout d’Europe no 1 et de ses dirigeants, il allait
pouvoir m’aider ! Je le tannais, sans succès.
Je fis une autre tentative un jour, à une conférence donnée par Pierre
Mendès France et organisée par les jeunes du Courrier de la République
dont je faisais partie et qui avaient décidé de moderniser sa feuille
politique mensuelle. Je croisai Ivan Levaï, journaliste politique de la
station, je le retins par le bras et le suppliai de m’aider. Il me répondit
distraitement quelque chose du genre « écrivez, on vous répondra ».
J’écrivis, on ne me répondit pas.
Une autre connaissance de mes parents travaillait dans la publicité. Il
me prit en amitié, ma passion lui semblait infantile, mais il voulut bien
m’aider et m’adresser à la seule personne qu’il connaissait à Europe no 1,
Jacques Abergel, directeur de la régie publicitaire. Je n’avais jamais
entendu parler de ces hommes qui officient du côté des recettes d’une
radio commerciale et j’étais fort déçue d’une perspective de rendez-vous
dans un secteur qui ne me tentait pas. Abergel me sonda, me proposa
quelques semaines dans son service. « La pub ? Vous n’y pensez pas !
Mais si vous voulez vraiment m’aider, faites-moi rencontrer le patron de
l’information, Jean Gorini. » Il se montra peu enthousiaste, persuadé que
le charismatique directeur de l’information d’Europe, conforme à sa
réputation abrupte, me bousculerait énergiquement afin de me
décourager. Néanmoins, il tint sa promesse et le jour d’une entrevue avec
Gorini arriva. Nous sommes en 1973.
Me voilà donc à l’attendre dans le petit bureau de son assistante,
Nathalie Duhamel. Elle était la fille de Marie-Claire de Fleurieu, le
seconde épouse de Pierre Mendès France, que j’avais côtoyée dans mes
petites activités militantes. Marie-Claire s’était toujours montrée
bienveillante envers les jeunes qui travaillaient pour son grand homme.
C’est elle qui m’apprit notamment à coller les enveloppes par dizaines à
la fois, dans les locaux du Provençal, le journal de Gaston Defferre, lors
de la désastreuse campagne présidentielle du ticket Defferre-Mendès en
1969. Nathalie, sensible et impressionnable à l’époque, m’avoua que
Gorini l’intimidait, au point qu’il lui fallait, pour surmonter son
appréhension, allumer une cigarette à chaque fois qu’il l’appelait dans
son bureau. L’ogre ainsi annoncé me fait peur.
Jean Gorini me reçut enfin. Si je ne me rappelle plus ce que je lui ai
dit, ses paroles me sont restées en mémoire. Déjà, à l’époque, elles
détonnaient. Il me répondit (à la fois par honnêteté et pour tester ma
résistance face à une fanfaronnade sexiste et anti-jeunes) que j’étais une
femme, que j’avais des diplômes et que je n’avais jamais travaillé, trois
inconvénients à une carrière dans sa maison ! Toutefois, quand je lui
expliquai mes acrobaties d’écolière pour passer à l’antenne, son œil frisa
un peu : « Vous vous êtes intéressée à nous, vous méritez qu’on
s’intéresse à vous », me dit-il, grand seigneur. J’étais repêchée.

Nous étions six mois avant des élections législatives importantes, dont
l’enjeu était déterminant car le programme commun mettait la gauche en
position de l’emporter. Comme avant chaque échéance, dans les sous-sols
d’Europe no 1, se montait un service provisoire sous les ordres d’un
trentenaire bienveillant qui s’appelait Francis Dalsace. Dans un local sans
fenêtres, une dizaine de jeunes étaient chargés de contacter par téléphone
les six cents bureaux-tests dont les résultats, dès 18 heures, le soir des
élections, entreraient dans les ordinateurs pour être en mesure de révéler
le résultat à 20 heures. C’était, depuis 1965, la martingale gagnante
d’Europe no 1, que n’avait encore copiée aucune autre radio ou
télévision, préférant attendre passivement les résultats communiqués, à
minuit, par le ministère de l’Intérieur.
Jean Gorini me confia à Dalsace, qui lui-même me donna un bout de
table avec d’autres étudiants. Je ne me tenais plus de joie : j’étais dans
l’antre où j’allais faire carrière, c’était sûr, je n’en doutais pas.

Le seul fait d’entrer tous les matins dans les locaux qui, jusqu’à 2019,
étaient situés au 26 bis rue François-Ier, me procurait une joie sans égale.
Je « travaillais » dans la maison dont je rêvais, enfant, de hanter un jour
les couloirs. Je prenais mon job très au sérieux, mais il était plus que
modeste : contacter les bureaux de vote dans les écoles ou les mairies
pour s’assurer qu’au soir voulu, ils nous communiquent les résultats, ne
demandait pas une folle expertise. Nous étions payés symboliquement,
mais c’était mon premier salaire.

Dès que je le pouvais, je m’échappais de notre local presque insalubre


pour monter dans les étages. Objectif : la rédaction. J’avais un avantage
sur les autres étudiants, mon obsession de l’information et de la politique,
qu’ils ne partageaient pas forcément. Je me rendais utile, je portais les
cafés, je rôdais dans la rédaction, je bavardais avec mon amie Nathalie, je
traînais au service politique où officiaient Ivan Levaï, Gérard Carreyrou,
Robert Namias, tous chapeautés par l’affable Georges Altschuler à
l’élégance d’un autre temps. Il avait été résistant, avait travaillé à
Combat, c’était un homme poli, raffiné et respectable. Mais les jeunes
journalistes en bras de chemise et cigarette au bec étaient plus amusants
pour moi que ce vieux monsieur.

Les législatives de 1973 ne furent pas le succès que la gauche espérait.


Ma mission s’achevait, j’allais devoir m’en aller sans avoir pris racine. Je
connaissais un peu tout le monde, et j’avais même fait mes débuts, par
hasard, à l’antenne. Christiane Collange consacrait quotidiennement une
heure de radio destinée aux femmes. Un jour, elle me héla dans les
couloirs alors qu’elle animait une émission sur… les régimes
alimentaires ! « Hep la stagiaire, venez donc parler avec nous. » Mes
premiers mots – inoubliables – dans un micro ! Mais comment
m’incruster ?
À cette même époque, Nathalie Duhamel tomba malade puis fut
embauchée par François Mitterrand au début de l’année 1974. Jean
Gorini allait avoir besoin de renouveler son équipe personnelle. « Vous
allez travailler pour moi, mais n’imaginez surtout pas que vous allez
embêter mes journalistes ! » Je n’imaginais rien, ou plutôt j’imaginais
trop. « Je vous paierai 1 800 francs par mois (un peu plus de 250 euros).
— Mais Nathalie gagnait 2 500 !
— Elle était surpayée ! Pas un sou de plus, rompez ! »
C’était un brave homme sous ses dehors bourrus et il fut le meilleur
directeur de l’information que j’aie connu. Présent sur tous les sujets,
travaillant les dossiers, convoquant le journaliste chargé du flash dont il
corrigeait la copie avec application et pédagogie. J’ai retrouvé cette
conscience professionnelle chez Olivier Mazerolle à RTL, mais chez très
peu d’autres après lui. Plus tard, j’ai même vu arriver des reportages en
cours de journal télévisé, mis à l’antenne du 20 heures sans que personne
les eût visionnés. Une des nombreuses dérives dont l’information
commençait d’être l’objet.

Gorini était un anarchiste de droite, qui adorait la provocation. Il votait


par correspondance, et donc avant l’heure, dans son village breton de
Binic. Il aimait me demander de choisir au hasard le candidat auquel il
était censé donner sa voix, parmi les bulletins retournés à l’envers sur son
bureau. Je m’y refusais avec indignation. Il ne disait pas « élections,
piège à cons » comme, plus tard, mes congénères de 1968, mais devait le
penser très fort pour tourner ainsi en dérision le suffrage universel, riant à
gorge déployée de mes protestations.
Son sexisme légendaire, qui confinait à la grossièreté, n’était pas
moins assumé. Je le vois encore, à la table où se préparait le journal de
19 heures, tirant sur sa pipe, et faisant pivoter entre ses doigts une pièce
de 5 francs, un toc qui accompagnait ses péroraisons. Dès qu’il s’agissait
des femmes (nous étions en plein débat sur l’avortement), ses harangues
se terminaient invariablement par un sonore « toutes des salopes ! » qui
me mettait en fureur et faisait sa joie. Comment était-il possible qu’aucun
de ses journalistes ne proteste et que tous se contentent de ricaner
grassement ?
Presque tous étaient des hommes, hormis Catherine Dufresne, reporter
corvéable à merci qui trimbalait un Nagra – ce lourd magnétophone
professionnel de 15 kilos –, Françoise Kramer, dont le journal de
9 heures était destiné aux auditrices, et Christiane Collange dont j’ai déjà
parlé. Ce n’était pas encore l’heure des commentatrices politiques,
comme Catherine Nay ou Michèle Cotta. Et il était entendu que je
n’avais rien à faire dans ce sanctuaire masculin. Cela me révoltait. Je le
vivais comme une injustice et pas encore comme une discrimination
scandaleuse.

Mon travail d’assistante était celui d’une secrétaire qui ne saurait


même pas taper une lettre à la machine. Je n’écrivais pas le courrier de
Gorini, mais j’en faisais des brouillons et les dictais à sa secrétaire. Je
passais ses coups de fil, épluchais quelques dossiers qu’il me donnait à
regarder. Je ne comprenais pas en quoi je lui étais utile, mais je me
taisais, ravie de l’aubaine, en attendant mieux.
Je m’étonne, aujourd’hui, de n’avoir eu aucun doute d’arriver un jour à
briser la barrière professionnelle alors impénétrable aux femmes,
notamment dans les médias audiovisuels. Inconscience ? Naïveté ?
Témérité ? Toujours est-il que je ne me posais même pas la question.

Un soir, le 2 avril 1974, en arrivant chez mes parents, je les ai vus


médusés, regardant fixement un bandeau en bas de l’écran de télévision
où passait un film, L’Homme de Kiev. Le texte était concis et annonçait la
mort de Georges Pompidou, président de la République en exercice, que
chacun savait malade, tout en ignorant la gravité de son mal. Aujourd’hui
où les directs s’enchaînent pour commenter le moindre feu de poubelle
dans une manifestation, cette annonce discrète qui n’osait pas
interrompre un film semble hors du temps. Il y a, de fait, près de
cinquante ans de cela…

Cet événement, qui devait aboutir à l’élection de Valéry Giscard


d’Estaing, eut sur ma vie une conséquence imprévue. J’étais fiancée
depuis quelques semaines à un très sympathique garçon, connu à la fac
de droit quelques années plus tôt. Il était « bien sous tous rapports »,
gentil, astucieux, issu d’une famille bourgeoise du même milieu que moi.
Il m’avait offert un brillant monté en solitaire que je trouvais énorme, et
que je n’osais pas porter, sinon en retournant le chaton de la bague à
l’intérieur. J’avais peu d’expérience des hommes, et, comme lui sans
doute, prenais pour de l’amour une amourette d’étudiants.
Mes parents étaient hostiles à ce mariage, le futur mari leur semblait
trop conventionnel pour moi. Ils étaient persuadés que je m’ennuierais
vite, entre ses parties de golf et le déjeuner hebdomadaire chez sa grand-
mère. Ils avaient raison, mais je trouvais insupportable qu’ils veuillent
influencer ma décision et plus ils insistaient, plus je m’obstinais. La mort
de Pompidou me fournit alors le plus formidable – quoique le plus
invraisemblable – des alibis : j’allais être débordée, expliquai-je à ma
future belle-famille, par la présidentielle à venir, et il fallait absolument
repousser le mariage, prévu en juin !
Gentils futurs beaux-parents, gentille famille, gentil fiancé qui
gobèrent ce mensonge, persuadés sans doute que mon rôle à la radio était
de premier plan. J’ai honte a posteriori d’un tel bobard, mais il me
permettait de sauver la face en repoussant sine die un mariage que je
devinais être une erreur sans vouloir le reconnaître, et dont le caractère
inéluctable me serrait la gorge. En vérité, je n’avais rien de plus à faire
durant cette campagne, sinon assurer avec quelques étudiants le service
d’ordre de la station les soirs de débat.

Je me rappelle celui qui opposa Giscard et Mitterrand sur Europe,


premier d’une série qui allait devenir un must des campagnes télévisées.
J’étais aux anges, assise par terre devant l’estrade, persuadée que j’étais
partie prenante d’un événement historique. Mikhaïl Gorbatchev, presque
vingt ans plus tard lors d’un « 7 sur 7 » mémorable, quelques jours avant
la chute de l’Empire soviétique, en 1991 ou Jacques Delors en 1994
annonçant son refus de se présenter à la présidentielle, me firent à peine
plus d’effet. Question d’échelle.

Giscard l’emporta finalement et la vie reprit son cours. Entre-temps,


j’étais montée en grade. Étienne Mougeotte était arrivé à Europe, en
charge du journal et de l’émission politique qui suivait. Gorini me
demanda – j’allais écrire « me proposa », ce qui eût été un contresens –
de devenir la collaboratrice de Mougeotte tout en continuant à travailler
pour lui. « Pas un sou de plus, bien entendu ! » Pour la première fois, je
m’approchais en douceur d’un travail journalistique.
L’émission s’appelait « Questions-Réponses », j’étais en charge de la
« pastille »… une immense responsabilité ! Celle de faire parvenir à
l’invité, s’il ne pouvait être présent en studio, une « pastille », sorte
d’amplificateur à visser dans le combiné du téléphone pour améliorer la
qualité de l’écoute, afin qu’il intervienne de chez lui. Poste à haut
potentiel, comme on dirait aujourd’hui, et qui justifiait une promotion !
Trêve d’ironie, j’appris le métier avec Mougeotte que je devais
retrouver vingt ans plus tard à TF1. Nous cherchions ensemble l’invité
idéal en fonction de l’actualité, et j’étais supposée lui préparer une
matrice de questions parmi lesquelles il piochait, à ma plus grande fierté.
Je garde en mémoire une émission qui eut lieu avec Michel Jobert le
1er avril 1974 au soir, la veille de la mort de Pompidou. La signature du
programme était dans le générique, où une voix enregistrée disait
« Questions », et Mougeotte se nommait, suivi de « Réponses » et l’invité
déclinait lui-même son identité. Ce soir-là, Michel Jobert, ministre depuis
un an ou deux et subtil personnage de la vie publique, répondit « Michel
Jobert, ministre des Affaires étrangères pour une durée indéterminée ».
Tout le monde se perdit en conjectures, pariant sur son départ prochain
ou sa nomination comme Premier ministre. Or Jobert savait que le
président était à l’agonie, c’était sa façon à lui de le dire sans le dire.

Après une saison de collaboration, Étienne Mougeotte me fit un


cadeau inestimable en demandant pour moi une carte de presse. Je me
rappelle mon excitation, la façon dont je me précipitai chez mes amis
journalistes pour leur faire part de l’extraordinaire nouvelle. Je fus
accueillie par des sourires indulgents, quoique indifférents à l’ampleur de
ce sacre d’importance. Pour moi, c’était l’entrée dans le monde dont
j’avais rêvé. Et quels que soient les reproches que j’eus à faire, plus tard,
à Étienne Mougeotte, il restera celui qui m’offrit cette joie primitive : me
croire un instant l’égale fantasmée d’Albert Londres !

À Europe no 1, j’ai côtoyé quelques personnages singuliers.


« Monsieur Larousse » comptait parmi ceux-là, peu s’en souviennent.
Il était le spécialiste des définitions, des expressions méconnues et avait
pour tâche d’en donner au micro l’origine et la signification.

Monsieur Larousse s’appelait en fait Lucien Combelle. Il devait avoir


près de soixante ans, m’en paraissait quatre-vingts. Grand, fort, une
carrure de déménageur, la voix faubourienne, une éternelle chemise à
carreaux rentrée dans un pantalon de velours à bretelles, il semblait
mystérieux avec sa démarche lente et ses airs de conspirateur. Il se prit
d’affection pour moi, au point, un jour, de me sortir une photo de son
portefeuille : un cliché d’Hitler, à Paris, pris sûrement le jour de son
unique visite, en juillet 1940, à l’aube. Il est devant la tour Eiffel, mais ce
n’est pas un des clichés officiels bien connus. Plutôt une photo
personnelle, prise à deux mètres, par quelqu’un qui pouvait donc
approcher le Führer. Je restai pétrifiée : qui était cet homme, quel était
son passé, dont il était assez fier pour en trimbaler la trace dans son
portefeuille, et assez honteux pour avoir besoin de l’exhiber comme une
flagellation supplémentaire devant une petite juive ?

Il avait été secrétaire d’André Gide avant la guerre, mais avait pris le
parti de la collaboration dès l’armistice. Maurras avait été sa nourriture
intellectuelle, et la revue Révolution nationale son antre. Sous
l’Occupation, il avait été le directeur de ce journal qui fut aussi celui de
Brasillach et de Céline. Condamné à quinze ans de prison à la Libération,
plus sévèrement que d’autres qui surent s’en tirer, il en fit dix, sans
protester mais avec la rancune de celui qui prit la foudre quand d’autres y
échappèrent.
Je fus témoin d’échanges tendus qu’il eut avec des collègues d’Europe
o
n 1, qui avaient, croyait-il, collaboré, mais n’hésitaient pas à réclamer
les honneurs de la République. Drôle d’homme, à la fois crâneur et
contrit, dont il faut réécouter les entretiens qu’il accorda à Pierre
Assouline à France Culture, vers la fin des années 80. Ils donnent toute la
mesure de la naïveté, de l’ambiguïté et finalement, de l’abjection de ces
intellectuels français complaisants envers le fascisme1.
Autre figure, nettement plus célèbre, celle d’Alain Duhamel, dont je
n’ai jamais égalé le professionnalisme ou les compétences, et que
j’hébergeai un temps dans mon petit bureau, avant de le lui laisser et de
me retrouver à la table de Lucien Combelle.
Il avait été l’un de mes examinateurs au Grand Oral, épreuve phare de
la fin des études à Sciences Po. Ce jour-là, devant moi, mon ancien
camarade Jean-Jacques Chaban-Delmas avait tiré au sort un sujet taillé
sur mesure pour lui, « Les gaullistes depuis 40 », alors que j’avais hérité
de trois sujets d’économie, discipline où je ne brillais pas. J’avais alors
compris le sens du mot injustice ! Je décidai donc de traiter en sujet
politique « Le ministre des Finances sous la Ve République ». Après tout,
au grand oral de Sciences Po comme à celui de l’ENA, on juge certes des
connaissances, mais aussi de la capacité de l’élève à se tirer des
embûches. Or ce choix, tenu tout au long de l’exposé, se défendait. Les
jurés se rattrapèrent quand vint leur tour de me poser des questions. Et je
n’ai pas oublié la colle cruelle de Duhamel sur la réforme financière
d’André Philip, ministre des Finances, précisément, en 1947. Je fus
incapable d’aligner trois mots.

Quelques années plus tard, fut-ce une revanche de retrouver Duhamel


et de lui offrir l’abri dans mon bureau ? Même pas. J’ai toujours reconnu
(au risque de déplaire à ceux qui fustigent la « pensée unique » et les
représentants du « cercle de la raison » – autrement dit les modérés
d’hier) son talent, son travail, sa méthodologie et ses qualités d’analyse.
Agaçant quand il était trop giscardien et balancé, il devint un temps
balladurien (ce qui revient à peu près au même), se gauchit avec Jospin et
Hollande qu’il apprécia, et prit de plus en plus de risques au fur et à
mesure des années, à l’inverse des parcours habituels. Une vie de travail
sérieux, acharné, au point d’être aussi incollable sur les traités européens
que sur le système de retraite. Le meilleur d’entre nous sans doute. Même
si dès cette époque, m’agaçaient ses rituels confinant à la maniaquerie,
dont les couchers imperturbablement programmés à 22 h 30. Si bien
qu’on se surprenait à rêver de lui lancer des cotillons à la figure,
d’éclabousser sa chemise bien repassée et de décoiffer sa raie
impeccablement peignée. Sa femme France, chef d’orchestre fantasque,
qui lui fit beaucoup de bien, a toujours accompagné, avec le sourire, ces
manies.
Malgré ces affectueux sarcasmes, il aura été une vedette qui dure. Sans
doute les clients des supermarchés ne l’arrêtent-ils pas à chaque comptoir
pour lui dire « je vous adore, vous êtes merveilleux » ! Pour connaître, à
l’inverse, ce harcèlement amical (ressenti par tout présentateur, fût-il
celui/celle de la météo ou du loto), je me suis forgé la certitude qu’à la
télévision, la notoriété tient lieu de compétence…

Jean-François Kahn est l’un des visages que je voudrais saluer, car il
est mon ami depuis près de cinquante ans. Nous sommes proches depuis
ces années de début à Europe, et sa femme, Rachel, est une intime. J’ai
toujours prétendu qu’il était fou. D’ailleurs, il l’est. Nouveau Pic de la
Mirandole, éperdu de connaissances plus ou moins vite digérées, il a une
immense culture, sait tout sur tout, de la mécanique des fluides aux
poésies de Victor Hugo, en passant par le règne de Louis VI le Gros et les
plus belles œuvres de la culture perse.
Jean Gorini m’avait chargée d’organiser le tour du monde de ce
journaliste exceptionnel, qui, pendant tout un été, devait envoyer à
Europe ses chroniques, sur les endroits de la planète qu’il visitait. Or son
écriture est aussi étrange que lui, illisible, de travers, un mot par page ou
au contraire composant tout un grimoire, impossible à déchiffrer. J’étais
attendrie par son étourderie – il lui arrivait de mettre dans sa poche une
allumette enflammée –, amusée par ses tirades fougueuses et fulgurantes.
Nous sommes devenus très liés. Passionné de musique, d’opéra ou de
chansons, il est capable de fredonner tous les airs d’une opérette de
Massenet, de défendre une thèse sur les concertos brandebourgeois et de
partager, avec sa femme et moi, un amour – assez décalé aujourd’hui –
pour Jacques Offenbach.
Créateur, au vrai sens du terme, d’une presse d’un genre nouveau,
L’Événement du Jeudi ou Marianne en témoignent, il eut des
engouements politiques successifs, de gauche hier, centristes aujourd’hui,
mais toujours rebelles à l’air du temps, au risque de cultiver exagérément
le paradoxe. Il ne vieillit pas, bouille ronde, hier glabre aujourd’hui
barbue, il a un rire sonore et contagieux, un tempérament emporté, des
mots qui se bousculent, trop pressés de sortir. Je lui dois aussi mes débuts
d’expérience télévisée.

Enfin et surtout, il me faut évidemment ajouter que ces années à


Europe m’ont permis de rencontrer et d’aimer le père de mes enfants,
Ivan Levaï.
J’avais fini par annuler le mariage programmé avec mon « gentil
fiancé », puis entamer une relation d’abord clandestine avec Ivan. Mes
parents eurent un peu le tournis mais ne se permirent plus aucune
remarque. Et pourtant, Ivan était marié, avait déjà un jeune fils, Marc,
« nous » passions du XVIe arrondissement à un p’tit gars de Belleville
orphelin, mais peu m’importait : une belle histoire d’amour, un métier,
une carrière que je pensais sans accrocs, des enfants à venir, bref, la vie
allait être heureuse.
Ivan, plus âgé que moi, était un grand journaliste reconnu, à la fougue
communicative. Dingue de politique, il fit les beaux jours de la station
avec son émission de 8 h 20, « Expliquez-vous ! » et sa revue de presse,
dont il créa un genre inégalé qu’il exporta plus tard sur France Inter.

C’est par lui, d’ailleurs, que les secousses arrivèrent. Pour avoir
chroniqué de façon allègre mais impertinente le Premier ministre de
Giscard, Jacques Chirac, qui pliait patiemment à l’Assemblée des
cocottes en papier durant les débats qui s’éternisaient, Ivan déchaîna les
foudres du pouvoir. « Persiflage », tonna l’autorité de tutelle qui exigea le
renvoi des historiques de la station, Maurice Siégel, son président et
inventeur, Jean Gorini son directeur de l’information et son directeur
adjoint, Georges Leroy.
Nous étions en 1975, et avions alors beaucoup à envier à nos confrères
étrangers en matière de liberté de la presse. Quant à Jacques Chirac, s’il
acquit, à mesure des années, la stature de père de la nation, son règne
d’alors trahissait une vision assez étroite de l’indépendance des
journalistes.

Étienne Mougeotte reprit les rênes, confia à Ivan les clés de l’émission
politique, et renouvela les programmes. De ses années à l’ORTF dont il
fut une brillante incarnation au 20 heures, il avait gardé une étroite amitié
avec d’anciens de la télévision comme Pierre Lescure et Jean-Michel
Desjeunes. Au premier, il délégua le journal de 19 heures qui avait été le
sien. Au second, une émission de fin d’après-midi, « Tout peut arriver »,
entre 17 et 19 heures, en direct et en public, mélange de variétés et
d’informations, genre qui devait être transposé à la télévision et y
perdurer sous de multiples formes, de Drucker à Ruquier.
Dans le grand studio d’Europe, devant un parterre de spectateurs,
Desjeunes recevait des vedettes du cinéma, de la chanson, du spectacle.
Deux parenthèses ponctuaient l’émission : un « Journal du rock »
présenté avec gourmandise par Pierre Lescure qui en fut toujours
passionné, et un « Confessionnal », que j’animais. L’objet de ces minutes
qu’on disait « douces-amères » ? Une interview sel et poivre de
l’invité(e) du jour, notamment des politiques dont il était dit que j’avais
un peu de pratique. Ce furent mes premiers tâtonnements à l’antenne.
Tout en m’amusant beaucoup, je me forgeais une petite expérience qui
consistait à trousser une interview quotidienne en dix minutes.
Mon père était si fier de mes exploits qu’il s’enfermait dans son
bureau, prétextant une conversation téléphonique confidentielle, pour
brancher son petit transistor et écouter sa fille interviewer Jane Birkin,
Guy Bedos, François Giroud ou Jean Lecanuet !

Au bout d’un an, cette émission s’arrêta faute d’auditeurs en nombre


suffisant, et la question se posa de mon reclassement dans la maison.
Mougeotte voulait que je m’essaie à l’exercice du flash, mais la
perspective ne m’emballait guère. Jean-Luc Lagardère, l’homme de
confiance de Sylvain Floirat, propriétaire de la station – avant d’en
devenir le patron lui-même –, me proposa un poste d’assistante et
d’attachée de presse personnelle. Mais j’avais envie d’autre chose et
j’éprouvais peu d’intérêt pour les activités de ce magnat des affaires. Si
bien que n’ayant aucun créneau à occuper, je décidai de m’en aller. Je
faisais alors mes premiers pas à la télévision, dont les horizons me
semblaient moins étroits.

Cette expérience à Europe n’aura duré que quelques années, mais elle
m’a donné le goût de la radio que j’ai toujours préférée à la télévision, où
j’ai pourtant fait l’essentiel de mon parcours professionnel.
La radio c’est la vie, le contact direct avec l’auditeur. Pas de filtre, de
lumière, de décor, d’afféterie. La télé, c’est la scène, le spectacle et la
pose. Il y a plus de simplicité et de naturel à la radio, on continue dans le
studio une conversation qu’on a commencée dans le couloir. On joue un
rôle à la télé, on est tributaire du cadre et de l’éclairage. Pour l’animateur,
la barrière avec le téléspectateur – qui pourtant n’est pas une entité plus
abstraite que ne l’est l’auditeur – paraît souvent plus infranchissable. La
radio est modeste, agile, familière. La télévision est encombrante, lourde,
solennelle. On maquille ceux qui paraissent à l’antenne. On tâche de ne
pas maquiller les faits, quoique le doute subsiste pour certains…
J’attendrai toutefois longtemps avant de revenir à la radio qui demeure
mon exercice favori. La télévision, et son clinquant, allait m’accaparer de
longues années.
1. Voir évidemment le beau livre que lui a consacré Pierre Assouline, Le Fleuve
Combelle, Calmann-Lévy, Paris, 1997.
3.

L’odeur du vendredi

J’ai parlé du cocon protecteur dont mes parents m’ont enveloppée.


Comme d’une chose précieuse que la vie ne devait pas égratigner.
L’école qu’ils avaient choisie pour moi répondait à ce même souci.
Le cours Hattemer était d’un très bon niveau. J’y suis restée toute ma
scolarité. D’abord dans le XVIe arrondissement, rue de la Faisanderie,
dans un élégant petit hôtel particulier qui abritait les enfants de la 11e (le
CP d’aujourd’hui) à la 4e. L’escalier et le parquet craquaient, comme
dans les maisons vieillottes d’Auteuil ou Passy, les pupitres étaient
d’origine, ou presque (fin du XIXe). La cour de récréation, recouverte de
bitume, était ombragée par un énorme marronnier qui abritait nos jeux.
La maison mère, rue de Londres, près de la gare Saint-Lazare, où je
suis allée de la 3e à la terminale, avait moins de charme. Au collège,
j’aurais pu intégrer un lycée dans le périmètre de la carte scolaire dont je
relevais. Molière et La Fontaine n’avaient pas bonne réputation. Janson
était alors réservé aux garçons ; il restait quelques cours privés dans le
XVIe auxquels j’ai supplié mes parents de ne pas m’envoyer.
Confessionnelles ou laïques, ces institutions représentaient tout ce que je
détestais. L’enseignement devait être excellent, mais je redoutais leur
fréquentation.
Je n’envisageais pas de me retrouver au cours Victor-Hugo, où la
plupart de mes camarades filles d’Hattemer allaient échouer. L’uniforme
bleu marine était faussement démocratique : chacun voyait bien la
différence entre un blazer de chez Céline et un autre acheté au Prisunic
(en nombre plus faible que l’autre). Et j’étais allergique au snobisme de
ces jeunes filles du XVIe. J’ai donc préféré poursuivre mes études
secondaires au cours Hattemer de la rue de Londres, à l’excellente
réputation scolaire, près de la gare Saint-Lazare, loin de chez moi.

Retour en arrière. Je n’ai presque aucun souvenir des petites classes, et


pour cause. Le « grand cours » avait lieu une seule fois par semaine ! Le
reste du temps, il y avait « l’étude », où chaque élève pouvait apprendre
ses leçons et faire ses devoirs. Mais dans le courant des années 50-60,
pour la plupart de ces enfants du XVIe dont les mères étaient femmes au
foyer, le travail quotidien se faisait à la maison.
L’école, une seule fois par semaine avant la 6e ! L’écrire me paraît
extravagant, l’expliquer à mes petits-enfants les fait rire. Cela allait à
l’encontre des principes élémentaires de socialisation des enfants et
reflétait un modèle familial où la mère, oisive, a tout loisir de faire
travailler sa progéniture.

J’ai jeté un voile sur cette enfance et, de cette époque, presque rien ne
me revient : aucun camarade, aucun cours, pas une seule maîtresse (sinon
Mademoiselle Trouillet, pour son nom qui nous faisait rire, ou
Madame Parisot, la bienveillante directrice). Une des seules choses dont
je me souvienne, c’est de la croix d’honneur, assez saugrenue, que l’on
portait à la fin du trimestre quand on avait bien travaillé. Sorte d’ersatz
de la Légion d’honneur à laquelle elle ressemblait, qu’on épinglait
fièrement sur le manteau. Au point que les hivers où j’allais aux États-
Unis, les voyageurs des autobus new-yorkais demandaient à ma mère
quelle action d’éclat j’avais accomplie pour être ainsi décorée !

Pour soumettre la vie extérieure à la vie familiale, ma mère avait


négocié – et le fit durant toute ma scolarité – que je n’aille pas à l’école
le samedi. Elle laissait planer le flou sur la raison de mon absence. J’ai le
souvenir de son premier entretien avec mon professeur de lettres de 3e,
l’aimable Monsieur Corbon, timide et emprunté dans la vie sociale, alors
qu’il était si volubile et intéressant dans ses cours sur du Bellay ou
Stendhal. Sans doute pensait-il que je ne voulais pas venir le samedi pour
des raisons religieuses, aussi s’efforçait-il de ne pas décider de contrôles
(on disait alors des compositions) ce jour-là. À l’exception d’une fois qui
m’avait causé une immense gêne : ne pouvant faire autrement que de
prévoir un devoir sur table un samedi matin, il avait demandé devant
toute la classe si cela ne me dérangeait pas d’être présente ce jour-là !
La vraie raison était inavouable : ma mère ne voulait pas sacrifier les
week-ends, ou plus exactement, les miens. Pour ma santé, elle estimait
que je devais « prendre l’air » pendant deux jours pleins et nos départs
pour la campagne, dès le vendredi après-midi, étaient devenus sacro-
saints.

Je repense avec tendresse à ces vendredis de printemps, les moments


les plus doux de ma vie d’enfant. J’ai onze ans, et nous venons passer le
week-end à Fleury, dans la maison de campagne de mes parents. Je
revois précisément ma mère au volant de sa Dauphine beige, qui avait
succédé à la 4 CV verdâtre de ma prime jeunesse. J’ai longtemps détesté
le beige – « moins salissant » pour les voitures et « plus distingué » pour
les vêtements ! – que ma mère affectionnait (jupe et twin-set beiges sous
un manteau bleu marine furent mon uniforme durant des années).

L’air est doux, la pelouse vient d’être tondue. Cette odeur d’herbe
coupée parfume tous mes souvenirs d’enfance. Des dizaines d’années
plus tard, les effluves d’herbe fraîche évoquent encore cette époque
insouciante, probablement parmi les plus heureuses de ma vie. Je me
roule dans l’herbe, m’enivre de cette senteur pré-estivale d’herbe chaude.
Ma chienne, un setter irlandais, compagne de solitude de la petite fille
unique que j’étais, aboie après les oiseaux qui ont le front de s’envoler
au-delà des murs du jardin avant qu’elle ne les attrape. Je suis en 5e, j’ai
enfin pris goût aux études ; la nature des tourments d’une héroïne de
Racine m’inspire bien plus que l’évocation de mes dernières vacances
qui sollicitaient une imagination défaillante.
Délice donc du vendredi, où le week-end s’annonce long. Tout un
samedi devant moi, avant que le dimanche ne soit vécu comme zébré,
couturé par le retour à Paris qui sonnait la fin des plaisirs. Très longtemps
avant d’y faire une émission, les dimanches ont été pour moi des jours
d’angoisse, de tension, de chagrin qui marquaient la fin de l’insouciance.

Je me suis toujours réjouie de la promesse d’un moment heureux plus


que du moment lui-même. Une sortie au cinéma avec ma grand-mère
n’était pas une chose banale mais une fête, que je dégustais une semaine
à l’avance avant de compter, durant la projection, les minutes qu’il me
restait à vivre ce moment privilégié. De la difficulté de savourer le
présent sans appréhender sa fin inéluctable. Seule la vie amoureuse me
libérera de cette angoisse, et m’apprendra à goûter les voluptés de
l’instant.

Je n’étais pas une pré-ado tourmentée par la puberté, qui arriva tard.
L’enfance des jeux était finie, la terreur des examens ou concours n’était
pas encore venue, et ces deux jours dont j’allais profiter pendant que mes
camarades étaient en classe, étaient parfaits. Toujours munie de mon petit
transistor, avec lequel j’écoutais les reportages en direct d’Alger, je
grimpais dans le vieux noyer du jardin, la radio dans une main, La Reine
Margot dans l’autre.
Ce fut le temps de l’enchantement des Alexandre Dumas qui m’ont
initiée à l’histoire et me faisaient vibrer : le Louvre de La Reine Margot
ou des Quarante-cinq, au temps de la Saint-Barthélemy ; le siècle de
Louis XIII avec la trilogie des Trois Mousquetaires, de Vingt ans après et
du Vicomte de Bragelonne ; les secousses de la Révolution, de Joseph
Balsamo au Collier de la Reine, puis à La Comtesse de Charny… J’ai
raffolé des Dumas et dévoré ses romans historiques, trop démodés peut-
être pour les enfants d’aujourd’hui.

Nous n’avions pas la télévision, et je n’en souffrais pas. Aucun enfant


ne parlait du programme de la veille, pas plus que des jeux ou feuilletons.
Je connaissais tout juste « Intervilles » et ses courses de vaches landaises
pour en avoir vu le programme chez ma grand-mère. Lorsque je faisais
une grosse bêtise ou rapportais un mauvais carnet de notes, mes parents
n’avaient donc d’autre choix que de me punir… de lecture ! Une vraie
torture quand Richelieu faisait le siège de La Rochelle, que j’étais
plongée dans les expériences de Cagliostro ou dans les séances de
magnétisme autour du baquet de Mesmer qui faisaient fureur avant la
Révolution et parsemaient le récit du Collier de la Reine. Bien entendu,
je transgressais la punition en enfouissant mes livres dans mon gros
cartable, dans lequel je plongeais opportunément quand ma mère entrait
dans ma chambre. Ou la nuit, sous les draps avec une lampe de poche, je
pestais alors contre la naïveté du pauvre cardinal de Rohan piégé, comme
Marie Antoinette, par l’aventureuse comtesse de La Motte.

Fleury, c’était tout cela. Les promenades à vélo avec mon père jusqu’à
Barbizon où j’avais droit à une limonade.
Ayant entendu que les murs de la ferme dataient peut-être d’avant la
Révolution, j’avais entrepris, avec mon cousin Philippe, la recherche
éperdue mais vaine d’un passage secret. Il devait immanquablement,
selon moi, relier cette petite maison au très élégant château Louis XIII du
village. J’ai passé des week-ends entiers à sonder les murs pour chercher
des indices de ce corridor qui, dans mes rêves, permettait aux châtelains
persécutés d’échapper aux sans-culottes. Je lisais trop Dumas, et n’ai
trouvé hélas que les tunnels creusés par les taupes du jardin que mon père
traquait consciencieusement. C’était avant que le rock et le twist, Johnny,
Sylvie, Claude François ou Elvis Presley, entrent dans ma vie et celle de
mes copains venus passer le week-end à Fleury.

J’ai la nostalgie de cette maison de Fleury-en-Bière, qui n’était ni très


belle, ni très confortable, mais elle était mon refuge. Mes parents avaient
acheté une vieille longère en 1954. C’était l’époque des fermes retapées
avec vieilles poutres et murs épais. Pas d’architecte pour les aider, mais
le maçon et le menuisier du coin, des meubles chinés dans des ventes des
environs, une cheminée avec un manteau de vieille pierre et un coq de
clocher, tout cabossé, déniché chez un brocanteur, et briqué avec patience
par ma mère jusqu’à ce qu’il retrouve un peu de sa patine.
Je me rappelle le froid sibérien qu’il fit, le premier hiver, et les petits
matins où mon père, en robe de chambre, descendait par un escalier
extérieur jusqu’à la cave pour remettre du charbon dans la chaudière. Le
fuel vint plus tard, de même que le logement des gardiens, l’auvent avec
la table de ping-pong, et le tennis en quick au-delà du mur du jardin, dans
une parcelle acquise de haute lutte auprès des agriculteurs du coin.

Il y avait un bureau de poste (un luxe pour cinq cents habitants… Ah,
les heureux temps du service public !) et un seul commerce à Fleury, un
café-épicerie, dit « chez Michaud », où l’on achetait des poireaux, des
yaourts, des Carambar, le France-Soir de mes parents et les petits
illustrés de bande dessinée. Le village comptait quelques figures
incontournables : Madame Brichard, au dos courbé par les ans et le
travail dans les champs, qui m’offrait ses asperges en échange d’un peu
d’aide pour porter ses cabas ; le mari de la postière, Monsieur
Lafleurière, électricien tout-terrain et puissant conseiller municipal.
Peu de voitures traversaient le village et mes amis et moi avions la
permission d’aller faire du vélo dans ce que j’appelais pompeusement le
« boulevard périphérique », une petite rue qui ceinturait la commune, et
où ne passaient que les charrues de retour des champs.

De mes dix premières années, il me reste des photos un peu floues en


noir et blanc. Née à New York, j’en suis partie à l’âge de trois ans, trop
tôt pour en avoir conservé de vrais souvenirs. Ou plutôt se sont-ils
confondus avec ceux, plus tardifs, de mes six, sept ou huit ans où – grâce
à la souplesse du cours Hattemer – je partais avec ma mère pendant trois
à quatre semaines chez mes grands-parents Rosenberg, qui habitaient six
mois de l’année cette ville où ils s’étaient réfugiés pendant la guerre1 et
où mon grand-père Paul avait ouvert une galerie, ayant choisi de ne plus
en avoir en France. Séjours enchanteurs. Il faisait froid, il neigeait le plus
souvent, et la bise soufflait sur Fifth Avenue. Je faisais de la luge dans
Central Park, admirais la ville et les lumières du pont de Brooklyn,
buvais des chocolats chauds au coin de la rue, découvrais les drugstores
qui vendaient tout et rien, rêvais le nez collé à la vitrine de chez FAO-
Schwarz, le magasin de jouets mythique où les peluches étaient plus
grandes que moi.

Mes grands-parents y vivaient l’hiver. L’été, ils revenaient à Paris puis


descendaient à Cannes pour y passer avec nous les mois de juillet et août.
Dans une modeste auberge de Mougins d’abord, Les Lentisques, puis
dans le vieil hôtel Montfleury, sur les hauteurs de Cannes. D’architecture
vieillotte, blanche et rococo, vestige du début du siècle, il respirait le luxe
passé comme tous ces vieux hôtels, le Carlton de Cannes, ou le Negresco
de Nice, où venait la clientèle aristocratique de la Russie d’avant la
Révolution. Las, mes « madeleines » sont rassies depuis longtemps : Les
Lentisques sont devenus un camping et le Montfleury, transformé en un
immeuble sans âge, siège d’un Novotel…

J’aimais les lentes descentes en voiture de Paris à Cannes, le long de la


nationale 7. Long voyage de trois jours qui comptait deux escales : à
Saint-Étienne, puis en Avignon et Aix-en-Provence pour visiter musées
ou expositions. J’étais une petite fille très bavarde, à tel point que les
passagers criaient grâce et me mettaient parfois au défi de rester muette
pendant les cinquante kilomètres suivants.
Mes grands-parents avaient une Ford noire, une longue voiture
américaine typique des années 50, aux feux arrière pointus et rieurs,
comme il n’en existe plus qu’à Cuba ou dans les films avec Cary Grant.
C’est Antonin, le chauffeur, qui la conduisait. J’avais honte de la voiture
et du chauffeur en costume, cravate et casquette bleu marine, si bien que
s’il venait à l’idée de ma grand-mère de me déposer en voiture à l’école,
j’exigeais de faire les cent derniers mètres à pied.

Mes grands-parents avaient connu Juan-les-Pins et la Côte d’Azur


d’avant-guerre, avec leur ami Picasso. Quand ils y revenaient l’été, dans
les années 50, ils en profitaient pour rendre visite au vieux copain
de Paul.
J’ai déjà raconté2 mes jeux avec son fils Claude, dans son jardin de
Notre-Dame-de-Vie, la pagaille bohème qui régnait dans la maison où les
taches de peinture tapissaient le parquet, et où des toiles posées à l’envers
contre les murs faisaient office de têtes de lit. Je craignais que celui que
tout le monde désignait comme un génie se prenne d’envie de faire mon
portrait comme il en menaçait ma mère, parfois : ce serait forcément une
« gueule tordue » comme je les appelais alors, avec un visage fracassé à
la Dora Maar. Il ne le fit pas, et je m’en suis réjouie, ce qui en dit long sur
mon flair artistique !
Cannes, c’était la chaleur et les cigales, la plage et sa torture :
l’apprentissage du plongeon. Ma mère qui, comme d’habitude, avait
décidé que sa fille serait une parfaite nageuse, m’emmenait le matin à
Bijou-Plage, une des rares plages aménagées de Cannes, et s’était mis en
tête de m’apprendre à plonger. Contiguë au port, près du Palm Beach, la
plage avait un long ponton en béton d’où j’étais censée m’entraîner. J’ai
souvenir de crises de larmes et d’heures entières à trembler de froid dans
mon maillot mouillé, sans oser me lancer, alors que ma mère, dans l’eau
jusqu’à la taille, me tendait les bras, d’abord encourageante, avant de me
réprimander sévèrement pour mon insurmontable couardise. J’ai fini par
apprendre, mais les débuts furent douloureux.

J’étais une petite fille assez ronde, mais pas particulièrement


complexée. En tout cas, pas autant que mon père, qui racontait volontiers
qu’à ma première apparition lors du récital annuel du cours de danse, en
tutu, pointes et collant rose, la salle avait poussé des « oh » de
stupéfaction ! L’anecdote est fausse, car j’étais juste un peu trop potelée,
mais cette histoire mille fois répétée aura sans doute déterminé ma lutte
continuelle contre quelques kilos de trop.
Je faisais donc de la danse, et je n’étais pas douée. Du piano aussi,
mais j’accrochais les notes. Une éducation de « petite fille de bonne
famille », pas plus habile de son corps qu’elle ne l’était de ses mains.
Madame Barre était une prof pourtant très stimulante, qui nous fit danser
Coppélia de Léo Delibes ou Les Forains d’Henri Sauguet, deux ballets
dont j’adorais les musiques. Le cours avait lieu le jeudi sur une péniche
des bords de Seine. Il était accompagné par Madame de Ricou, qui me fit
haïr Chopin pendant des années, tant elle tapait sur les touches de son
piano et ravageait ses mazurkas.

Je me suis pourtant enflammée pour la musique classique à condition


que je ne l’interprète pas. Quand mon grand-père Paul Rosenberg
disparut, j’avais dix ans. Ma mère, qui raccompagnait la sienne aux
États-Unis et allait s’absenter quelques semaines, m’avait offert l’un des
plus beaux cadeaux de mon enfance : La Vie de Mozart, racontée par
Gérard Philipe. Disque fétiche, que je continue d’offrir à mes petits-
enfants pour les initier à la musique. Je le connaissais par cœur et n’ai eu
de cesse de réclamer, pendant des années, l’intégrale des disques dont cet
album ne contenait que des extraits. « Et Mozart partit pour Vienne… »
Cette phrase, murmurée par Gérard Philipe, est à jamais associée à
quelques mesures de l’admirable Concerto pour clarinette. Comme
l’exquise odeur du vendredi, ces accords me replongent constamment en
enfance.
Mon père prit en main mon éducation musicale. J’avais trouvé le
moyen d’échapper aux cours de piano en assenant à mes parents cette
phrase prétentieuse : « J’aime trop la musique pour l’abîmer ainsi ! » Je
ne sais pas où j’avais trouvé ces mots trop fabriqués pour mon âge, mais
ils firent leur effet, et je fus dispensée de gammes et de partitions. Ce que
je regrette amèrement aujourd’hui. Il faut dire que mon père m’avait
aussi inscrite à un cours de musiques du monde, dispensé par une de ses
amies d’enfance, Annette Haas-Hamburger, mère de Michel Berger.
Entre celui-ci et sa grande copine Véronique Sanson, je ne me sentais pas
tout à fait à la hauteur !
Mon père m’emmenait également au concert. Certains dimanches
d’hiver lorsque nous n’allions pas à Fleury, nous assistions aux Concerts
Colonne, au Châtelet, qui dispensaient, à 11 heures du matin, des récitals
de musique pour les enfants et les vieilles personnes. J’y ai vu jouer
Arthur Rubinstein pour la première fois. Et vraiment entendu et retenu
des rudiments de musique qui m’ont accompagnée toute ma vie.
Quant à ma grand-mère maternelle, Marguerite Rosenberg, qui avait
elle-même une très jolie voix laissée en jachère, elle m’emmena pour la
première fois à l’âge de neuf ans écouter Faust à l’Opéra Garnier. Moi
qui ne connaissais l’« air des bijoux » qu’à travers l’horrible caricature
qu’en a faite Hergé dans Tintin, où le timbre de la Castafiore écorche les
oreilles et casse les verres de cristal, je suis tombée en pâmoison. Gounod
m’a charmée et après lui, Verdi, Puccini, Mozart, Rossini et tout le bel
canto. Je ne suis sans doute pas devenue une grande mélomane, mais j’y
ai pris un plaisir qu’il n’a pas toujours été évident de partager avec mes
amis. Au point qu’il y a quelques mois, je recevais un mail d’un copain
de classe qui regardait mon émission « Fauteuils d’orchestre » et se
rappelait encore comment, en alternant tout de même avec les tubes des
Beatles, je le forçais à écouter religieusement Callas chanter Carmen.
L’opéra et la musique furent mes deux passions d’enfance avec la
lecture. Je ne savais rien faire d’autre. En sport, j’étais nulle ; en dessin,
lamentable ; en cuisine, calamiteuse ; sans parler de la couture ou du
bricolage. En revanche, mon électrophone Teppaz au couvercle écossais
me transportait ailleurs. Mes parents, qui ne goûtaient ni Bizet ni Wagner,
fermaient les portes de ma chambre pour laisser hurler mes opéras
préférés. Les livrets dans les coffrets 33 tours étaient en français aussi
bien qu’en langue originale. Et je mettais un point d’honneur à coller les
paroles françaises sur les airs italiens ou allemands. Si bien que je sais
encore chanter dans La Bohème, les airs de Mimi, Rodolphe ou Muzette
avec de drôles de paroles, en français !

Je mêle ici enfance et adolescence. La maison de Fleury fut vendue


lorsque j’avais vingt ans, au profit de celle de Valbonne, dans l’arrière-
pays niçois, que mes parents firent construire dans les années 70, plus
moderne et typiquement provençale. Je l’ai aimée aussi, jusqu’à ce que,
après la mort de mon père, les étés passés avec ma mère, Ivan et les
enfants, ne deviennent pesants. C’était sa maison, mais ma mère ne
voulait s’y rendre que si j’étais du voyage, et Ivan eut la générosité de
supporter avec bonne humeur ces séjours quand nos fils étaient encore
jeunes. Ma mère l’a vendue quand je me suis remariée avec un homme
père de quatre enfants. Devenue trop petite pour abriter la smala, nous
préférions, quoi qu’il en soit, voyager à travers le monde.
Cette séparation d’avec Valbonne, je la regrette aussi. Pas seulement
parce qu’elle me valut tous les reproches de ma mère que je « sacrifiais »
ainsi à mes goûts personnels. Je m’aperçois simplement qu’ainsi ont été
liquidées, l’une après l’autre, les maisons de ma jeunesse. Au risque de
priver mes enfants de ces ancrages familiaux.

Dans les classes du secondaire d’Hattemer, les mères qui le


souhaitaient assistaient aux cours. Étonnante pratique, dont je ne connais
pas d’équivalent, mais dont je n’ai pas trop souffert, car ma mère ne
choisissait que les cours de lettres où j’étais tête de classe. La mère de
mon copain Richard était moins indulgente, qui lui piquait les fesses de
ses aiguilles à tricoter quand il tardait à répondre. Quant à la gouvernante
de Jean-Jacques Chaban-Delmas, elle nous faisait un peu peur à tous
avec ses airs de duègne sévère. Un jour, en cours de maths, je fus
dénoncée par la mère d’un élève, car j’avais passé, écrit sur un buvard, le
résultat du problème à mon voisin. Je fus collée et j’ai haï l’horrible mère
et son marmot.
Dans ces classes du secondaire, je partageais le plus souvent le prix
d’excellence avec Jean-Jacques Chaban-Delmas, mon vieux camarade du
temps de la guerre d’Algérie. Nous étions tous deux expansifs, bavards et
dissipés sur nos bancs.
Véronique Sanson était dans ma classe. Dès l’âge de dix ans, elle était
diablement douée en musique, et quand les goûters d’anniversaire se
passaient chez elle, nous étions émerveillés par sa maîtrise du piano. En
revanche, elle était – avec une décontraction étonnante – dernière ou
presque de la classe. Elle était la fille de René Sanson, avocat, vieux
copain d’enfance de mon père, et de Colette, qui tous deux avaient
combattu dans la Résistance. René était devenu député gaulliste (UNR)
aux premiers temps de la Ve République, et se querellait avec mon père
qui était un farouche opposant. Véronique n’avait rien à faire des cours
de lettres ou d’histoire, mais nous savions tous que, derrière son sourire
sage de petite fille en jupe plissée, elle avait un immense talent. La plus
brillante de nous tous. Elle l’a montré.

Tout ce petit monde avait pour professeur de lettres le passionnant


Monsieur Quervelle. Ses cours m’ont donné le goût de la littérature et de
la scansion des vers latins – spécialité largement inutile, mais très
divertissante. Il était le type même du maître qui donne envie d’étudier,
dont on se souvient avec émotion soixante ans plus tard, et auquel j’ai
repensé avec chagrin au moment de la décapitation de Samuel Paty. Je
fréquentais donc avec bonheur Corneille, Racine et Musset, les textes de
Péguy sur la cathédrale de Chartres, la joie ineffable de retrouver dans le
Gaffiot des citations de Tacite entièrement traduites, et le plan minutieux
de l’Acropole où il fallait connaître aussi bien le temple de Vénus que le
nombre exact des Caryatides au fronton de l’Érechtéion.
C’est dans ce même établissement que, la première fois, je me suis
heurtée à l’infamant « sale juive » qui valut à la grande bringue qui me
l’avait adressé une gifle retentissante. Je ne retrouvai l’insulte qu’à
Sciences Po, au début des années 70. J’en fus ensuite l’objet récurrent
quand j’entrepris, à la télévision, une sorte de croisade anti-Front national
dans les années 80.

Si ma conscience politique se développait, je restais pour le reste une


petite fille beaucoup moins mûre que mes camarades qui, dès la 5e, se
chuchotaient des confidences sur les « grands » de 4e qui peuplaient leurs
fantasmes. Je n’étais pas très grande, je portais des nattes et des
socquettes, je n’avais ni seins ni règles et étais assez indifférente aux
garçons. Pour donner le change et ne pas paraître sotte, j’avais inventé un
échange de coups d’œil qui n’eut jamais lieu avec un garçon (dont
curieusement je me rappelle le visage), auquel je n’ai jamais parlé, et que
j’avais surnommé Turquoise, sans doute pour préserver son anonymat !

Autant mon enfance fut joyeuse, autant ma jeunesse et mon


adolescence furent baignées d’ennui. Les quatre années, jusqu’au bac,
que je passai à Hattemer, rue de Londres, me parurent interminables. Peu
de copains alors, et une rivale, en lettres toujours, Sylvie M., que je
trouvais peu plaisante, sans doute parce qu’elle travaillait plus et mieux
que moi.

Invitée à mes premières boums, il me fallut me battre pour faire


comprendre à mes parents que je n’avais plus envie d’aller m’enfermer à
Fleury le samedi soir. Toujours aussi protecteur, mon père venait me
chercher pour que je ne rentre pas tard en voiture avec des garçons plus
âgés qui venaient juste d’avoir leur permis. Imaginez qu’on emboutisse la
voiture dans laquelle se trouvait sa Toute-Petite ! J’avais déjà seize ou
dix-sept ans ! J’étais un peu honteuse de cette situation, qui me privait de
surcroît des premiers frissons de fin de soirée. La grande affaire à cet
âge-là n’étant même pas encore de faire l’amour avec un garçon mais de
flirter avec lui.

J’étais sage et réservée. Timide. Pas libérée du tout. Un petit copain en


terminale, un autre en première année de droit, et mon premier chagrin
d’amour quand j’étais à Sciences Po.
Après le bac, je me suis inscrite en hypokhâgne, mais ayant aussi tenté
le concours d’entrée à Sciences Po en AP (année préparatoire) et tout à la
surprise d’être reçue, j’ai laissé tomber les sept heures de thème latin de
la prépa de Janson que j’avais commencée, pour courir rue Saint-
Guillaume à Saint-Germain-des-Prés. Je goûtai à la liberté, à l’ivresse de
l’université et du Quartier latin. J’avais enfin l’impression d’être grande.
Si grande que je n’ai rien fichu, et que j’ai raté l’examen de fin d’année.
Une note éliminatoire en géographie eut raison de mes débuts à Sciences
Po.
J’étais furieuse, humiliée, c’était mon premier échec. Je m’inscrivis
alors en droit à Nanterre avant de repasser le concours d’entrée en
seconde année de Sciences Po, tandis que je terminais ma maîtrise en
droit public. Il ne me reste pas grand-chose de ces études juridiques. Et
peu de souvenirs de Nanterre sur un campus encore en construction, où,
si l’on venait par le train, il fallait traverser le bien nommé bidonville de
Nanterre-La Folie. C’était en 1968.

La fac de lettres s’enflamma en mai mais la fac de droit resta


silencieuse et calme. Les examens furent repoussés bien sûr, même si les
événements se déroulaient à Paris. Là encore, pas question d’inquiéter
mes parents, j’allais dans des manifs bien encadrées, et m’abstenais
quand elles risquaient de dégénérer. Je passai quelques soirées à l’Odéon,
mais mon 68 fut paisible, plus intellectuel que militant. Ma mère avait été
opérée en mai, ma grand-mère est morte en juillet et il était hors de
question que j’aggrave les soucis des miens. Mes révoltes contre le
patriarcat restèrent donc confinées à mon journal intime. J’allai au
fameux meeting de Charléty auquel assista silencieusement Mendès (ce
qui lui fut pourtant longtemps reproché par la droite), et qui reste pour
moi l’épisode emblématique le plus agité de cette période.

Je repris le cours de ma vie universitaire pour finir mes études de droit


public et retour à Sciences Po où je comptais laver l’affront de mon
premier échec.
J’y fis ma seconde année et celle du diplôme tout en nourrissant une
rage contre cette institution où je ne me sentais pas vraiment à l’aise. Je
refusai d’ailleurs de préparer et de me présenter à l’ENA, car je n’en
aimais ni l’esprit ni les étudiants et j’étais médiocre en économie.
J’adorais l’histoire et la science politique, et j’ai lu davantage Julien
Benda, Marc Bloch, Max Weber ou Norbert Elias que de la littérature
proprement dite. J’ai vénéré le droit constitutionnel, où Georges Vedel
était mon dieu et me fit considérer avec respect les institutions de la
Ve République, et j’eus Jacques Julliard et Roger-Gérard Schwartzenberg
comme maîtres de conférences (c’est ainsi qu’on appelle les TD à
Sciences Po).
Diplômée, je fus pressée de me lancer dans la vie active. Mon parcours
universitaire me paraît avec le recul plutôt mince. J’ai gardé, depuis lors,
le complexe d’une culture incomplète avec le regret de ne m’être pas
assez frottée à la littérature.

J’ai connu à Sciences Po des jeunes gens qui, pour la plupart, firent
ensuite leur carrière en politique à gauche, dans les années 80. La bande
Attali/Fabius/les sœurs Uri/Élisabeth Huppert (sœur d’Isabelle) faisait les
beaux jours de Sciences Po et de l’ENA.
Mon premier chagrin d’amour s’appelait M. Il était plus brillant que
tous les autres et, à l’époque, j’en étais tout impressionnée. J’ai
longtemps majoré l’intelligence chez un individu, avant de m’apercevoir,
avec les années, que le courage, l’humanité, la bienveillance lui sont
autrement préférables.
J’étais très amoureuse de lui. Inventif, cultivé, mélomane, ayant des
idées sur les sujets les plus divers, il avait tout pour lui. Ou presque. Je
passais mes journées à espérer son coup de fil, et quand il survenait, les
conversations étaient brèves, administratives, et consistaient à prendre
rendez-vous. Six mois à attendre un signe, un geste qui serait plus tendre
que les petits baisers de bonsoir qu’on s’échangeait quand il me
raccompagnait chez mes parents. Il est le premier garçon à m’avoir
vraiment plu. Était-ce seulement réciproque ? Et sinon, que faisait-il avec
moi ? Une intelligence trop vive se déploie forcément au détriment de la
sensibilité, de l’attention aux autres, de la générosité, pensais-je. Je le
déclarai infirme des sentiments.
Je me souviens d’un soir où je lui proposai qu’on parte en week-end et
sa réponse me parvint comme une gifle : « Écoute, je ne veux pas me
forcer. » Cette phrase aurait pu me paralyser et ce, pour le restant de mon
existence. Heureusement, elle me guérit d’un coup. Je devais avoir à
l’époque une image encore intacte de moi-même ou une vanité excessive,
car au lieu de me recroqueviller, j’ai trouvé finalement ce garçon à la fois
sot et goujat. C’était trop. Certes, je n’étais pas Romy Schneider doublée
d’Hannah Arendt, mais je m’estimais assez bien pour lui ! Je le conviai la
semaine suivante chez mes parents et pendant une demi-heure, lui sortis
ce que j’avais sur le cœur, en dressant de lui un portrait peu flatteur. Il
écouta tranquillement le flot de reproches avant de me quitter, comme si
de rien n’était, en me proposant une partie de tennis la semaine suivante.
Je le jetai dehors.
Il me fallut du temps pour m’éprendre à nouveau. Je me suis dit
comme toutes les filles qui font l’expérience d’une déception
sentimentale que cela ne m’arriverait sans doute plus jamais…
1. Voir 21 rue La Boétie, Grasset, Paris, 2012.
2. Ibid.
4.

Château-Chinon

On n’y allait que pour les défaites et les jours de pluie.


Je me suis rendue plusieurs fois avec Ivan à Château-Chinon, dans la
Nièvre, ville-fief de François Mitterrand. Une région du Massif central,
enclavée, à plus de trois heures de voiture de Paris. Ivan a toujours aimé
goûter, renifler les moments forts de la vie nationale. J’étais à chaque fois
enchantée de l’accompagner.

La toute première fois, c’était un soir de défaite lors des élections


législatives de 1978. La majorité giscardienne était en mauvaise posture,
mais sauva la mise par un chantage – procédé habituel sous la
Ve République – de Valéry Giscard d’Estaing afin qu’on donne une
majorité à sa politique. Depuis la présidentielle manquée de peu en 1974,
Mitterrand avait pourtant gagné en crédibilité et popularité après un
passage à vide au début du règne du jeune et nouveau monarque, dont la
vitalité tranchait avec la longue agonie de Pompidou. Quant au
programme commun signé avec les communistes et les radicaux en 1972,
bien que fortement combattu par le camp modéré et conservateur, il
donnait à la gauche une base lui permettant d’envisager, un jour, de
gouverner. Cependant, Giscard réussit à persuader que « le bon choix »,
comme il disait, passait par lui, son Premier ministre Raymond Barre et
sa majorité RPR-UDF.
D’autant qu’à l’automne précédent, avait eu lieu la rupture du
programme commun. Les communistes avaient l’impression de servir de
faire-valoir à Mitterrand et aux socialistes. À raison, car ce fut le génie
politique de Mitterrand de les marginaliser en les embrassant. Si bien que
Georges Marchais, qui ne voulait d’aucun compromis sur le social,
décida de rompre le rapprochement à l’occasion de ce qu’on appela la
« réactualisation » du programme commun de gouvernement.

Je me rappelle la nuit où, avec Ivan, nous suivîmes à la radio ce que je


vécus comme un drame, tant j’espérais la victoire de la gauche. Robert
Fabre – qui se souvient encore de Robert Fabre ? –, l’aile « modérée » du
trio, claqua la porte sur la question du nombre de nationalisations
prévues, donnant à Georges Marchais le prétexte d’une rupture théâtrale
qui sauva la mise à VGE.
Ivan avait prévu d’inviter le lendemain matin, dans son émission
d’Europe 1, Serge Dassault, qui, en bon chef d’entreprise, craignait le
programme commun comme la peste. Dans la nuit, Ivan avait donc
décidé de changer son invité et demandé précisément à Robert Fabre de
venir à son micro. Il appela Dassault à 7 heures du matin, lui expliquant
les impératifs de l’actualité. À l’époque, les téléphones étaient équipés
d’un écouteur qui permettait à un tiers de suivre les conversations. J’ai
encore dans l’oreille le commentaire de Dassault qui, à l’annonce de
l’éclatement du front de gauche, émit un « oh chouette ! » qui me sembla
non seulement stupide, mais surtout le reflet de la bataille frontale que la
droite était prête à livrer – et qu’elle livrerait trois ans plus tard – dans ces
années de clivage radical.

Ce soir-là, à Château-Chinon, ce n’était pas ma première rencontre


avec l’éternel candidat de la gauche. En 1975, il avait publié La Paille et
le Grain, suite de chroniques politico-littéraires talentueuses, certaines
déjà connues et d’autres inédites, allant de la création du nouveau PS en
1971 à sa candidature contre Giscard à l’élection présidentielle de 1974.
J’étais encore à Europe et ne demandais qu’à me rendre utile à l’antenne.
André Arnaud, qui présentait le journal de 13 heures, voulut y
consacrer deux à trois minutes. Et on choisit… la petite novice, celle qui
n’avait jamais fait d’interviews et qu’on envoyait affronter tout de suite
un très gros gibier. La considération dont on fait preuve envers un
politique se mesure aussi aux interlocuteurs qu’on lui attribue. Demander
à une débutante de faire cet entretien donne une idée du peu d’estime
dans laquelle on tenait Mitterrand, un an après son échec.
Un « loser », comme on disait alors dans les rédactions.
Évidemment, j’ai travaillé huit jours pour une interview de dix
minutes, qui devait en faire trois à la diffusion ! Le jour dit, pétrie de trac
et ne voulant en aucun cas avouer qu’il s’agissait de mon premier
reportage, je me rendis à sa maison de la rue de Bièvre, entre Maubert et
le quai de la Tournelle, dans le Ve arrondissement de Paris.

J’étais impressionnée. J’avais l’image d’un Mitterrand distant, un peu


hautain, mais il m’accueillit gentiment. En polo et pantalon de velours, il
était détendu et chercha à me mettre à l’aise. Je portais mon Nagra en
bandoulière, et galamment, il se saisit du lourd engin d’enregistrement
pendant que nous grimpions dans son pigeonnier qui lui servait de
bureau.
Je déroulai mes questions, mais hélas, des travaux très sonores dans la
rue de Bièvre ponctuèrent ses réponses d’un vacarme infernal. Il s’en
amusa assez pour me dédicacer son livre « au son des marteaux-
piqueurs », mais de retour à Europe, j’en pleurai de contrariété : la bande
était quasiment inaudible ! Le talent d’un technicien en sauva
péniblement deux minutes mais la déception fut grande pour la néophyte
que j’étais et qui avait tant travaillé pour un si misérable résultat.

En 1979, nous sommes retournés à Château-Chinon. Mitterrand,


toujours premier secrétaire du Parti socialiste, nous avait conviés, Ivan et
moi, à déjeuner. En fait d’intimité, c’était le repas des pompiers. Je fus
fascinée de le voir se dépenser sans compter, écouter sans broncher,
prêter une attention appliquée aux pompiers de la Nièvre. Mitterrand, qui
avait failli être président de la République et qui le deviendrait deux ans
plus tard, passa trois heures à écouter les doléances et ripailler avec ses
convives. Belle leçon aussi de ce qu’était un ancrage local. De ce qu’il
est toujours d’ailleurs, fait d’abnégation et de disponibilité de l’élu pour
ses électeurs.
Ce jour-là, Mitterrand, amical, s’invita dans notre vieille Citroën pour
que nous le ramenions à Paris. J’aurais dû me sentir intimidée.
Inconscience ou avantage de la banquette arrière, je ne l’étais pas et
l’écoutais, avec admiration, discourir sur Chateaubriand. Jusqu’à ce
qu’un caillou projeté sur le pare-brise le fasse éclater en mille débris qui
se répandirent sur les genoux de notre passager. Flegmatique, celui-ci
laissa chapeau et manteau à l’intérieur et se fit un devoir d’épousseter
avec son mouchoir les morceaux de verre tombés sur les sièges ! La
scène était étonnante et les quelques bonnes âmes qui s’arrêtèrent pour
proposer de l’aide se frottèrent les yeux en reconnaissant l’éternel
candidat à la présidentielle.
Il proposa alors un arrêt à Saulieu pour dîner, en espérant trouver un
garagiste qui accepte de réparer, un dimanche, une vitre brisée. « Il y a
une chance sur deux pour qu’il ait voté pour moi », dit François
Mitterrand avec humour, en arrivant devant le garage fermé. Le patron,
tiré de son salon, mais trop content de rendre service à un hôte de marque
auquel il avait en effet accordé son suffrage, se mit en quatre, pendant
que Mitterrand nous régalait à l’hôtel de la Côte d’Or, fameuse auberge
bourguignonne.
Nous arrivâmes à Paris à 11 heures du soir, et déposâmes Mitterrand
rue Jacob, à une adresse inconnue de nous. Nous apprendrons plus tard
qu’il s’agissait du domicile qu’il partageait alors avec Anne Pingeot et
Mazarine enfant. À l’époque, nous ne savions rien ou presque. On le
chuchotait, on n’était même pas sûrs… Comme toute la France, c’est à sa
mort que j’ai découvert les visages de la deuxième famille du président.
Impensable aujourd’hui.

Cette histoire me revint en mémoire un jour d’été de 2016, lorsque


Manuel Valls, alors Premier ministre, et sa femme me convièrent à
déjeuner au château de Souzy-la-Briche dans l’Essonne. Cette demeure
était devenue le lieu de repos des chefs de gouvernement depuis que
Sarkozy avait annexé, pour son propre usage, la résidence de la Lanterne,
à Versailles. Ce petit château de Souzy avait abrité la famille clandestine
de François Mitterrand, Anne Pingeot et leur fille. Mazarine et ses
chevaux, Mitterrand lisant sur un banc près du bassin andalou, les Pléiade
du président sur les étagères d’un petit bureau Directoire… On croit voir
défiler les images, et pourtant, aucune n’existe ou n’a été publiée. Tout
était secret et allait le rester. En 2016, à l’heure des photos clandestines et
des réseaux sociaux, il me parut inconcevable que personne, jamais,
n’ait parlé. C’était l’époque des secrets privés et des secrets d’État.

Le dimanche 10 mai 1981, nous voilà à nouveau, et pour la troisième


fois, sur la route de Château-Chinon. Ivan est optimiste comme toujours,
et moi, pessimiste, ma pente naturelle. Est-ce utile de préciser que nous
souhaitions de toutes nos forces la victoire de Mitterrand ?
L’affluence est nombreuse. Les journalistes, présents en masse,
entourent le candidat, sa femme Danielle, et le couple formé par l’acteur
Roger Hanin et Christine Gouze-Rénal, son épouse productrice, sœur de
Danielle Mitterrand.
Après un repas dans l’auberge du Vieux-Morvan où le futur président
avait des habitudes de vingt ans, il se livre à une déambulation dans les
rues de sa ville, ravi de faire admirer à la « cour » qui le suit (dont je fais
partie) les modernisations qu’il y avait accomplies. « Vous ne remarquez
rien, bien sûr, dit-il à mon intention. Ah ces Parisiens ! Vous n’avez pas
vu que les fils électriques avaient été enterrés ? » J’avoue ma cécité
d’urbaine devant ce progrès qui n’existe toujours pas dans nombre de
capitales mondiales, à commencer par Washington, où les services
publics américains défaillants n’ont jamais trouvé utile d’enfouir sous
terre les câbles électriques, qui pendent tristement entre deux pylônes.

De retour à l’hôtel, François Mitterrand émerge vers 18 heures après sa


sieste, et entame une conversation à bâtons rompus avec les journalistes.
Il pleut à torrents. « Comment se fait-il que le climat du Morvan soit à ce
point humide ? À chaque fois que nous venons, il pleut ! » fais-je
remarquer. Mitterrand se lance dans une explication bien à sa manière sur
les masses granitiques morvandelles. Jean Glavany, son chef de cabinet,
l’interrompt et le tire par la veste tandis que Danièle Molho, journaliste
politique au Point, lui annonce d’une voix blanche que toutes les
projections le donnent vainqueur. « Eh bien, cela vaut mieux que le
contraire », reprend l’élu, continuant son exposé sur la géographie
physique de la région.
Brouhaha indescriptible ; il finit par se retirer avec Danielle, avant de
revenir quelques minutes plus tard et de nous entraîner, Ivan, Louis
Mermaz (un de ses vieux grognards) et moi, dans sa chambre plus que
modeste où nous n’étions jamais entrés. « Venez, j’ai besoin de plumes
pour m’aider à rédiger ma déclaration. » Étourdis par la victoire qui nous
ravit, nous ne songeons même pas à protester face au baroque de la
situation.
Dans cette chambre spartiate au papier peint fleuri, avec un téléphone
mural accroché au-dessus du lit, le tout nouveau président, loin de la
pompe qui allait devenir son quotidien, demande quelques feuilles pour
écrire, pendant qu’il s’assoit sur l’unique chaise de la pièce, devant une
table équipée d’un téléviseur. Nous nous entassons à trois sur le bout du
lit.
Commence alors la soirée historique archi-célèbre, où bientôt, à
20 heures, son portrait s’affiche sur les écrans de la France entière. Un
portrait hachuré en bleu-blanc-rouge apparaît progressivement derrière
les commentateurs effarés par ce bouleversement politique.
Le papier pour rédiger son discours arrive, celui qu’on utilise dans les
fermes pour envelopper le beurre… Mitterrand tente de se concentrer,
repose son stylo toutes les minutes pour commenter le résultat, saisi lui-
même par la révolution politique qui s’annonce. « Quelle histoire, dit-il,
mais quelle histoire ! Pourquoi donc Giscard a-t-il voulu se
représenter ? » Un précédent qui sera ensuite reproduit par tous les
présidents de la Ve République arrivant au terme de leur premier mandat,
à l’exception de François Hollande.
Convaincus du ridicule de notre présence, nous finissons par nous
éclipser, le laissant rédiger seul sa première adresse à la Nation.

S’ensuit une soirée intense. Nous quittons les cris de joie dans
Château-Chinon, pour rejoindre Paris sous la pluie battante, avant de
nous retrouver dans la nuit, à quelques-uns, assis par terre dans son
bureau de la rue de Solférino, siège jusqu’en 2019 d’un PS jadis
victorieux, exsangue depuis 2017. Il y a là Claude Estier, Jacques Attali,
Laurent Fabius, Pierre Mauroy. La foule est à la Bastille, mais nous
faisons cercle tard autour d’un Mitterrand déjà impérial, qui analyse et se
projette.
La fête fut mémorable, et notre joie considérable face à cette victoire
de la gauche après vingt-trois ans de gaullisme ininterrompu. La droite en
sortit assommée et la bourgeoisie fortunée prit rapidement des mesures
pour s’exiler, comme sous la Révolution.
Ma propre mère, qui avait toujours voté à gauche mais qui avait, je le
soupçonne, donné cette fois sa voix à VGE, n’en dormit pas de la nuit. Je
me rappelle la scène qu’elle me fit, dès le lendemain matin, dans la
chambre de mon fils David, né lui aussi un 10 mai. Alors que le petit qui
venait d’avoir deux ans me tirait par la manche, ma mère me fit reproche
de la victoire de la gauche, des menaces qui allaient peser sur les
patrimoines… en m’accusant de me moquer des intérêts de la famille !

C’est elle, pourtant, qui m’avait donné mon premier cours d’éducation
civique.
J’ai le souvenir de ce jour où, de retour de l’école, garée dans la
voiture, elle tenta de m’expliquer la gauche, la droite, les injustices et
l’intérêt, pour la bourgeoisie, d’être de ceux dont les consciences
s’éveillent, et non du côté des frileux, méfiants envers le peuple. Je
devais avoir onze ans et j’eus droit à un cours sommaire sur la
Révolution française, la fin des privilèges, la République, le socialisme
ou, à tout le moins, le « progressisme » comme on disait alors.
Ce propos n’était pas sans arrière-pensée : la démonstration du bien-
fondé des mesures en faveur du peuple traduisait surtout la crainte que
celui-ci, un jour, ne se rebelle plus que de raison. Un laïus de gauche,
pour le confort de la classe dominante plus que pour le bien-être des plus
défavorisés. Je ne le perçus pas ainsi, bien entendu.
Qu’importe, ce fut là ma première sensibilisation à la lutte des classes
et aux idées de la famille, qui fut toujours, paraît-il, du « bon côté ». Ce
« bon côté » dont se moque souvent la droite, qui critique à raison
l’assurance tranquille – le « monopole du cœur » – des donneurs de
leçons de gauche. C’est d’ailleurs à l’occasion de cette première
immersion en politique que je compris qu’au nom de ces idées, il fallait
être anti-gaulliste, contre « le pouvoir personnel », et le Général. Ma
mère se fit pour moi la première lanceuse d’alerte sur les dangers que
court la démocratie. J’eus néanmoins du mal à comprendre pourquoi
l’homme qui avait sauvé l’honneur de la France pendant la guerre était
désormais celui qui voulait la mettre à mal, mais la leçon était bien faite
et convaincante.

De mon initiation à la politique, m’est resté un autre souvenir


lumineux. J’ai seize ans et suis en terminale, en train de réviser une
composition de physique-chimie qui doit avoir lieu le lendemain. J’y
étais très mauvaise, comme dans toutes les matières scientifiques. Mes
parents sont venus me chercher dans ma chambre, conscients que mes
révisions de dernière minute ne m’apporteraient pas un point
supplémentaire. « Viens donc plutôt écouter quelque chose
d’intéressant. » Nous étions en novembre 1965 et Europe no 1 – toujours
elle – diffusait un débat qui fit date entre Pierre Mendès France et Michel
Debré. Au point qu’il se prolongea trois soirs de suite.
Ils étaient tous deux des hommes d’État, libres, l’un soutenant
François Mitterrand, l’autre Charles de Gaulle, avant le scrutin de
décembre qui allait voir pour la première fois l’élection du président de la
République au suffrage universel.
Pierre Mendès France avait été président du Conseil sous la
IVe République pendant sept mois et dix-sept jours, mais son influence
restait majeure à gauche. Michel Debré avait été rédacteur de la
Constitution de 1958 et Premier ministre du Général pendant quatre ans.
Il incarnait, comme Mendès, la rigueur et l’honnêteté intellectuelle.
Une révélation. Je réalisais qu’il existait des hommes dont l’objectif
n’était pas le pouvoir mais dont les convictions et l’amour de la chose
publique, la res publica, valaient qu’on s’engage dans la vie de la cité.
J’en conçus une admiration sans bornes pour « PMF », comme
l’appelaient ses partisans. Je n’avais pas connu l’année 1954 où il avait
dirigé le gouvernement, fait la paix en Indochine, donné l’indépendance
au Maroc et à la Tunisie, et suscité un enthousiasme populaire, avant
d’être victime de la droite, de ses « amis » de gauche jaloux (tel Guy
Mollet), et d’institutions inadaptées à un pouvoir qui se voulait efficace.
Ce débat entre Debré et Mendès fut pour moi un moment fondateur.
De ce jour, je me suis passionnée pour la vie publique et située d’emblée
dans un camp – la social-démocratie – que j’habite encore aujourd’hui,
même s’il se réduit comme peau de chagrin.
Quant à Pierre Mendès France, il est entré ce soir-là dans mon
Panthéon personnel. Je découvrais, après beaucoup d’autres, une voix,
une façon d’aborder les sujets, une droiture, une foi dans la vérité que je
n’ai jamais retrouvée dans l’exercice des fonctions publiques, excepté
chez Michel Rocard. Il est probable que la séduction qu’il exerçait tenait
à son approche intellectuelle de la politique, plutôt qu’à sa réalité, qui
oblige à des accommodements, transactions, marchandages, calculs.
C’est sans doute pour cela – mais pas seulement – que Mendès n’occupa
que si brièvement le pouvoir. C’est aussi ce qui marginalisa Rocard par
rapport à Mitterrand, qui était son exact contraire dans l’appréhension et
la pratique du pouvoir.

Nouvellement convertie, je voulus de toutes mes forces rencontrer


Mendès, et militer dans son orbite, au moment d’ailleurs où plus grand
monde ne l’entourait et où Mitterrand apparaissait comme le seul qui
pouvait ramener la gauche vers l’exercice de l’État.
Élu en 1967 à Grenoble, PMF sembla trouver un second souffle, qui
s’éteignit fin mai 1968, quand Mitterrand – alors que de Gaulle semblait
lâcher le gouvernail avant de le reprendre de façon magistrale – se dit
prêt à exercer le pouvoir avec Pierre Mendès France comme caution,
celui-ci semblant en accepter l’idée. Battu aux élections de juin 68, il
revint dans la course aux côtés de Gaston Defferre dans un attelage
farfelu à la présidentielle catastrophique de 1969, où la gauche non
communiste fut laminée.

Entre-temps, j’avais remué ciel et terre pour le connaître et lui


proposer ingénument mes services – largement inutiles. Il m’aiguilla avec
bienveillance vers Laurence Soudet, une de ses vieilles amies, qui
dirigeait le Courrier de la République, sa feuille d’idées mensuelle, assez
confidentielle. Laurence était une brunette, énergique et avenante qui lui
vouait admiration et affection. Elle était devenue proche de François
Mitterrand et avait obtenu, avec son accord, que le Courrier de la
République soit hébergé dans les lieux occupés par la Convention des
institutions républicaines, qui était l’une des composantes de la
Fédération de la gauche démocrate et socialiste que le futur président de
gauche animait alors.

L’immeuble, rue du Louvre, était vétuste. Le plancher craquait, les


rideaux pendouillaient, les fenêtres fermaient mal, la peinture était jaunie.
J’y connus Richard Dartigues, fidèle d’entre les fidèles, qui était son
lieutenant. Pierre Bérégovoy, dont je me rappelle la présence modeste
dans la cave de Laurence Soudet, les soirs où se tenaient les conférences
de rédaction, et qu’il était en charge des papiers à tonalité sociale. Il y
avait aussi un petit groupe de jeunes étudiants, dont un drôle de garçon,
François Lanzenberg. Subtil, ombrageux, énigmatique. Mendès était son
dieu vivant, le seul qui méritât un quelconque intérêt. J’aurais mauvaise
grâce à me moquer, car je partageais son admiration inconditionnelle
pour Pierre Mendès France même si je pouvais, de temps à autre, lui
reconnaître quelques défauts. Il avait plus d’assurance que moi, et était
déjà familier de Laurence Soudet et de Richard Dartigues. Nous
mourions d’envie de travailler pour PMF, mais, lucides, savions qu’à part
notre jeunesse – qui représenta toujours un atout pour cet homme à
l’écoute de la génération qui était alors la nôtre – nous n’avions rien à lui
proposer en dehors de notre culte un peu infantile et si loin de la morale
de notre héros.
Nous réussîmes à proposer au grand sachem de la gauche une version
typographique plus aérée et modernisée du Courrier de la République.
Un pas de géant sans doute dans la conquête de l’opinion publique !
Celle-ci savait à peine – sinon pour les plus vieux – qui était Mendès et
quels étaient ses mérites (ce qui nous désolait). Alors, imaginez, rajeunir
le Courrier de la République, quel progrès !

Je n’aimais rien tant que nos petits « coins du feu1 », durant lesquels
Mendès se donnait du mal pour nous expliquer sa conception de la vie
publique. Je me rappelle son appartement sans âme rue du Conseiller-
Collignon près de Passy, vieillot et poussiéreux malgré les attentions de
sa femme, Marie-Claire de Fleurieu.
Elle portait un nom digne de figurer dans les albums de la Comtesse de
Ségur, mais n’en avait aucunement le tempérament. Amoureuse de
Mendès depuis l’adolescence, elle avait, comme lui, fui la France de
Vichy avec sa famille, les Servan-Schreiber, à bord du Massilia, dernier
bateau à partir pour l’Afrique du Nord, afin de poursuivre la lutte.
Mendès fut rattrapé, emprisonné à Clermont-Ferrand, fit partie des
condamnés du procès de Riom et réussit à s’évader avant de rejoindre
Londres, de Gaulle et une place dans les bombardiers de la France Libre.
Marie-Claire s’était mariée, avait eu deux enfants, dont Nathalie que je
remplaçai plus tard aux côtés de Jean Gorini. Elle avait enfin rejoint son
amour de toujours, après la mort de Lily Mendès France, la première
femme de PMF. Battante, engagée, elle continua après la mort de Mendès
en 1982 à entretenir sa mémoire et son œuvre, y compris dans ce qui
avait été le grand combat de la dernière partie de sa vie, pour rapprocher
Israéliens et Palestiniens.

Elle m’apprit des rudiments de vie militante lors de la calamiteuse


campagne présidentielle de 1969. Nous étions au siège parisien du
Provençal, le journal de Gaston Defferre, le maire de Marseille, qui
servait de QG de campagne. Sinistres semaines, ponctuées par les
minutes télévisées de la campagne officielle. Defferre était très mauvais
orateur. Mendès ne respirait pas la gaieté et Roger Priouret, journaliste
économique issu de la gauche, chargé de les interroger et de dynamiser
des dialogues sérieux, participa de leur côté cafardeux. Cette campagne
fut un désastre. J’ai souvenir d’une réunion publique à la Mutualité, où,
avec quelques jeunes, nous avions dû tendre un drap pour ramasser les
oboles des militants. Une misère.
Il faut dire que Defferre, bien que candidat de la SFIO, n’avait ni son
soutien réel ni l’argent du parti qui partait directement dans les comptes
de campagne d’Alain Poher, président du Sénat, candidat très centriste et
donc sans danger pour les vieux socialos. Je me rappelle les lettres de
Charles-Émile Loo, à l’époque trésorier du parti, qui allaient dans ce
sens.
5 % fut le score de l’attelage. À peine moins que le PS en 2017.
Mitterrand, qui s’était intelligemment tenu à l’écart de cette échéance,
n’avait plus qu’à ramasser les restes et fonder le Parti socialiste en 1971 à
Épinay-sur-Seine.
L’épilogue de ce chapitre « Mendès et moi » eut lieu en mai 1977, date
où j’eus le bonheur de faire l’une de mes premières émissions avec PMF.
Elle s’appelait « L’Homme en question », diffusée le dimanche soir sur
FR3. Il s’agissait de faire un film-portrait d’une vingtaine de minutes (on
faisait long, autrefois, à la télévision !) sur un personnage qu’on
confrontait ensuite à des partisans et des adversaires.
Le film, que je tournai à Paris chez lui et dans sa résidence de
Louviers, fit ma joie de groupie : je faisais parler cet homme que
j’admirais de sa vie, de la guerre, de ses travaux, de ses succès, de ses
échecs. Je me rappelle ses mots, que j’avais placés, au montage, en
conclusion du film. On lui avait souvent reproché d’être un homme sans
troupes, sans partisans, a fortiori sans parti. Je lui servais donc, pour la
nième fois, l’objection de « l’homme seul », sans équipe et sans
formation pour l’appuyer. Critique banale, à laquelle il répondit : « On ne
dit jamais cela d’un démagogue. » Tout Mendès était dans cette réponse,
énoncée presque timidement, avec un léger sourire fataliste qui sait la
justesse d’un argument mille fois énoncé, mais cherche encore la parade.
Le débat qui suivit me laisse en revanche peu de souvenirs, sinon les
quinze dernières minutes. J’avais invité deux anciens élèves de la
promotion Pierre-Mendès-France de l’ENA. L’un d’entre eux, sans être
un adversaire déclaré, était plutôt classé à droite. Son intelligence et son
talent auraient été mieux employés au centre gauche qu’à l’intérieur
d’une droite qui gaspilla cet atout. Il s’agissait de Jean-Louis Bourlanges.
Celui qui devait être longtemps député européen, et plus récemment
député LREM après avoir choisi Macron, a toujours été reconnu comme
un esprit brillant, cultivé et profondément attaché à un centre libéral qui
se réclamait de l’Europe. En 1977, à tout juste trente ans, il était
conseiller à la Cour des comptes, et je lui avais confié le rôle de dire à
Mendès ce qui le dérangerait le plus : qu’il avait privilégié son confort
d’intellectuel à une prise de risque pour faire triompher ses idées.
Bourlanges toucha là un point sensible. Il dit simplement à PMF
combien sa génération avait été déçue qu’il ne se soit pas battu, à l’instar
de Mitterrand, pour obtenir le pouvoir et ainsi, ne pas priver la gauche de
sa plus belle intelligence. Mendès fut atteint par ce reproche et, les
lumières éteintes et l’émission terminée, resta attablé plusieurs minutes
avec Jean-Louis Bourlanges pour l’assurer qu’il avait toujours fait, dans
la limite de ses convictions, ce qu’il fallait pour gagner les suffrages des
Français. Il y avait quelque chose d’attendrissant à voir cet homme, à
l’aube de nulle échéance, tenter, sans témoins, de convaincre un jeune
homme qui ne croyait plus en lui. Je reconnus bien là PMF pour lequel la
foi des jeunes et leur engagement étaient l’essence de son combat.
En des années d’interviews, ce fut la seule fois où je vis un homme
public se préoccuper de l’avis d’un jeune anonyme, quand tous, oui tous,
se tournent invariablement vers les amis présents pour leur demander leur
impression, attendant d’eux, bien sûr, qu’ils le complimentent.
Comportement à part, destin singulier, à l’inverse de son rival dans
l’amour de la gauche, François Mitterrand.

Tout opposait Mendès et Mitterrand : deux tempéraments différents,


deux analyses contraires de la Ve République, deux conceptions
antithétiques des rapports à gauche. Mendès était un affectif, Mitterrand
était plus froid. Celui-ci avait été ministre de celui-là, mais une rancune
tenace demeurait. Mendès, en 1954, avait tenu son ministre de l’Intérieur
à l’écart d’une enquête sur une histoire de fuites au profit des Soviétiques
au sein de son gouvernement. Tout le monde était suspect, François
Mitterrand pas plus que les autres, mais Mendès voulut que les
investigations (qui mirent vite Mitterrand hors de cause) soient menées
en toute discrétion. Le futur président de la République ne pardonna
jamais à PMF sa méfiance. Rancune doublée d’une jalousie : longtemps,
Mitterrand fit figure de politicien arriviste face à la grande conscience
morale qu’était Pierre Mendès France, et Mitterrand enviait ce statut qu’il
estimait immérité.
Par ailleurs – et je me rappelle comme, à nous autres, jeunes, il le
répétait avec conviction – Mendès considérait que la Ve République, née
par la force, périrait de la même manière. Mitterrand pensait au contraire
que seule la Ve, domestiquée et faisant la part belle au pluralisme
démocratique, survivrait, garantissant à la vie publique la stabilité
qu’aucun régime parlementaire n’avait jamais permis en France. C’est
Mitterrand qui avait vu juste. Je fus bien obligée de le reconnaître.
Comme était pertinente aussi son analyse selon laquelle la gauche ne
pouvait arriver au pouvoir qu’en s’alliant aux communistes, qui
représentaient alors 15 à 20 % de l’électorat. Théorie réfutée par Mendès,
pour lequel jamais la fin ne justifierait les moyens, et qui, depuis la
guerre d’Indochine, se méfiait du PCF.

Sur ces sujets politiques, Mitterrand se révéla plus visionnaire que


Mendès. Je n’oublierai jamais les larmes de ce dernier, devant les
caméras de télévision. C’était en juin 1981, quand Mitterrand le serra
dans ses bras le jour de son intronisation comme président. Son émotion
disait tout cela : la joie de voir enfin la gauche revenue au pouvoir, son
regret d’être trop vieux ou trop malade pour le vivre pleinement, sa
tristesse d’avoir eu politiquement tort, même s’il avait eu moralement
raison. Peut-on d’ailleurs invoquer la morale ? J’écris ces mots, vieille
mendésiste que je suis, en sachant désormais que si la morale est affaire
d’intellectuels, la politique a besoin de stratèges, de compromis, voire de
compromissions. De fait, Mitterrand donna ainsi le coup de grâce au PC
qui s’étiola progressivement sous sa présidence et s’écroula avec le mur
de Berlin.
J’avais une grande admiration pour PMF. J’eus de la reconnaissance
pour Mitterrand. Il avait réussi ce dont nous rêvions : l’alternance.
Mitterrand, plus complexe que Mendès, était aussi intimidant par sa
posture et sa culture que Mendès l’était par sa droiture et son
intransigeance.
On respectait et on aimait Mendès. On suivait Mitterrand.

Je n’ai jamais été une familière du président de gauche, mais je me


sentais proche. Je ne fus conviée à aucun dîner à l’Élysée, et n’ai
participé à aucun voyage officiel. Au tout début du premier septennat,
cependant, nous avons été invités, en 1981 et 1982, à passer deux étés de
suite un week-end avec les Mitterrand à Latche, sa bergerie des Landes.
Il aimait beaucoup Ivan depuis longtemps et appréciait que je me sois
associée indirectement à sa campagne.
En effet, Robert Badinter – sa femme Élisabeth et lui étaient mes amis
depuis plusieurs années – avait suggéré à Mitterrand de faire une sorte de
« Radioscopie » en ma compagnie, dans le cadre des spots officiels à la
télévision. L’exercice est généralement réservé aux militants, et Badinter
voulait sortir de ce cadre convenu. Il l’avait fait en toute amitié et toute
naïveté et j’avais accepté de même, sans me rendre compte que c’était
une erreur qui me faisait passer pour faire-valoir, loin de l’objectivité et
du professionnalisme requis d’un journaliste. Mais je n’y ai pas songé,
j’étais encore novice, et si les hommes politiques de droite ne l’ont pas
ignoré, ils ne m’en ont guère tenu rigueur. Sauf Giscard, et pour cause.
Le matin de l’enregistrement, François Mitterrand découvre que la
veille, VGE l’a attaqué frontalement. Furieux, il décide donc d’utiliser
cette demi-heure pour lui répondre. À peine ai-je le temps d’être briefée
par Jacques Attali que me voilà en studio, sans filet, craignant
d’embarrasser le candidat que j’ai la charge de mettre en valeur, et qui a
des chances de gagner. Je n’ai pas grand-chose à faire, au demeurant.
Mitterrand vocifère, durant un long moment, sur le thème « mensonges,
mensonges » en réponse aux caricatures que VGE avait faites, la veille,
du programme de son concurrent. Mitterrand est ravi d’avoir laissé voir
sa colère. Giscard m’en voulut durant plusieurs années, confondant – ou
faisant semblant de confondre – l’interrogatrice avec l’interrogé, et disant
à la cantonade que je l’avais traité de menteur. Je n’ai jamais renouvelé
cet exercice risqué et déplacé pour tout journaliste non militant.

Dans la foulée, j’avais été conviée, le 21 mai, comme tous ceux qui
avaient figuré dans sa campagne, à quelques moments de la cérémonie
d’intronisation du nouveau président. Je me rappelle avoir grimpé en
équilibre sur l’un des bas-reliefs à l’intérieur de l’Arc de Triomphe alors
que je tentais d’apercevoir le nouveau président rallumer la flamme de la
tombe du Soldat inconnu. Ensuite, invitée à déjeuner avec une centaine
d’autres convives, je me rappelle avoir descendu les Champs-Élysées
dans la voiture officielle du nouveau secrétaire d’État à l’environnement
Alain Bombard. Ivresse d’une descente des Champs, accompagnée de la
garde républicaine !
À l’Élysée, je m’assis aux côtés des Badinter, des Fabius et de Jacques
Attali. Nous nous amusions à imaginer la stupeur des serveurs de
l’Élysée (qui ne montraient aucune émotion, comme l’exige leur
fonction). Ils avaient servi Valéry Giscard d’Estaing et Anne-Aymone la
veille au soir et voilà que d’affreux socialistes déboulant dans un palais
national allaient peut-être s’essuyer les mains dans les rideaux !
Revenons à ces deux étés, à Latche, la résidence landaise du président.
Les week-ends furent gais, notamment grâce à Roger Hanin, qui ne
cessait de raconter des histoires drôles en forçant son accent pied-noir.
Je trouvais cocasse de côtoyer ainsi le premier personnage de l’État,
nimbé de la toute-puissance de l’élu. C’était en effet insolite d’apercevoir
Mitterrand, au détour d’un couloir, assis sur les marches de l’escalier, en
ligne avec l’Élysée, par le truchement d’un vieil appareil à cadran en
bakélite noir et grâce à une ligne de téléphone spécialement reliée à son
domicile (nous sommes dix ans avant le début de l’explosion des
portables).
Au cours de ces séjours, il tenta de me faire partager sa passion du
Tour de France, nous emmena nous promener en forêt, admirer les arbres,
nommer leurs essences et nourrir ses ânes. Je me rappelle qu’il se plaignit
de son dos. Tour de reins, dû au tennis, disait-il. En vérité, il s’agissait là
des premières alertes de son cancer, qu’évidemment, personne ne
soupçonnait.
Après ces deux parenthèses du début, nous ne fûmes plus jamais
invités. Avions-nous déplu ? Ou pas assez plu ? Mystère des tocades
présidentielles, et valse des courtisans.
Je l’ai ensuite rencontré plusieurs fois, professionnellement, à
l’occasion des interviews que je fis de lui à « 7 sur 7 ».

Elles ne furent pas très nombreuses, trois ou quatre. Deux d’entre elles
m’ont marquée.
La première en 1986, en pleine cohabitation avec Jacques Chirac.
Mitterrand avait été brillant, ravi de remettre à sa place le Premier
ministre qui lui avait été imposé au terme d’élections législatives perdues
par le PS. Il n’avait guère de pouvoir, mais il en usait au mieux, préparant
sa revanche et sa réélection en mai 1988. Ce n’était pas encore l’époque
de la « tontonmania », de « Génération Mitterrand », du culte de la
personnalité qui l’entoura au moment de sa réélection. Après avoir été le
socialiste des nationalisations, il allait devenir le sage président-
mamamouchi. Avec un slogan, « France unie ». Sans communistes, ni
nationalisations, ni discussions entre bourgeois et « prolétaires » comme
on ne disait déjà plus, car un consensus se faisait jour sur l’économie de
marché où le rôle de l’entreprise, et les lois du capitalisme allaient
revenir au galop.

Ce n’était pas encore le cas en 1986. Émission intéressante du point de


vue du droit constitutionnel, mais d’une faible portée politique. Elle me
fut utile, cependant, car elle me consacra dans la catégorie des « grands »
intervieweurs. Non pour la qualité de mes questions, mais par le seul fait
d’avoir eu la chance d’interroger le président, ce qui valait sésame de
professionnelle. Les méchantes langues diront de courtisane, car, déjà, la
brosse à reluire fonctionnait pour ceux qui anticipaient un second
septennat.

Précisément, le « roi » fut de nouveau sacré en mai 1988. La


République, qui n’était plus socialiste, juste encore un peu « de gauche »,
ne se portait pas trop mal. Jusqu’aux affaires de 1989, qui touchèrent des
familiers du président, et notamment l’un de ses meilleurs amis, Patrice
Pelat. La secousse fut forte, l’autorité du monarque, remise en question.
Le soupçon d’enrichissement n’alla pas jusqu’à l’Élysée, en revanche,
celui de favoritisme courait partout. Mitterrand accepta de faire un « 7
sur 7 » avec moi le 12 février 1989.

Je le vois le vendredi qui précède, pour lui dire que tout le début de
l’émission sera consacré aux « affaires », puisque c’est le nom pudique
donné à ce qui est perçu comme un scandale d’État. Mais nous n’en
parlons pas durant cet entretien, comme d’une évidence qui ne valait pas
qu’on s’y attarde.
Je travaille seule chez moi dans une sorte de fièvre ; les enfants sont à
la campagne avec Ivan. Je veux connaître chaque bribe de ce dossier
complexe entre politique, finance, Bourse, industrie.
Je suis alors malade depuis trois semaines, fatiguée et affaiblie. J’avais
repoussé une opération bénigne, qui aura lieu le lendemain du « 7 sur 7 ».
J’ai revu cette émission récemment, pour les besoins de la
rétrospective chaleureuse que m’a consacrée La Chaîne parlementaire
(LCP), avec Patrick Cohen et son programme, « Rembob’INA ». J’ai été
étonnée de ne pas retrouver à l’image la tension, la violence presque,
inscrite dans mes souvenirs. J’ai été frappée par le temps consacré à cette
affaire sans précédent sous la Ve République. Mes questions étaient
précises et les réponses, étonnamment longues. Je l’ai laissé parler bien
plus longtemps qu’on ne le ferait aujourd’hui. Rares furent les interviews
de présidents au sujet de scandales qui les touchaient de près. Il n’y en
eut plus d’autre après celle-ci, à ma connaissance.

En temps normal, Mitterrand était intimidant, mais avec un dossier


trouble, l’affaire fut délicate. Quoi qu’il en soit, mon questionnement lui
apparut sévère. Il pensait sans doute que j’y consacrerais dix minutes, or
une heure et demie s’écoula sur ce tempo. Pour la première (et dernière)
fois, le journal télévisé ne démarra pas à 20 heures mais à 20 h 30, tant le
moment était dramatique. Étienne Mougeotte, à l’époque directeur
d’antenne de TF1, me faisait signe, des coulisses, de continuer, et j’ai
continué.
Il y eut deux pauses publicitaires pendant lesquelles Mitterrand me fit
savoir son courroux : « Vous avez choisi de nous enfoncer », siffla-t-il,
furieux. « Monsieur le président, je fais mon métier », lui répondis-je,
bravache, mais loin d’être rassurée. Dans une Ve République encore peu
habituée, il y a trente-deux ans, à l’insistance dans le questionnement, les
idées les plus incongrues m’ont traversé l’esprit. « Demain, je vais peut-
être rester sur la table d’opération, alors… » « Et puis on est en
République, je ne vais pas être embastillée ! »
Je me suis presque évanouie de fatigue sur un fauteuil à l’issue de
l’entretien, très tendu. Mitterrand est parti fort mécontent. Il m’a
téléphoné le lendemain, enchanté, à l’inverse, des échos de cette émission
dont il s’était sorti avec brio et m’envoya même à l’hôpital un bouquet de
fleurs digne d’une corbeille de mariée. Les félicitations sur mon travail
affluèrent de partout. Y compris du très droitier Figaro Magazine surpris
qu’une fille de la gauche caviar ait ainsi cuisiné un président socialiste.

Un ou deux « 7 sur 7 » suivirent, notamment sur le Congrès de


Rennes, meurtrier pour le PS, écartelé entre Jospin et Fabius. Puis vinrent
les révélations sur son passé durant la guerre.
Un soir de 1994, L’Événement du Jeudi fit paraître en bonnes feuilles
des extraits du livre Une jeunesse française de Pierre Péan. Le choc fut
terrible. L’auteur y donnait la parole au président qui voulait faire
confession de son passé : il avait été à droite, vichyste, il avait reçu la
francisque, et rejoint la Résistance assez tard. Ce n’était pas le plus grave,
on pardonne à ceux dont l’itinéraire politique s’est égaré du temps de leur
jeunesse. La permanence des liens qu’il avait entretenus avec les pires
collaborateurs était, elle, plus condamnable : Bousquet, secrétaire général
de la police de Vichy, ou le colonel Martin, ancien cagoulard, sur le
cercueil duquel, en 1986, lui, président de la République, avait fait mettre
le drapeau français… Il assuma ainsi son passé mais celui-ci, selon la
formule de l’historien Henry Rousso concernant Vichy, ne « passait
plus ».
Je me rappelais m’être battue à Sciences Po contre ceux qui
prétendaient qu’il avait été décoré de la francisque alors que je soutenais
l’inverse ; avoir traité de calomniateurs ceux qui affirmaient qu’il n’avait
jamais rompu ses liens avec les collabos qui étaient son environnement
d’origine ; m’être indignée que beaucoup, connaissant son passé de
droite, lui dénient sa sincérité d’homme de gauche, etc. Long
aveuglement largement partagé à gauche. J’eus l’impression d’une
révélation à l’image du XXe Congrès du PCUS, où les communistes purs
et durs découvrirent les crimes de Staline de la bouche même des
dirigeants de l’URSS. Le ciel m’est tombé sur la tête et j’ai mis
longtemps à m’en remettre. Il nous a trompés, nous avons été crédules et
dupes. Et tous ceux qui ont voulu voir en lui le héraut de toujours d’une
gauche sans tache se sont fourvoyés ou nous ont fourvoyés.
Ce même soir de 1994, Robert et Élisabeth Badinter dînaient à la
maison, je montrai les bonnes feuilles à Robert qui en fut bouleversé.
Personne n’a jamais su ce qu’il dit à Mitterrand, mais il en fut
probablement meurtri à jamais, lui dont le père avait été déporté.

Dans les mois qui suivirent, je ne pus m’abstraire de cette révélation


qui me heurtait au plus profond. Et à chaque passage d’un socialiste à « 7
sur 7 », je l’interrogeais sur le président et cette période.
Je me rappelle une algarade virulente avec Jean-Luc Mélenchon. Le
tribun, aujourd’hui d’extrême gauche, était alors ministre de
gouvernements sociaux-libéraux très sages. Mais il était déjà éruptif et
violent et m’agonit d’injures car je faisais de ce passé, il est vrai, une
croisade contre l’oubli et le maquillage de l’histoire.
Ce fut un ébranlement. Pour moi comme pour beaucoup de gens de
gauche qui avaient admiré ce président.
Avec le temps, la sérénité est revenue. Je suis convaincue des
nombreux mérites de François Mitterrand. Celui d’avoir aboli la peine de
mort, d’avoir voulu l’Union européenne, d’avoir tenu tête aux
Soviétiques dans la crise des euromissiles, et surtout celui d’avoir permis
l’alternance après vingt-trois ans de gaullisme, et ainsi légitimé la
Ve République. Mais pour la femme entière que je suis, la déception et la
tromperie ne s’effacèrent jamais. De ce moment-là, j’ai su, encore plus
qu’avant, pourquoi je respectais et admirais Pierre Mendès France.

À gauche je fus, à gauche donc je reste. Jusqu’à l’obstination. J’ai fait


mienne la remarque de mon père au premier tour des élections de 1978,
peu de temps avant sa mort. Alors qu’il revenait du bureau de vote et
que, les jours précédents, j’avais été témoin de ses hésitations à voter
pour un programme commun qu’il réprouvait, je l’interrogeai sur son
choix dans l’isoloir. Les bras ballants, le regard désolé, il me répondit :
« Je me suis regardé dans la glace ce matin et me suis dit que je n’allais
quand même pas, parce que je prends de l’âge, devenir un vieux con de
droite. » Une analyse sommaire, plus viscérale que raisonnable, mais
dans laquelle je me reconnais jusqu’à ce jour.

Toutefois, je me sens loin d’une partie de la gauche aujourd’hui. Elle


est tellement affaiblie, que ce sont parfois les figures les plus polémiques
et marginales qui occupent l’espace médiatique, avec dogmatisme et
intolérance envers ceux qu’elles jugent trop modérés. Avec aussi une
tendance à se poser en boussole morale qui finit par museler le débat. La
gauche sociale-démocrate ne fera pas l’économie d’une refondation
intellectuelle et idéologique.
Si elle veut se relever, il lui faudra s’assumer, se (re)définir et refonder
son action. Elle devra lutter à la fois pour et contre : pour une égalité plus
réelle que formelle, pour une écologie courageuse et non sectaire, pour
une laïcité sans complexes ; contre les handicaps qui se concentrent – et
souvent s’additionnent – sur les femmes, les minorités sexuelles,
culturelles ou ethniques, les habitants des quartiers les plus défavorisés
ou des communes rurales abandonnées, les laissés-pour-compte du
numérique ou ceux qui se trouvent à l’écart d’une société qui cultive le
progrès dans des domaines aussi variés que l’alimentation, la santé, le
bien-être, les loisirs.
De plus en plus de jeunes de gauche ont la tentation de se définir
d’abord selon des critères sociaux : l’oppresseur est le blanc ; le noir est
l’opprimé. Si je souscris – et comment l’ignorer ? – à l’importance
discriminante de l’assignation à son origine, je me refuse à en faire le
critère dominant du positionnement idéologique.
Loin de constituer un progrès, ce serait pour moi une terrible
régression et la victoire symbolique d’une extrême droite que, par
ailleurs, ces jeunes veulent combattre. Pour moi, le cœur de la gauche
reste la lutte sans relâche contre les inégalités qui ne cessent
d’augmenter, en dépit d’une promesse républicaine trop longtemps
oubliée. C’est dans cette gauche-là que je me reconnais.
Les ardeurs des socialistes d’hier ont tiédi ; ils ont été gagnés par
l’immobilisme et se sont laissé intimider par une extrême gauche forte en
gueule, pauvre en actes. Les idéologues criards ont toujours choisi la
posture radicale, confortable et sans risque. Ils la préfèrent aux petits pas
qui font progresser la vie de tous les jours, au réformisme de l’action
quotidienne, qui est sans doute un progrès imparfait mais doit être une
volonté continue.
1. C’est ainsi qu’on appela les causeries de Mendès à la radio durant son court passage
aux affaires en 1954-1955.
5.

Un voyage de treize ans

Ce jour-là, je suis morte de trac. J’inaugure une série d’émissions qui


va marquer un peu la télévision et beaucoup ma vie professionnelle. Je
lui dois bien des plaisirs, des moments forts et une notoriété plutôt
bienveillante qui fait que, vingt-quatre ans après que j’ai arrêté « 7 sur
7 », ce programme continue de parler aux anciens et me vaut une grande
considération… notamment auprès des plus vieux chauffeurs de taxi.
Grâce à deux émissions sur les cinq cents qui dorment dans les tiroirs de
TF1 ! Invariablement, ceux qui sont d’origine marocaine évoquent
l’heure passée avec Hassan II. J’aurai l’occasion d’évoquer à nouveau ce
moment. Quant à ceux d’origine kabyle, c’est avec émotion qu’ils me
parlent de Matoub Lounès, chanteur immensément populaire en Kabylie,
assassiné en pleine guerre civile algérienne, alors qu’il m’avait fait,
quelques mois plus tôt, confidence de sa peur des islamistes dans le
studio de « 7 sur 7 ».

Cette émission avait été créée par Érik Gilbert, Jean-Louis Burgat et
Frédéric Boulay, partis sur Canal + en 1984, à sa naissance. Le « 7 sur
7 » avec Serge Gainsbourg, qui y brûla un billet de 500 francs, donna une
certaine notoriété à la tranche horaire. Hervé Bourges, PDG de TF1, ne
voulut pas que le jeune programme disparaisse, et demanda à Jean Lanzi
de le reprendre.
Lanzi était un grand journaliste, un des plus talentueux que j’ai connus,
capable de tenir une soirée électorale entière avec des ordinateurs en
panne, des liaisons hasardeuses avec les régions, des invités médiocres en
plateau et de faire de ce méli-mélo un événement réussi et cohérent. Il
avait tout ce que je n’ai jamais eu : une aisance naturelle, un flegme
britannique, un détachement absolu, aucun trac. Jeune marié avec Claire
Vernet, sociétaire de la Comédie-Française, il préférait les vacances, la
bonne chère, les spectacles du « Français » et la tranquillité de sa maison
de Meudon aux angoisses de ceux dont la vie dépend de l’Audimat.
Bon vivant, bon ami, foncièrement loyal jusqu’à la naïveté, il accepta,
pour le panache, ce à quoi il n’aurait pas dû consentir : être le partenaire
de Laurent Fabius qui avait voulu recréer, quand il était Premier ministre,
une communion hebdomadaire avec l’opinion, à l’image des causeries
radiophoniques au coin du feu de Mendès. Celles, télévisées, de Fabius,
constituèrent un épisode manqué dans la recherche de proximité avec les
électeurs, et un pas de clerc pour mon camarade Lanzi. On ne devient pas
impunément le sparring partner de la communication d’un Premier
ministre. Le jeu était un défi impossible à relever : tenace ou
égocentrique, il l’eût desservi ; bienveillant et généreux, il s’entrava lui-
même.

Jean Lanzi préférait donc le bonheur de vivre le week-end, au travail


hebdomadaire continu. Comment ne pas le comprendre ? Il me proposa
de reprendre cette émission avec lui, mais en alternance. J’acceptai
d’autant plus volontiers que je sortais à peine du chômage.
Jean Lanzi partagea donc « 7 sur 7 » avec moi, un dimanche sur deux.
Un système qui dura jusqu’en 1987. La privatisation de TF1 se fait alors
à l’initiative du gouvernement Chirac en 1986. Et un an plus tard, la
fréquence de la chaîne est donnée – magnifique cadeau ! – au groupe
immobilier Bouygues, dont elle sera le vaisseau amiral de la puissance.
Beaucoup de salariés et notamment de journalistes décident de partir,
profitant d’une avantageuse clause de départ. C’est ce que choisit Jean
Lanzi, vieil habitué du service public, réticent à travailler pour des
intérêts privés du bâtiment, qu’il ne trouvait guère compatibles avec la
mission d’informer.
Je suis donc rachetée avec les meubles. J’en profite pour réclamer une
absence de tutelle hiérarchique en dehors de celle, légitime, de la
présidence de la chaîne, et une totale indépendance. J’obtiens à peu près
tout cela, en faisant le pari que je pourrai user de la liberté que j’avais
acquise au fil des quelques années de pratique du métier. J’ai eu raison.
Longtemps. Jusqu’à ce que… Mais c’est une autre histoire.

Ma position était d’autant plus enviable que l’hémorragie était forte.


Beaucoup de signatures choisissent aussi de partir pour la Cinq, dans le
cheptel Berlusconi/Hersant : une nouvelle chaîne moins poussiéreuse, de
l’argent qui coule à flots, l’impression de participer à une aventure. Je
n’étais pas plus vertueuse que mes camarades et peut-être me serais-je
aussi laissé tenter, si Robert Hersant, le magnat déjà propriétaire de
beaucoup de titres de presse dont Le Figaro, ne s’était trouvé dans le
paquet-cadeau.
Robert Hersant est un ancien collabo, ami des cagoulards et autres
méchantes espèces liées à la France de Vichy. Non négociable, donc.
Silvio Berlusconi, espérant me faire changer d’avis, m’invite alors à
déjeuner. L’idée de le rencontrer m’amuse. Il était déjà fantasque, connu
pour être sans foi ni loi, mais n’avait pas encore dévoilé d’ambitions
politiques et semblait alors moins caricatural qu’il allait l’être au pouvoir.
Le visage doré en permanence, ou plutôt d’une carnation orangée –
sorte de Trump avant Trump – due à une surconsommation
d’autobronzant, il me reçoit dans un ravissant bureau-salle à manger en
rotonde donnant sur la place de l’Étoile à Paris. Dans ce décor aux
boiseries Louis XVI très classiques, j’ai droit au numéro le plus incongru
qui soit : ne sachant comment me convaincre de quitter TF1 et rejoindre
son équipe de choc, il espère m’attirer par le clinquant de la chaîne, sa
nouveauté et ses rémunérations sans équivalent.
Soudain, je le vois, au dessert, faire le tour de la table à genoux, et me
saisir la main : « Ié vous donnerai cé qué vous voulez ; vous voulez une
Ferrari, ié vous donnérai une Ferrari ; vous voulez des millions, ié vous
donnérai des millions… ! » Le comique le dispute au grotesque, j’éclate
de rire et lui assure que je ne veux ni fortune ni voiture de luxe. Tout en
réaffirmant ce que je lui dis depuis le début du déjeuner : « Divorcez
d’avec Hersant et je viens ! » Heureusement qu’il était assez durablement
associé à cette figure contestable, sinon j’aurais peut-être cédé à la
nouveauté d’un système audiovisuel sans attache avec un ORTF abîmé
par des années de contrôle politique. Et j’aurais eu tort. Quoi qu’il en
soit, je reçois le lendemain une gerbe de roses et de lys blancs aussi
démesurée que sa proposition d’embauche. Je garde de cette scène un
souvenir réjouissant car, trêve de sarcasmes, ce fut la seule fois de ma vie
où un homme se mit ainsi à genoux devant moi ! Il était dit que je n’étais
pas Pretty Woman…

Je revois Berlusconi avant sa première élection comme président du


Conseil italien, en 1994. Je l’avais invité pour un « 7 sur 7 » que nous
devions enregistrer dans un des nombreux studios de sa chaîne, la
Cinque, à Milan. La semaine précédente, j’ai donc accompagné Patrick
Le Lay, président de TF1, dans sa somptueuse villa en Lombardie, afin
de le connaître mieux à l’occasion d’un déjeuner.
Immense et belle maison, jardin luxueux. Une allée de cyprès entoure
un imposant mausolée de marbre blanc abritant la dépouille du père de
Silvio Berlusconi. À l’entrée, un vigile monte la garde comme devant le
tombeau de Lénine. Pour empêcher les lapins d’y élire domicile, sans
doute…
Le risotto est exquis, et la conversation joyeuse. Berlusconi est flanqué
de son âme damnée, Angelo Codignoni, son homme d’affaires. De
politique, il est à peine question, le business et le foot l’absorbent tout
entier. Tout de même, je finis par lui demander ce qu’il compte faire du
pouvoir qui, selon les sondages, va lui échoir. Il se tourne alors vers
Codignoni pour l’interroger : « C’est vrai, ça, Angelo, qu’est-ce que nous
voulons faire au pouvoir ? » Tant de cynisme assumé me stupéfie, il ne
fait pourtant qu’annoncer ce qui adviendra par la suite.

Je le revois une seconde fois lors d’un G20, à Londres, en 2008, en


pleine crise financière. J’accompagne mon mari qui est alors directeur du
FMI et donc convié aux travaux du G20. La réception, préalable à la
séance de travail, a lieu à Buckingham Palace. Je suis curieuse
d’entrevoir celle qui règne depuis cinquante ans et de jeter un coup d’œil
au Palais – un Versailles plus massif, à la décoration intérieure XIXe très
chargée.
Les amateurs de Point-de-Vue-Images du Monde hier et de The Crown
aujourd’hui, m’auraient enviée de déambuler dans cette grande galerie
royale où se pressent une centaine d’invités. On doit d’abord saluer
Élisabeth, raide, peu souriante, dans une robe rose layette, aux côtés du
duc d’Édimbourg qui fait peine à voir, vieux monsieur courbé d’ennui.
En bonne républicaine, je ne fais pas la révérence, mais serre la main un
peu molle que me tend la reine.
Barack Obama, tout juste installé à la Maison Blanche, fait ses
premiers pas dans l’arène internationale et, avec Michelle, ils sont
l’attraction du jour. Il se déplace avec l’élégance d’un Fred Astaire,
dansant d’un invité à l’autre, en se nommant, suprême coquetterie : « I
am Barack Obama, how are you ? » Sa femme Michelle est éclatante,
grande silhouette aux bras nus musclés et parfaits. Entre le couple
présidentiel et les Rembrandt ou Vermeer disséminés çà et là sur des
murs croulant sous les peintures flamandes, on ne sait plus où regarder.
Sarkozy est en représentation comme à l’accoutumée ; Medvedev
savoure sa présidence de l’URSS qui n’est pas encore revenue à Poutine.
Et Berlusconi, au teint toujours orange, tape sur l’épaule de tout le
monde. Lors de la photo de classe officielle, chacun (tous des hommes, à
l’exception d’Angela Merkel) prend place, debout autour de la reine,
seule assise. Berlusconi joue les élèves dissipés et interpelle à grands cris
le nouveau président américain, heureux que celui-ci le distingue. C’est
alors que la reine lâche, de son ton le plus oxfordien : « Mister
Berlusconi, why are you always shouting so loud ? » (« Monsieur
Berlusconi pourquoi donc hurlez-vous toujours si fort ? »). Malgré
l’accent affreusement hautain d’une souveraine pensant s’adresser à un
livreur de pizza (quand les Windsor ne peuvent pas se vanter d’avoir
toujours été eux-mêmes d’une absolue distinction), la saillie est assez
bien venue.

Après mon refus de rejoindre la Cinq, il ne me reste qu’à débattre avec


TF1 des moyens de faire l’émission que je souhaite, ce qui est vite
acquis. Une belle affaire pour moi, qui obtiens un salaire dont je n’avais
jamais osé rêver. Une magnifique affaire pour la chaîne : une heure
d’antenne en direct à bas coût, une rentabilité exceptionnelle, des
tranches de publicité en or. Mon équipe, réduite, se compose de deux
journalistes (en alternance chaque semaine), deux monteurs, deux
assistantes. Quand la moindre émission dispose aujourd’hui d’un
rédacteur en chef, d’une équipe de production imposante, de loges
dédiées pour recevoir les invités, je me trouve bien naïve de ne pas avoir
imposé mes propres conditions, comme me l’ont conseillé alors plusieurs
fois Michel Drucker ou Mireille Dumas, plus futés que moi. Mais mon
confort est aussi grand, même si les émoluments ne sont pas au même
niveau : je suis seule responsable, protégée comme dans une bulle par le
succès de l’émission, elle-même planète à part dans la rédaction de la
chaîne. Et puis, j’ai toujours eu une mentalité de salariée. De luxe, je
précise, pour m’éviter les commentaires acides.

Ma protection fut le succès. Au-delà des témoignages chaleureux qui


demeurent, « 7 sur 7 » était une belle enseigne, installée à une heure
d’écoute très prisée sur la plus grande chaîne d’Europe. Je n’ai jamais fait
partie de ceux qui se considèrent d’autant plus talentueux que leur
émission est une réussite. Le succès à la télévision est une étrange
alchimie, et dépend beaucoup de la puissance de la chaîne : certes, le
contenu doit être attirant, mais la taille du projecteur qui met en lumière
l’animateur-producteur se doit aussi d’être imposante, comme la force du
haut-parleur qu’on lui prête. Autrement dit, la même émission sur une
chaîne moins regardée n’aurait pas forcément plu. J’ajoute à cela
l’environnement : d’abord trois puis six chaînes ont permis à ce
programme, concurrencé par un feuilleton, Maguy, puis par Drucker et
son canapé rouge, de s’épanouir sans la concurrence d’un programme du
même type.
Il y avait si peu de choix pour les téléspectateurs du dimanche soir, que
les taux d’audience étaient mécaniquement faramineux et font encore
rêver tout producteur qui s’aventure dans la lucarne : six millions de
téléspectateurs au plus bas, douze ou treize au plus haut ; l’émission était
vue de la France entière.

Si j’en juge par les témoignages de sympathie qui me sont toujours


adressés, « 7 sur 7 » suscite d’autant plus d’éloges que le souvenir
s’enjolive à mesure qu’il s’éloigne dans le temps. Fausse modestie de ma
part ? La recette était élémentaire : deux personnes, pendant une heure
face à face, pour commenter l’actualité d’une semaine. Et un générique
efficace, dont la musique rythmée jouée au synthétiseur, par un réflexe
pavlovien, suffit encore à me tordre le ventre de trac. Il est temps
d’ailleurs de donner enfin le titre : Big Green Espace de Gesina et Pierric.
Le traitement sobre a aussi participé de son succès. Le fond noir
ajoutait à la dramaturgie et permettait à la lumière et à l’attention de se
concentrer sur les interlocuteurs. Roger Fellous, directeur photo magique,
old school et malicieux, prétendait que tout ce qui attire l’œil, une
lumière vive, une cravate voyante, un imprimé à fleurs, distrait et fait
oublier l’essentiel, les visages et la parole. Il avait travaillé pour le
cinéma et racontait des anecdotes qui faisaient ma joie sur Marlene
Dietrich et Jean Gabin.
Jean-Claude Delannoy, le réalisateur, a permis que l’émission s’installe
dans une esthétique dépouillée qui lui a donné sa facture. Jérôme Revon,
auquel j’ai donné les rênes les dernières années, a modernisé le décor,
rendu la réalisation très réactive, et inventé une table en forme de 7, qui
faisait hurler Édouard Balladur, Premier ministre – « Mais chère amie, on
est très mal assis ! Tout de travers ! » –, ce qui ne l’empêcha pas de
revenir souvent. Jérôme Revon introduisit aussi l’écran en fond de studio
où était projetés la Seine, la tour Eiffel, le périphérique, le ciel de Paris et
les changements de saison. La nuit noire dès octobre, à 7 heures du soir.
L’été et ses longues soirées bleutées. Un point d’audience de plus à
l’automne, un point de moins l’été quand les familles restent plus
longtemps à la lumière du jour. À quoi tiennent les choses !
Mes partenaires qui construisaient l’efficace « journal de la semaine »,
Marion Desmarres, Viviane Jungfer, Brigitte Kantor, Claire Auberger,
Alain Badia et Joseph Penisson, travaillaient par équipes de deux et
passaient leur semaine dans les images d’actualité dont ils faisaient
ensuite un montage et des effets séduisants. Celle qui m’épaula finement
pendant sept années sur les treize passées à la tête de cette émission
s’appelle Marie-France Lavarini, dite Marie. Elle venait du monde
politique et le connaissait bien. Longtemps collaboratrice de Lionel
Jospin, puis lassée de la vie publique avant d’y retourner brièvement puis
de faire carrière dans la communication, elle avait choisi de ne plus
l’observer que de loin.
Nous avons travaillé pendant treize ans avec cette toute petite équipe à
laquelle je veux ajouter Nicole Lamamy et Manuella Ponte, les
bienveillantes assistantes de cette émission. Les relations de travail
étaient sereines et agréables dans ce commando finalement très féminin.
J’avais réussi à convaincre mes collègues journalistes que, sur le choix
des images et des commentaires, le dernier mot me revenait. À une
époque où les chroniqueurs revendiquent leur indépendance et rechignent
à l’autorité d’un rédacteur en chef, c’était de leur part un effort
appréciable. J’étais, de fait, comptable de chaque minute diffusée. Je me
sentais donc responsable et potentiellement coupable, si un dérapage de
sens se produisait. Chacun eut l’intelligence et la générosité de le
comprendre.

Les journalistes femmes n’étant pas si nombreuses à arbitrer des


débats sur les sujets régaliens (politique, économie, ou affaires
internationales), j’ai bénéficié d’un certain privilège de minorité. La
rareté ajoutait à l’autorité, les hommes politiques n’osaient pas
m’interrompre. Tout du moins au début. Les téléspectateurs ont vu de la
fermeté dans une façon de tenir tête et d’interroger sans complaisance le
responsable politique. Je le faisais toutefois avec le sourire, car une
question impertinente ou délicate peut avoir un habillage aimable. Nous
étions au mitan de la décennie 80, et je cumulais les avantages. Nous
sortions des années Michel Droit ou Léon Zitrone dont la complaisance
systématique avait marqué les téléspectateurs. Si bien qu’une journaliste
un peu indépendante, pouvait assez bien tirer son épingle du jeu.
Christine Ockrent et Claire Chazal ont, avec moi, bénéficié de ce
système, chacune avec son propre style. Je ne cherche pas à minorer nos
talents respectifs. Mais le tout petit nombre de femmes en charge de
journaux télévisés ou de grandes émissions a contribué à asseoir notre
crédibilité.

On m’a souvent demandé ce qu’il en était de la séduction. Elle existe,


pourquoi le nier ? On peut en jouer, mais modérément, sous peine de
décrédibiliser l’entretien. Être avenante plutôt que revêche. Désarmer par
un sourire, mais ne jamais minauder. Comme dans la vie, en somme.
Certaines journalistes ont trouvé difficile d’avoir avec les hommes
politiques une relation saine. Je n’ai jamais eu ce souci. Pas une fois en
treize ans d’émission hebdomadaire, je n’ai senti que la rencontre
devenait ambiguë. L’enjeu était important, les invités n’avaient pas la tête
à séduire la femme qui les interrogeait. Tous ont essayé de se montrer
sous leur jour le plus flatteur, mais à destination du téléspectateur, pas de
l’interlocutrice.
Quant aux pulls en mohair qui ont beaucoup fait couler l’encre des
journaux people et que j’ai portés quelquefois, ils n’ont pas eu d’effet
critique ! Plus de vingt ans plus tard, on continue de me parler de ces
pulls supposés être d’un charme érotique irrésistible et outils d’une
stratégie délibérée. Or je ne les ai revêtus que quatre ou cinq fois sur cinq
cents émissions : sous les éclairages très puissants des plateaux de
télévision, la chaleur de la laine, fût-elle vaporeuse, mêlée à l’adrénaline
du direct, rend les vêtements de ce type difficilement supportables. Et
quitte à en désappointer certains, je ne me suis pas fait courtiser et n’ai
jamais usé délibérément des armes de la séduction.
Je dois par ailleurs reconnaître que le pouvoir ne m’impressionne pas.
Je ne suis pas captive de la rhétorique habile des hommes politiques
rompus à la conquête de leur auditoire. J’ai été bien davantage intimidée
par les hommes de science ou de lettres, intellectuels ou créateurs. Et
pour prévenir les objections qui assureraient que mon second mari fut
rencontré lors d’une émission sur TF1, je tiens à dire ici que le jour où il
participa à l’un des programmes que j’animais, je ne connaissais même
pas son nom. C’est Jean-Marie Colombani et non pas moi qui avait
proposé à DSK d’être l’invité surprise, en duplex, dans une émission de
« Questions à domicile » consacrée à Alain Juppé. Si, par la suite, s’est
nouée une relation, c’est une tout autre histoire. Il sera d’ailleurs l’un des
rares politiques d’envergure à n’être jamais venu à « 7 sur 7 ».

Au fil du temps, la représentation des femmes à l’antenne s’est


heureusement banalisée. On les a vues – notamment à partir de la
première guerre du Golfe – sur des champs de bataille et petit à petit, leur
présence est devenue la norme, dans la profession de journaliste, sinon
dans les postes dirigeants. Courageuses, volontaires pour partir, souvent
plus que les hommes, elles ont incarné le récit objectif et déterminé qui
convient au grand reportage. Je pense à Valérie Nataf comme à Martine
Laroche-Joubert, à Dorothée Olliéric comme à Isabelle Baillencourt et
bien d’autres. Elles ont fait, sans aucun doute, progresser la cause des
femmes à la télévision.
Michèle Cotta, Arlette Chabot, Ruth Elkrief, Apolline de Malherbe,
Léa Salamé ont montré qu’elles avaient autant sinon plus d’autorité
qu’un homme pour mener de grandes émissions ou des débats en période
électorale. Et le questionnement, durci, est devenu l’équivalent de celui
de nos consœurs de la BBC ou des chaînes américaines.
Aux États-Unis, la diversité est plus grande. Des visages de différents
types ethniques, partie intégrante d’une terre d’immigration, ont fait leur
apparition très tôt. Des journalistes, revendiquant leur appartenance à des
minorités sexuelles, se sont imposées. Rachel Maddow – qui est l’une des
femmes les plus brillantes de la télévision américaine (elle officie tous les
soirs sur MSNBC dans une émission très personnelle) – n’a jamais fait
mystère de son homosexualité.
Des visages de femmes âgées (je pense notamment à l’insubmersible
Barbara Walters) ont aussi toujours eu leur place sur les plateaux
américains. En France, il faut être, de préférence jeune, belle, blonde,
d’origine européenne. Un animateur grisonnant continue d’apparaître
sexy. Une femme dont les rides s’accusent se fera d’elle-même plus rare
avant qu’on ne lui en fasse sentir l’urgence. Je sais de quoi je parle, ayant
décidé, il y a déjà longtemps, de ne pas trop encombrer les écrans !

Dans les années 80, je n’avais pas cette réserve, et j’ai, comme de
nombreux confrères et consœurs, additionné deux émissions. À côté de
« 7 sur 7 », ce fut « Questions à domicile ». Sur la chaîne la plus
puissante de France coexistaient alors deux émissions politiques à une
heure de grande écoute. C’est à l’évidence une époque révolue.
J’ai mené « Questions à domicile » durant quatre ans, d’abord en
compagnie de Pierre-Luc Séguillon, journaliste fin et discret, puis de
Jean-Marie Colombani avec lequel je fis un tandem chaleureux. J’avais
suggéré son nom aux dirigeants de TF1. Il était à l’époque rédacteur en
chef politique du Monde avant d’en devenir le directeur, et je le
considérais comme l’un des meilleurs analystes de la vie publique.
L’idée ne venait pas de nous, mais de l’un des réalisateurs historiques
de la télévision, Alexandre Tarta, vieil ami de Pierre Dumayet et devenu
le mien. Pourquoi, avait-il défendu, ne pas sortir du cadre aseptisé du
studio et ne pas faire l’émission dans les lieux mêmes où vivent nos
dirigeants ? Le projet était séduisant, et donnait, de celui qui nous
recevait, une image plus personnelle. Il emballa la direction de la chaîne.
L’intrusion dans la sphère privée des politiques restait limitée. Nous
commencions avec un petit film dévoilant quelques photos, la
bibliothèque, la décoration de l’appartement. Tout cela disait déjà
beaucoup de la personnalité de notre hôte, même si nous ne forcions
jamais l’intimité. Nous nous sommes quelquefois amusés à ouvrir le
placard à chemises de Jack Lang ou le réfrigérateur de Michel Rocard. Le
premier était un arc-en-ciel de couleurs, l’autre, regorgeait de confits et
de tripoux. C’est avec Michel Rocard que je commis un impair dont sa
femme de l’époque me tint rigueur le reste de sa vie. Nous tenions à ne
pas tomber dans l’écueil de la « peopolisation ». L’émission restait un
rendez-vous sur les sujets d’actualité et seule la personnalité politique
devait être sur la sellette. Il nous serait apparu inopportun de consacrer un
temps équivalent au conjoint qui n’avait pas de vie publique propre et
soumise à l’élection. Si bien que nous commencions l’heure avec le
couple et passions dans une autre pièce pour poursuivre l’interview avec
notre invité principal.
Le malheur voulut qu’avec Rocard, nous avions débuté l’émission
dans la cuisine pour nous rendre ensuite au salon, laissant Michèle, son
épouse, près des fourneaux. Fâcheux et involontaire symbole. Si j’ajoute
que, dans le film de cinq minutes tourné dans leur appartement parisien,
figurait la machine à coudre de Madame Rocard – qui l’avait pourtant
délibérément placée là pour que nous la filmions – on imagine la fureur
d’une femme, qui n’était ni douce ni indulgente ! Il faut dire aussi que la
grande majorité de nos invités politiques étaient des hommes, excepté
lors du « Questions à domicile » chez Simone Veil, où nous avons filmé
son mari Antoine au piano puis avons poursuivi avec elle seule le
questionnement politique. Mais je reconnais que cet exemple mis à part,
notre démarche pouvait donner l’impression d’un machisme
malencontreux.
Nous passâmes de bons moments chez Chevènement dans sa jolie
maison chaleureuse de Belfort, ou chez André Lajoinie, candidat
communiste à la présidentielle de 1988 qui nous fit goûter à l’antenne
son pâté aux pommes de terre, spécialité auvergnate de Saint-Pourçain-
sur-Sioule ; d’autres, plus surprenants, chez Giscard à Chanonat dans sa
vieille demeure patricienne non chauffée ; ou chez Charles Hernu
(ministre de la Défense de François Mitterrand) où une collection de
poignards s’étalait sous de curieux abat-jour à froufrous, qui dispensaient
une lumière rosée. Nous avons aussi connu, comme je le raconterai, des
soirées pénibles, pour des raisons bien différentes, avec Jean-Marie Le
Pen à La Trinité-sur-Mer, ou Jacques Chirac à Matignon.
Des moments qui font aussi le bonheur des amateurs de rétrospectives
télévisées. Je pense à ce débat, au seuil des élections de 1986, entre
Fabius et Chirac, où Laurent Fabius eut un geste de la main hautain,
lançant à Chirac « allez allez, vous parlez au Premier ministre de la
France ». Défaut de jeunesse. Conséquence d’un trop long décalage
horaire. Mais qui a poursuivi longtemps l’ex-plus jeune Premier ministre
de la Ve République.
Bientôt, les mêmes invités politiques revenant chaque année, nous
étions passés des appartements privés aux résidences secondaires, puis
aux bureaux sans âme. Ayant fait le tour de ceux-ci, le renouvellement
devenait difficile. Sans compter qu’à cette époque, TF1 voulut faire
passer l’émission du prime time à la deuxième partie de soirée. J’estimai
que cette concession à l’air du temps minorait déjà un peu la politique, et
« Questions à domicile » s’arrêta après quatre années plus que plaisantes.

Si à « Questions à domicile », l’originalité était dans le lieu, à « 7 sur


7 » elle était davantage dans le ton.
En revoyant d’anciens numéros, je craignais de les trouver un peu
fades. Or, la facture, incisive et tenace, ne m’a pas paru si éloignée de ce
qui se fait aujourd’hui. Je ne voulais pas, comme ce fut un temps la
mode, jouer l’insolente. S’il n’est pas étayé par un grand
professionnalisme et une compétence indiscutable, l’irrespect agace.
Celles et ceux qui demeurent une référence savent faire preuve d’autorité
sans verser dans une agressivité désagréable.
Ce qui a changé en revanche, c’est la durée même des sujets de
discussion. Je laissais plus de temps qu’on ne le fait aujourd’hui à mon
interlocuteur pour répondre, quitte à le relancer autant que possible. De
nos jours, priment la vitesse, le rythme, l’interruption. Or, si la politique
est une vision du monde, il faut offrir à ses représentants la possibilité de
développer une pensée complexe. Le temps est l’allié de la
compréhension. Dans le chaos de l’information, il est essentiel pour
comprendre une problématique ou un chemin.

Il est fréquent – et de plus en plus à mesure qu’augmente la défiance


envers ces deux professions – qu’on mette l’accent sur les relations de
connivence entre les journalistes et le monde politique. Relations
poreuses parfois ; même monde, même milieu, mêmes références. Mais
complices, rarement. Quant aux questions posées, complaisantes ou pas,
elles doivent être jugées sur pièces. Et non sur la proximité supposée de
l’intervieweur avec le monde de son invité.
Je n’ai jamais cherché à piéger mon interlocuteur, ni à me mettre dans
le rôle du procureur. Simplement, à lui apporter la contradiction en me
faisant l’écho de ceux qui ne pensaient pas comme lui. Quant aux
artistes, aux créateurs, aux écrivains, il faut tenter de leur faire donner le
meilleur d’eux-mêmes. J’y suis arrivée parfois. On n’y parvient jamais en
essayant de se mettre soi-même en avant, erreur des débutants qui
pensent que la question est plus décisive que la réponse. L’humilité est le
premier gage du succès.
Dans une interview, la seconde question est la plus importante. La
première est à la portée de tout le monde et il est facile d’enchaîner
ensuite les interrogations, en changeant de thème à chaque fois. Relancer,
contredire, démentir suppose en revanche que le sujet soit connu et
assimilé pour répondre à son interlocuteur. Ceux qui s’en sortent
brillamment ont une mémoire phénoménale, ou une forte capacité de
travail. Je relevais de ce dernier cas. Ce qui ne m’a pas épargné quelques
frayeurs, quand la fatigue ou simplement l’inattention venaient perturber
mon écoute. Un bouton de la chemise de l’invité qui s’ouvrait, la
poussière sur la table qui volait quand nous nous y accoudions, l’idée que
j’étais partie de chez moi en laissant les clés à l’intérieur… Décrocher
quelques secondes sans écouter dans une émission en direct, vous expose
à relancer sur un thème déjà abordé. La chaleur montant au visage,
sentant des gouttes de sueur perler dans mon dos, je me suis trouvée
plusieurs fois dans cette situation peu enviable. Dans un journal télévisé,
l’aide du prompteur est une béquille bienvenue. Je n’en disposais pas.

J’ai donc beaucoup travaillé, sans doute plus qu’il n’était nécessaire.
Non par vertu, mais par anxiété. Ayant moins de facilité que d’autres, il
me fallait trimer davantage pour arriver à une maîtrise des sujets. J’aurais
tant aimé être de ceux ou celles qui, lisant un document, se l’approprient
pour longtemps. Je n’ai, comme mon père, jamais eu de mémoire, ce qui
m’a handicapée tout au long de mes études. Incapable de retenir un
poème par cœur, je ne faisais pas mieux avec les leçons de sciences nat’
ou de géographie. Je ne m’en suis sortie qu’à force de bachotage. J’avais
plus d’habileté quand il fallait privilégier l’analyse sur la connaissance.
Dans l’enseignement supérieur, je connus les mêmes soucis : de l’aride
cours en droit romain ou de celui d’économie un peu soporifique de
Raymond Barre à Sciences Po, la mémoire me manque.

Le temps du règne des émissions politiques sur les programmes de


télévision est dépassé. Aujourd’hui, l’impact en est plus faible. J’ai
bénéficié d’une époque faste. La politique s’est banalisée, elle est partout,
des chaînes d’info aux réseaux sociaux, en passant par les pages de
controverse dans les journaux. Les émissions d’autrefois avaient un
parfum plus théâtral, dû à leur rareté et à l’autorité des intervenants. La
parole des responsables est en effet dévaluée, et avec elle, le prestige de
celui qui la porte, comme l’influence de ceux qui l’interrogent. Elles
étaient aussi l’occasion d’un compte rendu de mandat de l’homme
politique qui devait répondre à ses électeurs et à ses adversaires. Ce n’est
à l’évidence plus le cas.
Sans doute est-ce l’enjolivement du passé, mais j’ai l’impression aussi
que le climat était plus civil, moins porteur d’anathèmes qu’aujourd’hui.
Étions-nous plus tolérants ? Le consensus républicain était sans doute
plus fort. Excepté en ce qui concerne le FN, l’exclusion de la discussion
pour « déviance » n’était plus, ou pas encore à l’ordre du jour.
L’une des joies de ce rendez-vous télévisuel qui a duré treize ans tenait
à l’alchimie qui pouvait se produire entre mes invités et l’actualité du
monde que je leur demandais de commenter. Et les sujets au sommaire de
ces émissions, entre 1984 et 1997, sont encore dans nos mémoires.
Dès 1984, l’affaire Grégory, l’un des faits divers les plus marquants en
France depuis la guerre, ponctua pendant des mois, voire des années, le
feuilleton hebdomadaire. Les rebondissements réguliers et la place qu’il
prit dans les médias ont alimenté les commentaires et les fantasmes
jusqu’à aujourd’hui : les obsèques déchirantes du petit Grégory, le
meurtre de Bernard Laroche par son beau-frère Jean-Marie Villemin et
l’incarcération de ce dernier, le climat fait de soupçons, de jalousie, de
lettres anonymes dans cette vallée de la Vologne, le calvaire que vécut
cette famille, les accusations invraisemblables contre Christine Villemin,
notamment le texte indécent de Marguerite Duras dans Libération, une
tirade littéraire, qui portait sur la mère de Grégory, présentée comme
meurtrière (sans qu’elle apporte le moindre élément de preuve) et
qualifiée en même temps de « sublime, forcément sublime ».

Les grands mouvements politiques de la société furent au cœur des


commentaires de la semaine, comme la montée inexorable du Front
national. Les déclarations explosives ou obscènes de Jean-Marie Le Pen,
dont il se régalait périodiquement, ont rythmé la vie publique de cette
période, où chacun était sommé d’afficher sa position face au FN et face
au sujet de plus en plus brûlant de la place de l’immigration dans la vie
nationale.
L’« affaire des foulards » dans les collèges de Creil et de Montfermeil
en 1989, qui déclencha toutes les polémiques sur l’islamisation d’une
minorité de musulmans de France, aura empoisonné les trente dernières
années de la vie publique. Les revendications identitaires d’une partie de
la jeunesse encore marquée par le poids de la colonisation, les
controverses sur l’immigration, ce grand impensé de la politique
française, continuent à dominer le débat public, marqué par une formule
lancée à mon micro un dimanche soir de 1989 par Michel Rocard, reprise
par Emmanuel Macron, selon laquelle « nous ne pouvons pas accueillir
toute la misère du monde ». Rocard devait ajouter quelques années plus
tard « mais il faut que la France en prenne sa part », mais ce correctif
resta à jamais occulté et très rarement cité.

De la catastrophe de Tchernobyl en 1986 à la guerre dans l’ex-


Yougoslavie, les sujets internationaux occupèrent une place importante.
Pendant dix ans, de 1991 à 2001, il en fut question chaque semaine :
Milošević, Mladić ou Karadžić, partisans d’une grande Serbie, devinrent
des patronymes familiers et l’incarnation d’atroces crimes de guerre. En
Bosnie, le siège de Sarajevo fut emblématique et meurtrier, et le massacre
de Srebrenica, l’apogée d’une épuration ethnique qui n’avait plus eu
cours en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.
Ce délitement de la Yougoslavie fut la conséquence des révolutions en
Europe de l’Est, avec la fin de l’Union soviétique, la chute du mur de
Berlin ou l’effondrement de la Roumanie de Ceauşescu. Tous ces
régimes s’écroulèrent comme des châteaux de cartes, et sonnèrent le glas
de soixante-dix ans de communisme et quarante ans de guerre froide en
Europe.
Le Proche-Orient, Israël, la Palestine, les accords d’Oslo si
prometteurs, l’assassinat d’Yitzhak Rabin si dévastateur, furent aussi au
cœur des commentaires des années 90, de même que les turbulences au
pays de Saddam Hussein, qui allaient en entraîner d’autres, plus tard.

La première guerre du Golfe, après l’invasion du Koweït par l’Irak,


inaugura dans les médias – comme la guerre dans l’ex-Yougoslavie – une
nouvelle façon de rendre compte des guerres modernes pour le meilleur
et pour le pire. Les reportages en direct des bombardements de Bagdad
étaient spectaculaires, mais, pour les journalistes accompagnant les
troupes, il devenait impératif de faire la part entre information et
propagande.
L’Europe, encore populaire il y a trente ans, était aussi au centre des
débats. C’est à partir du référendum de Maastricht (1992) qu’on
commence à dater le reflux de l’idéal européen dans les opinions
publiques, et la fracture en deux France, les « élites » pro-européennes et
des opinions publiques plus eurosceptiques.
J’ajouterai que le retour de l’antisémitisme nous a tous pris de court.
La manifestation gigantesque qui réunit presque toute la classe politique,
Mitterrand en tête, après la profanation du cimetière de Carpentras, paraît
aujourd’hui bien lointaine, quand chacun sait que l’attentat contre
l’Hyper Cacher en 2015 n’aurait sans doute pas suscité autant d’émotion
s’il n’avait été précédé du massacre à Charlie Hebdo. Souvenons-nous
des assassinats perpétrés par Mohamed Merah à Toulouse en 2012,
contre les militaires d’abord, puis contre les enfants juifs de l’école Ozar
Hatorah : la stupeur paralysa sans doute la France, qui ne se mobilisa pas
encore, face à cet intégrisme violent qui allait signer les pires attentats sur
notre sol.

La présidence de François Mitterrand fut secouée par l’irruption des


affaires dans la vie publique française, de celle du Rainbow Warrior aux
soubresauts de ce qu’on a appelé l’affaire Pelat en passant par celle des
Irlandais de Vincennes. Son deuxième mandat fut endeuillé aussi par le
suicide de son Premier ministre Pierre Bérégovoy, le 1er mai 1993, qui
émut profondément l’opinion.
Quant à la propre mort de François Mitterrand, l’hommage éclatant de
Jacques Chirac à son prédécesseur, la sortie au grand jour de la deuxième
famille du défunt président, tous ces événements eurent une place de
choix dans les « journaux de la semaine » de « 7 sur 7 ». Comme le
renoncement de Jacques Delors, les débuts de la présidence Chirac, son
discours du Vél’ d’Hiv de 1995 qui tournait une page dans le non-dit de
la responsabilité de la France dans la déportation des juifs sous
l’Occupation, les grèves de l’hiver 1995 qui gelèrent le pays, et la
dissolution de 1997 qui contraignit Chirac à une cohabitation de cinq ans
et sonna – j’y reviendrai – la fin de « 7 sur 7 ».

Avant d’esquisser quelques portraits de fortes personnalités de ces


années 80-90, je voulais rappeler ces treize ans de petites et grandes joies
éditoriales. Treize ans riches où je n’ai fait que cela ou presque. Au
détriment sans doute d’une vie de femme et de mère. Quelle place restait-
il à mes enfants quand les week-ends n’étaient que laborieux et les
semaines intenses ? Je tenterai de répondre plus loin à la question de ce
que j’ai sacrifié et de l’image que j’ai dû laisser à mes enfants d’une
mère-courant d’air. Les femmes actives ont toutes ce souci : que faire
passer en priorité ? C’est un équilibre subtil que chacune d’elles doit
réinventer. Je ne vais pas minorer les joies profondes que la vie
professionnelle m’a données. Mais la vie privée grignotée est une ombre
permanente au tableau. On peut en différer la prise de conscience. Elle
finit toujours par vous rattraper.
6.

Jacques, Valéry, Nicolas, Simone et les autres

Il est 18 h 45 ce 11 décembre 1994, l’impatience est immense. La


gauche n’a pas encore de candidat pour l’élection présidentielle, qui doit
avoir lieu en mai 1995. Ou plutôt elle en a un, mais c’est un fantôme :
Jacques Delors, ancien ministre, homme d’une gauche modérée et
réaliste, président de la Commission européenne.
Il apparaît comme le favori dans tous les sondages, mais s’est refusé
jusque-là à aborder le sujet. La gauche est orpheline depuis Mitterrand,
l’appétit pour Chirac n’est pas immense, Balladur séduit surtout les élites
mondialisées, comme on dirait aujourd’hui. Delors, sous une intense
pression, décide de briser le silence le soir même à « 7 sur 7 ».
Arrivé dans la loge de maquillage de TF1, il fait sortir tout le monde
afin que sa décision reste confidentielle quelques minutes encore et me
confie qu’il ne sera pas candidat. J’encaisse le coup que je redoutais, ma
déception est grande. Comme beaucoup de Français, j’espérais sa
candidature. Je l’aime bien, et s’il m’agace un peu avec ses airs de
professeur, j’adhère à sa vision réformiste ; on a besoin de cet homme.
« On ne peut pas commencer comme cela, sinon tout le monde va
éteindre son poste de télévision », dis-je en troquant ma casquette de
citoyenne pour celle de productrice. « Ce n’est pas mon intention, car
avant d’expliquer pourquoi je ne me présenterai pas, je veux avoir le
temps de dresser le constat de la situation de la France », répond-il. C’est
entendu, on passera la première demi-heure à l’analyse de l’état de notre
pays.
L’émission tant attendue commence, et je dois confesser un jeu
stupide. Mon mari d’alors, qui – contrairement à moi – est sûr du refus de
Delors, attend néanmoins sa réponse, comme tout le monde,
impatiemment. Et ce soir-là, malgré la gravité de l’enjeu, je me livre à un
amusement complice. J’avais convenu avec lui que si je commençais
l’émission avec ces mots « Delors sera-t-il candidat ? Voici la question
que chacun se pose », cela voulait dire qu’il se présentait à la
présidentielle. Si au contraire, j’optais pour « voilà la question… », cela
signifiait qu’il y renonçait.
Frivolité infantile – ne pas se tromper entre voici et voilà ! – qui
m’absorbe durant la dernière minute qui précède le passage à l’antenne,
au lieu de me concentrer sur ce qui va suivre. Mon ex-mari sera donc,
avec mon « voilà », le premier informé de la décision négative de
Jacques Delors.

Au-delà de cette anecdote futile, l’émission restera un souvenir


intense. Pendant la première demi-heure, Delors dresse un tel constat de
la situation française en présentant les solutions pour l’améliorer, que
chacun se dit qu’il sera candidat, avant qu’il n’annonce, trente minutes
plus tard, qu’il en abandonnait l’idée.
Balladur et Chirac reconnaîtront d’ailleurs devant moi que, pendant
ces minutes où Delors faisait l’analyse des blocages de la société
française, ils ont cru à sa détermination d’être candidat. Le mari de
Martine Aubry appela sa belle-mère, Marie Delors, pour savoir si son
époux avait ou non changé d’avis. Moi-même, troublée, je me suis dit
que j’avais rêvé, que j’avais mal compris ce qu’il m’avait dit quelques
minutes avant que ne commence l’émission, et qu’il était en fait disposé à
partir en campagne. Mitterrand, lui, n’avait pas de doute, ayant toujours
dit méchamment que Delors aurait préféré être nommé qu’avoir à se
battre pour être élu.
Ce qui est en tout cas évident, c’est que cette prestation étonnante en
deux temps qui ne semblaient pas coordonnés, en dit beaucoup sur la
bataille intérieure qui déchira cet homme : il avait toutes les bonnes
raisons de se présenter et toutes les mauvaises de renoncer. Quand il est à
portée de main le pouvoir séduit autant qu’il terrifie. En tout cas, Jacques
Delors n’avait pas pris la mesure de l’attente fiévreuse des Français.
Il y eut, ce soir-là, quelque 12 ou 13 millions de téléspectateurs, un
record pour une émission politique diffusée sur une seule chaîne. Quand
je l’ai appelé le lendemain à Bruxelles, il soupira, étonné : « 13 millions !
quand même… » – à quoi je lui répondis, déçue comme toute la gauche :
« Ah ne me dites pas maintenant que vous regrettez ! »

Je faisais cette émission depuis déjà dix ans quand survint l’épisode
Delors. J’y ai invité des politiques, des artistes, des intellectuels, des
savants, des inclassables. Certains ont crevé l’écran, d’autres ont montré
leur vacuité.
Les politiques ont été la matière première de cette émission. La
formule les avantageait puisqu’elle consistait à commenter les
événements d’une semaine sur lesquels ils étaient censés s’exprimer ou
prendre des décisions. Et puis, comme je l’ai dit, disposer d’une heure
pour livrer sa vision du monde permettait aux plus brillants d’en sortir
gagnants.
Pour me rafraîchir la mémoire, j’ai regardé la liste de ces invités issus
du monde politique. Et je me suis trouvée bien peu audacieuse, à faire
régulièrement venir les mêmes interlocuteurs à partir des années 92-93.
Sans doute parce que la direction de TF1 me faisait la guerre pour que le
rendez-vous reste d’influence, et que j’invitais donc, pour avoir la paix,
des politiques que la chaîne ne pouvait se permettre de trouver falots. Les
émissions avec Pierre Méhaignerie ou Edmond Alphandéry étaient
honnêtes, mais avouons-le, très ennuyeuses. Quant à François Léotard ou
Bernard Kouchner, ils sont venus plus souvent que leur poids politique
respectif ne le justifiait, parce qu’ils étaient agiles et chaleureux.
Les plus brillants des visiteurs du dimanche soir, à part ceux dont je
vais détailler les prestations, furent sans conteste ceux dont la parole
faisait mouche ou qui frondaient un peu contre leur parti d’origine,
comme Charles Pasqua, Pierre Mazeaud, Philippe Séguin, Claude
Allègre ou Jean-Pierre Chevènement. J’aimais leur côté percutant,
parfois bougon, libre. La plupart d’ailleurs ont été écartés des premiers
rôles au pouvoir (sauf Pasqua, qui savait se rendre indispensable ou qui
avait, sur les uns et les autres, de solides dossiers !).
Il y eut les infatigables comme Jack Lang ; les hommes à l’intellect
subtil et au destin prometteur mais qui n’ont pas su s’imposer au-delà de
leur ministère, comme Alain Madelin ou Michel Delebarre ; les
totalement oubliés comme Jean Arthuis ou Jean-Pierre Soisson ; les
gentils inoffensifs comme Robert Hue ; les grognons qui n’amusaient
plus personne comme Georges Marchais ; les originaux en marge des
partis, comme Daniel Cohn-Bendit ou Jean-Jacques Servan-Schreiber. Et
puis tous ceux dont l’émission n’a pas laissé la moindre trace comme
Michel Charasse, Ségolène Royal ou Gérard Longuet, dont je suis
incapable de me rappeler les passages dans l’émission.

Et puis, il y eut les poids lourds.


J’ai parlé de Mitterrand. Il fut le seul président français en fonction que
j’ai interrogé. Giscard ne l’était plus, Chirac et Sarkozy, pas encore.
Giscard reste pour moi une énigme. Brillant, il incarnait cette
intelligence propre aux années 70, énarque, ingénieux, synthétique,
rapide. Déchu, ayant perdu un pouvoir dont jamais il ne se consola, il
continuait d’en imposer. Il m’a toujours paru étrange, comme à côté de
lui-même, mal dans sa peau, jouant un rôle. Très timide en vérité.
Embarrassé avec les gens – souvenons-nous de ses pathétiques dîners
chez les Français, où il ne mesurait ni la gêne des hôtes qui le recevaient,
ni celle des téléspectateurs conviés à partager ces repas déplacés.
Je trouvais ses raisonnements sans faille jusqu’à ce que, justement, la
fêlure s’y invite. Ses analyses étaient souvent justes alors que les
conclusions auxquelles il aboutissait sonnaient faux.
C’était un être surprenant. Je suis allée plusieurs fois chez lui, rue
Benouville dans le XVIe arrondissement de Paris, et j’ai toujours eu
l’impression que cet hôtel particulier embaumait le XIXe siècle. Des pièces
mal aérées, des tapisseries pleines de poussière, des bergères Louis XVI
un peu bancales, des vieilles pendules qui tintaient plus faux que le
coucou des fermes de Chamalières. Invariablement, il accueillait ses
visiteurs par un « Vous êtes venu comment ? ». À pied, à cheval, en
voiture, en train ? Quel sens avait cette question, hormis le fait d’engager
une conversation qu’il hésitait à conduire, sous ses airs de certitude
affichée, mais finalement assez empruntée, avec ses interlocuteurs ? À
chaque fois, et alors qu’en treize ans de « 7 sur 7 », il a dû venir à une
dizaine de reprises, il me posait ces drôles de questions : « Comment ça
se pâââsse, il y a des imâââges ? Et vous serez habillée comment ? » Ce à
quoi je répondais invariablement : « Mais vous le savez bien, monsieur le
président, il y a les images de la semaine comme les huit, neuf, dix autres
fois où vous êtes venu ! Et la couleur de ma veste – rose ou verte – ne
risquera pas de jurer avec la vôtre ! » Drôle de bonhomme, décidément.
J’avais une image assez convenue de sa présidence, malgré ses
réformes du début plutôt audacieuses, de la majorité à dix-huit ans à
l’avortement. Je fus amusée par le personnage dont rend fidèlement
compte l’excellent film de Raymond Depardon, Une partie de campagne,
qui relate sa fulgurante ascension et qu’on a revu au moment de sa
disparition en décembre 2020. Il se termine par cette soirée irréelle de
l’élection présidentielle de 1974, où seul avec son transistor, dans les
salons de son bureau du Louvre – alors siège du ministère des
Finances –, il écoute les résultats qui le donnent gagnant, et qu’il
commente au téléphone avec son fidèle Michel Poniatowski, moins
apparemment voyou que Pasqua, mais sans doute plus dangereux.
Toutefois, je fus déçue par l’homme politique des années 85-90 qui
tenta, pour tenir un rôle que la politique lui refusait, d’emprunter des
chemins peu dignes d’un ancien président de la République. Je veux
parler de ses positions longtemps ambiguës vis-à-vis de l’immigration.
J’ai le souvenir d’une émission tendue en septembre 1991. Le Figaro
Magazine avait sorti une couverture choquante avec une Marianne voilée
et un article de Giscard sur le thème de l’invasion (de notre belle France
par les immigrés). Le propos était clairement opportuniste qui surfait sur
les frayeurs des Français. Nous eûmes une rude passe d’armes où il
n’assuma pas la définition littérale du mot « invasion » et se démena pour
faire croire que le terme était anodin.
J’étais assez tranchante, mais en bon politique, il ne se fâcha même
pas. Et trouva même le moyen de me faire quelques mois plus tard un
compliment bien lourdaud à l’antenne, me déclarant que j’avais
beaucoup plus de charme que Madonna, venue la semaine précédente !
Quelque temps plus tard, il commit un roman, Le Passage, digne de la
collection Harlequin : histoire à l’eau de rose, intrigue insignifiante,
érotisme de pacotille… Un jour qu’à « 7 sur 7 », je le taquinais gentiment
sur cette production étonnante, il me répondit : « Chère Anne Sinclair, je
crois que vous n’aimez pas la littérature », ce à quoi je rétorquai, au
risque de l’insolence : « Si justement, monsieur le président. » Encore
une fois, cette réponse ne le vexa pas car il écoutait rarement ses
interlocuteurs, marquant par là une suprême indifférence à qui ne
cautionnait pas sa pensée, qu’il continuait imperturbablement à dérouler.

Un jour que nous faisions une émission de « Questions à domicile » en


direct à Chanonat, dans le château familial glacial et trop dur à chauffer,
il eut cette réflexion étrange : « Ce serait bien que quelque chose rate. »
Suggérant à sa façon qu’un impair rendrait l’instant plus naturel. Ce
n’était pas sot. La télé est, en effet, représentation et spectacle, mais il
n’avait pas compris que tout ce qui le souligne apparaît d’autant plus
fabriqué. C’est ainsi qu’il voulut garder la fenêtre ouverte, car il
souhaitait qu’on entende la chouette qui venait chaque soir hululer dans
le jardin. Bien entendu, l’animal, effrayé par les éclairages dans les
arbres, ne se montra pas ce soir-là, et Pierre-Luc Séguillon et moi avons
grelotté de froid. L’année d’après, lors d’une nouvelle émission, il me fit
cadeau, à l’antenne, d’une chouette en carton-pâte en souvenir de la
fenêtre ouverte dans l’hiver de Chanonat. Le générique de fin terminé, il
voulut remballer sa chouette qui n’était là, à l’évidence, que pour les
besoins de sa communication. Je refusai énergiquement. Et la chouette
trôna sur la cheminée de la maison de campagne de mes enfants et de
leur père jusqu’à ce que, poussiéreuse et décolorée, elle finisse dans le
feu.

Son Premier ministre, Raymond Barre, était un homme affable, un bon


gestionnaire de société d’abondance. Il aurait pu être de la IIIe ou de la
IVe République. Il en avait la placidité, le calme, l’absence de fantaisie et
le costume trois pièces pour camoufler un certain embonpoint. Son
phrasé, lui aussi, si particulier, était une aubaine pour les imitateurs. Il
aurait fait un président de droite moins inventif mais moins foutraque que
Giscard et moins dynamique mais plus averti des choses économiques
que Chirac.
Battu en 1988 au premier tour par ce dernier qu’il n’estimait pas, il
demeura, de loin en loin, une sorte de sage de droite, qui se plaisait à
commenter l’actualité des autres.
J’avais pour lui du respect et cette sorte d’affection qu’on a pour son
vieux prof. Il enseignait l’économie à Sciences Po quand j’y étais
étudiante, et son cours était un passage obligé, mais où beaucoup, dont
j’étais, luttaient pour ne pas s’endormir. Je lui en fis un jour la remarque
à « 7 sur 7 », alors qu’il m’avait gentiment reproché de n’avoir pas assez
écouté ses cours d’économie ! Lui non plus ne se vexait pas. Un homme
politique véritable, au cuir épais.

Plus aguerri encore était Jacques Chirac, professionnel parmi les


professionnels. Je le connaissais moins que les deux autres, cet homme
qu’on trouva débonnaire sur le tard alors qu’il avait longtemps traîné
derrière lui une image autoritaire. J’eus avec lui des rapports exécrables
avant qu’ils ne deviennent cordiaux. C’était encore une fois dans
« Questions à domicile ».
En 1986, lors de la première cohabitation de la Ve République, Chirac
étant Premier ministre, nous étions allés l’interroger à Matignon.
Visiblement, mes questions l’agaçaient beaucoup. À l’une d’entre elles
où je citais Raymond Barre, Chirac, d’un ton crispé, me répondit :
« Madame Séguillon…
— Non moi, c’est Sinclair.
— Madame Sinclair, regardez donc à droite, une fois n’est pas
coutume, et caressez donc ce cheval Tang, cela vous fera le plus grand
bien », ajouta-t-il évoquant la fière sculpture chinoise qui se trouvait à
côté de moi. Je répondis, assez interloquée par la dureté et la misogynie
du propos, que je ne regarderais pas à droite, que j’étais parfaitement
sereine, et que j’allais reposer ma question qui n’était en rien insolente.
J’étais furieuse de ce traitement et lui, de ma présence qu’il trouvait
hostile. Si je suis honnête, j’avoue qu’il n’avait pas tort, que sa politique
très conservatrice me rebutait, et que les privatisations qu’il avait
engagées me semblaient inopportunes. Il avait donc raison d’avoir décelé
chez moi une réprobation que je n’aurais pas dû laisser voir.
La brouille dura quatre ans, pendant lesquels il refusa de venir à « 7
sur 7 ». En 1990, j’allai le voir. Il avait perdu la présidentielle de 1988, et
avec elle toute superbe. Il était au creux de la vague, et s’était replié dans
son immense bureau de maire de Paris à l’Hôtel de Ville, laissant
Balladur tenir le rôle de l’homme providentiel de son camp. Je lui
expliquai que je n’avais rien contre lui, que tout le monde – sauf Le
Pen – venait dans mon émission, que les hommes de droite comme de
gauche trouvaient que je faisais plutôt honnêtement mon métier, et qu’il
n’avait aucune raison de se méfier de moi. Il m’objecta alors que dans le
domaine de la culture, je n’invitais, à « 7 sur 7 », que des femmes ou des
hommes de gauche. La vérité est que les artistes de droite étaient peu
nombreux alors, tant la gauche demeurait encore dominante
culturellement. Il en convint.
La différence entre Chirac et les autres est qu’il acceptait de réviser
son jugement, pour peu qu’il sente de la sincérité chez son interlocuteur.
Nous actâmes le principe d’une émission et il revint donc plusieurs fois
entre 1990 et la présidentielle de 1995. En novembre 1994, lorsqu’il
voulut annoncer sa candidature, il choisit de l’officialiser le matin dans
La Voix du Nord, et le soir à « 7 sur 7 ». Sa prestation n’eut rien
d’exceptionnel. Lui-même l’était rarement à la télévision, avec ses
phrases trop longues et mécaniques, son sourire appliqué et son ton
péremptoire, peu encombré de nuances.
C’était l’époque où Bernadette s’en allait répétant que les Français
n’aimaient pas son mari, avant qu’ils ne l’acclament une fois élu,
notamment au soir de sa seconde élection en 2002 après le choc de la
présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour. Les « Guignols » de
Canal + l’avaient rendu attendrissant, avec sa marionnette pataude, des
couteaux plantés dans le dos, par Balladur et Sarkozy qui l’avaient trahi.
Mais c’est surtout au moment où il devint plus fragile politiquement, au
cours de son second mandat, et qu’il fut victime d’un accident vasculaire,
que les Français se prirent vraiment d’affection pour lui. Il faut dire qu’il
était sympathique. Vraiment sympathique. Direct, sans façons, moins
olympien que Mitterrand qui le précéda, moins canaille que Sarkozy qui
lui succéda.

Quelques mots donc sur cet homme, Nicolas Sarkozy, qui fut mon
invité le plus fréquent entre 1992 et 1997. Je lui fis faire sa première
longue émission de télévision en 1992, alors qu’il était encore maire de
Neuilly. Quelques jours avant, il m’invita pour un café au
Fouquet’s. Déjà.
« Vous savez, Anne Sinclair », me dit-il en me touchant le bras –
c’était son tic le plus fameux, nommer son interlocuteur tout en lui
tapotant la main, l’avant-bras ou l’épaule. « Vous savez, Anne Sinclair, je
serai ministre un jour. De quoi, je m’en fous, mais je serai ministre ! » Je
rentrai chez moi, impressionnée par le culot, la franchise, l’absence de
complexe et l’ambition sans limites de cet homme. La suite devait le
confirmer.
Il vint à « 7 sur 7 » plusieurs fois par an, ministre, tête de liste aux
européennes, élu, battu, jusqu’à la présidentielle de 2007. Il avait dès le
départ cette assurance – on dira bientôt cette arrogance – qui semblait le
rendre invincible. Battu, cette mine contrite qu’il savait si bien afficher
pour dire, tous les trois ou quatre mois, qu’il avait « changé », qu’il avait
tiré les leçons de la page précédente, avant de recommencer à l’identique,
une fois la période de deuil passée.
À l’époque, il était de commerce agréable. Et même si je ne partageais
aucune de ses idées, son aplomb et son activisme le rendaient presque
attachant.
Il pouvait aussi rougir comme un jeune puceau. Un jour que j’avais
invité la somptueuse Naomi Campbell à venir quelques minutes sur le
plateau dans l’émission consacrée à Sarkozy, je pris un malin plaisir à
suggérer au futur président de commenter les intonations très sexuelles
que la mannequin-chanteuse avait glissées dans son album. Gêné comme
un gamin que sa femme d’alors, Cécilia, rabroua une fois l’émission
terminée, il m’amusait. Un soir, même, nous dînâmes non pas ensemble
mais côte à côte, chacun avec son conjoint, en rapprochant nos deux
tables, mais pardi, j’y pense, c’était encore au Fouquet’s !

Élu président, je ne l’ai plus revu. Il n’avait plus besoin des


journalistes. Il était devenu imbuvable. Pire, son ministère de l’Identité
nationale rendit la droite très perméable aux thèses du FN. Son discours
sur les Roms, ses propos sur l’immigration ne firent que confirmer
l’antipathie qu’il m’inspirait, tout comme sa politique. Les Français
eurent eux aussi, peu à peu, le même jugement.
En 2007, je partis pour Washington, avec le nouveau directeur du FMI,
jusqu’aux événements connus dont je parlerai un peu plus loin.
Je ne le revis, à ma demande, qu’en 2016, alors qu’il se lançait dans la
primaire de la droite. J’avais sollicité un rendez-vous pour les besoins de
mon livre sur la campagne électorale d’alors, Chronique d’une France
blessée. Je voulais l’interroger sur ce match à droite qu’il devait
d’ailleurs perdre quelques semaines plus tard. L’entretien se passa mal. Il
voulut d’emblée faire lui-même allusion aux événements de 2011 au
Sofitel de Manhattan. On lui avait rapporté que je le soupçonnais
d’interventions auprès du procureur de New York et il tentait, de façon
confuse, de me dire qu’il n’y était pour rien. Je n’étais pas venue pour
cela et je voulais à tout prix arrêter un inutile et hypocrite pathos. Il était
nerveux, tendu, en perte de vitesse au profit, croyait-on, de Juppé, en fait
de Fillon. J’ai été choquée de ce qui m’apparut comme un manque de tact
et son insistance me déplut. Bien entendu, je le racontai. Bien entendu,
cela ne fit pas de lui un ami ! Sans conviction, prêt à tout, y compris aux
basses œuvres de police, il est un homme pour lequel je n’ai pas grand
respect.

Des autres piliers de la droite française, je ne parlerai pas, pour ne pas


encombrer ce récit d’un catalogue fastidieux : Bayrou, Pasqua, les
importants pourvus de ministères participèrent tous à « 7 sur 7 »,
dimanche après dimanche. Je m’arrêterai sur deux courts portraits, ceux
de Balladur et de Juppé.

Édouard Balladur, je le connus durant la cohabitation de 1986, alors


qu’il avait le vent en poupe pour devenir Premier ministre en 1993 si les
socialistes perdaient les élections. Il avait écrit un ouvrage intéressant :
était-ce le Dictionnaire de la réforme ? Douze lettres aux Français trop
tranquilles ? L’un des deux je crois. Il y exposait sa théorie de la
cohabitation, préconisant – ô habileté ! – que le Premier ministre qui
serait désigné si la droite venait à gagner ne soit en aucun cas candidat à
la présidentielle qui suivrait. Autrement dit, mon cher Chirac, n’aie
aucune crainte, ne m’empêche pas d’être Premier ministre, je ne te ferai
pas ce mauvais coup-là. Qu’il fit, au demeurant. Mais dans la période 90-
95, il apparaissait comme un homme raisonnable, à bonne distance des
extrêmes, avant de représenter, pour les centristes français, le « cercle de
la raison » – comme disait Alain Minc – qu’incarnera Macron plus tard.
Il était affable et courtois, intelligent et rapide, content de lui mais plus
modéré que les excités revanchards du RPR, un nouveau Barre, en
somme. Une seule chose l’exaspérait, que l’on trouve Juppé intelligent.
Jalousie…
Je me rappelle cette douce fin du mois de février 1995. Il m’avait
conviée à déjeuner en tête à tête à Matignon, les feuilles du marronnier
du jardin commençaient à poindre. Chirac était candidat et on ne lui
donnait pas une chance. Les socialistes, représentés par Jospin, étaient
mal en point. Balladur apparaissait le plus apte à l’emporter. Au café, il
alluma un cigare : « Voyez-vous, chère Anne, la logique c’est que je fasse
55 % et Jospin 45 %. » Je ne le contredis pas, je le croyais moi aussi. Le
soir même tombait la dépêche d’une vilaine affaire politico-financière,
l’affaire Schuller-Maréchal, que tout le monde a oubliée depuis mais qui
lui fit beaucoup de mal, en mettant en cause la probité de son
gouvernement. De ce jour, son taux de popularité chuta jusqu’à ce que,
un mois plus tard, Chirac passe devant lui. Il demeurera comme un
moment dans la vie publique française, à l’image de ces hommes dont les
élites s’entichent tout à coup.

Juppé, c’est autre chose. Il a toujours eu une réputation de raideur,


malgré sa Tentation de Venise1 qui l’humanisa brièvement, avant que
l’effet ne soit gommé deux ans plus tard par son passage à Matignon et
les grandes grèves qui suivirent sa réforme des retraites. Il regagna en
capital sympathie, après son exil volontaire au Canada, et sa
condamnation dans l’affaire des HLM de Paris qui visait en fait Jacques
Chirac mais dont il prit la responsabilité avec panache. Le lointain intérêt
pour sa personne se transforma en attente de sa candidature à la
présidentielle de 2017. Ce retour de flamme le rendit plus souriant et gai
que d’habitude. Pendant deux ans, il fit la course en tête chez les
prétendants aux primaires de la droite en 2015-2016, devant Sarkozy
éliminé platement et Fillon dont on ne parlait pas encore et qui l’emporta
au finish avant d’être balayé dans la tourmente des soupçons d’emploi
fictif de sa femme Penelope. Il était d’ailleurs touchant de voir Alain
Juppé, sobre dans ses sentiments, avare dans leur expression, être ému
par l’espoir qu’il suscita alors, celui d’une droite centriste, apaisée et
sage.
J’ai toujours eu de l’affection pour lui. J’aime en effet ces hommes de
rigueur et de morale. Rares dans la classe politique. Certes, il ne décoiffe
pas par son audace, mais sa constance et son sérieux, auxquels, au fil des
années, est venue s’ajouter une conscience accrue de l’urgence sociale,
ont adouci son image et en firent l’un des rares hommes politiques à
s’être amendés avec les années.
J’ai invité maintes fois Juppé à « 7 sur 7 ». Il venait souvent le
dimanche soir avec une inusable veste en tweed bleu dont il m’avoua
que, s’il la gardait pour cette occasion, c’est qu’elle lui avait porté chance
la première fois qu’il avait été invité sur le plateau. Car cet homme,
apparemment sûr de lui, est un timide pétri de trac. Lors de la dernière
campagne présidentielle, j’ai assisté à l’un de ses meetings à Paris au
Palais des Sports, car je voulais voir comment l’homme qui avait été
désigné par Chirac comme « le meilleur d’entre nous », celui qui avait
mis la France dans la rue en 1995, se débrouillait face à la ferveur d’une
foule qui l’avait choisi pour champion.
Il ne fut pas très bon et aurait sans doute paru plus à l’aise dans un
amphi d’université que dans une salle de meeting où l’on crie, frappe des
mains et des pieds, où l’on adule l’orateur et où l’on siffle l’adversaire.
Au moment où il expliquait un point complexe de son programme, les
militants qui avaient envie de vivre intensément cet instant de
communion se mirent à applaudir frénétiquement pour se donner de
l’ardeur, en scandant Ju-ppé, Ju-ppé, sans grand rapport avec ce qu’il
expliquait. C’est alors qu’à la surprise de tous, là où de Gaulle aurait levé
les bras, Mitterrand gonflé la voix et Sarkozy bombé le torse, Juppé,
légèrement agacé, leur fit signe de se taire pour attendre la fin de la
démonstration. La fièvre retomba. L’enthousiasme était douché. C’est dit,
il ne serait jamais un tribun qui soulève les foules…

Contrairement à ce que pensent mes détracteurs de droite, les figures


marquantes de la gauche furent moins nombreuses à être invitées.
L’extrême gauche était à l’époque marginale. J’ai convié peu de
représentants du Parti communiste. Robert Hue était un interlocuteur
délicieux et tolérant. Henri Krasucki, successeur de Georges Séguy,
ancêtre de Philippe Martinez à la tête de la CGT, était un être plein de
finesse qui me laisse un souvenir attachant pour avoir joliment parlé de
son amour de la musique, de Mozart à Jean Ferrat et Jacques Higelin.
Georges Marchais ne fut pas surprenant. Venu à « 7 sur 7 », en 1992,
alors que le PC n’était plus que l’ombre de lui-même, il n’avait pas su
faire preuve de la moindre autocritique alors que je l’interrogeais sur la
façon dont Gorbatchev avait su faire la sienne. J’eus seulement droit à la
langue de bois post-stalinienne qui perdit ce parti : « Nous avons analysé
les causes externes et internes de la baisse d’influence de notre parti,
nous avons critiqué la vie démocratique au sein du parti et les choses ont
changé. » On ne peut pas faire plus inaudible.

Parmi les politiques de gauche, les représentants du Parti socialiste ont


été mes hôtes les plus fréquents. À l’époque, être « de gauche » signifiait
le plus souvent appartenir à un PS ultra-dominant. Laurent Fabius et
Martine Aubry vinrent régulièrement. En dehors de Mitterrand et Delors
dont j’ai déjà parlé, je veux évoquer ici Lionel Jospin, François Hollande
et Michel Rocard.
Lionel Jospin, je l’ai connu comme les autres, à l’occasion de mes
émissions télévisées, de nombreux « 7 sur 7 », et deux « Questions à
domicile », l’une à Toulouse dans sa circonscription en 1984, l’autre dans
l’appartement exigu qu’il occupait avec sa première femme, Élisabeth,
rue Servandoni, près du jardin du Luxembourg. De cette émission, me
revient la chaleur éprouvante qu’il faisait sous les projecteurs du petit
appartement, alors que nous évoquions le scandale du Rainbow Warrior2.
À l’époque, je me sentais plus proche de Laurent Fabius, qui était un
ami de mes années Sciences Po. Il me semblait plus moderne que Jospin,
lui-même apparemment plus rigide et relevant davantage de ce qu’on a
appelé la « première gauche ».
Je changeai d’avis quand je le connus mieux. Il était un proche de
Dominique Strauss-Kahn et fut même son témoin à notre mariage. Il
venait d’épouser Sylviane Agacinski, et cela nous rapprocha. Nous avons
souvent dîné tous les quatre et j’appris à apprécier son humour, assez
britannique. Bien que sa façon obstinée de ne jamais lâcher la discussion
soit très typique de sa façon de raisonner, il m’a touchée et attendrie
plusieurs fois.
Je me souviens d’un soir où, battu aux élections, sans plus aucune
affectation, pas même au Quai d’Orsay qui était son attache d’origine, il
était chez nous, déprimé et affalé sur un canapé. Pour lui changer les
idées, je lui prêtai 24 heures, la série qui nous initia… aux séries. C’était
une des premières à captiver les foules, après les années Dallas ou
Urgences. Je lui en donnai les premiers épisodes en DVD et fis avec lui
le pari qu’il ne pourrait pas la lâcher tant elle était addictive. Il la prit
avec réticence et un léger sourire condescendant pour cette fille qui
regardait des « feuilletons » à la télé – c’est ainsi qu’on appelait les séries
dans ma et sa jeunesse. Le lendemain matin, il me téléphona, furieux
contre lui-même de s’être couché à 4 heures du matin pour finir les
épisodes, et jura qu’on ne l’y reprendrait plus ! Surtout ne pas donner
prise, ne pas être sous l’influence de quoi que ce soit qui pourrait le
détourner du sérieux de son travail. Je ne lui ai pas demandé depuis s’il
avait regardé Le Bureau des Légendes, Fauda, Succession ou Baron
noir !

J’ai aussi le souvenir de ce soir de juin 1997 où je lui avais proposé de


venir dans mon émission alors que bruissaient des rumeurs d’élections.
De fait, le lendemain matin, Chirac dissolvait l’Assemblée nationale.
Jospin avait pris une longueur d’avance en appelant, la veille au soir, à un
choix de civilisation. Deux mois plus tard, après une campagne
victorieuse, il devenait le Premier ministre de gauche de Jacques Chirac
jusqu’à la présidentielle, cinq ans plus tard. Ce fut une soirée de fête, tant
le souvenir de la débâcle de 1993, à la fin de l’ère Mitterrand, était
encore proche, quelques semaines avant le suicide de Pierre Bérégovoy
qui avait pris cet échec pour le sien.
Je me rappelle la joie des militants de gauche qui n’en revenaient pas
que Chirac, par la dissolution, leur ait donné la victoire. Je me rappelle
celle de Lionel Jospin, revenu d’entre les morts politiques de 1993. Je me
rappelle les jours qui suivirent, la nomination d’un gouvernement pluriel
composé de ministres emblématiques. Mon mari en faisait partie, nommé
à l’Économie et aux Finances, à la tête du paquebot de Bercy, entraînant
ma décision brutale de mettre un terme à « 7 sur 7 », pour des raisons sur
lesquelles je reviendrai plus tard.
Je me rappelle enfin ces cinq années de gouvernement de la gauche,
sans accroc majeur, une réussite qui nous rendait confiants sur l’issue de
la bataille de 2002, où Jospin affronta Chirac pour la deuxième fois. Mais
un déraillement imprévu nommé Jean-Marie Le Pen transforma le
premier tour en apocalypse d’abord, puis en triomphe pour Jacques
Chirac, ensuite.
Que se serait-il passé si Jospin avait été au deuxième tour en 2002, ce
qui semblait écrit, avec de sérieuses chances de gagner la présidentielle ?
On peut jouer longtemps à ce petit jeu. Il reste, toutefois, comme Alain
Juppé, une des grandes figures de son camp auxquelles les Français
doivent beaucoup.

François Hollande, ou l’histoire d’un grand malentendu avec son pays.


Cet homme, doué, talentueux, qui a su, dans les moments difficiles,
atteindre à la grandeur, aura déçu dans son quotidien de président. Je ne
l’ai interviewé qu’une fois alors qu’il était premier secrétaire du PS, et
n’en ai pas gardé de grand souvenir. Ils ne s’aimaient guère, DSK et lui,
concurrents en 2010-2011, et sans doute pour cela, à l’époque, j’ai
longtemps eu une image un peu déformée de sa personnalité.
En campagne je l’ai trouvé très bon, et j’étais ravie de le voir
déboulonner Sarkozy. Sur sa présidence, j’ai, comme beaucoup de gens
de gauche, été critique, car à vouloir trop se distinguer de son
prédécesseur, il s’est banalisé et rendu « gris » à l’excès. Pourtant, le
mariage pour tous, sa gestion des attentats, l’intervention au Mali ont été
des actes forts qui auraient mérité plus de reconnaissance de la part de ses
concitoyens.
J’ai été sévère avec lui dans un précédent livre3 – notamment pour ses
confessions aux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice
Lhomme4 – mais je m’en suis voulu d’avoir donné l’impression de hurler
avec les loups. On lui rendra justice plus tard. D’autant qu’on redécouvre
des vertus à la gauche keynésienne alors que la Covid a bouleversé la
France, et que Macron, qui devait symboliser le renouveau, prolonge en
fait les vertus et travers de l’ancien monde qu’il a tant méprisé.
Alors, Macron, évoquons-le quelques instants, puisque nous y
sommes. Je l’ai fait dans ma Chronique d’une France blessée. Je ne l’ai
pas revu depuis. Je sais qu’il n’a pas aimé ce livre, qu’il est rancunier, et
considère que je représente une vieille gauche dépassée. Il a fort mal pris
– et je le comprends – des propos ironiques que j’avais tenus sur les
stilettos de sa femme. Je les regrette, ils étaient faciles et de mauvais
goût, et pour avoir moi-même subi beaucoup de remarques blessantes,
j’aurais pu épargner celles-là à cette femme courageuse.
Il reste que ce président, s’il a eu mes suffrages, n’a pas conservé mon
soutien. Comparé aux « illibéraux » qui font florès dans le monde depuis
quelques années, on peut bien sûr se féliciter de l’avoir aux commandes,
et s’il se trouve de nouveau opposé à Marine Le Pen, je voterai encore
pour lui. Mais sa façon politicienne de troquer l’électorat de gauche qui
l’a élu contre celui de la droite qu’il veut recueillir en 2022, est une
tromperie.
Il tente dans ses entretiens de prendre la hauteur de vue que les
tourmentes successives qui se sont abattues sur lui (gilets jaunes ou
Covid) ne lui ont pas permis. Mais il s’abîme souvent dans des
généralités intellectuelles contradictoires où il commente la société plus
qu’il n’en donne de vision. J’ai fait, comme d’autres, l’expérience de
tête-à-tête avec lui, où, smartphone retourné sur la table, ses yeux rivés
dans les vôtres, il donne l’impression qu’il n’écoute que vous. Séduire
coûte que coûte, mais, de fait, assez imperméable à ce que pensent les
autres.

Dans cette galerie de portraits des hommes de gauche (ou qui en sont
issus) l’une des plus belles figures de la vie publique de ces années est
Michel Rocard. Il a beaucoup compté pour moi et pour ma génération. Le
jour de sa mort, beaucoup de gens, bien au-delà du cercle intime, se sont
trouvés orphelins. Ce fut mon cas, je l’aimais et l’admirais.
Il a passé sa vie à lutter pour le bien commun, sans vanité, sans orgueil
déplacé, toujours prêt à servir, comme son cher Pierre Mendès France. Il
a donné de la noblesse à la politique, plein d’enthousiasme à faire plutôt
qu’à dire, quand tant de ses congénères l’ont dégradée et rabaissée. Que
ce soit pour la négociation collective, pour l’agriculture, pour la
Nouvelle-Calédonie, pour l’Afrique, pour l’Arctique.
À l’hiver de sa vie, maigre mais infiniment présent, il racontait avec
vigueur et sans un regret, comment la politique devint une vocation,
après avoir aidé au retour des déportés au Lutetia, à l’âge de quinze ans,
détaché comme éclaireur protestant. Il fallait les porter, les soigner, les
laver, et le jeune Rocard s’est alors demandé, comme tant d’autres qui en
ont été témoins, comment des hommes avaient pu ainsi martyriser et
massacrer, à l’échelle industrielle, leurs semblables. La réponse – si
jamais il y en a une – est passée pour lui par l’engagement qui fut le sens
de son existence.
Le « rocardisme », la « deuxième gauche », quelle que soit la façon
dont on nomme ce courant de pensée qu’il représente, restera comme une
combinaison de foi, de contrat, et de sens du collectif. Après Pierre
Mendès France, avec lui, comme lui, il incarne le respect de la chose
publique et de la parole donnée. Et c’est ce que je respecte le plus.
Pour l’avoir si souvent interviewé, pour l’avoir côtoyé en privé comme
en public, j’ai encore dans l’oreille sa façon si particulière de parler. Un
débit rapide et saccadé, avec des inflexions tonitruantes et des points de
suspension quand arrivaient les sujets difficiles. Son vocabulaire n’était
pas simple et sa syntaxe totalement incompréhensible, surtout quand les
incises se bousculaient. Mais on le respectait. Parce qu’il était un homme
politique créatif (un oxymore), parce qu’il faisait appel au meilleur de
nous-mêmes, parce qu’il était totalement engagé dans sa sincérité,
toujours en avance d’une idée et d’une solution. Il chérissait la vérité,
même si elle était à contre-courant, il vénérait la franchise, même quand
elle coûtait cher, il pensait que les temps difficiles s’affrontent en face,
sans biaiser, et il a eu souvent raison. Il fut peut-être le dernier de cette
lignée.
Différent de tous ses congénères, il n’avait pas une once de vanité
personnelle, il avait le sens du travail collectif, et avait pour seule
ambition de servir l’État.
Cet homme mettait autant d’ardeur, après avoir quitté le pouvoir, à
vous entretenir de la problématique du développement du Togo, que de
l’avenir de l’Arctique et de l’Antarctique. Je me rappelle, alors qu’il était
fraîchement nommé ambassadeur de France chargé des pôles, l’avoir
croisé dans un avion. Il me retint par la manche pour me dire, les yeux
brillants : « Tu te rends compte, je suis ambassadeur de France ! », lui qui
aurait pu être président de la République, qui fut Premier ministre,
respecté par toute la social-démocratie européenne. Il ne cessa jamais,
jusqu’à la fin, de parler avec passion de la beauté des icebergs, et du
drame des ours blancs victimes eux aussi des glaces qui fondent. Tous
n’ont pas eu la même grandeur.

J’ai eu la triste joie de déjeuner à ses côtés quelques semaines avant sa


mort. L’entretien, comme toujours avec lui, était tendre, affectueux,
amical. Privilégiant l’horizon intelligent sur la basse cuisine, il se
demandait avec curiosité quelle trace l’effervescence intellectuelle de sa
génération laisserait dans l’histoire. Ce jour-là, il nous régala de ses
souvenirs. L’Algérie, le PSU, Charléty, les grandes et petites heures de la
Ve République et des combats qu’il avait menés, défilaient en rang serré.
Mitterrand surgit bien sûr dans son récit. Il restait sévère sur ce qu’on a
appelé la « parenthèse » de 1983, faute pour le pouvoir socialiste d’avoir
su nommer le tournant vers la social-démocratie. Plus qu’un épisode, il
s’agissait pour lui de ce qu’il appelait « le grand mensonge » des
septennats Mitterrand. Il regrettait que le PS soit resté englué dans
l’éternel complexe d’une gauche qui n’osait pas rompre avec une
radicalité empreinte de substrat marxiste. Une gauche qui, depuis Jaurès,
restait inhibée par le Parti communiste et la radicalité.
Tandis qu’il parlait, je repensais à son livre où il racontait naïvement la
façon dont François Mitterrand l’avait traité et surtout humilié jusqu’à le
congédier comme on le faisait autrefois d’un domestique. Mitterrand, son
opposé : un stratège, sans scrupules quand il s’agissait de politique, mais
un homme taillé pour le pouvoir et son exercice, alors que Rocard,
comme Mendès, ne l’était sans doute pas.
On avait ri aussi ce jour-là, à l’évocation de ces années où il faisait du
planeur et où j’étais de ceux qui lui disaient que c’était folie : il tenait à
redire que c’était le lieu où il put atteindre une vraie jouissance, du ciel,
du silence, de l’ivresse de conduire dans l’éther. Un sport de liberté,
disait-il, et en tout cas, un de ses plus grands moments de bonheur.
Il faisait partie de ces optimistes impénitents et de ces pessimistes
toujours actifs, qui pensent que le pire n’est pas forcément sûr, et que
l’avenir dépend des hommes qui le font. Il a incarné l’espoir en un
monde fraternel, collectif, autonome, soucieux du bien commun. Avec lui
s’en est allée une part de nous-mêmes.
Ce dernier jour où je l’ai vu, c’est sur une note nostalgique qu’il était
reparti avec Sylvie, sa femme. J’ai encore dans l’oreille cette phrase,
faussement désinvolte et vraiment émue, qui dit bien l’amour qu’il lui
porta et les déceptions qu’elle lui causa : « Faut se la faire, la France5 ! »

Pour finir, un mea culpa. J’ai parlé de la rareté des journalistes femmes
à la télé, mais je dois avouer aussi le petit nombre d’invitées à « 7 sur 7 ».
Le monde a bien changé car non seulement l’on s’en offusquerait
aujourd’hui, mais en regardant dans le rétroviseur, je suis moi-même
choquée.
La plupart des femmes que j’ai conviées dans les années 80-90 étaient
comédiennes. Elles étaient belles mais sans forte implication dans les
événements du monde (Sophie Marceau), de grandes actrices un peu
réservées à l’antenne (Isabelle Huppert), quelques monstres sacrés
(Simone Signoret), ou des intellectuelles comme Élisabeth Badinter
devenue, au fil de ses livres, un repère dans la société française. On dira
que j’étais peu féministe, car leur nombre fut très inférieur à celui de mes
invités masculins. J’étais surtout soumise à des impératifs de notoriété et
l’ère des femmes dans la vie publique n’était pas encore venue.
Elles étaient peu nombreuses, celles élues au Parlement ou exerçant
des responsabilités de premier plan. Souvenons-nous des quolibets qui
accueillirent Michel Rocard qui souhaitait des listes paritaires aux
élections, accusé de préparer des listes « Chabadabada », faites d’un
homme et une femme !
Naviguaient donc en politique quelques femmes-dragons, égéries de
l’ombre, comme Marie-France Garaud ; quelques femmes ministres
défricheuses dont on lima l’ambition, comme Michèle Barzach ; d’autres
de qualité aussi, mais encore trop nouvelles pour compter dans la galaxie,
comme Anne-Marie Idrac ; des femmes, virées avant même d’avoir
imprimé leur marque comme Françoise de Panafieu ; d’autres sans aucun
charisme et maniant la langue de bois, autant que les hommes, comme
Michèle Alliot-Marie ; des politiques intelligentes mais qui semblaient
fragiles, comme Élisabeth Guigou ; des vedettes comme Ségolène Royal,
dont la pertinence des analyses est souvent discutable ; ou enfin
quelques-unes, dont le parcours a ressemblé à un chemin de croix,
comme Georgina Dufoix, ou Édith Cresson, ayant toutes deux explosé en
vol. Restaient donc de rares championnes comme Florence Arthaud ; des
femmes qui avaient marqué leur temps par d’autres fonctions comme
Françoise Giroud ; des femmes de pouvoir qui n’ont jamais exercé de
rôle politique à proprement parler, comme Nicole Notat, ou celle qui fut
populaire avant d’être une icône, Simone Veil.

Je l’ai invitée très souvent en treize ans, comme ministre ou membre


de l’opposition. Simone Veil n’était pas une grande oratrice. En revanche,
elle imprimait sur l’écran sa beauté, son intensité et son aura morale : des
yeux qui lançaient des éclairs, des convictions affirmées, un sourire
légèrement ironique et doux que démentait une violence contenue.
J’ai beaucoup aimé Simone, qui fut pour moi une amie. Je l’ai connue
un week-end d’été en 1975 ou 1976, chez Marcel Bleustein-Blanchet, le
fondateur de Publicis. Simone et Antoine, un couple tendre et moqueur
l’un envers l’autre : Simone hochait la tête quand Antoine partait dans
ses envolées centristes. Antoine n’hésitait pas à refuser un chocolat à la
« patronne » trop gourmande. Privilège immense, j’ai vu Simone, son
chignon austère effondré sur les épaules, « en cheveux » comme on disait
autrefois des belles qui sortaient, au début du XXe siècle, la coiffure
dénouée.
Simone était ardente et capable de colères. On pouvait se disputer
fortement avec elle : je me rappelle de sérieuses algarades à propos du
Chagrin et la Pitié ou au sujet du procès de Maurice Papon, le préfet
collabo. Elle reprochait au premier de faire l’impasse sur les Français
résistants et au second de prendre le risque de banaliser le crime d’un
bureaucrate. J’étais d’un avis opposé, mais la querelle finissait par se
vider, soit qu’on batte en retraite parce qu’elle vous avait convaincue, soit
le plus souvent par lassitude. Car elle ne lâchait rien, Simone, ce qui fit sa
force dans les épreuves parmi les plus dures qu’ait vécues un être
humain.

Elle est devenue une icône et c’est un exploit, tant elle fut traînée dans
la boue, haïe, voire traitée de nazie, au moment de son combat pour
l’avortement. Elle en serait aujourd’hui elle-même surprise, se
retournerait sans doute pour savoir de qui l’on parle. Elle était simple,
sans façons, sans goûts de luxe, mère et grand-mère aimante, disponible,
normale. Elle se savait populaire, aimée, mais sa sanctification au
moment de sa mort et du transfert de ses cendres au Panthéon l’aurait
sidérée. Réussissant à réunir toute la France sur son nom, elle était de
droite, méfiante envers la gauche, n’aimant pas Mitterrand, mais capable
aussi de désapprouver publiquement son camp quand Sarkozy, par
exemple, décida d’instaurer un ministère de l’Identité nationale.
J’avais pour elle de la tendresse et tenais à son estime. Je me rappelle
être allée la voir pour lui faire confidence de mon intention de divorcer
d’avec Ivan en 1990. Elle l’aimait beaucoup et je voulais qu’elle sache
que malgré notre séparation, je gardais pour le père de mes enfants
attachement et admiration.
Une foultitude d’images me trottent dans la tête. Simone et ses fils
Jean et Pierre-François, mes amis ; Simone et ses petites-filles qui lui
ressemblent tant ; Simone qui riait, Simone qui jamais ne pleurait et qui
mit si longtemps à raconter sa vie.
1. La Tentation de Venise, Grasset, Paris, 1993.
2. Ce fut une des affaires du premier septennat de Mitterrand, le sabotage, en
juillet 1985, par les services secrets français du navire de Greenpeace. Cette action fit un
mort, et déclencha une bronca médiatique et politique impressionnante.
3. Chronique d’une France blessée, Grasset, Paris, 2017.
4. « Un président ne devrait pas dire ça… », Stock, Paris, 2016.
5. Ce passage est tiré d’un texte que j’ai écrit en 2018 pour un livre d’hommages, Michel
Rocard par…, Flammarion, Paris, 2018.
7.

Madonna, Belmondo, Signoret, Bedos


et les autres…

Le dispositif de sécurité était exceptionnel. Une foule nombreuse


l’attendait sur le trottoir, face aux bureaux de TF1 à Boulogne. On
craignait l’émeute en ce soir d’octobre 1992.
Madonna, dans une émission d’information en France, c’était un
événement. On ouvrit sur la rue les portes du studio afin que le chauffeur
puisse se faufiler jusqu’aux caméras. La voiture était immense, une
limousine interminable avec trois portes de chaque côté, une stretch-limo
comme disent les Américains, noire ou blanche selon l’ostentation des
propriétaires, avec télévision, bar, et secrétariat. Les gardes du corps qui
l’accompagnaient étaient impressionnants, eux aussi, venus spécialement
de Los Angeles, baraqués comme des vigiles, l’arme glissée dans la
ceinture.
Elle, en revanche, était toute menue, ou du moins me parut telle, à côté
des malabars qui l’accompagnaient. Pâle, déjà maquillée et vêtue d’un
étrange accoutrement : veste en tweed verdâtre portée sur un short
assorti, des sabots, un ruban en velours rouge autour du cou, des nattes à
la Heidi, la petite fille des Alpes suisses, héroïne des jeunes d’autrefois.
Elle s’était fait recouvrir une incisive d’une jaquette en or, « bijou de
bouche » comme elle l’appela. Bizarre, pas sexy pour un sou, à peine
provocante, elle dont la petite culotte jetée à ses fans avait fait le tour du
monde, symbole d’un érotisme débridé. C’était juste moche.
Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle venait faire dans ce programme.
Ses attachés de presse avaient dû lui souffler l’idée qu’à la télévision
française, un tel passage décalé susciterait de l’intérêt. De fait, elle
compta parmi les plus gros scores d’audience de cette émission (battue de
justesse par Jacques Delors). Hormis un commentaire surprenant sur
Gorbatchev, avouant qu’elle avait rêvé de lui, Madonna se révéla
insipide. J’étais ravie de la recevoir, amusée qu’elle soit sur le plateau de
« 7 sur 7 ». Je la savais intelligente et capable d’humour. Elle se montra
sans étoffe, maussade, rébarbative, peu intéressée par l’actualité. Un
ratage, en dépit de l’audience record.

Les chiffres ne disent qu’en partie la qualité d’une soirée à la


télévision. J’étais toujours très en colère quand, au lendemain d’une
mauvaise émission à fort taux d’écoute, les patrons de TF1 ne
manquaient pas de me féliciter. En colère aussi quand, à l’inverse, une
très belle heure passée avec quelqu’un qui avait obtenu un score
médiocre me valait une moue renfrognée de ces mêmes dirigeants…

Madonna illustre une autre catégorie de personnalités conviées à « 7


sur 7 » : après les gens de pouvoir, les saltimbanques, musiciens,
comédiens, chanteurs.
Pour les politiques, un passage dans mon émission valait bilan
d’activité. Ils n’avaient donc pas à être ménagés. Au contraire, j’ai
toujours salué le bon vouloir des artistes, personnalités souvent fragiles
que rien n’obligeait à répondre aux questions. Les comprendre, les
connaître comptait pour moi plus que leur avis sur tel ou tel événement.
Le ton était donc naturellement tout autre : je devais les interroger avec
chaleur, aménité, pour les aider à vaincre leur timidité, à prendre
des risques et s’exposer au jugement d’une partie de leur public.
Je ne vais pas, là encore, infliger au lecteur un catalogue exhaustif : il
y eut Sardou qui adorait jouer les réacs, Johnny qui aimait « acheter des
sauces au supermarché », ou Yehudi Menuhin musicien de génie. Il y eut
Kirk Douglas et sa fossette, spirituel et charmeur, Renaud, plus sauvage ;
la belle Claudia Schiffer, et Aznavour, l’Arménie en bandoulière. J’ai fait
venir les Rita Mitsouko normalement déjantés et Matoub Lounès, qui
avoua sa peur, quelques mois avant d’être assassiné en Algérie. Daniel
Barenboïm, un des musiciens vivants parmi les plus grands, injustement
écarté de la direction de l’Opéra par le despotique Pierre Bergé qui
refusait de partager son autorité ; Gérard Depardieu, qui ne braillait pas
encore à tout-va et parlait assez joliment du langage qui l’avait sauvé de
l’ignorance ; Mathieu Kassovitz, alors l’auteur de La Haine et pas encore
le « Malotru » du Bureau des Légendes ; Raymond Devos, l’ancêtre de
tous les humoristes. Il avait fait un vrai numéro de clown, s’était affublé
d’un gros nez rouge et m’avait invitée à faire de même avec celui qu’il
me tendait. Il avait pointé avec justesse que « l’ennemi du comique, c’est
l’orgueil », et, redevenant sérieux, il avait, comme beaucoup d’artistes,
évoqué le virus du sida, qui frappait encore au mitan des années 90, avec
ses mots de poète : « Le sida, c’est une tache énorme sur le lit du
verbe aimer »…
Tant d’autres encore, séduisants ou décevants. Je ne parlerai ici que de
quelques-uns, ceux qui m’ont prise à contre-pied, que j’ai découverts
différents de ce que je croyais, et deux ou trois que j’ai mieux connus.

Madonna ne fut pas la seule à se montrer sous un jour peu favorable.


Paul McCartney me déçut lui aussi. Paul McCartney ! Mon idole de
jeunesse…
Je suis partie pour Rotterdam où il donnait un concert début
octobre 1993. Nous nous sommes installés dans les combles, au-dessus
d’une sorte de Zénith où son spectacle devait commencer dès la fin de
l’émission. Nous avions le temps, mais son manager, qui, comme
Madonna, ignorait tout de l’exercice de « 7 sur 7 », donna des signes
d’impatience vers 19 h 30. À 19 h 45, un quart d’heure avant la fin, alors
que je peinais à arracher trois mots intéressants à l’ex-Beatle, l’homme
de presse de McCartney vint derrière le chanteur, face à moi, me faire un
signe de menace, l’ongle du pouce griffant la gorge, tel un comédien qui
joue un méchant mafieux prêt à trancher le cou de sa victime !
Déstabilisant, drôle a posteriori, mais très décevant sur la star, et son
entourage peu gracieux.

Heureusement, les mythes du cinéma allaient me laisser des souvenirs


autrement réjouissants.
Alain Delon était très nerveux, et refusa de s’asseoir jusqu’à la
dernière minute du générique, marchant de long en large pour tenter de
maîtriser son anxiété. Je n’ai jamais été une grande admiratrice ni de son
jeu (excepté dans Monsieur Klein, ou dans Le Guépard), ni même, je
l’avoue au grand dam de mes amies, de sa beauté ombrageuse. Non sans
lucidité, il avait reconnu qu’« il est plus facile d’avoir du génie quand on
a une sale tronche. D’ailleurs ne dit-on pas beau et con ? ». Ce jour-là, il
était plus juste, plus tourmenté, moins léger que dans les interviews qu’il
donne d’habitude. Il avait même adouci son discours réactionnaire et pris
quelque distance avec son « copain de vingt ans », Jean-Marie Le Pen.
Un bon Delon, pour rattraper le mauvais, qui souvent parle de lui à la
troisième personne.

Je trouvais Belmondo beaucoup plus gracieux. Exquis même, jovial,


heureux de vivre et de jouer la comédie, avouant avec bonhomie et
simplicité que le cinéma d’auteur l’avait toujours ignoré, si l’on excepte
À bout de souffle de Jean-Luc Godard. Appelé à commenter l’actualité de
décembre 1988, où une grève de la SNCF avait dominé la semaine, il
avait drôlement déclaré, se moquant lui-même de ses rôles téméraires de
cascadeur : « Oh, moi la dernière fois que j’ai pris le train, c’était sur le
toit ! » Cette phrase m’est revenue il y a quelque temps, alors que j’étais
assise juste derrière lui pour un hommage à la mémoire d’un ami
commun. Sa silhouette me serra le cœur. À chaque fois que l’assistance
se levait pour applaudir ou se recueillir, je le voyais, autrefois symbole
même d’entrain et de jeunesse, soulevé par deux personnes, peinant à se
tenir debout avec ses cannes anglaises…

Philippe Noiret avait sa belle gueule de père tranquille. Parmi tous ses
films, ceux de Bertrand Tavernier m’ont particulièrement marquée.
Notamment, son rôle dans La Vie et rien d’autre, un long-métrage moins
connu que d’autres sur la fin de la guerre de 14 où deux femmes
recherchent le même soldat disparu.
Il avait très justement abordé ses rapports avec les journalistes.
« Certains de vos confrères se prennent pour des vedettes, alors que les
vedettes, c’est nous ! » avait-il dit de ce ton d’ironie désabusée qui était
sa marque dans les interviews. Et alors que je lui demandais s’il ne
trouvait pas que la télévision était aussi un art, il me reprocha avec
gourmandise d’aller le chercher là où ça le démangeait d’intervenir :
« Ah, vous chatouillez l’éléphant… ! La télévision, c’est un moyen de
véhiculer mais elle n’a rien créé par elle-même à part un ou deux
feuilletons… Le cinéma est un art. Plus la télévision sera mauvaise,
mieux je me porterai. » Sa philippique était provocante, mais assez saine.
Et des hommes libres comme lui terriblement réjouissants.

Accueillir Jeanne Moreau sur mon plateau fut un privilège. Belle,


pétillante, forte personnalité. Je ne l’avais jamais interviewée, et c’était
un cadeau. Elle était auparavant venue me voir à mon bureau, et tandis
qu’elle me parlait de sa voix inimitable, je l’observais, fascinée, retirer
ses longs gants, avec la sensualité qui émanait de cette grande actrice.
C’est étrange, car j’ai le souvenir d’une dame d’âge respectable, pour
ne pas dire âgée. Je viens de vérifier, et j’en reste interloquée : c’était en
novembre 1988 et elle n’avait que soixante ans ! J’en avais vingt de
moins et j’étais incapable de me projeter à cet âge que j’ai aujourd’hui
largement dépassé. Elle respirait toujours la séduction. J’avais en face de
moi, vêtue d’un ensemble de daim bleu, doux à son teint, la Catherine de
Jules et Jim, l’interprète de l’inoubliable ritournelle du « Tourbillon de la
vie ». Elle avait confié qu’elle n’était pas militante, n’avait jamais signé
aucun appel sinon celui en faveur de l’avortement. Avec une humilité peu
fréquente chez ses homologues, Jeanne Moreau avait avoué qu’il y avait
bien des choses sur lesquelles elle n’avait pas d’avis et qu’elle avait donc
longuement hésité avant de me donner son accord.

Deux personnages hors du commun m’ont laissée croiser leur route


pendant quelques années : Yves Montand et Simone Signoret. Tout a été
dit et écrit sur eux, et personne n’attend mon témoignage pour les
connaître mieux. J’ai cependant envie de raconter quelques bonheurs que
je leur dois.
Je les ai rencontrés grâce à Ivan en 1975. Avec son habituel
enthousiasme, il était heureux de me faire approcher ceux qu’il admirait.
Il les connaissait depuis des années et les voyait assez souvent. Nous
sommes devenus très proches et j’aurais aimé que ma mauvaise mémoire
garde précieusement plus d’images qu’il ne m’en reste.
Montand avait un charme fou, un appétit de vivre d’une très forte
intensité. Il était drôle et généreux, il s’emportait facilement quand on
n’était pas de son avis. Au début, le couple Montand-Signoret m’a paru
étrange : un homme encore jeune, toujours séducteur, compagnon d’une
femme à la beauté éclatante et qui s’était laissé vieillir. Par orgueil ? Pour
punir l’homme qu’elle aimait et se flageller elle-même ? Et puis, je me
suis habituée à leur répartition des rôles.
Montand était l’instinct du couple et Simone, l’intellectuelle. Il
marchait à grandes enjambées, parlait fort, en bon Méditerranéen, avec
force moulinets des bras. Elle parlait plus bas, aimait rester attablée
pendant des heures, devant son verre de Fernet-Branca, pour se livrer au
pilpoul qu’elle pratiquait avec dextérité. Ils se complétaient parfaitement.
Quand il s’agissait de convoquer les souvenirs, chacun prenait le relais de
l’autre. Pour commenter les sujets du moment, Simone avait l’avantage.
Elle était plus nuancée, plus complexe. Mais la vie, le sourire, la force,
c’était lui.

Ils avaient un tout petit appartement place Dauphine, qu’ils appelaient


la Roulotte et où il y avait tellement de va-et-vient qu’on avait le
sentiment que tous habitaient là en même temps ! J’y ai croisé Michel
Foucault, avec lequel Simone était partie en expédition en Pologne, dès
les premiers temps de Solidarnosc ; Chris Marker, inclassable
personnage, écrivain, cinéaste, poète, documentariste hors pair, auteur de
films majeurs, soutien de la Nouvelle Vague ; Cornelius Castoriadis,
philosophe et psychanalyste marqué par son passage au PC ; Régis
Debray et Bernard Kouchner, familiers aussi de la Roulotte ou de la
maison d’Autheuil en Normandie.
Et bien sûr Costa-Gavras dit Costa, l’immense réalisateur de La guerre
est finie, L’Aveu ou Z ; et son double, le magnifique Jorge Semprún qui
fut un de mes amis chers. Non seulement le scénariste inoubliable de la
plupart des films de Costa, mais un grand écrivain qui a publié parmi les
plus beaux ouvrages en français sur la déportation (Le Grand Voyage,
Quel beau dimanche !, L’Écriture ou la vie). L’Académie française se
serait grandie à l’admettre dans ses rangs. Mais il était espagnol, et
surtout de gauche et ancien communiste : c’en était trop pour cette
confrérie à cette époque-là.
Venu à « 7 sur 7 », alors que la démocratie avait été rétablie en
Espagne après la mort de Franco et qu’il y était devenu – revanche sur le
destin – ministre de la Culture de Felipe Gonzáles, il m’avait décrit son
nouveau bureau. De sa fenêtre, il voyait l’ancien appartement qu’il avait
dû quitter un jour de 1936, alors qu’il avait une quinzaine d’années, avec
ses parents qui étaient recherchés par les phalanges fascistes espagnoles.
Ironie de l’histoire, clin d’œil passé-présent que les Montand-Signoret
affectionnaient.

Montand, donc. Avec Ivan, nous avons eu le privilège d’assister à son


spectacle à l’Olympia en 1981. Son grand retour sur scène, à tout juste
soixante ans. Vêtu sobrement de marron, avec pour seuls accessoires une
canne et un chapeau, il chantait, avec économie, modestie et élégance ses
succès d’hier signés Francis Lemarque ou Jacques Prévert ainsi que de
nouvelles chansons écrites récemment pour lui par David McNeil. Une
de ces soirées magiques qui laissent un souvenir indélébile de douceur,
de communion et de joie.
J’ai fait de nombreuses émissions avec lui. Entre 1978 et 1981, j’étais
en charge sur Antenne 2 d’une émission d’après-midi que j’assurais en
alternance tous les deux jeudis. Elle me permit de roder un apprentissage
de l’écran, de ses plaisirs et de ses pièges. Elle s’appelait, d’une façon
très originale, « L’invité du jeudi ». Jean Lanzi, futur compagnon
d’aventures télévisuelles, en était le producteur et aussi l’un des
présentateurs. Pour la première de cette série, j’avais proposé à Yves
Montand de venir m’aider à lancer cette émission. Un luxe fou pour ce
programme en direct, au creux des après-midi. Catherine Clément, Jean
Lacouture, Hélène Carrère d’Encausse, ou Ruggero Raimondi furent
assez amicaux pour venir s’asseoir à mes côtés sur le canapé beige clair
de l’émission. Montand fut donc le premier.
Si j’en dis un mot à ce stade, c’est pour évoquer mon ami Jean Cabut
dont le dessin, qu’il avait fait à cette occasion, est toujours accroché dans
mon bureau. À ses débuts, je connaissais peu Cabu (il supprima tôt le t de
son patronyme) mais lui trouvais une folle virtuosité dans Hara-Kiri ou
Charlie Hebdo. À la télévision, il avait fait ses armes dans une émission
pour enfants qui s’appelait « Récréa 2 ». Je lui avais proposé de venir
croquer en direct mes invités sérieux, politiques parfois, de son crayon
rapide et corrosif. Jean-Luc Léridon, mon réalisateur, pointait sa caméra
au-dessus de l’épaule de Cabu à l’œuvre, qui, en dessin, commentait
l’entretien qui se tenait quelques mètres plus loin. Ce qu’il continua de
faire ensuite, avec son talent ébouriffant, chez Michel Polac dans « Droit
de réponse ».
Je connaissais son impérieux besoin de liberté, corollaire de sa
personnalité, et lui avais promis que je n’interviendrais jamais dans ses
choix. Je me suis mêlée une seule fois de ses caricatures, à l’occasion de
la venue du général Bigeard. Je savais que Cabu détestait
cordialement tout ce qu’il représentait, parce que Bigeard était non
seulement un militaire, mais il avait été accusé de tortures durant la
guerre d’Algérie. Il était donc, pour Cabu, un double objet d’aversion. Je
lui ai juste demandé de ne pas faire fuir mon invité dès les premières
minutes de l’émission, ce que Cabu accepta fort sportivement avant
même de consentir à un court échange avec le général !
Cabu était à la fois l’un des dessinateurs les plus doués que j’ai croisés,
un observateur très fin de la société française, mais également un être
délicieux d’une immense gentillesse. Le massacre de Charlie m’a
tétanisée comme tout le monde, mais m’a percé aussi le cœur de chagrin.
Revenons à Montand et au dessin qu’en fit Cabu qui me le dédicaça
« en souvenir de [son] premier trac télé ». On y voit Yves Montand, l’air
paternel, machiste et goguenard, donner un bonbon à la petite fille
désignée par les initiales AS qui le regarde avec de grands yeux
admiratifs : « Vous savez que le cerveau féminin pèse beaucoup moins
lourd que le cerveau masculin ? » murmure le personnage. J’écris ces
lignes en regardant ce grand dessin au feutre accroché au mur de mon
bureau et je pleure ces deux amis.

Deux autres passages télévisés avec Montand m’ont laissé des


souvenirs forts. L’un, qui fut un moment exquis ; l’autre, plus périlleux.
Après la mort de Simone, Yves Montand était, quoi qu’il en dît, seul et
malheureux. Il voulait, disait-il (il avait sans doute emprunté la formule à
Castoriadis ou Semprún) « profaner le malheur », et avait proposé à TF1
une émission où il évoquerait des souvenirs et chanterait a cappella ou
accompagné au piano par le fidèle Bob Castella. Je n’ai jamais revu le
programme, mais il m’en reste de délicates images. J’avais même dansé
avec lui dans son salon de la Roulotte, et arpenté le Pont-Neuf une nuit à
côté de la star. II était sanglé dans son trench beige de flic ou de voyou du
cinéma d’Alain Corneau, ou de Jean-Pierre Melville. J’avais alors eu
l’enivrante impression de tourner quelques minutes dans un film avec
Montand !

L’autre production est un souvenir plus douloureux, qui allait nous


brouiller quelque temps. C’était une époque, en 1988, où l’on avançait
des noms de vedettes qui pourraient être candidates à l’élection
présidentielle. Après Coluche, et longtemps avant que Volodymyr
Zelensky ne devienne président de l’Ukraine en 2019, Yves Montand
s’était pris au jeu et caressait cette idée sans y croire, tout en y croyant.
« Montand à domicile » eut lieu dans la propriété d’Autheuil, une
émission spéciale, où Yves Montand évoquerait ses idées pour la France
de demain. Le programme ne fut pas des meilleurs, et c’est de notre
faute, à Jean-Marie Colombani et moi qui avions voulu surprendre le
public (et courir après l’audience ?) en proposant ce pari à Yves
Montand. Mauvaise idée. Sachant qu’il ferait un très bon score un samedi
soir sur une chaîne commerciale, Montand s’était mis en tête de réclamer
un cachet à TF1. Il m’en avait parlé, mais par lâcheté et volonté de ne pas
m’en mêler, j’avais répondu que ce n’était pas de ma compétence et lui
avais conseillé de s’arranger seul avec la chaîne sans m’en parler. Ce
n’était pas l’usage mais Montand trouvait cohérent que TF1 lui retourne
une partie des recettes qu’ils tireraient de la publicité ce soir-là. Il
demanda à la chaîne la modique somme de 800 000 francs, un peu plus
de 100 000 euros. Je n’avais pas connaissance de l’ampleur de la
rémunération et j’avais même oublié l’affaire, quand elle fut publiée
quelques semaines plus tard dans Le Canard enchaîné. Le scandale
secoua le chanteur et choqua ses admirateurs. Je m’en suis voulu car
j’aurais dû lui recommander de ne rien réclamer, d’autant qu’il venait à la
télévision pour dire aux Français les efforts qu’il leur faudrait concéder
demain. Mais j’ai laissé faire. Il m’en garda une petite rancune, comme si
je l’avais piégé dans une aventure compromettante.
Les choses s’apaisèrent au fil des semaines – on ne restait jamais fâché
longtemps avec Yves Montand si l’on s’expliquait avec sincérité – mais
je suis demeurée pour lui, je le sais, associée à ce souvenir désagréable.
Catherine Allégret, qui n’a pas la finesse de sa mère, m’a tenue
responsable de ce petit fiasco au point de m’empêcher de venir saluer
Montand sur son lit de mort trois ans plus tard. Et Carole, la mère de son
fils Valentin, dont je n’étais pas très proche, me tourna le dos, elle aussi.
Ce fut un chagrin de ne pas être admise auprès d’un homme qui m’avait
été si familier.

Quant à Simone Signoret, je l’ai aimée, admirée, et je crois qu’elle


avait pour moi de l’amitié et de l’affection. Je ne l’ai finalement côtoyée
que dix années, puisqu’elle est morte en 1985, d’un cancer contre lequel
elle s’est battue avec courage, comme tout ce qu’elle faisait. Je me suis
attachée à la femme, à sa voix, à son charisme, à son autorité, et à sa
culture, qu’elle avait grande, plus proche d’une intellectuelle qu’elle
n’était pas, que de la grande comédienne qu’elle était !
Je l’ai, elle aussi, interviewée plusieurs fois, dont un « 7 sur 7 » en
1985, l’année même de sa mort. Nous avions bien sûr parlé pour la nième
fois de son fascinant livre de souvenirs autobiographiques La nostalgie
n’est plus ce qu’elle était, titre dont elle avait fait une locution familière.
Mais, ce jour-là, en février 1985, elle tenait à faire la promotion de la
« petite main jaune » comme elle disait, de SOS Racisme, siglée
« Touche pas à mon pote ».
Ce que Simone m’a appris, c’est précisément cela : mettre à profit sa
popularité pour défendre ceux qui méritent de l’être, les hommes ou les
causes. Et ne surtout pas gâcher un passage dans les médias pour sa seule
satisfaction narcissique. Elle le fit des dizaines de fois, qu’il s’agisse des
refuzniks d’URSS, des causes sociales en France, ou des Argentins sous
la botte des généraux. Elle est allée pendant des mois manifester chaque
jeudi devant l’ambassade parisienne quand les « Folles de mai »
tournaient en rond sur la Plaza de Mayo à Buenos Aires pour réclamer
des nouvelles des disparus, ou les corps de leurs enfants torturés par le
général Videla et ses hommes. C’est d’ailleurs en souvenir de Simone
que j’ai voulu visiter l’École de la marine, où la junte torturait. Je me
rappelle cet endroit, devenu lieu de mémoire en Argentine, dans lequel,
en plein milieu de la capitale, à l’image des camps dissimulés en plein
cœur de la Pologne ou de l’Allemagne nazie, l’on martyrisait et exécutait
des milliers d’opposants.

Elle se saisissait toujours d’un passage à « Apostrophes » ou à « 7 sur


7 » pour évoquer le sort des plus malheureux. Sa générosité lui fit
défendre des causes plus qu’ambiguës (comme celle de Pierre Goldman),
mais la plupart du temps, ses interventions faisaient mouche et alertaient
jusqu’aux pouvoirs publics. Au point que souvent le dimanche, elle
m’appelait quelques heures avant l’antenne pour me recommander de ne
pas oublier d’interroger l’homme politique convié ce soir-là sur tel ou tel
problème douloureux. Et de retour chez moi je retrouvais souvent sur
mon répondeur un commentaire, « Dites donc, votre copain socialiste là,
pas très brillant, hein, sur le sujet », laissé de sa voix rauque de fumeuse,
gouailleuse, aux tonalités faubouriennes volontairement accentuées !
J’essaie, très modestement, de rester fidèle à ses enseignements quand je
vais sur un plateau, afin que, comme elle disait, l’exercice ne soit pas
gratuit, et ne se contente pas d’être une sorte de « service après-vente »
promotionnel.
Elle était sans complaisance, sinon sans tendresse, pour ses amis de
gauche. Et elle avait toujours voulu, avec orgueil, se tenir éloignée de
tout pouvoir, acceptant que celui-ci vienne l’applaudir (sur un plateau de
tournage ou dans une salle de théâtre), mais refusant de se compromettre
en allant courtiser les dirigeants en place. L’expérience douloureuse des
compagnons de route du Parti communiste était passée par là.

Elle laissait rarement éclater son agacement envers son mari qu’elle
aimait toujours passionnément, mais dont elle jugeait sévèrement les
fréquentations politiques hasardeuses ou féminines. J’ai ainsi le souvenir
d’un coup de fil plein d’amertume qu’elle me passa, vers la fin de sa vie,
un matin qu’elle avait lu les propos de Montand dans l’organe
infréquentable pour elle qu’était Le Figaro Magazine. Avec les années,
l’amante était devenue la mère, n’ignorait rien des escapades de son mari,
et critiquait ses dérapages politiques dans une presse qu’elle réprouvait.
La dernière fois que nous sommes allés, Ivan et moi, la voir à
Autheuil, quelques jours avant sa mort, elle était alitée, son
amaigrissement ayant fait disparaître les poches gonflées sous ses yeux.
Ils ne voyaient plus guère, mais étaient redevenus magnifiques et clairs ;
plus rien ne mangeait leur éclat, sinon la maladie qui empirait. C’était
quelques années après que j’avais perdu mon père et j’étais revenue très
affectée de cette dernière rencontre, où j’avais reconnu la mort en train de
s’approcher.

Bien sûr, il y eut d’autres beaux dimanches soir. Sur cinq cents
émissions, un tiers à peu près furent consacrées à des artistes
emblématiques.
Deux étrangers et deux Français me tiennent à cœur, suffisamment
pour que j’y revienne.
Sharon Stone est une femme somptueuse. Pour la première fois,
Jérôme Revon, mon réalisateur, décida de faire entrer l’invitée à l’image,
autrement dit, la filmer alors qu’elle venait s’asseoir en face de moi. Son
allure était celle d’une panthère, souple et élégante. Elle avait une longue
jupe couleur or et un col roulé noir sans manches qui mettait en valeur
son port de tête et ses épaules. Et elle avançait doucement, comme ces
danseurs russes qui semblent glisser sur le sol, leurs pas abrités par leurs
longues tuniques, sans qu’on puisse déceler le moindre frémissement.
Belle, sensuelle, tout le monde le sait. Intelligente, presque tous le
savent. Je peux aussi témoigner qu’elle est extrêmement gracieuse, si
sûre d’elle qu’elle peut s’intéresser aux autres, ce qui est toujours
gratifiant. Enfin, nuançons : son attention était sûrement exagérée et sans
grande curiosité. L’actrice montrait simplement de la chaleur, comme le
font les Américains, mais qu’il ne faut pas prendre pour une
manifestation amicale. « Vous avez des enfants, et combien ? » me
demanda-t-elle pendant la pause publicitaire. « Oh ! how nice », lâcha-t-
elle à ma réponse. Ce n’était ni nice ni pas nice, mais ce bavardage
frivole, largement pratiqué aux États-Unis, rend les échanges plus fluides.
Et de fait, vingt ans plus tard, le souvenir que je garde est charmant.

Woody Allen est à cet égard, comme à tant d’autres, plus européen
qu’américain. Il ne feint pas la curiosité.
Je m’étais rendue à New York en 1992, au moment de la sortie en
France d’un de ses films. L’enregistrement avait lieu dans une suite
d’hôtel, un jour d’hiver pluvieux. Je l’ai vu arriver, ruisselant, son
chapeau de pluie roulé en boule dans la poche de sa parka, la tête dans les
épaules, me regardant à peine, l’air profondément déprimé. Il avait le
teint pâle, la peau des mains presque translucide, comme un vieux juif
ayant passé sa vie à étudier, sans voir le soleil, à l’ombre de sa yeshiva.
On l’aurait cru tout droit sorti de l’écran, comme dans son film La Rose
pourpre du Caire, tant j’avais le sentiment d’avoir devant moi le Woody
Allen qu’on connaît par cœur.
Contrairement à ce que j’avais imaginé, la vie du monde le laissait
froid, en tout cas les sujets politiques sur lesquels il n’avait pas grand-
chose à dire. J’ai revu l’émission dernièrement, et une chose m’a frappée.
Une de mes questions portait sur un sujet qui, en 1995, ne faisait pas
polémique, les rapports entre hommes et femmes. Il n’y avait encore ni
révélations ni controverses sur sa vie privée. À l’époque, aux États-Unis,
en avance sur l’Europe, le politiquement correct commençait à s’imposer.
Et nous nous moquions volontiers des réserves que faisaient les
Américains sur la galanterie so french des hommes, fût-elle appuyée. On
riait des professeurs laissant les portes de leur bureau ouvertes pour éviter
le soupçon de harcèlement de jeunes étudiantes. Bref, l’Amérique nous
paraissait puritaine, hypocrite. Et loin de nous.
Je me suis revue l’interroger sur la « possibilité dans ce pays, de faire
encore la cour à une femme sans être accusé de machisme ». Question
incongrue aujourd’hui, à l’heure de #MeToo, tant la mise au jour des
comportements inappropriés et violents des hommes influents envers les
femmes a bousculé profondément les jugements souvent sommaires que
nous avions alors. Sans verser dans un maccarthysme dénonciateur, il est
vrai que nos points de vue ont beaucoup évolué en vingt ou trente ans. Si
bien que ma question d’alors paraît d’un autre âge avec, en contrepoint,
le changement profond de la société, tout comme le mien, sur ces sujets.

J’ai enfin envie de citer ici deux artistes français, Patrick Bruel et Guy
Bedos. D’abord parce qu’ils sont presque les seuls – avec Pierre Arditi et
Daniel Barenboïm – avec lesquels j’ai noué une longue et durable amitié.
Bruel a participé, un soir de novembre 1991, à une émission qui a
marqué sa vie, et sûrement son image. Des élections régionales devaient
avoir lieu en 1992, et l’on s’attendait à une nouvelle montée du vote FN
amorcée depuis 1984.
À l’époque, Patrick Bruel a une gueule d’ange. Encore très jeune, il est
la coqueluche de toute une jeunesse et plus particulièrement des très
jeunes filles qui hurlent son nom jusque sous les fenêtres des restaurants
où il dîne.
Sachant qu’il avait beaucoup mieux à offrir que l’image d’une star
pour midinettes sur papier glacé, Marie-France Lavarini, ma
collaboratrice, m’avait convaincue de le rencontrer. Il me séduisit assez
vite, je l’avoue, et je fus notamment frappée par sa maturité idéologique,
et sa façon vive et percutante de s’exprimer. L’on prévoyait alors une
énorme abstention chez les jeunes électeurs, et nous souhaitions profiter
de son passage à « 7 sur 7 » pour les engager à s’inscrire sur les listes
électorales et « faire barrage » au Front national. C’est ainsi qu’on
s’exprimait alors, avant que la digue qu’on pensait élever ne cède.
Patrick Bruel m’a confié plus tard qu’il avait eu un trac fou, ce qui ne
se voit guère à l’image. Il avait travaillé le sujet et son expression avec
notre ami commun, le grand professeur de droit public Guy Carcassonne,
qui avait ciselé avec lui quelques formules qui firent mouche contre Jean-
Marie Le Pen, contre l’identité nationale dont il était à l’époque le seul
promoteur, et contre son parti qui n’avait aucune réponse à apporter aux
problèmes du moment, ce qui n’a guère changé.
Incisif, convaincant, il emporta l’adhésion des jeunes, impressionna les
téléspectateurs, jusqu’à François Mitterrand qui lui confia que, ce jour-là,
il avait marqué les esprits. Pour Bruel, ce fut une forme de Légion
d’honneur.

Guy Bedos. Mon cher Guy, dont la mort m’a causé beaucoup de
chagrin. J’ai une histoire de plus de quarante ans d’amitié avec lui, sa
femme Joe, son fils Nicolas, et sa fille Victoria. Ses deux enfants sont nés
juste avant les miens, dans la même maternité, à quelques jours près.
J’étais une amie de Guy depuis que j’avais travaillé à Europe 1. Depuis
qu’il avait fait confiance à la toute jeune journaliste que j’étais, à laquelle
il s’était livré lors de ses premières émissions radiophoniques. J’aimais
Guy. Il m’a fait rire, m’a émue. J’ai applaudi à tout rompre ses
spectacles, tous, sans exception. Il était acide mais élégant.
Irrévérencieux et généreux. Décapant à la dent dure, mais profondément
tendre. Comme de nombreux humoristes, il n’était pas drôle dans la vie
et demeurait inconsolable de la mort de ceux qu’il aimait, Simone
Signoret comme Pierre Desproges, entre autres.
J’adorais ses sketches, mais plus encore ses improvisations, où, sur
scène, il se prêtait à un véritable travail d’éditorialiste politique, lors de
ses « revues de presse », stand-up avant la lettre. Interdit ou presque de
télé sous Giscard, il ne fut jamais aussi bon que sous ce septennat et se
déchaînait au Cirque d’Hiver ou à l’Olympia, pour le plus grand bonheur
de ses admirateurs. Sous Mitterrand, on le vit moins à l’aise dans ses
attaques, car il était farouchement de gauche et l’admirait. Bien que
sévère face aux reniements, qu’il ne digérait pas, de cette même gauche.
Comme Simone Signoret, il n’a jamais, même auprès d’un membre du
gouvernement ou d’un président avec lequel il était en affinité, songé à le
courtiser ou à le ménager. Au contraire, il en rajoutait.
Il fut très amical dès le début avec moi, se joignant aux émissions
comme celle dont j’ai parlé, qui avaient lieu en pleine après-midi, les
seules avec celles de Drucker où il était le bienvenu, sous le septennat de
Giscard finissant. J’avais dû solliciter – en 1980, il y a quarante ans, une
époque où l’ORTF avait toujours du mal à s’affranchir de son autorité de
tutelle – la permission de la direction d’Antenne 2 de diffuser un extrait
de trois minutes du Chagrin et la Pitié, film de Marcel Ophuls, qui, bien
que sorti en 1971, n’a pu être vu à la télévision que sous la mandature de
François Mitterrand. Personne ne nous en empêcha, car « L’invité du
jeudi » avait la chance d’être ignoré par les cabinets ministériels, et se
trouvait ainsi soustrait à toutes les formes de pression.
Avec son humour habituel, Bedos avait d’ailleurs, du canapé où je
recevais mes invités, affirmé que ce programme était diffusé dans
l’indifférence générale, devant des lave-linge, seul public devant un écran
resté allumé !
Il est ensuite venu de nombreuses fois à « 7 sur 7 », car il apportait de
la gaieté mêlée à un commentaire mordant de l’actualité.
À la rentrée 1989, je lui avais proposé de venir commenter les
événements de l’été. Il était question d’un âne, que sa propriétaire,
Brigitte Bardot, tête de Turc des gens de gauche, notamment pour avoir
déclaré sa flamme au Front national, avait choisi de faire castrer à Saint-
Tropez. Une histoire sans aucun intérêt mais qui avait amusé les gazettes
tout l’été.
D’ordinaire, j’ai toujours essayé de conserver une certaine maîtrise.
J’ai quelquefois été désarçonnée, suis demeurée muette sur un sujet que
je ne connaissais pas, ou ai pris parti plus que je n’aurais dû pour ou
contre mon invité. Mais ce jour-là, un irrépressible fou rire me gagna
devant les mésaventures de l’animal de la star planétaire, mise en boîte
par Guy Bedos. Un fou rire, en direct. C’est terrible, quand rien ne peut
vous sauver, quand on perd jusqu’au souffle, quand on s’étrangle sur un
plateau de télévision, quand on pleure de rire et que le mascara se répand
sur vos joues. La publicité arriva à point nommé, mais cette séquence fait
encore les beaux jours des rétrospectives des meilleurs moments de
télévision, et reste dans ma petite galerie de souvenirs personnels comme
un moment de folle gaieté.
À une époque où les comiques professionnels sont légion, où le rire
mécanique enregistré ponctue les émissions de variétés, où l’on a parfois
délégué aux humoristes le soin de faire les éditoriaux incombant aux
journalistes, je voudrais rappeler trois grands noms de ma jeunesse :
Pierre Desproges dont le sens de l’absurde a rarement été égalé, Coluche
qui décapa la bêtise de nos concitoyens avant de toucher leur générosité
avec une entreprise de solidarité exemplaire, les Restos du Cœur, et Guy
Bedos, ami précieux, irremplaçable, désormais définitivement absent.
8.

Gorbatchev, Hassan II, Tapie,


Finkielkraut et les autres…

Faire cette émission hors des frontières n’était pas simple, rares étant
les étrangers qui ont, de la langue française, une pratique courante. Les
sous-titres étant bannis à 19 heures le dimanche sur TF1, il ne restait que
la traduction simultanée qui décourage, paraît-il, le grand public. De fait,
l’émission avec Woody Allen dont je parlais au chapitre précédent fit un
score piteux au regard d’autres. Six millions tout de même, ce qui
relativise l’adjectif « piteux ».
Je n’ai plus en mémoire l’audience que fit celle avec Mikhaïl
Gorbatchev, mais c’est sans importance, tant elle fut pour moi l’une des
plus marquantes, et concomitante de l’histoire en train de s’écrire.
Cela faisait plusieurs mois que j’essayais d’avoir un entretien avec
Gorbatchev, le premier secrétaire du PCUS, le successeur de Tchernenko
et d’Andropov. Il tranchait depuis son avènement en 1985, ayant
franchement rompu avec l’ère brejnévienne, pour ne pas dire stalinienne
du pays. Réformateur, pas forcément par conviction mais par nécessité,
pour remettre en marche un empire bloqué, il avait lancé la perestroïka,
ou la « reconstruction », et la glasnost, ou la « transparence ». Autrement
dit, l’assouplissement d’un régime dictatorial qui existait depuis 1917,
provoquant des secousses dans toute l’Union, surtout depuis
novembre 1989, la chute du mur de Berlin et l’effondrement de toutes les
dictatures communistes de l’Europe de l’Est. Accélération des réformes
économiques, assouplissement des structures politiques, cet homme eut
l’extrême courage et le mérite de s’attaquer ainsi au géant fossilisé depuis
des décennies.

Pendant quelques mois, j’ai négocié avec Andreï Gratchev, son


conseiller, historien, puis journaliste. Il vit depuis les années 90 à Paris,
écrit dans les journaux européens, mais à l’époque, il était le chef du
service de presse du dirigeant russe qui allait être renversé. Il s’était
engagé à me faire signe quand le moment serait venu.
C’est le cas, en décembre 1991. Je pars pour Moscou rejoindre mon
équipe présente depuis la veille, et je retrouve là-bas Ulysse Gosset,
correspondant de TF1 en URSS depuis quelques années, qui réglait pour
nous les détails pratiques de ce qui allait être l’émission, et participerait,
à côté de moi, à l’interview.
Le jour dit, le 8 décembre, il neige sur Moscou et il fait moins 20 °C.
Un paysage à la Tolstoï, vide, sombre et glacé. Arrivés au Kremlin, le
planton à l’entrée nous demande ce que nous venons faire et nous nous
annonçons : « Mais pourquoi donc voulez-vous faire une interview de
Gorbatchev ? » nous répond-il, presque insolemment. Les choses étaient
visiblement en train de changer très vite au pays des Soviets !
Nous montons dans les étages. Des coursives interminables,
menaçantes, sans âme qui vive. Le Kremlin paraît vidé de tous ses
occupants. Des rangées de bureaux fermés défilent tandis que nous
marchons vers celui qui est encore l’antre du chef. Je suis sensible à
l’atmosphère historique qui imprègne les lieux : adolescente déjà,
j’aimais vibrer sur l’Agora d’Athènes dans les traces de Socrate, ou
marcher dans celles de Tacite au Forum de Rome, la tête débordante
d’histoires. Ce jour-là, dans les immenses couloirs du Kremlin, je suis
prête à voir surgir dans ce corridor sans fin que nous arpentons en
silence, Catherine II à cheval, Raspoutine ou Staline qui vont franchir les
portes le long de notre passage.
Mikhaïl Gorbatchev accueille l’équipe avec cordialité et bonhomie,
dans un bureau plutôt plus sobre que les cabinets dorés de nos
gouvernants. En voyant son front orné de cette tache de naissance, je ne
peux pas m’empêcher de repenser à ce trait de Guy Bedos qui, au temps
de la guerre qu’y menait l’URSS, faisait remarquer qu’il avait la carte de
l’Afghanistan tatouée sur le front ! Il a l’air rose et reposé alors que
chacun sait que l’Union tremble sur ses bases et que la révolte gronde. Il
sourit, plaisante, et tout au long de l’enregistrement, donne le change. J’ai
en face de moi un excellent joueur de poker : « L’État c’est moi, le
nucléaire c’est moi », dit en quelque sorte le dirigeant acculé qui ne
possède plus que sa lampe de bureau.
Bien entendu, Gorbatchev conteste tout bouleversement en cours,
sourit gentiment comme à une enfant impolie quand je lui demande de
quoi il est encore le président, et se paie le luxe de nous taquiner sur les
pays occidentaux qui « eux aussi ont leurs problèmes » ! Brillant, rapide,
le verbe délié : on est loin des momies qui, depuis des lustres, hantent ce
bureau.
Quel destin que le sien ! Six ans de pouvoir et plus de chamboulement
dans l’histoire de l’URSS que depuis la révolution d’Octobre. J’en sors
étourdie, admirative de cet homme qui aura été le plus populaire des
dirigeants soviétiques en Occident, et le plus contesté, détesté même à
l’intérieur de son pays. Il aura amorcé une nouvelle révolution et va être
emporté par elle. Je ne suis pas experte en kremlinologie, mais l’évidence
nous assaille.
Le moment est historique, l’interview, un scoop mondial. Ce sera
d’ailleurs le dernier entretien qu’accordera Gorbatchev à la presse
internationale jusqu’à son départ du pouvoir. Les événements
s’enchaînent rapidement puisque huit jours plus tard, l’URSS se disloque
pour former la CEI, la Communauté des États indépendants, et le jour de
Noël, Mikhaïl Gorbatchev démissionne de son poste de président.
Nous nous hâtons vers l’aéroport. Martin Bouygues, le propriétaire de
TF1, avait fait, avec Patrick Le Lay, son président, le déplacement en
avion privé. Tout se fige sous la glace. Plus d’enregistrement, de douane,
de fonctionnaires. Sur la piste de l’aéroport de Moscou, désert comme
tous les lieux qui nous auront accueillis ce jour-là, pas un homme, pas un
véhicule. Chargés des caméras et des projecteurs, nous rejoignons à pied
l’avion du groupe Bouygues, en dérapant sur la glace qui est en train de
geler un pays et une histoire. Les moteurs tournent déjà, le temps presse,
tout va fermer. Impossible de faire le plein, c’est en Turquie que le pilote
devra faire escale pour ravitailler l’avion en fuel.
Martin Bouygues débouche une bouteille de château-margaux, et un
peu honteux de fuir ainsi un empire qui s’enfonce dans la ruine, nous
trinquons à l’émission réussie et à une France prospère où nous serons
bien heureux de dormir la nuit prochaine.
C’est le privilège insigne – et l’illusion – des journalistes, que
ressentent ceux qui font du grand reportage sur le théâtre des guerres, des
tremblements de terre, des révolutions. C’est aussi mon regret de n’avoir
pas pu vivre assez souvent ce moment : s’imaginer qu’on fait partie de
l’histoire en train de se dérouler alors qu’on n’est qu’un piéton, sur le
bord du trottoir, qui la regarde passer. Mais c’est assez enivrant.

Le contraste entre l’Orient bien compliqué et l’opulent Occident sera


encore plus accentué à la fin du week-end. Le samedi se passe en
montage dans les locaux de TF1 rue Cognacq-Jay, siège historique de ce
qui fut le vieil ORTF que le groupe Bouygues va bientôt abandonner. Le
soir même je m’envole pour Milan, assister pour mon plus grand bonheur
à une représentation de Parsifal, lors de la soirée d’ouverture de la saison
de la Scala, salle d’opéra mythique s’il en est.
C’est un événement traditionnel chaque début décembre. Les places
s’arrachent plus d’un an à l’avance. Le somptueux théâtre, qui date du
XVIIIe siècle, est l’opéra le plus prestigieux du monde et a vu passer tous
les grands événements de l’Italie contemporaine. Notamment en 1848, où
Victor-Emmanuel symbolise l’unité italienne en train de se faire autour
de la personne de son roi. Verdi, Verdi, scandait la foule, tout autant pour
acclamer le musicien emblématique, que pour crier l’acronyme de Victor
Emmanuel Re d’Italia.
Ce voyage était prévu depuis de nombreuses semaines, j’en ai rêvé
longtemps. Le spectacle dans la salle, plus encore que sur la scène,
achève la semaine comme un mirage.
Les balcons sont tendus d’œillets qui embaument, les Italiennes se
pavanent en tenue de soirée et leurs cavaliers en habit, les femmes sont
parées d’énormes émeraudes, sans doute de pacotille, mais qui donnent à
la salle un parfum de film de Visconti. En trente-six heures, je suis passée
des boyards d’Ivan le Terrible à la délicate Alida Valli dans Senso.
Deux autres dirigeants m’ont procuré de grandes émotions, de nature
différente. Helmut Kohl, alors chancelier d’Allemagne, et Hassan II, roi
du Maroc.
Helmut Kohl n’a pas encore déménagé à Berlin, quand, en
février 1997 il nous reçoit dans la vieille chancellerie de Bonn. Allure
massive d’un grand-père débonnaire qui raconte ses souvenirs au coin du
feu, près de son aquarium, où il se plaît à regarder les poissons rouges
s’agiter « comme les politiques au Bundestag », me dit-il dans un sourire.
L’émission est à l’image du chancelier. Paisible, un peu lourde, mais
émouvante. Kohl est un vrai européen. L’histoire de l’Allemagne, pour
cet homme pacifique, ne pouvait pas conduire à un autre choix que celui
de l’Europe, « seule capable », me dit-il ce jour-là, « de protéger
l’Allemagne contre ses démons ». Inspiré et sincère.
Et il ajoute cette histoire personnelle : son oncle, qui s’appelait Walter,
était mort à la guerre de 14. Son frère, qu’on avait aussi appelé Walter, à
celle de 40. Quand il eut un fils et que sa femme informa sa belle-mère
qu’ils allaient aussi l’appeler Walter, elle eut ces mots : « Croyez-vous
qu’on ait le droit, sans que cela porte encore malheur ? » En racontant ce
souvenir, le chancelier, à l’antenne, eut les larmes aux yeux.
Ce colosse, bien calé dans son fauteuil, m’invite, après
l’enregistrement, à m’installer dans celui qui lui fait face et qui est, me
dit-il, celui où François Mitterrand avait l’habitude de s’asseoir quand il
lui rendait visite. Ils s’estimaient, et nul n’a oublié cette photo du
président français et du chancelier allemand, se tenant par la main devant
l’ossuaire de Douaumont en 1984. L’un faisait vingt centimètres de plus
que l’autre et si l’allure du couple était curieuse, le symbole était
éloquent pour les deux peuples si longtemps ennemis et aujourd’hui, si
liés l’un à l’autre.
Helmut Kohl me raconte ensuite, hors micro, ses rencontres avec le
président français au cours desquelles, étrange anecdote, il évoquait ses
souvenirs de guerre. Je me demande alors, sans oser en parler, ce que
devait être cette conversation entre un homme dont le frère aîné était
mort lors de la Seconde Guerre mondiale et Mitterrand, qui avait eu avec
Vichy un passé difficile à expliquer.
Mais la plus belle anecdote que Kohl me rapporte nous ramène à ce
jour de novembre 19891 où le mur de Berlin tomba sous les coups de
ceux qui ne voulaient plus de cette division d’après-guerre. On se
souvient de l’ambiance festive, intense, heureuse, de cet événement
historique, incroyable pour ma génération qui n’avait connu que la guerre
froide.
Dans l’après-midi de ce 9 novembre, Gorbatchev appela le chancelier :
« Mes services me disent qu’il y a des morts, des violences, et qu’il va
falloir que l’Armée rouge intervienne.
— Je vous supplie, monsieur le président, de me croire, répliqua
Helmut Kohl. L’atmosphère est d’une grande gaieté, d’une forte émotion,
de beaucoup de joies partagées et il n’y a pas le moindre incident. »
Ce fut un miracle que le président soviétique donne plus de crédit à la
parole du chancelier allemand qu’à celle de ses officiers du KGB, qui
voulaient reprendre le contrôle de l’Europe de l’Est. On n’ose imaginer
ce qui serait advenu si Kohl n’avait pas été persuasif et si Gorbatchev
n’avait pas été un homme d’État.

Le 16 mai 1993, j’allais rencontrer un chef d’État bien différent.


Roi du Maroc durant trente-huit ans, de 1961 à sa mort en 1999,
Hassan II régnait en tenant tous les pouvoirs d’une main de fer. Sa dureté
envers les opposants ne l’empêcha pas d’être la cible de plusieurs
tentatives d’assassinat dont l’une perpétrée par son terrible ministre de
l’Intérieur et de la Défense, Mohammed Oufkir, qui fut son ami, mais qui
le trahira en 1972, le paiera de sa vie, entraînant dans sa chute toute sa
famille, épouse et enfants, qui subirent des années de bagne cruel.
Le Maroc représentait donc le symbole d’un régime stable au prix de
répressions féroces, mais aussi d’un développement industriel et
touristique remarquable, dont profitèrent largement les entreprises
françaises. Très doué pour les manœuvres politiques et diplomatiques,
Hassan II, habile et cultivé, était devenu l’allié des pays occidentaux,
notamment en raison de sa politique hostile à l’islamisme. Au début des
années 90, cherchant à libéraliser le royaume, il fera adopter une nouvelle
Constitution et assouplira le régime à la toute fin de son règne.

J’avais demandé plusieurs fois à André Azoulay, son conseiller


personnel que je connaissais bien, de proposer au roi une émission avec
moi. Azoulay, un homme de dialogue et de culture notamment sur les
sujets judéo-arabes, me fait savoir, au printemps 1993, que le projet est
envisageable et m’en demande les modalités. Je lui réponds que je
n’imagine pas conduire cette émission avec Hassan II, autrement qu’en
confrontant le roi à toutes les images, positives et négatives, dont lui et
son pays sont l’objet, et en l’interrogeant comme je le ferais pour tout
politique français, avec insistance et recherche d’objectivité. Hassan II a
l’intelligence d’accepter, las peut-être d’avoir été confronté à des
interrogateurs trop révérencieux. André Azoulay m’assure que tous les
sujets pourront être abordés, y compris bien entendu ceux qui fâchent, les
droits de l’homme.
« On » me fait savoir, à la direction de TF1, qu’il faut que je veille aux
entreprises françaises implantées au Maroc et que je ne dois pas les
compromette par une certaine agressivité. Je ne reçois cependant aucune
autre instruction du groupe Bouygues ou des dirigeants de la chaîne à
part cet avertissement très général. Je sais toutefois que le chemin sera
périlleux.
Pendant deux à trois semaines, je me plonge intensément dans
l’histoire politique du Maroc, les rapports économiques, les ouvrages
multiples à charge et à décharge. Je m’informe sur le bagne de
Tazmamart où les détenus politiques sont incarcérés dans des geôles
inhumaines où l’on peine à se mettre debout. Je rencontre des familles de
disparus, passés par la prison de Kelaat M’Gouna, et dont les proches
ignorent s’ils sont morts, vivants, torturés, éliminés. J’avale des bilans
sur le développement du pays voulu par Hassan II, sur ses efforts de
médiation dans le conflit israélo-palestinien, sur la situation de la
population française d’origine marocaine.
Puis, avec ma collaboratrice, Marie-France Lavarini, je m’envole un
jeudi pour Rabat car l’émission a lieu le lendemain. À l’hôtel, sous des
prétextes futiles, je refuse la chambre qu’ils m’ont préparée et en choisis
une autre équivalente, où ils n’auraient pas eu le temps d’installer des
micros : la paranoïa qui m’avait épargnée à Moscou, voilà qu’elle me
gagne de façon absurde à Rabat alors que je repense à Abraham Serfaty,
célèbre opposant à Hassan II, qui a passé dix-sept ans en prison et dont
j’avais rencontré à Paris l’épouse, Christine.
J’ai rendez-vous en fin de journée au palais royal pour un premier
contact. Le roi est accueillant et charmeur, tout se présente au mieux pour
le lendemain.
Le soir même, Marie et moi sommes invitées à dîner chez le Premier
ministre, avec tout le gouvernement. Seules femmes dans cette tablée
d’hommes, dont Driss Basri, ministre de l’Intérieur, une sorte de nouvel
Oufkir.
Ce sera un dîner d’intimidation. La seule personne bienveillante – et
atrocement gênée de la pression qui s’exerce tout au long du repas – est
André Azoulay, qui se demande s’il a bien fait de suggérer cette émission
au roi, tant l’hostilité des ministres paraît forte.
« Avez-vous l’intention d’interroger Sa Majesté sur Ta… Ta…,
s’enquiert Basri.
— Tazmamart, monsieur le ministre », je m’empresse de compléter,
avant d’ajouter : « Oui, tout à fait, et je suis sûre que Sa Majesté aura à
cœur de répondre avec franchise. C’est le principe de l’émission. »
Le repas s’éternise. Driss Basri reprend la parole : « Chère madame,
quelle est la différence entre Patrick Poivre d’Arvor et vous ? me
demande-t-il soudain.
— Sans doute qu’il est un homme et que je suis une femme, non ?
— C’est un excellent journaliste, lui, avec lequel j’ai toujours plaisir à
bavarder et à jouer au golf !
— Ah, c’est sûrement cela, je ne pratique pas ce sport », je lui réponds
sur le même ton d’ironie, mais je suis mal à l’aise, car la situation est
devenue très désagréable. André Azoulay est blanc d’humiliation et de
colère. Marie m’informera plus tard qu’elle a vu Driss Basri lui faire
passer un mot à l’adresse du souverain, disant quelque chose comme
« préviens Sa Majesté », pour l’avertir sans doute qu’une dangereuse
gauchiste s’apprêtait à le questionner.
Quand nous rentrons à l’hôtel, je suis partagée entre stupeur et
inconfort, et crains que le lendemain, le roi ne se lève et s’en aille au
milieu de l’interview, ce qui compromettrait la diffusion de l’émission
prévue deux jours plus tard. Je suppose qu’André Azoulay passe une nuit
au moins aussi agitée que moi !
Le lendemain, au palais royal, l’accueil est somptueux. La table en
marqueterie a été exécutée spécialement et interprétée avec talent par les
ébénistes du palais sur le modèle de celle de mon studio parisien. À la
place où je suis censée m’asseoir, un délicat présent : le protocole, ou le
roi lui-même, s’étant avisé de mon habitude de toujours tenir un stylo à la
main pendant l’émission (sorte de bastingage auquel je m’accroche
pendant les secousses de l’interview) a déposé un petit modèle ancien en
argent joliment ouvragé.
Le programme commence, très calmement, sur le développement
économique du pays, en pleine croissance. Le roi est de petite taille et je
verrai bientôt ses pieds s’agiter dans le vide, comme un enfant agacé,
quand la conversation se tendra.
Nous arrivons ainsi au chapitre du respect des droits de l’homme : le
roi affirme qu’il est désormais irréversible tout en exprimant des réserves
sur les sociétés de droit dont les citoyens ont tendance à abuser. Hassan II
s’exprime dans un français élégant, bien que je lui trouve de temps à
autre un relâchement de ton et de vocabulaire quand il fait savoir son
mépris pour les critiques dont je me fais l’écho. « Amnesty
International ? Cette vieille boîte complètement défraîchie (…) ayant
servi de cheval de Troie à la solde de la Russie soviétique, et qui n’est
plus respectable dès lors qu’elle ment. » Quant à Tazmamart, ce bagne
cruel : « Tazmamart ? Cette vieille bâtisse n’avait plus d’objet, les gens
ayant été relaxés (sic), elle a été rasée. » Et Kelaat M’Gouna, cette prison
secrète, où beaucoup de prisonniers ont tout simplement disparu ?
« Kelaat M’Gouna, madame, c’est un centre touristique, c’est la ville des
roses ! », ce qui est en effet la description littérale que l’on trouve dans
les guides du Maroc. Mais la forteresse existe, bien réelle, perchée sur un
piton dans un environnement de pierres. Un jour, je suis passée devant
cette prison et y ai ramassé quelques cailloux que j’ai conservés ensuite
sur mon bureau en souvenir des hommes qui les avaient foulés et qui y
étaient morts.
Quand je prononce le nom de la famille Oufkir, je vois les ministres
qui écoutaient bien sagement leur souverain au fond de la salle se lever
d’un bond, avant de se rasseoir, indignés. Je m’amuse alors à demander
au roi s’il est bien normal que son ministre de l’Intérieur soit aussi
ministre de l’Information ! « Comme si Charles Pasqua », traduis-je à
l’intention des Français qui connaissent bien celui qui se nomme lui-
même le premier flic de France, « supervisait chez nous les médias.
— Vous avez raison, je veillerai à corriger cela lors du prochain
gouvernement ! » me répond habilement Hassan II. C’est malin, il ne
risque rien sinon froisser ledit ministre qui, de sa chaise, me jette un
regard noir. Je souris tout en me disant qu’il faudra que je m’abstienne
durant quelque temps de revenir au Maroc si je veux éviter qu’une de
mes roues ne se dévisse dans un virage de l’Atlas ! Basri restera en
réalité en poste jusqu’à l’avènement de Mohammed VI, qui fera de son
renvoi un signe d’ouverture démocratique.

Hassan II joua très finement. Cette émission fut pour lui un grand
succès. Il s’était prêté à un jeu inhabituel au Maroc et s’en était fort bien
sorti. Depuis, je suis devenue célèbre dans les souks, sans bien savoir si
je devais l’admiration des Marocains à la fierté que la télévision française
consacre une heure à leur souverain, au fait qu’une femme ait ainsi parlé
avec le roi d’égale à égal, ou si mon impolitesse d’avoir abordé des sujets
tabous dans le pays avait impressionné des citoyens un peu timides – on
les comprend – devant le pouvoir royal.
Le plus beau compliment me vint de Jean Daniel, le fondateur et
directeur charismatique du Nouvel Observateur : « Vous avez été plus
courageuse que moi », me dit-il un jour, faisant référence à cette émission
avec le roi du Maroc. Compliment qui m’a touchée venant de celui qui
fut mon modèle, et n’avait péché qu’une ou deux fois en étant un peu
trop conciliant avec le souverain chérifien.

Faire des émissions avec les Américains n’est jamais simple pour la
télévision française. À vrai dire, ils se moquent de l’Europe et encore
plus de la France ! Et s’ils ont besoin de s’adresser à notre continent, ils
parlent à la BBC.
J’avais fait partie d’un groupe de télévisions européennes autorisées à
interviewer quinze minutes Bill Clinton, alors président des États-Unis,
avant une rencontre avec Jacques Chirac sur les plages du Débarquement
en juin 1994. La RAI, la BBC et TF1 avaient été choisies, chacune
installée dans une pièce de la Maison Blanche, Clinton passant de l’une à
l’autre pour un court entretien. Les services de presse américains étant
aux aguets pour veiller à ce que le quart d’heure dure effectivement
quinze minutes et non seize, alors que chaque journaliste de chacune des
chaînes de télévision s’efforçait de retenir le président des États-Unis un
peu plus longtemps que la concurrence.
J’ai vu, en Clinton, un homme d’allure cordiale, plutôt séduisant, vif,
au fait des dossiers qu’il connaissait fort bien. J’ai notamment le souvenir
de l’avoir interrogé sur la Chine, et entrevu une amorce de discours qui
aurait mérité mieux qu’une rencontre chronométrée.
J’ai en revanche pris le temps de déambuler un peu dans les couloirs
de la Maison Blanche, de pénétrer dans la petite salle de presse connue
du monde entier, avec son mobilier sans style, vaguement XIXe anglais,
sans grande beauté. Quand j’ai regardé quelque temps plus tard The West
Wing, À la Maison Blanche, la série mythique d’Aaron Sorkin avec
l’excellent Martin Sheen dans le rôle du président Bartlet, j’avoue m’être
laissé aller à fanfaronner en faisant mine de reconnaître des lieux où
j’avais été, quelques heures, me promener.
J’y suis retournée, à la Maison Blanche, cette fois dans la East Wing
investie par la First Lady, Hillary. C’était en janvier 1997 lors de la sortie
en France de la traduction de son livre traitant d’éducation, Il faut tout un
village pour élever un enfant. Elle avait accepté de participer à mon
émission pour en faire la promotion. J’étais ravie de revenir à la Maison
Blanche interviewer cette femme que j’admirais pour son parcours, son
ascendant, sa résilience. Nous n’en étions pas encore à l’affaire Monica
Lewinsky mais au scandale sexuel qui l’avait précédée, impliquant Paula
Jones, une fonctionnaire de l’Arkansas qui avait accusé Bill Clinton de
harcèlement du temps où il était gouverneur de l’État. Pourtant, les deux
affaires sont liées, puisque c’est à l’occasion de l’enquête sur Paula Jones
que le procureur décida d’enquêter sur d’éventuelles autres conquêtes du
président américain. Clinton avait alors nié avoir eu des relations
sexuelles avec Monica Lewinsky. D’où le parjure et toute l’histoire. Mais
nous n’en étions pas là et Paula Jones suffisait vraisemblablement à
Hillary pour se sentir mal à l’aise devant les caméras.
Il était exclu que je lui pose des questions à ce sujet, qui ne faisait
d’ailleurs que démarrer dans la presse. Il aurait été légitime d’interroger
le président sur cette histoire, mais pas sa femme, qui n’avait pas de rôle
politique et n’avait pas à rendre de comptes. Les secrets d’alcôve n’ont
jamais été ma tasse de thé, pas plus à l’époque que plus tard, en 2011,
quand je serai moi-même soumise à ce type de questionnement. Je
n’accepte pas que l’on force la frontière de la vie privée pour ceux qui
n’ont pas à se justifier.
Hillary donc. Je la trouvais belle, brillante et froide. Nous fîmes une
jolie émission qui lui offrit l’occasion de s’expliquer sur le peu de
sympathie qu’elle inspirait alors : elle avait voulu jouer un véritable rôle
notamment dans le sujet si sensible de l’assurance santé, refusant celui de
« potiche » cantonnée à « faire des cookies », comme elle l’avait dit elle-
même. Semblant se moquer de Nancy Reagan ou Barbara Bush qui
avaient fait de la figuration avant elle, et comme Laura Bush allait le
faire après. Seule, ces dernières années, Michelle Obama a su échapper à
la malédiction de la First Lady, et gagner le cœur des Américains en
trouvant un juste équilibre entre représentation protocolaire et causes
nationales à défendre comme l’obésité infantile.
Je la questionnai également sur un éventuel rôle en politique, tant il
paraissait évident qu’elle serait amenée un jour ou l’autre à en exercer un.
Cette avocate de formation m’avait répondu qu’en aucun cas ce n’était
dans ses projets. J’avais posé alors une question de pure forme. Ce n’était
pas du tout, à l’époque, un enjeu.

Comme la guerre, la révolution s’est aussi invitée à « 7 sur 7 ».


Incarnée par des personnalités comme Petre Roman, tout jeune chef du
gouvernement roumain au lendemain des convulsions qui ont agité son
pays et mis à bas le régime honni de Ceauşescu, qu’on croyait
indéboulonnable. Cet ingénieur, docteur en mécanique des fluides et
professeur à l’université de Bucarest, était de longue date un opposant à
Ceauşescu. À peine était-il entré en fonction qu’il accepta, dans le palais
encore fumant de la révolution roumaine, de recevoir « 7 sur 7 ». Il
parlait un français impeccable. Beaucoup de Roumains pratiquent notre
langue avec brio, mais Petre Roman avait, de surcroît, passé quatre ans à
Toulouse à l’École nationale supérieure d’électronique.
Il représentait l’aile réformiste et pro-européenne des nouveaux
responsables politiques, ce qui le poussera à quitter la tête du
gouvernement et à prendre ses distances avec le nouveau régime. J’ajoute
qu’avant de sombrer dans l’anonymat et l’oubli, Petre Roman avait du
charme, un sourire enjôleur dont il usa et une allure de démocrate tout
neuf et séduisant dans un pays marqué par la dictature.
Nous étions le 7 janvier 1990, et quelques semaines auparavant, le
monde entier s’était ému face aux images du charnier découvert à
Timişoara. Les corps furent présentés comme des victimes de Nicolae
Ceauşescu. Ce n’est que dans le courant du mois qui suivit que l’on
découvrit que ce charnier était un faux grossier : les cadavres avaient été
déterrés d’un cimetière des pauvres de la ville et mis en scène pour
pouvoir accuser l’ancien régime. Celui-ci était criminel et méritait
l’opprobre, mais il n’était nul besoin de fabriquer cette mascarade qui
ternit un peu l’image du nouveau pouvoir. Elle servit d’exemple à toutes
les écoles de journalisme du monde pour enseigner ce qu’était une fausse
information et surtout les risques que court la profession à divulguer sans
vérifier. Une leçon hélas restée théorique, tant les fake news sont
aujourd’hui monnaie courante !

Je suis retournée plus tard à Bucarest où j’ai visité l’ancien palais de


Ceauşescu qui domine la ville et qui est aujourd’hui le siège du
Parlement roumain. Un petit Versailles rococo, très chargé, de la feuille
d’or sur toutes les corniches et les murs, des pièces immenses dans
lesquelles, m’a-t-on dit, trônait un miroir à chaque bout afin que le
dictateur et son épouse puissent se regarder où qu’ils se trouvent. Preuve,
s’il en fallait, de la folie mégalomaniaque du dirigeant roumain et de sa
femme, Elena. Leur maison privée était aussi le comble du mauvais goût
ostentatoire : édredons et baldaquin de satin rose, robinets à bec de cygne
en vermeil, marbre du sol au plafond. Les hôtes du gouvernement y
séjournent désormais. J’y ai dormi une nuit, mais le lit doré d’Elena était
un nid à cauchemars.

Un des événements majeurs de ces années 90 fut bien sûr la première


guerre du Golfe, déclenchée par les États-Unis et une coalition
internationale à laquelle participait la France en janvier 1991, après
l’invasion du Koweït par Saddam Hussein l’été précédent.
Notre profession de journaliste allait s’en trouver à jamais modifiée.
Ce furent des mois d’intense activité journalistique. Notamment en raison
des polémiques sur les journalistes embedded, c’est-à-dire embarqués
avec les troupes américaines, et ne donnant à voir que ce que permettait
la censure des États-Unis. C’est également de ce moment-là que je date –
en même temps que la guerre de Bosnie – les premiers directs de
journalistes femmes devenues reporters de guerre au même titre que les
hommes, et au cœur des champs de bataille en plein désert.
Saddam Hussein fit savoir qu’il souhaitait venir à « 7 sur 7 ». Je
déclinai pour les mêmes raisons que celles qui m’avaient toujours
dissuadée d’interroger Jean-Marie Le Pen. Le/la journaliste n’est pas un
miroir qui reflète l’image qu’on lui tend. Il ou elle se doit de distinguer
entre interview et désinformation. En presse écrite, une interview de
Saddam devient de l’information à partir du moment où l’on peut mettre
ses déclarations en perspective et rétablir la vérité. Lui tendre un micro
pour qu’il déverse sa propagande en temps de guerre me semblait une
erreur. Je mets l’imparfait pour adoucir le propos, mais je pourrais mettre
le présent. Je le pense toujours. Alors, m’objectera-t-on, si l’on s’interdit
d’interviewer les menteurs, où met-on le curseur ? Et que fallait-il faire
avec Colin Powell qui, pendant la deuxième guerre du Golfe, n’hésita pas
à affabuler au sujet des armes de destruction massive que les Irakiens ne
possédaient pas ? La démocratie ne nous protège pas des mensonges.
Mais la dictature nous empêche, par essence, de distinguer le vrai du
faux.

L’objet ici n’est pas de faire une analyse de cette guerre en réponse à
l’invasion d’un pays souverain, plus justifiée que la deuxième, au
prétexte mensonger. Juste l’occasion d’agiter des souvenirs. Dont celui-ci
qui a de quoi faire sourire… ou pleurer. À la fin de la guerre, trois
paquets de chez Cartier, le bijoutier de la place Vendôme, ont été livrés à
TF1, pour Michèle Cotta, Patrick Poivre d’Arvor et moi. Trois lourdes
montres en or du célèbre joailler, cadeaux de l’ambassade du Koweït. Il
existait donc des chancelleries où faire son travail de journaliste méritait
récompense ! Bien entendu, il était exclu d’accepter ce type de
remerciements : de la corruption à l’état pur, tellement disproportionnée
qu’elle en devenait comique. Je me rappelle m’être précipitée dans le
bureau de Michèle Cotta, alors directrice de l’information de TF1, avec
ce coffret rouge qui me brûlait les doigts. Nous n’avons pas voulu
offenser l’ambassadeur en retournant le cadeau, mais avons appelé
Médecins du Monde pour leur en faire don.

Cette guerre du Golfe de 1991 devait faire une victime


gouvernementale française. Au onzième jour de l’offensive contre l’Irak,
je reçus l’amiral Lanxade, le chef d’état-major du président de la
République. Il venait, sur ordre express de François Mitterrand, justifier
l’action du gouvernement alors que cela aurait dû être le rôle de Jean-
Pierre Chevènement, ministre de la Défense. Ce dernier eut raison
d’interpréter comme un désaveu la prise de parole de celui qu’on
surnommait le ministre de la Défense bis, quand c’eût été son rôle
d’informer les Français sur le sujet. Chevènement démissionna donc, ce
qui lui permit de surcroît de prendre ses distances au sujet d’une guerre
qu’il désapprouvait et avec un poste auquel il n’était resté, malgré ses
réserves, qu’à la demande du président.

J’aimerais clore ces souvenirs de « 7 sur 7 », par quelques mots sur un


personnage inclassable et quelques intellectuels invités dont j’ai peu
parlé.

Parmi ces inclassables, la palme revient à Bernard Tapie, qui vint


souvent le dimanche, trop souvent même, si j’en crois les reproches qui
m’ont été faits.
Tapie était ce qu’on appelle un « bon client », et je n’avais aucune
raison de le tenir à l’écart. À mi-chemin entre le businessman et le
comédien, il fut ministre, l’objet de nombreux scandales politico-
judiciaires, et une personnalité hors du commun. Une grande gueule,
volontiers populiste, mais intuitif, volubile, dont tout le monde
connaissait l’itinéraire parfois hors des clous. Il fut longtemps, aussi,
celui qui savait parler du FN, combattre son leader sur son propre terrain,
et qui avait l’écoute des jeunes de banlieue. Au départ, et pour cela, il
avait donc toute ma sympathie.
Je lui en ai voulu lorsque j’ai prêté une oreille attentive à ceux qui
m’ont raconté qu’à Marseille, son opposition au FN était feinte et que les
ententes dans la région n’étaient pas des plus exemplaires. Je n’ai jamais
démêlé le vrai du faux, mais une brèche s’est glissée dans mon esprit,
malgré ses démentis vigoureux et habiles.
Je ne suis jamais rentrée dans les histoires de foot, de triche ou pas, de
coupe d’Europe, d’Olympique de Marseille, car je n’y connais rien. Je
n’ai jamais cherché à comprendre plus en détail l’affaire du Crédit
Lyonnais, du CDR, de la spoliation dont il s’est plaint ou de l’escroquerie
dont l’a accusé la partie adverse.
Après quelques « 7 sur 7 » enlevés et joyeux où ce trublion de la
politique adorait jeter des pavés dans la mare, une émission s’est en
revanche mal passée. La presse et la justice avaient commencé à déballer
son patrimoine, ses meubles, son yacht Le Phocéa, son hôtel particulier
et je me rappelle l’avoir bousculé sur ces sujets sensibles. Il avait
répliqué brutalement, refusé de me répondre et m’avait interpellée sur la
petite montre Cartier que je portais au poignet. C’était malhonnête et
assez voyou, car je n’avais de comptes à rendre à personne contrairement
à lui, qui avait été un élu de la République et se trouvait inquiété par la
justice. Mais l’homme avait réussi son coup en signalant le bijou que
m’avait offert le père de mes enfants à la naissance de l’un d’entre eux. Il
me mit mal à l’aise, comme si j’étais en faute moi aussi et surtout, il
s’ingérait dans ma vie privée.
Je lui en ai voulu. Lui aussi, et je ne l’ai plus invité.
Son séjour en prison me le rendit plus attendrissant. Je me rappelle
d’ailleurs que le procureur avait déclaré que s’il n’avait pas été ce
personnage surmédiatisé, il n’aurait sans doute pas été incarcéré. Drôle
de confidence pour un homme de justice !
Tapie s’est montré attentionné lors de la tempête médiatique qui me
frappa en 2011. Sans doute étais-je alors exagérément sensible aux
témoignages amicaux et discrets. Enfin, son cancer et l’épreuve qu’il
endure, dans laquelle il se montre infiniment courageux, m’ont touchée,
et je lui ai envoyé quelques messages de réconfort. C’est un homme
insupportable et attachant, à la fois bandit et gentilhomme.
Je n’ai pas la prétention de croire que cette émission – dont j’ai aimé la
diversité – me permettait de connaître mes invités par leur simple
frottement avec la marche du monde. C’est la limite d’un exercice
formaté qu’est une interview en direct d’une heure sur les sujets charriés
par l’actualité. Elle était tout à fait adaptée au monde politique, aux chefs
d’État ou de gouvernement auxquels on demande d’agir sur les
événements qui affectent notre quotidien. Elle se révélait plus complexe
lorsqu’elle s’adressait à des comédiens ou des artistes dont l’univers se
prête mal aux commentaires politiques ou sociaux. C’est encore plus
évident lorsqu’il s’est agi d’hommes ou femmes de réflexion, penseurs
ou savants dont, en une heure, on ne pénétrait qu’à peine l’univers. Il
aurait été plus intéressant de comprendre les recherches de Georges
Charpak sur les particules qu’écouter son avis sur le traité européen de
Maastricht. Je me rappelle ses yeux bleus qui pétillaient d’intelligence,
davantage que son opinion sur l’Europe. Il était frustrant de n’accéder
avec ces personnages qu’à la surface des choses. Et pourtant, ce sont les
émissions qui ont souvent été, pour moi, les plus gratifiantes, car j’avais,
dans leur préparation, effleuré leur univers ou leur œuvre.
Il faut dire aussi que très souvent, je dus batailler contre Patrick Le
Lay, le PDG de TF1, qui considérait que les écrivains, les philosophes,
les moralistes étaient des « jean-foutre ». C’est lui qui avait théorisé la
vocation de TF1 à être une chaîne dont l’objectif était de laisser « un
temps de cerveau disponible » pour les messages publicitaires des
annonceurs. L’expression le poursuivit jusqu’à sa mort en mars 2020. Et
s’appliquait bien mal à certains invités.
J’avais ainsi essuyé une sévère admonestation après un « 7 sur 7 »
avec Umberto Eco venu pour parler de son livre Le Pendule de Foucault.
Patrick Le Lay m’indiqua fermement qu’« on n’était pas là pour donner
une heure d’antenne aux intellos » ! Affirmation plus que contestable,
que j’ai bien entendu ignorée. Cependant, prévoir la venue d’un
intellectuel, à la notoriété plus faible qu’un artiste ou un politique, fit
quelquefois l’objet d’une discussion sur sa pertinence et sa légitimité.
Je me rappelle une convocation impérieuse dans son bureau trois jours
avant la venue d’Alain Minc, où il me fut demandé de l’annuler (à
l’époque, cet essayiste prolifique ne cachait pas sa préférence pour
Édouard Balladur alors que Chirac avait le vent en poupe). Ce fut, je le
précise, la seule et unique fois puisque, à cette injonction, je répondis à
mon tour par le chantage. En affirmant, comme je l’aurais fait pour tout
autre invité qu’on m’obligerait à décommander, que si un tel ordre
m’était donné, je n’assurerais pas l’émission le dimanche suivant. La
tension retomba, Minc vint comme prévu, et il n’eut connaissance qu’à
mon départ de TF1 de ce bras de fer qui n’avait pas lieu d’être.

Je reviendrai sur mes relations avec la direction de TF1 et sur


l’extrême liberté qui me fut laissée par ailleurs dans le choix de mes
invités. Mais chacun sait que les tensions dans une entreprise finissent
par lasser, et sans doute est-ce pour ne pas avoir à trop en subir que, de
moi-même, je limitai dans les toutes dernières années une catégorie
d’invités que l’on pourrait désigner comme des intellectuels. Les clercs y
furent nettement moins nombreux et la variété de l’émission s’en
ressentit.
Chez les personnalités de chercheurs ou lettrés qui acceptèrent mon
invitation, j’eus toutefois le regret de n’approcher que de loin leur pensée
subtile. Ceux qui étaient mes amis étaient plus faciles à cerner. Comme
les Badinter, venus en couple (rare privilège qui fut le mien) parler de
leur ouvrage commun sur Condorcet. De ceux dont je n’étais pas proche,
l’immense majorité de ces personnages, que restait-il d’une émission qui
ne faisait que frôler leur domaine de compétence mais qui n’allait pas,
par définition, au fond des choses ? Quelques-unes eurent un peu plus de
sens. Régis Debray et Jean d’Ormesson ont pu débattre du rôle de
l’intellectuel, l’un de droite sans complexe, l’autre de gauche qui, lors
d’une autre de ses venues à « 7 sur 7 », avait lâché son habituelle
pirouette sur Fidel Castro : « Je l’attaque devant ses amis, je le défends
devant ses ennemis. »
François Furet et Jean-Noël Jeanneney, tous deux historiens, étaient à
leur place pour célébrer le bicentenaire de la Révolution française en
1989. Je me souviens de Bernard-Henri Lévy, venu un dimanche soir, en
compagnie de Salman Rushdie reclus depuis tant d’années de fatwa
déclenchée contre lui ; du sociologue Alain Touraine, qui débattit fort à
propos de la réforme très controversée du code de la nationalité à la fin
des années 80 ; du cardinal Lustiger criant son indignation lors de la
profanation des sépultures juives du cimetière de Carpentras ; ou de
Yehudi Menuhin s’exprimant sur la place de la musique dans le
patrimoine génétique russe.
Mais du professeur Jean Bernard, alors président en 1988 du Comité
consultatif national d’éthique, je n’ai retenu que sa réaction libérale sur le
film de Scorcese, La Dernière Tentation du Christ, qui déchaînait la
fureur des catholiques intégristes, et bien peu de choses sur ses travaux
en hématologie. De même, Pierre Boulez dont je me rappelle les envolées
sur la musique et la peinture, en l’occurrence celle de Paul Klee, mais qui
ne pouvait guère à « 7 sur 7 » développer sa conception de l’esthétique
musicale ou son écriture si particulière et fondatrice. Ce n’était pas le
lieu. Ce furent quelques exemples d’émissions inabouties. Il y en eut
d’autres dont je ne dresserai pas le catalogue.

Je me rappelle en revanche très bien l’une des premières apparitions


d’Alain Finkielkraut à la télévision, jeune et paisible, à « 7 sur 7 ». Il se
disait « de gauche, dans la mesure où elle incarne l’idée d’éclairer le
peuple » et dénonçait « l’espace réducteur des médias », et « les arts
populaires en train de mourir sous les coups de l’industrie culturelle ».
Déjà. Mais surtout, je me souviens qu’il avait été cinglant avec Le Pen
qui, à « L’heure de vérité », avait employé un mot hideux pour parler des
malades du VIH. « Le Pen est l’homme des passions basses et des
infamies et le mot de “sidaïque” qu’il a employé dégage un parfum
d’extermination », avait dit le futur académicien. Ce fut juste et
bien venu. Ces soirs-là, j’avais l’impression d’être vaguement utile.

Même si je ne suis pas dupe du survol obligé des choses, ce navire à


piloter toutes les semaines m’a donné du plaisir. Fût-ce au détriment – j’y
reviendrai – du reste de la vie. J’expliquerai toutefois pourquoi j’ai pu y
renoncer du jour au lendemain sans en éprouver (consciemment du
moins) de l’amertume.
1. Le 9 novembre, précisément. Une date fameuse dans l’histoire de l’Allemagne.
Angela Merkel, à l’occasion de l’anniversaire de la chute du Mur, avait rappelé que cette
date heureuse de l’Allemagne contemporaine était aussi celle, funeste, de la Nuit de cristal
où, le 9 novembre 1938, les nazis enclenchèrent une chasse aux juifs violente et sanglante.
9.

Un sinistre dimanche d’avril

Dans nos cauchemars les plus sombres, cela ne pouvait pas arriver.
Non, pas en France, pas chez nous. Je me rappelle cette soirée
d’apocalypse du 21 avril, au premier tour de l’élection présidentielle de
2002, rue Saint-Martin, au local de campagne de Lionel Jospin,
l’« Atelier », comme on l’appelait.
La gauche était assez confiante, malgré les candidatures de Jean-Pierre
Chevènement et de Christiane Taubira. À tort. Signes avant-coureurs de
la fracture de la gauche plurielle qui, après cinq ans de gouvernance,
s’était effritée. Durant toute la campagne, Lionel Jospin avait observé ces
dissidences avec un calme apparent, se refusant à faire un geste qui lui
aurait concilié l’une au moins de ces deux figures auxquelles il en voulut
longtemps de s’être présentées, diminuant son matelas de voix. Il aurait
fallu qu’il soit moins sûr de lui.

Ce 21 avril, les pontes du PS étaient enfermés dans une pièce au


premier étage. Vers 18 heures, ils furent avertis du résultat catastrophique
du premier tour où Jospin était devancé d’un cheveu par Jean-Marie Le
Pen. Mais rien ne filtrait hors de ce huis clos. Quand l’encore Premier
ministre arriva, tout sourire, vers 19 heures, j’étais avec quelques-uns de
ses proches à l’extérieur de cette pièce. Il était simplement étonné que
personne ne l’ait encore appelé pour lui donner sinon les chiffres
définitifs, à tout le moins les estimations.
En entrant dans la salle-QG, mis au courant du désastre, il blêmit et
décida tout de suite d’abandonner, sans espoir de mobiliser pour les
élections législatives qui allaient venir. Rien ne le fit fléchir, même pas
les cris désespérés des militants qui, en plus du séisme du jour, voyaient
leur leader s’en aller. On lui tint rigueur de cette attitude. Je l’ai toujours
respectée. Ce n’était pas de l’orgueil – ou pas seulement. Il lui semblait
évident qu’il ne pouvait pas conduire à la dérive un peuple de gauche qui
venait de se dérober.
Je n’ai qu’un souvenir confus du reste de la soirée, tant le choc était
fort. Il se mit à pleuvoir dans les rues en deuil du IIIe arrondissement,
alors que j’accompagnais DSK dans sa tournée des radios et télévisions.
Je crois que Jospin en voulut un peu à ceux qui, le soir même, se
rangèrent vite à l’idée qu’il fallait voter Chirac quoi qu’il leur en coûte, et
l’annoncèrent publiquement. C’était la rançon de sa défaite, et 82 % des
Français s’y résignèrent, donnant au président sortant un taux
d’approbation de maréchal soviétique qui révélait la détestation que
l’immense majorité des Français avait du Front national et de ce qu’il
représentait. Et, en creux, ce que le nouveau président élu aurait pu faire
de ce mandat, nanti d’un tel score…

Le 1er mai, une immense manifestation – la plus grande à laquelle j’aie


jamais participé avant celle, monstre, qui suivit en 2015 les attentats
contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher – rassembla un million de
personnes dans toute la France, dont plus de 500 000 à Paris qui restèrent
pendant trois heures, immobiles, place de la République, avant d’entamer
le parcours prévu jusqu’à Nation. Je me rappelle la chaleur caniculaire.
Des gens s’évanouissaient, et des chaînes humaines se frayaient
péniblement un chemin entre le milieu de la place et les cafés alentour
pour faire passer quelques bouteilles d’eau à une foule considérable et
assoiffée. Jeunes, vieux, parents, grands-parents, enfants, nous nous
étions tous mobilisés pour crier notre colère, notre inquiétude face à
l’impensable, cette présence de Le Pen au deuxième tour qui nous
remplissait de honte. En écrivant ces lignes en 2020, l’ampleur de
l’émotion de ce jour-là me frappe, alors qu’il n’y avait aucun risque qu’il
manque une seule voix à Chirac pour barrer la route à Le Pen. Le refus
massif du FN s’est réduit comme peau de chagrin au fil des années, et les
manifestations en 2017, dans une situation comparable, ne rassemblèrent
que quelques centaines de personnes.

Cela faisait vingt ans que Jean-Marie Le Pen avait déboulé en mode
majeur sur la scène politique. Son parti végétait depuis la guerre
d’Algérie. La candidature de Tixier-Vignancour, qui fit 5 % à l’élection
présidentielle de 1965, avait été un chant du cygne qui rassemblait contre
de Gaulle les nostalgiques de l’OAS. En 1981, Le Pen ne put même pas
réunir les 500 parrainages pour pouvoir se présenter à la présidentielle.
Mais en 1982-83, à Dreux, devenu laboratoire de l’extrême droite, le
FN, allié à la droite, remportait l’élection municipale. Premier des
ébranlements de la société française où, à chaque élection, on prit
l’habitude de voir lentement s’installer ce parti. Les élections législatives
de 1986 en marquent l’apogée avec un vote à la proportionnelle, qui
permit au FN d’envoyer trente-cinq députés à l’Assemblée nationale.
Résultat d’un calcul cynique de François Mitterrand pour diviser la
droite. Depuis, on ne cesse pourtant avec raison de déplorer que cette
force politique qui s’est implantée en France comme dans toute l’Europe,
ait un nombre d’élus à l’Assemblée de loin inférieur à sa représentativité
dans le pays.
Législatives, présidentielles, européennes, municipales, chaque
élection nous accoutumera un peu plus à cette présence de l’extrême
droite, nostalgique alors de Vichy, bourrée d’anciens collabos et de leur
thématique antisémite et hostile aux musulmans. La fameuse tactique du
front républicain, c’est-à-dire l’alliance de tous les partis pour contrer
l’extrême droite, s’est effilochée au cours des années. J’y demeure
farouchement fidèle mais je constate avec tristesse que beaucoup, à
gauche, la remettent en question pour 2022.
À la dernière élection présidentielle en 2017, Marine Le Pen doubla
presque le score de son père en 2002. 18 % face à Chirac, 33 % face à
Macron. Elle est créditée au premier tour aujourd’hui dans les sondages
de 30 %, soit une place en tête de la prochaine élection présidentielle, et
si cela effraie, plus personne ne semble s’en scandaliser.
Il est vrai que le Rassemblement national de la fille, nouvelle façade
du Front du père, a évolué. Les nostalgiques de Vichy ou de l’OAS n’y
ont plus un droit de cité public ; les racistes purs et durs ont été écartés
(apparemment) des instances officielles ; les Gollnisch et autres Messiha
gomment leurs aspérités les plus détestables ; Alain Soral, le
révisionniste le plus affirmé de France (et multi-condamné), navigue sur
une planète satellite, de même que Dieudonné ou la droite identitaire aux
slogans racistes et antisémites.
Marine a rompu avec Jean-Marie, notamment sur la question
antisémite, pour « dédiaboliser », comme on l’a dit, l’image sulfureuse
du Front, même si l’on n’est pas très regardant sur ses amitiés affichées
avec tous les leaders de l’extrême droite européenne. Si les lignes de
force ont bougé, les valeurs restent les mêmes : dénonciation de
l’étranger, rejet de l’Europe et des « élites cosmopolites », préférence
nationale, refus de l’immigration, théorisation du supposé « Grand
Remplacement » : les mêmes ingrédients sont là, l’habillage est différent.
Les cadres ont rajeuni et maîtrisent leur parole sans accroc scandaleux, à
l’image de l’habile Jordan Bardella. Si de temps à autre un élu local se
laisse aller à des déclarations racistes, les instances dirigeantes l’écartent
avec fracas, en invoquant un dérapage inacceptable. La provocation a
disparu, le RN est devenu presque présentable. Au point que beaucoup ne
se sentent plus rebutés par ses filiations anciennes et n’hésitent même
plus à se dire que, peut-être, après les échecs de la droite, de la gauche et
du centre, il serait temps de voir si les solutions du RN ne seraient pas
meilleures que celles des autres partis traditionnels. Pente fatale.
Il est vrai que Marine a réussi à donner de son parti une image sociale.
Dans les circonscriptions les plus déshéritées, les anciens bastions
communistes sont passés directement au FN devenu le RN.
Le prochain séisme serait l’arrivée d’un ou d’une figure de l’extrême
droite à la tête de la France. Ce qui semble encore improbable mais plus
impossible.
Si Marine Le Pen échoue encore, le flambeau passera entre les mains
des jeunes qu’elle a fait monter en première ligne, voire entre celles de sa
nièce. La jeune Marion Maréchal, plus idéologique que sa tante, et qui
s’attache, par sa rhétorique et son charme, à réunir autour d’elle les têtes
pensantes d’une droite dure. Non pas des « idiots utiles » comme aurait
dit Lénine, mais des personnes déterminées et parfaitement conscientes
de ce qu’elles font. Quand Éric Zemmour ou Patrick Buisson se
démènent dans les cercles intellectuels et les médias pour récupérer la
théorie gramscienne sur la prise de pouvoir à partir des milieux culturels,
la stratégie est bien huilée. Pauvre Gramsci, fondateur du PC italien,
philosophe marxiste, porteur l’idée d’hégémonie culturelle dont le peuple
a besoin pour triompher ! Pauvres médias qui se laissent utiliser par des
personnages sulfureux mais habiles ; ou plutôt, pauvres téléspectateurs
manipulés par des médias sans scrupules, partisans du clash quelle qu’en
soit la nature1.
La pensée d’une gauche réformatrice, d’un centre européen, d’une
droite libérale s’étant peu à peu affadie, une « révolution nationale2 »
pourrait s’épanouir demain.

Comme beaucoup de ceux de ma génération, cette hypothèse me


révulse. Mais les plus jeunes auxquels on parle de Vichy, de la guerre
d’Algérie, de l’histoire de ce Front qui veut désormais rassembler, ne
sont nullement effrayés. Inutile de leur brosser un paysage de terreur, où
nos droits seraient du jour au lendemain suspendus, dans une sorte de
grand soir fascisant, Nuremberg des libertés fondamentales. C’est
pourtant ainsi qu’un tel régime s’impose et grignote nos valeurs. Il suffit
de voir l’évolution des régimes d’Europe de l’Est, ceux de la Hongrie, de
la Pologne, de la Russie poutinienne. J’espère que nous sommes encore
nombreux à vouloir nous battre de toutes nos forces contre cette
éventualité.

Dès 1984, je me suis rangée dans une attitude d’hostilité absolue. Jean-
Marie Le Pen faisait les beaux jours de « L’heure de vérité », la grande
émission politique de la 2, le dimanche à la mi-journée. Je me suis
immédiatement opposée à ceux qui invoquaient le respect du suffrage
universel, et je fus bien seule. Mes confrères, avec lesquels j’ai souvent
débattu, auraient été plus convaincants s’ils avaient convié Le Pen deux
ou trois fois en dix ans, compte tenu de son véritable poids politique.
Mais il le fut au moins chaque année entre 1984 et 1995 et chaque
passage se soldait par un record d’audience et l’assurance d’une
polémique majeure.
Le Pen, ça rassemblait du monde ; inviter un trublion est toujours bon
pour le score d’une émission, et s’abriter derrière le respect démocratique
me semble relever de la casuistique. J’en sais quelque chose pour avoir
moi-même cédé à ce tropisme, en invitant quelques « grandes gueules »
qui attiraient les foules. Casser les codes de la bienséance télévisée
permet de gonfler l’audimat.

J’ai très vite déclaré que je n’inviterais jamais Jean-Marie Le Pen à « 7


sur 7 ». Cette attitude a été suffisamment critiquée et incomprise pour
que je m’en explique.
J’ai déjà, dans cet ouvrage, analysé la nature d’une interview politique,
à savoir un faux face-à-face entre un journaliste et un personnage de la
vie publique. « Faux face-à-face », précisément, parce que les deux
interlocuteurs ne se situent pas sur le même plan. On attend du politique
qu’il exprime ses convictions, ses choix, sa vision du monde. On attend
du journaliste qu’il soit objectif. Il ne le sera jamais totalement, car il se
présente devant les lecteurs ou les téléspectateurs chargé d’un bagage
culturel ou émotionnel. Néanmoins, on exige de lui qu’il soit le plus
honnête possible en s’efforçant de ne pas faire intervenir ses opinions qui
nuiraient à la loyauté requise par son métier.
Or, cette position n’est tenable que si le politique interviewé se situe
dans le champ de la démocratie. Sinon les dés sont pipés, parce que le
temps de parole, la nature du questionnement, la place de chacun des
protagonistes n’est pas équivalente.
Un journaliste peut – et doit – relancer plusieurs fois sa question sous
une forme différente si la personne interrogée se dérobe. Interviewer ne
consiste pas à enchaîner les questions sans les mettre en perspective.
Mais après trois ou quatre tentatives, le journaliste doit céder le terrain et
passer à autre chose. Sinon, il se positionne comme un débatteur, comme
un adversaire du politique en question. Et il ne peut, de surcroît, se
comporter différemment en fonction de ses invités, ce traitement inégal
serait inacceptable. Pour autant cela devient une faute civique si l’on ne
contredit pas celui qui manie le mensonge, la mauvaise foi, qui assène
des considérations à la limite de la loi, qui se situe précisément hors de
l’orbite démocratique. C’était le cas, dans ces années-là, de Jean-Marie
Le Pen. On a bien vu les limites du genre avec Donald Trump pour lequel
toute réalité était relative, et son usage des fake news, une manière
d’asseoir sa propre vérité.
Je considérais – et je considère toujours s’agissant du vieux leader
d’extrême droite – qu’un journaliste-citoyen ne peut pas se contenter de
tendre son micro pour permettre à son interlocuteur de délivrer son
message, quelle qu’en soit la nature. La falsification de l’histoire, les
propos séditieux, ou tout simplement hors du périmètre communément
partagé dans la société dans laquelle il vit, ne peuvent être tenus à égalité
avec d’autres, parfaitement acceptables.
J’ai eu un débat sur ce thème, un jour, avec Jean-Pierre Elkabbach.
« Vous n’auriez donc pas interrogé Hitler ou Staline ? » m’avait-il lancé.
Non, bien sûr ! Des dictateurs sanguinaires, dissimulateurs, issus de
coups d’État ou même de processus électoraux réguliers, mais ayant
abandonné le terrain des libertés publiques les plus élémentaires, ne
doivent pas être interrogés comme les autres. Au risque de se voir
accorder une virginité fictive. Comment imaginer une interview de Hitler
ou Staline sur les camps de concentration ou d’extermination dont ils
auraient tous deux démenti l’existence ; sur leur idéologie
meurtrière qu’ils auraient maquillée ; sur les droits de l’opposition qu’ils
auraient juré garantir ? Et on passerait tranquillement à la question
suivante ? Le journaliste, dans un tel cas, n’est plus un interrogateur, mais
un faire-valoir.
Ce raisonnement me semblait évident pour ces cas extrêmes, et je l’ai
donc étendu à d’autres : je n’aurais pas interviewé Pinochet, Pol Pot ou
Kim Il-sung au risque de leur donner un brevet de crédibilité. Bien
entendu, quand la frontière est plus floue, la décision mérite débat : j’ai
raconté comment j’ai interrogé Hassan II qui n’était pas le meilleur
garant des libertés publiques dans son pays. Chaque cas exige d’être
examiné. Pour être totalement conséquente avec moi-même, je devrais
aujourd’hui affirmer que je refuserais, de la même manière, de faire une
interview de Poutine, Erdogan ou Xi Jinping. Or si l’occasion se
présentait, peut-être accepterais-je, parce que le monde est moins binaire.
Mais je reconnais là une incohérence.
Pour ces raisons, j’ai donc refusé d’interroger Saddam Hussein qui
était demandeur, à la veille de la première guerre d’Irak. Je n’ai pas vu
non plus quel avantage, sinon de notoriété, il y avait à aller au palais de
Bokassa lui poser des questions sur son couronnement impérial à venir.
Je sais qu’on trouvera ma position dogmatique, et peu nuancée. Je sais
aussi qu’elle est ultra-minoritaire dans la profession. Je ne connais aucun
confrère qui refuserait un scoop. Je respecte ceux qui font un choix
différent, je souhaiterais simplement qu’on respecte le mien.

Pour en revenir à Le Pen, j’ajoute à cela des considérations


personnelles. Il s’en était pris violemment au père de mes enfants, lors
d’un discours à la tonalité antisémite dans lequel il avait dénoncé, entre
autres, quelques journalistes juifs parmi lesquels il se trouvait.
La presse du Front national, ou un organe de ses amis (Minute),
m’avait insultée plusieurs fois. J’ai fait condamner à deux reprises
François Brigneau, ancien collabo devenu journaliste, pour injure
publique. Il avait en effet tenu des propos sibyllins et particulièrement
déplaisants comme « Mamma Haine Sinclaire, marchande de soutiens-
gorge à TF1, juive (moins assimilée) de tendance socialiste. Rares sont
les émissions de l’épanouie boulangère azyme où le Front national, son
président et ses amis, ne soient pas agressés ».
Je restais dans l’univers du commerce et même de l’alimentaire,
puisque qualifiée de « pulpeuse charcutière casher » en 1986 par le
journal Présent, je continuais d’être désignée comme « boulangère
azyme », en 1989 dans National Hebdo !
Au-delà des polémiques, cette atmosphère antisémite m’empêchait
d’interroger sans a priori le leader du parti qui, dans l’opinion publique
française, surfait sur ces thèmes.

Enfin, ma position s’est aussi forgée à l’épreuve des faits et de


l’expérience.
En 1988, dans le cadre de la pré-campagne présidentielle, je m’étais
rangée aux raisons de Jean-Marie Colombani, mon partenaire dans
« Questions à domicile », pour proposer une émission à Jean-Marie Le
Pen, qui, une fois de plus, était candidat. Nous sommes donc allés dans
son fief à La Trinité-sur-Mer. La maison était coquette, mais
l’atmosphère, irrespirable. Les trois filles étaient là et nous nous
observions, les uns les autres, avec méfiance. L’émission fut une
véritable épreuve. Il était naturel que nous interrogions un candidat sur
l’ensemble des questions qui forment la matrice des discussions
politiques avant une telle échéance. Or Le Pen n’avait rien à dire sur les
problèmes économiques et sociaux, son seul terrain de jeux étant
l’immigration.
J’ai décidé de lui poser une question sur la fameuse phrase qui l’a
traîné pendant des années devant les tribunaux : « Les chambres à gaz
sont un point de détail de la Seconde Guerre mondiale. » Il avait
prononcé ces mots quelque temps auparavant au micro de RTL, mais les
images n’en avaient jamais été diffusées à la télévision et, s’ils
traduisaient le fond de sa pensée négationniste, ils n’avaient pas encore
suscité l’indignation qu’ils provoquèrent au fil des années.
Nous avons donc décidé de passer l’extrait vidéo que RTL nous avait
obligeamment fourni. Le Pen, furieux, tenta de brouiller la diffusion en
parlant pour couvrir le son, mais trop tard, le magnéto était parti.
Reprenant la parole, il voulut justifier ces mots injustifiables, qui le
poursuivront pendant trente ans. Il me fit un procès, prétendant que nous
l’avions censuré, alors qu’il avait tout loisir de s’exprimer en direct dans
l’émission. Procès qu’il perdit, grâce à l’habileté de Georges Kiejman,
qui fut mon avocat et celui de TF1.
Je conclus derechef qu’une émission était impossible avec cet individu
et je décidai une fois pour toutes de ne plus jamais avoir affaire à lui sur
un plateau de télévision.
En 1997, lors de la campagne législative, le CSA imposa à toutes les
émissions de recevoir à parité les dirigeants des partis politiques. Je
décidai de ne pas présenter l’émission et demandai à Gérard Carreyrou,
alors directeur de l’information sur TF1, de bien vouloir me remplacer. Il
s’acquitta avec professionnalisme de cette étrange mission, qui préservait
la neutralité du diffuseur.
La direction de TF1 n’a jamais compris ma position, qui empêchait
l’émission phare de la chaîne de recueillir un surcroît d’écoute. Mais elle
l’a acceptée, comme un caprice ou comme une idée fixe. J’étais à la tête
d’une émission qui réussissait bien, qui était populaire, demandée par les
publicitaires et cette réputation me protégea longtemps.
Suite à ces passes d’armes avec Le Pen, je reçus une avalanche de
lettres, plus insultantes les unes que les autres. Le Front national avait dû
demander à ses militants qu’on noie mon bureau sous les lettres
incendiaires, violentes, vulgaires, menaçantes. J’en reçus plus de cinq
cents en deux semaines. Je n’ose imaginer ce qu’auraient, à l’époque,
donné les réseaux sociaux déchaînés et télécommandés.
Enveloppe après enveloppe (je tenais à ouvrir moi-même le courrier),
je découvris du papier toilette souillé, des crachats dans des mouchoirs en
papier, des petits cercueils dessinés ou sous forme de maquettes en
carton. J’eus la nausée plusieurs fois. Les plus inquiétantes me
semblaient être des missives signées, avec un en-tête de médecin ou
de notable vomissant des horreurs sur la « youpine » que j’étais.
Cet épisode, qui en disait long sur l’électorat de Jean-Marie Le Pen,
me traumatisa longtemps. Aujourd’hui, sur Twitter, à chaque fois qu’un
de mes commentaires touche à l’extrême droite, je vois se soulever le
couvercle à ordures. Mais l’époque a changé : je n’apparais plus
beaucoup dans la sphère télévisuelle, et la droite dure tente de se donner
une image respectable.

Refuser de donner la parole à un provocateur, condamné pour racisme


et antisémitisme, se défendait. Toutefois, le 21 avril au soir, je me suis dit
que cette position n’avait servi à rien. En empêchant Jean-Marie Le Pen
de dérouler ses aigreurs rances, je mettais ma conscience à l’abri, mais
écarter sa parole ne menait nulle part et au contraire le victimisait aux
yeux de certains. De fait, ma position étant si marginale, et Le Pen étant
largement présent sur toutes les antennes, je n’ai eu aucune influence ni
positive ni négative. Mais j’ai dû faire le constat amer qu’on ne combat
pas les extrêmes en essayant de limiter leur expression.

Si j’avais continué à officier à la tête d’une émission, le problème se


serait posé différemment. Marine Le Pen n’est pas son père. Je n’ai
aucune illusion ni complaisance pour son projet politique. Mais elle a
gommé, comme on l’a dit, beaucoup des aspects répugnants du
personnage. Elle représente aujourd’hui au moins un Français sur trois et
il n’y aurait aucun sens à contingenter sa parole, ou celle de ses
lieutenants dont le passage dans les médias s’est complètement banalisé.
À l’occasion d’un livre précédent3, sur la campagne présidentielle et
ses rebondissements spectaculaires, je m’étais rendue, pour la première
fois de ma vie, au siège du Front national à Nanterre. La cheffe m’avait
reçue dans son bureau, sans chaleur, mais courtoisement. « Il s’est passé
beaucoup de choses pour nous deux depuis cette visite », avait-elle dit
avec une pointe d’humour en référence à notre ancienne rencontre à
La Trinité-sur-Mer, et à la vie qui avait passé, pour elle et moi, depuis
trente ans.
Étrange sensation de me retrouver dans l’immeuble du parti, de croiser
des personnages auxquels j’attribuais des pensées maléfiques. Les dames
de la réception ou du magasin de souvenirs semblaient beaucoup plus à
l’aise que moi, réclamant des photos que je n’ai pas voulu leur refuser.
Ce jour-là, le chapitre Le Pen appartenait donc au passé.
Il ne tient qu’à nous d’éviter qu’il ne s’invite à nouveau dans l’avenir.
1. Je fais ici allusion à la place discutable donnée par une chaîne de télévision
appartenant à Bolloré – C News – au polémiste Éric Zemmour, et globalement à tous les
discours dits « anti-système ».
2. Idéologie officielle du régime de Vichy. Ici, clin d’œil non pas à une filiation directe,
mais à un cousinage pas si lointain qu’on le croit.
3. Chronique d’une France blessée, op. cit.
10.

La tour infernale

Comme si j’avais volé dans la caisse. Me voilà sur le trottoir, quelques


livres et photos dans les bras, ahurie par la violence de cette matinée. Je
viens d’être virée de TF1, après dix-huit ans passés dans la maison.
Au terme de quelques semaines de tension, je suis convoquée le 5 juin
2001 au matin par Nonce Paolini, le DRH de l’entreprise1. L’homme
porte bien son prénom, il est toujours affable, souriant, rose et un rien
onctueux. Ce matin-là, le prélat est blême, non pas de fureur, mais de
gêne : il va exécuter un ordre de son patron, dont il sait qu’il contrevient
au droit du travail. L’entrevue dure trois minutes : il me demande de lui
remettre mon badge, mon téléphone portable, et me dit d’une voix
blanche que j’ai une heure pour remplir un carton, faire mes adieux à mes
équipes et quitter la tour Bouygues, l’immeuble de TF1 à Boulogne.
Cela devait finir ainsi, je ne l’avais pourtant pas anticipé.

En juin 1997, mon mari devenu ministre de l’Économie et des


Finances du gouvernement Jospin, j’avais décidé d’arrêter « 7 sur 7 ».
Cette décision, qui paraît normale aujourd’hui, n’allait pas forcément de
soi. Et pourtant, elle me semblait évidente.
À l’époque, je suis à la tête de la principale émission politique de la
télévision et mon mari se voit confier l’un des plus gros ministères d’un
gouvernement de gauche. J’ai l’habitude de convier le dimanche soir, à
« 7 sur 7 », des personnalités de tout bord, en toute indépendance, en leur
posant mes questions librement. Elles-mêmes y viennent en confiance,
n’ignorent pas mes opinions, mais reconnaissent que je fais mon métier
avec fair-play et le maximum d’objectivité. Or je sais que, si je reste à la
tête de ce programme, le regard des téléspectateurs changera : ils auront
du mal à dissocier l’épouse d’un membre important du gouvernement, de
la journaliste qui revendique son droit de suite et de relance. Philippe
Séguin, qui fut mon invité le dimanche qui suivit cette décision rendue
publique, s’en étonna : « Vous nous abandonnez ?
— Mais comment voulez-vous que je vous interroge sur la politique
économique et sociale que mènera mon époux ? Vous en direz du mal et
je regarderai le plafond sans vous répondre ? La semaine qui suit,
Martine Aubry viendra en dire du bien et je prendrai le même air
détaché ? » Il admit que ce n’était guère envisageable.

Dominique avait déjà été ministre en 1992, durant un an. Mais il était
en charge du Commerce extérieur, un ministère très secondaire. Pourtant,
déjà, un député RPR s’était étonné que je garde la maîtrise d’une
émission qui convoquait amis et adversaires politiques de mon mari.
L’embarras que j’avais ressenti à l’époque serait devenu ingérable cinq
ans plus tard.
Je m’étais d’ailleurs trouvée en position inconfortable quand, avec
Christine Ockrent (elle-même épouse de Bernard Kouchner, ministre de
la Santé), nous avions été pressenties pour interviewer François
Mitterrand. Drôle de République, avait ironisé Jean d’Ormesson dans Le
Figaro, que ce régime où des journalistes interrogent le patron de leurs
maris ! Il était un des rares à s’en être étonné, mais j’avais été meurtrie
par la flèche, car il avait raison.
Cette fois, je savais donc que la déferlante aurait été féroce, et que
chacun se serait demandé si mes questions n’avaient pas pour but de
profiter au gouvernement qui employait mon époux.
Béatrice Schönberg, Audrey Pulvar, Anna Cabana ou Léa Salamé se
sont retrouvées, pour des temps plus ou moins longs, dans une situation
similaire. En Allemagne, Doris Schröder, elle-même journaliste politique,
adopta la même attitude quand Gerhard Schröder fut nommé chancelier.
La question qui se pose ici est celle d’un conflit d’intérêt. Rien à voir
avec quelque soumission ou dépendance qui obligerait des femmes à
s’effacer derrière leur conjoint. Si ma mère, mon père ou mon frère
avaient occupé la même fonction, mon raisonnement aurait été le même.
Une consœur déclara obligeamment que j’étais « rentrée à la cuisine » et
qu’elle n’aurait en aucun cas agi ainsi. Libre à elle. Compte tenu de la
méfiance qui s’attache à la profession de journaliste, qu’on accuse en
permanence de connivence, il n’en aurait pas fallu davantage pour donner
l’image désastreuse d’un monde médiatico-politique conjugalement
imbriqué.
Des féministes diront que dans nos sociétés patriarcales, l’inverse est
inconcevable, un homme quittant ses fonctions alors que sa femme
occupe un poste ministériel. Peut-être, mais le cas de figure ne s’est
jusqu’à ce jour encore jamais présenté. Si les compagnons de Simone
Veil, de Rachida Dati ou d’Anne Hidalgo avaient eu pour profession
d’être commentateurs de la vie politique, je suis sûre que la même
décision se serait imposée à eux.
Et pourquoi, dans un couple, ajoutent encore celles qui sont choquées
par cette loi non écrite, est-ce toujours à la femme de s’écarter et non à
l’homme de décliner une nomination qui pose problème à son conjoint ?
Si mon mari avait exercé la fonction de ministre depuis des années et que
j’avais été récemment promue, la problématique aurait été différente.
Mais j’occupais cette fenêtre télévisée depuis treize ans ; mon mari venait
d’arriver à une haute responsabilité ; il était peut-être temps de laisser à
d’autres un fauteuil qu’il est hors de question d’occuper à vie. Un jour ou
l’autre, il faut savoir renoncer ou faire autre chose.
Et si enfin des commentateurs acides s’avisaient de chuchoter que
l’audience de « 7 sur 7 » commençait à s’éroder, ils auraient raison. Mais
qu’on se rassure, le taux d’écoute restait solide et comparativement
favorable à TF1. L’usure est le lot de toute émission emblématique qui
dure. Depuis treize ans, j’interrogeais des politiques tous les dimanches
soir à 19 heures. Moi-même j’en étais quelque peu lasse ; j’aurais pu
poursuivre l’émission un an ou deux, mais le besoin de renouvellement
s’impose, à un programme comme à un individu. Je dirais, à l’inverse du
général de Gaulle, qu’il faut savoir quitter les choses avant qu’elles ne
nous quittent2.
La décision fit date. On me critiqua, on me plaignit, et l’on n’a cessé
de me demander depuis plus de vingt ans, si la télé me manquait et si je
ne regrettais pas de l’avoir ainsi brutalement quittée. L’honnêteté
m’oblige à reconnaître que cela m’a ébranlée, un peu plus que je ne l’ai
dit mais beaucoup moins qu’on ne le croit.

Je me suis surtout retrouvée désœuvrée à la rentrée de 1998. Pendant


de nombreux mois, j’ai senti mon cœur s’emballer en regardant ma
montre le dimanche en fin de journée, croyant avec terreur, durant une
fraction de seconde, avoir oublié de me rendre au studio. Réflexe
pavlovien, cousin de celui qui, pendant treize ans, me donnait l’envie de
fuir le plateau quand retentissait le générique. Décidément, j’étais
incorrigible… ! Plus sérieusement, j’ai retrouvé la liberté des fins de
semaine, la possibilité d’ignorer l’actualité, l’ivresse de me dire que je ne
lirais pas la dernière déclaration politique d’un ministre en mal de petites
phrases. Toutefois, à cinquante ans, et encore en bonne forme, j’ai
compris le sentiment qui saisit parfois les retraités. Je constatais avec un
sourire (ou était-ce de l’amertume ?) que le téléphone ne sonnait plus,
que les éditeurs ne m’envoyaient plus leurs livres, que les « importants »
ou ceux qui se croyaient tels ne me sollicitaient plus. Je n’étais plus un
produit rentable.
Heureusement que je n’ai jamais été dupe de la notoriété, des
hommages, des sourires, des compliments. Pas dupe, peut-être, mais
habituée néanmoins. Il était temps de me prouver que la télévision ne
m’avait pas dévorée, que la lumière ne me manquait pas, que je me
moquais de ne plus faire la une des magazines. Je n’ai pas regretté –
consciemment du moins – ma décision : j’avais vu tellement de drogués
de l’antenne ou de la politique qui s’effondraient quand celles-ci les
quittaient, que j’étais vaccinée contre cette dépression post-partum.
Bernard Pivot avait été l’une des rares vedettes du petit écran heureuses
de découvrir la vie loin d’« Apostrophes » ou de « Bouillon de culture ».
Je n’ai, pas plus que lui, eu besoin d’être consolée car je crois n’avoir
jamais été intoxiquée.
Je voulais quand même retrouver rapidement une activité, ne serait-ce
que pour justifier d’un salaire. Et ne pas ressembler à la génération de ma
mère.
J’aurais pu y réfléchir quand mes enfants étaient petits, pour leur
accorder plus d’attention, pendant un certain temps. Quand les Bouygues
avaient racheté TF1, un mot de mon fils David m’avait désemparée :
« Peut-être seras-tu virée ? », et, face à ma surprise, il avait ajouté cette
phrase en forme de reproche : « Tu pourrais alors venir me chercher à
4 heures et demie, à la sortie de l’école, comme les autres mamans. » Les
mères du XVIe sont sans doute plus nombreuses au foyer que dans des
arrondissements populaires. Mais quel grief envers une mère trop
occupée ! Trente ans plus tard, je serai franche : j’en fus peinée, c’est
vrai, mais pas au point de cesser de travailler et, plutôt qu’envoyer ma
mère ou la nounou, me hâter d’aller chercher mes enfants à 16 h 30…

TF1 ne me bousculait pas, la situation était confortable. J’étais


cependant pressée de réagir. Mon mari lança une idée que je m’empressai
de saisir et d’aller vendre, un peu vite peut-être, à Patrick Le Lay et
Étienne Mougeotte : pourquoi ne pas développer, sous la marque de la
chaîne, une activité digitale quasiment inexistante jusque-là ? L’idée était
ingénieuse et à tout prendre, plus intelligente que de revenir vers une
activité éditoriale compliquée à mettre en œuvre entre l’information que
je m’interdisais et les programmes de cette chaîne qui ne m’intéressaient
pas. Une façon aussi de me détacher de l’antenne ; tout était donc idéal…
sauf que cela ne me convenait pas, comme on le verra. Je pense que j’ai
choisi cette voie car aucune autre ne me paraissait satisfaisante, mais
aussi pour prouver aux yeux de tous – et avouons-le, à ceux de mon
époux – que j’étais capable de me réinventer et assez forte pour dépasser
le statut, désolant, de « la-fille-qui-ne-peut-pas-se-passer-des-caméras ».
Pendant trois ans, j’ai fait de ma faiblesse une force, et développé à qui
voulait l’entendre le discours de la femme capable de s’intéresser à ce
qu’elle n’avait jamais fait. D’une certaine manière, c’était vrai et j’y ai
réussi.
Au départ, Patrick Le Lay n’y voyait aucun intérêt : « Qu’est-ce que
vous voulez faire avec “votre” Internet ? » me lançait-il, n’ayant jamais
navigué sur le web. Nous étions en 1998, et le désintérêt de TF1 pour les
nouvelles technologies était une faute. Il a finalement vite compris que
les NTIC, comme on disait alors, les nouvelles technologies de
l’information et de la communication, étaient un domaine à investir et
que le cours de Bourse de TF1 en bénéficierait. Ce qui fut le cas dans
cette période d’euphorie digitale.

J’étais devenue assez familière de ce monde numérique, mais il


s’agissait cette fois d’inventer et de monter une entreprise. Ce fut e-TF1,
dont l’ambition était de développer la marque sur des produits digitaux.
Une jeune femme astucieuse et douée m’épaula. Je dois à Muriel Guidoni
de m’avoir accompagnée tout au long de cette étrange aventure qui dura
un peu plus de trois ans. La tâche était lourde mais bénéficiait de
l’indulgence de la chaîne qui, n’ayant aucune compétence sur le sujet,
m’a laissée développer l’affaire. Il est vrai aussi que nous baignions alors
dans « la bulle Internet » qui, jusqu’en 2000 ou 2001, avant son
explosion puis son évidente renaissance, dopait le cours de Bourse des
entreprises qui s’y lançaient. Il fallait aller vite, embaucher, développer
des outils techniques, générer de nouveaux métiers, concevoir une
stratégie, la défendre devant l’actionnaire, les instances dirigeantes de la
chaîne et surtout les banques.

Une nouvelle vie commençait pour moi, celle de chef d’entreprise.


Étrangère à tout ce que je connaissais. J’ai pris, au début, du plaisir à
faire émerger une structure et créer des emplois qui n’existaient pas. Le
défi et la nouveauté me plaisaient, sortir de l’égocentrisme étroit du
monde de l’image me faisait du bien. Mais avec le recul, je peux le
confesser, je n’ai jamais été tout à fait à mon aise. À un monde limité en
succédait un autre, fait de techniciens, d’informaticiens, de financiers.
J’aimais créer des postes, mais j’avais les licenciements en horreur. Faire
un tableau de service, gérer le personnel, défendre un budget, réclamer
des moyens techniques, décider des salaires à recommander au DRH de
TF1, Nonce Paolini, n’était pas tout à fait dans mes cordes. Pire : j’avais
l’impression d’atteindre la limite de mes compétences, de ne pas
maîtriser les enjeux autant que je l’avais imaginé d’abord, et surtout
autant que j’essayais d’en donner l’impression. Quand j’étais
adolescente, nous nous amusions, mon père et moi, à déclarer, selon ma
formule, que nous n’étions « qu’un bluff », mais que nous seuls en étions
conscients. Dans ces dernières années passées à TF1, j’étais épouvantée à
l’idée que mon incompétence ne soit désormais visible aux yeux de tous.
Quand j’ai fondé le Huffington Post, plus de dix ans plus tard, je n’ai
pas éprouvé ce sentiment. Je me suis enflammée pour l’entreprise, j’ai
aimé la défendre, la porter, la faire grandir. Créer un journal se
rapprochait de ce que je savais faire. Créer une entreprise était sans doute
trop loin de moi.
Alors que j’étais présidente de cette e-société, Colas Overkott, un
jeune homme expérimenté et imaginatif (et qui est resté dans le secteur),
en était le DG. En quelques mois nous étions une centaine. C’est étrange,
mais cette époque, plus proche pourtant que les « 7 sur 7 » des années 90,
me paraît beaucoup plus lointaine. Comme s’il ne s’agissait pas vraiment
de moi, mais d’une autre vie que la mienne qui se serait déroulée en
parallèle. J’étais passée de soliste à chef d’orchestre ; j’étais fière du
nouveau bébé que j’avais mis au monde, mais il m’était étranger et ne me
rendait pas heureuse.

J’avais, depuis l’arrivée des « Bouygues boys », toujours été conviée à


la réunion du « Comex », le comité exécutif de la chaîne, le mardi matin
à 8 heures tapantes. Une trentaine de personnes autour de la table, les
cadres importants de la chaîne ; vingt-six hommes, quatre femmes : les
deux patronnes de la régie publicitaire, Claude Cohen et Corinne
Bouygues, fille et sœur des propriétaires ; Pascale Breugnot, productrice
de magazines de téléréalité avant la téléréalité, et moi, tel Fabrice à
Waterloo qui se demande ce qu’il fait là. Je n’y venais pas toutes les
semaines, mais le rituel commençait toujours par l’exposé que faisait
Mougeotte sur les audiences. Tantôt il faisait valoir que les matches de
foot étaient à privilégier car celui de la veille avait bénéficié d’un
excellent taux d’écoute. Tantôt, quelques semaines plus tard, la diffusion
d’un bon film franchouillard ayant dopé l’audience, il défendait, à
l’inverse, que rien ne valait un vieux film français. Ainsi allait la
navigation au sein d’une chaîne régie par les chiffres d’audience de la
veille qui tombaient le matin à 9 heures. C’est désormais le cas de toutes,
y compris celles du service public.
J’assistais aussi aux conseils d’administration de la chaîne, tout aussi
exaltants. Ils valaient le détour, pour entendre les interventions
des syndicats « maison », si peu revendicatifs qu’ils commençaient par
remercier le patron des salaires accordés, avant de poser une question
lénifiante.
J’accompagnais Patrick Le Lay dans des rendez-vous avec d’éventuels
partenaires. Je me souviens d’une rencontre avec Serge Weinberg,
l’actuel président de Sanofi, à l’époque bras droit de François Pinault :
j’avais cru mourir de honte. Nous discutions d’un partenariat possible
entre des sites de PPR (Pinault-Printemps-Redoute, aujourd’hui Kering)
et ceux d’e-TF1. Le Lay lui présenta sa chaîne et brossa de ses auditeurs
le tableau suivant : « L’audience de TF1 c’est les vieux, en province, au
niveau d’éducation limitée. Bref, une télé pour les bouseux », ajouta-t-il
en riant. Serge Weinberg, d’un flegme très britannique, ne leva pas un
sourcil devant ce mépris du PDG pour le produit qu’il était censé vanter.
Je rêvais quant à moi d’un trou de souris pour m’y réfugier.

Il est temps que je parle de ce Le Lay qui fit couler beaucoup d’encre.
Un visage en lame de couteau, des traits fins, des lèvres minces, un
regard intelligent. Rapide comme l’éclair, sévère dans le ton, tout sauf un
joyeux drille, il était un homme que l’on craint. Il avait fait sa carrière
chez Bouygues, et Francis, le vieux fondateur du groupe, avait eu
l’intuition qu’il saurait remporter la mise devant la Haute Autorité qui
auditionnait les prétendants à la privatisation de la chaîne. Il avait raison.
Il ne connaissait rien à la télé, mais apprit vite, comme tout ce qu’il
faisait, et eut l’intelligence de laisser Étienne Mougeotte fabriquer une
chaîne très grand public.
Un drôle de bonhomme, disparu en mars 2020, avec lequel j’eus de
très bonnes relations apparentes et d’exécrables relations de fond. Nous
ne nous aimions pas, mais nous donnions le change.
Tant que je demeurai à la tête de « 7 sur 7 », nos échanges étaient
sporadiques. Il appréciait les taux d’audience de mon émission, venait le
dimanche soir saluer mes invités (quand ils étaient politiques et
puissants), mais ne s’occupait pas, la plupart du temps, du choix de mes
hôtes. Quelquefois, sujet à des colères homériques et des éructations
célèbres dans la tour de Boulogne, il me rencontrait sur sa trajectoire et
j’en prenais alors pour mon grade. J’ai raconté combien il était réticent à
chaque fois que j’invitais un homme de culture ou de pensée. Non qu’il
ne soit pas cultivé lui-même, il l’était au contraire, mais il ne se faisait
pas la même idée que moi de « 7 sur 7 » dont il appréciait le rôle
d’ambassadeur et de relation publique auprès des pouvoirs. Mais vouloir
y inviter des philosophes, mon Dieu, quelle idée !

Le Lay était capable d’une violence verbale stupéfiante. Un jour, à la


mi-temps des années 90, j’avais lancé depuis longtemps une invitation à
Pierre Mazeaud, président RPR de la Commission des lois, grand juriste
et homme de qualité. C’était au terme d’une semaine où, manque de
chance, Martin Bouygues, successeur de son père Francis à la tête du
groupe, avait été retenu en garde à vue pendant 48 heures et mis en
examen, pour des histoires, je crois, d’abus de bien social. J’avais prévu
de ne pas interroger Mazeaud sur cette affaire judiciaire en cours sur
laquelle il n’aurait sûrement pas souhaité intervenir. Mais je mettais un
point d’honneur à ne pas occulter l’événement qui avait secoué le monde
des affaires, de la presse, et bien entendu TF1. La journaliste qui avait en
charge le résumé de la semaine se fit l’écho de cette audition, avec le
maximum de sobriété. J’avais pris la précaution d’en avertir Étienne
Mougeotte, ancien journaliste, en lui expliquant qu’il serait bien plus
dommageable pour l’image de la chaîne d’avoir l’air d’ignorer le tumulte
plutôt que de l’évoquer.
À l’issue de l’émission, je vois arriver Le Lay, blanc de colère, lèvres
pincées, sifflant que je devrais avoir honte d’avoir ainsi sali l’entreprise,
m’invectivant violemment devant mon invité et n’écoutant pas un mot de
mes arguments déontologiques. Mazeaud, fort gêné, s’éclipsa assez vite.
Après l’orage, vint la tempête : une fois rentrée chez moi, je reçus un
appel téléphonique de Le Lay qui prolongeait l’algarade. Il hurlait si fort
que je tenais le combiné à bout de bras, tentant de lui faire entendre
raison. Sans succès, jusqu’à ce qu’il me raccroche furieusement au nez,
me notifiant que l’affaire ne resterait pas sans suites. Le volcan s’éteignit
cependant aussi vite qu’il avait explosé.
L’échange m’avait secouée. J’aurais dû me méfier avant de choisir une
voie qui allait par la suite me mettre très fréquemment en contact avec
lui.
Nous avons déjeuné une ou deux fois ensemble. Je n’ai jamais su si les
propos excessifs qu’il tenait relevaient d’un test provocateur ou d’une
authentique conviction. Un peu des deux, sans doute.
C’était un Breton bretonnant, aimant expliquer qu’Anne de Bretagne
avait vendu la Bretagne à la France3 et que la rancune des « vrais
Bretons » demeurait tenace vis-à-vis des Français. Poursuivant, très
sérieusement, que beaucoup d’amis de ses parents s’étaient engagés dans
la LVF ou dans la Division Charlemagne – autrement dit les Waffen-SS –
« parce que les ennemis de nos ennemis sont nos amis » ! En réalité, ses
parents s’étaient fort bien conduits et avaient d’ailleurs contribué à
sauver des juifs traqués, dont les parents de Michel Drucker. Mais Le Lay
s’amusait, ravi de sentir ma tension. Il avait enfin conclu que
« Ribbentrop4 était un homme fort cultivé » ! Je ne cédai pas à
l’esclandre en plein restaurant, mais il comprit qu’il devait s’arrêter et ne
chercha pas à me cabrer davantage.

Politiquement, j’ai toujours pensé qu’il ne votait pas pour Le Pen, trop
vulgaire, mais n’en était pas si loin idéologiquement. Il était plus
acceptable d’avouer qu’il avait un faible pour Philippe de Villiers.
Souverainistes de tous les pays, unissez-vous. J’ai croisé Patrick Le Lay
pour la dernière fois, tout guilleret, au soir du référendum sur la
Constitution européenne de 2005 où le « non » l’avait emporté : une belle
soirée pour lui, viscéralement anti-européen. Nous évitions donc
scrupuleusement de parler politique.

Malgré quelques éclats, je fus donc bien traitée durant mes années « 7
sur 7 ». Dès le début, j’ai été conviée aux séminaires annuels du groupe,
qui duraient deux jours et se tenaient à Deauville ou dans un château de
la région parisienne. Ça changeait du quai du Point-du-Jour, où, à
Boulogne, l’empire Bouygues avait bâti une tour massive, puissante, à
son image.
L’une de ces réunions m’est restée en mémoire. L’avocat de TF1
s’appelait Louis Bousquet. Il était le frère de René Bousquet, secrétaire
général de la police de Vichy. Ce dernier avait eu un rôle très actif auprès
des Allemands dans la déportation de dizaines de milliers de juifs en
particulier lors de la rafle du Vél’ d’Hiv où, avec son adjoint, Jean
Leguay, ils avaient notamment suggéré que les enfants soient déportés
avec leurs parents. J’en ai abondamment parlé dans un précédent livre5.
En juin 1993, René Bousquet fut assassiné par un illuminé, et son procès
pour crimes contre l’humanité n’eut donc jamais lieu, alors que son
inculpation avait été relancée par Serge Klarsfeld. Un rendez-vous
manqué avec l’histoire, qui eût été, plus que celui de Papon, le procès des
autorités de Vichy.
Quelques semaines plus tard, le séminaire de TF1 de l’année eut donc
lieu en présence de Louis Bousquet, avocat du groupe. Il n’était pas
responsable, bien sûr, des crimes de son frère, qu’il avait défendu en
1949. Il lui avait évité la prison, et René Bousquet était passé, comme
beaucoup d’autres collabos, au travers de l’épuration. Toutefois, le défilé
de tous les responsables du groupe pour présenter leurs condoléances à
Louis Bousquet pour la mort de son frère me resta en travers de la gorge.
Je fus l’une des rares à rester assise. Sur le quai de la gare, le lendemain
matin, je croisai Louis Bousquet qui me dit assez finement avoir compris
les raisons pour lesquelles je ne m’étais pas dérangée…

Mon expérience à e-TF1 se poursuivit calmement. Cette filiale était


une affaire en devenir, pas encore stratégique, et je participais à la
montée du cours de Bourse.
J’ai connu pourtant une dépression en mars-avril 2001, après trois ans
d’activité nouvelle. Mon père et ma mère étaient à leur manière
dépressifs, mais je refusais de croire que je pouvais à mon tour flancher.
Le médecin qui la diagnostiqua m’en fit accepter les symptômes : j’avais
peur de sortir du lit, les larmes me montaient fréquemment aux yeux et
j’éprouvais de la panique à l’idée que quelqu’un franchisse la porte de
mon bureau pour me demander une décision, une directive. Rien que les
manifestations classiques de la dépression. Mais c’était la première fois
que pareille chose m’arrivait.
Je m’arrêtai de travailler pendant trois à quatre semaines et le
soulagement fut immédiat : je ne supportais plus ce métier pour lequel je
n’étais pas faite, il fallait que je quitte le monde de l’entreprise et
revienne à l’artisanat télévisuel que je maîtrisais mieux. Ce constat
sonnait comme un aveu d’échec : je n’étais donc pas « capable » – je
reprenais la thématique maternelle – de sortir de ma zone de confort, de
me reconvertir. Je me décevais en découvrant mes limites. Mais je
décidai d’assumer ce dont je ne voulais plus.
En mai, j’allai donc voir Étienne Mougeotte qui était le directeur
d’antenne, pour lui faire part de mon souhait de reprendre une émission,
en toute fin de soirée. Un magazine culturel (il est vrai que le mot sonnait
étrangement à TF1) qui manquait à la chaîne, pour drainer un public
« CSP+ », les catégories socio-professionnelles les plus favorisées
comme on dit dans les enquêtes d’opinion. Il me donna un accord de
principe pour explorer des pistes et j’allai dans la foulée rendre visite à
quelques producteurs pour creuser des idées.

J’ai toujours bien aimé Étienne. J’avais travaillé avec lui à Europe 1.
Doué, travailleur, cultivé, il avait été vice-président de l’UNEF, gréviste
de l’ORTF en 1968. Homme de gauche, il s’était classiquement droitisé
avec les années. Giscardien sous Giscard, il subit la disgrâce de la gauche
arrivant au pouvoir. Funeste habitude très française des purges
audiovisuelles qui accompagnent les alternances. Jean-Luc Lagardère,
qui était un homme fidèle, le recasa dans le groupe Hachette. D’abord au
Journal du Dimanche, puis à Télé 7 Jours. C’est là qu’il apprit les codes
d’une télévision populaire. Le groupe Hachette dont il faisait partie était,
comme le groupe Bouygues, candidat à la privatisation de TF1, et Francis
Bouygues et Patrick Le Lay eurent le génie de s’attacher le talent de
Mougeotte dès lors qu’ils remportèrent l’appel d’offres. Étienne reprit ce
que j’appellerais la « culture Télé 7 », assez éloignée du « mieux-disant
culturel » promis à la Haute Autorité qui avait choisi le repreneur. Il les
transposa à TF1, propulsant la chaîne, de très loin, à la première place
non seulement en France, mais en Europe.
Il avait toutes les qualités et un défaut, celui de refuser le conflit, mais
il le fallait sûrement pour supporter Patrick Le Lay, ses foucades et ses
colères pathologiques pendant vingt ans. Il était cependant un homme
courageux. Atteint d’un cancer de la gorge en 1987, il ne m’en parla
qu’une fois et n’en fit plus jamais état, ne manqua pas un jour de travail,
souffrit en silence les affres des chimiothérapies qui altérèrent à jamais
ses cordes vocales. Je mets sur le compte de la fragilité consécutive à sa
maladie, son refus de se battre contre le président-despote de TF1. Il
quitta le groupe en 2007. Après Le Figaro, puis Radio Classique, il est
aujourd’hui président du groupe Valmonde qui possède Valeurs actuelles,
magazine de l’ultra-droite, auquel il a hélas apporté son talent pour le
faire prospérer. La dérive politique est achevée, et je n’ai eu ni le loisir ni
l’envie de lui demander ce qui l’avait motivée. Il est toujours demeuré
amical, affectueux même, et je ne lui tiens pas rigueur de son « lâchage »
face à Le Lay.

Nous sommes donc fin mai 2001. Je retourne voir Étienne Mougeotte
afin de le mettre au courant de ce que j’imagine pour cet espace de
culture que je souhaite produire et présenter. Cela suppose également que
je passe la main à e-TF1.
Le lendemain, je suis appelée d’urgence dans le bureau de Patrick Le
Lay, au 14e étage de la tour. Étienne venait de lui faire part de mon désir
d’évolution et de mes projets. L’entretien est apocalyptique. Je mets un
moment pour comprendre, tant il crie et m’agonit d’injures. « Comment
osez-vous prendre une décision sans m’en parler ? Vous vous foutez de
ma gueule, je vous l’interdis ! » Je tente de lui expliquer que ce n’est pas
un crime, qu’en effet je souhaite bouger, et que j’ai l’aval d’Étienne
Mougeotte pour y réfléchir. Je vais d’ailleurs le chercher dans le bureau
d’à côté pour lui demander de confirmer mes dires, et assurer à Le Lay
qu’il ne s’agit pas d’un complot contre le PDG, mais d’une réflexion
légitime sur mon avenir professionnel. Étienne reconnaît que nous en
avons parlé, mais ajoute : « C’est vrai, Patrick a raison, cela peut nuire au
cours de Bourse que tu abandonnes e-TF1, ce n’est pas une bonne idée. »
Je me contente d’un « merci Étienne » étranglé, et, assommée par la
fureur de la charge, je quitte la pièce, espérant que la colère de Le Lay
retombe comme cela était déjà arrivé.
Je lui écris un long mail pour reprendre la chronologie et tenter
d’expliquer clairement mon souhait. Il me répond que je n’ai qu’à
démissionner. Je refuse, évidemment.
Quelques jours plus tard, je suis convoquée à nouveau. Il est seul. La
scène est encore plus extravagante que la précédente. La bouche
écumante, il éructe des griefs accumulés sans doute depuis des années.
Mon mari – qui n’est plus ministre et qui vient sans raison dans la
discussion – est injurié au passage. Suivent ensuite des arguments
indéfendables dont celui-ci que je n’ai pas pu oublier : « Vous êtes
comme Paul Amar, des marchands de tapis ! Vous êtes tous les mêmes ! »
En convoquant dans ces termes mon confrère du service public avec
lequel il n’a jamais travaillé, Le Lay s’égare dans un délire antisémite
selon lequel, décidément, les juifs ne cherchent qu’à soutirer de l’argent.
Une rage pathologique. Au bord des larmes, je sors du bureau, tremblante
de colère, mais surtout de peur tant la scène était démesurée, tant son
visage grimaçait de ce qui, sur le coup, ressemblait à de la haine. Je
n’avais jamais vécu cela. Trois étages plus bas, on ferme les portes pour
ne plus entendre le fracas. Je peine à m’en remettre, pleure comme une
enfant terrifiée, et rentre chez moi. Ça sent la fin.

Deux ou trois jours plus tard, nous sommes début juin, Nonce Paolini
achève le travail et me congédie, sans préavis, sans aucun
dédommagement. Ce licenciement est illégal. Il le sait, du reste, mais
obéit aux ordres. Dans l’heure, je décide de saisir les prud’hommes.
J’essaie de joindre Martin Bouygues pour lui donner l’exacte version des
faits et lui dire au revoir. Il ne m’a jamais rappelée. Triste fin de dix-huit
années passées dans une maison devenue pour moi un asile de fous. De
fait, deux ans plus tard, les juges sanctionneront TF1 avec une sévérité
inédite envers un grand groupe et m’accorderont de très confortables
indemnités, qui me permettront de rénover la maison en ruine achetée
l’année précédente à Marrakech.
Le lait, en arabe, se dit el ‘khlib. J’ai un instant envisagé de donner au
riad marocain le nom de « Dar el ‘khlib », littéralement, « Maison le
lait » (Le Lay). Ce mauvais jeu de mots franco-arabe, vite abandonné, me
fit rire durant quelques jours.
1. Il en deviendra le président, de 2008 à 2016.
2. La véritable citation du Général se trouve dans les Mémoires de guerre, tome III, Le
Salut (1944-1946), Plon, 1959 : « Quant au pouvoir, je ne saurais, en tout cas, quitter les
choses avant qu’elles ne me quittent. »
3. Par son mariage avec le roi de France Charles VIII en 1491, la duchesse Anne de
Bretagne met fin à des dizaines d’années de conflit. La Bretagne acceptera son rattachement
au royaume de France en 1532 par l’Édit de Nantes. Les historiens considèrent que dès le
Moyen Âge, on peut parler de nationalisme breton. Ce n’est que sous la Révolution qu’il est
mis fin à l’autonomie de la province.
4. Il fut le ministre des Affaires étrangères de Hitler de 1938 à la fin de la guerre. Jugé au
tribunal de Nuremberg, il fut condamné à mort et exécuté en 1946.
5. Voir La Rafle des notables, op. cit.
11.

Le tout petit monde du petit écran

Quelle drôle d’idée de faire de la télévision ! Je n’y avais jamais songé


avant que Jean-François Kahn, qui n’y avait fait que de brèves
apparitions en tant qu’invité, ne demande à une jeune journaliste aussi
novice que lui de l’accompagner dans une aventure saugrenue. Nous
étions en 1976.
Nous avons commencé par quelques émissions sur FR3, le France 3
d’aujourd’hui, à 20 h 30 le dimanche soir. Il n’y avait que trois chaînes
alors et le film de TF1 était une institution. Autant dire qu’il n’y avait pas
grand monde pour regarder d’autres programmes. Et nous voilà lancés en
direct pour parler de la liberté, de Victor Hugo et animer un débat sans
précédent – que l’INA ne conserva pas ! – entre Mitterrand (quelques
années avant sa victoire) et Raymond Aron, toujours aussi incisif.
Nous étions plus étrangers à l’outil télé qu’un jeune enfant
aujourd’hui. À quelques minutes de notre première prise d’antenne, je me
mis ainsi à cirer – au sens propre – les mocassins pleins de poussière de
Jean-François, persuadée que ses pieds seraient visibles à la télé !
Jean-François Kahn ne voulait faire que quelques numéros de ce
programme, et s’en alla rapidement. Maurice Cazeneuve, le directeur
amène et chaleureux de cette chaîne, désira s’assurer que j’avais quelque
talent pour continuer seule. On lui doit la promotion de deux femmes
inconnues à l’époque : Christine Ockrent et moi.
Je présentai donc « L’homme en question » dont j’ai parlé plus haut. À
rebours de Maurice Cazeneuve, le président de la chaîne, Claude
Contamine, fidèle serviteur de la majorité giscardienne, me licencia au
bout de deux ans, car j’avais eu l’audace de vouloir parler de télé à la télé
(mon renvoi fut ainsi motivé), en invitant Marcel Jullian, président
d’Antenne 2, qui venait de se faire congédier par le pouvoir.
Je fus vite rattrapée par Jean Lanzi, alors patron des après-midi
d’Antenne 2 où je passai deux douces années, le jeudi, à l’abri des
regards ministériels, ce qui me garantissait une relative autonomie.

Il faut savoir que l’ORTF, découpé par Giscard en 1974 en trois


chaînes, avait fini par gagner quelques bouffées de liberté. Nous avions
été, pendant des années, la risée des autres pays démocratiques où, depuis
longtemps, la télévision n’était plus inféodée au pouvoir. Seize ans de
gaullisme et de pompidolisme avaient forgé, jusqu’au septennat de
Giscard, une télévision cadenassée où les écarts ne pouvaient prendre
place qu’aux marges.
Une époque où l’on mettait encore des personnalités politiques à la tête
de l’audiovisuel. Maurice Ulrich, gaulliste militant, et futur directeur de
cabinet de Chirac de 1986 à 1988, dirigeait alors Antenne 2. Beaucoup
plus élégant que Contamine, il ne me mit pas de bâtons dans les roues, et
je pus à loisir inviter qui je souhaitais sur mon canapé du jeudi. « L’invité
du jeudi » dura trois saisons. C’est durant cette période que j’accouchai
de David, mon fils aîné, et écrivis mon premier livre, une petite
chronique croisée de l’année 1981, où la gauche arrivait au pouvoir et où
mon fils fêtait ses deux ans. Heureuses années où j’appris le métier et le
direct.

En 1982, je filai sur TF1 où André Harris, le grand documentariste,


avait été nommé par la gauche à la tête des programmes. Il me proposa
de prendre la place de l’icône la plus populaire de la télévision, Danièle
Gilbert, native de Chamalières, le patelin du président, et qui, depuis le
début du septennat de VGE, s’était vu confier l’émission d’avant le
déjeuner, « Midi Première ».
Je n’ai jamais aimé cette production. Elle n’était ni dans mes goûts, ni
dans mon tempérament, mais Danièle Gilbert la menait avec simplicité et
chaleur.
André Harris me confia cette case avec pour ambition de la renouveler.
J’acceptai avec plaisir, croyant l’entreprise plus facile qu’elle ne l’était.
J’appris beaucoup grâce cette émission quotidienne, mais ce fut un échec
d’audience cuisant.

Je passe sur le fait qu’au début du premier septennat de François


Mitterrand, les critiques étaient vives contre la télévision « socialiste » et
il fut facile de me dépeindre comme une sympathisante promue par le
nouveau pouvoir. La campagne de France-Soir fut très vive, qui
dénonçait l’« intellectualisme idéologique » de la télévision
mitterrandienne dont Michel Polac et moi étions les fleurons. Polac dura
plus que moi et la liberté de ton de son émission reste un exemple
aujourd’hui encore. Je fus éjectée au bout de six mois avec un sentiment
d’injustice car à lire les commentaires de la droite, on pouvait croire que
j’étais en charge d’un cours quotidien sur Kant ou Hegel à l’heure du
déjeuner, alors que se succédaient, dans mon émission, un invité du
monde du cinéma, une chanson, un défilé de mode, une recette de
cuisine, un numéro de cirque.
Cet échec cinglant était une bonne leçon pour les dirigeants qui sont là
pour essuyer les dégâts. Mais surtout un camouflet pour moi, même si je
n’étais pas responsable de ce choix. L’expérience me fut salutaire et je
n’oubliai plus la leçon : à la télévision, ne jamais prétendre faire ce qui ne
vous correspond pas. Ses fans n’avaient pas oublié Danièle Gilbert. Je fus
remplacée par Patrick Sabatier, plus conforme aux goûts d’un public que
j’avais braqué. Je me retrouvais éjectée pour la deuxième fois à l’été
1982.

Le purgatoire dura deux ans. Je me rappelle avoir demandé audience à


Michel May qui, avant de présider TF1 durant quelques mois, fut
président de chambre à la Cour des comptes et donc tout désigné pour
diriger une télévision ! La gauche reproduisait fâcheusement les travers
de la droite.
L’anecdote vaut le détour : je soulignai auprès de lui le manque de
femmes à la télévision. Il me répondit qu’il y avait déjà Ockrent (sur la 2)
et que cela suffisait bien ! Je lui parlai programmes. Il me rétorqua qu’il
n’avait pas le temps de regarder la télévision et qu’il se contentait du son
du journal de 20 heures dans sa voiture en rentrant chez lui… Michel
May ne resta qu’une saison à la présidence de TF1 et laissa la place à
Hervé Bourges, un très bon professionnel.
Quant à moi, je repartis pointer aux Assedic. Je sollicitais télés et
radios sans succès. Cela ne contribuait pas à me donner confiance en
moi. Je n’avais pas trente-cinq ans, mais je me persuadais que j’étais trop
mauvaise ou trop vieille pour être embauchée quelque part ; que je
n’étais pas faite pour ce métier, que mon heure était passée.
Nous eûmes alors un deuxième enfant, Élie, né en 1983. Je me suis
toujours reproché de lui avoir fait porter sans le vouloir ma frustration
d’être sans emploi et redevenue mère au foyer.

J’ai l’impression de raconter, en 2021, le Moyen Âge télévisuel… De


fait, la télévision telle que je l’ai connue est devenue obsolète. Elle est
aujourd’hui un écran sur lequel on visionne des programmes, des films,
des séries, des jeux. Elle permet de projeter ses photos, de naviguer sur le
web et d’avoir accès aux images du monde entier. Sa fonction fédératrice
demeure pour quelques grands événements : coupe du monde de football,
JO et grandes épreuves sportives, mariages princiers, attentats, grands
débats politiques ou soirées électorales. La famille regroupée devant la
télé de la salle de séjour n’existe plus, sinon en ces quelques rares
occasions. Le « poste », comme on disait hier, s’est personnalisé,
multiplié, l’ordinateur ou le smartphone l’ont remplacé auprès des jeunes.
Je reste toujours stupéfaite de constater les audiences élevées des
journaux télévisés, alors que l’information se diffuse en permanence, que
personne n’attend plus le JT de 20 heures pour connaître l’actualité.

Curieusement, le monde s’est élargi et l’angle des journaux télévisés


s’est rétréci. Si l’on veut connaître ce qui se passe au Pérou ou à Pékin, il
faut regarder le journal d’Arte, France 24 ou les émissions de reportages.
Autrefois, les nouvelles d’ailleurs avaient leur place sur les grandes
chaînes françaises. J’ai vécu ce basculement il y a plus de vingt ans,
quand les correspondants qui connaissaient les pays où ils étaient en
poste ont été remplacés par des envoyés spéciaux qu’on expédie quand
une catastrophe se produit. Il n’y a pratiquement plus, dans les chaînes
françaises, de journalistes basés en Asie, dans le monde arabe ou en
Amérique latine, qui comprennent ces régions pour y avoir séjourné des
années et savent décortiquer les événements « de l’intérieur ».
Aujourd’hui, on enchaîne les duplex « prétextes » qui n’apportent
aucune valeur ajoutée. Un remaniement est évoqué et on demande à un
reporter de commenter les rumeurs, comme s’il sortait du bureau du
président alors qu’il est posté au carrefour de l’avenue Marigny et du
Faubourg-Saint-Honoré, à cent mètres de l’Élysée qu’il n’a pas le droit
d’approcher. Une attaque de djihadistes au Sahel, et nous retrouvons ce
même reporter devant les grilles du Quai d’Orsay, le ministère des
Affaires étrangères, n’ayant rien à dire de plus que le communiqué
transmis quelques instants plus tôt par les autorités à l’AFP.
Je me suis insurgée longtemps contre ce rétrécissement de la planète.
L’information est désormais réduite à la place du village. Les faits divers,
les événements météorologiques, les départs en vacances, les sujets dits
« du terroir » ont définitivement gagné sur les soubresauts du monde.
Le journal de 13 heures de TF1 a peu à peu converti l’ensemble du
spectre audiovisuel. La fabrique des sabots en Charente, la Garonne qui
déborde, le clocher qu’on restaure, l’accident du poids lourd sur la
nationale x, sont des sujets intéressants, mais que nous disent-ils du
monde dans lequel nous vivons ?
On dira que je suis l’incarnation d’une élite éloignée des goûts
populaires. Mais je ne crois pas qu’on respecte mieux le peuple quand on
lui tend le miroir de son quotidien, plutôt qu’en ouvrant la fenêtre pour
partager avec lui ce qui arrive au reste de l’humanité.

Il y a trente ou quarante ans, la vie du monde entrait dans notre salon,


et la politique était encore un événement. Elle était déjà spectacle, mais
donnait un sens à l’action, dessinait une vision, entraînait sur un chemin.
Aujourd’hui, les chaînes d’information arrosent en continu les
téléspectateurs ; elles enchaînent les commentaires, les plateaux de débat
répétitifs, pendant lesquels repassent interminablement les mêmes vingt
secondes censées illustrer ce dont il est question. La fin des idéologies
qui ont façonné ma génération a aussi modifié la nature des
enthousiasmes et indignations qui faisaient vibrer la fibre civique. Quant
aux journalistes vedettes, ils ne sont plus les demi-dieux qui régnaient sur
trois puis six chaînes, avant la TNT, les plates-formes de contenus, les
replay. Autrement dit, la télévision outil a remplacé la télévision
spectacle.
Celle d’autrefois avait-elle plus de vertus ? Sans pour autant entonner
la chanson des anciens qui considèrent que tout était mieux « avant », on
peut s’accorder à reconnaître que beaucoup des contenus de début de
soirée se sont appauvris. Toutefois, en banalisant l’exercice de la
présentation d’un journal ou d’une émission, la télévision a du même
coup terni le prestige des individus qui le pratiquent. Évolution heureuse
cette fois, même si les vanités explosent toujours ici ou là.

Que dire des animateurs eux-mêmes ?


J’ai fait de la télévision par hasard, par un enchaînement de
circonstances. Peut-être est-ce pour cela que je me suis méfiée. Que j’ai
toujours voulu me protéger du piège mortel de ne pas savoir décrocher.
Se savoir regardé par des millions de personnes est enivrant. Le vertige
du miroir, la hantise qu’il se brise, la peur de la relève. J’ai connu des
hommes ou des femmes de télévision qui craignaient les vacances, de
peur qu’on les oublie ou qu’on les remplace. Partir est un drame. La
retraite, une terreur. Le temps qui passe, pour une femme surtout, est
vécu comme un désastre.
La notoriété est un poison subtil, qui flatte le narcissisme mais bousille
les caractères.
Et pourtant, elle est presque mécanique : une présence à une heure de
forte écoute, ajoutée à la durée de vie d’une émission, d’un journal, suffit
à la bâtir. Indépendamment de sa qualité. Et les têtes qui se tournent, les
chuchotements au passage d’une vedette de la télé ne disent rien de son
talent, mais tout de sa célébrité.
Quant aux enfants, c’est une épreuve de voir leurs parents en
permanence exposés alors qu’eux-mêmes aspirent à l’anonymat. Je me
rappelle la gêne des deux miens, quand je me rendais dans la salle des
professeurs du collège et que je voyais les nez de leurs petits camarades
écrasés contre les carreaux pour me dévisager. À mon fils Élie, qui se
plaignait que des copains le chambrent tous les lundis, en lui disant « J’ai
encore vu ta mère à la télé hier soir ! », j’avais suggéré, à son grand
soulagement, de leur répondre : « Eh bien moi, je la vois tous les soirs ! »

J’avais aussi trouvé le moyen de tourner en dérision la façon dont les


passants me reconnaissaient et le faisaient savoir à qui les accompagnait.
J’avais inventé un jeu, celui des « ah ouais… ». J’avais fait remarquer
aux enfants le comportement invariable des individus croisés dans la rue,
au restaurant, sur la plage, dans les aéroports. L’un pousse du coude sa
compagne ou son compagnon : « Hé, t’as vu qui y a ?
— Non, répond indifférent, celui ou celle qui l’accompagne.
— C’est Anne Sinclair ! » Le ou la quidam jette alors un œil, se
retourne, se penche, se lève à demi de son siège, baisse son journal,
chausse ses lunettes et répond immanquablement « ah ouais ». Du coup,
les enfants s’en sont longtemps amusés et ont comptabilisé les « ah
ouais » qu’ils entendaient sur notre passage.

Car la notoriété, c’est cela : paraître suffit à se faire connaître.


Présenter la météo, un jeu, le loto, une émission quelle qu’elle soit ou le
journal télévisé relève du même processus. J’avais développé une autre
théorie, celle du « baril d’Ariel », en constatant que les gens
consommaient non ce qu’ils souhaitaient, mais ce qu’ils voyaient, comme
les barils de lessive en tête de gondole dans les supermarchés. Si l’on
remplaçait, disais-je, cette lessive par une concurrente ou par des boîtes
de sardines en solde au même endroit, ils achèteraient sans questionner le
nouvel article que le magasin mettait en valeur.
Cette démonstration visait à démontrer que nous sommes remplaçables
et interchangeables. Au mieux, nous correspondons à un moment du
spectacle à domicile qu’offre la télévision, vite regardé, vite digéré, vite
oublié. Ces personnages du petit écran sont certes familiers, mais ils
relèvent de la consommation passive puisqu’ils ne sont pas choisis mais
subis, et que le seul pouvoir aux mains des téléspectateurs est tout entier
dans la télécommande. Si une autre offre se présente à eux, ils
l’accepteront avec le même flegme. Raisonnement que je tenais et tiens
encore, non par fausse modestie, mais comme antidote à l’explosion de
vanité et de narcissisme inhérente à l’exposition médiatique, dont je ne
cesse de voir les ravages chez certains confrères.
Je dois avouer que le temps qui passe me fait revoir ce schéma un peu
trop simple. Le regret qui s’installe parfois au sujet d’un programme
disparu m’a en partie fait réviser cette théorie, facteur d’humilité. Et
quand j’entends les compliments ou témoignages chaleureux en souvenir
de mes émissions, je suis toujours surprise, quoique ravie qu’après tant
d’années, l’empreinte ait demeuré.
Suis-je totalement sincère ? Je vérifie parfois avec soulagement que les
« ah ouais » sont toujours là. L’important est de pouvoir s’en passer sans
souffrir, et de les prendre pour ce qu’ils sont : un mélange de curiosité,
d’estime, et, pour certains, de secrète envie du téléspectateur qui se
rêverait vedette à la place de la vedette.

Le journal télévisé, le JT comme on dit, est-il la fenêtre la plus


prestigieuse ? Les journalistes, devenus stars de l’information, ont été
pour la plupart présentateurs du journal télévisé.
J’ai toujours fait le pari qu’on pouvait se faire une place dans ce
monde de l’image sans passer par cette case mythique, à laquelle tous
rêvent, comme d’une consécration cathodique. On me l’a proposé
plusieurs fois, j’ai toujours refusé. Quand mes enfants étaient petits, la
volonté de les voir le soir, de les coucher n’était évidemment pas
compatible avec l’exercice. Quand ils ont grandi, j’ai changé d’excuse :
j’ai estimé qu’il était moins intéressant d’être la première locomotive
d’un train qui de toute façon déroulera ses wagons, que de bâtir mon
propre programme.
Beaucoup considèrent que présenter un journal est le graal du
journalisme télévisuel. Je ne suis pas de ceux-là. Certes, il faut incarner
cette « grande messe du 20 heures », comme on l’a appelée. Et je ne nie
pas l’importance de l’apparence physique, des inflexions de voix, de ton,
ainsi que le choix et l’ordre des sujets qui sont décidés collectivement en
conférence de rédaction. Un journal se déroule comme un métronome
calibré, excepté en cas d’imprévus qui bousculent tout et où l’on mesure
l’agilité du présentateur à jongler avec les directs : le témoignage d’un
envoyé spécial en direct d’une guerre, une révolution, un attentat, une
manifestation qui dégénère, l’incendie de Notre-Dame, etc.

Patrick Poivre d’Arvor avait de cette mécanique une connaissance


parfaite. Capable de prendre l’antenne dans n’importe quelles conditions.
Un virtuose que j’ai envié pour son aisance et son absence de trac.
Pour le reste, il connaît mes désaccords. Notamment, quand, à rebours
du reste de la rédaction je n’ai pas signé une déclaration de solidarité en
sa faveur. C’était après la fausse interview de Fidel Castro, où il avait
intégré des questions qu’il n’avait pas posées aux réponses que Castro
avait accordées à tous les journalistes lors d’une conférence de presse. Il
avait fait une faute et il aurait dû la reconnaître. Il n’a pas apprécié que je
vienne le lui dire, mais je lui devais cette franchise.

Claire Chazal est une amie. Peut-être l’une des rares qu’il me reste de
ces années-là. La douceur de Claire rythmait nos fins de semaine.
J’ai écrit que la bourgeoisie tranquille dont elle semblait être la
représentante était un gage de permanence dans un monde chahuté. Je le
pense toujours.
Je lui avais conseillé de partir d’elle-même, selon mon vieux principe
de garder l’initiative et de ne surtout pas prendre la célébrité pour
éternelle. Elle ne suivit pas ce conseil. Ses adieux, au bout de vingt-
quatre années de présence sur la Une, alors qu’elle était congédiée avec
brutalité par une chaîne qui s’en est fait une spécialité, eurent de la
classe. Un mot un peu désuet, comme sa droiture, moins saluée que son
charisme.
Alors qu’elle aurait pu être une héroïne du feuilleton Amour, Gloire et
Beauté, je regrette que sa fragilité et son fatalisme aient entravé sa force.
On a découvert dans son autobiographie bien des doutes qui la minent.
J’ai confessé ici même mon inconfiance en moi et je ne prétends pas être
un exemple. Pourtant, certains jours, j’ai eu envie d’allumer, sur le visage
de Claire, la lumière qu’elle semblait avoir éteinte.
Une autre femme aura marqué la télévision des années 80 et 90,
Christine Ockrent. Intelligente, très ; cultivée, très ; compétente, très ;
séduisante, très. Elle a traversé les années où elle présentait le JT de
20 heures sur la 2 en marchant sur l’eau, sacrée reine pendant longtemps.
J’avais pour elle des élans d’amitié et d’admiration, mais elle n’a pas
répondu à cette sympathie sincère, qui a fini par s’éteindre, faute d’écho.
Christine est une femme remarquable, desservie par une certaine dureté,
qui masque sans doute une retenue face à une profession qui s’abandonne
trop volontiers. Nous avons même eu des moments difficiles lorsqu’elle
est arrivée, conquérante, comme numéro 3 de TF1, au début du règne des
hommes de chez Bouygues. Elle s’était mis en tête de faire un magazine
politique, rival de « 7 sur 7 ». J’avais trouvé le procédé déloyal, et, bien
sûr, selon mon habitude, je le lui avais dit, ce qui n’a pas rendu nos
rapports plus affectueux. Aujourd’hui, tout cela est loin ; l’âge et les
succès passés nous rapprochent plutôt, deux témoins d’une télévision
disparue.

Bernard Pivot est l’un des rares exemples d’une étoile du petit écran
qui aura su garder la tête froide malgré le succès, l’admiration qu’il
suscitait et le savoir-faire qu’on lui reconnaissait. Ses émissions ont laissé
de grands souvenirs de culture, de débat, de vie, de gourmandise
télévisuelle. Parce qu’il avait la simplicité, l’aisance, l’amour des livres et
de leurs auteurs sans rien de fabriqué. Il avait envie de faire parler ceux
qu’il admirait ou qui l’intéressaient et il le faisait avec légèreté ou
gravité, charme et truculence, ce qui donnait une saveur particulière à nos
vendredis soir. Après trente ans, il a su partir avec dignité, et sa notoriété
ne lui a jamais tourné la tête. Il est pour moi l’un des seuls dans sa
catégorie. J’ai la faiblesse de me prévaloir de cet esprit, sinon d’humilité,
du moins d’une certaine distance vis-à-vis des hommages.

Si depuis vingt ans, j’ai varié mes activités professionnelles, c’est la


casquette de femme de télévision qui reste dans les mémoires. Ce monde-
là, finalement, l’ai-je aimé ? L’ai-je détesté ? De cette vie dont l’essentiel
s’est déroulé à TF1, je n’ai gardé qu’une poignée très réduite de contacts
et d’amitiés. Seuls mes collaborateurs proches ou quelques journalistes,
ici et là, conservent mon affection et mon estime. Ils se comptent sur les
doigts d’une main. Étrange, quand on y pense, que ceux qui m’entourent
aujourd’hui n’en soient pas issus. Je ne me sens pas appartenir à ce
milieu auquel je dois cependant beaucoup.
Je m’y rendais comme on va à son travail. J’aimais produire, réfléchir,
sentir le frémissement du direct, goûter la passion de faire, mais je ne l’ai
jamais ressenti comme un élément structurant de ma vie. Et donc, a
fortiori, je n’ai jamais cultivé la camaraderie professionnelle. Mes
principaux amis sont ailleurs. Comme si je n’avais pas voulu prolonger
les heures de bureau ; comme si ce monde n’était finalement pas le mien.
Paradoxe. Ou, pour emprunter à Proust la formule de Swann parlant
d’Odette : j’ai passé mes principales années professionnelles dans un
univers « qui n’était pas mon genre » !
12.

Carte d’identités

Se définir est dans l’air du temps. Je n’y cède que pour les besoins du
récit. Je n’aime ni les communautés, ni les chapelles, qui excluent par
essence ceux qui n’en font pas partie.
Si je devais pourtant consentir à cette mode, je dirais que je suis
femme, mère, française, juive, de gauche, journaliste. Et plutôt dans cet
ordre.
Et puisque j’ai promis la sincérité, j’avoue que dans nombre de ces
identités, je me trouve inaboutie et incomplète.

Le féminisme n’a pas été mon combat premier. Peut-être parce que je
n’ai jamais senti l’oppression m’étouffer. J’ai eu de la chance, ou peut-
être l’ai-je saisie, mais le sexisme m’a épargnée et être femme n’a pas été
pour moi un handicap. J’ai fait partie d’une minorité respectée, honorée,
je n’ai pas eu à me battre pour émerger et, du coup, la solidarité avec les
femmes parce qu’elles sont femmes ne s’est pas imposée tout de suite. Je
regardais ailleurs, vers les injustices sociales que je trouvais plus graves
et plus fondatrices d’engagement. Je me suis préoccupée d’avancer,
pensant que mon mouvement entraînerait celui des autres. Je reconnais
volontiers avoir été une femme alibi, qui cachait la forêt des
discriminations frappant celles de mon sexe. J’étais la « bonne femme »,
comme certains sont les « bons juifs » des autres.
C’est plus tard que la conscience m’est venue, mais elle ne fut pas
intuitive. Des amies, tout aussi privilégiées, car reconnues et célébrées,
ont été des pionnières. Je pense notamment à Élisabeth Badinter qui m’a
sensibilisée à la cause. En digne héritière de Beauvoir, elle en a prolongé
les travaux, avec L’Amour en plus ou XY de l’identité masculine, qui ont
contribué à me réveiller. Je découvrais qu’être mère n’était pas une
évidence – ce qui, peut-être, me rassurait – et qu’au-delà de la différence
biologique irréfutable, si les hommes et les femmes n’étaient pas
interchangeables, ils étaient moins différents qu’on ne nous l’avait
inculqué.

En trente ou quarante ans, les sujets relatifs à l’égalité entre les


femmes et les hommes ont beaucoup évolué. La parité à laquelle je fus
toujours favorable au nom d’une juste représentation des sexes m’a
semblé une évidence, une obligation.
Longtemps, le combat féministe s’est focalisé sur la procréation. Il se
prolonge aujourd’hui. Ne pas faire d’enfant sans le vouloir, qui fut le
combat des années 70 avec la pilule puis l’avortement, s’est retourné
avec son corollaire : procréer quand on le veut, quel que soit son statut
dans la société, femme célibataire ou couple de femmes. La PMA s’est
imposée comme la dernière en date de ces batailles, et c’est juste.
Qu’adviendra-t-il de la GPA à laquelle, au contraire, je ne suis pas
favorable ?

Le féminisme évolue de nos jours, à la croisée de bien d’autres droits


dont l’antiracisme. Fameuse intersectionnalité. Être femme, être solidaire
de celles qui sont agressées, de celles qui portent une partie de la
mémoire de la colonisation, de celles qui se sentent discriminées : voilà
aujourd’hui une façon multiple et nouvelle de se définir.
Le sujet – depuis #MeToo – s’est en effet déplacé. L’indignation à
l’égard des violences faites aux femmes a pris de l’ampleur et c’est
heureusement la fin du silence. Je reconnais que nous les avons sous-
estimées et surtout tues. La libération de la parole des victimes
d’agressions sexuelles est plus qu’opportune et le combat contre ces
violences est devenu un axe majeur des revendications d’aujourd’hui.
Toutefois, si je souscris à la révolte légitime contre ces actes
inacceptables, soutenue aussi par de jeunes hommes, je refuse de me
laisser entraîner dans une guerre des sexes où l’homme serait considéré
par essence comme un prédateur. Un monde où la méfiance s’infiltre
dans les rapports entre les sexes n’est pas le mien.
Je suis de la génération de celles qui reconnaissent que les femmes
sont souvent harcelées, violentées, dominées et qui ne l’acceptent plus.
Mais je demeure, là, comme ailleurs, une vieille modérée, ce qui veut
dire largement dépassée par les jeunes plus radicales d’aujourd’hui.
J’entends les revendications d’une nouvelle génération. Je les respecte à
défaut de toujours les comprendre. Nous sommes sensibles à certains
combats plus qu’à d’autres et je fais partie de celles qui ont la chance de
n’avoir jamais subi de violences. Cependant, sans l’élan ni l’expérience
que donne le vécu, cela ne m’empêche pas de me projeter et d’être
totalement solidaire.

La maternité m’a procuré un bonheur immense. Mes deux fils sont un


trésor précieux, mais un domaine réservé. Je les ai toujours protégés, n’ai
jamais consenti à la moindre image d’eux, des couloirs de la maternité
quand ils sont nés, à l’âge adulte où ils sont devenus, à leur tour, parents.
J’inclus dans ce non-dit volontaire leurs compagnes, rares, et leurs
enfants, chéris. Cela relève d’une pudeur inviolable. L’omission dans ce
récit est donc voulue, cachée comme une pépite secrète. Mais si je garde
pour moi ce qui fait leur richesse à chacun, je peux parler de ma relation
avec eux.
J’ai l’impression de ne pas avoir été une mère idéale. Je n’ai pas le
sentiment d’avoir donné à mes enfants tout ce qu’ils auraient pu attendre.
J’ai été pressée et impatiente. J’ai confié à d’autres – jeune fille au pair
ou grand-mère – le soin de pallier mes absences ou empêchements. Les
mères d’aujourd’hui ne sont pas moins actives, et sont beaucoup plus
présentes que je ne l’ai été.
Les fins de semaine, propices aux jeux et au temps passé avec les
enfants, étaient pour moi synonymes de bousculade et de course contre la
montre. J’allais chercher mes fils à la sortie des classes le samedi matin.
J’emmenais ma mère, pour ne pas la laisser seule. Nous filions dans la
maison de campagne que j’avais achetée avec leur père quand mon fils
cadet était tout bébé. Je laissais Ivan prendre les rênes des repas, je
m’enfermais jusqu’au dimanche midi pour travailler et rentrais à toute
allure pour être au studio à 16 heures. Mon mari et ma mère se
chargeaient de ramener les garçons, et de les faire dîner.
J’ai en effet beaucoup délégué à ma mère le soin de s’occuper de mes
enfants. Je n’aurais pas dû. Elle avait une vraie préférence pour David,
mon aîné, et mon second, Élie, plus distrait ou indiscipliné, l’agaçait
facilement. Je m’inventais de bonnes raisons pour la laisser déployer son
autorité de grand-mère, tout en sachant que j’aurais dû y mettre le holà.
Encore une faiblesse vis-à-vis d’elle, mais parce que, cette fois, j’y
trouvais un avantage.
Les jours où j’essaie d’être plus positive et de ne pas me complaire
dans une inutile flagellation, je me demande si je n’ai pas
inconsciemment voulu prendre le contrepied de la façon dont elle m’avait
élevée. Étouffée par une mère trop présente, peut-être ai-je réagi en
mettant plus de distance entre mes enfants et moi ; en ne gouvernant pas
leurs plaisirs ou leurs tracas pour éviter de les soumettre à une mère
toute-puissante ; en faisant le pari qu’ils grandiraient mieux si je les
laissais respirer…
Être mère serait-ce alors voué à l’échec quoi qu’on fasse, qu’on
réplique le modèle ou qu’on s’en distingue ? Avec le risque d’opérer des
corrections de trajectoire comme des coups de gouvernail intempestifs
donnés à un bateau ? Ou pouvons-nous nous déculpabiliser en nous
disant que nous faisons du mieux possible avec les tâtonnements d’une
entreprise humaine parmi les plus difficiles ?
Quoi qu’il en soit, mes fils sont des hommes de grande qualité.
Sensibles et droits, ils débordent de prévenance et de souci pour moi. Ils
me comblent d’une attention que je n’ai pas forcément méritée. J’ai
beaucoup de chance qu’ils ne me tiennent pas rigueur de cette maternité
imparfaite. Du moins, apparemment. Je sais qu’Élie a souffert de mes
absences et en fut fragilisé. David n’a sans doute pas été rassuré comme
il aurait dû l’être, même si son caractère, anxieux mais plus extraverti
que celui de son frère, donne l’illusion de s’en être accommodé.
Je passe mon temps aujourd’hui à tenter de corriger mes erreurs d’hier.
J’ai porté ma mauvaise conscience comme un fardeau plus que comme
une incitation à agir. Si je me surprends parfois à critiquer leur façon de
vivre, je me retiens en pensant aux récriminations et aux remarques de
ma mère. Je mets, à l’inverse, un point d’honneur à me réjouir de leurs
bonheurs, et les conjure de profiter de la vie, une attitude maternelle qui
m’a tant manqué.

Française, je le suis jusqu’au bout des ongles, avec le judaïsme comme


complément identitaire. Les deux caractéristiques sont pour moi
inséparables. Je suis une Française juive.
Par mes racines, ma culture, mon éducation, je suis profondément
attachée à ce qui fait la France, sa pensée, son histoire, sa littérature, son
mode de vie, sa langue, ses paysages, son ciel. J’aurais tant de mal à
vivre ailleurs !
En 1989, je fus désignée comme « Marianne » par un collectif de
maires qui, chaque année, sacrait une femme et l’érigeait en symbole de
la République. Après Brigitte Bardot et Catherine Deneuve, représenter
la France, pour la petite juive que je suis, fut une immense fierté.
Je suis tout aussi attachée à mon identité européenne. Je tiens à
l’Europe, vecteur de paix ; c’est un des traits de ma génération née après
la guerre. J’appartiens aussi à l’Europe comme les jeunes d’aujourd’hui,
en allant de Copenhague à Prague en me sentant chez moi.
Je suis une fausse Américaine, née aux États-Unis par hasard, n’y
ayant vécu que deux fois, de zéro à trois ans et autour de la soixantaine.
Je parle la langue avec aisance mais sans être bilingue. J’ai renoncé il y a
trente ans à ma double nationalité, ce que je regrette. Mon mari était
député du Val-d’Oise dans une circonscription où je n’étais guère
présente. Inutile donc d’ajouter une appartenance étrangère. Il est vrai
que cette décision, stupide au demeurant, stupéfia les autorités de
l’ambassade, qui ne la comprirent pas et y virent un affront.
En revanche, si j’avais conservé cette nationalité quand j’y ai vécu il y
a quelques années, sans doute aurais-je pu m’intégrer plus facilement.
Des enfants et petits-enfants y résident toujours, ont cette double culture,
et la multiplicité des passeports est comme celle des langues, le gage
d’une richesse plus grande. Enfin, New York (malgré une période
douloureuse) me rappelle mon enfance, et ces hivers passés chez mes
grands-parents : la luge dans la neige de Central Park, les bouches du
chauffage urbain qui fument en pleine rue depuis le XIXe siècle, la chèvre
de Picasso au MoMa, Washington Square et la patinoire du Rockefeller
Center à Noël. Des madeleines à la saveur intacte.

Être juive, je l’ai dit, c’est constitutif de ce que je suis. Je n’ai pas eu
d’éducation religieuse, sinon une vague initiation à ce qu’on appelait
« l’Histoire Sainte ». La bat mitzva des filles, sœur de la bar mitzva des
garçons que j’ai voulu que les miens accomplissent, n’était pas à la mode
dans ma jeunesse. J’accompagnais ma grand-mère et ma mère à la
synagogue les soirs de Kippour ; nous ne pratiquions pas, et je serais
devenue une « israélite » comme beaucoup dans la génération
précédente, s’il n’y avait eu la guerre des Six Jours, et la révélation de la
Shoah, qui firent de moi une juive consciente de l’être.
Fille unique à la mort de mon père, je décidai de prendre la place du
garçon qui, traditionnellement, se rend tous les jours, et ce, pendant une
année, à la synagogue pour dire le Kaddisch, une prière que l’on récite
notamment dans le deuil. J’y allais tous les soirs, à l’autre bout de Paris
pour un office qui durait quinze minutes. J’ai aimé ce rite qui « oblige » à
penser au disparu chaque jour à la même heure. Les images
s’appauvrissent vite et s’attarder quotidiennement à les renouveler est
une discipline bienvenue.
Mais je ne parle pas l’hébreu, je le lis péniblement et ne connais que
des généralités sur la religion juive. J’ai dit autrefois que je ne saurais
vivre avec un homme qui ne serait pas juif, ce qui avait déclenché
d’infinies polémiques. Je ne le redirais pas aujourd’hui. Les trois
hommes avec lesquels j’ai vécu ne paraissent, à première vue, juifs que
de loin (même si pour les antisémites ils le sont sans aucun doute). Ivan a
renoué avec le judaïsme, qu’il n’avait jamais côtoyé, en se mariant avec
moi ; Dominique s’en est senti proche quand il fut député de Sarcelles ;
Pierre a tout de l’homme juif, la famille, le goût de l’étude, du texte, le
culte de la mémoire, mais il ignore ce qui fait le minimum de tradition
commune dans les vieilles familles juives françaises.
Alors, proximité ou éloignement ? Je me sens profondément juive par
appartenance à une histoire, une culture, un peuple et son malheur.
La Shoah me hante jusque dans mes rêves. Plus j’avance en âge, plus
je la trouve lourde à porter. Comme un moment de plus en plus
incompréhensible, incommunicable. Ma famille a, pour l’essentiel, été
épargnée, à part mon grand-père paternel dont j’ai raconté la rafle en
19411. Mais je n’arrive pas à m’extraire des lectures obsédantes,
d’images et de faits que je n’ai pas vécus, et j’ai parfois le sentiment
qu’ils font partie de ma vie.
Israël pour autant n’est pas au centre de mon identité. Essentiel à la
survie du peuple juif, cet État que j’ai tant admiré, où j’ai tant d’amis, me
devient de plus en plus étranger par ses dirigeants, ses choix collectifs, et
sa mentalité tellement éloignée de l’Israël de ma jeunesse.

Je ne développerai pas les autres caractéristiques que je mentionnais


dans la définition de mon « identité », de gauche et journaliste, tant j’en
ai abondamment parlé dans cet ouvrage. Mais au chapitre du « qui je
suis », je citerai rapidement quelques traits de caractère que je me
reconnais.
J’ai pour l’amitié un culte fanatique, et suis prête à défendre mes amis
jusqu’à la mauvaise foi. Mais ne pas en dresser la liste est aussi ma
façon, comme pour mes enfants, de ne pas les exposer.
La franchise m’a joué des tours, mais je la cultive, quelquefois de
façon simpliste, alors que les sociétés complexes apprennent à moduler
les sentiments primaires.
L’envie ne fait pas partie de ma panoplie, à l’inverse de la jalousie qui
est une morsure contre laquelle on ne peut rien.
Avoir des ennemis ne m’atteint pas, tant je peux à mon tour être
capable d’ostracisme et de violence verbale.
Je suis sensible à l’extrême, mélancolique souvent, angoissée
fréquemment. Je ne m’estime pas assez pour être sûre de moi et mon ego
mesuré me rend, je crois, plutôt plaisante à fréquenter car je ne me prends
pas pour ce que je ne suis pas ; mais il est un handicap dans l’action et
fatigue mes proches lassés d’avoir à me rassurer.
Je suis peu audacieuse. Pas assez pour me lancer dans des aventures
nouvelles, car je pense toujours ne pas en avoir les capacités.
Je suis paresseuse mais je le cache ; gourmande et tout le monde le
sait.
Enfin, j’aime la vie et j’aurai du mal à la quitter car elle a été douce
pour moi et généreuse en bienfaits.

Je serai un peu plus diserte sur l’argent. Je n’en ai pas le goût, ou


plutôt pas celui de son accumulation. Sans doute – je devance ici les
remarques acides mais justes – parce que je n’en ai jamais manqué. On
me croit milliardaire, ce n’est pas le cas. Je suis plus fortunée que la
plupart mais moins riche que certains l’imaginent. Je n’aime pas l’avarice
et apprécie la prodigalité. Encore une fois, facile à dire quand l’argent ne
fait pas défaut !
On m’a toujours pointée du doigt comme une parfaite représentante de
la gauche caviar. Gauche caviar, gauche paillettes, gauche champagne :
se dit d’un individu se réclamant de la gauche alors que sa situation
matérielle est enviable. Comme si notre compte en banque devait
conditionner nos opinions. C’est un problème très français et qui est
absent des démocraties comparables, surtout celles de culture protestante,
où l’argent n’est pas considéré comme un péché.
Si l’on exclut la boutade qui voudrait qu’on ait d’autant plus de
mérites à combattre les inégalités qu’on est plus favorisé, reconnaissons
l’injustice de ce reproche.
J’admets quelque difficulté à faire comprendre qu’on puisse militer
pour les partis de gauche quand on détient du capital ou des revenus
importants. Je devrais donc être de droite car mon grand-père a fait
fortune et qu’après mes parents, j’en bénéficie encore aujourd’hui ? Je
devrais défendre le Medef, le libéralisme et la baisse des impôts parce
qu’il fut l’ami de Picasso et eut l’intelligence d’acheter quelques toiles ?
J’aurais dû, pour avoir le droit de parler, donner ce que je possède à
Emmaüs ?
Je suis une bourgeoise, je vis comme telle, n’ai pas les soucis de fin de
mois de trop de Français et je peux partir en vacances dans des lieux
privilégiés. C’est un luxe immense, j’en conviens, un luxe dont les
réseaux sociaux, à droite comme à l’extrême gauche, n’hésitent pas à
s’emparer pour me le faire payer.
Toutefois, je comprends la colère de ceux qui constatent une trop
fréquente consanguinité entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui
possèdent du capital. J’ai moi-même entretenu la confusion en étant
mariée avec un homme qui ambitionnait de gouverner à gauche, alors
que notre mode de vie n’était pas celui de l’électorat socialiste. Je
reconnais que j’aurais dû être plus sensible à ce hiatus insolent et alerter
davantage mon compagnon d’alors. Les dirigeants doivent être en effet
un tant soit peu cohérents et vigilants sur leur comportement vis-à-vis de
l’argent. La mondialisation, notamment financière, a enrichi non
seulement des chefs d’entreprise mais aussi quelques propriétaires de
portefeuilles qui n’excluent pas, à un moment ou un autre, de faire une
carrière en politique. D’anciens chefs de gouvernement de gauche en
Europe ont d’ailleurs été rémunérés pour leur carnet d’adresses, ce qui
jette un doute sur leur sincérité.
Personnellement, j’ai toujours voté consciemment pour un
alourdissement de la fiscalité sur le capital et milité pour qu’on augmente
les droits de succession. L’héritage – au-delà du minimum que chacun
souhaite laisser à ses enfants – est souvent la matrice des injustices
reproductibles. Et j’ai considéré la suppression de l’ISF en 2017 comme
un signal injuste et forcément mal compris.
Cela fait-il de moi une hypocrite, une vraie libérale à la posture
faussement de gauche ? Où serait mon intérêt à voter contre mes
intérêts ?
Redevenue citoyenne lambda, que faut-il abjurer ? Peut-être, au fond,
n’y a-t-il pas de salut pour ceux qui sont assis entre le cœur et le
portefeuille. Ou ma position est d’autant plus confortable
intellectuellement que la société socialiste semble utopique.

J’ai rarement vécu seule, ce qui, pour beaucoup, est une richesse ou un
refuge.
J’ai connu Ivan, je l’ai dit, à Europe 1. J’ai de la chance qu’il soit le
père de mes enfants, car il est un homme d’une rare générosité.
Fougueux, véhément, il l’a toujours été, mais il est bon et en a du mérite,
car la vie en ses débuts ne l’a pas gâté. Fils d’une modiste de Budapest
qui le conçut avec un inconnu viennois, il fut baptisé catholique en 1937
par une mère prévoyante et a fui avec elle une Mitteleuropa rongée par le
nazisme. Après le décès de sa mère à l’hôpital en 1940, Ivan fut confié à
sa voisine de lit qui l’adopta. Mais il a gardé de ses origines hongroises le
réflexe de l’exil : partir quand il le veut, son barda sous le bras. Marié
très tôt et père très jeune d’un premier fils, il croisa mon chemin en 1974.
Nous avons vécu ensemble pendant quinze ans. Des années heureuses,
joyeuses, où nous avons eu deux beaux garçons, et où nos carrières se
développèrent avec succès.

Qu’est-ce qui fait qu’un jour l’amour s’éteint ? Que le désir s’épuise ?
Nous ne nous sommes jamais disputés – ce qui ajouta à
l’incompréhension des enfants au moment du divorce – mais éloignés
imperceptiblement. J’avais épousé un homme plus âgé que moi, qui avait
déjà vécu, et qui me protégeait. J’eus le sentiment, sans doute avec la
maternité, que je le rattrapais et devenais à mon tour la mère qu’il n’avait
pas eue.
Il me faut préciser que Jean-Pierre Elkabbach, devenu patron
d’Europe 1, voulut sa tête, l’obtint mais que Jean-Luc Lagardère souhaita
le recaser dans le groupe Hachette, à la tête du Provençal, le grand
journal de Marseille. Quel couple résiste à pareil éloignement toute la
semaine, quand, de surcroît, lors des retrouvailles du week-end, l’autre
partenaire connaît sa période de travail la plus intense ? Il revenait le
vendredi soir, je travaillais d’arrache-pied pour « 7 sur 7 », et quand je
rentrais à la maison après mon émission du dimanche, il s’apprêtait à
repartir le lundi matin…
J’ai eu de la chance de rencontrer un homme de cette qualité. Il fut
toujours aimant, toujours généreux, ne s’offusqua jamais de ma notoriété
dont il était très fier. Il était tolérant et supporta ma mère bien plus qu’il
ne l’eût dû. Il est aujourd’hui comme mon frère, s’est remarié il y a trente
ans avec Catherine Turmo, que je considère comme ma belle-sœur,
femme à son image, douce et altruiste, qui fut pour mes enfants une
seconde mère, protectrice et tendre.

Je suis aujourd’hui grand-mère de quatre petits-enfants qui font ma


joie : Jasmine, Anna, Isaac et Paloma, que je chéris en espérant qu’ils
deviennent à leur tour, comme leurs parents, des gens « bien ».
C’est si doux d’être grand-mère. On a les avantages des câlins, des
cadeaux, des jeux et on laisse aux parents l’école, les nuits difficiles, les
tracas de la vie quotidienne, la grippe et la gastro.
Je suis câline. J’ai de la chance, ils le sont aussi. Je ne suis pas assez
jeune, c’est mon seul regret. Quand Paloma, la petite dernière, aura
quinze ans, j’en aurai près de quatre-vingt-cinq. Ce sera un peu tard pour
la complicité.
Je me sens toutefois sereine, détendue plus que je ne l’ai jamais été,
apaisée, heureuse, malgré l’âge qui vient et me fait redouter le pire, la
déchéance plus encore que la mort.

Mais il est temps d’arrêter de fuir, pour aborder le chapitre que j’évite
depuis le début.
1. La Rafle des notables, op. cit.
13.

Le chapitre impossible

Il fallait bien en arriver là.


Je me suis longtemps accrochée à la fiction que je pourrais écrire mes
souvenirs, quelques fragments de vie, et éviter ce passage. Parce que je
ne goûte guère les déballages impudiques ; parce que je me suis jusqu’ici
toujours tue sur le séisme qui a dévasté ma vie ; parce que ce chapitre est
celui sur lequel les curieux vont se ruer. La tentation fut forte de ne rien
écrire sur le sujet, de laisser une page blanche et de renvoyer les
inquisiteurs à leurs propres tempêtes. Tant il est vrai que nous en
traversons tous qui, heureusement, restent de l’ordre du personnel, de
l’intime. Ce ne fut pas mon cas.
J’ai vu ma vie déchiquetée, dépecée, exposée, interprétée. J’ai vu les
regards qui fouillent, qui se détournent ; j’ai entendu les voix qui
chuchotent, les rumeurs qu’on colporte ; j’ai assisté aux élucubrations les
plus glauques, aux curiosités les plus malsaines, au ravissement des
commères et des compères. Périodiquement, le sujet resurgit, à l’occasion
d’un article de presse ou d’un documentaire qui veut commémorer le
souvenir d’une aventure hors norme. Il aurait donc été incompréhensible,
dans un ouvrage où je balaie les moments forts de ma vie, que je passe
sous silence ce qui fut un ébranlement majeur pour moi comme pour la
société française qui ne cesse d’y revenir. Cependant, je ne nourrirai pas
moi-même la voracité des piranhas qui, dix ans après, ne sont toujours
pas rassasiés. Je ne dirai rien du fond de la marmite où s’est mijoté ce
brouet poisseux, parce que cela concerne un autre que moi et qu’il ne
m’appartient pas de faire des révélations. Je ne décrirai que mon ressenti
personnel et le tsunami qui a déferlé sur moi.

Mai 2011. Je suis mariée depuis vingt ans. Une vie plutôt heureuse,
avec, tapies dans l’ombre, des forces en suspens, que je pressentais mais
n’identifiais pas. Après la grande tourmente, une amie proche m’a dit que
je n’avais jamais, durant toutes ces années, paru tout à fait sereine, mais
que j’étais au contraire toujours sur le qui-vive, comme si je guettais,
redoutais, flairais un jour une catastrophe.

En vingt ans, Dominique Strauss-Kahn autrefois professeur


d’économie largement inconnu, est devenu l’un des hommes les plus en
vue de la vie politique nationale et internationale. Séduisant, brillant,
amoureux, il m’a arrachée à mon rocher tranquille et j’ai aimé cette force
qui m’emportait. Il avait quatre enfants, j’en avais deux. Nous avons
mêlé leurs vies et les nôtres. Une chaleur familiale plus forte que celle
que j’avais connue m’a enveloppée et je l’ai savourée, moi, fille unique
avec peu de famille.
Des beaux-parents aimants, un beau-frère et une belle-sœur
bienveillants, des beaux-enfants auxquels j’ai donné beaucoup et qui me
l’ont rendu au-delà de mon attente.
Nous proclamions avoir six enfants, même si cela n’était pas tout à fait
vrai. Dominique a vécu avec les miens, mais ne les voit plus ; je me suis
attachée aux siens et m’en sens toujours aussi proche. Mes deux fils ont
été généreux, comme c’est dans leur nature. Ils n’appréciaient pas
vraiment que je prétende ne faire aucune différence, mais n’en ont jamais
rien dit. C’était d’ailleurs inexact, tant les liens qui partent du ventre
entre une mère et ses fils sont noués pour toujours, quoi qu’il en soit de la
vie qui forge des liens qu’on pense aussi forts. Toutefois, ils aimaient
aussi cette tribu, eux-mêmes ont usé des mots frère et sœurs pour
désigner les enfants de Dominique. Enfants que j’aimais et aime toujours.
La fratrie n’était pas feinte, pleine de fous rires, de moments heureux,
de vacances inoubliables à travers le monde. À huit dans la Cité interdite,
dans les jardins de l’Alhambra, dans les autocars vers Bénarès, dans les
ruines de Louksor, dans les musées vénitiens, dans les trattorias
romaines, dans les motels du Colorado : j’ai un monceau de photos qui
me rappellent ces moments tendres, complices, uniques. Je peux à
nouveau les regarder avec plaisir. Il m’a fallu du temps.

J’ai été très éprise de cet homme que je trouvais exceptionnel et auquel
je voulais plaire. Je crois qu’il m’aimait, que je lui correspondais. J’étais
sa troisième femme et il disait que j’étais « un petit bout de [lui] ».
J’admirais son intelligence, j’étais sensible à son charme – et à ce que
j’appelais ironiquement son « sourire à 4,95 », un peu trop commercial.
J’ai été amoureuse, longtemps. Ceux qui ont vu là de l’ambition n’ont
rien compris. Je l’ai connu professeur d’économie, j’aurais aimé qu’il le
reste toute la vie. Je voulais qu’il soit heureux, entouré de sa famille. Et
partir avec lui au bout du monde.

Mais je ne l’épatais pas, quoi que je fisse. Il a toujours été avare de


compliments, pour ses enfants comme pour moi. Il disait que puisqu’il
savait que nous pouvions donner le meilleur, il n’éprouvait pas le besoin
de s’ébahir.
Je me suis toujours sentie frustrée lorsque, rentrant vers 20 h 30 le
dimanche soir après mes émissions, il ne m’en disait rien, sinon un
automatique et général « c’était très bien ». J’étais convaincue qu’il ne
les regardait pas, mais se contentait de les écouter. Il se tenait dans le
bureau attenant au salon où se trouvait la télévision, lui tournant le dos,
jouant aux échecs sur son ordinateur, et ayant simplement monté le son
de la télé qui hurlait encore à mon retour.
Il considéra comme naturel et indolore mon arrêt de la télévision après
sa nomination comme ministre – même si j’ai dit que le sacrifice était
moins lourd qu’on ne le pense, et en tout cas, inévitable. Il déplora mon
peu d’appétence pour l’expérience digitale qu’il m’avait conseillé
d’entreprendre à TF1.

Son amour du Maroc, de sa couleur, de ses odeurs venait de l’enfance


qu’il passa à Agadir jusqu’à sa dixième année, celle du tremblement de
terre de 1960. Il me communiqua sa passion et j’eus envie, pour lui
plaire, de bâtir une maison à Marrakech, qui, bien que récente, devint vite
le lieu d’ancrage de tous les enfants. J’y mis tout mon cœur, et il y prit sa
part. J’ai cru que rien ne nous séparerait jamais et que nous vieillirions
ensemble.

Les années passant, j’ai cependant eu l’impression que je devenais un


meuble familier dans sa maison. Dominique n’a jamais eu besoin de
quiconque et s’est toujours suffi à lui-même. Il avait peu d’amis, et
adopta les miens, par facilité. Si bien que c’est à moi qu’il revenait
d’entretenir les amitiés.
Tout lui était facile, accessible. L’implication lui était étrangère,
l’exaltation aussi. Il ne connaissait pas l’indignation, la violence des
sentiments ou la colère : pour lui, la raison devait l’emporter, et ne jamais
céder à la passion qui brouille la vue. Pour lui, la politique ne se jugeait
pas à ses dimensions morales. Bien sûr il condamnait les comportements
malhonnêtes, par déontologie instinctive, mais surtout parce qu’ils sont
improductifs, « inefficaces ». Efficace/inefficace, le grand critère.
Évidemment, cela modère les emportements. Ceux-ci m’étaient réservés,
comme les reproches, dont je me chargeais, à faire à des tiers qui avaient
mal agi vis-à-vis de lui. Pour Dominique, que ces griefs soient justes, il
en était convaincu, mais aller dire à quelqu’un qu’on n’est pas dupe de
son comportement, c’était inutile. Inefficace, justement.
De même, son jugement sur les gens reposait-il sur leur intelligence,
au nom de laquelle il pardonnait beaucoup. J’étais la rabat-joie qui lui
disait que tel ou tel ne me paraissait pas estimable, et il me répondait :
« Peut-être as-tu raison, on ne sait pas, en tout cas, il est intelligent ! » Il
fut en effet découvreur d’intellects subtils ou brillants. Je ne l’entendais
que rarement vanter les qualités de cœur, mais il distribuait sa
confiance, généreusement, même à qui pouvait se jouer de lui.

Au tournant des années 2000, nous avons enduré les secousses du


scandale de la MNEF, d’ELF, de la cassette Méry, que je ne vais pas
relater ici. Aucune condamnation mais des turbulences politiques à
chaque fois nées de son immense désinvolture. De la même manière qu’il
égarait quotidiennement ses clefs ou ses papiers, il traitait avec légèreté
les travaux professionnels, ni assez méfiant, ni assez soucieux de ses
entourages, et particulièrement désordonné et négligent. Ces épisodes
très déstabilisants (il dut quand même démissionner du ministère des
Finances au terme d’un psychodrame politique de grande ampleur) ont
été éprouvants à vivre par leur tension et par la médiatisation dont ils
furent l’objet. Mais il ne regretta pas d’avoir à quitter le pouvoir, ni
n’éprouva de meurtrissure d’avoir dû partir sous l’outrage. Rebondir, en
attendant que la justice abandonne. Ce qu’elle fit. À Paris, comme plus
tard, à New York ou à Lille. Comme un funambule sur un fil tendu
jusqu’à une rupture évitée de justesse.
Les honneurs ne l’étourdissaient pas, même si être ministre l’a rendu
fier. Du reste, il est l’un des rares hommes politiques qui, battus aux
élections ou contraints à la démission, ne prenait pas l’échec comme un
désaveu personnel. Il ne doutait pas de lui-même, il savait ce qu’il valait,
et les revers l’atteignaient moins que d’autres.

Ces épreuves, les premières, nous ont soudés davantage, du moins je le


croyais.
Peut-être qu’à ce moment-là, comme plus tard, il comptait sur moi.
Mais sa carapace était faite de roc, rien ne l’entamait, rien ou presque ne
l’a déstabilisé, tout juste le tremblement de terre dont je vais parler. C’est
un magnifique indifférent au monde et aux gens, ce qui a permis sa
résilience, hors du commun.

Le temps passant, il était revenu en haut de l’affiche. La catastrophe


que fut pour la gauche l’élection présidentielle de 2002 et l’élimination
de Jospin libéraient les ambitions de ses cadets. Après sa primaire ratée
de 2006 et l’élection de Sarkozy en 2007, Dominique était redevenu un
des hommes qui comptaient à gauche, mais se voyait mal se contenter
d’un rôle parlementaire d’opposition durant cinq ans.
C’est alors qu’intervint, en 2007, la proposition de Jean-Claude
Juncker : le pousser à la direction générale du FMI, poste idéal pour un
économiste, prestigieux sans être aussi central qu’il le devint dès 2008,
après la crise dite des subprimes. Il accepta avec enthousiasme, soutenu
par tous les chefs d’État et de gouvernement européens. Y compris par
Nicolas Sarkozy. En aucun cas ce dernier ne fut déterminant, comme il
aime à le faire croire, mais son rôle eût été à l’inverse décisif, s’il avait
été hostile. C’était, pour le président d’alors, une belle opération : un
Français dans une grande instance internationale, et l’éloignement pour
2012 d’un rival possible dont on commençait à parler.

Pour moi, partir pour Washington fut un déchirement. Loin de mes


enfants, de mes amis, de toute vie professionnelle. Pour une ville qui ne
m’attirait pas, à la réputation peu vivante. Mais Dominique, qui
connaissait le pouvoir qu’il avait sur moi et ma capacité à culpabiliser, fit
une pression tout en subtilité. Il était prêt à renoncer, disait-il, si vraiment
je ne voulais pas aller à Washington, et se contenterait de végéter dans un
rôle politique mineur, déplorant mais acceptant ce gâchis. Évidemment,
je cédai. Je n’avais pas envie d’affronter une de ses bouderies qui
pouvaient durer plusieurs jours, dont il ne savait pas sortir à moins que je
fasse des efforts répétés pour y mettre fin moi-même, souvent en
capitulant. À côté de la proposition du poste prestigieux qui lui était faite,
que valaient, après tout, mes caprices d’enfant gâtée ? N’étais-je pas
capable de m’expatrier pour quelques années avec un peu plus
d’enthousiasme et de goût pour la nouveauté, plutôt que de voir mon
mari se morfondre et déprimer ?
Oui, oui, il me connaissait bien…
Ce n’est qu’après toutes ces tourmentes que j’ai enfin pris mon
autonomie, il était temps. Que j’ai compris qu’on pouvait aimer, être
aimée et affronter des différences. Que la dialectique, le compromis
pouvaient être fructueux entre deux égaux dont les avis divergent, et
qu’aucun différend n’impose la soumission à la personne aimée.
Avec le recul, j’ai réalisé quelle forme de dépendance me liait à
Dominique. Une sorte de répétition du rôle qu’avait joué ma mère, ou
plutôt la substitution de l’une par l’autre. Comme face à elle, j’avais, aux
côtés de mon mari, une autonomie absolue, une autorité reconnue,
jusqu’au moment où nos rapports étaient en cause. J’étais forte, libre,
indépendante aux yeux de tous. J’interrogeais les chefs d’État du monde
entier, je pilotais le budget familial, je prenais les décisions seule. Mais
avec lui, je reproduisais un modèle bien connu dont je n’étais, à vrai dire,
pas émancipée : l’impossibilité de déplaire, la hantise du désaccord et du
courroux de l’autre. On appelle cela l’emprise. Elle peut être d’ordre
sexuel, intellectuel, elle était pour moi d’ordre affectif.
Dominique avait un avantage, il l’avait compris avant moi. Oui, il me
connaissait très bien, mieux que je ne le connaissais, mieux que je ne me
comprenais moi-même.

Fin 2007, nous avons déménagé. J’achetai une maison à Georgetown,


quartier résidentiel coquet de Washington. Elle était encore en travaux,
qui se prolongèrent durant six mois. Parfois, lasse du vacarme des corps
de métier, je me réfugiais avec mon ordinateur au Starbucks voisin.
Dominique partait le matin avant les ouvriers, revenait le soir après leur
départ, n’entendit jamais un coup de marteau et s’investit avec allégresse
dans ce poste au FMI, il est vrai passionnant. Pour lui.
C’était un jouisseur intellectuel, pas un combattant. Cette fonction a
sans doute été le moment le plus heureux de sa vie publique. Un
instrument qui tourne avec des engrenages bien huilés, la fréquentation
de belles intelligences et d’économistes hors pair, le monde à conquérir,
redresser l’image du méchant FMI en Amérique latine, agir, vraiment
agir sur les finances publiques d’un État en développement pour le sortir
de son marasme, quitte à lui imposer une cure d’austérité. Ce rôle lui a
plu et lui allait comme un gant. Il faisait partie des grands de la planète,
avait le sentiment que son avis comptait ; ce fut sans doute enivrant, et
il s’est cru, je pense, invulnérable. Jusqu’à ignorer toute prudence.

Je n’avais pas de visa me permettant de travailler, mais je créai un


blog, commençai d’écrire un livre sur ma famille maternelle, et vécus
avec passion l’élection de Barack Obama en 2008. La vie, de fait, était
très calme, un peu monotone, peu d’amis, aucune vie mondaine, mais
plus de soirées à deux que nous n’en avions à Paris. Je faisais bonne
figure et ne me plaignais pas.

L’orage éclata en 2008, quelques mois à peine après notre arrivée.


Vécu par moi comme un premier séisme. L’histoire est connue, je ne m’y
attarderai pas, elle est périodiquement racontée. Ce fut le scandale d’une
liaison du directeur général du FMI avec une salariée du Fonds
monétaire, qui mettait en péril son mandat s’il était prouvé qu’il avait
utilisé sa fonction pour faire pression sur elle. L’enquête révéla que ce
n’était pas le cas. À la suite de cet épisode, on aurait pu dire, comme le
faisaient les Guignols à la fin de tous leurs sketches : « Vous pouvez
maintenant éteindre la télévision et reprendre une activité normale. »
Pas tout à fait. En vérité, quelque chose se fissura : à peine arrivés,
alors que j’avais mis de côté ma vie professionnelle, que j’avais surmonté
mon peu d’appétence à partir pour Washington, que j’avais entrepris ces
lourds travaux, que je menais une vie monacale rythmée par le
supermarché et les tringles à rideaux, je sentis un gouffre sous mes pas.
Entre l’ouragan familial et la bourrasque médiatique, je traversai un hiver
difficile.
Les titres du Wall Street Journal ou du Washington Post n’étaient pas
flatteurs. Les unes des journaux français m’ont fait mal. Je me rappelle
celle de Libé en gros caractères, qui me souleva le cœur, « DSK dans de
beaux draps ». J’avais encore l’épiderme sensible. Trois ans plus tard,
j’en ai souri : bien inoffensive, cette une, en comparaison de ce qui allait
suivre.
Et puis, n’est-ce pas, c’était un « accident », « ça ne se reproduirait
pas », d’ailleurs c’était « la première fois » (sic). « Jamais, en dix-huit
ans de vie commune, [il] ne s’était autorisé le moindre écart », etc.
Je suis très naïve : je l’ai cru. Ou j’ai voulu le croire. On ne met pas fin
à une histoire de près de vingt ans pour un adultère sans lendemain. Je
n’allais quand même pas faire passer ma jalousie de petite-bourgeoise
avant le drame d’un homme qui pouvait être démis de ses fonctions en
pleine tourmente financière mondiale !

Je tiens ici à répondre à tous les sceptiques qui, à ces lignes, sourient
en coin, à tous les contempteurs qui ricanent : je ne savais rien. Ou plutôt,
puisque nous connaissons tous la vie autonome de l’inconscient, je n’ai
pas voulu voir, j’ai baigné dans le déni. Je reprochais quelquefois à mon
mari sa façon de dévisager les femmes, ou ses apartés dans les dîners
avec une voisine séduisante, en négligeant la vieille dame de l’autre côté,
mais je n’y prenais pas garde. Je le savais charmeur, je connaissais
certaines de ses aventures passées, mais contrairement à ce qui s’est dit et
écrit, partout, tout le temps, personne ne m’a jamais « avertie » de quoi
que ce soit. Lui-même ne m’avait pas « prévenue » d’un quelconque
tempérament de dragueur comme on l’a prétendu, et je pensais qu’avec
moi, il avait trouvé son port d’attache. Il me l’assurait en tout cas.
Dans un entretien que j’ai donné, une phrase, paraît-il, l’aurait
chagriné : « Je me demande si vingt ans de ma vie n’ont pas été vingt ans
de mensonges. » Eh bien oui, la question est légitime… Très vite après
notre mariage en 1991, j’aurais pu m’apercevoir que, même s’il
m’aimait, la fidélité la plus élémentaire lui était étrangère, et que son
addiction aux femmes prenait le pas sur le reste. Quand les langues se
délièrent dans les années 2012-2013, après notre séparation puis notre
divorce, alors que les scandales s’enchaînaient entre aventures scabreuses
et liste interminable de conquêtes, beaucoup sont venus me parler de son
comportement de « collectionneur », qui fut problématique, y compris
dans ses années ministérielles françaises. Brusquement, on s’est mis à
raconter devant moi des histoires de mœurs stupéfiantes, de soirées
débridées dans des lieux de rencontre dédiés ou des clubs échangistes.
Me sont parvenues des lettres anonymes, qu’habituellement je méprise et
ignore, sauf que s’y trouvaient des détails précis et justes, inconnus de
tous sauf de moi. Et apparemment de quelques autres.
Ai-je fait l’autruche, en ignorant ses aventures d’une heure, d’un soir,
d’un mois ? Sûrement. Il y a des couples qui vivent ainsi, chacun allant
de son côté, sans que cela entame leurs liens. Je n’étais pas faite ainsi. Et
il me jurait que lui non plus.
D’ailleurs, quand j’avais des soupçons, Dominique n’avouait jamais, il
savait les apaiser, voire les tourner en ridicule, m’en faire honte. Quand il
éteignait son téléphone hâtivement, quand la page affichée par
l’ordinateur changeait prestement, quand il rentrait bien tard d’un conseil
municipal, il avait toujours une bonne raison. Dominique est un politique
convaincant et il savait plaider auprès de moi comme auprès de ses
électeurs. Avec des accents de vérité et d’indignation.
Oui, une oie blanche. Quiconque me servirait des exemples
équivalents, je ne le croirais pas. Je comprends donc ceux qui hochent la
tête finement sans pouvoir imaginer que j’aie pu passer ces années à ne
rien voir, ou si déni il y avait, comment j’ai fait pour me boucher ainsi les
yeux. J’ai toujours trouvé indigne de fouiller poches, portables ou
ordinateurs ; je suis confiante, crédule, candide sans doute, mais comme
on ne me croit pas complètement sotte, personne ne peut imaginer que je
ne savais pas lire ces signaux. D’ailleurs, aujourd’hui, cela me paraît, à
moi-même, improbable. Et pourtant…
Quant à ce que tout le monde, paraît-il, chuchotait, cela ne me revenait
pas aux oreilles. Personne ne m’a rien dit. Jamais. Une journaliste, qui
s’est curieusement identifiée à cette histoire (elle l’a reconnu ensuite et
s’en est excusée auprès de moi), s’est avisée d’affirmer – et ce fut repris
partout tant cela sonnait vraisemblable – que je quittais la table quand on
me parlait de la vie agitée que mènerait mon mari, mais je connais à
peine cette consœur qui s’est dit mon amie, n’ai jamais partagé de repas
avec elle, et il se trouve que personne ne fut assez indélicat pour se
permettre ce type de révélations. Il y eut pire : je fus en colère contre un
article de presse qui suggérait des comportements harceleurs ou contre un
livre anonyme qui prétendait « savoir » mais colportait tant
d’inexactitudes que le reste me paraissait une tentative méprisable pour
déstabiliser un homme qui pouvait prétendre à un avenir politique de
premier plan.

Quelques semaines après son aventure avec la collaboratrice hongroise


du FMI, le gros temps se calma. Le jeu politique, malgré – ou à cause
de – l’éloignement de DSK de la France, le désignait comme un espoir de
la gauche pour la présidentielle à venir. Peu à peu, il devint même favori.
Il laissait dire, laissait faire, selon sa phrase fétiche : « Les choses se
font quand elles sont déjà faites. » Autrement dit, laissons faire le temps,
il tranchera dans le sens qu’il faudra. Dominique ne rêvait pas de la
présidentielle, il aimait séduire, entraîner par l’argument qui porte, plus
que par celui qui tue. La cuisine politique le rebutait, prendre la tête d’un
parti l’assommait, se donner du mal pour que sa route ne soit pas le fruit
du hasard lui semblait un effort ennuyeux à soutenir.
Par ailleurs, tant de choses l’intéressaient : les échecs, la physique
fondamentale, les équations de maths, la science-fiction, les voyages
lointains. Et aussi les femmes, toutes les femmes. Mais cela, je ne l’ai su
qu’après. À l’époque, j’ai aimé cette disponibilité pour mille autres sujets
de curiosité que son avenir politique. Ce que j’ai longtemps pris pour un
mendésisme moderne – ne pas désirer le pouvoir à tout prix – était en fait
une nonchalance, un détachement par rapport aux débats d’idées sur
lesquels il aimait en revanche argumenter des heures, pour le seul plaisir
de l’exercice talmudique. Du jeu pur.

Il répugnait donc à faire campagne, il la redoutait sale, pilotée par


Sarkozy et Guéant, et aurait rêvé d’un consensus national qui vienne le
chercher comme sauveur à Washington. Peu à peu, il s’est laissé prendre
au jeu, mais ne donnait pas de signal clair ni à ses amis ni à l’opinion.
Conformément à son grand principe : toujours se garder une porte
ouverte ; un peu comme dans les westerns, où le héros ne s’installe
jamais dos à la porte du saloon. Il faut pouvoir s’échapper de la pièce,
par n’importe quel moyen. Retarder le moment du choix ultime, celui qui
ne permet pas de virer sur l’aile. Tactiquement, il eut raison, son silence
sur le sujet faisait plus pour lui qu’une ambition déclarée.

Quant à moi, je tiens là aussi à démentir une deuxième légende.


Contrairement à tout ce qui s’est écrit et qui a pris un statut d’évidence
parce que répété à satiété, je n’ai jamais souhaité le voir accéder à
l’Élysée. Au contraire, je le craignais. Je n’ai jamais rêvé du sort de
« première dame » comme on dit vilainement, en singeant les États-Unis
où le couple présidentiel a un statut particulier. J’en sais les pièges et les
contraintes. La politique et ses marécages avaient peu de secrets pour
moi, je ne suis sensible ni aux honneurs ni aux paillettes, et la perspective
d’une vie sous l’œil de la presse ou du public me terrifiait. Je n’avais
donc aucune envie de voir mon mari se lancer dans un combat contre
Sarkozy dont il risquait cette fois de sortir vainqueur.
Je lui avais dit ma réticence. Toutefois, je me déclarais prête à
l’accompagner si cela devait être son choix. La leçon de la candidature au
FMI avait été fructueuse : pas question que je me mette en travers de ce
qui serait son plus grand projet.
Les préparatifs s’intensifièrent. Une réunion à la maison, en avril, posa
les jalons d’un calendrier d’annonce de candidature. Juin 2011 sans
doute, après un Conseil européen auquel le président du FMI ne pouvait
se dérober.
Je suis à Paris le 14 mai et j’attends mon mari qui doit repasser par la
France le lendemain pour aller voir Merkel à Berlin. À 2 heures du matin,
le téléphone sonne au cœur de la nuit, toujours signe de catastrophe.
Camille, la plus jeune fille de Dominique qui poursuit ses études à New
York, m’informe, la voix tremblante, de l’arrestation de son père au
moment d’embarquer pour Paris.

La nuit et le jour suivant (le dimanche) restent brumeux. Je me


rappelle que mes mains tremblaient trop fort pour boutonner un
chemisier. Amis et enfants m’exfiltrent de peur que la presse ne
débarque. Accueillie chez mes amis intimes, Daniela et Jean Frydman,
rejointe par quelques proches et enfants, je me débats pour comprendre
une histoire encore indéchiffrable de viol sur une employée d’hôtel dont
Dominique est accusé. Je pense encore, à ce moment, le connaître mieux
que personne. Je ne peux pas, dès lors, envisager une seconde que
l’accusation puisse être fondée. La seule explication qui me semble
plausible est celle d’un rapport sexuel consenti. Les mots ont du mal à se
frayer un chemin jusqu’à mon cerveau. L’événement est encore
impossible à appréhender, à concevoir, à analyser…
Fin 2020, j’ai regardé, avec douleur, le documentaire réalisé par
Netflix. On y parle de brutalités envers des femmes. Le témoignage de
certaines d’entre elles, comme Tristane Banon, et des commentaires qui
ont accompagné la sortie de ce film ont insisté sur la contrainte qu’il leur
aurait imposée. De violence, il n’en a jamais usé avec moi ou devant moi
et je ne l’aurais jamais supporté. Et cela ajoute encore à mon désarroi et à
ma confusion face au souvenir de l’homme que j’ai connu.

Au matin, on m’éloigne des postes de télévision où est diffusé, en


boucle, le fameux perp’ walk, la marche du suspect. C’est la routinière
parade de l’accusé, livré en pâture aux caméras par la police américaine.
Imperméable noir, mains menottées : la France puis le monde ébahis ont
découvert cette image que je suis la seule à n’avoir ni pu ni voulu
regarder pendant un mois.
Petit à petit, les informations arrivent. L’avocat américain, Bill Taylor,
qui a défendu Dominique avec succès dans l’affaire de sa liaison au FMI,
m’appelle, suivi d’un deuxième, spécialisé en droit pénal, dont il s’assure
les services. Ce sera Ben Brafman, un pénaliste talentueux et cordial qui
fut l’avocat d’accusés aussi médiatiques que Puff Daddy, Jay-Z ou
Michael Jackson. Il sera aussi, un temps, celui d’Harvey Weinstein, sept
ans plus tard…
Une femme de chambre de l’hôtel Sofitel à New York a porté plainte
pour viol à la suite d’une sexual encounter – littéralement « rencontre
d’ordre sexuel ». Ces mots, je vais les entendre des dizaines de fois,
jumelés avec celui d’incident, qui m’a tout l’air d’un euphémisme.
Une accusation de viol ? Dans un hôtel new-yorkais ? Un
cauchemar…
Alors que Dominique partait tranquillement déjeuner avec sa fille
Camille, puis prendre tout aussi calmement un taxi pour Kennedy
Airport, il s’aperçoit qu’il a oublié son téléphone et se donne un mal fou
pour que les services du Sofitel le lui apportent de toute urgence au
terminal X, embarquement porte Y. Renseignements précieux : ce sont
les policiers new-yorkais, alertés par la direction de l’hôtel après la
plainte de Nafissatou Diallo, la femme de chambre en question, qui
arriveront juste à temps pour le faire débarquer de l’avion qui s’apprête à
décoller pour Paris. Et l’arrêtent.

J’inaugure ce jour-là un toc que j’ai conservé plusieurs mois : enfoncer


les ongles de la main droite dans la paume de la main gauche, pour me
réveiller, car non, c’est impossible, je rêve et c’est un très mauvais rêve…
Le lundi matin, je pars pour New York avec notre ami et avocat Jean
Veil et ma chère Anne Hommel. Elle s’est beaucoup investie dans la
communication de Dominique depuis des années, mais là, c’est l’amie
qui ne me lâchera pas.
À l’atterrissage, j’apprends que Dominique a été incarcéré dans la
prison la plus sordide des États-Unis, Rikers Island, où l’on enferme les
grands criminels et où il faut protéger les détenus contre les meurtres ou
les violences des autres prisonniers. Il risque trente ans de prison… Je
suis assommée. Je réalise difficilement que ce n’est pas un film, qu’il
s’agit de mon mari depuis vingt ans, qu’il est accusé de viol, autrement
dit, d’un crime odieux. Devant pareille accusation qui me semble
inconcevable, je ne peux que me tenir à ses côtés. J’ai le cœur en
lambeaux et la tête dans un étau.

Nous sommes le 16 mai, et pendant quelques mois va se dérouler une


pièce sans unité de temps, en une diversité de lieux, et chargée d’une
foultitude d’émotions mélangées.
Le tribunal de New York en sera l’une des étapes. Le revoir
périodiquement dans des séries de fiction ou, pire, dans les images
d’archives, me tord l’estomac. Il y eut plusieurs séquences dans cet
endroit redoutable. Vieillot comme tous les bâtiments officiels en
Amérique. Dans une petite rue barrée pour l’occasion, sauf pour le
corbillard noir qui nous abrite, ma belle-fille Camille qui me tient
fermement par le bras, un officier de sécurité et moi.
La juge confiera qu’elle n’avait jamais vu pareille bousculade. Une
marée humaine de journalistes a envahi les abords du tribunal, caméra à
l’épaule, les perches des preneurs de son en rang serré comme les lances
des chevaliers dans La Bataille de San Romano de Paolo Uccello,
fameux peintre du Quattrocento. Elles vont sûrement nous transpercer,
nous empaler Camille et moi, qui marchons, serrées l’une contre l’autre,
vers l’entrée du tribunal. Je perds une chaussure : « Dis donc coco, t’as
vu, elle a perdu sa chaussure, c’est une belle image, ça, pour le
20 heures ! » Les reporters français ne respectent aucune des consignes
données à la presse, se bousculent, nous bousculent.
Nous venons assister à la séance du tribunal où le prisonnier est
amené, sans menottes, sans les fers aux pieds qu’il a en prison, sans la
tenue orange de Guantanamo. Je me trompe sûrement, nous ne sommes
pas dans une cour de justice, nous sommes à Sciences Po, Dominique est
en costume gris, col ouvert, il va sûrement faire une conférence sur le
système monétaire. En fait, il s’assied face au tribunal et doit répondre,
comme dans les films, à la question guilty or not guilty, plaidez-vous
coupable ou non coupable de viol ou d’agression sexuelle contre la
personne de Nafissatou Diallo ? Mes ongles s’enfoncent dans ma paume
de main… J’apprendrai plus tard qu’une cocasse coupure de pub avait
empêché les Français d’entendre sa réponse historique, forcément
historique, dirait Duras : not guilty.
Les journalistes tweetent comme des fous dans la salle. Nous
ressortons après cette séance très brève qui fixe les conditions qui
encadreront l’instruction pendant un mois et demi : un bracelet
électronique, la présence, à notre charge, de trois gardes jour et nuit à
l’intérieur du logement qu’il me reste à trouver. Le détenu va, lui,
rejoindre sa cellule, et j’affronte à nouveau la meute qui me lance
l’unique question qu’on me posera pendant des semaines de manière
obsessionnelle, mais inévitable : « Croyez-vous votre mari innocent ? »
Sur les conseils de Ben Brafman, j’avais, la veille, acheté des alliances
car les Américains, traditionalistes, aiment voir aux mains des époux cet
anneau de mariage que nous n’avions jamais porté. Et me voilà, avec
Anne, en train de chercher deux alliances à bas prix dans la 46e Rue de
New York, celle des bijoutiers. Je suis épuisée, trempée sous une pluie
diluvienne, et l’aimable vieux monsieur qui me les vend s’étonne de me
voir si pressée, si indifférente à tous les modèles qu’il me présente et
choisissant le moins cher. Alors qu’il emballe les deux anneaux, il me
souhaite beaucoup de bonheur, ce qui me fait éclater en sanglots sous son
regard médusé. L’émotion prénuptiale, pense-t-il sans doute.

Notre lieu d’habitation sera le deuxième décor de cette histoire. Je


cours la ville et les agences, toujours suivie par la cohorte des journalistes
qui me traquent, qui hurlent, qui se marchent dessus. Les locataires ou
propriétaires du premier immeuble que je choisis, voyant la foule en faire
le siège en quelques minutes, me font savoir qu’il n’est pas question que
j’y loge, et a fortiori, que mon mari m’y rejoigne. Je les comprends.
C’est donc, en attendant, dans un studio de Wall Street, qui appartient à la
société de gardiennage des prisonniers à domicile que je vais apprendre à
connaître, que nous serons abrités quelques heures quand Dominique
sortira de prison au bout de cinq jours, bracelet à la cheville.
Mais il faut faire vite. Je ne dispose que d’une demi-journée pour
trouver une maison ou un appartement, pas question de faire la difficile.
Ni sur l’endroit, ni sur le prix ! Le prix de la location, astronomique, que
l’on me reprochera, c’est celui qu’en deux heures j’arrive à régler
d’avance à une famille en train de déménager d’une maison indépendante
du quartier de Tribeca, downtown, qui sera notre geôle de luxe pendant
près de trois mois. Franklin Street, la rue de Benjamin Franklin, l’un des
Pères fondateurs vénérés de l’Amérique…
Trois étages, des fenêtres partout, des gardes devant chaque sortie, y
compris vers une minuscule terrasse entourée d’immeubles à paroi lisse.
Il faudrait être Spiderman pour s’échapper. Je m’apercevrai vite que sur
cette cour donnent des appartements, loués à prix d’or par les reporters
qui espèrent nous photographier des fenêtres alentour. Deux parasols
nous sauveront provisoirement des objectifs, quand nous voudrons
respirer, le soir, une bouffée de l’air brûlant de cet été 2011.
Dominique est relâché contre une caution faramineuse, toujours
bracelet au pied et nous emménageons à Franklin Street. La maison est
meublée, mais il manque de la vaisselle. Ma première expédition, chez
l’équivalent de l’Ikea local, me donne la mesure de ce qui se passera
quand je voudrai mettre le nez dehors.
Le trottoir d’en face est couvert de journalistes. Ils sont deux cents au
début ; les rédactions allégeront le dispositif peu à peu. Personne ne peut
nous rendre visite sans être la cible des photographes devant la porte, à
l’ahurissement du facteur et des livreurs. Mais peu de monde vient voir
les proscrits, sinon nos enfants, bien sûr. Deux d’entre eux font leurs
études à New York. Les autres viendront de Paris et se relaieront, avec
quelques amis chers pour nous entourer et distraire notre huis clos, ce qui
vaut mieux.

Mission vaisselle donc : je saute dans un taxi avec Camille, essaie de


tromper ceux qui me suivent, mais je ne suis pas encore très douée à ce
jeu. Dans le magasin, le vendeur ne comprend pas pourquoi je me baisse
toutes les deux minutes sous le comptoir. En fait, dès que j’aperçois un
objectif de photographe. J’achète à toute vitesse couteaux, fourchettes,
plats en pyrex et quelques casseroles. J’en oublie les verres. Tant pis, ce
sera pour une autre fois.
Chaque tentative pour forcer le blocus sera identique.
Avec Anne partie, puis revenue – elle me tiendra la main avec
affection et inquiétude pendant des mois – nous tentons une autre percée
dans un grand magasin. Un importun nous suit. Les journalistes à vélo
rattrapent vite les taxis new-yorkais au pas dans les embouteillages du
bas de la ville. Nous nous engouffrons dans le magasin avec quelques
mètres d’avance sur le quidam. Nous montons quatre à quatre les
marches d’un escalier mécanique, et arrivées sur le palier, nous
précipitons dans l’escalator parallèle, que nous prenons à contresens
comme des gosses qui tentent de s’échapper après un larcin ; nous nous
cachons derrière un pilier et ressortons pendant que le journaliste nous
cherche. Épuisant. Angoissant. Jusqu’à quand vais-je fuir les objectifs,
les questions ? Combien de temps encore vais-je devoir baisser les yeux
de peur qu’on me reconnaisse ? Même à New York, je commence à être
repérée : le feuilleton passionne aussi les Américains, qui s’en lasseront
toutefois plus vite que mes compatriotes. Et pourtant, sortir du bunker
surveillé est le seul espace de tranquillité pour craquer, laisser couler les
larmes, libérer la gorge nouée. Je me rappelle ce matin où, avec ma douce
amie Daniela venue nous rendre visite durant quelques jours, je me suis
évadée au Metropolitan Museum, pensant m’y perdre facilement. Mais
impossible d’échapper aux paparazzi et nous nous sommes retrouvées
assises par terre, au pied des monumentales statues grecques, laissant, de
guerre lasse, les photographes nous mitrailler depuis les coursives des
autres étages.

Les tabloïds new-yorkais se régalent : The Perv’ (le pervers), titre le


New York Post, élégant comme toujours, qui n’hésitera pas, quand
l’étoile de l’accusatrice aura pâli, à la qualifier de hooker, de prostituée.
150 000 unes de journaux dans le monde couvriront cette affaire d’avant
#MeToo. Avec tous les ingrédients qui lui donnaient une explosive
dimension sociale : l’homme blanc, riche et puissant face à la femme
noire, pauvre et immigrée.
Mais qu’est-ce que je fais dans cette histoire-là ? Qu’ai-je fait pour
mériter ce cataclysme ? Beaucoup de témoins de bombardements ont
raconté cette impression de courir sous les obus, de cratère en cratère,
avec le sentiment de traverser des cercles de feu, et de se dire après
coup : mais comment ai-je fait ? Je suis dans cet état, à la fois dévastée et
anesthésiée, et je cours, je cours. Je pense à mes parents et me félicite
qu’ils ne voient pas cela. Pas plus que mes beaux-parents, qui auraient eu
le cœur brisé.
Dans l’impossibilité d’aller faire le marché, je commande en ligne
l’épicerie, la viande, les légumes. Les restaurants aussi apportent les plats
à domicile. Et les malheureux livreurs de pizzas ou de dim sum se
trouvent pris sous le feu des photographes, et sont interviewés pour
savoir ce que nous avons commandé. Les jours suivants, les journalistes
feront les poubelles pour trouver les tickets de caisse de nos achats, ou
lire le courrier qui nous arrive par dizaines de lettres tous les matins :
gentillesses, compassion, vacheries, tout y passe. Je deviendrai vite
experte en « sac à courrier » : je le déchiquette en petits morceaux, et
charge chaque visiteur qui repart de chez nous de les jeter dans les
poubelles d’autres quartiers de la ville. Usant. Oppressant.

Dans l’intervalle, nous sommes retournés au tribunal, pour entendre


l’acte d’accusation. J’y arrive aux côtés de Dominique. De chaque côté
de l’escalier, les syndicats des femmes de chambre d’hôtel ont posté des
militantes, en tenue de femme de chambre, bien sûr. Elles sont une
trentaine. Je les crois deux cents, tant elles scandent fort Shame on you,
honte à vous. Elles font mine de nous cracher dessus. Ou peut-être
crachent-elles, je ne regarde pas. Jamais un escalier, qui doit faire une
vingtaine de marches, ne m’aura semblé aussi long, monté comme au
ralenti. Les images s’invitent. Quelle drôle d’idée de penser à Marie-
Antoinette, dans sa charrette, place de la Révolution, avant d’être
accueillie par le bourreau ! Je suis consciente que l’évocation n’est pas
très décente. Je ne risque pas ma tête, je n’ai pas comploté contre la
Nation, je sortirai indemne physiquement. Je reconnais l’incongruité de
ce rapprochement, mais on a les pensées parasites qu’on peut. Et celle-là
s’est imposée si fort qu’il me suffit, dix ans après, de fermer les yeux
pour retrouver les marches, les cris de ces femmes en colère, la solitude
des conspués.

Je suis en manque de soleil, de lumière du jour. Je tente parfois, en fin


de journée dans cet été bouillant, espérant que les journalistes sont allés
se restaurer nous sachant enfermés pour la soirée, de lever tout
doucement un store baissé de la chambre à coucher. Ils sont assis sur le
trottoir, les appareils photo entre les jambes, vaguement assoupis. Ils sont
déjà moins nombreux. Soudain, l’un d’eux me voit, se déplie comme un
boa, lève son lourd téléobjectif et vise, les autres l’imitent. Il ne faudrait
quand même pas qu’il ait tout seul la photo de l’épouse recluse à demi
dissimulée derrière la courtine ! J’ai déjà refermé le rideau. La même
sarabande se répète à chaque fois que j’essaie de lever un coin du voile.

Des gestes m’émeuvent aux larmes. Il faut dire que j’ai les pleurs en
permanence au bord des yeux. Comme ces lettres de soutien d’inconnus
généreux venus de toute la France. Comme celui de cette femme,
italienne, compagne d’un ami parisien. Je la connais à peine. Elle passe
par New York et, le monde entier sachant notre adresse, brave les
caméras et dépose un mot réconfortant dans notre boîte aux lettres.
D’autres me font rire et ce n’est pas arrivé souvent. C’est la seule
histoire drôle de ce confinement – on n’employait pas encore le terme !
Au début de notre enfermement, les chaînes françaises de télévision sont
en édition spéciale permanente – vous savez celle où l’on dit au reporter
dépêché sur place (pour la crue imprévue de la Loire, l’accident au
passage à niveau, la tornade aux Philippines ou un scandale
phénoménal) : « Surtout, vous n’hésitez pas à nous rappeler s’il se passe
quelque chose avant la fin du journal. »
Un jour que je suis au téléphone avec un ami comédien qui attend dans
sa loge de théâtre l’heure du lever de rideau, on sonne à l’interphone
équipé d’une caméra. Je vais à la porte et des loubavitch en redingote
noire, schtreimel de fourrure sur la tête, les payess qui dépassent sur les
côtés, demandent à parler à Dominique qu’ils ont rencontré, disent-ils, à
Sarcelles dont il fut le député. Mon ami voyait, en direct, sur l’écran de
télévision de sa loge à Paris, les visiteurs devant la porte fermée de notre
maison, filmée de l’autre côté de la rue, comme une image fixe qui,
subitement, venait de s’animer avec la scène qu’à 6 000 kilomètres, il me
décrivait ! Tableau révélateur d’un système en folie. Je bredouille
quelque chose du genre « the gentleman you are looking for is out », le
monsieur que vous cherchez est sorti, alors que le monde entier sait qu’il
est assigné à résidence avec un bracelet électronique à la cheville…

Pendant ce temps-là, à Paris, cette histoire, carburant de débats


crapoteux, alimente les plateaux de télévision des journées durant. Des
dîners les plus intimes aux restaurants bondés il est, à chaque table,
question de ce scandale qui passionne, à juste raison.
Tout le monde pense aussi à l’éventualité d’un complot fomenté par les
sbires de Sarkozy. Beaucoup de choses paraissent obscures et le restent
encore aujourd’hui, mais le coup monté me semble improbable. Même si
des policiers français du renseignement ont confirmé depuis que DSK
était sous surveillance depuis longtemps – ce que les caméras du Sofitel
avaient déjà montré. Visiblement « ils » cherchaient, intriguaient,
espéraient qu’il trébuche, pour le guetter ainsi pendant des mois à Paris
comme à Washington ou New York. Et la bêtise et le comportement
insensé du principal intéressé leur en fourniront l’occasion.
En revanche il y eut, entre les autorités françaises et les autorités
judiciaires de la ville de New York, des contacts qui n’ont pas arrangé les
choses. À l’inverse de ce qu’avait naïvement espéré le père de mes
enfants, Ivan Levaï, allé candidement (et généreusement, comme son
caractère l’y incline) demander de l’aide à Sarkozy. Pour ce dernier
toutefois, le scandale arrivait trop tôt. Il avait en main un dossier plus
explosif encore, montré déjà à plusieurs personnes, prévu pour faire
surface quand la candidature de DSK deviendrait publique. Ou mieux
encore, s’il remportait la primaire socialiste, ce dossier permettrait de le
mettre à terre sans laisser à son camp le temps de trouver un autre
candidat crédible. Là non plus, pas de complot, juste l’effarante pratique
et le sentiment d’impunité d’un homme lors d’excursions lilloises,
comme on le verra plus tard.
Eux, les puissants au pouvoir, savaient. Pas moi.

Début juin, ma première petite-fille est née, et je brûle d’envie de la


voir. Je pars pour Paris trois jours. Même course folle qu’à New York : la
liste des passagers d’Air France est connue des « bons » réseaux
d’agences de presse et d’images, et celles-ci savaient que j’arrivais à
Paris. Des amis ingénieux me font alors sortir du parking de mon
immeuble, sur le plancher arrière de leur voiture, dissimulée sous une
couverture, à la barbe des cameramen qui faisaient le pied de grue devant
la maison. Ce scénario à la Lautner se répète plusieurs fois. D’autres
guettent près du domicile de mes enfants. Entrée par la porte du
Monoprix voisin et sortie de l’autre côté, récupérée par mon fils, j’arrive
jusqu’à leur appartement pour un peu de tranquillité, mes larmes disant
l’émotion de voir le bébé, de nous embrasser après ces semaines si
violentes. En me raccompagnant jusqu’à mon taxi, nous fûmes aperçus
par les malheureux, sommés par leur rédaction de faire le dur métier de
paparazzi pour des lecteurs avides d’images-chocs. Je sens David, mon
fils, prêt à frapper. Enfin, ils auront eu leur photo. J’ai presque envie de
dire qu’ils l’ont méritée.

Début juillet, le vent de l’instruction tourne. Le procureur Cyrus Vance


a jugé que les dires de la plaignante étaient trop contradictoires pour lui
permettre de porter son accusation devant un jury populaire.
Le bracelet électronique est coupé. Nous pouvons sortir tous les deux
de la maison, mais il reste à la disposition de l’enquête. Le soir même
avec nos amis Frydman, nous allons dans un restaurant italien pour
permettre à Dominique de voir la ville, le monde extérieur, ce qui lui était
interdit depuis six semaines. Mais les journalistes, sentant venir
l’épilogue, nous poursuivent en voiture, et s’installent en masse à la porte
des cuisines par lesquelles ils ont bien compris qu’on allait s’échapper.
Au menu, toutes sortes de pâtes, bien sûr. J’avertis les convives que je
déconseille les pâtes aux truffes, qui ne manqueront pas de faire gloser. Je
m’abstiens d’en commander, mais tout le monde ne me suit pas. Comme
je l’avais prévu, la presse viendra interviewer le patron pour savoir quel
plat, quel vin nous avons pris et le montant de l’addition. Notre menu
s’étale dans les journaux du lendemain, permettant à un éditorialiste –
avec lequel, depuis, j’ai fait la paix – de commenter qu’après la gauche
caviar, nous incarnions désormais la gauche truffe. Facile, prévu, sans
surprise…

Revoir les commentaires de l’époque est édifiant : il y a les procureurs,


nombreux ; les politiques, consternants ; des féministes
inconditionnellement solidaires de la femme qui accuse ; des machistes
inconditionnellement solidaires de l’homme qui se défend. La société
tout entière est saisie de vertige. Il y a dix ans, on dirait dix siècles.
Il était devenu courageux de nous fréquenter. Je pense à mon ami cher
et disparu depuis, le grand juriste Guy Carcassonne, venu nous soutenir
et qui a tenu à m’accompagner à la dernière séance du tribunal qui laissa
tomber les charges contre Dominique. Je l’avais prévenu que se montrer
à mes côtés l’exposerait à une photo. Je l’entends me répondre qu’il
serait fier de figurer à côté de moi. Élégance…
Il ne m’appartient pas de commenter le dénouement judiciaire, en ce
mois de juillet 2011, pas plus que le règlement civil qui eut lieu l’année
suivante. Ni les méandres de l’enquête qui n’impliquent que les deux
acteurs de l’« affaire du Sofitel » comme on l’a appelée. J’essaie de me
cantonner aux secousses, convulsions, répercussions que cette histoire a
provoquées en moi.

Mais ce n’était pas fini. Cela aussi, je l’ignorais.


Nous sommes rentrés début septembre. La bienveillante Anne est
venue nous attendre à Roissy, espérant nous ménager une arrivée calme.
Vœu pieux. Une foule considérable envahit l’aéroport Charles-de-Gaulle.
Tout au long de l’autoroute vers Paris, un photographe à moto nous suit
de si près, son objectif collé à la fenêtre, que je redoute à chaque minute
l’accident. Devant chez nous, la foule est dense et la porte de l’immeuble
difficilement atteignable. Et le restera longtemps.

Je ne m’épancherai pas sur le défilé des Femen, seins nus devant mes
fenêtres (certaines s’en sont expliquées auprès de moi plus tard) ; sur les
pamphlets au vitriol de militantes m’accusant de complicité, voire de
collaboration ; sur les allusions salaces ; sur les insinuations sordides de
ceux qui juraient connaître de source sûre ma présence active dans des
parties fines et autres ébats licencieux où m’aurait entraînée mon mari.
Ben voyons !
J’ajoute que j’ai été suivie tous les jours, pendant des semaines, par
des motos de presse. Je m’apercevais que, pour leur échapper, je roulais
de plus en plus vite dans Paris, et que je franchissais les feux de
signalisation de façon dangereuse. Un jour, pressentant l’accident, je
décide d’aller leur parler. Je m’arrête au milieu d’une avenue du
VIIe arrondissement et me dirige vers eux. Ils mettent immédiatement
pied à terre et se saisissent de leur matériel. « Je vais voir mes enfants.
Vous voulez que je vous emmène en bas de chez eux, ou vous comprenez
que j’ai droit à une vie personnelle ? » Conscients de cette insupportable
traque, ils déposent leurs casques et leurs appareils sur le siège de leur
moto et se consultent : « Allez, on la laisse partir pour cette fois ? », tel
un gentil flic qui, témoin d’une infraction, fait preuve d’une extrême
indulgence et ne donne pas de PV.
Je me rappelle la douceur de cette fin de journée, ma promenade
solitaire au jardin du Luxembourg, puis ma visite sans cortège à mes
enfants et à ma nouvelle petite-fille. La liberté, une après-midi.

Tout allait rebondir à l’automne avec l’affaire du Carlton de Lille. Ce


n’était plus une séquence à huis clos entre deux protagonistes qui seuls
connaissent la vérité, mais la révélation d’arrangements nauséabonds :
soirées scabreuses ; prostituées cornaquées par un mac au surnom
poisseux ; textes de SMS crasseux échangés entre mon mari et des
correspondants inconnus de moi, publiés en pleine page dans Le Monde.
La crevasse devenait abîme.
Je ne vais pas prolonger le récit. Les épisodes américains, à l’échelle
de leur déflagration, méritaient d’être racontés. Les nouvelles affaires
judiciaires en France s’enfonçaient dans la gadoue, la souillure. Elles
achevèrent de mettre en pièces ce qui demeurait de notre couple. Les
déballages s’accumulaient, des lettres anonymes (ou pas) arrivaient dans
mon courrier. Des journalistes d’un grand quotidien faisaient paraître un
ouvrage à charge, et se répandaient en interviews pour dire que j’étais
responsable. Bientôt, des déclarations ordurières tirées d’un livre fétide
allaient s’étaler à la une d’un hebdomadaire que j’avais toujours admiré.
La nausée.
Faut-il préciser, au risque d’ajouter à mon image de femme bornée et
aveugle, mais toujours aussi sincère que celle de New York, ma stupeur
totale devant ces nouveaux épisodes ? J’espère qu’on l’aura compris. Les
médisants le demeureront. Mais les bienveillants aussi.
On m’a reproché, non sans raison, d’être restée. J’aurais pu (dû), cette
fois, partir. Trois fois, je l’ai tenté, sans y parvenir. Je n’en avais plus la
force. Ni le courage, jusqu’au moment où j’ai senti que j’allais sombrer.
Notre histoire se terminait dans un cloaque. Clap de fin. La
décomposition était achevée.
Ce chapitre a été douloureux à écrire. Difficile de parler d’affaires si
connues et en même temps si obscures, sans franchir la règle que je me
suis fixée de ne pas entrer dans les détails qui auraient fait la joie des
gourmands d’histoires glauques. Sans faire état de nos échanges, ou des
réactions de mon mari de l’époque, depuis le début de cette histoire new-
yorkaise, qui ne regardent que lui et moi.
J’ai donc raconté les épisodes qui me concernent seule, en taisant les
plus privés ou les plus sordides. Je n’y reviendrai pas, je préfère les
enfouir dans l’oubli.
14.

Renaissance

J’ai toujours eu en tête cette phrase de Raymond Barre, quand on


évoquait devant lui les différentes renaissances du jeu politique. « Avant
de penser à la recomposition, il faut achever la décomposition. »
Dans ma vie personnelle, le dernier stade de la décomposition était
atteint. Le puzzle était en morceaux, il n’était pas sûr que j’arriverais à en
construire un autre.

L’année qui a suivi libéra les commentaires. Les langues se sont


déliées ; les indiscrétions se sont enchaînées. Nous étions déjà séparés et
le divorce n’était plus qu’une formalité juridique qui se fit rapidement.
Une énigme me taraudait : comment avais-je pu ne pas « voir » ?
Quelle femme est-on quand on vit vingt ans avec un homme et qu’on en
découvre un autre ? Nous n’avons jamais eu d’explications de fond. Je
suis partie, le laissant à ses mystères, m’en allant avec mes questions.
Je dois avoir une certaine force vitale, sinon égale à celle de mon ex-
mari. Il est certes difficile d’être aussi cadenassé, aussi blindé que lui.
Capable d’entamer des existences successives, sans s’interroger sur celles
dont il vient de refermer la porte.
Je vis beaucoup plus tard une interview qu’il donna à CNN sur son
rapport aux femmes. « Avez-vous un problème avec elles ? » demande le
journaliste sur un ton bonhomme et un peu rigolard. « Aucunement.
J’étais un homme avec des responsabilités qui ne pouvait pas se
permettre de se conduire comme un quidam ordinaire… » Sidérante
réponse. Tout était donc tellement banal ? Seules ses positions sociale et
politique auraient dû l’empêcher de se conduire ainsi ? Bien étrange
cécité qui décidément le retient de se retourner sur son propre parcours,
de faire le bilan d’une vie, ou d’en tirer à tout le moins des leçons.
Je suis le contraire. Dévorée de doutes, de culpabilités en tout genre
jusqu’à l’immobilisme parfois ou la panique paralysante. Mais au fond de
moi, demeure une lueur qui me fait aimer la vie. J’ai le goût du bonheur,
du soleil, du rire, de la musique. Sous des dehors apparemment
pessimistes, je suis positive, curieuse des gens et des choses, capable
d’élans salvateurs.
Les années 2011-2012 auraient pu m’engloutir. Or, si je regarde les dix
années écoulées, elles ont été incroyablement pleines. J’ai travaillé, j’ai
écrit, j’ai aimé.

Depuis 2007, j’avais mis mon métier entre parenthèses. La vie à


Washington n’était guère propice à son exercice. J’ai eu la chance qu’à
mon retour, le groupe Le Monde, via Matthieu Pigasse et Louis Dreyfus,
propose à la fondatrice du Huffington Post, Arianna Huffington, qui
cherchait à lancer sa version française en partenariat avec le quotidien du
soir, de m’en confier la direction. Encore une aventure digitale, mais
celle-ci me correspondait : il s’agissait de créer un journal en ligne, d’en
être la directrice éditoriale, de monter une équipe, de faire exister un
nouveau titre de presse sur Internet, inconnu en France, d’importation
américaine, au nom imprononçable. Un univers pour moi à la fois connu
et singulier. Une aventure excitante qui me replongea dans une action
professionnelle bienvenue.

Arianna Huffington, fondatrice du site, est une personnalité étonnante.


Née grecque, jadis mariée à un riche homme d’affaires texan, élu à la
Chambre des représentants comme républicain après une campagne où il
dépensa des millions de dollars, elle en a divorcé, quelques mois avant
qu’il ne fasse son coming-out, s’est émancipée, est devenue aussi
démocrate qu’elle était farouchement républicaine, et a fondé en 2005 un
titre de presse au succès fulgurant, qui fit une campagne active pour
Barack Obama. Elle a revendu ses parts en 2016 après avoir créé une
quantité de filiales étrangères avec des partenaires de presse écrite en
Europe ou en Asie.
Elle était douée d’un instinct très sûr, à la fois parfaite business woman
et personnage un peu décalé. Chaleureuse, enthousiaste, maternelle avec
ses équipes, nous offrant à tous des pyjamas à Noël, prônant à la fois les
vertus de la méditation, des bienfaits du sommeil mais se répandant en
SMS nocturnes, elle fut très amicale avec moi, ravie du succès de la
filiale française et d’autant plus affectueuse que nous étions nées un
même jour, le 15 juillet !
Avec Paul Ackermann qui fut l’autre cheville ouvrière du Huff Post –
et qui l’est resté plus longtemps que moi – nous avons commencé à huit,
dans un univers inconnu de moi, celui des pure players, avec des jeunes
gens qui avaient moins de la moitié de mon âge.
L’actuelle directrice du Huff Post France, Lauren Provost, n’a pas
trente ans et nous l’avons recrutée alors qu’elle n’était même pas encore
diplômée du Centre de formation des journalistes. La confiance et
l’affection de cette jeune équipe ont été très gratifiantes et j’ai pris un
plaisir intense dans cette entreprise, que j’ai conduite durant plusieurs
années. Nous avons appris en marchant, ils m’ont suivie dans mes
exigences journalistiques que partageait Paul, le rédacteur en chef. Quand
je leur ai laissé les rênes, nous étions trente-cinq, le journal, désormais
bénéficiaire, était devenu une marque qui fait aujourd’hui partie du
paysage digital de l’information. Je les ai aidés à s’implanter
médiatiquement dans un environnement très concurrentiel, mais c’est à
eux qu’on doit le bouillonnement vivant de cette rédaction. J’en reste
proche, à la fois fondatrice, marraine et grand-mère, fière de ce chemin
avec eux.

Une autre aventure, télévisée cette fois, m’a plu et je la poursuis,


même s’il faudra que j’arrête de me produire à la télévision avant mes
soixante-quinze ans ! « Fauteuils d’orchestre » a représenté une vraie
nouveauté dans mon parcours professionnel, sinon dans ma formation
personnelle. J’ai aimé la musique classique et l’opéra dès l’enfance. Je
l’ai raconté ici. J’ai eu la surprise qu’en 2015, on vienne me chercher
pour présenter une émission audacieusement diffusée en prime time sur
France Télévisions, entre deux et quatre fois par an. Une façon de ne pas
encombrer le petit écran tout en me donnant la joie de partager mon
hobby favori.
Je ne suis pas musicienne, je me contente d’être mélomane, grand
public. J’aime pouvoir expliquer ma passion, et décrypter les mystères
d’une musique qu’on croit toujours réservée aux vieux bourgeois. Je me
réjouis de la détermination dont le service public fait montre quand il
n’est pas esclave de l’audience mais cohérent avec ses missions. Ce
chapitre m’offre la diversité que je cherchais dans ma vie professionnelle.
Quel bonheur d’avoir de jeunes voix d’opéra et de jeunes concertistes sur
mon plateau, capables de fédérer autour d’un million de téléspectateurs !

Durant deux années, j’ai aussi repris du service à Europe 1, avec une
émission d’entretiens tous les samedis matin. Comme un clin d’œil, un
retour aux sources de cette maison qui m’avait tant fait rêver, même si
elle n’a plus grand-chose à voir avec la mythique radio des années 60
ou 70.
J’ai également éprouvé du bonheur à tenir une chronique
hebdomadaire dans le Journal du Dimanche. Si ce n’est la contrainte, à
partir du mardi ou du mercredi, d’avoir à trouver d’urgence une idée pour
nourrir cette rubrique.
Deux ans à Europe, deux ans au JDD, deux petits tours et je suis
partie. Preuve quand même d’une certaine inconstance ou peut-être de la
peur du vide qui me fait tenter de varier les expériences. Sans doute n’ai-
je plus le goût du travail autant chevillé au corps, ni celui de faire
plusieurs choses en même temps. Car c’est l’écriture qui m’a accaparée
tout entière.

J’avais déjà écrit des livres politiques, mais je vais me lancer dans un
genre différent. Je suis alors hésitante, peu sûre de moi, car je vais m’en
aller explorer le continent inconnu de l’histoire familiale qui n’avait
jamais été mon centre d’intérêt privilégié.
Rentrée d’Amérique, j’ai publié 21 rue La Boétie, un livre d’hommage
à mon grand-père Paul Rosenberg, marchand de tableaux entre les deux
guerres. Une aventure de l’art moderne entre 1910 et 1945, l’histoire
d’une famille de la bourgeoisie juive, sa fuite aux États-Unis à l’aube de
l’Occupation, le pillage de sa galerie et, ironie de l’histoire, l’installation
de l’Institut d’études des questions juives en lieu et place de celle-ci. Je
me suis engagée dans ce travail avec allégresse, ce qui m’a permis de
m’immerger dans l’histoire de l’art moderne et de rendre hommage à ce
grand-père trop modeste pour avoir su mettre en valeur sa singularité.
J’avais des documents, de nombreuses sources dont beaucoup de
lettres ou de photos inédites. J’ai dédié cette publication à ma mère qui
aurait été heureuse que j’accomplisse cette recherche, elle qui se plaignait
tant de mon désintérêt pour la famille. Or, précisément, ce récit n’était
devenu possible, et son écriture libre, qu’après sa disparition.
J’ai été très touchée de la réception de ce livre, que j’ai vécu comme
un double signe de bienvenue : symboliquement, le public français
accueillait avec bienveillance la figure de ce grand-père contraint à l’exil
outre-Atlantique en 1940, mais aussi sa petite-fille revenue couturée d’un
pénible séjour américain. Il s’est prolongé par de nombreuses éditions
internationales et a donné naissance à un documentaire talentueux de
Virginie Linhardt.

Il devait encore y avoir des suites. Élie Barnavi, Benoît Remiche et


leur société belge, Tempora, spécialisée dans les expositions d’histoire et
de civilisation, m’ont proposé de faire de « 21 rue La Boétie » le sujet de
l’une d’entre elles. J’étais dubitative, mais leur persévérance m’a
convaincue et nous avons imaginé une très belle exposition qui prit place
d’abord à Liège, au musée majestueux de la Boverie qui venait de
rouvrir. Le musée Maillol à Paris décida dans la foulée de la transposer
dans ses murs de la rue de Grenelle. Ces deux expositions ont recueilli un
grand succès auprès de dizaines de milliers de visiteurs, en rassemblant
des œuvres passées un jour par la galerie familiale et aujourd’hui
disséminées dans de grands musées à travers le monde ou dans des
collections privées. Elles ont permis de donner aussi une large place à la
pédagogie, puisque ces œuvres que les nazis, dans leur propagande,
appelaient « art dégénéré », ont été accrochées aux côtés du « grand art
germanique » et académique qu’Hitler appréciait. Quelle émotion de
retrouver ces toiles majeures de Léger, Braque, Matisse, de Staël ou
Picasso aux cimaises des musées, et d’assister à la reconstitution de la
galerie Rosenberg de la rue La Boétie que je n’ai jamais connue !
J’ai pu faire poser une plaque à l’extérieur de l’immeuble habité
autrefois par mon grand-père, rappelant ce qu’avait été cette galerie et le
sort funeste qu’elle avait connu sous l’Occupation.
Une autre plaque commémorative a été installée à Libourne, à côté de
Bordeaux, grâce au maire de la ville. Cette plaque est désormais sur la
façade de la banque de Libourne, où Paul Rosenberg, en juin 1940, avait
pensé abriter 161 de ses toiles, finalement pillées un an plus tard.
Un livre, des traductions, un film, deux expositions, et des
commémorations en souvenir d’un homme dont l’art fut toute la vie
avant d’être pillé, ont fourni de beaux échos à ce qui, au départ, se voulait
un travail de mémoire familiale.

Chronique d’une France blessée renouait avec les livres politiques que
j’avais écrits dans le passé. Elle relatait la très longue campagne
présidentielle de 2016-2017, avec ses surprises, ses rebondissements, son
issue qui, au départ, paraissait peu prévisible, et le chamboulement
politique qui s’ensuivit et dans lequel nous baignons toujours.

La Rafle des notables était de nouveau une exploration de l’histoire de


ma famille, du côté paternel cette fois. Né d’une incuriosité personnelle
sur le sort de mon grand-père enfermé au camp de Compiègne
pendant quelques mois entre 1941 et 1942, ce livre fut une expérience
d’écriture aussi douloureuse que satisfaisante.
Douloureuse, car elle relatait les débuts de la « solution finale » : cette
rafle a donné lieu, avant le Vél’ d’Hiv, au premier convoi de déportés
juifs pour Auschwitz. Satisfaisante, car au-delà d’une chronique familiale
sur laquelle je n’avais presque pas de documents, j’ai pu contribuer à
faire connaître un épisode oublié de notre histoire nationale. La Rafle des
notables avait été conçu pour laisser une trace du destin familial à mes
enfants et petits-enfants. Mais au fur et à mesure de mon travail,
l’enquête familiale s’est faite odyssée collective, rendant hommage à ces
hommes disparus dans la poussière de l’histoire. L’ouvrage m’a valu un
abondant courrier, émanant de familles ayant subi le même sort, et va se
prolonger par un documentaire prévu pour décembre 2021,
80e anniversaire de ce chapitre de l’histoire. Il est infiniment troublant
que d’un objet inerte comme un livre, qui relate la détention puis la mort
atroce de centaines de personnes il y a quatre-vingts ans, jaillissent
soudain tant de témoignages, de recherches parallèles, de destins
similaires aimantés par la lecture de ce petit recueil mémoriel.

Ces livres m’ont donné de grandes joies d’écriture ; mais ma


reconstruction fut avant tout personnelle.
Il fallait déjà recoller ce qui pouvait l’être. J’ai craint d’avoir du mal à
retrouver, avec mes beaux-enfants, une relation aussi proche et tendre
qu’elle le fut pendant vingt ans. Comment leur dire que continuer à les
voir me faisait penser à cette vie d’hier dont je voulais tourner la page ?
Comment leur dire le poids des non-dits ? Comment leur signifier à eux
qui aiment leur père que les entendre en parler m’était pénible ?
Comment leur taire que je découvrais plus d’itinéraires tortueux qu’ils
n’en connaissaient eux-mêmes – ce que je fis néanmoins ? J’ai pris sur
moi car je les aime. Ils ont pris sur eux, car je les renvoyais aussi à la
période familiale heureuse qu’ils avaient vécue. Et sans doute, je
l’espère, m’aiment-ils aussi.

Le divorce clarifia la séparation. Mon ex-mari refit sa vie assez vite, et


c’est tant mieux. J’avais craint qu’il ne se marginalise, entre une vie
publique ravagée et une vie personnelle piétinée. J’ai même eu peur, pour
lui, de secousses en chaîne. Comment, là aussi, ai-je pu ignorer que,
malgré ces ébranlements qui avaient ravagé sa carrière, sa vie personnelle
et son image, cet homme saurait fermer la porte et en ouvrir aisément et
prestement d’autres ?

Mais l’essentiel de ma renaissance fut sentimental. Pierre Nora m’a


sauvé la vie. Nous nous connaissions depuis toujours, nous nous étions
perdus de vue depuis plus de vingt ans, chacun construisant sa deuxième
vie. La mienne s’était désagrégée en vol, Pierre venait de traverser son
lot d’épreuves avec la mort de sa compagne de trente-cinq ans. Ce fut un
miracle que chez deux grands blessés de soixante-quatre et quatre-vingts
ans se trouve assez de force et de désir pour tisser, avec une allégresse
juvénile, une existence nouvelle. Nous aurions pu nous contenter de
panser nos plaies, nous consoler, nous réchauffer, « faire une fin »
comme on dit, et c’eût été déjà réconfortant. Or, ce qui nous est arrivé est
aux antipodes d’une résignation tranquille. Il a fallu une sacrée dose
d’appétit, de passion, de jeunesse des corps et des esprits pour se plonger
avec délices dans le dernier chapitre de la vie. Il faut croire que nous
sommes doués pour le bonheur, et qu’il était dit que nous y goûterions
ensemble.

Notre vie en commun a démarré par une drôle de scène : une cheville
cassée à vélo lors du premier week-end que nous passions ensemble à la
Cour des Hayes, dans cette maison qui n’est pas la mienne mais que j’ai
épousée à la seconde où j’y ai mis le pied. Nous avions fait de cette
promenade un symbole attendu et heureux, mais dans la dernière montée,
le guidon a tourné, et l’amoureuse s’est retrouvée sur le talus, la cheville
méchamment brisée. Pompiers, hôpital de Dreux, chirurgien de garde qui
m’a parfaitement opérée, annonce de l’accident sur les radios par des
indiscrétions médicales ou policières. Un démarrage d’idylle en fanfare
qui aurait pu refroidir des élans amoureux, mais leur donna au contraire
une accélération décisive !
Je devais rester deux jours dans sa maison de famille, j’y ai vécu six
semaines, claudiquant avec bonheur dans la forêt de Rambouillet en
slalomant pour échapper aux paparazzi… que nous n’avons d’ailleurs pas
totalement évités. Mais qui, après quelques tentatives, ont fini par nous
laisser tranquilles : « À peuple heureux, pas d’histoire, et à couple
heureux pas de littérature », dit le dicton. L’adage doit valoir aussi pour
la presse people qu’enfin nous n’intéressons plus !

J’ai dit la chaleur que m’avaient apportée les Strauss-Kahn, à moi, fille
unique dépourvue d’une grande famille. Les Nora ont agrandi à leur tour
ma famille de cœur en m’adoptant très vite, comme s’il y avait urgence là
aussi, mais avec un naturel infini. La Cour des Hayes, les marches dans
la forêt de Rambouillet, les maisons voisines de parents-amis devenus
chers à mon cœur, ont bâti ma tribu tardive.
Cela fait huit ans, bientôt neuf. Je me sens toujours telle une jeune
fiancée, même si je sais que le temps est compté. Quant à Pierre, je ne
sais s’il a ou non retrouvé le feu de sa jeunesse, mais il m’en donne
l’illusion. J’ai l’impression, pour la première fois depuis longtemps, de
vivre à égalité avec un homme que j’aime et admire, aux opinions parfois
différentes, aux jugements pas toujours semblables aux miens, mais sans
que nos désaccords remettent en question notre vie ou notre amour.
Il m’a redonné confiance en moi. Je ne savais plus qui j’étais, en quoi
je croyais ; j’avais fait passer ma sérénité, mes choix après l’équilibre
d’un couple que j’ai mis si longtemps à préserver. J’ai renoué avec la
gaieté, une légèreté que j’avais peu connue, et sinon une confiance dans
mes décisions, du moins la certitude que je pouvais me tromper sans
dommages pour nous deux.
Pierre m’a aussi donné le goût d’une non-conjugalité épanouie. Je
n’avais quasiment jamais vécu seule. Il m’a appris à savourer parfois un
« chacun chez soi », tout en choisissant le plus souvent d’être ensemble.
À accepter que l’on se retrouve tous les soirs ou presque, sans pour
autant guetter le bruit, chaque soir, de la clé dans la serrure. À jouir du
plaisir de la surprise, de l’inattendu, du manque, de la solitude.

Oui, je lui dois cette renaissance et la façon sereine dont j’ai pu écrire
ce livre.
Le face-à-face avec soi-même n’est pas toujours facile, à moins
d’avoir de soi une opinion si flatteuse que l’on prend grand plaisir à
contempler son reflet. On l’aura compris, ce n’est pas mon cas, et j’ai dû
naviguer entre les écueils encombrants de la mémoire.

J’ai conscience que ce récit est le reflet d’une époque révolue. La vie
de la jeunesse d’aujourd’hui n’a plus aucun rapport avec celle qui fut la
mienne ; leur génération diffère des temps de mon enfance. Les jeunes
sont plus avertis des choses du monde et de la vie que je ne l’ai été.
Différemment investis dans l’engagement public, mais le leur vaut bien
celui qui fut le mien.
Le journalisme est aussi à mille lieues de la façon avec laquelle j’ai
tâtonné pour l’exercer. J’ai consacré à l’émission « 7 sur 7 » qui
imprégna ma vie professionnelle un long développement parce qu’elle
marque une époque, une conception de l’action politique, un temps
centré sur les divisions du monde qui s’affrontaient et s’incarnaient à
travers des personnages, un langage, désormais évanouis.

Évanouies aussi les chères figures de ma famille qui m’ont privée du


barrage protecteur que les parents forment entre la mort et soi. Mon père
trop tôt parti, ma mère disparue avant que j’aie pu faire avec elle une paix
complète. Mais tous deux, désormais, vivants par ce récit, par la
reconnaissance que je leur porte, par tout ce que je suis qui les perpétue
imparfaitement.

À la suite de la publication de La Rafle des notables, j’ai voulu


prolonger un peu ma quête. En me rendant à Westhoffen, patelin alsacien
de naissance de la famille Schwartz, celle de mon père. J’y suis allée
avec une amie chère dont le hasard veut que ses origines prennent, elles
aussi, naissance dans cette jolie petite ville, à une demi-heure de
Strasbourg, où les juifs ont été nombreux à vivre jusqu’à la guerre. En
1939, coexistaient encore l’école publique, une école protestante et une
école juive, désormais siège du bureau de poste que le maire, Pierre
Geist, est fier d’avoir su maintenir. Les maisons à colombages racontent
l’histoire des familles mêlées, la synagogue, désaffectée mais gracieuse,
est entretenue comme un trésor communal. Quant à la mairie, édifiée
dans l’ancien quartier juif de la ville, elle a gardé, sur les chambranles de
ses portes, les empreintes des mezouzot, ces petits rouleaux de parchemin
sur lesquels sont inscrits, à l’entrée des maisons juives, les deux premiers
paragraphes du Shema, la principale prière du judaïsme. Les encoches
sont vides de toute mezouza, mais émouvantes comme les traces d’un
monde perdu.
En haut de la ville, s’étend le cimetière juif de Westhoffen, aux tombes
plus protégées dans cette bourgade protestante que dans d’autres villages
catholiques où les juifs n’étaient pas les bienvenus, même parmi les
morts. La municipalité met un point d’honneur à entretenir ces carrés de
souvenir, où ne se rend plus grand monde. Ce cimetière est grand, s’étend
sur deux cents ou trois cents mètres, à flanc des coteaux où se cultive la
vigne.
Je n’ai pas de passion particulière pour les alignements de pierres
tombales, mais leur juxtaposition ici, sur plusieurs rangs, est imprégnée
de poésie. Certaines ont des inscriptions à demi effacées, en hébreu, en
français, rongées par le temps, la pluie, le vent, mais aucune n’est
couchée ou démolie. Les feuilles de lierre courent autour de quelques-
unes d’entre elles, comme des colliers de charme. D’autres tombes sont
plus récentes : le dernier juif à résider à Westhoffen s’y est fait enterrer il
y a deux ou trois ans.
Je n’ai pas trouvé trace d’un Schwartz de ma famille auquel je puisse
me rattacher directement. Le premier à quitter la ville pour vivre à
Strasbourg est mon arrière-grand-père, Isaïe. Celui dont j’espérais
retrouver la tombe était son père, Élie Schwartz, mort en 1840. Je n’y
suis pas parvenue au milieu d’une foule de parents du même nom.

Dans deux livres, et notamment le tout dernier qui m’entraîna sur les
lieux, je me suis fait l’écho des racines familiales. Le lien qui me rattache
à elles est vivant en moi. Je les prolonge, elles me prolongent et donnent
de l’épaisseur à des destins éclatés, balayés par la violence de l’histoire.
Marchands de bestiaux ou brocanteurs, mes ancêtres ont vécu, aimé,
sont morts comme j’ai vécu, aimé et mourrai. Je les voyais faire une
chaîne jusqu’à moi pour déposer comme un souffle entre mes mains, un
peu de la brise chaude de septembre, en me chargeant de continuer à
entretenir le fil.

Je ne pense pas à la mort tous les jours, mais souvent. Je crains celle de
mes proches qui me protègent encore. Je l’ai sentie rôder quand elle s’est
approchée de trop près de ceux que j’aime.
Je crains par-dessus tout cette ombre qui voile le regard et la lumière
de tant de vieilles personnes qui furent ardentes et ne sont plus que des
silhouettes éteintes. Puisse l’avenir m’en préserver.

J’ai aimé enfin raconter ces histoires d’une vie passée. Elles animeront
peut-être les conversations des miens qui de ce fait, avec ces récits,
composeront une autre toile. Les souvenirs servent à baliser le temps et
borner le présent. Ou tout simplement à être jetés au vent, dans une
prairie, au bas des douces collines.
DE LA MÊME AUTEURE

UNE ANNÉE PARTICULIÈRE, Fayard, 1982.


DEUX OU TROIS CHOSES QUE JE SAIS D’EUX, Grasset, 1997 ; Le Livre de Poche,
1998.
CAMÉRA SUBJECTIVE, Grasset, 2002 ; Le Livre de Poche, 2003.
21 RUE LA BOÉTIE, Grasset, 2012 ; Le Livre de Poche, 2013.
CHRONIQUE D’UNE FRANCE BLESSÉE, Grasset, 2017 ; Le Livre de Poche, 2018.
LA RAFLE DES NOTABLES, Grasset, 2020 ; Folio, 2021 (à paraître).
Couverture : JF Paga.

ISBN : 978-2-246-82818-1

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés


pour tous pays.

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2021.

Ce document numérique a été réalisé par PCA


Table
Couverture

Page de titre

Dédicace

Prologue

1. Une gentille fille

2. Une vocation

3. L'odeur du vendredi

4. Château-Chinon

5. Un voyage de treize ans

6. Jacques, Valéry, Nicolas, Simone et les autres…

7. Madonna, Belmondo, Signoret, Bedos et les autres…

8. Gorbatchev, Hassan II, Tapie, Finkielkraut et les autres…

9. Un sinistre dimanche d'avril

10. La tour infernale

11. Le tout petit monde du petit écran

12. Carte d'identités

13. Le chapitre impossible


14. Renaissance

De la même auteure

Copyright

Common questions

Alimenté par l’IA

L'expérience de surveillance médiatique incessante vécue par la narratrice constitue une épreuve psychologique en ce qu'elle ressent une intrusion permanente dans sa vie privée, qu'elle perçoit comme essentielle à l'épanouissement des libertés . La nécessité de protéger ses secrets devient une réaction naturelle face à cette exposition constante, puisqu'elle refuse la "tyrannie de la transparence" imposée par la vie publique . Cette surveillance médiatique semble impitoyable, exacerbant le besoin de préserver une frontière entre la vie publique et privée, influençant ainsi sa perception et soulignant la fragilité de cette dernière . Elle exprime le désir de maintenir une certaine intimité à l'abri des regards, montrant ainsi comment cette pression a modifié son approche de la vie privée .

La dynamique familiale décrite par la narratrice influence profondément la perception de la réussite individuelle et sociale en modelant les aspirations et la self-évaluation personnelles. Par exemple, les influences parentales, que ce soit par la transmission de valeurs politiques ou sociales, façonnent les ambitions et les engagements futurs. La mère de la narratrice, malgré ses contradictions politiques, l'initie à une conscience civique qui mélange idéalisme et intérêts familiaux, ce qui teinte sa perception du succès comme un équilibre entre responsabilité sociale et préservation patrimoniale . D'autre part, le choix des parents de priver leur enfant de télévision et de choisir une éducation de qualité illustre un investissement dans la réussite par la culture et l'apprentissage, plutôt que par la conformité aux attentes modernes. Le fait de punir par la lecture souligne l'importance accordée au savoir comme valeur clé de réussite . Ces influences parentales, bien que parfois taciturnes ou contradictoires, définissent des cadres prioritaires de réussite où la réussite personnelle est en symbiose avec les aspirations culturelles et éthiques familiales .

Les maisons familiales symbolisent à la fois la sécurité et les racines ainsi que les conflits et tensions intergénérationnels dans la vie de la narratrice. Ces demeures évoquent une enfance protégée et insouciante, associée à des loisirs comme la lecture et des jeux imaginaires, symbolisant un ancrage et une continuité avec le passé . Cependant, elles illustrent aussi un décalage et un conflit avec les attentes familiales. Par exemple, alors que la narratrice développe un intérêt grandissant pour la politique et embrasse des idées progressistes, elle se heurte parfois aux positions plus conservatrices ou pragmatiques de sa famille, comme le montre la réaction de sa mère à certaines évolutions politiques . Ainsi, les maisons jouent un rôle central dans l'entrelacement de ces lignes de vie différentes, représentant les valeurs et les conflits transmis entre générations.

Les expériences politiques et professionnelles de la narratrice, notamment son engagement avec Pierre Mendès France et sa confrontation avec les stratégies de François Mitterrand, ont façonné ses perspectives sur la morale et la stratégie politique. Sa vénération pour PMF pour son intégrité morale est confrontée à la réalisation pragmatique que la stratégie politique implique des compromis que Mitterrand a mieux su naviguer . La narratrice observe que Mendès restait fidèle à ses convictions fortes, ce qui l'a éloigné du pouvoir, alors que Mitterrand, en intégrant des alliances même controversées, est parvenu à faire triompher ses ambitions politiques . Cette confrontation avec des réalités distinctes lui montre que, malgré les idéaux moraux élevés, la politique requiert parfois une approche plus stratégique pour amener le changement voulu, un apprentissage renforcé par ses interactions professionnelles avec des figures comme Patrick Le Lay, où des enjeux nécessaires exigent des négociations subtiles .

Les perceptions de la narratrice quant aux stéréotypes sexuels et raciaux dans l'affaire médiatique influencent grandement son interprétation des événements, accentuant un sentiment d'injustice et de conflit interne. Elle est conscieuse que l'affaire est traitée avec un biais social explosif, opposant un homme blanc riche et puissant à une femme noire pauvre immigrée, ce qui nourrit sa perception de l'inégalité inhérente dans le traitement médiatique des affaires légales . Cette approche exacerbe son malaise et sa frustration face à l'intégralité de l'échiquier médiatique, symbolisé par la couverture biaisée et l'exploitation sensationnaliste. Sa réflexion sur ces stéréotypes pourrait renforcer son sentiment d'iniquité et de victimisation dans le maelström médiatique, en la poussant à questionner la moralité et l'objectivité de ce qui est relayé publiquement .

Les émotions de la narratrice révèlent des conflits internes et des perceptions de responsabilité familiale principalement à travers son engagement dans la recherche historique sur son grand-père Paul Rosenberg. Elle se sentait divisée entre un désintérêt initial pour sa famille et un souhait de rendre hommage à son grand-père en exil par des événements passés. Ce projet est devenu réalisable après la disparition de sa mère, ce qui indique un conflit lié à ses sentiments envers sa famille et ses obligations personnelles . Elle exprime également ces conflits à travers ses écrits sur des épisodes tragiques de l'histoire familiale comme "La Rafle des notables", soulignant les émotions complexes liées à la mémoire familiale et son impact sur ses choix de vie . Les responsabilités familiales ressortent aussi lorsqu'elle décide de laisser une trace écrite pour les générations futures, montrant comment ses choix sont influencés par le besoin de transmission et de reconnaissance de l'histoire familiale .

L'environnement éducatif et les interactions sociales durant la jeunesse ont un impact significatif sur les choix de vie adulte, en particulier à travers les influences culturelles et politiques marquantes durant la période éducative. Les cours secondaires ainsi que les événements sociaux et politiques abordés dans les médias influencent la perception du monde des jeunes. Par exemple, l'exposition à des affaires médiatiques majeures comme l'affaire Grégory, qui a largement occupé les médias français pendant les années 1980 et 1990, ou les débats autour des polémiques politiques telles que la montée du Front national et les questions d'immigration, font partie des sujets qui ont formé les opinions et les choix de vie ultérieurs . De plus, l'environnement culturel familial et les voyages, comme les séjours chez les grands-parents à l'étranger, participent à forger une sensibilité qui impacte les choix futurs . Ces éléments illustrent comment le contexte éducatif, accompagné de l'environnement social et politique, influence les parcours de vie en structurant la perception collective et personnelle des étudiants.

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