Ecrits Pol 2 2
Ecrits Pol 2 2
nous empêcher de les voir réduites à des proportions très différentes de celles qu'elles nous
semblaient avoir alors? En prenant la parole, à la Chambre, Mussolini n'a peut-être prononcé
qu'un seul mot juste, et c'est lorsque, à propos de sa façon de concevoir les conflits politiques et
de passer à l'action, il a parlé de blanquisme (1). Cet aveu nous permet de nous placer dans la
perspective la plus adéquate pour saisir et traduire avec précision ce qu'aujourd'hui nous
percevons intuitivement d'illogique, d'enflé, de grotesque, dans la figure de Mussolini. Le
blanquisme est la théorie sociale du coup de main, mais à y bien penser, le subversivisme de
Mussolini n'en avait pris que la partie matérielle. On a dit aussi de la tactique de la IIIe
Internationale qu'elle a des points de contact avec le blanquisme ; mais la théorie de la
révolution prolétarienne, telle qu'elle est répandue par Moscou, et telle qu'elle a été réalisée par
les bolcheviks, ne fait qu'un avec la théorie marxiste de la dictature du prolétariat. Du
blanquisme, Mussolini n'avait retenu que la forme extérieure, ou pour mieux dire c'est lui qui en
avait fait quelque chose d'extérieur, lui qui l'avait réduit à la matérialité de la toute-puissance
d'une minorité et de l'emploi des armes dans l'agression violente. L'insertion de l'action de la
minorité dans le mouvement de masse, et le processus qui fait de la révolte le moyen de
transformer les rapports sociaux, tout ceci avait disparu. La « semaine rouge » de Romagne,
mouvement mussolinien typique, était par conséquent défini de la façon la plus exacte par ceux
qui l'appelaient une « révolution sans programme (2) ».
Mais cela ne suffit pas ; on peut soutenir que pour le chef des fascistes les choses, depuis cette
époque, n'ont pas changé. Au fond, sa position est la même qu'autrefois. Aujourd'hui encore il
n'est rien d'autre qu'un théoricien, si l'on peut dire, et un metteur en scène de coups de main.
Réduit à si matérialité, le blanquisme peut être subversif un jour et réactionnaire le lendemain.
Cependant il ne saurait être en tout cas révolutionnaire et reconstructeur qu'en apparence, et il
est condamné à manquer de continuité ou de développement, il est voué à ne pas savoir souder
un coup de main à l'autre, dans la ligne d'un processus historique. Aujourd'hui les bourgeois, mi-
effrayés et mi-stupéfaits, se tournent vers cet homme qui s'est mis à leur service, comme vers
une espèce de nouveau monstre, chambardeur des situations établies et créateur d'histoire. Bien
n'est plus faux. L'incapacité à souder ensemble les anneaux d'une
construction historique est aussi grande dans le blanquisme de cet épileptique qu'elle l'est dans la
subversion malthusienne des D'Aragona et des Serrati. Ils sont tous de la même trempe. Ils
représentent, tous tant qu'ils sont, la même impuissance. Si une consistance et une continuité
apparaissent aujourd'hui dans la réaction italienne, elles proviennent d'autres éléments, d'autres
facteurs, qui ne sont pas seulement de caractère national, mais sont communs à tous les pays et
qui sont d'une nature bien différente de ce que voudrait nous faire accroire cet adulateur forcené
de soi-même. La lutte contre les revendications, et la résistance contre le renouveau ouvrier
partent de bases bien plus concrètes, mais il est sans aucun doute significatif, pour juger du
sérieux de la vie politique italienne, qu'au sommet d'un édifice dont la cohésion est assurée par
un puissant système de forces réelles, on trouve cet homme qui s'amuse à étaler sa force et à se
masturber avec des mots.
Les politiciens de la bourgeoisie qui jugent à partir de leur propre impuissance et de leur
propre peur parlent d'une subversion réactionnaire, Pour nous, et pour tous ceux qui
comprennent quelque chose au jeu de forces qui fait la politique, il ne s'agit que de l'agitation
d'une mouche du coche.
Dans le langage commun, le mot crise a Lui sens exact et précis, il signifie un phénomène
limité dans le temps et dans l'espace, un point de résolution, auquel doit succéder soit la mort,
soit le renouvellement.
Mais que pense de la crise actuelle le Conseil directeur ? Croit-il à la mort ou au renouveau du
capitalisme ? Quelles sont ses prévisions ? Où veut-il en arriver? Que doivent dire aux masses
laborieuses les organismes locaux engagés à épauler la nouvelle « bataille » ?
Les communistes pensent que la crise actuelle est une catastrophe plutôt qu'une crise. Les
communistes sont renforcés dans leur opinion à ce sujet, non seulement par la critique de
l'économie capitaliste qu'a faite l'Internationale communiste, mais aussi par l'opinion des
économistes libéraux. Les libéraux ont toujours nié la possibilité d'une crise économique
frappant simultanément toutes les industries et tous les pays, et pourtant cette crise s'est produite,
elle est en cours; il ne peut donc plus s'agir d'un phénomène limité dans le temps et dans
l'espace, prévisible par des calculs valables pour la norme; on ne peut parler que de catastrophe,
d'un phénomène exceptionnel, auquel on ne peut remédier que par des moyens exceptionnels;
d'un phénomène de complète désagrégation du système économique bourgeois, qui ne peut être
circonscrit et surmonte que par la conquête de I'État, par l'imposition de la dictature du
prolétariat.
Le chômage s'étend dans toutes les industries ; il n'est clone pas possible que les ouvriers sans
travail passent d'une industrie à l'autre. Le chômage envahit tous les pays, l'émigration n'est donc
pas possible. Les compensations qui s'offraient par le passé sont actuellement impossibles. La
crise apparaît sans limites, ni d'espace, ni de temps. Le spectre de la faim et du licenciement
plane, menaçant, sur d'immenses foules de sans-travail; que doivent faire ces foules ? Comment
doivent-elles apaiser leur faim, comment doivent-elles se vêtir, comment doivent-elles se loger ?
La faim et le manque de logements conduisent fatalement au brigandage, à la violence
individuelle, à la destruction chaotique du peu de biens qui existent. Les réformistes se figurent-
ils que le gouvernement voudra entretenir indéfiniment les chômeurs? Le capitalisme vit du
profit tiré du travail des masses prolétariennes : il ne peut entretenir les masses qui ne travaillent
pas sans s'anéantir complètement. Les réformistes croient-ils que le capitalisme veuille
s'anéantir ? Le capitalisme c'est... les capitalistes, des hommes en chair et en os, des gens qui ne
veulent pas faire de la philanthropie, des gens qui préfèrent employer leur argent à enrôler des
gardes blancs prêts à fusiller les ouvriers, plutôt que de le distribuer en subsides et en soupes
populaires.
La démagogie socialiste n'est pas seulement un crime, c'est aussi une sottise. Dans des
périodes comme celle-ci, il est indispensable de parler net, c'est la franchise et la décision qui
sont indispensables et non les atermoiements. Le prolétariat ne peut se sauver qu'au prix de
connaître la vérité tout entière, au prix de connaître toute la portée des dangers qu'il court et des
sacrifices qu'il doit accomplir pour les surmonter. La tactique des réformistes et des
« communistes de tendance » ne trace pas de ligne d'action ; elle n'est qu'un reflet de la panique
qui s'est emparée de tous les dirigeants petits-bourgeois de la société en décomposition. Le
devoir des communistes est de démasquer ces hommes devant les masses, et de faire la preuve
que le prolétariat ne peut sortir de la pénurie présente, qui le menace dans sa vie physique
comme dans son développement spirituel et civil, qu'en entrant résolument dans la lutte pour
abattre le régime actuel et pour créer un gouvernement international des forces productives
existant dans le monde.
Le traité de paix qui va être passé entre socialistes et fascistes (1) aura une remarquable
importance dans la vie politique italienne. Il marquera la faillite du fascisme en tant que
mouvement politique et réduira la collaboration de classe des socialistes à ses termes objectifs et
réels, ce qui revient à dire qu'il marquera le début de la faillite politique du Parti socialiste.
Ce traité aura une portée purement parlementaire : il sera valable pour les chefs, il n'aura
aucune valeur pour les masses. M. Mussolini, qui aspire à jouer le rôle du très habile et très avisé
parlementaire, apparaîtra sous son aspect réel : celui d'une mouche du coche, d'un apprenti
sorcier qui a appris la formule pour invoquer le Diable, mais ignore celle qui peut le faire rentrer
en enfer. Du haut de la tribune parlementaire et dans les colonnes du Popolo d'Italia les fascistes
seront sermonnés et désavoués comme étant de « faux fascistes » ; les ouvriers qui opposeront
une résistance aux violences réactionnaires seront massacrés en tant que « criminels
communistes » ; et la seule efficacité du traité sera de permettre à Armando Bussi d'être cordial
avec Benito Mussolini et à Tito Zaniboni de serrer la main à Farinacci ou à De Vecchi (2).
La paix entre fascistes et socialistes est le résultat d'un état d'esprit, où les deux faillites
politiques interfèrent : la tactique fasciste, dans la mesure où elle correspondait à un plan
politique préétabli, se proposait de faire rentrer dans la légalité constitutionnelle les chefs
socialistes et de les induire à collaborer. Giolitti favorisa le mouvement fasciste pour le canaliser
vers cet objectif précis. Les masses furent impunément massacrées, les Chambres syndicales, les
coopératives, les maisons du peuple furent incendiées et mises à sac impunément afin d'induire à
la réflexion les chefs socialistes. On appliqua sur une grande échelle une méthode pédagogique
jadis en usage dans les familles royales anglaises : le petit prince était toujours accompagné d'un
enfant de basse extraction, qui recevait les coups à sa place; on comptait sur la pitié pour les
souffrances et les larmes de ce malheureux pour incliner à de meilleures dispositions le jeune
prince en proie aux
caprices, à la rêverie, à la paresse. Pour pousser les chefs syndicalistes et les députés socialistes à
en finir avec l' « intransigeance »et à collaborer avec le gouvernement et avec les capitalistes,
Giolitti permit au fascisme de martyriser des régions entières, de terroriser des millions et des
millions de citoyens, d'organiser et d'armer quatre cent mille hommes pour la guérilla civile.
C'était un plan machiavélique que celui de Giolitti. Mais la réalité est pleine de contradictions :
trop souvent, à côté du visage cyniquement pensif de Machiavel, grince le ricanement vulgaire
de Stenterello (1). La tactique fasciste et la pédagogie politique giolittienne ont eu le résultat que
voici : l'organisation syndicale italienne s'est effritée, les masses n'obéissent plus à ces chefs qui
les ont lâchement abandonnées au moment du danger et du massacre.
Quel but pourrait avoir désormais une collaboration des socialistes avec le gouvernement ?
Les socialistes, les chefs syndicalistes ne peuvent être utiles au capitalisme que dans la mesure
où leurs mots d'ordre sont reçus par les masses organisées dans les syndicats. Les chefs
syndicalistes, en tant qu'individus, sont considérés comme des zéros. Leur ignorance est
universellement connue ; leur incapacité administrative est proverbiale. Discuter des conventions
collectives est une chose, gouverner un pays en est une autre. Les chefs syndicalistes ne sont
prisés que dans la mesure où l'on suppose qu'ils jouissent de la confiance des grandes masses
laborieuses, que dans la mesure où ils peuvent éviter des grèves et peuvent convaincre les
ouvriers d'accepter avec résignation l'exploitation et l'oppression du capitalisme « pour sauver la
nation de la ruine ». Aujourd'hui, les socialistes, les chefs syndicalistes, ont perdu tout contrôle
sur la classe ouvrière ; même s'ils le voulaient, ils ne pourraient rien faire. Tel a été le résultat de
la tactique fasciste et de la pédagogie politique de Giovanni Giolitti : remplacer Labriola (2) par
Bruno Buozzi ne signifierait plus aujourd'hui que remplacer une mouche du coche par une autre
mouche du coche.
Il est donc naturel que les fascistes se réconcilient avec les socialistes : la faiblesse intrinsèque
des uns et des autres sera moins apparente. Ni les uns ni les autres n'ont plus de fonction à
assumer dans le pays : ils sont donc à juste titre devenus des partis de gouvernement et de
« réalisation ». Giovanni Giolitti est leur homme représentatif : et nous verrons, si les dieux le
permettent, car les masses
130 Écrits politiques
LE CAPITAL A GAGNÉ
La grève des mineurs anglais (1) qui avait menacé et s'était déclenchée au milieu de l'attente
générale et presque anxieuse du prolétariat mondial, a pris fin de manière inaperçue, sans
susciter de grands échos, sans apporter aucune des satisfactions attendues. Les bourgeois sont
seuls à faire des commentaires, et dans la fin sans gloire de ce mouvement qui semblait devoir
faire retentir dans le prolétariat mondial un cri de révolte contre l'offensive lourde et oppressive
du capital, les bourgeois voient le signe que le monde glisse vers la droite.
Que le capital ait gagné, on ne peut le nier, de même qu'on ne peut nier que cette victoire a
une signification qui dépasse le plan national comme, d'ailleurs, l'offensive contre les mineurs,
qui ne pouvait s'expliquer qu'en relation avec un plan à l'échelle européenne, visant à réduire les
travailleurs à des conditions de vie et de salaires qui accordent aux capitalistes un peu de temps
pour « souffler » et leur rendent un peu de cette liberté qu'ils semblaient avoir perdue dans
l'immédiat après-guerre : liberté de considérer le travail comme une marchandise à obtenir à des
prix de désespoir, liberté de faire retomber sur le travail tout le poids d'un malaise économique
qui s'aggrave chaque jour de façon effrayante.
Le capital a gagné. On annonce en effet que l'échec de la résistance des mineurs prélude à un
repli de toutes les organisations syndicales anglaises, et un tel repli ne peut manquer d'être le
signe officiel du passage de tous les syndicats ouvriers sur le terrain des concessions aux
volontés patronales. Les lois les plus courantes de l'équilibre économique suffiront à imposer
partout des réductions de salaires, si ce n'est l'augmentation de la durée du travail, et dans le cas
où ce ne serai insuffisant, la
capitulation des Trade-Unions, organismes qui se sont spécialisés dans la défense du salaire
ouvrier, aura des conséquences morales telles qu'elles rendront dans toutes les nations civilisées
les patrons audacieux et les ouvriers hésitants. En substance, c'est la tactique syndicale
traditionnelle, la seule chose dont on puisse dire qu'elle est restée commune durant ces dernières
années à toutes les organisations prolétariennes, qui est en train de faire faillite, face à la
résistance et aux contre-attaques des patrons. Pour mieux dire, il se révèle impossible d'assurer
la défense du salaire de l'ouvrier en restant sur le terrain traditionnel de la simple organisation de
résistance.
Les chefs syndicaux de tous les pays, s'étant aperçus de ce fait, croient remédier à l'évidente
insuffisance de leur action en se tournant désespérément vers les gouvernements bourgeois pour
obtenir d'eux, sinon un appui, du moins la garantie que tout ne leur sera pas arraché de ce qu'ils
étaient parvenus péniblement à conquérir. Point n'est besoin de citer des exemples. Point n'est
besoin de rappeler qu'en Italie ce sont les chefs syndicaux eux-mêmes qui poussent le Parti
socialiste vers la collaboration de classe, en alléguant l'impossibilité d'agir désormais sur tout
autre terrain ; point n'est besoin de rappeler leur évolution vers les mouvements corporatifs et les
coopératives, tant en Italie qu'en Allemagne; point n'est besoin de répéter la façon dont les
Hodges et les Thomas (1), après avoir perfidement enterré les espoirs des mineurs, s'emploient,
au moyen de l'Internationale d'Amsterdam, à devenir une force « positive » entre les divers États
européens et à susciter des actions de caractère politique, en louvoyant de l'un à l'autre des
groupes capitalistes qui se disputent la primauté. C'est ainsi que ceux qui, auparavant, aimaient à
s'enfermer dans la tour d'ivoire de l'apolitisme syndical, tombent d'un seul coup dans le troupeau
des politicards.
Et ils tombent mal. Ils tombent d'une façon qui est révélatrice de toute l'incompréhension
politique et historique qui les guidait auparavant, en tant que dirigeants syndicaux, et qui les
guide encore maintenant qu'ils veulent jouer aux politiciens. Battus par les capitalistes, ils ont
recours à I'État; battus sur le terrain de la résistance, ils se replient sur celui de la collaboration,
nourrissant peut-être l'illusion de trouver dans l'État avec lequel ils veulent collaborer, une aide
contre ce patron qui semble bien être devenu le plus fort.
132 Écrits politiques
Ils font ainsi la preuve qu'ils n'ont pas compris un trait essentiel, caractéristique, de l'économie
et, de la politique des temps présents, un trait sur lequel l'Internationale communiste et les partis
communistes de tous les pays n'ont pas manqué d'attirer depuis longtemps l'attention des
prolétaires. Aujourd'hui, disent les communistes, ce n'est plus le patron qui est l'ennemi
spécifique des prolétaires qui combattent pour leur vie et pour leur liberté : les intérêts et les
forces de tous les patrons se rassemblent et s'unifient en effet dans l'intérêt et dans le pouvoir de
l'État: C'est pourquoi on n'accomplit aucun travail concret si l'on ne lutte contre l'État sans cesser
pour autant de mettre en lumière le but ultime que les prolétaires doivent se proposer, c'est-à-
dire conquérir l'État par la voie révolutionnaire. Bien plus, recourir à l'État pour une
hypothétique défense contre le patron, ou se réfugier sur le terrain de la collaboration de classe
en désespérant de la victoire à découvert, est pire qu'une illusion, c'est une trahison ; c'est mettre
entre les mains de l'ennemi les forces que conservait l'armée du prolétariat.
Il est certainement intéressant d'observer les formes que la trahison est en train de prendre
dans les divers pays, mais d'ores et déjà il apparaît que toutes ont en commun l'oubli de ce
principe que l'Internationale communiste est seule à reconnaître, principe qui inspire sa tactique,
et dont la véracité est vérifiée par l'expérience pratique des prolétariats des différents pays
d'Europe. La défaite des mineurs anglais, en marquant de façon éclatante le début de la faillite
de la tactique traditionnelle des syndicats, est un fait qui ne contribue pas à renforcer cette
expérience.
L'OPPORTUNISME DE LA C.G.L.
Les opportunistes de Battaglie sindacali ne sont ni fort originaux, ni fort spirituels. Ce sont
tout bonnement des incompétents qui ont peur des responsabilités.
A propos de la dernière réunion du Comité confédéral qui s'est tenue à Rome et de la motion
sur la « crise »
actuelle qui y fut approuvée, nous avons posé les questions suivantes : « Le Comité confédéral
a-t-il une ligne d'action ? A-t-il élaboré un plan de résistance et de lutte? Cette hypothétique
ligne d'action s'insère-t-elle dans une conception générale de la « crise » dans laquelle se débat
notre pays (I)? »
A ces questions, Battaglie sindacali (2) ne répond pas; l'organe central de la Confédération,
avec la légèreté d'esprit qui est le propre des incompétents et des irresponsables, élude les
questions, plaisante sur les choses sérieuses, fausse les problèmes, ne démontrant lumineusement
qu'une seule chose : sa peur des positions nettes, sa peur de s'engager devant les masses
ouvrières qui, à cause de la « crise », souffrent de la faim, qui, à cause de la « crise », ont été
plongées dans une horrible situation d'incertitude sur ce que va être leur lendemain et le
lendemain de leurs enfants.
Fort stupidement, les opportunistes de Battaglie sindacali écrivent que nous voyons la
révolution... à portée de la main. Beaucoup plus stupidement encore, ils invitent les
communistes à faire une bonne fois cette révolution dont ils proclament l'imminence à tout bout
de champ.
Les communistes ont leur propre conception sur la période historique actuelle et c'est une
conception basée sur une critique profonde et minutieuse du système économique bourgeois. A
cette conception, les opportunistes n'opposent rien de substantiel ni de concret; bien mieux, ils
disent la tenir pour réelle, et sur cette reconnaissance générique ils fondent leurs prétentions à
être admis à faire partie de l'Internationale communiste. Que soutient l'Internationale
communiste ? Elle soutient que la période actuelle est essentiellement révolutionnaire, dans la
mesure où le régime est incapable de satisfaire les exigences vitales des grandes masses
laborieuses, et que le prolétariat est poussé par la nécessité de sa propre conservation à prendre
en main le pouvoir politique. Cette nécessité échappe à l'arbitraire des individus et des groupes
politiques : elle mène à la création d'une situation instable, confuse, où les
134 Écrits politiques
Les chefs syndicalistes savent fort bien toutes ces choses, ils savent quelle est la tactique et
quelle est la ligne d'action des communistes. C'est pourquoi nous pouvons dire que leur
opportunisme est une véritable et authentique trahison. Qu'ils sortent de l'équivoque, qu'ils
s'opposent franchement aux thèses de l'Internationale et alors, et alors seulement, ils pourront
prétendre être pris au sérieux! Au lieu de livrer une guérilla fasciste contre tel ou tel autre point
de détail, qu'ils opposent une conception qui leur soit propre à la conception communiste, qu'ils
la soutiennent devant les masses ouvrières, qu'ils en tirent une méthode, une ligne d'action :
voilà ce que nous demandons depuis plusieurs mois, avec insistance, cela et rien d'autre.
Les conditions de la classe ouvrière sont aggravées et exaspérées par cet agnosticisme (peur
des responsabilités, née de l'incompétence) de la C.G.L. La C.G.L. est l'actuel gouvernement de
la classe ouvrière : politiquement elle est responsable de la situation, tout comme le
gouvernement est responsable de l'État bourgeois. A l'intérieur de la C.G.L., les communistes
sont des citoyens, qui ont le droit et le devoir de contrôler, de demander des comptes sur les
plans de gouvernement, sur les méthodes de gouvernement, sur les buts de gouvernement. Les
communistes ont le droit et le devoir de demander à leurs gouvernants : «Qu'entendez-vous
faire? Comment entendez-vous employer les forces dont vous disposez? Vous nous engagez
à affronter une bataille, en quoi consiste cette " bataille " ? quel doit être le dispositif
stratégique ? Jusqu'à quel point pouvons-nous et devons-nous nous avancer? Comment devons-
nous établir nos services de liaison? Il faut un programme, il faut un plan, l'avez-vous ? Ou bien
devons-nous nous fier à vous comme le peuple italien devait se fier à Cadorna (1) ? »
Ce n'est pas aujourd'hui le moment de jouer avec le feu, de faire du sport syndical. Les masses
ouvrières sont abattues, il faut leur infuser une foi, il faut donner une substance concrète à leurs
espoirs. Ce n'est pas le moment de faire de l'esprit. Les gens souffrent de la faim. Les masses
ouvrières savent bien qu'après l'été vient l'automne, et puis l'hiver. Le chômage signifie le
licenciement, il signifie manquer de vêtements, il signifie prévoir l'avenir comme une tempête
de douleurs et de souffrances. Les ouvriers ont une famille, il y a là des enfants, des vieillards,
des femmes, qu'il faut vêtir, loger, nourrir. A leurs femmes, à leurs enfants, à leurs vieillards, les
ouvriers ne peuvent tout de même pas aller dire que leurs souffrances dépendent d'une
« thrombose »ou d'un « éléphantiasis » du régime économique : ils doivent dire si ça va durer
longtemps ou peu, s'il y a de l'espoir, si on fait quelque chose.
La C.G.L. a la responsabilité des destins prolétariens. Pour être défendus, pour être soutenus,
les ouvriers se sont associés dans les syndicats, ils se sont fédérés, ils se sont confédérés. L'union
fait la force, cela leur a été dit, et avec raison. Pour être forts, il faut avoir une discipline, il faut
reconnaître l'autorité des chefs, il faut avoir des chefs qui veillent à la situation, qui prévoient,
qui pourvoient, qui rassemblent les membres épars du prolétariat, qui élaborent des plans
généraux, qui lancent des mots d'ordre valables pour l'entière communauté ouvrière.
Les opportunistes de la C.G.L. veulent être à la place des chefs, mais ils ne veulent pas de la
responsabilité qui incombe aux chefs. La C.G.L. répète les faiblesses propres à la démocratie
bourgeoise en décomposition : le culte de l'incompétence et de la phraséologie creuse,
indissolublement lié à la terreur sacrée des responsabilités.
Les déclarations faites aux journaux par le député Mingrino à propos de son adhésion aux
Arditi del popolo servent magnifiquement à mettre en relief le communiqué du Parti
communiste sur le même sujet. Les déclarations de Mingrino relèvent de cet état d'esprit périmé
et désuet du Parti socialiste qu'il nous est déjà arrivé de qualifier de néomalthusien. Selon cette
conception, le mouvement en faveur des Arditi del popolo conduirait fatalement à voir se
reproduire ce qui s'est passé en septembre 1920, quand le prolétariat de la métallurgie fut
entraîné sur le terrain de l'illégalité, fut mis dans le cas de ne pouvoir résister sans prendre les
armes, sans porter la main sur les privilèges les plus sacrés du capitalisme, et quand, d'un seul
coup, tout fut fini, parce que l'occupation des usines n'avait que des buts... syndicaux.
Le député Mingrino donne son adhésion aux Arditi del popolo. Il apporte à cette institution
son nom, sa qualité de député socialiste, le prestige de son personnage, devenu sympathique au
prolétariat révolutionnaire pour son attitude lors de l'agression fasciste contre le camarade
Misiano (2). Mais quelle est la mission des Arditi del popolo selon le député Mingrino ? Elle
devrait se limiter à faire contrepoids à la violence fasciste, elle devrait être de pure résistance,
elle devrait, en somme, avoir des fins strictement... syndicales.
Le député Mingrino croit-il donc encore que le fascisme n'est que la manifestation
superficielle d'une psychose d'après-guerre? Il ne s'est donc pas encore persuadé que le fascisme
est organiquement lié à l'actuelle crise du régime capitaliste, et qu'il ne disparaîtra qu'avec la
suppression de ce régime? Il ne s'est donc pas encore persuadé qu'il faut donner aux idéologies
patriotiques, nationalistes, reconstructrices, de Mussolini et Cie une valeur purement marginale,
et qu'il faut au contraire voir le fascisme dans sa réalité objective, hors de tout schéma préétabli,
hors de tout plan politique abstrait, comme étant un pullulement spontané d'énergies
réactionnaires qui s'agrègent, se désagrègent, se rassemblent à nouveau, ne suivant leurs chefs
officiels que lorsque leurs mots d'ordre correspondent à
la nature profonde du mouvement, qui est ce qu'elle est, quels que soient les discours de
Mussolini, les communiqués de Pasella (1), les « alàlà! » de tous les idéalistes de la terre ?
Les communistes sont-ils opposés au mouvement des Arditi del popolo ? Au contraire : ils
aspirent à l'armement du prolétariat, à la création d'une force armée prolétarienne en mesure de
défaire la bourgeoisie et de défendre l'organisation et le développement des nouvelles forces
productives engendrées par le capitalisme,
Les communistes sont aussi d'avis que, pour engager une lutte, il ne s'agit pas non plus
d'attendre que la victoire vous soit garantie par acte notarié. Souvent, dans l'histoire, les peuples
se sont trouvés à la croisée des chemins : soit languir jour après jour d'inanition, d'épuisement,
en jalonnant leur route de quelques morts par jour - qui deviennent au cours des semaines, des
mois et des années, une foule - soit courir le risque de mourir en combattant, dans mi suprême
effort d'énergie, mais aussi courir le risque de vaincre, d'arrêter d'un seul coup le processus de
décomposition, pour entamer l’œuvre de réorganisation et de déve
138 Écrits politiques
loppement qui, du moins, assurera aux générations à venir un peu plus de tranquillité et de bien-
être. Et ce sont les peuples qui ont eu foi en eux-mêmes et en leur propre destinée et ont affronté
la lutte avec audace, qui ont été sauvés.
Mais si les communistes pensent ainsi, à cause des données objectives de la situation, à cause
des rapports de force avec l'adversaire, à cause des possibilités de venir à bout du marasme et du
chaos créés par la guerre impérialiste, à cause de tous les éléments qui ne peuvent être
inventoriés et pour lesquels il n'est pas toujours possible de faire un exact calcul de probabilité,
ils veulent cependant que les objectifs politiques soient au moins clairs et concrets; ils ne veulent
pas que se répète aujourd'hui ce qui s'est produit en septembre 1920; ils veulent qu'au moins cela
ne se répète pas pour tout ce qui peut être prévu, qui peut être estimé, qui peut être l'objet de
dispositions de la part de l'activité politique organisée en parti. Les ouvriers ont le moyen
d'exprimer leur avis; les ouvriers socialistes qui sont des révolutionnaires, ceux qui ont tiré de
l'expérience de ces derniers mois quelques enseignements, ont le moyen de faire pression sur le
Parti socialiste, de le contraindre à sortir de l'équivoque et de l'ambiguïté, de lui faire adopter
une position nette et précise sur ce problème qui est le problème même de la sécurité physique
de l'ouvrier et du paysan. Le député Mingrino est un député socialiste; si c'est un homme sincère,
comme nous le croyons, que ce soit lui qui prenne l'initiative de faire sortir de leur torpeur et de
leur indécision les masses qui suivent encore son parti, mais qu'il ne fixe pas de limites à leur
expansion s'il ne veut porter la responsabilité d'avoir procuré au peuple italien une nouvelle
défaite et un nouveau fascisme, multiplié par toutes les vengeances que la réaction exerce
implacablement sur les hésitants et sur les indécis, une fois qu'elle a massacré les avant-gardes
d'assaut.
LE BOURREAU ET SA VICTIME
Le gouvernement et la presse bourgeoise cherchent une diversion pour masquer la faillite des
pourparlers de Paix (1 ) entre parlementaires fascistes et parlementaires réformistes. La
diversion est toute trouvée : c'est le Parti communiste. Le Parti communiste ne veut pas de la
pacification, le Parti communiste est la cause de tous les malheurs et de toutes les souffrances
qui s'abattent sur le peuple italien, le Parti communiste n'est qu'une association de brigands,
d'assassins, de criminels de droit commun, c'est le Parti communiste, et lui seul, qui est à
l'origine du fascisme ! C'est parce que le Parti communiste ne veut pas de la pacification que le
gouvernement de Bonomi ne peut faire autrement que de continuer à laisser faire aux fascistes
tout ce qui leur plaît! Les dépôts d'armes et de munitions que les fascistes ont accumulés par
centaines et par milliers, et parfois au vu et au su de tout le monde, ne seront pas saisis. Les
mitrailleuses, les canons, les lance-flammes, les mousquetons seront laissés aux fascistes. Les
fascistes pourront encore défiler dans les villes, par colonnes, fusil à l'épaule, casque en tête,
leurs musettes pleines de grenades. L'État n'interviendra pas, il n'appliquera pas les lois, il
n'ouvrira pas les prisons, il ne fera pas appel aux juges. Vis-à-vis des fascistes, l'État cesse d'être
une administration chargée de l'application des lois, il cesse d'être un organisme de répression et
de punition; pour les fascistes, l'État n'existe pas, l'État reconnaît dans les fascistes une autorité
indépendante, il traite avec eux sur un pied d'égalité, et leur reconnaît le droit, si la pacification
ne se réalise pas, de continuer impunément à incendier, à assassiner, à envahir villes et villages,
à décréter des bannissements et à proclamer la dissolution d'administrations publiques. Cette
action pacificatrice du gouvernement italien a quelque chose de dérisoire. Qui donc sera le
défenseur et le garant du « traité de paix » ? Qui pourra se fier à la parole d'un gouvernement
qui, d'une manière aussi flagrante, avoue son impuissance si ce n'est sa mauvaise foi ? Comment
ce gouvernement qui ne parvient pas à faire respecter la charte fondamentale de l'État, garantie
au peuple italien par un serment royal, parviendrait-il à faire respecter une
140 Écrits politiques
passer à l'action. Ses manifestations d'agressivité ont coïncidé avec la crise industrielle, avec le
lock-out chez Fiat, et elles sont clairement apparues comme liées à la tactique de la lutte
capitaliste contre l'organisation des syndicats. Le fascisme n'est pas une organisation parmi
d'autres, et le communisme non plus, n'est pas une organisation parmi d'autres : le fascisme est
un mouvement social; il est l'expression organique de la classe possédante en lutte contre les
exigences vitales de la classe laborieuse, l'expression de cette classe possédante qui veut, au prix
de la faim et de la mort des travailleurs, reconstruire le système économique ruiné par la guerre
impérialiste. Dans cette lutte l'initiative appartient encore à la classe possédante, de même que
c'est au fascisme qu'appartient l'initiative de la guerre civile; c'est la classe laborieuse qui est la
victime de la guerre de classes, et il ne peut y avoir de paix entre la victime et son bourreau.
Ceux qui veulent aujourd'hui entraîner le prolétariat sur la voie de la pacification sont déjà, eux
aussi, des bourreaux : en effet, au nom de la pitié qu'inspirent les dix morts d'aujourd'hui, ils
préparent pour demain mille massacrés. Ce n'est même pas là de la pitié, c'est une lâche
hypocrisie; c'est précisément parce qu'il ressent profondément une pitié pleine d'humanité pour
le destin atroce qui attend le peuple laborieux, que le Parti communiste ne veut être ni hypocrite
ni lâche.
DÉVELOPPEMENTS DU FASCISME
Les événements de Grosseto, de Viterbe, de Trévise (1), représentent la phase initiale d'un
développement nouveau et définitif du fascisme. Aux expéditions de petites bandes succèdent
les actions de véritables et authentiques corps d'armée, équipés de mitrailleuses. Dans quelques
localités, la cavalerie fasciste a fait son apparition. A Sienne, c'est par milliers et milliers que les
fascistes se rassemblent, sous prétexte d'assister à un congrès provincial et qu'ils défilent,
encadrés par leur cavalerie.
spectaculaire. Il est clair au contraire, que les formations locales du fascisme obéissent à un mot
d'ordre central et appliquent un plan minutieusement préparé à l'avance. Avant peu, l'épisode de
Trévise qui a tant ému l'opinion populaire sera dépassé par bien d'autres événements
sensationnels. Il paraît même que c'est Turin qui doit être le théâtre de la nouvelle et grandiose
geste fasciste. On dit que de dix à quinze mille fascistes seraient mobilisés dans toute la plaine
du Pô pour investir Turin et briser définitivement son mouvement prolétarien. Les autorités de la
sûreté nationale devraient bien savoir quelque chose à ce sujet; quant au commissaire central de
Milan, le commendatore Gasti, qui s'occupe de L'Ordine Nuovo avec une « tendresse »
particulière, il devrait en avoir une idée très précise.
Ces bruits offrent toutes les garanties de sérieux et ils devraient préoccuper sérieusement les
masses travailleuses. Les révoltes contre le fascisme qui se multiplient désormais sur tout le
territoire, si elles permettent d'espérer en une renaissance des énergies populaires, doivent aussi
accroître le sens des responsabilités et de leur poids. Plus il est évident que les populations
supportent mal d'être sous le coup de la terreur blanche, et plus il faut prévoir que le fascisme va
élargir, intensifier et organiser son activité. L'éventualité même d'une collaboration des
socialistes avec le gouvernement vient augmenter le danger d'un coup de main fasciste. Il est
certain que les socialistes n'apporteront leur appui au gouvernement qu'à condition que le
gouvernement donne des assurances sur la répression du fascisme; et il est également certain que
le fascisme ne voudra pas perdre la position de force qu'il occupe aujourd'hui dans de si
nombreuses régions. La « pacification » n'est qu'un masque transparent destiné à permettre de
poursuivre impunément la préparation et l'organisation militaire de véritables et authentiques
armées à opposer au gouvernement et aux socialistes.
Après les événements de Grosseto et de Trévise, restés impunis, il faut s'attendre à un assaut
fasciste contre les grandes villes ouvrières. Nous demandons une fois de plus à la Confédération
générale du travail si elle a mis en place un plan de défense, qui permette aux populations
locales d'être aidées et soutenues dans leurs éventuels efforts pour résister à l'offensive
réactionnaire qui, elle aussi, a indubitablement une valeur et une portée « syndicale ». Nous
posons la même question au Syndicat des cheminots.
Les populations locales n'ont cependant pas grand-chose à espérer de ces organismes, qui ont
complètement perdu tout sens de la réalité historique. C'est aux forces locales qu'incombe la
tâche de penser à leur propre défense. Viterbe et Sarzana (l )ont donné l'exemple de ce qu'il faut
faire. Nous espérons que dans les grandes villes une autre force entrera également en jeu : les
soldats, qui ont tout à redouter d'un gouvernement fasciste. Le coup d'État des fascistes
signifierait la guerre, et pas seulement du côté (le l'Orient. Les masses populaires qui veulent la
paix, la liberté et le pain, doivent, en cette période où les événements se précipitent
tragiquement, se tenir toujours prêtes a se dresser comme un seul homme contre la menace de
nouveaux massacres et de nouvelles souffrances dont sont porteuses les héroïques épopées
fascistes.
COUP D'ÉTAT
Existe-t-il en Italie une possibilité de coup d'État? Quelle doit être l'attitude de la
Confédération, de l'organisme suprême du prolétariat italien, à l'égard d'une telle possibilité? Les
Stenterello de la C.G.L. rient de ce qu'on puisse seulement émettre l'hypothèse d'un coup d'État.
Mais aujourd'hui ne vivons-nous pas en Italie, en pleine atmosphère de coup d'État? Que
signifie, que représente donc la situation de provinces entières, de régions entières où c'est le
fascisme qui gouverne et non plus l'autorité officielle? Est-ce que la peine de mort n'a pas été
restaurée?
144 Écrits politiques
Est-ce que l'emploi du bâton n'a pas été remis en usage ? Est-ce que ces formes de répression ne
sont pas exercées par des organismes extra-légaux?
C'est là une atmosphère de coup d'État, ce n'est pas encore le coup d'État dans sa pleine
efficience. Le Parlement existe encore, le gouvernement est encore choisi et contrôlé par le
Parlement, aucune loi d'exception n'a encore formellement aboli les garanties statutaires. Mais
est-il possible d'imaginer que l'actuel état de choses puisse se prolonger encore longtemps ? Il
existe aujourd'hui en Italie deux appareils répressifs et punitifs : le fascisme et l'État bourgeois.
Un simple calcul de rentabilité laisse prévoir que la classe dominante va vouloir, à un moment
donné, fondre de façon officielle ces deux appareils, et que par un coup de force dirigé contre les
organismes centraux du gouvernement, elle brisera les résistances opposées par la tradition de
l'appareil d'État. Nous aurons alors le « coup d'État » conforme au schéma que les idéologies
démocratiques de l'État parlementaire ont construit : on assistera à des résistances de la part du
peuple, à des tentatives d'insurrection locale, à des oppositions de la part de la bureaucratie qui
craindra à juste titre d'être sacrifiée pour satisfaire les exigences économiques d'une bande
d'oisifs en quête d'emplois et de salaires. La partie la plus réactionnaire et la plus dépourvue de
scrupules de la classe dirigeante imposera sa dictature sanglante, elle dissoudra les organisations
ouvrières, elle remettra tous les pouvoirs aux mains de la caste militaire. Ce danger existe-t-il,
oui ou non? Comment la C.G.L. doit-elle se comporter à son égard ?
Nous avons, dans une manchette, rappelé que la Confédération générale du travail
d'Allemagne a travaillé trois mois à s'organiser pour être en mesure de briser le coup d'État de
Kapp-Luttwitz (1). Les Stenterello de la Confédération italienne saisissent la balle au bond pour
en conclure qu'il faut donc collaborer avec « ces forces qui sans être strictement révolution-
naires ou sans être sur nos positions de classe sont quand même opposées au coup d'État ». En
Allemagne, les masses prolétariennes ont brisé, par la grève générale insurrectionnelle, la
tentative de Kapp-Luttwitz mais aujourd'hui tout recommence, aujourd'hui le danger de coup
d'État est accru. Les « collaborateurs», non strictement révolutionnaires qui n'avaient en rien
contribué à la résistance se sont opposés à la continuation du mouvement insurrectionnel, ils se
sont opposés à la
poursuite de la lutte pour l'instauration des Soviets allemands. C'est ainsi que les forces
réactionnaires n'ont pas été réprimées, qu'elles ont pu se retirer en bon ordre, se disperser selon
un plan préétabli et reprendre cette activité d'arm Kapp et à Luttwitz des chances accrues de
succès.
L'expérience allemande devrait apprendre quelque chose aux organisations ouvrières des
autres pays : or elle n'apprend rien aux Stenterello italiens. Ces rustres de la politique se figurent
pouvoir encore, à coup de marchandages honteux, éviter à leurs petites personnes les balles et
les coups de matraque. Même l'exemple hongrois n'a pas suffi à les convaincre d'établir une
ligne d'action qui adhère à la réalité des événements. Ce qui se passe aujourd'hui en Italie ne les
ébranle pas le moins du monde, ils continuent à se bercer de la plus béate et de la plus benoîte
des indifférences.
L'expérience hongroise a laissé une leçon : pour battre les communistes, les réactionnaires
commencent par flatter les socialistes, ils pactisent avec eux, ils passent des accords de
pacification; une fois les communistes battus, accords et pactes sont déchirés, et les socialistes
eux aussi goûtent à la corde et aux balles(1). La bonne humeur qui ne cesse de caractériser les
Stenterello de la C.G.L. nous apparaît, selon la logique des événements, comme une
préfiguration de la grimace grand-guignolesque que fera bientôt cette pauvre élite dirigeante du
prolétariat italien, qui, par ses indécisions, par son inaptitude, par son incapacité à comprendre
les situations politiques, risque d'être entraînée dans un chaos de barbarie sans précédent dans
l'histoire de notre pays.
Combien sont aujourd'hui les communistes italiens ? Les journaux bourgeois voient des
communistes partout; tout ouvrier non démoralisé, tout ouvrier qui ne veut pas de la
« pacification »parce qu'instinctivement il comprend qu'il ne peut y avoir de « paix » entre
exploité et exploiteur, entre la victime et le bourreau, tout paysan qui ne veut pas tolérer qu'on
brûle impunément sa maison et qu'on assassine sa famille est un communiste, pour les journaux
bourgeois. Combien sont donc les communistes italiens? Et quelle signification peut bien avoir
la notion de communiste?
La vérité, c'est qu'aujourd'hui se produit en Italie le même phénomène social que celui qu'a
connu la Russie de mars à novembre 1917. Que signifiait pendant cette période en Russie, la
notion de bolchevik ? Désignait-elle uniquement le prolétaire conscient qui était inscrit au Parti
communiste, qui avait lu et médité le statut et le programme du Parti, qui suivait avec discipline
l'orientation du Parti, qui lisait les journaux du Parti et sa « littérature », qui connaissait les buts
précis du Parti dans le domaine économique et le domaine politique? Non, la notion de
bolchevik était infiniment plus vaste et plus compréhensive : était bolchevique quiconque ne
croyait pas qu'un gouvernement
Il existait un Parti bolchevique, constitué, disaient les mencheviks russes, d'à peine trente
mille inscrits, soutenus par quelques dizaines de milliers de sympathisants; l'union des syndicats
était aux mains des mencheviks; dans les votes de type parlementaire, les bolcheviks étaient
toujours en minorité, et pourtant des millions et des millions d'ouvriers et de paysans
s'appelaient et étaient appelés bolcheviks parce que le mot était devenu un mot d'ordre, était
devenu le mot d'ordre de toute rébellion populaire visant le régime en vigueur, parce qu'il
signifiait l'aspiration des grandes masses à un changement quel qu'il fût, qui les tirât de l'état
d'incertitude et d'insécurité où elles avaient sombré, qui leur garantît la paix, le pain, la liberté, la
justice contre les abus et les vexations de la réaction.
caché son arme en attendant de pouvoir s'en servir à bon escient, il devrait la remettre, tout en
sachant que ses ennemis, eux, ne remettront pas leurs armes. Comment un ouvrier, aujourd'hui,
peut-il se dire socialiste? Comment peut-il dire : je suis avec Turati, avec Prampolini, avec
Serrati ? Comment un ouvrier qui n'a rien à perdre dans la lutte, hormis ses chaînes, peut-il dire
« je suis socialiste » quand cela signifie toujours davantage « je suis un lâche et un imbécile »?
Comment un paysan qui a vu son village envahi par des bandes armées, les maisons incendiées,
ses amis et ses camarades massacrés, bâtonnés, torturés, peut-il se dire « socialiste », si cette
appellation l'engage à baiser la main aux assassins, à renoncer à la justice, à se déclarer satisfait?
Non et non, ces masses populaires ne peuvent pas être socialistes, de même qu'elles ne pourront
être longtemps populaires et républicaines * : elles veulent se rebeller, elles veulent la justice,
elles veulent la paix, la liberté, la sécurité des personnes. Elles ne sont pas encore communistes,
au sens précis du mot. Mais elles s'orientent en direction du Parti communiste, mais elles
finissent par se déclarer communistes, mais elles commencent sans aucun doute à n'attendre de
personne d'autre que du Parti communiste le mot d'ordre de leur libération, l'organisation
permanente de leur liberté.
Combien sont aujourd'hui les communistes en Italie 19 Trente mille, soixante mille, cent
mille? Puisque aujourd'hui, en Italie, le Parti communiste est le seul parti subversif, que c'est le
seul parti de la lutte de classes, est communiste pour cette raison toute la classe des travailleurs,
qui veut vivre, qui veut lutter, qui veut se rebeller contre le mal, qui veut la justice, qui veut la
liberté, la paix, la sécurité. Dans les exagérations des journaux bourgeois qui voient partout des
communistes, il y a plus de « matérialisme historique »et d'intuition politique que dans les
calculs arithmétiques de l'Avanti!, journal du vieux et glorieux parti qui a livré son drapeau
immaculé aux ennemis implacables de la classe ouvrière, et qui, en même temps que son
drapeau, voudrait livrer toute la classe ouvrière désarmée et humiliée.
CONTRE LA TERREUR
L'appel à l'unité d'action contre l'offensive patronale adressé aux organisations ouvrières par le
Comité syndical communiste(1), souligne également la nécessité d'endiguer le brigandage des
gardes blancs. Il faut insister spécialement sur ce point dans la propagande que les communistes
doivent exercer au sein des masses travailleuses pour assurer le meilleur succès possible à
l'initiative de notre comité syndical. Il est désormais évident que la tactique de compromis
adoptée par le Parti socialiste et pas la Confédération générale du travail vis-à-vis du fascisme,
n'a profité qu'au fascisme. Les masses populaires, tourmentées, menacées continuellement de
mort par les expéditions punitives, laissées sans défense par les autorités légales, commençaient
à s'insurger avec violence contre la terreur blanche. Automatiquement, du fait même que le
fascisme était devenu un fléau national, était en train de mûrir une insurrection de caractère
national, qui n'aurait pas manqué d'avoir une très grande valeur révolutionnaire. Le Parti
socialiste et la Confédération générale du travail, par leur attitude pacifiste, ont provoqué d'un
côté, une retombée des énergies révolutionnaires, en train de se développer dans les grandes
masses populaires; de l'autre, une crise interne du fascisme, qui n'est pas une crise de
décomposition mais bien une crise de réorganisation et d'amélioration du fonctionnement
réactionnaire. En se concentrant à Bologne (2) et non plus à Milan, le fascisme se libère de
l'influence des éléments qui, comme Mussolini, sont toujours incertains, toujours fluctuants à
cause de leur goût pour les aventures pseudo-intellectuelles et de leur incoercible besoin
d'idéologies générales, et il devient une organisation homogène, liée à la bourgeoisie agraire,
sans faiblesses idéologiques, sans incertitudes dans l'action. Si la tactique des compromis doit
être adoptée par les révolutionnaires, c'est pour procurer au prolétariat des moments de répit,
pour permettre une réorganisation et une meilleure utilisation des forces ouvrières; le pacifisme
social-démocrate n'a été utile qu'au mouvement fasciste, il a procuré un répit au mouvement
fasciste, il a permis au mouvement fasciste de se réorganiser, en éliminant de
150 Écrits politiques
son organisme de commandement les éléments incertains, fluctuants, qui, au moment de l'action,
mettent, par leur attitude frondeuse, la victoire en danger.
Voilà ce que doivent désormais comprendre les grandes masses populaires italiennes. Et cela
aujourd'hui plus que jamais, après les nouveaux événements qui se sont produits dans le camp
fasciste. Le congrès qui a rassemblé à Bologne les fascistes hostiles au « pacte de pacification »
et le désaveu de Mussolini sont l'indice évident d'une reprise de grand style de l'offensive
réactionnaire (2) . Est-il encore pensable de persévérer dans la tactique de la non-résistance au
mal? Les grandes masses prolétariennes
doivent répondre à cette question. C'est vraiment une consultation de la volonté des ouvriers et
des paysans italiens que le Parti communiste se propose de faire.
Et il ne peut subsister aucun doute sur la réponse : la bataille ou la mort, la lutte ou
l'anéantissement. C'est ainsi qu'est posé le problème, inéluctablement.
La crise du fascisme, dont les origines et les causes font couler tant d'encre ces jours-ci, est
facilement explicable par un sérieux examen du développement du mouvement fasciste.
Les Fasci de combat, nés au lendemain de la guerre, étaient marqués de ce caractère petit-
bourgeois propre aux diverses associations d'anciens combattants qui se sont créées à l'époque.
Par leur caractère d'opposition radicale au mouvement socialiste, opposition en partie héritée des
luttes du temps de guerre entre le Parti socialiste et les associations interventionnistes, les Fasci
obtinrent l'appui des capitalistes et celui des autorités. Leur façon de s'imposer, qui coïncidait
avec la nécessité où se trouvaient les agrariens de constituer une garde blanche contre les
organisations ouvrières installées dans des positions de plus en plus fortes, permit à l'ensemble
des bandes créées et armées par les latifondistes de se ranger sous la même étiquette que les
Fasci. Par le développement qu'elles prirent ensuite ces bandes ont conféré en retour aux Fasci
leur propre caractère de garde blanche du capitalisme, dirigée contre les organismes de classe du
prolétariat.
Dans les zones agricoles (Émilie, Toscane, Vénétie, Ombrie) le fascisme a atteint son
développement maximal et est parvenu, avec l'appui financier des capitalistes et la protection des
autorités civiles et militaires de l'État, à un pouvoir inconditionnel. S'il est vrai que l'offensive
impitoyable contre les organismes de classe du prolétariat a servi les capitalistes qui, en l'espace
d'un an, ont pu voir tout l'appareil de lutte des syndicats socialistes se briser et perdre toute
efficacité, il est cependant incontestable que la violence, en dégénérant, a fini par créer dans les
couches moyennes et populaires un sentiment d'hostilité générale au fascisme.
Le conflit latent commence à partir de là à se manifester dans toute sa profondeur. Alors que
les noyaux urbains favorables à la collaboration considèrent désormais comme atteint l'objectif
qu'ils s'étaient proposé : voir le Parti socialiste abandonner son intransigeance de classe, et se
hâtent de sanctionner leur victoire par le pacte de pacification, les capitalistes agraires ne
peuvent renoncer à la seule tactique qui puisse leur assurer la « libre » exploitation des classes
paysannes, sans être gênés par les grèves et par les organisations. Toute la polémique qui agite le
camp fasciste, et oppose partisans et adversaires de la pacification, se ramène à ce conflit dont
les sources ne doivent pas être cherchées ailleurs que dans les origines mêmes du mouvement
fasciste.
Les prétentions des socialistes italiens qui croient avoir, par leur habile politique de
compromis, provoqué la scission au sein du mouvement fasciste, ne sont rien d'autre qu'une
preuve de plus de leur démagogie. En réalité, la crise fasciste ne date pas d'aujourd'hui, mais de
toujours. Une fois disparues les raisons contingentes qui assuraient l'unité des groupes
antiprolétariens, il était fatal que les dissensions se manifestent avec une plus grande évidence.
Légalité 153
La crise n'est donc pas autre chose que l'élucidation d'une situation de fait préexistante.
Le fascisme sortira de cette crise en se scindant. La partie parlementaire, dirigée par
Mussolini, en s'appuyant sur les classes moyennes, employés, petits exploitants et industriels,
tentera de les organiser politiquement en s'orientant nécessairement vers une collaboration avec
les socialistes et les populaires.
La partie intransigeante, qui est l'expression des impératifs d'une défense directe et armée des
intérêts capitalistes agraires, persévérera dans l'action antiprolétarienne qui la caractérise. Pour
cette partie-là, qui s'intéresse de plus près à tout ce qui touche à la vie ouvrière, le « pacte de
trêve » que les socialistes célèbrent comme une victoire n'aura aucune valeur. La « crise »se
ramènera à l'érection hors du mouvement des Fasci d'une fraction composée de petits bourgeois
qui ont vainement tenté de justifier le fascisme par un programme politique général de « parti ».
Mais le fascisme, le véritable, celui que les paysans émiliens, vénitiens, toscans, connaissent à
travers la douloureuse expérience de ces deux dernières années de terreur blanche, continuera,
quitte à changer de nom.
Le devoir des ouvriers et des paysans révolutionnaires est de profiter de la période de calme
relatif provoquée par les dissensions internes des bandes fascistes, pour inspirer aux masses
opprimées et sans défense une conscience claire de la réelle situation de la lutte de classes et des
moyens qui pourraient permettre de venir à bout de l'impudence de la réaction capitaliste.
LÉGALITÉ
Jusqu'où vont les limites de la légalité? Quand celles-ci ne sont-elles plus respectées? Il est
bien sûr difficile de fixer une limite quelconque, étant donné le caractère fort élastique du
concept de légalité. Pour n'importe quel gouvernement, toute opposition qui se manifeste par
une action sort de la légalité. Toutefois, on petit dire que dans toute société la légalité est
déterminée par les intérêts
154 Écrits politiques
de la classe qui détient le pouvoir. Dans la société capitaliste la légalité est représentée par les
intérêts de la classe bourgeoise. Lorsqu'une action tend à porter la moindre atteinte à la propriété
privée et aux profits qui en découlent, cette action devient aussitôt illégale. Voilà ce qui se passe
quant à la substance. Dans la forme, la légalité se présente de façon quelque peu différente. La
bourgeoisie ayant, au moment de son accession au pouvoir, concédé le même droit de vote au
patron et à son salarié, la légalité a apparemment pris l'aspect d'un ensemble de normes
librement reconnues par toutes les parties d'un agrégat social. Or, certains ont confondu
substance et forme et ont ainsi donné naissance à l'idéologie libéra le démocrate : l'État
bourgeois représente l'État libéral par excellence, car il permet à chacun d'exprimer librement sa
pensée par son vote. Voilà ce à quoi se réduit à la longue la légalité formelle dans l'État
bourgeois : l'exercice du droit de vote. L'accession des masses populaires au droit de vote est
apparue aux yeux des naïfs idéologues de la démocratie libérale comme la conquête décisive
pour le progrès social de l'humanité. On n'a jamais tenu compte du fait que la réalité avait deux
faces, l'une cachée, la face substantielle, l'autre apparente, la face formelle.
En confondant ces deux visages les idéologues de la démocratie libérale ont trompé pendant
un certain nombre d'années les grandes masses populaires en leur faisant croire que le suffrage
universel allait les libérer de toutes leurs chaînes. Malheureusement, les myopes champions de la
démocratie libérale ne sont pas les seuls à être tombés dans cette illusion. Beaucoup de ceux que
l'on considérait, et que l'on considère encore, comme des marxistes, ont cru que l'émancipation
de la classe prolétarienne pouvait s'accomplir à travers l'exercice souverain du droit au suffrage
universel. Quelques imprudents sont même allés jusqu'à se servir du nom d'Engels pour justifier
une telle opinion (1). Mais la réalité a détruit toutes ces illusions. La réalité a montré de la façon
la plus évidente qu'il n'y a qu'une légalité, et qu'elle n'existe qu'autant qu'elle coïncide avec les
intérêts de la classe dominante; ce qui revient à dire, pour la société capitaliste, avec les intérêts
de la classe patronale. À vrai dire, l'expérience que nous venons de faire de cette réalité contient
des enseignements particulièrement nombreux et importants.
La classe ouvrière, en exerçant son droit de vote, s'était acquis un grand nombre de communes
et de provinces.
Légalité 155
collectives, la classe ouvrière continuera à subir toute sorte de violations, sans même pouvoir
organiser sa propre défense.
Les industriels démissionnent des commissions d'arbitrage. C'est encore une conséquence
logique de la situation. Les industriels veulent aujourd'hui reprendre leur pouvoir tout entier. Les
industriels ne veulent plus admettre la moindre limitation à leur bon plaisir. Ils ont accepté les
commissions d'arbitrage lorsque l'élan révolutionnaire des masses les menaçait dans leur
existence. Maintenant que la situation semble favorable à toutes les prévisions réactionnaires les
patrons ne se soucient même pas de conserver le moindre scrupule. Ouvertement, ils se sont
engagés sur la voie de la reprise intégrale et despotique du pouvoir sur les masses ouvrières.
Qu'est-ce que les organisateurs socialistes savent opposer à ces tentatives de la classe patronale?
Tout ce que les organisateurs socialistes sont capables de faire, c'est de dénoncer à l'opinion
publique la défaillance patronale et l'impuissance du ministre du Travail. Mais, en attendant, la
classe ouvrière subit toutes les conséquences de l'attitude patronale et de l'incertitude de ses
dirigeants. Tandis que ces derniers posent des questions au ministre du Travail, la faim s'accroît,
la misère s'étend, la réaction se renforce. Ces organisateurs socialistes qui, pendant la guerre,
allaient dans les comités de mobilisation serrer les mains sanglantes des généraux (1), sont les
mêmes qui, aujourd'hui, demandent l'aide et l'intervention des ministres du Travail. Hier ils se
rendaient complices des assassins qui avaient déchaîné la guerre en freinant par les décisions des
comités d'arbitrage l'élan révolutionnaire des niasses; aujourd'hui ils laissent la classe ouvrière
sans défense, tandis que de tout côté les patrons cessent de respecter les accords et les violent
selon leur bon plaisir.
Seule la proposition du Comité syndical communiste (2) est en mesure d'organiser une défense
ouvrière contre l'assaut capitaliste; ce n'est qu'en unissant toutes les forces ouvrières en une
armée compacte, que l'on peut envisager de s'opposer sérieusement aux capitalistes, qui,
obéissant à un mot d'ordre, tendent à réduire en esclavage toute la classe ouvrière. Mais, pour
messieurs les organisateurs socialistes, demander le simple respect des accords passés est
aujourd'hui trop révolutionnaire.
Être maître des banques, cela veut dire, en clair, tenir dans ses mains les destinées de
l'industrie. Voilà de quelle manière la classe ouvrière est liée directement à la classe des paysans,
et voilà pourquoi le prolétariat des villes se doit de suivre avec attention tout ce qui se passe
parmi les travailleurs des campagnes. En écrasant la classe des paysans, les agrariens ont un
autre but qui est d'assujettir aussi les ouvriers des villes. C'est en ce sens qu'en parlant du
fascisme rural qui a son état-major dans la région de Bologne, nous avons toujours soutenu que
les ouvriers ne peuvent pas se désintéresser de la manière dont se résout la crise du fascisme, Si
les paysans continuent à être terrorisés dans les campagnes, les ouvriers ressentiront à leur tour
les effets de cet état de choses. D'autre part, ce n'est pas seulement la violence dans les
campagnes qui provoque la crise dans la ville. Les industries ne pourront prendre leur rythme
normal de développement tant qu'elles ne se libéreront pas de l'influence de ces aventuriers
campagnards, devenus capitaines d'industrie, sans avoir pour cette fonction de qualités spéciales.
Est-il possible que cette libération découle d'un processus évolutif de la politique interne de
l'État, autrement dit, sans provoquer des heurts et des conflits violents ? La tentative du Parti
populaire de modifier les rapports entre paysans et propriétaires, en cherchant à associer le
travail au capital ne peut être que vouée à l'échec (1). Même dans la question de la résiliation des
conventions agricoles, on remarque l'impuissance du Parti populaire et de tout autre parti qui
suivrait ses traces.
représentent qu'une petite minorité. Mais la force effective des députés agrariens dans les
milieux gouvernementaux eux-mêmes dépasse la force des populaires. Il n'est pas lieu de parler
ici de la faiblesse des institutions parlementaires. Il suffira toutefois de démontrer que ce qui
compte aujourd'hui, ce n'est pas le nombre des députés mais la force organisée dont on dispose
dans le pays. Sur ce point, les agrariens sont beaucoup plus forts que les populaires. L'affaire de
Trévise (1) ne dit-elle pas que les populaires sont prisonniers des agrariens ou, sinon prisonniers,
en tout cas impuissants devant leur action? A Trévise, un journal du Parti populaire est détruit;
le siège même des organisations de ce parti est pris d'assaut et mis à sac.
Mais les populaires qui ont pourtant plusieurs ministres dans le présent gouvernement, et, ce
qui est un comble, le ministre de la Justice, n'ont pas osé prendre ne fût-ce que les mesures
habituelles qu'on adopte pour les délits les plus communs. Les populaires ne peuvent donc que
jusqu'à un certain point soutenir les intérêts des paysans. Ils ne le peuvent qu'à titre temporaire,
c'est-à-dire tant qu'ils ne butent pas contre les intérêts des agrariens. Tel est précisément le cas de
la résiliation des conventions.
Le ministre Micheli (2) a accordé la prorogation. Cette prorogation a également l'appui des
socialistes. L'attitude des agrariens peut pousser les deux partis - populaire et socialiste - à
choisir une position plus nette dans le cadre de la collaboration parlementaire; mais ce n'est pas
pour autant que les agrariens perdent le pouvoir qu'ils ont, grâce à leur force prépondérante, de
déterminer l'orientation de la politique intérieure. Les agrariens ont des moyens directs à leur
disposition personnelle pour organiser leur défense contre la classe laborieuse. Ils en ont
d'ailleurs apporté la preuve en organisant le fascisme dans les campagnes. Ils peuvent donc,
quand ils veulent, imposer leur volonté aux paysans, y compris en s'opposant aux décisions du
gouvernement. Socialistes et populaires peuvent certes, à des fins électorales, faire montre de
leur grande sollicitude pour le bien des paysans, mais ils savent qu'ils ne peuvent proposer
aucune voie concrète pour empêcher les propriétaires de mettre leurs plans à exécution.
seul un parti révolutionnaire peut comprendre aujourd'hui ce problème et lutter pour sa solution.
Le problème de la terre, c'est le problème de la révolution, laquelle n'est possible en Italie que
si elle coïncide avec les intérêts des paysans et des ouvriers. De cette coïncidence, on a
aujourd'hui la preuve flagrante. Comme en avril 1920 (1), aujourd'hui encore, ouvriers et
paysans sont unis par le même intérêt dans la lutte contre l'exploitation patronale. Le problème
de la révolution italienne est donc le problème de l'unité des ouvriers et des paysans. Il importe
que n'échappe pas aux communistes cet aspect important de la révolution en Italie.
NÉO-MALTHUSIANISME POLITIQUE
Désormais le néo-malthusianisme en politique peut avoir lui aussi ses théoriciens en Italie. Bien
mieux, on peut dire que l'Italie est le berceau de cette nouvelle espèce de néo-malthusianisme.
Être à l'origine d'une action, d'un mouvement, et en empêcher les effets, c'est faire du néo-
malthusianisme. Lorsqu'on applique cette théorie à la lutte des classes, on devient néo-
malthusien en politique. Actuellement, l'Italie nous en donne des exemples fort clairs. Nous ne
parlerons pas ici de Mussolini et d'autres membres de sa clique, qui, après avoir été de ceux qui
ont le plus poussé à la formation du fascisme, ont reculé quand ils ont vu sur quoi il débouchait,
en se mettant à crier que désormais il fallait s'arrêter (2). Mussolini est certainement le type
même du néo-malthusien en fait de fascisme. Il nous est déjà arrivé d'aborder ce sujet. Le
phénomène qui nous touche maintenant de près est celui qui est en train de se produire dans le
domaine syndical et dans le processus de la lutte de classes. Ce sont des cas où le néo-
malthusianisme, qui prétend être tout astuce et clairvoyance et en savoir long face à l'adversaire,
se ramène à une réaction de lâcheté au moment d'assumer l'entière responsabilité d'un
mouvement, d'une action que l'on a entamée. Un événement de la plus haute importance nous
autorise à formuler une telle critique : l'occupation
160 Écrits politiques
des usines du 2 septembre de l'an dernier, que nous venons de commémorer en Italie.
On s'est trouvé, à ce moment-là, en présence d'une situation d'où semblait devoir sortir un
mouvement révolutionnaire. Et elle ne pouvait avoir d'autre issue après qu'eut été lancé aux
ouvriers le mot d'ordre de s'armer et d'occuper et garder par la force les usines sur lesquelles les
patrons avaient conservé intact jusqu'alors leur droit sacré de propriété. Mais une telle tactique
révolutionnaire ne devait servir qu'aux fins syndicales que se proposaient les organisateurs
réformistes (1). Opposés à l'insurrection, ils n'hésitaient cependant pas à s'en servir, dans la seule
intention d'effrayer la classe patronale. Toul le monde se souvient de ce qui s'est passé lors des
journées de septembre de l'an dernier. Les Buozzi, les D'Aragona et autres Stenterelli de la
même espèce sont aussitôt devenus les enfants chéris des journaux bourgeois et du
gouvernement, grâce à leur attitude d'hommes modérés et de sages organisateurs. Le révolution-
narisme de l'opposition servait tout juste à renforcer le prestige et l'autorité des organisateurs
réformistes lorsque ceux-ci s'en allaient traiter avec les représentants du patronat. Giolitti, et non
seulement Giolitti mais la classe patronale plus que quiconque, comprit qu'il fallait faire
rapidement triompher le point de vue des organisateurs réformistes si l'on ne voulait pas
favoriser les menées des révolutionnaires. L'étranglement, l'avortement, ne s'avéra en fait pas
très difficile. Le néo-malthusianisme put triompher. Les Buozzi, les D'Aragona, purent, avec
l'aide de Giolitti, faire amener les drapeaux rouges du haut des cheminées des usines que les
ouvriers avaient conquises par les armes. Précisons toutefois que celui qui nous semble incarner
avec le plus de bonheur cette façon d'interpréter la lutte de classes est Buozzi.
Buozzi n'est pas révolutionnaire, cependant il n'ose même pas se qualifier de réformiste. Il se
rend à Reggio Emilia et à Milan (2), mais, face aux ouvriers, il est pour la dictature, et pour
l'emploi de la violence, quand c'est nécessaire. Bruno Buozzi est surtout néo-malthusien dès qu'il
s'agit de lutte de classes. Il ne répugne certes pas à agir par la violence, pourvu qu'il sache qu'il
pourra se retirer à temps de l'action violente. C'est ainsi que s'explique ce qui s'est passé en
septembre, et que s'explique le jugement que Buozzi a formulé sur la situation actuelle, au cours
du meeting des métallurgistes milanais.
nistes, vous voulez empêcher la réduction des salaires, vous voulez la journée de huit heures,
une augmentation des allocations de chômage, et c'est très bien. Nous aussi, nous voulons tout
ceci. Mais croyez-vous que la grève générale puisse suffire à garantir aux ouvriers les avantages
obtenus? Oui, parce qu'il est possible que nous arrivions inéluctablement à la grève générale et
que nous ayons gain de cause. Nous aurons gain de cause parce que les patrons ne sont pas assez
" ballots " pour ne pas comprendre ce qui risque d'arriver au cas où ils refuseraient. Mais après?
Eh bien, une fois la grève gagnée, les ouvriers se trouveront, sur le plan local, obligés de devoir
accepter les conditions qui plairont aux patrons. »Aujourd'hui, mis a part l'optimisme de Buozzi,
la grève générale pour la défense des conquêtes ouvrières ne peut avoir la fin qu'il lui assigne.
En effet, au cas où elle se produirait, elle ne se déroulerait pas dans les conditions qui ont été
celles de l'agitation de septembre. Cette fois-ci, le réformisme ne peut déclencher un
mouvement, puis en décréter la fin, sans compter avec une sérieuse et véritable opposition
révolutionnaire organisée; opposition dont on peut dire qu'elle n'existe en Italie que depuis la
création du Parti communiste.
tant qu'il y a encore moyen de l'empêcher de dépasser certaines limites. Avec cette façon de voir,
Buozzi peut bien penser qu'on pourra en arriver à la grève générale! Reste à voir cependant si la
tactique néo-malthusienne pourra triompher maintenant comme elle l'a fait dans les journées de
septembre dernier.
L'anniversaire de l'occupation des usines a servi à remettre en circulation une rengaine usée
contre les communistes turinois : c'est eux que l'on devrait considérer comme les premiers
responsables de l'extension manquée du mouvement (2). Buozzi a fait allusion à cette
responsabilité dans son récent discours aux Commissions intérieures de la métallurgie milanaise
(3). Une autre allusion est contenue dans une correspondance de Turin(4 )partie dans Umanità
nova. Le « bruit » avait passé les frontières et Jacques Mesnil l'avait repris dans un article sur le
mouvement socialiste italien publié dans La Revue communiste de Charles Rappoport (5).
Mettons une fois pour toutes les choses au point. Quand, en septembre 1920, les
fonctionnaires de la C.G.L. se trouvèrent en présence du grandiose soulèvement révolutionnaire
provoqué par l'initiative du comité central de la F.I.O.M., ils cherchèrent fébrilement à se mettre
à l'abri, ils cherchèrent fébrilement à faire porter à quelqu'un d'autre la responsabilité de leur
imprévoyance aveugle, de leur incurie, de leur incapacité. Ils avaient lancé des centaines de
milliers d'ouvriers dans l'illégalité, dans l'insurrection armée et ils avaient oublié une toute petite
chose : procurer des armes aux ouvriers, mettre la classe ouvrière en mesure d'engager une lutte
sanglante. A Milan, où résidait l'état-major du mouvement, on ne s'était même pas soucié de
faire un inventaire des armes et des munitions existant dans les usines, encore moins de les
rassembler; à Lecco, sept jours après l'occupation, la police pouvait encore saisir soixante mille
pétards laissés dans les magasins d'un éta
blissement, soixante mille pétards qui auraient permis un armement déjà décent des ouvriers
milanais. C'est tout d'un coup que les fonctionnaires syndicaux devinrent favorables à l'offensive
ouvrière; et ils auraient même voulu que l'offensive partît de Turin, que Turin se plaçât à l'avant-
garde du mouvement insurrectionnel. Or septembre 1920 était trop près d'avril 1920. En avril
1920, le prolétariat turinois, entraîné dans une lutte désespérée par les industriels, à la suite d'un
engagement précis pris par le congrès de la Confédération de l'industrie italienne qui s'était tenu
à Milan le 7 mars précédent (1), avait été abandonné à son sort par la Confédération générale du
travail. En avril, les Turinois avaient été isolés du reste de l'Italie, ils avaient été montrés du
doigt par le reste de l'Italie comme une bande d'anarchos, d'agités, d'indisciplinés, de fous. En
avril, on en était venu à lancer des insinuations sur l'origine des « fonds » mis à la disposition
des Turinois pour la location d'une voiture. Comment était-il possible de ne pas prêter des
intentions douteuses aux gens qui, en septembre, demandaient aux Turinois de donner
l'impulsion initiale au mouvement insurrectionnel, si « ces gens-là » étaient les mêmes qui, par
tous les moyens et avec toutes les ressources de la mauvaise foi, avaient en avril diffamé les
Turinois? Comment était-il possible que les Turinois n'en vinssent pas à penser que l'offre qui
leur était faite était un piège habile pour obtenir que le mouvement turinois fût définitivement
écrasé par la police qui avait concentré à Turin un imposant appareil de troupes?
Telle était la situation de fait. Les communistes turinois soutinrent la nécessité d'étendre le
mouvement et votèrent l'ordre du jour Schiavello-Bucco (2); ils refusèrent, et ils avaient pour
cela d'excellentes raisons, d'assumer la responsabilité de l'initiative. A Turin, il était possible,
dans le cadre d'une lutte nationale, de soutenir le choc des forces gouvernementales et la victoire
était largement possible. On ne pouvait pourtant pas assumer la responsabilité d'une lutte armée
sans avoir la certitude qu'on lutterait aussi dans le reste de l'Italie, sans avoir la certitude que la
Confédération générale du travail ne laisserait pas, selon son habitude, se concentrer à Turin,
comme en avril, toutes les forces militaires du pouvoir d'État. Cette fois encore, les communistes
turinois opérèrent avec sagesse, ils démontrèrent qu'ils savaient raisonner froidement, et qu'ils
étaient exempts de cet esprit d'aventure qui leur était attribué par les grandes barbes de
l'opportunisme et du réformisme. Ils
164 Écrits politiques
avaient fait leur devoir, ils avaient avisé et avisé dans les limites de leurs forces et des
possibilités locales. Ils refusèrent de se laisser prendre au piège par les politiciens du
mandarinisme confédéral qui avaient lancé les masses ouvrières dans la lutte armée et avaient
oublié de leur procurer des armes; qui, à Lecco, s'étaient fait saisir stupidement soixante mille
pétards et qui, angoissés, retournés, fous de terreur, demandaient ensuite « quatre mitrailleuses
pour armer Milan ».
GESTION CAPITALISTE
ET GESTION OUVRIÈRE
La Perseveranza (1) et quelques autres journaux notoirement liés aux intérêts de l'affairisme
bancaire-industriel italien, ont cherché à répondre aux observations que nous avions faites, sur
les raisons qui ont provoqué les deux retentissantes défaites de Fiat sur le circuit de Brescia (2).
Les gens qui écrivent dans ces journaux n'ont probablement jamais vu une usine moderne, ils
ignorent certainement ce qu'est l'esprit industriel; sans aucun doute, ils sont de mauvaise foi et
ils ont le parti pris (et payé) de se dresser pour défendre a priori les propriétaires quel que soit le
conflit et de trouver que toutes les responsabilités des maux qui affligent la production italienne
retombent sur la classe ouvrière, sur le bolchevisme, sur les Conseils d'usine. Or les mots sont
les mots, les affirmations sont les affirmations; qu'ils donnent un coup d’œil aux chiffres, ces
distingues messieurs, qu'ils prient les industriels de publier les chiffres de production qui se
rapportent aux périodes suivantes, caractéristiques de l'activité industrielle des métallurgistes
milanais : 1. De la grève d'avril 1920 à l'occupation des usines; 2. Occupation des usines; 3. De
l'occupation des usines au lock-out d'avril 1921; 4. De la réouverture, avec licenciement des
Conseils d'usine et des groupes communistes, au circuit de Brescia.
Pendant la période d'occupation et de gestion ouvrière directe, bien que la majorité des
techniciens et des employés
de l'administration eût déserté le lieu de travail et qu'une importante partie du personnel ouvrier
eût été prélevée pour remplacer les déserteurs et accomplir des fonctions de surveillance et de
défense militaire, le niveau de production fut plus élevé que pendant la période précédente,
caractérisée par la réaction capitaliste qui suivit la grève d'avril 1920.
Pendant la période qui suivit l'occupation - où le contrôle ouvrier et le pouvoir des Conseils
d'usine atteignirent leur maximum d'efficacité - la production des usines Fiat fut telle, tant en
quantité qu'en qualité, qu'elle dépassa de loin la production du temps de guerre : de quarante-
huit voitures par jour on passa d'un bond à soixante-dix voitures par jour. Ces messieurs les
industriels jouèrent alors une toute dernière carte sur ces nouvelles conditions de production
créées par le pouvoir des Conseils d'usine : ils proposèrent aux ouvriers un projet de norme
collective. Puisqu'il existait des Conseils d'usine qui exerçaient un contrôle réel et immédiat sur
toutes les initiatives capitalistes, et comme, d'autre part, quand elle est contrôlée, la norme
collective représente un grand pas en avant dans le régime industriel, sous réserve de quelques
modifications, les ouvriers acceptèrent le projet. Mais une fois introduite la norme collective, les
industriels passèrent à l'offensive contre les Conseils d'usine et contre les groupes communistes.
Le lock-out fut proclamé, les ouvriers révolutionnaires furent licenciés, les ateliers furent
désorganisés, la réaction la plus impitoyable fut introduite comme système. Les conséquences
furent désastreuses : le contrôle commença à refouler jusqu'à 50% de la production de nombreux
ateliers; le niveau de la production tomba à quinze voitures par jour. Politiquement, les
industriels ont atteint leurs buts : les commissions intérieures, formées de socialistes, ne créent
plus aucun ennui à la direction; les ouvriers sont tout à fait disciplinés; aucun ne parle; aucun ne
bouge de son poste; on ne fait pas de meeting; aucun journal subversif ne circule; on ne discute
pas. Mais la production est tombée de soixante-dix voitures à quinze voitures, et la qualité a
baissé dans une mesure qui est mise en évidence par le circuit de Brescia.
Est-ce que les allègres rédacteurs de La Perseveranza et des autres journaux « qui se
préoccupent du sort de l'industrie nationale », peuvent démentir ces chiffres? Une chose apparaît
évidente d'après les expériences industrielles de ces années passées : 1. La classe dominante ne
possède
166 Écrits politiques
Si, en septembre 1920, les communistes turinois avaient été anarchistes au lieu d'être
communistes, le mouvement en faveur de l'occupation des usines aurait eu des conséquences fort
différentes de celles qu'il a effectivement eues; telle est l'essence d'un article du correspondant
turinois d'Umanità Nova qui proclame à nouveau nos grandes responsabilités dans l'échec de la
révolution (1). Quel dommage! en 1920, les communistes turinois étaient en effet des
communistes et non pas des anarchistes; dès cette époque ils estimaient que « révolution
prolétarienne » signifie création d'un gouvernement révolutionnaire, et ne peut rien signifier
d'autre. Dès cette époque, ils estimaient qu'on ne peut créer de gouvernement révolutionnaire
que dans la mesure où il existe un parti révolutionnaire, organisé sur le plan national, capable de
mener une action de masse jusqu'à la réalisation de son objectif historiquement concret. Les
communistes turinois appartenaient au Parti socialiste italien, ils étaient inscrits à la section
turinoise; au même Parti et à la même section appartenaient également les réformistes qui
dirigeaient la
Confédération générale du travail. Le mouvement avait été déclenché par les réformistes. Les
communistes turinois, comme on le voit dans L'Ordine Nuovo hebdomadaire du 15 août 1920,
étaient opposés à l'action proposée par la F.I.O.M., à cause de la façon dont elle avait été
organisée (1), parce qu'elle n'avait pas été précédée par une préparation, parce qu'elle n'avait pas
de but concret. Dans ces conditions objectives, ce mouvement ne pouvait aboutir à une
révolution qu'à la condition que les réformistes continuent à le diriger. Si les réformistes, une
fois l'action déclenchée, et après qu'elle eut pris l'importance et le caractère qu'elle a pris,
l'avaient conduite jusqu'au bout de ses conséquences logiques, il est certain que la grande
majorité du prolétariat et même de larges couches de la petite bourgeoisie et de la paysannerie
auraient suivi leur mot d'ordre. Par contre si les communistes turinois, avaient, de leur propre
initiative, déclenché l'insurrection, la ville de Turin aurait été isolée, la Turin prolétarienne aurait
été implacablement écrasée par les forces armées du pouvoir de l’État. En septembre 1920 Turin
n'aurait même pas trouvé l'appui de la solidarité de la région piémontaise, comme elle l'avait
trouvé au mois d'avril précédent. La campagne perfide menée par les fonctionnaires syndicaux et
les opportunistes serratiens contre les communistes turinois après la grève du mois d'avril, avait
porté ses fruits, spécialement dans le Piémont : les Turinois ne pouvaient même plus entrer en
contact avec les camarades de la région, on ne croyait plus un mot de ce qu'ils affirmaient, on
leur demandait toujours s'ils étaient formellement mandatés par la direction du Parti; toute
l'organisation créée par Turin pour la région s'était complètement effilochée. Le correspondant
turinois d'Umanità Nova qui connaît peut-être les efforts d'organisation faits durant cette
période, ne connaît certainement pas grand-chose d'autre. Les communistes cherchèrent à mettre
le prolétariat turinois dans les meilleures conditions en prévision d'une insurrection probable; ils
savaient cependant qu'ailleurs on ne faisait rien, qu'aucun mot d'ordre ne circulait; ils savaient
que les dirigeants syndicaux responsables du mouvement n'avaient aucune intention belliqueuse.
Pendant une période de temps très courte, durant deux ou trois jours, les dirigeants syndicaux
furent extrêmement favorables à l'insurrection, sollicitèrent follement l'insurrection. Pourquoi? Il
semblait que Giolitti, pressé par les industriels qui menacèrent alors ouvertement de renverser
168 Écrits politiques
Si les anarchistes réfléchissent bien aux événements de septembre 1920 ils ne peuvent arriver
qu'à une seule conclusion : la nécessité d'un parti politique, fortement organisé et centralisé.
C'est précisément parce que le Parti socialiste, par son incapacité, par sa subordination aux
fonctionnaires syndicaux, est le responsable de l'échec de la révolution, oui, c'est précisément
pour cela qu'il doit y avoir un parti qui mette son organisation nationale au service de la
révolution prolétarienne, et qui par la discus
sion et en appliquant une discipline de fer,forme des hommes à la hauteur de leur tâche, qui
sachent prévoir et qui ne connaissent ni hésitations ni incertitudes.
La crise constitutionnelle dans laquelle se débat le Parti socialiste italien (1) intéresse les
communistes dans la mesure où elle traduit une autre crise constitutionnelle plus profonde
encore, celle où se débattent les grandes masses du peuple italien. Dans cette perspective la crise
du Parti socialiste ne peut ni ne doit être considérée isolément : elle n'est qu'un des aspects d'un
ensemble plus vaste, qui englobe aussi le Parti populaire et le fascisme.
Politiquement, les grandes masses n'existent que si elles sont encadrées par les partis
politiques : les changements d'opinion qui se produisent dans les masses sous la poussée des
forces économiques déterminantes sont interprétées par les partis, qui se scindent d'abord en
tendances, pour se scinder ensuite en une multiplicité de nouveaux partis organisés; à travers ce
processus de désarticulation, de néo-association, de fusion entre éléments homogènes, se révèle
un processus de décomposition de la société démocratique encore plus profond et plus intime et
qui aboutit à l'affrontement final des classes en lutte pour conserver ou conquérir le pouvoir
d'État et le pouvoir de contrôle de l'appareil de production.
Dans la période qui va de l'armistice à l'occupation des usines, le Parti socialiste a représenté
la majorité du peuple travailleur italien, constitué par trois classes fondamentales : le prolétariat,
la petite bourgeoisie, les paysans pauvres. De ces trois classes, seul le prolétariat était
essentiellement, et partant indéfectiblement, révolutionnaire : les deux autres classes étaient
révolutionnaires « occasionnellement», elles étaient « socialistes de guerre », elles acceptaient
l'idée de révolution en général sous la poussée des sentiments de rébellion qui avaient germé
pendant la guerre. Puisque le Parti socialiste était composé en majorité
170 Écrits politiques
d'éléments petits-bourgeois et paysans, Il n'aurait pu faire la révolution que, tout de suite après
l'armistice, lorsque les sentiments de révolte antigouvernementale étaient encore vifs et actifs;
par ailleurs, le Parti socialiste étant constitué dans sa majorité de petits-bourgeois et de paysans
(dont la mentalité n'est pas très différente de celle des petits-bourgeois des villes), il ne pouvait
être qu'incertain, hésitant, sans programme net et précis, sans ligne politique et surtout sans
conscience internationaliste. L'occupation des usines, action essentiellement prolétarienne, prit
au dépourvu le Parti socialiste qui n'était que partiellement prolétarien et dont les autres
éléments constitutifs étaient déjà, sous les premiers coups du fascisme, en pleine crise de
conscience. La fin de l'occupation des usines désorganisa complètement le Parti socialiste; les
croyances révolutionnaires infantiles et sentimentales s'écroulèrent complètement; les douleurs
de la guerre s'étaient en partie émoussées (on ne fait pas une révolution par culte du passé!); le
gouvernement bourgeois parut encore fort dans la personne de Giolitti et dans l'activité fasciste;
les chefs réformistes affirmèrent que penser à la révolution communiste générale était une folle;
Serrati affirma qu'il était insensé d'envisager une révolution communiste en Italie en cette
période (1). Seule la minorité du Parti, constituée par l'aile la plus avancée et la plus éclairée du
prolétariat industriel,. ne renonça pas à son point de vue communiste et internationaliste, ne se
laissa pas démoraliser par les incidents quotidiens, ne se laissa pas impressionner par les
apparences de robustesse et d'énergie de l'État bourgeois. C'est ainsi que naquit le Parti
communiste, première organisation autonome et indépendante du prolétariat industriel, de la
seule classe à être essentiellement et continûment révolutionnaire.
Le Parti communiste ne devint pas aussitôt le parti des très grandes masses. Ceci ne prouve
qu'une seule chose : l'état de grande démoralisation et de grand abattement dans lequel étaient
tombées les masses à la suite de l'échec politique de l'occupation des usines. La foi s'était éteinte
chez un grand nombre de dirigeants; ce qui était auparavant exalté était aujourd'hui tourné en
dérision, les sentiments les plus intimes et les plus délicats de la conscience prolétarienne étaient
abjectement foulés aux pieds par ce ramassis de dirigeants à la mentalité d'adjudants, devenus
sceptiques, corrompus par leur repentir et par le remords de leur passé de démagogie
maximaliste. La masse popu
laire, qui, tout de suite après l'armistice, s'était rangée autour du Parti socialiste, se démembra, se
liquéfia, se dispersa. La petite bourgeoisie, qui avait sympathisé avec le socialisme, sympathisa
avec le fascisme; les paysans qui ne trouvaient plus désormais d'appui dans le Parti socialiste
tendirent à accorder leurs sympathies au Parti populaire. Mais ce mélange des anciens effectifs
du Parti socialiste avec les fascistes d'un côté et avec les populaires de l'autre ne fut pas sans
conséquences.
Le Parti populaire s'est rapproché du Parti socialiste lors des élections législatives, dans toutes
les circonscriptions, les listes ouvertes du Parti populaire ont accueilli par centaines et par
milliers les noms des candidats socialistes; lors des élections municipales qui ont eu lieu dans
quelques communes rurales depuis les élections législatives, il est souvent arrivé que les
socialistes ne présentent pas de liste de minorité et conseillent à leurs adhérents de reporter leurs
voix sur la liste du P.P.I. A Bergame (1) ce rapprochement s'est manifesté avec éclat: les
extrémistes du Parti populaire se sont détachés de leur organisation blanche, ont fusionné avec
les socialistes et ils ont fondé une Bourse du travail et un hebdomadaire dirigé et rédigé en
collaboration par socialistes et populaires. Objectivement, ce processus de rapprochement
populaire-socialiste représente un progrès. La classe paysanne s'unifie; en brisant la coquille de
la religion du côté des populaires et la coquille de la tradition anticléricale petite-bourgeoisie du
côté des socialistes elle parvient à la prise de conscience et à la prise de connaissance d'une
solidarité plus large. Cette tendance de ses effectifs ruraux amène le Parti socialiste à se détacher
toujours davantage du prolétariat industriel et il semble donc que ce solide lien unitaire que le
Parti socialiste paraissait avoir créé entre ville et campagne menace de se rompre. Cependant,
comme ce lien n'existait pas réellement, cette nouvelle situation n'a aucun effet négatif. Au
contraire, un avantage réel apparaît avec évidence : le Parti populaire subit une très forte poussée
vers la gauche, et devient toujours plus laïque; il finira par se détacher de son aile droite,
constituée de grands et moyens propriétaires terriens, et s'engagera ainsi résolument sur le
terrain de la lutte de classes en entraînant un formidable affaiblissement du gouvernement
bourgeois.
par tous les transfuges du Parti socialiste, avait cherché après l'armistice à cueillir les fruits de la
capacité d'organisation et d'action militaire acquise pendant la guerre. Du côté italien, la guerre a
été conduite, faute d'un état-major efficient, par un corps de sous-officiers, c'est-à-dire par la
petite bourgeoisie. Les désillusions subies pendant la guerre avaient éveillé de très violents
sentiments de révolte contre le gouvernement dans cette classe; ayant perdu après l'armistice
l'unité militaire de ses cadres, celle-ci s'éparpilla au sein des différents partis de masse, en y
apportant des ferments de rébellion, mais aussi des incertitudes, des hésitations, de la
démagogie. Une fois retombée la force du Parti socialiste après l'occupation des usines, cette
classe, avec une rapidité foudroyante, et sous la poussée de ce même état-major qui l'avait
exploitée pendant la guerre, reconstruisit militairement ses cadres, s'organisa sur le plan national.
Ce fut une maturation très rapide, une crise constitutionnelle très rapide. La petite bourgeoisie
urbaine, qui n'était qu'un jouet entre les mains de l'état-major et des forces les plus rétrogrades
du gouvernement, s'allia aux agrariens et brisa, pour le compte des agrariens, l'organisation des
paysans. Le pacte de Rome entre fascistes et socialistes marque le point final de cette évolution
aveugle et politiquement désastreuse pour la petite bourgeoisie urbaine, qui comprit alors qu'elle
bradait son droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Si le fascisme avait persévéré dans des
expéditions punitives du type de celles de Trévise, de Sarzana, de Roccastrada, la population se
serait insurgée en masse; et dans l'hypothèse d'un défaite populaire, ce n'aurait certes pas été les
petits-bourgeois qui auraient pris le pouvoir en main mais bien l'état-major et les latifondistes.
Le fascisme se rapproche une nouvelle fois du socialisme (1), la petite bourgeoisie cherche à
rompre ses liens avec la grande propriété terrienne, elle cherche à avoir un programme politique
qui finit par ressembler étrangement à celui de Turati et de D'Aragona.
Telle est la situation actuelle de la masse populaire italienne : une grande confusion, succédant
à l'unité artificielle créée par la guerre et incarnée par le Parti socialiste; une grande confusion
qui trouve ses points de polarisation dialectique dans le Parti communiste, organisation
indépendante du prolétariat industriel, dans le Parti populaire, organisation des paysans, et dans
le fascisme, organisation de la petite bourgeoisie. Le Parti socialiste qui,
depuis l'armistice jusqu'à l'occupation des usines, a représenté le mélange démagogique de ces
trois classes du peuple laborieux, est aujourd'hui le principal protagoniste et la victime la plus
considérable du processus de démembrement (visant à une organisation nouvelle et définitive)
que les masses italiennes subissent comme conséquence de la décomposition de la démocratie.
Chaque type d'association est caractérisé par un sentiment fondamental, largement répandu,
qui en assure la continuité et le bon fonctionnement. La monarchie absolue était caractérisée par
le sens de l'honneur chevaleresque, qui liait fortement la noblesse féodale à la personne physique
du souverain et à celle de ses descendants légitimes; la manifestation initiale de la crise de
l'institution monarchique a été un affaiblissement du sens de l'honneur chez les aristocrates,
affaiblissement qui s'est ramené au passage d'une partie de l'aristocratie dans le camp de la classe
alors révolutionnaire : la bourgeoisie industrielle et commerçante. Le régime de la démocratie
parlementaire a instauré une nouvelle coutume et une nouvelle culture; à la place du sentiment
chevaleresque il a mis le respect de la loi écrite, qui aux yeux des masses populaires a concrétisé
la volonté nationale. En fait, aujourd'hui, la crise de la démocratie parlementaire se manifeste à
travers deux séries de faits : d'une part, la loi écrite frappe un nombre trop grand de citoyens,
remplit trop de prisons, nécessite trop d'amnisties, faisant ainsi la démonstration de son
inaptitude à régler pacifiquement les rapports sociaux; d'autre part elle n'est plus respectée,
même par les citoyens préposés à sa sauvegarde et à son application.
celui qui trahit l'organisation ne peut être ni emprisonné, ni frappé d'amende, ni exécuté. C'est
pourquoi, dès le tout début de son existence, l'association ouvrière a accordé une grande
importance au sens de l'honneur, à la loyauté, à la fidélité, et s'est montrée implacable envers
ceux qui ont prouvé qu'ils manquaient de ces qualités; voilà qui explique la dureté de langage
qui a toujours caractérisé les polémiques contre les renégats et contre les traîtres à la classe
ouvrière. En Italie, les polémiques ont toujours été plus dures qu'ailleurs et cela s'explique
facilement. Traditionnellement, notre pays ne brille pas par la qualité morale des hommes; les
invasions étrangères et la domination cléricale ont, pendant des siècles et des siècles, corrompu
et dépravé les mœurs de manière inouïe. Pendant trop longtemps les seuls éducateurs du peuple
italien ont été les sbires autrichiens et les Jésuites. Le scepticisme, la déloyauté, la trahison ont
pourri l'humanité italienne jusque dans ses racines les plus profondes et c'est ainsi qu'elle a
connu des personnages tels que Maramaldo (1), des aventuriers comme Casanova, des hommes
d'État comme le due de Valentinois, qui n'ont pas leurs pareils dans les autres pays.
La classe ouvrière italienne représente quelque chose d'original dans le domaine des mœurs et
de la vie morale. Elle attache une grande importance au sens de l'honneur, à la loyauté, à une
discipline essentielle, et non pas purement formelle, de fidélité indéfectible aux idées et aux
sentiments collectifs de la classe. Lorsque Filippo Turati donna dix lires à un « jaune (2) », il fit
la démonstration la plus éclatante qui soit qu'il n'avait plus aucun lien avec la classe ouvrière; le
« jaune » est, pour l'ouvrier conscient, le personnage le plus abject et le plus indigne qui soit; le
« jaune » est, pour l'ouvrier, ce qu'est pour le chrétien celui qui cracha au visage de Jésus. Par
son geste, Turati prouvait qu'il était désormais sorti du monde moral prolétarien, qu'il ne
comprenait plus rien aux valeurs auxquelles la classe ouvrière est le plus profondément attachée.
Après le congrès de Livourne, le Parti socialiste italien, dans son ensemble, s'est mis hors de la
vie morale de la classe ouvrière. Après que les communistes s'en furent détachés, et qu'environ
cinquante mille autres ouvriers en furent sortis, le Parti socialiste en fut réduit à devenir un parti
de petits-bourgeois, de fonctionnaires attachés à leur charge comme l'huître à son rocher,
capables de n'importe quel acte honteux ou de n'importe quelle infamie plutôt
que de perdre la position qu'ils occupent. Le Parti socialiste a rejoint ainsi la plus pure tradition
nationale italienne, la tradition inculquée par les sbires et les Jésuites, la tradition de l'infidélité à
la parole donnée, la tradition de la déloyauté et de l'opportunisme le plus honteux, la tradition de
Maramaldo. Au congrès de Livourne, après le départ des communistes, les délégués socialistes
furent d'accord pour faire appel auprès du IIIe Congrès mondial communiste, et ils approuvèrent
une motion par laquelle le Parti s'engageait à accepter les décisions du Ille Congrès, quelles
qu'elles aient pu être. Après la clôture du Congrès, la direction du Parti et la direction de
l'Avanti ! oublièrent complètement ces engagements. L'Avanti! diffama systématiquement
l'Internationale communiste et fit l'éloge de ses ennemis les plus perfides et les plus dangereux.
La direction du Parti socialiste n'adressa aucun appel à Moscou, et les trois délégués, Maffi,
Riboldi et Lazzari, furent envoyés au Ille Congrès sans mandat explicite (1), sans instructions,
sans la moindre formule claire au sujet de la motion qui avait été approuvée à Livourne : ainsi,
le Parti socialiste a non seulement manqué au sens de l'honneur, caractéristique de l'association
ouvrière tout comme il avait été caractéristique de l'aristocratie nobiliaire, mais il a aussi
manqué au respect de la loi écrite, qui est le soutien de la démocratie bourgeoise. On peut dire
que, de tous les participants du Congrès socialiste qui débute demain, un seul a conservé intact
l'esprit prolétarien : c'est Costantino Lazzari, qui en effet, les rares fois où il a pris des positions
en public, a toujours insisté sur ce mot qui n'a plus de sens pour les autres : l'honneur.
L'initiative prise par la C.G.L. d'une enquête sur les conditions actuelles de l'industrie italienne
s'est révélée sans tarder être un bluff démagogique du pire acabit(1).
L'enquête (?) va se faire à ce qu'il semble. Une commission est sur le point d'être nommée, de
vingt-quatre experts (!). Dans la commission, les industriels seront représentés directement par
huit de leurs commis et indirectement par huit fonctionnaires de l'État; aux ouvriers, on
attribuera huit mandats dont une partie seulement ira à la Confédération générale du travail,
puisque les ouvriers seront représentés également par des organisations blanches et
probablement même par des syndicats économiques fascistes. Il est aisé de prévoir que les
commis des industriels se mettront vite d'accord avec les fonctionnaires de l'État; les délégués (!)
ouvriers au contraire commenceront aussitôt à se manger le nez pour des raisons de concurrence
entre mandarins. La majorité de la commission, bien stylée, étroitement contrôlée par les
industriels, établira que les conditions générales de l'industrie sont très mauvaises, qu'il faut
absolument diminuer les salaires, qu'il faut de la part des ouvriers une plus grande discipline et
un plus grand esprit de sacrifice et de patriotisme, faute de quoi le préjudice sera général et
touchera même certainement davantage les ouvriers que les industriels. Sur la base des résultats
de l'enquête, qui naturellement sera montée en épingle sous prétexte que c'est la partie ouvrière
(!) qui en a pris l'initiative, les journaux déclencheront au même moment une campagne bien
orchestrée pour la diminution des salaires et c'est ainsi que la C.G.L. aura défendu... les intérêts
de la classe ouvrière.
Aux propositions du genre de celles faites par la C.G.L., les communistes opposent deux
questions préalables :
développement l'ont contraint à s'identifier à un système de fonctionnaires qui n'ont pas le moins
du monde l'obligation de connaître le processus de production de l'industrie dont ils représentent
les travailleurs, mais qui n'ont comme obligation que de savoir compiler tant bien que mal un
rapport et de savoir tenir un meeting. Un ex-ouvrier métallurgiste peut très bien devenir
fonctionnaire du Syndicat des maçons, un employé des pompes funèbres peut avoir les titres
nécessaires pour devenir secrétaire général de la Confédération générale du travail ou de l'Union
syndicale. Il n'existe qu'un organisme qui peut créer des compétences prolétariennes dans les
domaines du contrôle et du gouvernement industriel : c'est le Conseil d'usine et le système des
Conseils d'usine. En dehors de ces organismes spécifiques, il ne peut exister de contrôle mais
seulement un désordre démagogique et un imbroglio bureaucratique.
2. L'industrie est une organisation, dont les éléments prépondérants sont ces individus concrets
bien déterminés qu'on appelle les industriels. Faire une enquête sur les conditions objectives de
la production signifie faire l'autopsie d'un cadavre, pour arriver aux conclusions classiques des
expertises judiciaires : interrogé, le mort n'a pas répondu! Seul le « politique » peut donner
aujourd'hui un jugement sur l'organisation industrielle dans la mesure ou ce jugement ne peut
que venir au ternie d'une étude générale des conditions auxquelles se trouve réduite aujourd'hui
la société dans tous ses organes administratifs et dirigeants. Et le jugement ne peut être que le
suivant : la bourgeoisie est incapable d'administrer, parce que la crise de la guerre a brisé tous
les mécanismes grâce auxquels se faisait dans le passé la sélection des plus capables et des plus
énergiques. Cette incapacité se révèle dans la chute du régime parlementaire, c'est-à-dire dans
l'impossibilité où se trouve le gouvernement d'obtenir pacifiquement le consentement des
gouvernés et par conséquent dans la nécessité d'entretenir la terreur blanche en permanence; elle
se révèle aussi dans le fait que l'usine n'est plus administrée par le propriétaire-industriel, mais
par les hommes de confiance des banques qui se moquent bien de la production et s'acharnent
uniquement sur les spéculations louches de la politique et de la bourse; elle se révèle enfin dans
le fait que les chefs dans l'usine ne sont plus choisis sur des critères techniques niais sur des
critères policiers.
faite par des experts qui sont les commis des industriels, par des fonctionnaires de l'État vénaux
et facilement corruptibles et par des saltimbanques camouflés en représentants ouvriers, ne peut
avoir pour dénouement qu'une magistrale duperie montée aux dépens de la classe ouvrière. Pour
obtenir « pacifiquement » une réduction des salaires, pour obtenir pacifiquement une production
intense, autrement dit pour recréer l'impondérable quid qui a été détruit par la crise de la guerre
(le consentement des gouvernés, la vitalité du principe d'autorité capitaliste), la classe capitaliste
est même capable de provoquer artificiellement des conditions objectives désastreuses pour
l'industrie - le déficit du budget d'une année peut être compensé par un plus grand profit l'année
suivante. Que peuvent opposer les ouvriers à l'ensemble de l'appareil de contrôle bourgeois?
Aujourd'hui, en l'absence d'un système de Conseils d'usine qui soit à même de lutter dans le
domaine spécifique du contrôle, les ouvriers ne pourraient opposer qu'une organisation syndicale
fortement centralisée capable de déchaîner une grève générale et d'envisager la conquête du
pouvoir politique. Aujourd'hui, la notion de contrôle ne peut être qu'élémentaire, qu'à un stade
initial, telle qu'elle s'exprime dans une lutte de classes conduite avec un réel esprit
révolutionnaire, même dans les limites de cadres étroitement corporatifs. La Confédération du
travail a renoncé à la lutte révolutionnaire, elle se refuse de procéder à la mobilisation générale
de la classe laborieuse et de faire qu'elle soit en mesure de soutenir une grève générale, et elle
feint de croire qu'au vu des résultats d'une enquête la classe patronale pourrait se laisser pousser
à maintenir les salaires à un niveau déterminé. Les grands hommes de la Confédération
ressemblent comme deux gouttes d'eau à ce fameux chasseur qui avait laissé rouiller son fusil et
qui allait à la chasse avec un petit panier plein de grains de sel à mettre sur la queue des oiseaux.
La lutte que le Parti communiste a engagée pour réaliser un front unique syndical contre
l'offensive capitaliste (1), a
eu le mérite de créer le front unique de tous les mandarins du syndicat : contre la dictature du
Parti communiste et de l'Exécutif de Moscou, Armando Borghi se trouve d'accord avec
Ludovico DAragona; Errico Malatesta se trouve d'accord avec Giacinto Menotti Serrati, Sbrana
et Castrucci se trouvent d'accord avec Guarnieri et Colombino (1). Ce fait ne suscite aucun
étonnement chez nous, communistes. Les camarades ouvriers qui ont suivi dans L'Ordine Nuovo
hebdomadaire la campagne en faveur du mouvement des Conseils d'usine se rappellent
certainement que nous avions prévu que l'Italie aussi verrait se produire ce phénomène qui s'était
déjà produit dans d'autres pays et qui pouvait par conséquent, dès cette époque, prendre une
valeur universelle et être considéré comme une des manifestations les plus caractéristiques de la
période historique actuelle.
Dans L'Ordine Nuovo hebdomadaire, nous avons hors de tout préjugé, avec une méthode
libertaire, ce qui signi
180 Écrits politiques
fie sans nous laisser dévier par des présupposés idéologiques (donc avec une méthode marxiste,
vu que Marx est le plus grand libertaire qui soit apparu dans l'histoire du genre humain), nous
avons étudié la nature réelle et la structure réelle du syndicat (1). Nous avons commencé par
démontrer combien il est absurde et puéril de soutenir que le syndicat porte en lui la vertu de
dépasser le capitalisme : objectivement, le syndicat n'est rien d'autre qu'une société commerciale
de type tout à fait capitaliste, qui tend à imposer, dans l'intérêt du prolétaire, un prix maximal
pour la marchandise-travail et à imposer le monopole de cette marchandise sur le marché
national et international (2). Ce n'est que subjectivement que le syndicat se différencie du
mercantilisme capitaliste, dans la mesure où, étant formé et ne pouvant être formé que de
travailleurs, il tend à créer chez les travailleurs la conscience que dans la sphère d'action du
syndicalisme il est impossible d'espérer atteindre l'autonomie industrielle des producteurs, mais
que précisément à cause de cela il faut s'emparer de l'État (autrement dit enlever à la bourgeoisie
le pouvoir d'État) et se servir du pouvoir de l'État pour réorganiser tout l'appareil de production
et d'échange. Nous avons ensuite démontré que le syndicat ne peut pas être et ne peut pas
devenir la cellule de la future société des producteurs. En fait, le syndicat se manifeste sous deux
formes : l'assemblée des adhérents et la bureaucratie dirigeante. L'assemblée des adhérents n'est
jamais appelée à discuter ni à délibérer sur les problèmes de la production et des échanges, sur
les problèmes techniques de l'industrie. Elle est normalement convoquée pour des discussions et
des décisions portant sur des rapports entre entrepreneurs et main-d'œuvre, c'est-à-dire sur des
problèmes qui sont propres à la société capitaliste et qui seront fondamentalement transformés
par la révolution prolétarienne. Quant aux fonctionnaires syndicaux, leur choix ne se fait pas
davantage sur le terrain de la technique industrielle : un syndicat de métallos ne demande pas au
candidat fonctionnaire s'il est compétent dans l'industrie métallurgique, s'il est en mesure
d'administrer l'industrie métallurgique d'une ville, d'une région ou de la nation tout entière; il lui
demande simplement d'être capable de soutenir le point de vue ouvrier dans une controverse,
d'être capable de rédiger un rapport, d'être capable de tenir un meeting. Avant la guerre, les
syndicalistes français de La Vie ouvrière ont cherché à créer des compétences industrielles
parmi les fonctionnaires syndi
eaux : ils ont suscité toute une série de recherches et de publications sur l'organisation technique
de la production (par exemple : par quel cheminement le cuir d'un bœuf chinois devient-il la
bottine d'unecocotte parisienne ? Quel voyage accomplit ce cuir? Comment sont organisés les
transports de cette marchandise ? A combien se montent les frais du transport ? Comment se
réalise la fabrication du « goût » international pour ce qui est des objets de cuir, etc.) ; mais cette
tentative a tourné court. En se développant, le mouvement syndical a enfanté un corps de
fonctionnaires qui n'a plus aucune racine dans quelque industrie que ce soit et qui n'obéit qu'à
des lois purement commerciales :un fonctionnaire des métallos passe indifféremment aux
maçons, aux cordonniers, aux menuisiers; il n'est pas tenu de connaître les conditions techniques
réelles de l'industrie, mais seulement la législation privée qui régit les rapports entre
entrepreneurs et main-d'œuvre.
On peut affirmer désormais, sans crainte d'être démenti par aucune démonstration
expérimentale, que la théorie syndicaliste s'est révélée n'être qu'un ingénieux château en Espagne
construit par des hommes politiques qui haïssaient la politique pour cette seule raison qu'avant-
guerre elle avait pour toute signification : action parlementaire et compromis réformiste.
Le mouvement syndical n'est rien d'autre qu'un mouvement politique, les chefs syndicaux ne
sont rien d'autre que des leaders politiques qui parviennent à la position qu'ils occupent par
cooptation au lieu d'être élus démocratiquement. Par bien des aspects, les chefs syndicaux
représentent un type social semblable au banquier : un banquier expert qui a un bon coup d'œil
dans les affaires, qui sait prévoir avec une certaine exactitude le cours des bourses et des
contrats, donne du crédit à sa maison, attire les épargnants et les escompteurs : un chef syndical
qui en plein affrontement des forces sociales en lutte sait prévoir les résultats possibles, attire les
masses à son organisation, devient un banquier d'hommes. De ce point de vue, dans la mesure
où il était épaulé par le Parti socialiste, D'Aragona, qui s'affirmait maximaliste, fut meilleur
banquier qu'Armando Borghi, confusionniste émérite, homme sans caractère et sans orientation
politique, camelot de boulevard plus que banquier moderne.
du Parti socialiste. Les chefs croient pourtant pouvoir se moquer de la politique des partis, c'est-
à-dire pouvoir faire une politique personnelle, en échappant à l'ennui des contrôles et aux
contraintes de la discipline. Et voilà la raison de ce soulèvement tumultueux des chefs syndicaux
contre la dictature du Parti communiste et du fameux Exécutif de Moscou. Les masses
comprennent instinctivement qu'elles sont impuissantes à contrôler les chefs, à imposer aux
chefs qu'elles respectent les décisions des assemblées et des congrès : c'est pourquoi les masses
veulent le contrôle d'un parti sur le mouvement syndical, elles veulent que les chefs syndicaux
appartiennent à un parti bien organisé, qui ait une orientation précise, qui soit en mesure de faire
respecter sa discipline, qui maintienne les engagements librement contractés. La dictature du
Parti communiste n'épouvante pas les masses, parce que les masses comprennent que cette
terrible dictature est pour elles la plus haute garantie de liberté, qu'elle est la plus haute garantie
contre la trahison et les imbroglios. Le front unique que les mandarins syndicaux de toutes les
écoles subversives constituent contre le Parti communiste démontre avant tout une chose : c'est
que notre parti est finalement devenu le parti des grandes masses, qu'il représente vraiment les
intérêts permanents de la classe ouvrière et paysanne. Au front unique constitué par tous les
milieux bourgeois contre le prolétariat révolutionnaire correspond le front unique de tous les
mandarins syndicaux contre les communistes. Pour mater les ouvriers, Giolitti a fait la paix avec
Mussolini et il a donné des armes aux fascistes; Armando Borghi, lui, pour ne pas perdre sa
situation de grand prêtre du syndicalisme révolutionnaire, se mettra d'accord avec D'Aragona,
bonze suprême du réformisme parlementaire.
Quel enseignement pour la classe ouvrière, qui voit que ce ne sont pas les hommes qu'il faut
suivre mais des partis organisés qui sachent imposer aux individus la discipline, le sérieux, le
respect des engagements volontairement contractés.
QUELQUES QUESTIONS
AUX DIRIGEANTS SYNDICAUX
Les dirigeants syndicaux réformistes croient-ils que l'opposition à un éventuel coup d'État
militaire (1) entre dans les devoirs de la Confédération générale du travail ?
Le fait que trente mille fascistes, armés et encadrés, puissent envahir la capitale (2), sans que
le gouvernement s'oppose à une telle invasion ou cherche au moins à désarmer les factieux en
cours de route, avant leur entrée à Rome, ne constitue-t-il pas déjà une violation de la charte
fondamentale de l'État, suffisante pour être considérée, sans exagération, comme le début d'un
authentique et caractérisé coup d'État ?
Admettons que les dirigeants de la Confédération n'estiment pas possible, pour des raisons
techniques, une insurrection armée du peuple contre un coup d'État militaire probable. Estiment-
ils cependant qu'il est au moins nécessaire d'envisager une résistance passive, du type de celle
que les syndicats allemands ont opposée au putsch Kapp-Luttwitz (3) ?
Les dirigeants syndicaux croient-ils que même une résistance d'une telle nature ne peut être
réalisée sans préparation, sans propagande systématique, sans un travail persévérant et tenace
d'organisation? Ou bien croient-ils précisément le contraire, c'est-à-dire qu'une telle résistance
n'a pas particulièrement besoin d'être préparée de longue main, d'être méthodiquement
organisée, d'être l'objet d'une propagande systématique ?
Sous quelles formes peut se produire une résistance populaire au coup d'État si ce n'est à
travers la grève générale de toutes les industries et des transports?
Si les dirigeants syndicaux n'entendent opposer aux fusils et aux bombes fascistes que les
pommes de terre bouillies de leurs ordres du jour, déclarons-le ouvertement et sincèrement : les
masses ouvrières sauront du moins qu'elles ne peuvent compter que sur leurs propres forces;
quant aux organismes locaux de la Confédération, ils n'auront qu'à dire à leurs membres qu'il
faut s'incliner et ne pas provoquer d'inutiles massacres par d'inutiles rébellions, étant donné,
comme c'est bien connu, que le socialisme triomphera sur tout et sur tous, au nom du principe
qui veut que les étoiles ne s'éteignent pas à coup de flèches, et que les idées ne se brûlent pas
avec de l'essence...
LE SOUTIEN DE L'ÉTAT
Au bon vieux temps, alors que les souvenirs du Risorginiento étaient encore vivaces et que la
conquête de la Constitution représentait encore une valeur pour la grande masse de la population
italienne, on assista à une intéressante polémique entre les libéraux et les républicains sur la
nature et sur l'importance du serinent de fidélité au roi prêté obligatoirement au Parlement par
les députés. Les libéraux argumentaient : si les députés refusent de prêter ce serment, si les
députés obtiennent que l'institution du serment soit abolie, c'est l'État lui-même qui sera privé de
son principal soutien. La constitution est un pacte de fidélité réciproque entre le peuple et le
souverain : si, au travers des personnes de ses représentants, le peuple se soustrait à l'obligation
de fidélité, si le peuple demande, par l'abolition du serment, la liberté d'agir contre la
constitution, alors le souverain se trouve lui aussi, en droit, libéré de ses liens et on reconnaît
alors au souverain aussi la liberté d'organiser et d'exécuter le coup d'État contre la Constitution.
Le pacte entre le peuple et le souverain est donc désormais dénoncé, de par la volonté du
pouvoir d'État qui représente le second. Automatiquement, tous les serments de fidélité sont
dénoncés. Qu'est-ce qui lie désormais les officiers à l'autorité suprême? De par la logique même
des événements, la population doit se diviser en deux : ceux qui sont pour et ceux qui sont
contre le coup d'État réactionnaire, ou mieux ceux qui sont pour le coup d'État réactionnaire et
ceux qui sont pour une insurrection populaire capable de briser le coup d'État réactionnaire.
C'est la Constitution elle-même qui prévoit cette éventualité : elle reconnaît au peuple le droit de
s'insurger les ai-mes à la main contre toute tentative des pouvoirs d'État de violer la
Constitution. Pourquoi en effet un pacte qui ne peut être que bilatéral devrait-il rester en vigueur
pour une partie si l'autre le foule aux pieds? Pourquoi un employé ou un officier devraient-ils
rester fidèles à une loi qui n'existe plus ? Pourquoi devraient-ils conserver des secrets d'État et ne
pas les communiquer aux partis révolutionnaires, si conserver ces secrets signifie favoriser le
coup d'État, c'est-à-dire l'abolition même formelle des lois et des libertés statutaires, alors que
communiquer ces secrets aux partis révolutionnaires signifie contribuer à sauver la liberté
populaire, signifie donc certainement demeurer fidèle à l'esprit de la foi jurée?
186 Écrits politiques
L'État bourgeois vit en très grande partie sur le travail et sur l'abnégation de milliers de
fonctionnaires civils et militaires qui accomplissent leur devoir, souvent avec une véritable
passion, qui ont le sens de l'honneur, qui ont pris au sérieux le serment prêté le jour où ils sont
entrés en service. Si ce noyau fondamental de gens sincères loyalement dévoués à leur fonction
n'existait pas, l'État bourgeois s'écroulerait dans l'instant, comme un château de cartes. Ce sont
eux le véritable, l'unique soutien de l'État, et certainement pas les autres, les hommes de la
concussion, de la prévarication, de toutes les lâchetés, les parasites de l'État. Or, à qui profite le
coup d'État? Il ne peut profiter justement qu'à ces autres hommes, ceux de la concussion, de la
prévarication, de toutes les lâchetés, aux parasites : souvent, disons même presque toujours, le
coup d'État n'est autre que l'instrument dont la lie de l'État se sert pour maintenir les positions
qu'elle détient et qui sont devenues mortelles pour la société; ces gens-là n'ont pas de scrupules,
ils se moquent bien des serments et de l'honneur, ils haïssent tous les travailleurs et
particulièrement ceux qui travaillent dans leurs propres bureaux et qui sont la vivante
dénonciation de leur malhonnêteté et de leur parasitisme.
Aujourd'hui, la situation historique est la suivante une seule grande classe sociale est en
mesure de s'opposer valablement aux tentatives liberticides de la réaction déchaînée, c'est la
classe des ouvriers, le prolétariat. Cette classe assume aujourd'hui la fonction libératrice qui a été
celle des libéraux au cours du Risorgirnento. Cette classe a un parti à elle, le Parti communiste,
avec lequel doivent collaborer tous les éléments désintéressés et sincères de l'État italien, tous
ceux qui veulent rester fidèles à la fonction qui est la leur, à savoir défendre les libertés
populaires contre tous les assauts des forces obscures remontant d'un passé qui ne veut pas
mourir.
Les rédacteurs et les orateurs socialistes n'ont cessé de justifier devant les masses
prolétariennes et paysannes le traité de paix que leur parti a stipulé avec les Fasci de combat (2)
en se réclamant d'une des plus douloureuses expériences de la Révolution russe. « Nous autres,
socialistes italiens, ont-ils répété pendant des mois et des mois, avons dû nous soumettre à un cas
de force majeure semblable en tout point à celui auquel durent se soumettre les camarades russes
lorsqu'ils ont, en février 1918, conclu le traité de Brest-Litovsk. S'il n'a pas été déshonorant pour
les bolcheviks russes d'en venir à composition et de s'asseoir à la même table que les généraux
allemands qui avaient massacré des milliers et des milliers d'ouvriers et avaient dévasté des
régions entières, il ne doit pas être non plus déshonorant pour les dirigeants du Parti socialiste
d'être venus à composition et d'avoir discuté autour d'une même table avec les généraux
agrariens, avec les chefs des expéditions punitives, avec les conquérants de Trévise, de Sarzane,
de Grosseto, avec les tortionnaires du Polesine, de l'Émilie et de la Toscane. »
arrêtée que par des forces au moins équivalentes, aussi bien organisées et équipées. Bien
différente était la situation du Parti socialiste italien, qui dès le congrès de Bologne, avait
soutenu la nécessité de l'armement prolétarien, qui, au récent congrès de Livourne, avait
emphatiquement réaffirmé sa fidélité indéfectible à la doctrine et à la tactique de l'Internationale
communiste, et qui, lors des récentes élections législatives, était parvenu à mobiliser plus d'un
million de partisans. Mais, bien qu'il ait été objectivement vrai que, contrairement à ce qui s'était
produit en Russie en février 1918, on ait eu en Italie la possibilité de mobiliser contre la terreur
fasciste plus d'un million d'ouvriers et de paysans, l'invocation du cas de force majeure a été
acceptée par la masse des sympathisants du Parti socialiste.
Aujourd'hui cependant l'expérience vécue rend cette justification nulle et non avenue : les
socialistes ont-ils au moins essayé de faire ce qu'on fait les bolcheviks russes après Brest-
Litovsk ? Les socialistes ont-ils an moins cherché à réorganiser les forces syndicales? Ont-ils
tenté une résistance efficace quelconque? Ont-ils montré qu'ils avaient un plan général d'action
susceptible d'être appliqué systématiquement et qui permette de présager une solution future à
l'actuelle crise de désagrégation et de découragement ? Chaque ouvrier et chaque paysan, en
partant de sa propre expérience personnelle, est en mesure de répondre à ces questions. Après le
pacte de pacification, ont eu lieu le congrès de Milan et la conférence de Vérone (1). Aucune de
ces deux assemblées, dominées par les socialistes, n'a donné naissance au mot d'ordre précis
qu'attendaient les masses. La résistance opposée par le peuple de Rome à l'invasion de trente
mille fascistes en armes, l'union réalisée lors des grèves générales de Ligurie et de Vénétie
Julienne, le déclenchement de la grève de Turin qui se dressait contre la magistrature asservie a
l'état-major et aux latifondistes (2) ont prouvé à quel point le peuple italien est encore capable,
en dépit de toutes les prévisions catastrophiques des chefs réformistes, de lutter avec un grand
esprit de sacrifice et avec une cohésion digne d'une armée en campagne.
Toutefois, même après ces manifestations, même après ces preuves évidentes qu'un sursaut est
possible, les chefs du Parti socialiste et de la Confédération générale dit travail restent fidèles à
leur tactique de pacifisme à outrance. Contre le ministère Bonomi qui a permis l'invasion de la
capitale et a laissé déchirer le pacte de pacification, sans appliquer aucune des sanctions qu'il
avait brandies; contre les impudents de toute espèce, le Parti socialiste n'a même pas eu recours,
au moment de la stipulation, à la simple obstruction parlementaire. Face à l'offensive capitaliste,
les chefs de la C.G.L. montrent qu'ils ont une combativité qui ne vaut pas plus que celle du
groupe parlementaire socialiste. Même la menace d'étrangler la municipalité socialiste de Milan,
menace qui entre indubitablement dans le plan général de guerre des classes possédantes contre
le prolétariat (1), n'a pas suffi à secouer de leur torpeur ce ramassis de bureaucrates incapables et
de vains déclamateurs du socialisme. Le 31 décembre, échoit, pour les métallurgistes milanais,
le délai remporté à grand fracas grâce a l'habileté de M. Buozzi sur la naïveté et sur la faiblesse
des industriels (2) . Ainsi la classe ouvrière milanaise se trouve devoir lutter en même temps
contre la réaction des industriels qui cherche à rogner le pain des familles prolétariennes, et
contre la réaction politique générale, qui veut arracher l'administration de la ville à la majorité
populaire qui l'a conquise par les voies légitimes. Les socialistes, qui n'ont pas voulu accepter le
principe de la grève générale pour défendre le salaire ouvrier, se voient maintenant contraints de
s'en faire les partisans pour défendre la municipalité. Mais les socialistes croient-ils vraiment
pouvoir conserver la municipalité de Milan sans l'appui de toute la classe laborieuse italienne ?
L'offensive des classes possédantes a débuté en novembre 1920, aussitôt après l'évacuation
des usines, par une attaque armée contre la municipalité socialiste de Bologne 3, et elle s'est
déroulée systématiquement dans trois directions : contre les administrations des municipalités
socialistes, contre les ligues de paysans, contre les syndicats ouvriers.
Les dirigeants du Parti socialiste et de la Confédération du travail, de même qu'ils n'ont pas
voulu s'opposer militairement aux expéditions punitives qui jetaient à terre, l'une après l'autre,
les administrations des municipalités rurales et les ligues de paysans, n'ont pas voulu non plus
190 Écrits politiques
s'opposer par une action syndicale d'ensemble à l'offensive des industriels qui tendait, à la
faveur d'une effrayante vague de chômage, à déprécier la valeur de la main-d'œuvre, et à réduire
à néant la portée des contrats nationaux. Durant ces dernières semaines toute l'activité offensive
du capitalisme semble devoir se résumer dans la volonté d'infliger à la classe ouvrière milanaise
une double défaite, avec la dissolution de l'administration municipale et l'imposition définitive
de la réduction des salaires. Étant donné l'importance politique qu'a la ville de Milan en Italie il
est facile de prévoir quels résultats désastreux vont découler pour le peuple italien tout entier de
l'incapacité des chefs du Parti socialiste et de ceux de la Confédération générale du travail qui ne
réussissent même pas a défendre leur place forte. Si le prolétariat doit être battu à Milan, c'est
toute une phase de la lutte de classes en Italie qui sera terminée. Les classes possédantes, une
fois qu'elles auront repris aux socialistes les municipalités, qu'elles auront complètement défait
l'organisation des paysans, et qu'elles seront parvenues, en dépit de l'incessante augmentation du
coût de la vie, à imposer aux ouvriers de l'industrie une diminution des salaires, passeront à la
deuxième partie de leur programme, c'est-à-dire à la lutte pour abolir les huit heures. Ainsi, un
peu plus d'un an à peine après le premier assaut livré à la municipalité de Bologne, la réaction
sera parvenue a reprendre au peuple laborieux toutes les conquêtes qui avaient été réalisées
grâce à l'impulsion que donnaient aux masses le souvenir des souffrances de quatre années de
guerre et l'enthousiasme suscité par l'avènement de l'État ouvrier en Russie.
La classe ouvrière et paysanne a appris par expérience au cours de cette année, combien sont
immenses la cécité, l'incapacité et la lâcheté des chefs du Parti socialiste et de la Confédération
générale du travail. Est-il vraiment nécessaire que la municipalité de Milan soit mise en pièces et
que es capitalistes passent à une nouvelle offensive contre les huit heures pour que les masses
comprennent qu'il leur faut éliminer ces chefs incapables et démoralisés et que ce n'est qu'en se
rassemblant autour du Parti communiste et de son Comité syndical qu'elles rendront possible la
réorganisation qui débouchera sur la lutte définitive de l'ensemble du peuple laborieux contre ses
exploiteurs et ses bourreaux?
Un an 191
UN AN (1)
Toute l'Histoire italienne depuis 1900 (c'est-à-dire tout ce qui a suivi l'assassinat de Humbert
1er et l'échec des vaines tentatives doctrinaires de création d'un État constitutionnel doté d'un
rigide corps de lois écrites (2), et peut-être même toute l'histoire de notre pays depuis
l'instauration de l'unité nationale, serait une énigme si l'on négligeait de centrer la vision
historique qu'on en peut avoir sur l'incessant effort de certaines couches gouvernementales pour
incorporer à la classe dirigeante les plus éminentes personnalités des organisations ouvrières. La
démocratie italienne, telle qu'elle s'est créée dès 1870, manque d'une solide structure de classe
parce qu'aucune des deux classes possédantes, celle des capitalistes et celle des agrariens, n'a
réussi à prendre le pas sur l'autre. C'est sur le terrain de la lutte entre ces deux classes que s'est
organise, dans les autres pays, l'État moderne, libéral et parlementaire. En Italie, cette lutte a fait
presque complètement défaut, ou, pour être plus exacts, elle s'est réalisée sous une forme
équivoque, par un assujettissement de nature bureaucratique et ploutocratique des régions
centrales et méridionales du pays, habitées par les classes paysannes, aux régions septentrionales
où c'est au contraire le capital industriel et financier qui a réussi à se développer.
La nécessité de maintenir un régime qui, tout en étant démocratique, était dominé, par des
minorités bourgeoises et qui se traduisait par la prépondérance d'une partie très restreinte de la
nation sur la plus grande partie du territoire, poussa les représentants de l'industrialisme et de la
ploutocratie septentrionale à chercher sans relâche à élargir leurs propres cadres de classe
dominante en y intégrant les masses ouvrières et en neutralisant les luttes de classes dans leurs
propres secteurs. Jusqu'à 1900, les capitalistes du Nord cherchèrent, à travers une alliance avec
les latifondistes du Sud, à étouffer en même temps, la lutte de classes du prolétariat industriel et
les explosions de violence des classes pauvres de la paysannerie méridionale. Mais il apparut
clairement qu'une telle alliance aboutirait, à la longue, a un renversement de la situation en
donnant le pouvoir de l'État aux latifondistes et en faisant perdre
192 Écrits politiques
au Nord les positions privilégiées conquises grâce à l'unité nationale. La tentative de Humbert et
de Sonnino pour donner à l'État une structure constitutionnelle rigide, en ôtant au Parlement les
prérogatives de fait qu'il avait réussi à conquérir, fut le point d'aboutissement de ces luttes. Avec
l'assassinat de Humbert, le capitalisme a eu définitivement le dessus, et il a cherché à remplacer
l'alliance des classes possédantes sur le plan national par un système d'alliance avec le prolétariat
urbain, qui pourrait, comme dans les autres pays capitalistes, servir de base au développement
d'une véritable démocratie parlementaire. Giolitti est le représentant typique de cette tendance, et
toute l'histoire du mouvement socialiste de 1900 à nos jours n'est pas autre chose que le résultat
des diverses combinaisons imaginées par le giolittisme pour obtenir l'appui des classes ouvrières.
Nulle part autant qu'en Italie la création et la mise en place d'organisations syndicales et
coopératives n'a été favorisée par le gouvernement. On pouvait présumer qu'une fois établis, ces
intérêts finiraient par provoquer, en se consolidant, l'apparition .au sein de la classe ouvrière
d'une stratification petite-bourgeoise de fonctionnaires prêts à écouter les paroles alléchantes des
hommes d'État bourgeois. Ce plan vicennal de la partie la plus intelligente de la bourgeoisie
italienne est arrivé aujourd'hui à complète maturité. Dans son extrême vieillesse, Giolitti se voit
sur le point de cueillir enfin les fruits de son très long et très patient travail. Et l'on arrive à cette
conclusion, précisément dans les jours qui marquent l'anniversaire du congrès de Livourne.
Il y a un an, la véritable orientation de la vie politique italienne est clairement apparue aux
communistes, et malgré l'extrême difficulté du moment, bien que leur geste ait pu sembler
risqué et prématuré à une grande partie de la classe, ouvrière, les communistes n'ont pas hésité à
prendre une position nette, en dégageant leur propre responsabilité, et clone, tout compte fait, la
responsabilité de l'ensemble du prolétariat italien, des actes politiques qu'allait inéluctablement
accomplir cette couche petite-bourgeoise qui, en vingt ans d'histoire, s'était peu à peu constituée
et s'était fortement organisée au sein de la classe ouvrière.
Les soi-disant maximalistes unitaires, avec cette ignorance de l'histoire sociale de leur pays
qui les a toujours caractérisés, ont cru, au contraire, qu'il suffisait d'emprisonner les tendances
favorables à la collaboration de classe
Un an 193
clans une formation de parti verbalement révolutionnaire pour éviter que le fait historique
s'accomplisse. Les maximalistes ont soutenu qu'une collaboration préétablie et quotidiennement
réaffirmée était une manifestation de volontarisme; ils se sont toujours refusés avec une
obstination d'ânes bâtés, à reconnaître que toute l'Histoire italienne, du fait de ses prémices
particulières et de la façon dont s'était constitué l'État unitaire, devait immanquablement aboutir
à la collaboration de classe.
Mais Giolitti connaissait mieux que les maximalistes l'histoire du mouvement socialiste
italien : il savait, pour en avoir été lui-même en grande partie le créateur, que le système des
coopératives, et toutes les autres organisations de résistance, de prévoyance et de production de
la classe ouvrière italienne, n'étaient pas nés d'un effort autonome de la classe ouvrière elle-
même, n'étaient pas nés d'une impulsion créatrice originale et révolutionnaire, mais qu'ils
découlaient de toute une série de compromis où la puissance du gouvernement jouait le rôle
essentiel. Ce que le gouvernement avait créé, le gouvernement pouvait le détruire. Ce que le
gouvernement avait créé sans engager officiellement l'autorité de l'État pouvait être détruit par le
gouvernement selon la même méthode. Ainsi, le fascisme devint un instrument de chantage sur
le Parti socialiste, pour provoquer une scission entre la petite bourgeoisie, tenacement attachée
aux intérêts organises de la classe ouvrière, et le reste du Parti socialiste qui s'étant montré
incapable de mener à terme l'effort révolutionnaire du prolétariat, se contentait de se repaître de
formules idéologiques. Une fois de plus, l'économie a prévalu sur les idéologies. Aujourd'hui,
les représentants des intérêts constitués, c'est-à-dire les représentants des coopératives, des
bureaux de placement, des habitations ouvrières, des municipalités, des caisses de prévoyance,
bien qu'étant en minorité dans le Parti, ont le dessus sur les tribuns, sur les journalistes, sur les
professeurs, sur les avocats, qui poursuivent d'inaccessibles et vains plans idéologiques.
Deux grandes forces politiques en sont sorties, dont aucune n'est en mesure de dominer la
situation : d'un côté, la tendance réformiste, qui va être rapidement absorbée au sein de la
bourgeoisie, de l'autre, le Parti communiste. Mais ces résultats objectifs du congrès de Livourne
ne sont pas suffisants pour décourager les communistes. Au contraire, ces derniers sont forts
parce qu'ils ne refusent pas de regarder la situation en face et de l'évaluer dans ses réels rapports
de forces. Pour que le prolétariat puisse devenir une classe indépendante il était nécessaire que
se désagrégeât l'édifice de fausse domination économique construit en vingt ans de compromis.
Un écroulement de cette sorte ne pouvait manquer de faire courir au prolétariat lui-même de très
graves risques d'affaiblissement. Les communistes eurent le courage d'affronter la situation et
d'en hâter le cours. Du reste, s'ils avaient manqué de ce courage-là, l'écroulement se serait quand
même produit et l'on n'aurait même pas sauvé du désastre les forces que conserve actuellement
le prolétariat. Une des conditions nécessaires de la révolution c'est que la décomposition
complète de la démocratie parlementaire se produise aussi en Italie. Le prolétariat ne devient
classe dominante et ne se met à la tête de toutes les forces révolutionnaires du pays que lorsque
l'expérience prouve, en les mettant à l'épreuve de la réalité historique, que les tendances à la
collaboration de classe sont incapables de résoudre la crise économique et politique. A Livourne,
les maximalistes n'ont pas voulu se convaincre de cette vérité qui découle de toute la doctrine
marxiste; ils ont cru pouvoir, par la coercition idéologique d'une vaine discipline de parti,
empêcher le processus historique de se réaliser intégralement dans toutes ses étapes, et ils se sont
figuré qu'on pouvait sauter un des maillons de la chaîne. Ils ont été punis dans leur orgueil
miraculiste. Parce qu'ils manquaient de toute capacité politique et de toute compréhension de
l'Histoire réelle du peuple italien, ils n'ont abouti qu'au piètre résultat de retarder artificiellement
une expérience qui, à l'heure qu'il est, aurait déjà été liquidée par ses propres conséquences; et ils
ont ainsi ajouté aux douleurs et aux souffrances imposées à la classe ouvrière par l'oppression
capitaliste de nouvelles douleurs et de nouvelles souffrances qui auraient pu lui être épargnées.
ILLUSIONS SOCIAL-DÉMOCRATES
Avec le refus de De Nicola et les difficultés rencontrées par Orlando, la crise ministérielle
semble se compliquer (1). Est-ce là l'effet des manœuvres socialistes? On ne peut exclure que la
nouvelle attitude des socialistes ait sa part dans cette aggravation de la situation parlementaire.
Plus les. jours passent et plus il y a de possibilités de combinaisons, de tractations, d'alliances.
Quelle que soit la façon dont se résoudra la crise, la nouvelle attitude prise par les socialistes ne
peut avoir qu'un seul effet : exaspérer la situation présente, sans apporter aucune contribution à
la résolution des problèmes qui sont vitaux pour les ouvriers. En un mot, la collaboration des
socialistes signifie le renforcement de la réaction. Pour peu que les socialistes fassent montre de
s'opposer par les voies légales à la situation illégale qui s'est peu à peu créée en Italie avec le
encore preuve un parti qui avait perdu tout caractère révolutionnaire depuis le jour où
l'Internationale communiste l'avait exclu de ses rangs. Mais si l'expérience social-démocrate est
inévitable, les illusions qui vont de pair avec elle sont-elles aussi inévitables ?
L'expérience du passé devrait suffire au prolétariat italien pour l'empêcher de tomber dans ces
traquenards. Aujourd'hui encore, l'Allemagne nous donne un exemple de ce que peut faire un
gouvernement socialiste lorsqu'il est prisonnier de la bourgeoisie. En Allemagne, c'est
précisément un gouvernement socialiste qui a menacé de licenciement et d'emprisonnement les
ouvriers qui s'étaient dressés pour la défense de la journée de huit heures. Il ne pourra en aller
autrement pour les socialistes italiens, une fois qu'ils auront accédé au pouvoir. Les ouvriers ne
doivent donc pas se faire d'illusions : d'une expérience social-démocrate ils ne peuvent attendre
que des balles et de la misère : il suffit de voir le spectacle qu'offre le prolétariat allemand. La
loi des huit heures, votée par le Parlement, et accordée par un ministre socialiste, ne serait pas
appliquée si les travailleurs eux-mêmes n'avaient pas eu l'énergie de la faire appliquer. C'est
pourquoi le problème reste toujours le même, c'est-à-dire un problème de force ouvrière.
Un parti prolétarien qui, face à l'offensive capitaliste, ne sait suggérer au prolétariat que de
s'allier avec la bourgeoisie, même s'il est un parti de gouvernement, ne pourra être que faible et
soumis à la volonté d'autrui.
Donc, n'ayons aucune illusion. Que les ouvriers apprennent de l'exemple des camarades
allemands à lutter par eux-mêmes, à n'avoir confiance que dans leur propre force et dans leur
propre résistance. Pour freiner l'offensive capitaliste en Italie il ne suffira pas que les députés
socialistes se soient engagés sur la voie de la collaboration. Au contraire, ce sera là pour les
patrons un encouragement dans leurs attaques contre les ouvriers. Qui se souvient encore qu'il
existe une commission d'enquête sur les industries ? l'abandon de cette commission par des
socialistes et d'autres abandons du même genre font toujours davantage la preuve que les
ouvriers doivent, soit organiser directement leur propre force contre la classe patronale, soit se
préparer à subir une période d'exploitation encore plus inique que celle qu'ils supportent
actuellement. Nous sommes, quant à nous, persuadés que ceci ne se produira pas et que lors du
prochain congrès de la C.G.L.,
que l'on doit à plus forte raison exiger aujourd'hui, les ouvriers italiens sauront désavouer et
condamner ceux qui veulent se servir de la force qu'ils représentent pour se payer un maroquin.
Sans signature, L'Ordine Nuovo, 9 février 1922.
Au cours de la journée d'hier non plus, aucune solution n'a été. trouvée (1). Indubitablement,
la crise apparaît de jour en jour plus embrouillée. Une solution est-elle possible, étant donné la
composition actuelle de la Chambre ? Le problème, si on le posait ainsi, serait en un certain sens
mal posé. Quel que soit le gouvernement qui sortira de la crise actuelle, ce ne peut être qu'un
gouvernement de transition. Il existe en fait un nouvel élément, qui entre dans le jeu des
combinaisons parlementaires et ne peut manquer de créer un déséquilibre tant qu'il ne sera pas
parvenu à s'insérer à sa place naturelle, et cet élément est le groupe socialiste dont la presse ne
semble guère s'occuper quand elle traite du déroulement de la crise. L'ordre du jour -voté hier à
Rome (2) , qui s'indigne parce que ce malheureux pays ne réussit pas encore à se donner un
gouvernement, prouve que la situation parlementaire ne peut être clarifiée si le groupe
parlementaire socialiste ne se décide pas à abandonner la méthode qui le caractérise. Le trouble
des eaux parlementaires vient de ce que les partis qui s'y agitent ne sont pas encore parvenus à
trouver leur centre de gravité. Parmi tous ces partis, celui qui se trouve le plus mal à l'aise est,
répétons-le, le Parti socialiste.
Entré désormais ouvertement dans l'orbite de la légalité, ayant cessé de s'appeler, même à titre
purement formel, parti révolutionnaire, il ne peut manquer d'aller jusqu'aux dernières
conséquences de l'attitude qu'il a prise en commençant par l'abstentionnisme parlementaire. En
d'autres termes, le Parti socialiste va devoir collaborer non seulement dans les couloirs de
Montecitorio, mais aussi au pouvoir. Cette décision ne peut mûrir qu'à travers une succession de
crises. Il faut avant tout que le Parti socialiste
198 Écrits politiques
se libère de ses derniers handicaps d'apparente intransigeance et qu'il se trouve un allié sur le
terrain des combinaisons parlementaires. Mais la collaboration socialiste, qui hier était désirée
par tous, rencontre aujourd'hui de plus grands obstacles; cette collaboration remettrait
effectivement trop d'intérêts en question. Cela ne veut pas dire que la collaboration socialiste ne
soit pas souhaitée encore aujourd'hui, mais aujourd'hui les effets que les agrariens et les
industriels en attendaient sont en partie atteints. La trahison des dirigeants syndicaux socialistes
a été, on peut le dire, une espèce de collaboration indirecte. C'est pourquoi aujourd'hui, les
agrariens et les industriels peuvent se passer de l'aide des sociaux réformistes. C'est pourquoi
leur participation au pouvoir est aujourd'hui moins facile. Mais elle est inévitable. Les socialistes
doivent accéder au pouvoir. Ils y accéderont même si c'est avec le pire ennemi du prolétariat,
mais il n'y accéderont que parce que c'est là aujourd'hui leur unique volonté. Pour l'instant, tant
que ce processus de la vie italienne n'aura pas été accompli, la situation restera toujours obscure
et embrouillée pour ceux qui veulent lui chercher une solution dans les limites parlementaires.
Aucun gouvernement ne pourra avoir d'existence stable sans la collaboration socialiste ; - voilà
pourquoi le gouvernement social-démocrate qui se profile également à l'horizon de la vie
italienne, loin d'être, comme on le dit avec mauvaise foi chez les socialistes, le « meilleur
gouvernement », sera le pire auquel le prolétariat puisse s'attendre.
Le conflit dans lequel se trouvent actuellement engagés les prolétaires de la métallurgie atteint,
par son âpreté et son extension, le niveau des grandes luttes du passé (2). Les prolétaires de la
métallurgie ont été les premiers, après l'armistice, à obtenir les huit heures. Les prolétaires de la
métallurgie ont été les premiers à obtenir pour l'ouvrier de meilleures conditions d'existence
dans l'usine et les premiers aussi à subir le choc initial de l'offensive des industriels. Après les
journées de septembre, une fois abaissés les drapeaux rouges des cheminées des usines, les
patrons avaient fait retour dans ces mêmes usines, certainement fort peu disposés à la
conciliation avec la classe ouvrière qui avait tenté de les exproprier. Il serait stupide d'exiger que
les capitalistes créent des conditions favorables à la lutte des ouvriers et qu'ils ne pensent pas à
renforcer avant tout leur propre pouvoir quand celui-ci est menacé dans ses fondements. Or
donc, que pouvait-il arriver après septembre dans les usines? On pouvait le prévoir : septembre
n'avait pas été une victoire mais une défaite pour les ouvriers. Comme dans toutes les armées qui
se replient,c'était la tâche des dirigeants ouvriers que de préparer la retraite de manière qu'elle ne
s'effectuât pas dans le désordre, qu'elle ne provoquât pas la panique dans les rangs des
combattants. Menée avec habileté, la retraite devait s'arrêter sur une ligne de défense, à la
fortification de laquelle devaient concourir tous les efforts de l'arrière. Au lieu de cela, depuis
septembre, la classe ouvrière a été abandonnée à elle-même; elle s'est trouvée confrontée avec
les situations les plus difficiles sans le secours d'un mot d'ordre précis qui lui indiquât la voie à
suivre. Effectuée au départ dans le plus grand désordre, la retraite des ouvriers ne pouvait pas ne
pas avoir des conséquences funestes pour la vie des organisations. On le vit dès l'apparition des
premières luttes contre les licenciements. Les métallurgistes comprirent qu'il fallait, sans plus
attendre, stopper la retraite et résister à la pression de l'ennemi. Subir les licenciements, comme
le voulaient les industriels, signifiait se préparer à brève échéance à une diminution des salaires.
Pour le prolétariat tout entier, la lutte, seul moyen de défense, devenait une nécessité urgente.
Sans vouloir ici chercher à montrer une fois de plus ce que nous avons mille fois mis à nu, nous
nous Contentons d'observer que les ouvriers de la métallurgie furent laissés seuls dans la lutte et
qu'ils furent cette fois encore contraints de se replier. Les licenciements furent exécutés, mais les
patrons n'étaient pas encore contents d'avoir réaffirmé leur force dans l'usine. Ils tenaient à
manifester leur pouvoir d'une manière encore plus brutale et ils pensaient à de nouvelles
humiliations à infliger à la classe ouvrière. Et c'est maintenant le tour des salaires. Les métallos
résistent : en de
200 Écrits politiques
Mais cette fois encore il manque aux ouvriers un mot d'ordre, si bien qu'ils se trouvent de
nouveau sans liaison, incertains dans la lutte. Abusant de leur force, les industriels foulent aux
pieds les conventions, appliquent des réductions de salaire, violent même les huit heures. Cette
situation n'a été légalisée par aucun accord. Or les industriels se sentent toujours liés par une
convention, même s'ils ne la respectent plus. Et c'est pourquoi ils veulent que l'organisation
reconnaisse cet état de fait et ils livrent bataille pour la suppression de l'indemnité de vie chère
qui sera intégrée au salaire dans les nouveaux accords. La lutte souterraine se manifeste au grand
jour, elle quitte son cheminement silencieux pour éclater dans toute son âpreté. Quand on en est
là, l'organisation ne peut plus ignorer qu'il y a eu des réductions de salaire et qu'après avoir
déchiré les accords, les industriels entendent rendre légitime un état de fait créé par la violence.
Pour l'organisation, le problème se réduit à cet unique dilemme : accepter ou lutter ? Une année
d'expérience des prolétaires de la métallurgie, auxquels est étroitement lié le sort de toutes les
autres catégories ouvrières, est là pour démontrer qu'il n'est plus possible aujourd'hui de
renvoyer la lutte. Les industriels ne respectent plus aucun accord; ils agissent en fonction de la
force qu'ils se sentent. L'organisation ne peut même plus accorder crédit aux accords qu'elle
stipule elle-même avec la partie patronale, si celle-ci ne devient pas consciente de la force qui
est derrière l'organisation. La lutte est le seul moyen qui reste aux ouvriers et à l'organisation
pour mettre un terme à la retraite de septembre. Mais la lutte ne doit pas être comprise comme
l'effort d'une seule catégorie. La réalité de ces derniers mois a montré combien il est faux de
conduire les ouvriers à la lutte en ordre dispersé. Les ouvriers des textiles, ceux de l'industrie
chimique, les métallurgistes de la Lombardie, de la Ligurie, de la Vénétie Julienne, tous savent
ce qu'il leur en a coûté d'avoir eu à lutter seuls contre la classe patronale. Aucune propagande en
faveur du front unique n'a été plus efficace que celle faite ces derniers mois par la réalité des
événements eux-mêmes. Des ministères ont été renversés, on a cru trouver une limite aux
prétentions des industriels, en nommant une commission d'enquête tout exprès, mais toutes les
promesses, toutes les tentatives se sont soldées sur ce terrain au détriment des ouvriers. C'est
donc la
réalité qui a entraîné l'adhésion du prolétariat à la lutte générale. Sous la poussée de cette
conviction, qui a pénétré dans la conscience des ouvriers, même les plus hostiles au front unique
ont dû modifier leur attitude et s'orienter bon gré mal gré, vers l'action de toutes les forces
ouvrières, déployées sur un unique champ de bataille. Cette même force féconde de l'unité a
donné naissance en Italie à l'organisme de l'Alliance du travail (1) dans laquelle les ouvriers
placent aujourd'hui toutes leurs espérances de lutte. L'Alliance du travail est comme la nouvelle
forteresse, dans laquelle la classe ouvrière espère enfin trouver la raison de sa sérénité. Pour
cette raison même, grande est la tâche de l'Alliance du travail en ce moment décisif pour la vie
du prolétariat italien. En demandant qu'intervienne à leurs côtés l'Alliance du travail, les
métallos du Piémont et de Lombardie n'avaient certainement pas pour but de faire peser une
menace, afin d'obtenir un geste de solidarité des plus vagues, mais ils l'ont fait en étant
fermement persuadés que c'est seulement en combattant sous le drapeau de l'unité prolétarienne
qu'il est possible de faire face aujourd'hui à l'offensive patronale. Si cette vérité n'est pas
entendue aujourd'hui de ceux qui portent la responsabilité de la totale défaite de la classe
ouvrière, cette dernière a bien le droit de demander demain des comptes aux responsables, en
leur faisant expier par le sang leurs lâchetés et leurs trahisons.
LE PARTI COMMUNISTE
ET LES SYNDICATS (1)
repose sur la grande industrie; c'est pourquoi la lutte du prolétariat pour la conquête de
l'autonomie industrielle et du pouvoir politique devient l'axe historique de la lutte universelle
contre le capitalisme et l'élément organisateur et unificateur du communisme. Les classes
paysannes et les peuples coloniaux tic sont pas en mesure de réaliser par les seuls moyens qui
leur sont propres leur liberté particulière; pour y parvenir, il est nécessaire que le prolétariat
élimine la bourgeoisie du gouvernement de l'industrie et du gouvernement des États
hégémoniques;d'autre part, sans la solidarité, organisée et systématique des classes paysannes et
des peuples coloniaux, le prolétariat ne peut, pas réaliser de manière durable sa mission
libératrice. La phase supérieure du communisme, c'est-à-dire de la lutte universelle contre
l'oppression et l'exploitation capitaliste, se réalise par conséquent dans l'existence d'une
organisation mondiale qui se donne pour tâche l'unification et la centralisation des efforts
révolutionnaires de toutes les forces sociales en lutte contre le régime capitaliste; d'une
organisation mondiale qui élabore les éléments de solidarité qui se manifestent concrètement
dans le développement multiple de la lutte générale et qui crée le terrain où cette solidarité, à un
moment donné,, puisse se réaliser dans une action révolutionnaire simultanée. L'Internationale
communiste est cette organisation mondiale.
Le Syndicat est la première création originale du prolétariat qui recherche les limites de sa
propre structure de classe, choisit en son sein ses dirigeants, acquiert les premiers éléments d'une
administration et d'un gouvernement qu'elle possède en propre, et se propose de limiter et de
contrôler l'arbitraire et la toute-puissance des classes dominantes, en jetant ainsi les premières
fondations de sa propre émancipation et de son propre pouvoir. Au cours de son développement,
le mouvement syndical devient la négation la plus tranchée de la démocratie bourgeoise.
Le processus de développement du capitalisme est caractérisé par deux faits essentiels : une
organisation et une concentration maximales des moyens matériels de production et d'échange,
obtenues surtout ait moyen du monopole du crédit, et, à l'inverse, une désorganisation et une
pulvérisation maximales du plus important instrument de production, à savoir la classe
laborieuse(1). L'institution politique dans laquelle se reflètent ces caractères du capitalisme est le
Parlement national, organisation concrète de la démocratie bourgeoise. Pour que ce régime
fonctionne normalement, le peuple travailleur devrait se réunir en corps constitué uniquement
dans le très bref instant des élections et se dissoudre immédiatement. L'organisation permanente
de grandes masses, même si ces masses luttent pour atteindre des buts qui ne se situent que dans
le domaine de la production industrielle, ne peut que provoquer, en dernière analyse, la
décomposition des ordres constitués. Le seul fait que les organisations syndicales surgissent
Le Parti communiste et les syndicats 205
3. L'organisation syndicale, embryon d'un État ouvrier à l'intérieur de l'État bourgeois (1), peut
être subie d'une manière seulement transitoire par le régime capitaliste; en fait, elle petit même
dans des circonstances déterminées, être utile au développement du capitalisme lui-même.
L'organisation syndicale ne peut pas toutefois être incorporée au régime et participer au
gouvernement de l'État. On ne peut gouverner effectivement l'État que si on contrôle
effectivement l'usine et l'entreprise (2) et c'est dans ce contrôle qu'on trouve les conditions de sa
propre indépendance économique et de sa propre liberté spirituelle. La participation effective
des syndicats au gouvernement de l'État devrait signifier la participation effective de la classe
ouvrière au gouvernement de l'usine, ce qui est normalement en contradiction absolue avec les
nécessités capitalistes de la discipline industrielle. Ces nécessités expliquent l'implacable
aversion du capitalisme à l'égard du mouvement syndical et la lutte incessante qu'il mette pour le
désagréger et le pulvériser. L'invitation adressée aux syndicats pour participer directement au
gouvernement rie peut donc avoir qu'une seule signification : l'absorption des dirigeants
syndicaux actuels par les milieux gouvernementaux dans le but de leur faire jouer dans la société
un rôle semblable à celui que joue le chef ouvrier dans la hiérarchie de l'usine; pour faire en
sorte autrement dit qu'ils assurent au capitalisme le consentement pacifique de la classe ouvrière
à une exploitation plus intense. L'invitation ne serait par conséquent que la phase actuelle d'un
phénomène qui s'est toujours manifesté dans l'histoire de la classe ouvrière : dans le but de
désagréger l'organisation, le capitalisme n'a jamais négligé aucun effort pour corrompre et
détourner à son propre service les éléments ouvriers qui se distinguent dans leur activité
syndicale par leurs capacités et leur intelligence. Empêcher que du sein de la masse ouvrière
puisse surgir un groupe dirigeant autonome, décapiter périodiquement la classe ouvrière, en la
replongeant dans l'indistinct et le chaos, c'est là un aspect de la lutte du capitalisme contre le
prolétariat.
206 Écrits politiques
Les prévisions de caractère technique faites par les syndicalistes sur le développement du
Syndicat se sont elles aussi avérées arbitraires et fallacieuses. Les cadres des organisations
syndicales auraient dû, selon ces prévisions, devenir les cadres industriels de la société
syndicaliste, ils auraient dû fournir la preuve expérimentale de la capacité de la classe ouvrière à
gérer directement l'appareil de production, Le développement normal de l'organisation syndicale
engendra des résultats entièrement opposés à ceux prévus par le syndicalisme : les ouvriers
devenus dirigeants syndicaux perdirent complètement la vocation laborieuse et l'esprit de classe
et acquirent tous les caractères du
Le Parti communiste et les syndicats 207
manière stable dans des cadres vastes et compréhensifs, dépourvu de toute autre centralisation,
de toute autre simultanéité d'action que la centralisation et la simultanéité que suscitent
naturellement la centralisation et la simultanéité de l'action offensive du régime capitaliste.
6. Le Parti communiste naît au moment même où surgissent du sein des grandes masses ces
formations petites-bourgeoises désagrégatrices qui agissent selon les intérêts du régime
capitaliste; il se propose de reconstruire la conscience unitaire et la capacité d'action du
mouvement syndical, en insérant les finalités spécifiques du Syndicat professionnel dans le cadre
des nécessités sociales que crée la phase actuelle de l'histoire mondiale. L'organisation de masse
est au Parti communiste ce que, dans le développement historique traditionnel, l'État est au
gouvernement : la finalité spécifique du Parti communiste est en effet de promouvoir et de
favoriser la naissance d'une organisation étatique à partir de l'organisation actuelle de résistance
des travailleurs et de s'affirmer en elle comme élément prépondérant de gouvernement. Le rôle
du Parti dans le domaine syndical, les rapports entre le Parti et le Syndicat et les rapports entre le
Parti communiste et les autres partis qui agissent dans le domaine syndical, découlent de ces pi-
émisses.
7. Les rapports entre le Parti communiste et le mouvement syndical ne peuvent être définis au
moyen des concepts traditionnels d'égalité entre deux organismes ou de subordination de l'un à
l'autre(1), mais uniquement au moyen de la notion des rapports politiques qui existent entre un
corps électoral et le parti politique qui lui propose une liste de candidats pour son administration.
Si la notion est identique, la pratique réelle est toutefois fondamentalement différente.
Le Parti communiste dispose d'un groupe constitué qui le représente en permanence au sein du
Syndicat et c'est par lui qu'il agit avec le maximum de compétence et la plus haute
responsabilité. Il ne s'agit donc pas de deux organismes différents, il s'agit seulement, et, du
reste, il en a toujours été ainsi, d'une partie de l'assemblée syndicale qui fait des propositions et
expose un programme au reste de l'assemblée elle-même, laquelle est évidemment libre
d'accepter les propositions et le programme ou de les repousser. Ce qui s'est produit jusqu'ici
dans le mouvement syndical, c'est que la direction était disputée entre des groupes autonomes ou
faiblement liés à un parti; cela a été l'une des principales raisons de la corruption et des trahisons
qui ont affecté la bureaucratie syndicale. Certes, on ne prétend pas que les rapports régis par une
rigoureuse organisation et un sévère contrôle que le Parti communiste instaure entre son système
unitaire et les divers groupes syndicalistes communistes excluent d'une manière
Le Parti communiste et les syndicats 209
absolue toute éventualité de corruption et de trahison. On peut affirmer toutefois que ces cas
deviendront de plus en plus rares et on peut affirmer en particulier une chose - l'impossibilité
presque absolue que se reproduise un phénomène comme celui de la formation d'une
bureaucratie coalisée qui passe en bloc à la bourgeoisie. Cette assurance existe d'autant plus que
le Parti communiste est à son tour étroitement contrôlé par l'Internationale ; l'application
intégrale du programme proposé à une assemblée syndicale par le groupe communiste
n'intéresse donc pas seulement l'assemblée elle-même, mais la section communiste à laquelle
appartient ce groupe, le Parti et l'Internationale ; les éléments organisés qui se trouvent élus, sur
la base de ce programme, aux responsabilités de direction, sont soumis à ce contrôle multiple,
qui a indubitablement une valeur éducative et sert a maintenir une rigueur morale dans le milieu
syndical. Les objections que les réformistes et les syndicalistes formulent à l'égard de ces
rapports que le Parti communiste tend à créer entre son organisation et l'organisation syndicale,
sont dénuées de tout fondement.
Le Parti communiste veut que ses membres, y compris quand ils sont dans le Syndicat,
continuent à être cohérents et disciplinés, il veut qu'un communiste devenu dirigeant syndical
reste en toute circonstance fidèle au programme pour lequel il a été élu. En quoi cela porte-t-il
préjudice aux masses organisées et au mouvement syndical?
8. Ces rapports prennent pratiquement la forme d'un réseau organisé de groupes qui adhère à
la structure organisationnelle de l'ensemble du mouvement syndical. Chaque usine, chaque
entreprise, chaque syndicat, si petit qu'il soit, a ou devrait avoir son groupe communiste;
l'expansion et la popularité du Parti communiste sont en proportion de la pénétration des groupes
communistes dans ces organismes, du prestige dont ils y jouissent. Dans l'usine, le groupe
communiste oeuvre pour conquérir la commission intérieure, si elle existe, ou, si elle n'existe
pas encore lutte pour la faire naître ou reconnaître; en outre, il prépare dans ce cadre les
assemblées syndicales, y discute les méthodes et la tactique des réformistes, des syndicalistes et
des anarchistes, y fait propagande pour les Conseils et pour le contrôle sur la production, en
partant non pas des principes généraux mais des expériences concrètes de l'usine qui sont
communes à tout le personnel, et en parvenant ainsi, à partir de ces expériences, à l'affirmation
des principes politiques et du programme du Parti. Les groupes syndicaux communistes ont des
réunions locales et nationales et ils forment des Comités pour chaque Bourse du travail et pour
chaque Fédération nationale de métier ou d'industrie. Ils acceptent le principe de la discipline
démocratique; autrement dit, s'ils sont en minorité, ils se montrent respectueux des décisions de
la majorité, mais ils n'acceptent en aucun cas des limitations à leur propre liberté de propagande
et de critique écrites et orales. S'ils sont minoritaires, ils acceptent des responsabilités dans les
organismes à pouvoir délibératif directement élus par les masses
210 Écrits politiques
organisées, mais non dans les organismes exécutifs, élus au second degré et dans lesquels ils ne
pourraient entrer qu'au prix de concessions ou de compromis. L'ensemble des Comités
syndicaux reçoit ses directives et ses mots d'ordre du Comité central syndical.
Le réseau des groupes et des comités syndicaux doit être considéré non pas comme une
institution provisoire tournée uniquement vers la conquête des centrales syndicales, mais comme
une institution permanente qui aura ses tâches propres et mènera sa propre activité même après
l'avènement de la dictature prolétarienne (1).
.................................
Réaliser sa propre autonomie signifie pour la classe ouvrière renverser cette échelle
hiérarchique, éliminer du domaine industriel le personnage du propriétaire capitaliste, et
produire selon des plans de travail qui soient établis non pas par l'organisation monopoliste de la
propriété privée, mais par un pouvoir industriel mondial de la classe ouvrière.
Pour atteindre l'autonomie dans le domaine industriel, la classe ouvrière doit dépasser les
limites de l'organisation syndicale et, sur une base représentative et non plus bureaucratique,
créer un type nouveau d'organisation qui embrasse toute la classe ouvrière, y compris la partie
de celle-ci qui n'adhère pas à l'organisation syndicale. Le système des Conseils d'usine est
l'expression historique concrète de l'aspiration du prolétariat à sa propre autonomie. La lutte
dans ce domaine se déroule en trois phases qui ne se présentent pas toujours dans l'ordre
chronologique : a) lutte pour l'organisation et le fonctionnement des Conseils; b) lutte pour
l'organisation centralisée des Conseils d'une branche déterminée de l'industrie et de toutes les
industries entre elles; c) lutte pour le contrôle national de toute l'activité productive. Dans le
premier moment, la lutte a lieu usine par usine pour des buts immédiats sur lesquels l'ensemble
du personnel se trouve aisément d'accord : contrôle sur les horaires et sur les salaires établis par
les conventions collectives d'une manière plus rigou
reuse et plus systématique que ne peut le faire le syndicat, contrôle sur la discipline dans l'usine
et sur les agents auxquels le capitalisme confie la garde de la discipline, contrôle sur le
recrutement de la main-d'œuvre et sur les licenciements. Dans le second moment, on entre dans
le véritable domaine du contrôle de la production, qui vise à régler la distribution des matières
premières disponibles entre les usines d'une même branche industrielle et vise également à
supprimer les entreprises parasitaires en sauvegardant les intérêts vitaux de la classe ouvrière.
Dans la troisième phase, la classe ouvrière appelle également à la lutte les autres classes
exploitées de la population en démontrant, par la pratique, qu'elle est l'unique force sociale
capable de mettre un frein aux méfaits que le capitalisme engendre dans la période de sa
décomposition. La première phase de cette lutte s'est déjà déroulée dans tous les pays capitalistes
et elle a laissé un résidu stable dans la reconnaissance de la part des industriels des petits
Comités d'usine ou des Commissions intérieures qui complètent l'action syndicale. Les
conditions permettant que se développe l'action indiquée au troisième point ont existé
récemment en Italie avec l'effondrement de la Banque d'escompte (1) et elles continueront à
exister du fait de la condition précaire de tous les autres établissements de crédit industriel.
Par la pratique, la classe ouvrière peut démontrer à la majorité de la population qui est frappée
par la débâcle des banques comment la situation actuelle, caractérisée par l'irresponsabilité du
capital, ne peut trouver remède que dans le contrôle sur les entreprises industrielles dans
lesquelles les banques investissent les économies qui leur sont confiées par les travailleurs. Au
moyen de ses groupes d'entreprise, le Parti communiste doit agir en permanence afin de
développer les Conseils d'usine à partir des Commissions intérieures et d'intégrer les Conseils
dans un réseau qui soit comme le relief de l'activité industrielle capitaliste.
23. Au programme de contrôle ouvrier, les réformistes opposent un semblant de contrôle qu'il
conviendrait d'appeler plus exactement une enquête permanente sur l'industrie conduite par des
commissions paritaires de fonctionnaires syndicaux et de représentants de la classe capitaliste
(2). A l'organisation des Conseils d'usine qui deviennent la base des syndicats et des fédérations
d'industries et qui unifient les diverses catégories de producteurs (ouvriers, manœuvres,
techniciens et employés), les réformistes opposent syndicats et fédérations qu'ils appellent
d'industrie, mais qui sont le simple résultat d'un amalgame des divers bureaux syndicaux de ces
différentes catégories.
La lutte pour le contrôle représente pour les communistes le terrain spécifique où la classe
ouvrière s'impose à la tête des autres classes opprimées de la population et réussit à obtenir leur
consentement à sa propre dictature. En luttant pour le contrôle, la classe ouvrière lutte pour
endiguer la débâcle de l'appareil industriel capitaliste; pour assurer, autrement dit, la satisfaction
212 Écrits politiques
des exigences élémentaires des grandes masses et, par conséquent, les conditions de vie de la
civilisation.
Sur la base du contrôle, le Parti communiste établit les premiers éléments réels de son
programme économique de gouvernement, dont les points principaux sont :
a) Réorganisation des forces productives humaines, qui sont le premier et le plus important
instrument de production (1) ;
b) L'autonomie industrielle des producteurs qui doit avoir pour fin immédiate de faire cesser
les grèves et les agitations qui empêchent aujourd'hui le rendement normal des entreprises ;
L 'ITALIE ET LA CONFÉRENCE
DE GÊNES (2)
Intérêts italiens et intérêts slaves. - Les conséquences de la guerre civile et la question agraire
dans la politique extérieure. - L'Italie souhaite le relèvement de l'Allemagne et vent faire des
affaires dans la mer Noire.
Par Antonio Gramsci (Turin).
Un seul problème domine la politique étrangère italienne : établir la suprématie italienne sur
l'Adriatique, annexer au territoire national Fiume et la Dalmatie. Et la question se pose : devant
ce problème, que représentent l'Allemagne et la Russie?
c'est-à-dire, à la coalition des races slaves des Balkans et de l'Europe centrale.] * Pendant la
période antérieure à la guerre mondiale, ces populations s'orientaient d'après la politique de la
grande Russie; aujourd'hui, leur puissance est encore liée aux destins de la Russie, pas tant à la
forme du gouvernement qu'elle peut avoir, c'est-à-dire à une Russie propriétaire, bourgeoise ou
prolétaire, mais à la Russie en tant qu'alliée naturelle des populations slaves des Balkans. Si la
Russie est faible, la Yougoslavie est faible aussi et cela permet à l'Italie d'étendre son
impérialisme sur la péninsule balkanique.
C'est la forme que revêt en Italie la propagande nationaliste, qui est l'expression immédiate de
la politique des grands propriétaires agraires et de la caste militaire. La Russie est la concurrente
la plus sérieuse des agrariens italiens. Avant la guerre mondiale, l'Italie importait annuellement
16 millions [de quintaux] de blé de la Russie et les gros propriétaires italiens faisaient protéger
leurs intérêts par un droit de douane de 7 lires 50 par quintal que l'État leur accordait
bénévolement. Il est donc naturel qu'ils préfèrent une Russie affamée et ruinée à une Russie
prospère capable d'exporter son surplus de blé.
[La lutte agraire en Italie a la suprématie sur la lutte de classes du prolétariat.]* Les ouvriers
industriels en Italie ne comptent que pour un tiers de la population, les deux autres tiers sont
composés d'ouvriers agricoles ou de paysans. Le Parti socialiste italien lui-même a de tout temps
été plutôt un parti de paysans qu'un parti ouvrier, et cela explique en grande partie ses déviations
et ses hésitations (1). C'est pourquoi la nouvelle attitude du Parti populaire, c'est-à-dire du parti
des paysans catholiques, a eu une très grande importance tant dans la politique interne
(parlementaire) que dans la politique étrangère.
La guerre civile s'étant envenimée et intensifiée en Italie, guerre voulue et déclenchée par les
propriétaires fonciers pour mener une offensive de grand style contre les paysans catholiques, la
politique du Parti populaire s'est déplacée vers la gauche, et la répercussion sur la politique
étrangère a été immédiate. Le ministère [premier ministre] Bonomi, qui était en grande partie
influencé par le Parti populaire, - a changé son attitude envers la Russie et s'est montré dès lors
favorable à une reprise de relations avec elle, C'est pourquoi il prit à Cannes l'initiative de
proposer la conférence de Gênes (2).
Mais, suivant le plan de Lloyd George, que s'était approprié Bonomi, Gênes ne devait pas tant
servir à résoudre la question des rapports mondiaux avec la Russie [soviétique], comme [sic] à
résoudre un problème [bien plus important pour le capitalisme et le commerce mondiaux] * :
celui de la rentrée de l'Allemagne dans le système économique européen. Il s'agit de donner à
l'économie allemande la possibilité de renaître, en lui enlevant certains des liens du traité de
Versailles qui l'empêchent de se mouvoir. Sur ce point, la démocratie bourgeoise, le centre
catholique et le parti de droite des agrariens (nationalistes et fascistes) se sont mis d'accord sur la
question de la politique étrangère et de la conférence de Gênes.
214 Écrits politiques
La Petite Entente est contre l'Allemagne, les nationalistes italiens sont pour l'Allemagne et
contre la Petite Entente. C'est ainsi que le programme de la politique étrangère du leader des
fascistes, Benito Mussolini, se trouve concorder parfaitement avec celui de M. Nitti, représentant
des grands industriels et de la haute finance italienne, tous deux [les deux milieux] favorables à
une renaissance économique de l'Allemagne (1).
Les industriels italiens ont des visées sur les centres miniers de la mer Noire; c'est pourquoi ils
envisagent volontiers le projet de syndicat financier international pour l'exploitation capitaliste
des ressources économiques de la Russie des Soviets, car ils espèrent [faire leurs affaires et]
obtenir une sphère d'influence [propre] dans la mer Noire.
Toutes les oscillations de la politique étrangère italienne sont, [en résumé] *, déterminées par
l'intensification de la guerre de classe et par la décomposition des forces sociales qui en résulte.
Il serait donc nécessaire de faire une description détaillée de la situation italienne pour arriver à
fixer les reflets de politique étrangère qui s'en détachent. Le passage à gauche du Parti populaire,
et le fait que certains (le ses leaders des plus éminents, comme le député Meda (2) sont
favorables à [se sont prononcés pour] cette nouvelle politique, ont eu pour conséquence une
scission dans la caste militaire, dont beaucoup de membres sont catholiques. Mais pour la grande
majorité de ces groupes, la conférence de Gênes n'a qu'une importance; elle signifie le retour de
l'Allemagne et non celui de la Russie dans le système économique européen. Cela explique
pourquoi sont favorables à la conférence de Gênes, même ceux qui au début en étaient les
adversaires les plus acharnés, et qui se sont même servis du prétexte de cette conférence pour
faire tomber le ministère Bonomi (3), comme par exemple les partisans de Giolitti, les fascistes
et les nationalistes.
Les éléments de la crise italienne, qui a reçu une solution violente par l'avènement, au pouvoir
du parti fasciste, peuvent être brièvement résumés comme suit :
La bourgeoisie italienne a réussi à organiser son État moins par sa propre force intrinsèque que
parce qu'elle a été favorisée
Les origines du cabinet Mussolini 215
dans sa victoire sur les classes féodales et semi-féodales par toute une série de conditions d'ordre
international (la politique de Napoléon III en 1852-1860, la guerre austro-prussienne de 1866, la
défaite de la France à Sedan et le développement que prit à la suite de cet événement l'empire
germanique). L'État bourgeois s'est ainsi développé plus lentement et suivant un processus qu'on
ne peut point observer dans beaucoup d'autres pays. Le régime italien ne dépassait pas le pur
régime constitutionnel à la veille de la guerre, la division des pouvoirs ne s'était pas encore
produite, les prérogatives parlementaires étaient très limitées; il n'existait pas de grands partis
politiques parlementaires. A ce moment, la bourgeoisie italienne devait défendre l'unité et
l'intégrité de l'État contre les assauts répétés de forces réactionnaires représentées surtout par
l'alliance des grands propriétaires terriens, avec le Vatican. La grande bourgeoisie industrielle et
commerciale, guidée par Giovanni Giolitti, chercha à résoudre le problème par une alliance de
toutes les classes urbaines (la première proposition de collaboration gouvernementale fut faite à
Turati au cours des premières années du XXe siècle) avec la classe des journaliers agricoles; ce
n'était pourtant pas là un progrès dans le développement de l'État constitutionnel dans le sens de
la démocratie parlementaire, c'était plutôt des concessions paternelles d'ordre immédiat que le
régime faisait aux masses ouvrières organisées en syndicats et en coopératives agricoles.
La guerre mondiale brisa toutes ces tentatives. Giolitti, d'accord avec la Couronne, s'était
engagé dès 1912 à agir avec l'Allemagne dans la guerre de 1914 (la convention militaire signée à
Berlin en 1912 par le général Pollio, chef de l’État-Major italien, entrait précisément en vigueur
le 2 août 1914; ce général se suicida pendant la période de la neutralité italienne, dès que la
Couronne se montra favorable à la nouvelle orientation politique ententophile) (1). Giolitti fut
violemment écarté par les nouveaux groupes dirigeants, ceux de la lourde industrie, de la grosse
agriculture et de l'État-Major; ceux-ci en arrivèrent même à comploter pour le faire fusiller.
Les nouvelles forces politiques, qui devaient apparaître après l'armistice, se consolidèrent
pendant la guerre. Les paysans se groupèrent en trois organisations très puissantes. Le Parti
socialiste, Le Parti populaire (catholique) et les Associations d'anciens combattants. Le Parti
socialiste organisa plus d'un million de journaliers agricoles et de métayers dans l'Italie centrale
et septentrionale; le Parti populaire groupa autant de petits propriétaires et de paysans moyens
dans la même zone territoriale ; les associations d'anciens combattants se développèrent surtout
dans l'Italie du Sud et dans les régions arriérées et sans grandes traditions politiques. La lutte
contre la grosse propriété agraire devint rapidement très intense sur tout le territoire italien; les
terres furent envahies, les propriétaires durent émigrer vers les chefs-lieux des régions agraires, à
Bologne, Florence, Bari, Naples; dès 1919, ils y commencèrent l'organisation des bataillons
civils
216 Écrits politiques
pour lutter contre la « tyrannie des paysans »dans les campagnes. Il manquait à ce
bouleversement énorme des classes travailleuses des campagnes un mot d'ordre clair et précis,
une orientation unique, ferme et déterminée et un programme politique concret.
Voici les réponses aux questions que vous m'avez posées sur le mouvement futuriste italien.
Depuis la guerre, le mouvement futuriste a, en Italie, complètement perdu ses traits
caractéristiques. Marinetti se consacre fort peu au mouvement, il s'est marié et préfère réserver
ses énergies à sa femme. Au mouvement futuriste participent aujourd'hui des monarchistes, des
communistes, des républicains et des fascistes. On a récemment fondé à Milan un hebdomadaire
politique Il Principe, qui soutient, ou essaie de soutenir des théories identiques à celles que
Machiavel préconisait pour l'Italie du « cinquecento », c'est-à-dire qu'il soutient que la lutte entre
les partis locaux, lutte qui pousse la nation vers le chaos peut être conjurée par un monarque
absolu, un nouveau César Borgia qui se mettrait à la tête de tous les dirigeants des partis en lutte.
Cette revue est dirigée par deux futuristes : Bruno Corra et Enrico Settimelli. Marinetti qui
pourtant a été arrêté à Rome en 1920 au cours d'une manifestation patriotique, pour avoir
prononcé un énergique discours contre le roi, collabore aujourd'hui à ce même hebdomadaire
(3).
avec le mouvement et bien qu'il ait été un des écrivains les plus intéressants, il a fini par se taire
en tant qu'homme de lettres. Marinetti, qui a toujours exalté la guerre en long et en large, a
publié un manifeste où il démontre que la guerre est la seule hygiène possible pour le monde. Il
a pris part à la guerre comme capitaine dans un corps de chars d'assaut et son dernier livre :
L'Alcôve d'acier (L'Alcova d'acciaio) est un hymne enthousiaste au rôle des chars d'assaut dans
la guerre. Marinetti a écrit une brochure Au-delà du communisme (Al di là del comunismo) (1),
où il développe ses doctrines politiques, si toutefois on peut donner le nom de doctrines aux
élucubrations parfois spirituelles et toujours extravagantes de cet individu. Avant mon départ, la
section de Turin du Proletkult (2) avait demandé à Marinetti de participer au vernissage d'une
exposition de tableaux futuristes pour en expliquer la signification aux ouvriers et aux membres
de l'organisation. Marinetti a accepté très volontiers cette invitation et, après avoir visité
l'exposition avec les ouvriers, il a déclaré combien il était content d'avoir vu que les ouvriers
comprenaient les problèmes de l'art futuriste bien mieux que les bourgeois. Avant la guerre le
futurisme était très populaire parmi les ouvriers. La revue Lacerba, qui tirait à vingt mille
exemplaires, se diffusait pour les quatre cinquièmes parmi les ouvriers (3). Au cours des
nombreuses manifestations d'art futuriste qui avaient lieu dans les théâtres des plus grandes
villes d'Italie, les ouvriers défendaient les futuristes contre des jeunes gens - de la semi-
aristocratie et de la bourgeoisie - qui en venaient aux mains avec eux.
Il n'y a plus de groupe futuriste, Marinetti n'existe plus. La vieille revue de Marinetti Poesia
est maintenant dirigée par un certain Mario Dessi, personnage insignifiant tant du point de vue
intellectuel que de celui de l'organisation. Dans le sud de l'Italie, particulièrement en Sicile,
paraissent de nombreux petits journaux futuristes auxquels Marinetti envoie des articles; mais
ces petites revues sont publiées par des « étudiants »qui confondent futurisme et ignorance de la
grammaire italienne. Le noyau futuriste le plus fort est constitué par des peintres. A Rome se
tient une exposition permanente de peinture futuriste, organisée par un certain Anton Giulio
Bragaglia, photographe manqué, agent cinématographique et théâtral (4). Parmi les peintres
futuristes, le plus connu est Giorgio Balla (5). D'Annunzio n'a jamais pris publiquement position
sur le futurisme. Il ne faut pas oublier qu'à sa naissance le futurisme avait un caractère
clairement anti-d'Annunzien : un des premiers livres de Marinetti s'intitule Les Dieux s'en vont,
d'Annunzio reste (6). Bien que pendant la guerre les programmes politiques de Marinetti et de
D'Annunzio aient concordé sur tous les points, les futuristes sont restés anti-d'Annunziens. Ils ne
se sont presque pas intéressés au mouvement de Fiume bien qu'ils aient pris part ensuite à des
manifestations.
On peut dire que depuis la signature de la paix le mouvement futuriste a complètement perdu
son caractère propre et s'est effrité dans divers courants nés et fondés à la suite des change
Lettres sur le futurisme italien 219
ments produits par la guerre. Les jeunes intellectuels sont presque tous devenus des
réactionnaires. Les ouvriers, qui avaient vu dans le futurisme les éléments d'une lutte contre la
vieille culture académique italienne, momifiée et étrangère -aux masses populaires, ont
aujourd'hui à lutter les armes à la main pour leur liberté et s'intéressent peu à de vieilles
querelles. Dans les grands centres industriels le programme du Proletkult, qui vise à éveiller
l'esprit créateur des ouvriers dans le domaine de la littérature et de l'art, absorbe l'énergie de
ceux qui ont encore le désir et le temps de s'occuper de ces problèmes.
(1923-1924)
À TOGLIATTI (1) 223
18 mai 1923.
Cher Palmiro,
Je vais répondre longuement à ta lettre et t'exposer quelle est en ce moment mon opinion sur la
situation du Parti et sur les perspectives que l'on peut avoir quant à son développement futur et à
l'attitude des groupes qui le constituent. Dans l'ensemble, je te le dis tout de suite, tu es trop
optimiste, la question est beaucoup plus complexe qu'il n'apparaît à lire ta lettre. J'ai eu, au cours
du IVe Congrès, quelques conversations avec Amadeo (2) qui me portent à croire qu'il faut que
nous ayons entre nous une discussion large et exhaustive sur certains problèmes qui aujourd'hui
semblent, ou peuvent sembler, de pures querelles intellectuelles, mais que j'estime susceptibles
de devenir, dans la perspective d'un développement révolutionnaire de la situation italienne, des
germes de crise et de décomposition à l'intérieur du Parti. Aujourd'hui, la question fondamentale
est précisément celle que tu as toi-même posée : il faut créer à l'intérieur du Parti un noyau de
camarades qui ne soit pas une fraction, qui ait le maximum d'homogénéité idéologique, et qui
réussisse par conséquent à donner à l'action pratique un maximum d'unicité directrice. Nous
autres, le vieux groupe turinois, nous avons commis bien des erreurs dans ce domaine. Nous
avons hésité à pousser jusqu'à leurs conséquences extrêmes les conflits qui nous ont opposés à
Angelo sur le plan idéologique et sur le plan pratique (3). Nous n'avons pas tiré au clair la
situation, et voici où nous en sommes aujourd'hui : une petite bande de camarades exploite pour
son compte
224 Écrits poliliques
la tradition et les forces que nous avions suscitées, et Turin témoigne contre nous.
Sur le plan général, la répugnance que nous avons éprouvée en 1919-1920 à créer une
fraction a fait que nous sommes restés isolés, presque au niveau individuel, tandis que dans
l'autre groupe, le groupe abstensionniste, la tradition de fraction et celle du travail en commun
ont laissé des traces profondes qui ont encore aujourd'hui des échos idéologiques et pratiques
considérables dans la vie du Parti. Mais je t'écrirai plus longuement et plus en détail. Je veux en
outre écrire une lettre de portée plus générale pour les camarades de notre vieux groupe, comme
Leonetti, Montagnana, etc., afin de m'expliquer avec eux sur mon attitude au iVe Congrès où, je
pense que cela ne leur échappe pas, se reproduit la situation dans laquelle je me suis trouvé en
1920 à Turin, quand je refusai de faire partie de la fraction communiste électionniste tout en
soutenant la nécessité d'un plus grand accord avec ces mêmes abstentionnistes(1).
Je pense qu'il est aujourd'hui plus facile, étant donné les conditions générales du mouvement
en Europe, de résoudre d'une façon qui nous soit favorable, au moins pour la substance, les
questions qui s'étaient posées à l'époque sur ce point. Nous avons commis des erreurs formelles
grossières, qui nous ont nui énormément et nous ont fait passer pour infantiles, superficiels,
fauteurs de désorganisation. Cependant la situation nous est favorable sur toute la ligne. Pour ce
qui concerne l'Italie, je suis optimiste, à condition, bien entendu, que nous sachions travailler et
rester unis. A mon avis, il faut que nous envisagions la question du P.S.I. de façon plus réaliste
et en pensant, par conséquent, à la période qui suivra la prise du pouvoir( 2). Trois ans
d'expérience nous ont appris combien (et je ne veux pas parler seulement de l'Italie) sont
enracinées les traditions social-démocrates, et combien il est difficile de détruire par la simple
polémique idéologique les séquelles du passé. Il est nécessaire de mener une action politique,
vaste et minutieuse, qui désagrège jour après jour, cette tradition, et démantèle ainsi l'organisme
qui l'incarne. La tactique de l'Internationale est en mesure de réaliser une telle action. En Russie,
sur 350 000 membres du P.C. 50 000 seulement sont de vieux bolcheviks; les 300 000 autres
sont des mencheviks ou des sociaux-révolutionnaires qui ont été amenés jusqu'à nous par l'action
politique du noyau originel, qui est toutefois loin d'avoir été
A Togliatti 225
submergé par ces éléments divers, continue à diriger le Parti, et ne cesse même d'être de plus en
plus puissant tant par sa représentation aux divers congrès que par son influence sur l'orientation
de la couche dirigeante.
Le même phénomène se produit au sein du parti allemand : les 50 000 spartakistes ont
complètement encadré les 300 000 indépendants; au IVe Congrès, sur 20 délégués allemands, 3
seulement étaient d'anciens indépendants, et note bien que la délégation avait été en grande
partie choisie par les organismes locaux.
Je crois que nous avons tendance à nous faire beaucoup trop de soucis, et si je recherche la
racine psychologique de cette tendance, je ne trouve qu'une explication : nous avons conscience
d'être faibles et de courir le risque d'être submergés. Note bien que tout ceci a des conséquences
pratiques de la plus haute importance. En Italie, nous avons cultivé en serre chaude une
opposition sevrée de tout idéal et de toute vision claire des événements. Quelle est la situation
que l'on a ainsi suscitée? La masse du Parti se forme une opinion d'après les documents rendus
publics qui sont dans la ligne de l'Internationale, et, partant, de l'opposition. Nous autres, nous
nous éloignons de la masse : entre nous et la masse se forme un écran de quiproquos, de
malentendus, de jeu verbal compliqué. Nous finirons par apparaître comme des hommes qui
veulent à tout prix conserver leur place, ce qui signifie que la partie représentative de
l'opposition se retournera contre nous. J'estime qu'il faut que ce soit notre groupe, que ce soit
nous, qui restions à la tête du Parti, parce que nous sommes réellement dans la ligne du
développement historique, parce que, en dépit de toutes nos erreurs, nous avons fait un travail
positif et avons créé quelque chose; les autres n'ont rien fait, et aujourd'hui ils veulent
manœuvrer pour liquider le communisme en Italie, pour ramener notre jeune mouvement dans le
lit de la tradition. Mais si nous continuons à prendre les attitudes formalistes que nous avons
prises jusqu'à présent - remarque qui elles sont formalistes pour moi, pour toi, pour Bruno, pour
Umberto, mais pas pour Amadeo - nous obtiendrons le résultat inverse de celui que nous
cherchons : l'opposition deviendra effectivement représentative du Parti et nous nous trouverons
isolés, nous subirons une défaite pratique peut-être irrémédiable, qui sera indubitablement le
début de notre désagrégation en tant que groupe et de notre défaite idéologique et politique.
Alors, il faut ne pas trop nous préoccuper de notre fonction
226 Écrits politiques
de dirigeants; nous devons aller de l'avant, en menant notre action politique, sans trop nous
regarder dans le miroir. Nous allons dans le sens du courant historique, et nous arriverons au
port, pourvu que nous ramions bien et que nous tenions fermement le timon en main. Si nous
savons bien manœuvrer nous absorberons le Parti socialiste et nous résoudrons ce qui est le
premier et le plus fondamental des problèmes révolutionnaires : unifier le prolétariat d'avant-
garde et détruire la tradition populaire démagogique.
De ce point de vue, le commentaire que tu as fait du congrès socialiste ne m'a pas satisfait (1).
Tu y fais figure du communiste qui se regarde dans un miroir : au lieu de désagréger le P.S.I.,
ton commentaire tend à le renforcer; l'ensemble du mouvement socialiste s'y trouve opposé à
nous dans une contradiction indépassable. Pour les dirigeants, pour Nenni, pour Vella, etc., la
chose est indubitable, mais est-ce vrai aussi pour la masse des adhérents et, ce qui compte le
plus, pour la zone d'influence dans le prolétariat? Certainement pas, et nous sommes convaincus
que nous parviendrons à attirer et à assimiler dans son énorme majorité le prolétariat d'avant-
garde. Alors, que faut-il faire?
1º Ne pas insister sur les contradictions en bloc, mais spécifier entre dirigeants et masse.
2º Trouver tous les éléments de désaccord entre les dirigeants et la masse et les approfondir,
les amplifier, les généraliser politiquement.
4º Faire des propositions pratiques et indiquer à la masse des orientations pratiques en vue de
l'action et de l'organisation.
partis, elle l'a fait parce qu'il était facile de prévoir que, dans l'a situation générale, la fusion était
devenue impossible et que, assurés comme on devait l'être que leur attitude était démagogique et
leur ligne sans point commun avec la nôtre, il fallait emprisonner les Vella et les Nenni dans
leurs propres fortifications. On a vu comment on a répondu à notre proposition. Dans ton
commentaire du Congrès, il fallait commencer par noter ceci : l'interdiction (le s'organiser pour
les partisans de la fusion, leur exclusion de la direction, la dissolution de la fédération des
jeunesses étaient autant d'éléments politiques de premier ordre à exploiter La masse socialiste
devait être confrontée à ce fait précis; il fallait, à l'intention de cette masse, travailler à dégager,
de la confusion des polémiques et du verbalisme, les lignes directrices concrètes et les exposer
sous une forme claire et compréhensive.
Il en va de même pour le Congrès populaire. Je crois, pour nia part, que, étant donné les liens
qui existent entre cette organisation et le Vatican, tout mouvement à l'intérieur du Parti populaire
revêt pour nous une importance particulière. Telle a été, selon moi, la signification du Congrès
populaire. - Il existe parmi les masses paysannes un ample et profond mécontentement à l'égard
de la politique du parti, mécontentement qu'alimente en particulier le nouvel impôt sur les
exploitants agricoles. Cet état d'esprit s'étend des campagnes à la ville, dans de larges couches de
la petite bourgeoisie. C'est ainsi qu'est composé le P.P. : une droite réactionnaire et fasciste,
basée sur l'aristocratie cléricale, une gauche basée sur la campagne et un centre constitué
d'éléments intellectuels urbains et de prêtres. La campagne du Corriere et de La Stampa porte de
l'eau au moulin du centre populaire. Les éléments que cette campagne sournoise détache du
fascisme ne peuvent que se tourner vers le P.P., seule organisation existante dont la tactique
élastique et opportuniste laisse augurer qu'elle parviendra à faire contrepoids au fascisme et à
ramener la lutte pour le pouvoir dans l'arène parlementaire, c'est-à-dire à réintroduire la liberté
comme la comprennent les libéraux. La tactique fasciste à l'égard des populaires est très
dangereuse et elle finira par pousser le parti vers lit gauche et provoquer des scissions à gauche.
Les populaires se trouvent dans la même situation que pendant la guerre, mais une situation
infiniment plus difficile et plus dangereuse. Pendant la guerre, tandis que les journaux et les
hautes sphères ecclésiastiques soutenaient bruyamment la guerre, dans les paroisses
228 Écrits politiques
et les villages les catholiques étaient neutralistes. A cette époque-là, le gouvernement n'a pas
forcé le centre à s'opposer à la périphérie ou à s'homogénéiser. Les fascistes ne veulent pas
procéder ainsi. Eux veulent avoir des appuis ouverts et, tout spécialement des déclarations de
solidarité devant les masses, dans les cellules originaires des partis de masse. La chose est
impossible à obtenir du P.P. sans demander implicitement sa mort. Quant à nous, il est évident
que nous devons accentuer et amplifier la crise des populaires et, comme nous l'avons déjà fait
autrefois à Turin avec Giuseppe Speranzini (1), inciter des éléments de gauche à faire des
déclarations jusque dans nos journaux.
Ma lettre est devenue plus longue et plus compliquée que je ne l'avais pensé. Comme je
voudrais traiter plus à fond certaines de ces questions, pour aujourd'hui je m'arrête.
Antonio.
DE « L'UNITÀ »(2)
Au Comité exécutif
du Parti communiste d'Italie 12 septembre 1923.
Chers camarades,
Je crois très utile et indispensable, étant donné la situation actuelle en Italie, de rédiger ce
journal de façon à lui assurer, le plus longtemps possible, une existence légale. C'est pourquoi,
non seulement ce journal ne devra comporter aucune indication de parti, mais il devra être
rédigé de telle sorte que sa dépendance de fait à l'égard de notre parti n'apparaisse pas trop
clairement. Ce devra être un journal de gauche, de la gauche ouvrière, restée fidèle au
Lettre sur la fondation de « L'Unità » 229
programme et à la tactique de la lutte de classes. Il publiera les actes et les discussions de notre
parti, comme il le fera autant que possible pour ceux des anarchistes, des républicains et des
syndicalistes, et il donnera son avis d'un ton détaché, comme s'il était au-dessus de la mêlée et se
plaçait d'un point de vue « scientifique ». Je comprends qu'il n'est pas très facile de fixer tout ce
programme par écrit; mais l'important n'est pas d'établir un programme écrit, c'est plutôt
d'assurer au Parti, qui occupe historiquement une position dominante parmi les gauches
ouvrières, une tribune légale qui lui permette de toucher les plus larges masses sans interruption
et systématiquement.
Les communistes et les serratiens collaboreront ouvertement au journal, avec des articles
signés de noms en vue, selon un plan politique qui tiendra compte mois après mois et, je dirais
même, semaine après semaine, de la situation générale du pays et de l'évolution des rapports
entre les forces socialistes italiennes. 11 faudra surveiller les serratiens qui auront certainement
tendance à faire du journal un organe de fraction dans leur lutte contre la Direction du Parti
socialiste. Il faudra être particulièrement sévère sur ce point et éviter absolument que cela ne
dégénère. Il faudra bien entendu polémiquer, mais dans un esprit politique, sans sectarisme et
dans certaines limites. Il faudra se méfier des tentatives visant à assurer à Serrati une position
« économique » : il est au chômage et ses camarades le proposeront très probablement comme
permanent. Serrati signera ou non ses articles. On devra toutefois assigner certaines limites à ses
articles signés et ceux qui ne le seront pas devront avoir l'accord de notre Comité exécutif. Il
faudra avoir des polémiques sur la théorie avec les socialistes ou, mieux, avec l'esprit socialiste
de Serrati, Maffî, etc. : elles renforceront la conscience communiste des masses et prépareront
cette unité et cette homogénéité du Parti sans lesquelles, après la fusion, on retomberait dans le
chaos de 1920.
Comme titre, je propose L'Unilà, purement et simplement. Cela aura un sens pour les
ouvriers, mais aussi une signification plus générale. Je crois en effet qu'après la décision de
l'Exécutif élargi sur le gouvernement ouvrier et paysan, nous devons conférer une importance
toute particulière à la question méridionale, c'est-à-dire à la question dans laquelle le problème
des rapports entre les ouvriers et les paysans ne se pose pas seulement comme
230 Écrits politiques
un problème de rapports de classes, mais aussi et surtout comme un problème territorial, comme
l'un des aspects, autrement dit, de la question nationale. Personnellement, je crois que c'est ainsi
que nous devons adapter à la réalité italienne le mot d'ordre de « gouvernement ouvrier et
paysan » : « République fédérale des ouvriers et des paysans (1) ». Je ne sais pas si le moment
s'y prête, mais je crois que la situation que le fascisme est en train de mettre en place et la
politique corporatiste et protectionniste de la C.G.L. amèneront notre parti à adopter ce mot
d'ordre. Je suis en train de préparer pour vous un rapport sur ce sujet : vous l'examinerez et vous
en discuterez. Si c'est utile, après quelques numéros, on pourra, sous des pseudonymes, engager
une polémique et voir ses répercussions dans le pays et parmi les éléments de gauche des
populaires et des démocrates, qui représentent les tendances réelles de la classe paysanne et ont
toujours eu dans leur programme le mot d'ordre d'autonomie locale et de décentralisation. Si
vous acceptez le titre que je vous propose : L'Unilà, vous n'hypothéquerez pas la solution de ces
problèmes et ce titre sera une garantie contre les dégénérescences autonomistes et les tentatives
réactionnaires d'interpréter, en termes fallacieux et policiers, les campagnes que nous pourrons
faire. Moi-même, du reste, je crois que le régime des Soviets, avec sa centralisation politique,
due au Parti communiste, sa décentralisation administrative et sa promotion des forces
populaires locales, trouve une excellente préparation idéologique dans le mot d'ordre :
République fédérale des ouvriers et des paysans.
Salutations communistes,
Gramsci.
AU COMITÉ EXÉCUTIF
DU P.C. D'ITALIE (1)
J'ai trouvé ici une correspondance. Je ne-parviens pas encore à comprendre exactement
quelles doivent être mes tâches. Je désire donc de votre part un mandat bien précis, où soient
définies mes possibilités d'action.
En ce qui concerne la publication de L'Ordine Nuovo, je veux vous faire remarquer que, si sa
sortie en Italie est souhaitable de tous les points de vue, elle soulève toutefois quelques
difficultés qu'il faut affronter sans tarder. Il faut fixer la nature des rapports qui doivent exister
entre le camarade qui sera chargé de la mise en pages en Italie, l'Exécutif et moi-même. Il est
évident que les rapports doivent être directs entre l'Exécutif et moi et entre le camarade chargé et
moi. Tout le matériel rédactionnel, sans exception, doit passer sous mon contrôle. Les articles
non signés ne seront publiés que lorsque j'aurai donné le bon à tirer. Si, sur telle ou telle
question, un camarade voulait exprimer des opinions opposées à celles de la rédaction et
entamer des polémiques, ses articles devront être signés et la rédaction pourra répondre
anonymement ou sous ma signature. Je comprends que tout cela pourra provoquer des retards,
mais je crois : 10 que L'Ordine Nuovo ne peut pas aspirer à une actualité immédiate, au jour le
jour; son actualité tiendra, comme dans la première série (3), à son adhésion aux problèmes les
plus urgents et les plus vitaux pour la classe ouvrière italienne; 20 qu'il faut éviter de tomber
dans une forme anthologique et encyclopédique et qu'il faut assurer une unité idéologique
précise et rigoureuse, quitte même à prendre du retard par rapport à l'actualité immédiate.
les abonnements et les souscriptions dans tous les organes du Parti. Le mot d'ordre du journal
pour cette campagne sera celui de 1919-1920, qui disait à peu près : « L'Ordine Nuovo se
propose de susciter dans la classe ouvrière et dans la masse paysanne une avant-garde capable de
créer l'État des ouvriers et des paysans et de préparer l'avènement de la société communiste. » Je
crois inutile de rédiger un programme spécifique pour la nouvelle série. Le premier article sera
consacré à un examen de la situation actuelle et des problèmes immédiats de la classe ouvrière et
contiendra implicitement le programme. Je ne sais pas encore ce que sera la forme officielle de
la revue; je crois qu'il convient de conserver une forme qui ne dépende pas étroitement du Parti :
L'Ordine Nuovo, revue de politique et de culture ouvrière (1). De cette façon elle pourra être
également diffusée dans les milieux intellectuels.
Je pense que vous vous êtes mis d'accord avec l'imprimeur pour conserver l'ancien format et
utiliser les mêmes caractères.
Procurez-vous une ou deux collections du vieil Ordine Nuovo. Le camarade Tasca. a dit un
jour qu'il en avait deux collections en surnombre. Il ne sera pas difficile de les envoyer ici. Le
frère d'Urbani (2) doit avoir encore en sa possession le manuscrit d'une étude de Niccolini sur la
question agraire en Italie (3) Niccolini m'a autorisé à reprendre son manuscrit et à l'utiliser
éventuellement. Demandez au frère d'Urbani de vous remettre ce manuscrit.
Procurez-vous le plus vite possible les catalogues des principales maisons d'édition italiennes
et la liste ou, mieux, un exemplaire des principales publications sur le fascisme.
A. Gramsci.
AU COMITÉ EXÉCUTIF
DU P.C. D'ITALIE
Chers camarades,
Je n'ai pas encore reçu de réponse à la lettre que je vous ai envoyée dès mon arrivée (N.P. 34,
en date du 6 décembre(1) ). Si les choses continuent de cette façon, nous nous trouverons devant
les difficultés que je prévoyais, ce qui nous privera de toute possibilité de travail profitable. Je
ne puis appliquer le mandat que vous m'avez confié qu'à la seule condition que les difficultés
objectives dues à la distance ne soient pas aggravées par l'indécision et la désorganisation.
Si l'on veut qu'elle donne des résultats, l'activité que, moi, je veux entreprendre, doit être
organisée avec sérieux. Vous devez m'écrire avec précision; et de façon détaillée, les
dispositions que vous avez déjà prises quant à l'impression de la revue, les possibilités
existantes, etc. Ne faites pas comme si je pouvais deviner ces choses-là. Si c'est que vous voulez
seulement que je vous envoie des articles d'ici et que je ne m'occupe pas de tout le reste de
l'organisation de la revue, écrivez-le-moi. Cela signifiera que je dois me considérer comme un
simple collaborateur qui signera ses articles et dont le nom ne pourra être cité que comme celui
d'un simple collaborateur.
Bien que les papiers avec les indications sur ce sujet ne nie soient pas encore parvenus, je
voudrais vous dire quelques mots de l'activité que je voudrais mener en dehors du Bureau et de
la revue.
Je veux vous proposer d'éditer une sorte d'annuaire de la classe ouvrière qui contienne
succinctement tout ce qui
234 Écrits politiques
peut intéresser un membre du Parti ou un sympathisant; ; j'ai déjà fait un plan du contenu et J'ai
également pensé à la répartition du travail pour les différents chapitres. Il pourrait sortir pendant
le second semestre de 1924; ce serait un volume de six cents ou sept cents pages.
Je pense qu'après trois ans de guerre civile et donc de grandes difficultés pour suivre
systématiquement les journaux et les publications du Parti, beaucoup d'ouvriers, surtout parmi
les émigrés, seraient heureux de disposer d'un volume comme celui dont je vous ai esquissé le
contenu.
Je voudrais vous proposer aussi de publier, à raison de quatre fascicules par an, une revue
ainsi conçue : chaque numéro devrait être composé, de trois parties fondamentales; la première,
de discussions théoriques; la seconde, consacrée aux problèmes concrets, surtout italiens; la
troisième, de bibliographie et de critique de toutes les publications concernant différents
problèmes qui intéressent l'ensemble de notre mouvement. Chaque numéro devrait être préparé
selon un plan, de façon à constituer une unité fondamentale. Une publication de ce genre
jouerait un rôle non négligeable dans l'éducation des camarades les plus qualifiés et les plus
responsables et pourrait susciter un mouvement de sympathie pour notre parti dans certains
milieux d'intellectuels et de techniciens. Je pense que trois mille exemplaires d'un fascicule de
deux cent cinquante pages, qui coûterait de 7,50 à 10 lires et qui sortirait tous les trois mois, se
vendraient sans difficulté et ne seraient pas déficitaires (1).
Je voudrais également vous proposer une série de publications que je considère comme
indispensables dans la situation présente. En vérité, jusqu'ici nous n'avons rien opposé à la
campagne idéologique acharnée que font les fascistes pour détruire ce peu de culture et de
conscience
Il ne serait pas impossible, je pense, de publier une série de brochures de seize a vingt-quatre
pages de propagande élémentaire qui pourraient être vendues et diffusées par les cellules
d'entreprise. Je suis en train de traduire, pour m'exercer, les notes de Riazanov sur le Manifeste,
afin de les publier, au moins en partie, dans L'Ordine Nuovo (1). Pourrait-on faire une édition du
Manifeste qui reproduise, pour les Italiens, l'édition de Riazanov, si belle et si utile? Je ne sais si
vous avez pensé à remettre tant soit peu en marche les éditions du Parti. Il serait bon d'y penser.
Si le Parti ne peut s'en occuper directement, on pourrait envisager une combinaison permettant
de sortir régulièrement certaines publications qui puissent apporter un sang neuf à la littérature
de notre mouvement. Si mes propositions vous paraissent dignes d'intérêt, je vous ferai pour
chacune d'elles de brefs rapports et un petit projet.
Comme vous le savez, l'Inprekorr (2) a transporté ses pénates à Vienne. Comme à Moscou on
avait déjà envisagé la possibilité d'envoyer en Italie, moyennant une compensation payée par le
Parti, un certain nombre d'exemplaires de cette publication, j'ai voulu reprendre la question ici.
On pourrait envoyer jusqu'à cinq cents exemplaires de l'Inprekorr directement aux camarades
italiens si vous envoyez ici des listes d'adresses ou bien, ce qui me semblerait préférable,
puisque l'Inprekorr est interdite, par l'intermédiaire des organismes du Parti, afin d'éviter des
ennuis aux camarades. La direction est prête à nous accorder deux pages par numéro à consacrer
à l'Italie et tiendrait compte de cette collaboration pour réduire largement les frais du service.
Si vous êtes favorables à l'initiative sous cette forme, autorisez-nous à la mener à terme et
nous organiserons immédiatement l'envoi de cinq cents exemplaires pour le centre que vous
indiquerez. Naturellement, l'envoi serait effectué par les moyens adéquats.
Urbani m'a envoyé, par l'intermédiaire du Bureau illégal, certaines lettres portant sur l'école de
Petrograd (3). J'ai l'impression que vous n'avez pas apprécié toute l'importance de cette
initiative. On peut remarquer à ce propos que, vous aussi, vous n'avez pas fait exception à
236 Écrits politiques
la règle : employer force mots pour approuver abstraitement ce type d'initiative, pour ne rien
faire ensuite lorsqu'il s'agit d'en réaliser une. La vérité est que nous, dans ce domaine, nous
n'avons presque rien fait et que nous ne disposons que de quelques éléments de troisième ou de
quatrième ordre. Alors que c'est un devoir impérieux que de penser à ce problème. Si des
sacrifices financiers sont nécessaires, il faut les faire. Si, parmi les gens sélectionnés pour
l'école, il y a des camarades chargés de famille, il faut y pourvoir dans la mesure du possible.
Dans ce cas,, le choix doit procéder de critères strictement politiques et moraux, toute autre
considération passant au second plan.
Si vous ne faites pas tout votre possible pour développer cette initiative et la rendre effective,
vous assumerez, je crois, une lourde responsabilité. On pourra vous reprocher toute
l'indifférence dont vous aurez fait preuve dans cette affaire et je vous assure que je ne serai pas
le dernier à vous critiquer et que je le ferai férocement. Je pense que les solutions proposées par
Urbani sont acceptables et qu'en faisant du bon travail à Turin, Milan, Bologne et Rome, jusque
dans les plus importants des centres d'origine des élèves, on peut réussir à aider l'école avec des
moyens qui ne grèvent pas le budget ordinaire du Parti. Si l'on fait savoir aux ouvriers de ces
centres que certains de leurs camarades ont été envoyés en Russie pour étudier, pour devenir de
bons organisateurs, pour assimiler, sur place, les expériences de la Révolution, je pense que non
seulement on fera de la bonne propagande et de l'agitation pour le Parti, mais qu'on pourra aussi
rassembler la somme nécessaire. Une institution existe en Russie : le parrainage. Croyez-vous
qu'on ne peut pas obtenir de ces Italiens qu'ils se chargent du parrainage des étudiants et des
ouvriers italiens en Russie et s'engagent à verser une somme mensuelle dont la collecte pourrait
être organisée sans difficultés?
Salutations.
[Gramsci]
Rinascila, XXIII, 4, 22 janvier 1966.
A UMBERTO TERRACINI
U. 9. Vienne, 23 décembre 1923.
Cher Urbani,
J'ai reçu en même temps deux lettres du 7 et du 11. Je réponds à certaines de tes questions.
La circulaire d'Amter est arrivée trop tard pour que l'article puisse arriver en Amérique pour le
premier numéro du journal (1) ; j'enverrai toutefois un article sur les émigrés italiens, en
insistant surtout sur ce que doit être leur activité compte tenu de la situation du Parti et à l'égard
du régime fasciste. Je veux insister surtout sur un point : les émigrés doivent saboter les finances
de l'État fasciste en n'envoyant, de leurs économies, que le strict nécessaire pour leur famille,
sans investir le reste en bons du Trésor ou dans les caisses d'épargne (2). Il serait pourtant bon
que, toi aussi, tu écrives quelques articles pour exposer, par exemple, les rapports actuels du
Parti avec le Parti socialiste et ainsi de suite.
J'avais écrit sur papier officiel au directeur de l'école pour lui demander que Sozzi et Cicalini
(3) puissent conserver le salaire qu'ils touchaient à Moscou. C'est Parodi qui a envoyé cette
lettre, en recommandé : il devrait donc en exister un reçu (4). Lorsque le directeur de l'école est
venu à Moscou, il m'a dit n'avoir rien reçu, mais il m'a assuré que, dans les limites de ses
possibilités financières, il ferait tout son possible pour nous satisfaire et que, étant donné sa
qualité d'ancien officier, la mesure serait étendue à Sartor (5). Dans la lettre que, au nom du
Parti, j'ai envoyée au groupe de Petrograd, J'ai fait allusion à cette possibilité, en précisant que
chaque bourse perçue en qualité de membre de l'école devait être versée à la caisse commune. Je
crois cette décision indispensable si l'on veut éviter de trop graves inégalités entre les élèves.
J'avais écrit qu'il devait en être de même pour les sommes perçues en qualité d'enseignant. Si
nous voulons développer une mentalité moins animale que celle qui existe, malheureusement,
parmi les émigrés italiens, nous devons insister sur tous ces points et en faire des questions de
principe.
Amo (1). Mais, si je me souviens bien, tu m'as dit une fois que cette lettre était en ta possession
et qu'il te semblait bon d'en modifier le passage sur les problèmes financiers posés par l'achat du
drapeau. J'ai lu la lettre dans le bulletin de notre comité syndical de Turin; je ne sais si avec ou
sans tes corrections. Elle me semble assez bien faite et écrite dans une forme adaptée à la
psychologie des camarades russes. Je ne sais pas si tu as lu ce bulletin, qui publie également une
première liste de souscriptions d'environ mille deux cents lires. Le système adopté pour la
souscription me paraît pourtant complètement erroné et il serait bon que tu écrives sur ce point
au Parti et,directement, au comité de Turin. On aurait dû, je crois, saisir l'occasion pour
organiser une grande campagne d'agitation contre le fascisme, en faveur de notre Parti et au
bénéfice ou des caisses du Parti ou du soutien aux victimes politiques C'est pourquoi il aurait
fallu distribuer beaucoup de fiches et fixer une souscription minimale pour permettre aux
ouvriers les plus pauvres et aux chômeurs d'y participer. Ce doit être la ligne générale du Parti :
saisir toutes les occasions pour faire de l'agitation et de la propagande contre le fascisme et
amplifier tous les thèmes de caractère sentimental pour les transformer en faits politiques et
intéressant le Parti. C'est là que pèchent généralement nos organisations, qui manquent
d'initiatives concrètes ou ont des initiatives trop limitées. C'est pourquoi un communiqué de toi,
venant de Moscou, serait très important et utile pour l'avenir.
Quant au frère du député Flor (2), je n'ai eu le temps de rien faire. J'avais chargé Pavirani (3)
de s'informer auprès de la mission italienne pour voir si, ces derniers temps, on n'avait pas par
hasard retrouvé Flor. Étant donné le temps qui s'est écoulé et les changements continuels de
personnel dans les organisations du Parti et de l'État russes, je crois qu'il sera très difficile
d'obtenir des informations des localités indiquées dans la lettre du député. Il n'est même
nullement exclu que Flor se soit volontairement évanoui et qu'il n'ait nullement l'intention de
rentrer en Italie et de renouer avec son ancienne famille. Ce ne serait pas le premier cas de ce
genre. En tout cas, tu peux essayer de t'informer, sans trop d'illusions. Le Profintern avait créé
une commission près le Comité international de Propagande pour les Travailleurs des
Transports. Son objectif était la création d'un mouvement légal et d'une organisation illégale
pour aider la Révolution allemande. Essaie de
savoir si elle a continué ses travaux. Moi-même, j'ai participé aux travaux de cette Commission,
qui était présidée par le camarade Dvorine du Profintern, et j'ai écrit un petit mémoire sur les
méthodes employées par les cheminots italiens pour saboter les envois d'armes aux ennemis de
la Révolution russe.
On devait publier une brochure en plusieurs langues exposant, pays par pays, l'attitude des
ouvriers des transports et leur tactique pour s'opposer aux envois d'armes aux contre-
révolutionnaires et déjouer un éventuel blocus de l'Allemagne. J'avais proposé de consacrer à
l'Italie un chapitre spécial, insistant sur la situation des cheminots sous le fascisme. Le camarade
allemand Hammer devait m'envoyer la traduction française de la brochure pour que j'y ajoute le
chapitre italien écrit dans le même esprit que l'ensemble de la brochure, mais je n'ai jamais reçu
cette traduction française. J'avais aussi proposé, et ma proposition avait été acceptée, d'écrire à
l'intention des cheminots inscrits dans les syndicats fascistes, un manifeste signé par une soi-
disant organisation fasciste dissidente : j'y aurais expliqué que le fascisme ne peut être que
national et que, du point de vue national, il ne faut pas aider, mais bel et bien combattre, les
autres fascismes nationaux, voués à devenir les ennemis de l'Italie; qu'au contraire, le fascisme
italien doit aider les autres pays à sombrer dans l'anarchie. J'ignore si l'activité de la Commission
a été interrompue par l'évolution des événements en Allemagne. Il est certain que Tito (1) ne
savait rien de ces initiatives, même si elles l'intéressent de près. C'est pourquoi je pense qu'on n'a
pas envoyé à notre Parti les circulaires et les instructions que l'on était en train de préparer
pendant que j'étais là-bas. On a saisi récemment à Innsbruck dix wagons de mitrailleuses que les
fascistes italiens envoyaient aux fascistes bavarois. Pour l'Italie le problème est donc encore
d'actualité; la Commission doit en tenir compte et fournir les dispositions et les moyens
adéquats.
Je t'informe que jusqu'à ce jour, 23 décembre, soit dix-neuf jours après mon arrivée, je n'ai pas
encore pu régulariser ma situation légale. Le camarade A.(2) m'avait promis dès le premier jour
de me procurer une attestation d'un professeur d'université pour me permettre d'obtenir un
permis de séjour pour études. En dépit de mes demandes réitérées, je n'ai rien reçu jusqu'ici et tu
peux imaginer toutes les difficultés que cela implique. Tiens-en compte dans les instructions que
tu pourras donner aux
240 Écrits politiques
Salutations communistes.
[Gramsci]
A SCOCCIMARRO (1)
Cher Negri,
J'ai reçu ta lettre du 25 décembre et la lettre de Palmi datée du 29 du même mois. Je réponds
aux deux ensemble. Communique cette lettre à Palmi, et si possible, à Lanzi et à Ferri (2).
Je vais te dire synthétiquement pourquoi je persiste à estimer impossible pour moi de signer le
manifeste, même après en avoir lu la deuxième rédaction. Pour le manifeste on dirait que n'ont
existé ni l'Exécutif élargi de février 22, ni celui de juin 22, ni le IVe Congrès, ni l'Exécutif de
juin 23. Pour le manifeste, l'histoire s'achève avec le Ille congrès et c'est au Ille Congrès qu'il
faut se rattacher pour avancer. Tout ceci peut être défendable en tant qu'opinion personnelle d'un
camarade isolé et comme expression d'un petit groupe, mais c'est tout simplement démentiel en
tant que directive d'une fraction majoritaire qui a administré le Parti depuis le IIIe Congrès et
continue à l'administrer. C'est démentiel, et c'est absurde, parce que dans tous les Exécutifs
élargis comme au IVe Congrès les représentants de la majorité se sont toujours amplement
déclarés en faveur du centralisme, du parti unique international etc. Au congrès de Rome il avait
été déclaré que les thèses sur la tactique seraient votées à titre indicatif mais que, après la
discussion du IVe Congrès, elles seraient annulées et qu'on n'en parlerait plus. Dans la première
quinzaine de mars 1922 l'Exécutif du Komintern a publié un communique spécial dans lequel les
thèses sur la tactique du Parti sont réfutées et rejetées, et un article des statuts de l'Internationale
précise que toute décision de l'Exécutif doit avoir force de loi pour les différentes sections 3.
Voilà ce que j'ai à dire pour la partie formelle et juridique de la question. Laquelle a son
importance. En vérité, après la publication
A Scoccimarro 241
Mais je ne suis pas d'accord non plus avec la substance du manifeste. J'ai une conception
différente du Parti, de sa fonction, des rapports qui doivent s'établir entre lui et les masses
inorganisées, entre lui et la population en général. Je ne crois absolument pas que la tactique qui
s'est développée à travers les Exécutifs élargis et le IVe Congrès soit une erreur. Ni pour la ligne
générale, ni pour les détails de quelque importance. Je crois qu'il en est de même pour toi et pour
Palmi et je ne peux donc pas comprendre comment vous pouvez, d'un cœur si léger, vous
embarquer dans une galère aussi dangereuse. Je crois que vous vous trouvez dans le même état
d'âme que moi au moment du congrès de Rome (1). Peut-être parce que, entre-temps, j'ai été à
l'écart du travail interne du Parti, cet état d'âme s'est dissipé; en réalité il s'est dissipé pour
d'autres raisons aussi. Une des plus importantes est que l'on ne peut absolument pas faire de
compromis avec Amadeo. C'est une personnalité trop vigoureuse, et il est si profondément
persuadé d'être dans le vrai que penser l'amener à composition avec un compromis est absurde.
Il continuera à lutter et saisira toutes les occasions pour présenter à nouveau ses thèses sans
aucun changement.
Je pense que Palmi a tort d'estimer que le moment n'est pas propice pour entamer de notre côté
une action indépendante et susciter un nouveau groupe qui n'apparaîtrait comme étant centriste
que « territorialement ». Il est indéniable que la conception de la fonction du Parti qui a été
officielle jusqu'à présent, a conduit à se fossiliser dans les seules questions d'organisation, et par
conséquent à atteindre une passivité politique au sens propre du terme. Au lieu d'implanter le
centralisme on en est arrive a créer un chétif mouvement minoritaire, et si l'on s'adresse aux
camarades émigrés pour qu'ils participent plus activement à l'action extérieure du Parti, on a
l'impression que pour eux le Parti est vraiment bien peu de chose et qu'ils seraient prêts
242 Écrits politiques
à donner bien peu pour lui. L'expérience, de l'école de Petrograd est très significative (1). En
réalité je me suis persuadé que la force principale qui maintient la cohésion du Parti c'est le
prestige et l'idéal de l'Internationale, et non pas un lien hypothétique créé par l'action spécifique
du Parti; et c'est justement dans cette perspective que nous avons créé une minorité. Il faut donc
admettre que c'est la minorité qui peut prétendre être vraiment représentative de l'Internationale
en Italie.
C'est précisément aujourd'hui, quand on a décidé de porter la discussion devant les masses,
qu'il nous faut prendre une place définitive et un visage qui soit exactement le nôtre. Tant que
les discussions avaient lieu dans un cercle très étroit et qu'il s'agissait d'organiser cinq, six ou
tout au plus dix personnes en un organisme homogène, il était encore possible (bien que, même
alors, ce n'ait pas été entièrement juste) d'en arriver à des compromis individuels et de négliger
certaines questions qui n'étaient pas d'une actualité brûlante. Aujourd'hui, on affronte la masse,
on discute, on suscite des organisations de masse qui n'auront pas une vie limitée à quelques
heures. Eh bien, il est nécessaire que tout cela se fasse sans équivoques, sans sous-entendus, que
ces formations aient une organicité et qu'elles puissent se développer et devenir le Parti tout
entier. C'est pourquoi je ne signerai pas le manifeste. Je ne sais pas encore exactement quoi faire.
Ce n'est pas la première fois que je me trouve en pareilles circonstances, et Palmi doit se
rappeler comment, en août 1920, je me suis détaché même de lui et d'Umberto. A ce moment-là,
c'était moi qui voulais conserver des rapports avec la gauche plutôt qu'avec la droite, tandis que
Palrni et Umberto s'étaient ralliés à Tasca, qui s'était détaché de nous depuis le mois de janvier
(2). Aujourd'hui, il semble qu'il se passe le contraire. Mais en réalité la situation est très
différente; alors qu'il fallait à l'époque s'appuyer à l'intérieur du Parti socialiste sur les
abstentionnistes si l'on voulait créer le noyau fondamental du futur Parti, il faut aujourd’hui
lutter contre les extrémistes si l'on veut que le Parti se développe et cesse d'être autre chose
qu'une fraction extérieure du Parti socialiste. En fait, les deux extrémismes, celui de droite et
celui de gauche, en ayant enfermé le Parti dans la seule et unique discussion des rapports avec le
Parti socialiste, l'ont réduit à jouer un rôle secondaire. Probablement je resterai seul. En tant que
membre du G.C. du Parti et de l'Exécutif du Komintern, je rédigerai un rapport
A Scoccimarro 243
dans lequel je combattrai les uns et les autres, en accusant les uns et les autres de cette même
faute et en tirant de la doctrine et de la tactique du Komintern un programme d'action pour notre
activité future. Voilà ce que je voulais dire. Je vous assure qu'aucun de vos raisonnements ne
parviendra à ébranler ma position. Naturellement je veux continuer à collaborer étroitement avec
vous et je pense que l'expérience de ces dernières années nous a été utile à tous, ne serait-ce que
pour nous apprendre que l'on peut, dans le cadre du Parti, avoir des opinions différentes et
continuer cependant à travailler ensemble avec le maximum de confiance réciproque.
Insiste auprès des camarades que tu peux toucher pour qu'ils se dépêchent de m'envoyer les
articles que j'ai demandés (1). Palmi devrait me faire tout de suite une « Bataille des idées »d'au
moins trois colonnes (toute la dernière page). Je ne sais quel livre ou quelle série de livres ou
autres publications lui indiquer. Il pourrait faire une critique du point de vue soutenu dans La
Rivoluzione liberale par Gobetti (2), en démontrant comment, en réalité, le fascisme a mis
l'Italie en face d'un dilemme très cruel et très aigu; celui de la révolution permanente et de
l'impossibilité où l'on se trouve, de changer non seulement la forme de l'État, mais même
simplement la forme de gouvernement autrement qu'en ayant recours à la force armée. Il
pourrait aussi examiner le nouveau courant né au sein des anciens combattants et qui s'est
cristallisé autour de l'Ilalia Libera(3). Je pense que le mouvement des anciens combattants en
général, qui a effectivement représenté la première formation de parti à la fois paysanne et
laïque, a eu, surtout en Italie centrale et méridionale, une immense importance, car il a
bouleversé la vieille structure politique italienne et déterminé l'affaiblissement extrême de
l'hégémonie de la bourgeoisie parlementaire et par conséquent le triomphe de la petite
bourgeoisie fasciste, réactionnaire et impuissante, mais toutefois bourrée d'aspirations et rêvant à
une utopique palingénésie. Quelle est donc la signification exacte, dans ce tableau général, de la
naissance du mouvement IlaliaLibera ? Voilà qui m'échappe et je serais vraiment content que
Palmi m'éclairât moi aussi à ce sujet.
Naturellement Palmi devra être un des piliers de la revue et envoyer des articles généraux qui
rendent possible même matériellement la reprise du vieil Ordine Nuovo. J'ai toujours négligé de
donner des indications au sujet de la collaboration de Valle,(4) parce que je pense que sur ce
244 Écrits politiques
point il préférera avoir la voie libre. Dis-lu] que je voudrais pourtant avoir de lui un article qui
résume le problème de la réforme scolaire de Gentile (1). « Qui résume »est naturellement à
prendre dans un sens logique et non dans un sens de système métrique. Cet article pourrait
même avoir cinq colonnes et devenir le noyau central d'un numéro.
Et Lanzi, que fait-il? Lui aussi doit collaborer à la revue. Spécialement sur tout ce qui touche à
la question syndicale. Écris-lui est avertis-le que je désire savoir quelque chose de son activité et
de ses opinions sur les événements qui se produisent.
Salutations.
Gramsci.
A TERRACINI
Cher Urbani,
Je réponds plus spécialement à la lettre où tu poses en termes très excessifs et en grande partie
erronés, le problème de mon attitude ( 2).
1) Ta mémoire est, à ce qu'il semble, très trompeuse. Dans la conversation que j'ai eue avec
toi, je t'ai déclaré que j'étais « par principe »opposé à la publication d'un manifeste polémique à
l'égard de l'Internationale. Tu m'as donné l'assurance que les amendements apportés à l'original
que j'avais lu étaient si nombreux et d'une telle nature qu'ils en changeaient complètement la
ligne générale pour le transformer en un simple exposé historique des événements de ces
dernières années, qui serait la base nécessaire, sinon indispensable, de toute discussion
fructueuse.
2) Ici, je n'ai pu voir que le manifeste amendé. N'ayant pas l'original à ma disposition je ne
suis pas en mesure de prononcer un jugement philologique sur l'importance des amendements
apportés. Politiquement, ces amendements n'ont pas changé grand-chose. On continue a
repousser radicalement les développements apportés dans la tactique du Komintern depuis le Ille
Congrès. On continue, sans rien changer objectivement, à attribuer à notre Parti le
A Terracini 245
rôle de centre potentiel de toutes les gauches susceptibles de se former sur le plan international.
On retrouve l'esprit général, fondamentalement opposé à la tactique du front unique, à celle du
gouvernement ouvrier et paysan et à toute une série de décisions prises sur le plan de
l'organisation avant le Ille Congrès et approuvées par ce même Ille Congrès.
3) De ce que je t'ai dit dans la conversation que j'ai eue avec toi aussitôt après ton arrivée à
Moscou, il résultait clairement qu'il m'était aussi impossible de signer la seconde version du
manifeste. C'est pourquoi ta surprise me semble fort déplacée. Mon profond étonnement pour la
grande simplicité avec laquelle toi et Negri vous imaginez l'avenir est par contre bien plus
justifié. Vous ne devez pas oublier qu'à Moscou, lors de la conversation que nous avons eue tous
les trois avec Tasca, nous avons tenu à ce dernier le raisonnement suivant : la vie intérieure d'un
parti communiste ne peut être conçue comme une arène pour une lutte de type parlementaire, où
les différentes fractions remplissent un rôle qui est déterminé, comme l'est celui des divers partis
parlementaires par leurs origines diverses, qui les rattachent aux diverses classes de la société.
Dans le Parti, une seule classe est représentée (1) et les diverses prises de position qui peu à peu
deviennent des courants et des fractions, sont déterminées par des divergences dans
l'appréciation des événements en cours et, pour cela même, ne sauraient se figer en une structure
permanente.
Il est possible que le C.C. du Parti ait suivi une certaine ligne dans certaines conditions de
temps et de milieu, mais il peut changer cette ligne si le temps et le milieu ne sont plus les
mêmes. La minorité, en transformant les désaccords en quelque chose de permanent, et en
essayant de reconstituer un état d'esprit général propre à la majorité, qui justifie la permanence
de ce processus, a mis, met et mettra la majorité en désaccord constant avec le Komintern, c'est-
à-dire avec la majorité du prolétariat révolutionnaire et en particulier avec le prolétariat russe qui
a fait la révolution, en réalité elle soulève ainsi les premiers éléments d'un problème qui devrait
assurément aboutir à faire exclure du Komintern la majorité du Parti. Nous autres nous dénions
tout fondement à cet ensemble de procédés abstraitement dialectiques de la minorité et nous
prouvons dans les faits que nous sommes sur le terrain du Komintern, que nous en appliquons et
que nous en
246 Écrits Politiques
acceptons les principes et la tactique, que nous ne nous figeons pas dans une attitude
d'opposition permanente, mais que nous savons modifier nos positions selon les changements
des rapports de forces et lorsque les problèmes à résoudre se posent sur une autre base. Si
malgré tout, la minorité persiste à adopter vis-à-vis de la majorité l'attitude qu'elle a adoptée
jusqu'à présent, ce sera à nous de chercher s'il n'y a pas là des éléments qui prouvent que la
minorité est un produit des tendances liquidatrices qui se manifestent dans tout mouvement
révolutionnaire après une défaite et qui sont inhérentes aux hésitations et à la panique typiques
de la petite bourgeoisie, c'est-à-dire typiques d'une classe qui n'est pas celle sur laquelle s'appuie
notre Parti. Il ne nous sera pas difficile de démontrer comment l'orthodoxie de la minorité quant
à la tactique du Komintern n'est qu'une mascarade destinée à s'emparer de la direction du Parti :
l'examen de la composition des groupes qui forment la minorité est un moyen facile de
démontrer qu'elle est fondamentalement contraire au Komintern et qu'elle ne tardera pas à
révéler cette nature. C'est là ce que nous avons dit à Tasca, et il me souvient avoir, devant toi et
Negri, répété à plusieurs reprises que je considérais cette discussion, non comme une manoeuvre
destinée à intimider momentanément Tasca et à l'affaiblir devant l'E.E. mais comme une
nouvelle plate-forme sur laquelle la majorité du Parti devait se placer résolument pour liquider
honorablement le passé et être en mesure de résoudre ses problèmes intérieurs. Et je me souviens
que toi et Negri étiez d'accord sur ce point.
4) Je crois que vous devez être encore d'accord, et c'est pourquoi je ne réussis pas à
m'expliquer votre position actuelle. En vérité, nous nous trouvons à un grand tournant historique
du mouvement communiste italien. C'est donc le moment où il est nécessaire de poser les
nouvelles bases de développement du Parti, avec une grande détermination et beaucoup de
précision. Le manifeste ne représente certainement pas cette nouvelle base. Il fournit tous les
arguments qui font apparaître la minorité comme étant la fraction qui, au IVe Congrès et à l'E.E.
voyait juste, en se défiant de la bonne volonté et de la sincérité de la majorité, et en la révélant
comme ce qu'elle est, un ramassis de petits politicards qui sauvent leur situation au jour le jour
par de misérables expédients. Même les dernières péripéties de notre Parti (le cas Bombacci dont
les déclarations de Belloni
A Terracini 247
5)Je persiste dans ma position que j'estime être la plus opportune et la plus juste. Ta lettre ne
fait que me confirmer dans cette décision, spécialement quand tu nie parles du « pont » que vous
auriez représenté dans la période que nous venons de traverser. Il faut que toi, Negri et Palmi
vous vous décidiez aussi pour la clarté, pour une position qui soit le plus près possible de vos
convictions intimes et non de votre qualité de « pont (2) ». Nous pourrons ainsi faire ensemble
un grand travail, et donner à notre Parti tout le développement qu'autorise la situation... Il est
inutile de vouloir conserver une unité formelle de fraction qui nous oblige continuellement à
l'équivoque et aux demi-mesures. Si, comme il le fera certainement, Amadeo veut persister dans
son attitude, ce sera peut-être un bien, à condition que sa prise de position soit celle d'un
individu, ou d'un petit groupe; si elle devenait au contraire, par votre approbation, l'expression
de la majorité, elle compromettrait irrémédiablement le Parti.
J'ai reçu les deux enveloppes de matériel que tu m'as adressées. Elles étaient ouvertes. Aussi je te
demande de mieux faire tes emballages afin qu'il ne se produise pas de pertes. Essaye de
m'envoyer le reste le plus vite possible, si tu ne peux expédier tout à la fois, fais-le au moins par
petits envois successifs. Tu as certainement vu la proposition que j'ai faite à l'Ex. au sujet de la
publication d'une revue trimestrielle de grand format (250 à 300 pages tous les trois mois) qui
pourrait s'intituler Critica proletaria (3). Je crois que la proposition sera acceptée et qu'on pourra
248 Écrits politiques
la réaliser d'ici quelques mois. J'ai dressé ainsi le sommaire du premier numéro :
Il faudrait que tu te mettes immédiatement au travail pour écrire ton article qui doit être d'au
moins vingt pages d'une revue du format de la Nuova Antologia. Tu devras y faire un examen
des projets de programme qui ont été présentés et des discussions auxquelles ils ont donné lieu.
Je t'avertis que, particulièrement en Russie, la discussion a été assez large. Tu pourras avoir par
Boukharine les indications nécessaires et te faire traduire par le bureau de presse le matériel
rédigé en russe. Il serait bon que les traductions soient faites en plusieurs exemplaires et
envoyées aux partis qui ont constitué des commissions pour discuter le programme mais
manquent d'éléments pour la discussion. On pourrait poser la question au secrétariat. Ton article
cependant devra être prêt dans deux mois au plus tard.
Masci.
P.-S, - Il serait bon qu'on puisse avoir tout de suite ton article sur la situation en Allemagne qui
serait l'article de fond du premier numéro de L'Ordine Nuovo (2) .
A Togliatti 249
A TOGLIATTI
Cher Palmi,
Depuis la lettre que tu m'as envoyée sitôt remis en liberté (1) je n'ai plus rien reçu de toi. Je
pense que deux de mes lettres t'ont été communiquées, l'une adressée à Negri, et l'autre à Urbani,
dans lesquelles j'exprimais plus en détail mes points de vue sur la situation actuelle du Parti, et
sur les solutions que j'estime opportunes pour résoudre les problèmes qu'elle pose (2). J'attends
toujours une lettre de toi, qui me réfute ou me donne raison : je veux aujourd'hui te parler d'un
problème particulier que j'estime fondamental dans la situation présente et qui me sert de pierre
de touche pour juger de toute l'activité du Parti et des méthodes qui ont été celles des camarades
qui l'ont orientée jusqu'à présent : il s'agit de l'activité que je définirai afin que nous nous
comprenions bien comme celle du camarade Tito (3).
Deux épisodes essentiels m'autorisent à affirmer qu'il a existé et qu'il existe encore dans ce
domaine une grande confusion et une grande désorganisation. Toutefois, s'il est théoriquement
exact d'accuser la minorité d'être, au moins en partie, liquidatrice, parce qu'elle sous-estime et
néglige énormément l'importance de ce travail dans la situation présente, il faut cependant dire,
pour la défense de la vérité, et parce que ce n'est qu'en connaissant exactement la réalité que l'on
peut remédier aux erreurs et aux faiblesses, et assainir l'organisation, que la majorité aussi, dans
ses éléments responsables, n'a pas été capable de faire le nécessaire et qu'elle a été liquidatrice en
fait, sinon en principe.
Pour ce qui concerne le premier épisode, je crois que tu es au courant de ce qui est arrivé de
fâcheux à Moscou au mois de mars, et qui a eu pour moi des conséquences personnelles peu
reluisantes. L'Exécutif ayant été arrêté, dans les personnes d'Amadeo et de Ruggero (4), on
attendit en vain pendant un mois et demi environ d'avoir des informations qui établissent avec
exactitude comment les choses s'étaient passées, dans quelles limites l'action de la police
250 Écrits politiques
avait détruit l'organisation, quelle série de mesures avait été prise par la partie de l'Exécutif
restée en liberté pour rétablir les liaisons d'organisation et reconstruire l'appareil de parti. Au lieu
de cela, à la suite d'une première lettre écrite immédiatement après les arrestations et dans
laquelle il était dit que tout était détruit et que la centrale du Parti devait être reconstituée ab
imis, on ne reçut plus aucune information concrète, mais seulement des lettres polémiques sur le
problème de la fusion, rédigées dans un style qui semblait d'autant plus arrogant et irresponsable
que son auteur avait, par sa première lettre, donné l'impression que le Parti n'existait désormais
plus que dans sa personne (1). Il y eut une séance orageuse à la commission pour le travail
technique, à laquelle prit part un membre du Comité central russe qui avait séjourné en Italie
tout le mois qui précéda l'accession au pouvoir des fascistes et une quinzaine de jours après (2).
On posa brutalement la question de la valeur du centre du Parti italien et des mesures à prendre
pour pallier sa défection et son manque de dispositions à la réorganisation. Les lettres reçues
furent âprement critiquées et on me demanda ce que j'entendais suggérer. Je ne te cache pas que
j'étais moi aussi resté sous le coup de l'impression désastreuse des lettres, et n'ayant pas à ma
disposition d'autres éléments, je ne pouvais faire autrement que reconnaître que les critiques
étaient fondées et plus que fondées. Et c'est pourquoi j'en arrivai jusqu'à dire que si l'on estimait
que la situation était véritablement telle qu'il ressortait objectivement des éléments dont nous
disposions, il valait mieux en finir une bonne fois et réorganiser le Parti, de l'étranger, avec des
éléments nouveaux choisis d'autorité par l'Internationale. Laisse-moi te dire que si je me trouvais
encore dans une situation semblable je ferais à nouveau la même proposition et que je n'aurais
nullement peur de déchaîner toutes les foudres de l'univers.
En vérité, les camarades russes sont moins centralistes qu'il n'y paraît; peut-être aussi qu'ils
avaient, par d'autres voies, de plus amples informations que moi, et qu'ils ne manoeuvraient que
pour provoquer une situation déterminée. C'est pourquoi la conclusion fut qu'on se contenta de
décider d'envoyer au Parti une lettre dans laquelle, en se basant sur la correspondance reçue
d'Italie, on indiquait les mesures à prendre et les voles à suivre. Tito répondit a cette lettre par un
long exposé d'où il résultait que l'appareil du Parti était resté complètement intact, que le centre
A Toglialli 251
représenté, par Tito n'avait jamais cessé, ne serait-ce qu'un instant, de fonctionner, et que toute
l'organisation était restée pleine de vie et d'énergie dans tous ses prolongements. Le scandale
devint encore plus grand. Qui donc croire? Tito, qui représentait une activité annexe, échappant
en partie au contrôle, et qui par conséquent, n'était pas connu personnellement et pouvait être
pris pour un quelconque fumiste; ou bien les responsables politiques du Parti dont on supposait
qu'ils ne pouvaient ignorer la situation, et qui semblaient plus dignes de foi quand ils disaient
que tout était détruit? Il faut aussi réfléchir au fait que, dans l'histoire des partis révolutionnaires,
l'aspect que représente l'activité de Tito est celui qui reste toujours le moins clair, et qui se prête
le plus aux chantages, aux gaspillages, aux fumisteries. Lorsque Tito vint à Moscou, il se montra
furieux de la lettre qu'il avait reçue, mais sa fureur tomba quand on lui fit lire la correspondance
du Parti, et que, crayon en main, on lui montra que les phrases qu'il avait estimées offensantes
par leur inconséquence avaient été prises directement dans la correspondance en question. Il
apparut alors clairement, et Tito le reconnut, que les deux centres agissaient indépendamment
l'un de l'autre, sans liaisons, sans que l'un connaisse au moins dans ses lignes générales l'activité
de l'autre, et que, par conséquent, ils se calomniaient et se discréditaient réciproquement. Le
procès-verbal avait consigné certaines de mes déclarations qui avaient mortifié Tito, qui les
croyait dirigées contre lui personnellement, mais il ne me fut pas difficile de démontrer que,
bien que devant toujours participer aux commissions où son activité était discutée, je n'avais
jamais eu aucune information à son sujet, que je ne pouvais disposer d'aucun élément concret
pour critiquer les informations du centre politique, et que je n'avais par conséquent pu prendre
une position différente de celle que j'avais prise en me plaçant dans la perspective du plus strict
intérêt du mouvement italien.
Malheureusement cette situation n'a pas changé depuis ce moment-là. Récemment, en réponse
à un reproche fait par la commission du budget parce que le Parti n'avait pas attribué au Bureau
clandestin la totalité de la somme qui lui avait été destinée, l'Exécutif répondait qu'il assurait lui-
même une grande partie de l'activité propre à cet organisme et qu'il en dépensait par conséquent
les fonds. Tout ceci est absurde, et va à l'encontre des règles les plus élémentaires d'une bonne
organisation. Je me suis aussi