Une théorie du contrat de transport
La matière du droit des transports nous rappelle quelques grands arrêts
du droit civil qui ont posé des règles aujourd'hui connues du droit commun
des contrats.
C'est bien l'exécution de contrats de transport qui a donné naissance à
l'obligation de sécurité, enrichi le concept de cause, ou encore affiné la
notion de faute lourde. Le contrat de transport a participé et participe sans
doute encore à la construction d'un droit commun des contrats.
Mais la question qui est posée aujourd'hui, c'est de savoir si
les contrats de transports peuvent aussi permettre d'enrichir le débat sur
une construction d'une théorie générale des contrats spéciaux.
En effet, c'est bien parce qu'il existe des contrats de transport qu'il y a lieu
de s'interroger sur l'existence d'une théorie « du » contrat de transport
Si le contrat de transport avait une place autonome auprès
du contrat d'entreprise dont il est l'héritier direct.
L'immersion dans le droit des transports nous place immédiatement
devant la certitude qu'il y a autant de règles applicables qu'il y a
de transports : l'objet du transport d'abord, personnes ou marchandises ;
les distances ensuite, déplacement interne ou international.
Mais ce n'est pas tout. Selon le mode de transport, la règlementation n'est
pas la même : transport routier, ferroviaire, aérien, maritime, fluvial.
Conjuguons ces trois aspects et nous nous retrouverons devant plus d'une
vingtaine de règlementations des transports. Sans compter la nature
des marchandises : dangereuses, animaux vivants, liquides...
Prenons pour exemple un transport routier en droit interne lui seront
applicables les articles 627 et suivantes du Code de commerce
En transport international, c'est la convention internationale, dite CMR,
qui sera applicable.
Les choses se compliquent lorsque le transport est multimodal. Imaginez
un container de matériel micro-informatique qui doit voyager du Chine
jusqu'en Tunisie. Il sera mis dans un container transporté d'abord par
camion ensuite à un navire l'emportera jusqu'au port de destination. Là,
le container sera transporté à sa destination finale par un camion puis par
chemin de fer. Le camion sera ou ne sera pas le même qui effectuera la
totalité du transport. Quelle réglementation appliquer à ce transport ?
La première réaction est donc de se dire : il n'y a pas un droit
du contrat de transport mais des droits des différents
contrats de transports.
l'étude des règlementations conduit à constater qu'un régime
fondamental émerge : le principe de responsabilité présumée, le droit de
disposer de la marchandise, la qualité à agir en responsabilité, le prix
du transport, l'action directe en paiement du prix, les règles de
prescription. Ces similitudes sont des indices concordants de ce que les
nombreux contrats de transport sont traversés par des vecteurs
communs, susceptibles de faire émerger une théorie générale
du contrat de transport.
Au fond, depuis longtemps, la définition du contrat de transport est une.
On retiendra la proposition classique de Rodière : contrat par lequel un
professionnel s'engage contre rémunération à déplacer un bien ou une
personne d'un lieu à un autre. C'est peut-être à l'aune de cette évidente
définition, réactualisée, que peut apparaître le fondement de la théorie du
contrat de transport.
Cette définition du contrat de transport permet de déceler une théorie
susceptible de caractériser ce contrat par rapport aux autres.
La définition de Rodière porte sans doute en elle un des traits
fondamentaux du contrat de transport : son caractère professionnel. Ce
trait de caractère est affirmé depuis longtemps par la doctrine . L
article 627 du code de commerce dispose que « Le contrat de transport
est la convention par laquelle un entrepreneur s'engage, moyennant un
prix, à faire lui-même parvenir une personne ou une chose en un lieu
déterminé ». Le Code de commerce évoque également les obligations
du voiturier qui est présenté comme un commerçant, et donc un
professionnel. Ce caractère se trouve aujourd'hui réaffirmé et même
renforcé.
Le fait que le transporteur soit un professionnel, implique un certain
niveau de qualité dans la réalisation de ses prestations et permet sans
doute d'expliquer le régime de responsabilité auquel il est soumis. Ainsi,
l'obligation de sécurité qui pèse sur le transporteur en matière de
transport de personnes est une obligation de résultat. Le même constat
peut être fait en matière de transport de marchandises : le transporteur
professionnel est garant de l'arrivée des marchandises dans le même état
que celui dans lequel elles se trouvaient lors de leur prise en charge.
Le fait que le transporteur soit un professionnel a conduit à certaines
évolutions destinées à assurer la protection de ses partenaires
consommateurs. En matière de transport de personnes, le législateur
prend le relais de la jurisprudence qui a toujours eu à cœur de protéger
les victimes d'accident de transport et leur famille : on se souvient du
développement de l'obligation de sécurité dans toutes sortes
de transport de voyageurs .
L'aspect professionnel du contrat de transport justifie sans doute la
présence de certaines règles en matière de transport de voyageurs.
En transport de marchandises, le chargeur est le plus souvent un
professionnel. De même, pendant longtemps, le destinataire a été lui aussi
souvent une entreprise. Cependant, aujourd'hui la combinaison de
plusieurs phénomènes a rendu l'organisation d'une protection du
consommateur nécessaire.
Un deuxième trait caractéristique du contrat de transport paraît
beaucoup plus original : il s'agit de son caractère tripartite.
Selon Code de commerce qui définit le contrat de transport, la lettre de
voiture forme un contrat entre l'expéditeur, le voiturier et le destinataire.
Le caractère tripartite du contrat de transport s'explique par l'utilité
économique de cette convention. En effet,
le contrat de transport constitue bien souvent le moyen de réaliser la
livraison des marchandises promise par un vendeur à son client. Prenons
un exemple simple. Une entreprise commande des matières premières à
son fournisseur. Le fournisseur s'engage à livrer les marchandises à son
client. Sauf à disposer de véhicules qui lui permettraient de réaliser la
livraison, le fournisseur fera appel à un transporteur. Dès lors, ce
fournisseur s'engage dans une relation de transport avec un transporteur,
il conclut un contrat de transport et devient ainsi expéditeur des
marchandises. L'objectif de ce contrat est de faire parvenir
les marchandises à son client, acheteur. Pour que cet acheteur puisse les
recevoir, il va devoir devenir le créancier de l'obligation de livrer pesant
sur le transporteur, en d'autres termes, destinataire des marchandises.
La question de la place du destinataire au contrat de transport a
longtemps suscité des interrogations. L'une de ces questions est
désormais résolue. Alors que, pendant longtemps, il est apparu comme
un tiers au contrat de transport, bénéficiaire d'une stipulation pour autrui,
le destinataire est aujourd'hui considéré, comme une partie à cette
convention. Sauf à les avoir spécialement acceptées, il n'est pas lié par
les clauses qui ne font pas partie de l'économie du contrat (par exemple
les clauses attributives de compétence territoriale).
En tout état de cause, ce tripartisme enrichit certainement, en le
remettant en cause, certaines règles bien connues du droit des
obligations.
Un troisième vecteur déterminant du contrat de transport pourrait bien
être la pierre fondatrice d'une théorie générale de contrat de transport, il
s'agit du couple espace/temps.
En effet, on ne peut concevoir le transport sans la réalisation d'un
déplacement dans l'espace pendant un temps donné. C'est vrai pour
les marchandises et pour les personnes, même si le transport a vocation
à les faire revenir à leur point de départ , même si le transport ne dure
que quelques minutes (le temps de deux arrêts de bus).
D'abord, le couple espace-temps conjugué au caractère professionnel du
transporteur permet clairement de justifier non seulement le niveau de
responsabilité du transporteur mais surtout la durée de la présomption de
responsabilité qui pèse sur lui durant tout le trajet : pour les personnes, à
partir du moment où elles commencent à monter et achèvent de
descendre du véhicule ; pour les marchandises, à compter de leur prise
en charge, moment de l'acception au transport, jusqu'à la livraison,
moment où elles sont remises au destinataire. Ainsi, durant le trajet, c'est-
à-dire pendant toute la durée du déplacement, le transporteur est garant
des marchandises ou de la sécurité des voyageurs, il est tenu d'une
obligation de sécurité de résultat.
Le couple espace-temps se manifeste également lors de l'établissement
de la responsabilité par l'obligation qui pèse sur l'ayant droit
aux marchandises d'émettre des protestations motivées à l'arrivée
des marchandises pour conserver ses recours. Cette obligation permet
d'établir l'existence d'un dommage au moment de la livraison et de le
rattacher à la période durant laquelle le transporteur est présumé
responsable. Finalement, le transporteur est responsable non seulement
parce que le résultat n'est pas atteint mais également parce que le
dommage trouve son origine pendant la période de transport.
Le couple espace-temps permet également d'expliquer pourquoi, à côté
des traditionnelles causes d'exonération, on trouve le vice propre de
la marchandise. Il s'agit de prendre en considération une particularité, un
défaut de constitution de la marchandise qui la prédispose à se détériorer
du seul fait de son déplacement. Ainsi, dès lors que le dommage
s'explique par ce vice propre de la marchandise, qui se manifeste durant
le trajet, le transporteur est exonéré de sa responsabilité. Dans le même
esprit, les conventions internationales prévoient des causes particulières
d'exonération qui sont liées à des risques particuliers de transport. Ces
causes permettent de renverser la présomption de responsabilité pesant
sur le transporteur. Certaines tiennent aux marchandises elles mêmes
(transport d'animaux vivants ou déchet de route), d'autres tiennent au
mode de transport utilisé (péril ou accident de mer).
Le couple espace-temps est aussi au cœur de l'aménagement de
l'exécution du contrat. Le droit de disposition des marchandises permet à
l'ayant droit (expéditeur ou destinataire) de donner des instructions au
transporteur et, notamment, de changer la destination
des marchandises en cours de transport. Les empêchements
au transport ou à la livraison sont des circonstances qui rendent
momentanément ou définitivement impossible l'exécution du transport ou
de la livraison. Face à ces circonstances, le transporteur est tenu de
certaines obligations de bon sens (demander des instructions, prendre
soin des marchandises...). Enfin, le formalisme qui entoure l'exécution
du contrat de transport témoigne également de la prise en compte de la
distance qui sépare les parties au contrat ainsi que le temps du trajet à
parcourir. Les documents de transport permettent d'établir le volume, le
nombre et l'état des marchandises ainsi que le moment de leur prise en
charge et de leur livraison. Ils permettent de recueillir d'éventuelles
réserves des parties au contrat.
Les trois critères qui viennent d'être exposés, et particulièrement la
conjugaison de l'espace et du temps justifient l'émergence d'une théorie
du contrat spécial qu'est le contrat de transport. Ils permettent de fixer une
ligne de conduite, de proposer une grille de lecture pour déterminer,
améliorer ou encore interpréter des règles faisant partie de son régime.
Par ailleurs, l'histoire montre que les critères propres à
certains contrats sont amenés un jour à s'exporter au bénéfice d'autres
opérations. En transport, cette exportation a déjà eu lieu pour plusieurs
traits caractéristiques du contrat. Le transport des passagers est
désormais complètement absorbé par le droit commun des contrats —
voire le droit commun des obligations pour ce qui est de l'obligation de
sécurité — ainsi que par le droit de la consommation. Le caractère
tripartite du contrat de transport nous semble contribuer à la théorie
générale des contrats (formation du contrat à trois personnes, incidence
des relations tripartites). Il participe à la définition de la structure
du contrat et de la sphère contractuelle, pour reprendre les expressions
du doyen Jean Carbonnier.
En soi, rien ne s'oppose à l'existence d'une théorie
du contrat de transport mais cette dernière n'est pas propre au transport.
Tantôt elle emprunte certains mécanismes à d'autres contrats, tantôt elle
inspire, voire enrichit les règles du droit commun. Dire qu'il existe une
théorie du contrat de transport a un sens dès lors qu'il s'agit de fixer une
ligne de conduite, de construire un guide permettant d'interpréter, de
déterminer ou d'améliorer son régime juridique. En revanche, on peut
douter qu'il existe entre la théorie du contrat de transport et le droit
commun des contrats une strate théorique intermédiaire qui esquisserait
des traits communs à l'ensemble des contrats spéciaux