Dom Juan
Quoi ? Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on
renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle
chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour
toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres
beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est
bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et
l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les
justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me
ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont
elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle
n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux
pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs
où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout
ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais
dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des
charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On
goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une
jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre
par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une
âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites
résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un
honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais
lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ;
tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité
d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et
présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il
n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et
j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de
victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est
rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à
aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres
mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
Acte I, scène 2
Introduction :
Accroche :
o 1665, premières représentations : mythe de Dom Juan, personnage légendaire.
o Personnage déjà mis en scène par Tirso de Molina.
Auteur : Molière, dramaturge du XVIIème siècle, homme de théâtre au sens complet
du terme. Il est à la fois directeur de troupe, dramaturge, acteur et metteur en scène
avant la lettre. Piètre acteur tragique, il tient le premier rôle dans ses comédies,
assurant leur succès sous le mécénat de Louis XIV
Situation :
o Dom Juan : Grand seigneur libertin de la haute noblesse, passe son temps à
séduire les femmes
o Acte I scène 1, Sganarelle décrit son maître comme un scélérat, un enragé et
un hérétique.
o Acte I, scène 2 première apparition de personnage titre.
o Dom Juan prend la parole, fait l'éloge de l'inconstance : personnage
redoutable, séduisant, dangereux pour la société, sans limites.
o La réaction de Sganarelle est révélatrice :
SGANARELLE. — Ma foi ! j’ai à dire…, je ne sais ; car vous tournez les
choses d’une manière, qu’il semble que vous avez raison ; et cependant il est
vrai que vous ne l’avez pas.
o Ce qui va pousser Dom Juan à faire cette tirade
Problématique : Comment cette tirade, dévoile le portrait de Dom Juan ?
Mouvements de l’explication linéaire
o La tirade de Dom Juan est structurée autour de trois points de vue " tu veux "
puis " pour moi " qui est ensuite généralisé " on goûte ".
o 1) Dans un premier temps, nous verrons la définition de la liberté selon Dom
Juan
o 2) Ensuite, on découvre l’expérience de Dom Juan parle en son nom
o 3) puis, la généralisation qu’il fait est particulièrement inquiétante, car elle met
en péril les relations humaines en général.
o 4)Enfin, la personnalité vaniteuse de Dom Juan
I- La définition de la liberté selon Dom Juan
"Quoi ?" Indignation Révèle qu'il est lui-même
objet d'une passion.
"tu veux qu'on se lie au Argument poussé à Rend l'argument adverse
premier objet qui nous l'extrême ridicule en l'exagérant.
prend ?"
"lier" Métaphore Compare la fidélité à
l'esclavage.
"renonce au monde ... n'ait Accumulation de Montre son rejet
plus d'yeux … non, non tournures négatives catégorique de la fidélité
… la constance n'est et des contraintes.
bonne que"
"Qu'on n'ait plus d'yeux Métaphore Fidélité comparée à
pour personne" l’aveuglement.
"la belle chose" Antiphrase Ironie, il laisse entendre
qu'il pense l'inverse de ce
qu'il dit.
"la belle chose" (bonne Antiphrase, jugement La "belle chose" est en fait
que pour les "ridicules") méprisable, réservée aux
"ridicules".
"s'ensevelir pour toujours Métaphore de Fidélité = fin définitive,
dans une passion … être l'enterrement perte de vie et de vitalité.
mort dès sa jeunesse"
"mort … jeunesse" Antithèse Souligne l'opposition entre
la mort et la jeunesse.
"pour toujours" Hyperbole Exagération pour insister sur
le caractère définitif et
oppressif de la fidélité.
"toutes les Belles ont le Langage juridique, Défend le "droit" de ses
droit de nous charmer" inversion des rôles victimes, se
déresponsabilise en
inversant les rôles.
"la première ne doit point Métaphore du vol Fidélité comparée à un
dérober au autres" vol, comme si rester fidèle
était voler aux autres leur
chance.
"toutes" (répétition) Répétition Montre son absence de
limites, sa volonté de
séduire toutes les femmes.
"une passion … la Opposition Contraste entre une
première" (vs. "les autres singulier/pluriel passion unique et la
beautés … toutes les multitude des autres.
Belles … les autres")
II- L’expérience de Dom Juan parle en son nom
"pour moi" Première personne du Renforce l'aspect
singulier personnel et émotionnel
de l'argumentation.
Phrase longue, d’une Période Donne un caractère
ampleur élégante lyrique et élégant à
l'argumentation pour
mieux toucher l'auditoire.
Musicalité : assonances en Musicalité, assonance Crée une musicalité
« ou » autour du mot « douce, renforçant
amour » l'émotion et le registre
lyrique.
"douce violence" Oxymore Renversement des valeurs
en associant des termes
contradictoires pour
surprendre et marquer
l'esprit.
Champ lexical du don : « Champ lexical Insiste sur l'idée de don,
cède, conserve, rend inversant la relation de
hommage, rend des pouvoir dans l'amour.
tributs, ne peut refuser,
donne. »
"ravi par la beauté … Voix passive Don Juan se présente
entraîné par la douce comme victime de la
violence … son cœur est beauté et de l'amour.
demandé par un beau
visage …"
Termes judiciaires : « Champ lexical de la justice Don Juan se
faire injustice ... être déresponsabilise en se
obligé … payer un tribut » présentant comme une
victime des circonstances.
"la beauté nous entraîne Vérités générales Généralise son cas pour se
… l'amour n'engage point déresponsabiliser et se
… la nature nous oblige" présenter comme soumis à
des forces supérieures.
"je cède … elle nous Mélange de première Se déresponsabilise en
entraîne" et plus loin "je personne du singulier et généralisant son
rends les hommages … la du pluriel expérience personnelle.
nature nous oblige"
"Si j'en avais dix mille, je Hyperbole Montre la démesure de
les donnerai tous" Don Juan, comme un
héros tragique victime de
ses passions.
"la beauté … une belle … Polyptote Souligne l'obsession de
un beau visage" Don Juan pour la beauté
sous toutes ses formes.
"une belle" désigne un Périphrase Réduction de l'être
être humain, réduit à son humain à son apparence,
apparence physique montrant la superficialité
de Don Juan.
"un beau visage" par Synecdoque Réduit la femme à sa
synecdoque, représente beauté physique,
une femme démontrant encore la
superficialité de Don Juan.
"je conserve des yeux … Importance de la vue Montre que Don Juan se
je vois" concentre sur l'apparence,
négligeant les relations
profondes.
III- La généralisation qu’il fait met en péril les relations humaines.
« Réduire par cent Association de notions Contraste entre
hommages » contradictoires domination et soumission,
soulignant un paradoxe.
Inexplicable Négation lexicale, Dom Juan affirme qu'il ne
prétérition peut expliquer, tout en
développant l'idée,
permettant des assertions
subversives.
Inclinations Métaphore Assimilation des relations
humaines aux lois de
l'attraction, créant une
vision mécanique des
sentiments.
« Charme » (du latin « Étymologie Référence à la magie,
Carmen ») renforçant l'idée des
passions comme des
forces surnaturelles.
Scénario de l’Odyssée Allusion littéraire Établit un parallèle entre
Dom Juan et Ulysse,
suggérant une quête
perpétuelle et une
tentation constante.
« Des charmes » / « tout le Imprécision, article Passe d'un plaisir vague à
plaisir de l'amour » indéfini devenant exclusif une généralisation totale,
piège rhétorique.
« Est dans le changement Aphorisme, présent de Établit une vérité
» vérité générale universelle et inébranlable
selon Dom Juan.
« Jeunes » et « innocentes Choix de qualificatifs Manipulation, choisit des
» femmes inexpérimentées
pour mieux les contrôler.
« On goûte une douceur » Métaphore culinaire Compare l'amour à une
gourmandise, assimilant
Dom Juan à un ogre,
renforçant son aspect
prédateur.
« Scrupules, honneurs » Sentiments honnêtes Montre le mépris de Dom
considérés comme des Juan pour les valeurs
illusions morales et sociales.
« Où nous avons envie » Absence de limites Exprime un désir
insatiable et sans
frontières, mettant en péril
les relations humaines.
« Réduire … combattre … Métaphore guerrière Illustre la vision de
rendre les armes … forcer l'amour comme une
pied à pied … résistances conquête militaire,
… vaincre » renforçant l'image d'un
prédateur impitoyable.
« Larmes » rime interne Présage funeste, rime Suggère une connexion
avec « armes » interne inévitable entre la
souffrance (larmes) et la
violence (armes),
préfigurant la chute.
IV-La personnalité vaniteuse de Dom Juan
« Mais lorsqu’on en est Paradoxe Dom Juan exprime que la
maître une fois, il n’y a conquête amoureuse perd
plus rien à dire ni rien à son attrait une fois
souhaiter ; tout le beau de achevée, révélant son
la passion est fini » ennui rapide.
« Nous nous endormons Métaphore Il compare l'amour stable
dans la tranquillité d’un à un sommeil, suggérant
tel amour » une absence de
stimulation et d'excitation.
« Si quelque objet Personnification, Dom Juan décrit les
nouveau ne vient réveiller métaphore nouveaux objets de désir
nos désirs, et présenter à comme des réveils pour
notre cœur les charmes son cœur, montrant son
attrayants d’une conquête besoin constant de
à faire » nouveauté.
« Enfin il n’est rien de si Antithèse, hyperbole La douceur du triomphe
doux que de triompher de contraste avec la
la résistance d’une belle résistance, soulignant son
personne » plaisir dans la conquête
difficile.
« J’ai sur ce sujet Comparaison, allégorie Il se compare à un
l’ambition des conquérant, révélant son
conquérants, qui volent insatiable ambition et son
perpétuellement de incapacité à se contenter
victoire en victoire, et ne d’une seule victoire.
peuvent se résoudre à
borner leurs souhaits »
« Il n’est rien qui puisse Hyperbole, métaphore Exagère la force de ses
arrêter l’impétuosité de désirs, les décrivant
mes désirs » comme impétueux et
inarrêtables, soulignant
son caractère insatiable.
« Je me sens un cœur à Hyperbole, Exagère ses capacités
aimer toute la terre » universalisation amoureuses, se voyant
capable d’aimer tout le
monde, montrant sa vanité
et son orgueil.
« Comme Alexandre, je Comparaison, référence Compare ses ambitions à
souhaiterais qu’il y eût historique celles d’Alexandre le Grand,
d’autres mondes, pour y soulignant son désir
démesuré de conquêtes sans
pouvoir étendre mes
fin.
conquêtes amoureuses »
Conclusion :
Après l’éloge paradoxal du tabac, l’éloge paradoxal de l’inconstance.
On découvre un personnage très inquiétant.
Molière utilise tout son art littéraire à créer un personnage séduisant.
Mais il parsème son discours d’indices qui permettent de voir que ce raisonnement est
plus fascinant que cohérent.
Le dramaturge lui reproche trois choses :
o C’est un personnage fasciné par les apparences, il est superficiel.
o Son comportement met en péril les relations humaines, la vie harmonieuse en
société.
o Ensuite, Dom Juan est un personnage sans limites : coupable de démesure, le
spectateur sait déjà que le personnage sera puni à la fin.