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lettre autographe (avu laches)

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Game à la Bibliothlyer).
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déc . 1846 . Scorefuler

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D'HORACE .
ARBOIS ,

DE L'IMPRIMERIE D'AUGUSTE JAVEL .


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LYON

1896
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ODES

D'HORACE ,

TRADUITES EN VERS FRANÇAIS ,

AVEC LE TEXTE EN REGARD ,

Bar Le baron Delort ,

LIEUTENANT - Général des arMÉES DU ROI , pair de france


AIDE-DE-CAMP DU ROI , GRAND cordon de la Légion
D'HONNEUR , CHEVALIER DE SAINT - LOUIS
ET DE LA COURONNE DE fer ,
ancien député , etc.

Ses vers en tous pays sont cités d'âge en âge.


VOLTAIRE.

Deuxième édition.

TOME PREMIIR.

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E

PARIS ,
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES ,
RUE JACOB , Nº 56 .
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VILLLE

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LYON
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1890
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ar bois 3 décembre 18411
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mon cher Docteur
,ノ 1896

Je devais h
Lee premier exemplaire de da becousein
se

Totion des odes d'horace an Savant et

re
Laborieuse éditeur de l'hovace polyy totte,
et
in bage of courageux écrivain qui m'a-

Si bien becondé dans le commandement


le :
< xtrêmencent difficile que j'avais à remplir

1831 Jan5 a Jeme givision militaire,


In
м 1831

que les deux exemplaires queje m'empresse

Je lui adresser parte diligence de ce


jour

soient pour lui un témoignage de machante


reconnai
vive reco nnaissance
stume et de ma

et surtout des notes cent il


Guvrage

est accompagné , he confirmeront dans


11

ma profente veneration , cand ma stucine &


loui's philippe
+ poutcut 45 er Sonne
et constante admiration,
+

Depuis le diverna micus apprécié que


1
mov le génie, les raves qualités et les

grandes vertus - elles luv révélerent en même


temp & mon indignation toute patriotiq

contre les in dignes Ministros

ut si
dégradent bouteusement
si bo an dedans et

ors notre nation .


an

си
g'ai prit un brave officier Supérienм

Ze vous dive ,toutes


en passant à Lyon

cet égard. c'estan soin ,


mes penser à

c'est un devoir dont il s'est bien acquitté


ай си mainte
J'ai en raison , vous n'en pouve na
1

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, de refuser dabord une bautefavo

.
pour Laquette je n'avais aucune sympatsie
meconsole d'avoir acceptaque
We
et que se 1

parcequ'elle m'a precuré la douce satisfactie

de faire un peu de bien et de voir depris

et de dive quelquefpy ,1 mais dekein in érin

Jes vérités utiles à un


prince incomparable
Louse
aussig Je suis de sa renommie
se L i avoir pas entend
ob que je suis heureu

¿. L'autre coté ou citroit, ces paroles adresse

par une Jeune Reine, dans une cérémonie

touteféciale, au plus vénérable des vicillaris

ef an descendant de Louisxiv beds forme

it Juve de me faire jamais à la granie


et
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7 Bretagne guerre impie et injuste ,

inr Le ministre des affaires étrangères ..


it van franc
37 er aux affaires de la ,

émerveillé de celle étrange


a été, je le pavierais ,

a vention . je mebun régoni, moi


d'avoir a
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cette triste époque Coin duди salasаго britanniane
que
où l'on détorait avec un 120m 1 eux
pton appareil
de l'ordre,Brillant de la jartierve he Rotie
+ de l'ordre fameux,
france, portant à a devise galante et érotique

A i mal y pense.
houni soil qu

Bilas mon
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eber docteur, combien je me suis

félicité des motifs que mout rappelledand


ma retraite avo w opin
1 ial remert

12
refusé, par excès de délicatesse, toute

rémunération pécuniaire tela hitte Grile

bien administré pav . M •he comte de

-ai dit :
montalivet. J'ai
de
tout priste revoir an logis her mains nutty
carrière à la cour paran
et terminant ma
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trait bien rave de désinterresse
bean trait, par un

# être fraue et sincère estmon plus grandtalent;

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uI paste don de taire ce qu'il peuse
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faire en ce pays fortpeu de réside
4 Joir faire
mais avant de quitter La
nitter La plus belle des cités
' ai dit
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et de plus sage des monarg
la chambre despairs , assistaient

alors tous les ministry , transfugy coalises


et autres масд
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aucune ol со disertes excellences n'a jugé
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co d ve I a moindre répliques

c'était à la fin deh a session de 18513.

combien je regrette, mon cher docteur que


moi ,
vous ayer passé près de turi, dont voir

mon loux libur, Sous y recevoir he slus

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L'accomplissement de ce Vow J'un homme beureus

obab aime
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passera pas sans otre affectuonsement


presse dans les bras de l'érmite der

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PRÉFACE

DE L'ÉDITEUR .

Première Édition .

De tous les poètes du beau siècle d'Auguste , il n'en est

aucun qui ait été traduit aussi souvent qu'Horace . Nous

n'entrerons point ici dans une énumération inutile ; il nous

suffira de passer rapidement en revue les traductions les

plus estimées .

Parmi tant de traducteurs presque entièrement oubliés ,

on distingue encore le père Sanadon vient ensuite Le

Batteux , dont la version est incontestablement meilleure .

Binet, qui lui a succédé, approche davantage de son modèle .


Mais deux hommes de lettres, MM. Campenon et Després,

ont publié depuis quelques années une traduction préférable


II PRÉFACE

à celles de leurs devanciers , et qui nous paraît toucher au

degré de perfection que la prose peut atteindre.

Plusieurs poètes ont aussi traduit ou imité Horace avec

plus ou moins de succès . Nous ne citerons que MM. Daru et

De Wailly. ( *) La traduction du premier est complète : celle

de Wailly ne renferme que les trois premiers livres des


Odes. Ces deux traductions honorent leurs auteurs. La ver-

sification en est presque toujours appropriée au sujet, tantôt

gracieuse et simple , tantôt brillante des couleurs de la plus

haute poésie . Mais ont- elles toujours , surtout quant aux

Odes, assez de fidélité , d'exactitude et de précision , et les

obstacles qu'il fallait surmonter pour les rendre en stances

régulières n'ont-ils pas forcé assez souvent ces estimables

traducteurs à s'éloigner un peu du texte, et même à altérer

les images et les pensées du divin poète ? N'ont- ils pas quel-

quefois imité plutôt que traduit , gênés par le rhythme

qu'ils avaient adopté , et dans une langue moins concise ,

moins riche et moins harmonieuse que la langue latine ?

Quoi qu'il en soit , on doit avoir beaucoup d'indulgence

pour d'inévitables défauts, en faveur de difficultés vaincues

souvent avec bonheur.

Venons au but de ces observations. Nous ne prétendons

pas mettre la traduction que nous offrons aux amateurs de

(*) Les journaux ont parlé avec éloges d'une traduction en vers des Odes ,
qui est plus récente , et dont M. Léon HALEVY est l'auteur.
DE L'ÉDITEUR .

l'illustre favori d'Auguste au-dessus des ouvrages dont nous

venons de parler , qu'ont si bien appréciés les littérateurs

et les hommes de goût ; mais si l'on trouve que les nouvelles

Odes ne sont dépourvues ni de grâce ni d'élégance, et que,

délivrées quelquefois des entraves des stances régulières ,

elles ont peut-être le mérite d'être à la fois plus fidèles et

plus concises , et réussissent mieux à rendre ce molle et

facetum qui caractérise si éminemment le poète de Vénouse ,

notre vœu sera rempli.

Cette traduction n'est point l'ouvrage d'un auteur dont

toute la vie fut consacrée aux lettres, mais celui d'un guer-

rier qui, après avoir combattu pendant vingt-cinq ans pour

la gloire , l'indépendance et le salut de la patrie , s'est livré

dans la retraite aux charmes de l'étude ; d'un guerrier qui ,

toujours le même dans l'une et dans l'autre fortune , tou-

jours calme, et distingué par un noble caractère , n'a jamais


fait dire de lui :

Nescia mens hominum fati , sortisque futuræ ,

Et servare modum , rebus sublata secundis. ( VIRG. )

Déjà nous l'avons vu coopérer à l'important ouvrage qui

consacre le récit de nos glorieux faits d'armes, et contribuer

ainsi à l'érection d'un vaste monument qui doit transmettre

à la postérité la plus reculée le souvenir de tant de victoires

et de conquêtes , tandis que d'autres guerriers , appelés à


IV PREFACE

défendre nos droits , faisaient retentir la tribune nationale

d'une mâle éloquence , qui excitait dans notre belle France

autant de surprise que d'admiration . Plein des doux trans-

ports que lui inspire Horace , dont il a toujours fait ses

délices , notre guerrier a monté les cordes de sa lyre , et

prouvé , par des chants gracieux et faciles , que les favoris

de Mars ne sont pas toujours étrangers au culte d'Apollon .


Cet ouvrage n'était point destiné à voir le jour : l'auteur ,

qui l'avait entrepris sans autre dessein que d'occuper ses

loisirs, a longtemps refusé de le faire paraître . Enfin , cédant

à nos instances , il nous a permis de lui donner quelque

publicité.

Ces Odes , où brille tout le génie du digne ami de Mécène ,

offrent une grande variété et réunissent des beautés de tout

genre. Tour à tour enjoué et sérieux , naïf , gracieux et

sublime, ami tendre et généreux, Horace y prend tous les

tons , y montre tous les charmes de son esprit , toutes les

qualités de son cœur et toutes les richesses de son génie.

Il y déploie surtout cette aimable philosophie qui produit

de si douces impressions dans l'âme , cette philosophie qui


recommande en tout la modération et la sagesse , qui place

le bonheur dans la médiocrité , qui dissipe les peines et les

soucis , qui enlève à l'idée du trépas ce qu'elle a de triste et

de sombre , et qui nous fait aimer la vertu , la gloire et la

patrie ; en un mot, Horace est à jamais le poète des grâces


et de la raison .
DE L'ÉDITEUR .

Il a bien inspiré, ce nous semble, un jeune Franc-Comtois

( dont les premiers essais poétiques ont été signalés par un

talent remarquable) ; il l'a bien inspiré , lorsqu'il a composé

l'épître insérée en 1828 dans les Tablettes Franc- Comtoises .

Le lecteur nous saura gré de terminer notre préface par

cette épître familière , d'une versification élégante et facile .


PRÉFACE

ÉPITRE FAMILIÈRE.

A M. Delort.

Qui ferox bello , tamen inter arma ,

Liberum et Musas , Veneremque , et illi


Semper hærentem puerum canebat.
( HOR. )

<< AMANT de la muse latine ,

» Nautonnier battu par les flots ,

> Venez dans mes champs de Sabine


>> Goûter l'ombrage et le repos .

» Vos muses longtemps endormies


» Se réveilleront dans nos bois ;
>> Venez notre vin blanc d'Arbois

» Vaut mieux que les vins de Formies.


> Aux roses qui vivent si peu

> Nous mêlerons l'ache et le lierre ,

>> Et nous parlerons avec feu

> Du chantre divin de Glycère.


DE L'ÉDITEUR . VII

>> Venez donc , mon cher Dellius ;

» J'ai sorti les coupes vermeilles ,


>> Et je vous garde deux bouteilles

>> Du consulat de Manlius . >>

Ainsi m'écrivait avec grâce

L'interprète élégant d'Horace ;

Et j'arrive de Sattendras ,
Où l'amitié tendre et fidèle

Me dit , quand je m'éloignai d'elle :


<< Bientôt , du moins , tu reviendras ! »
Me voici dans ton ermitage :

Je viens m'asseoir à tes foyers ;

DELORT, je viens sous tes lauriers


Poser mon bâton de voyage.

Apporte-nous les vins promis ;


Chassons les vagues rêveries ,
Et livrons-nous aux causeries

Qui se font le soir entre amis.

La vie est une ombre légère ;

Il faudra quitter cette terre

Où ta gloire a trouvé le port ,


Et de tes arbres , cher DELORT ,
Le cyprès seul suivra son maître.

Mais ne cherche point à connaître


Ce qui peut arriver demain :

Ami , regarde comme un gain


VILI PREFACE

Chaque jour que tu vois paraître.


De quelques sages peu nombreux

C'est là l'exemple qu'il faut suivre ;


La sagesse est l'art d'être heureux ,
Et jouir est tout l'art de vivre.

Pour moi , de l'amour oublié ,


Et désabusé de la gloire ,

Dans les montagnes de la Loire


Je vis pour la seule amitié.

Là , tu verrais Lasablière ;

Là , DELORT, les dieux ont daigné


Guider ma muse familière

Auprès d'une autre Sévigné.


L'or et les larmes d'Octavie

De Virgile ont payé les vers ;

Mais , dans ce coin de l'univers ,


Mon prix est plus digne d'envie .
Rien n'est beau comme Sattendras ;

Et le pavillon de Coutouvre ,
Où septembre appelle nos pas ,
Rit plus à mes yeux que le Louvre.

J'y cultive aux pieds d'un coteau


La fleur de Nodier, l'ancolie ,
Si chère à la mélancolie ,

Et la pervenche de Rousseau.
DE L'ÉDITEUR . IX

Là , je répète à Victorine

Les vers qu'aimait Léopoldine ; (*).


Et dans ce riant Tivoli ,

Sur les bords d'une autre Digence ,

Jeune abeille , avec diligence ,


Je compose un miel accueilli

Par un ange doux et poli

Qu'il faudrait nommer l'Indulgence.


Là , sans Épicure et Zénon ,
Sans passions et sans envie ,
De Montaigne et de la raison
J'apprends l'art d'éponger la vie.

Mais buvons de ton vin mousseux ,

Hôte aimable , et dis -nous , de grâce ,


Si l'héritier du luth d'Horace

Partage ses goûts paresseux.


Ami , dors-tu jusqu'à dix heures ?
Vénus te tient-elle engagé ?

Et près de tes belles demeures

N'est-il pas quelque Lalagé?


As-tu pour juge et pour convive
Un nouveau Tibulle en ces lieux ?

Voit-on et la mauve et l'olive

Dans tes soupers dignes des dieux ?


Parlons surtout de poésie :
Dis-nous si les frères Sosie

(*) Feu l'impératrice du Brésil , dona Carola-Léopoldine .


X PRÉFACE

Vont bientôt donner aux savants

Tes vers polis durant neuf ans ?

A tes beaux vers le goût préside ;

Le goût , ce flambeau de l'esprit ,

Ne rend pas le talent timide :

Sans lui point de durable écrit ;


Et nos mirmidons romantiques ,

Dédaigneux des règles de l'art ,


De leurs échasses poétiques
Culbuteront comme Ronsard.

Mais toi , fils de la Séquanie ,


Touchant aux cieux d'un vol altier ,

Semblable au cygne d'Ausonie ,

Tu ne mourras pas tout entier ;


Et dans l'avenir, près d'Alcée
Ta double couronne est placée .

Tes exploits feront oublier


La fuite fàcheuse d'Horace ,

Quand , trahi du dieu de la Thrace ,


Il se sauva sans bouclier.

Tu fus toujours cher à Bellone ,

Et sur ton front brillant et pur


Le laurier vert de Tarragone

S'unit aux palmes de Tibur.

AIMÉ DELOY.

Arbois , 29 mai 1828 .


DE L'ÉDITEUR. XI

Aimé DELOY , à qui nous devons cette pièce si remarquable , a signalé


sa courte carrière par des poésies qui lui auraient assuré une durable re-
nommée , si , au lieu d'être un poète nomade , il eût exercé dans le calme
et la tranquillité les éminentes facultés qu'il avait reçues de la nature . Né
près de Lure ( Haute- Saône ) en 1798 , il fit de bonnes études au collége de
Besançon , où M. GENISSET, ce maître habile et vénéré , le compta au nombre
de ses meilleurs élèves . Dès sa plus tendre jeunesse , DELOY montra les goûts
inconstants qu'il conserva toute sa vie. En 1822 , il passa au Brésil , où l'em-
pereur Don Pedro l'honora de son amitié, et où il fonda un journal qui fut
avoué par le gouvernement du pays. Forcé de s'éloigner par les menaces
d'assassinat dont il fut l'objet de la part de quelques Brésiliens jaloux de la
faveur dont il jouissait , il revint en France , et commença dès-lors ses inces-
santes pérégrinations dans le royaume et dans les contrées voisines. En 1827,
il était à Lyon, où il coopéra à la fondation d'une Académie provinciale ,
instituée dans le but utile de décentraliser la littérature. Quoique cette
société, où l'on distinguait plusieurs écrivains supérieurs nés dans les pro-
vinces , fût présidée par l'illustre Chateaubriand , elle n'eut qu'une courte
existence. DELOY y mit au jour , sous le titre de Préludes , un recueil de
poésies qui devait être la première publication de la société nouvelle . Il
quitta Lyon , et les années suivantes le virent successivement dans toutes les
parties de la France. Il mourut à Saint-Etienne en 1834. Après sa mort , sa
famille a publié un second recueil de ses poésies, intitulé Feuilles aux vents,
où l'on distingue plusieurs pièces marquées au coin d'un talent vraiment
original.
BOUSSON DE MAIRET.
PRÉFACE

DE L'AUTEUR .

CHER LECTEUR ,

QUE ce discours préliminaire , comme il arrive souvent,

ne vous fasse pas d'abord froncer le sourcil . L'auteur de

cette traduction chercherait inutilement , il le sait , à vous

inspirer des préventions favorables . Si sa traduction est

bonne , elle obtiendra votre suffrage. Si , au contraire , elle

vous paraît peu digne de son inimitable modèle , il faudra

bien qu'il passe condamnation , malgré tous ses efforts pour

vous être agréable .

Mais écoutez au moins dans des sentiments de bienveil-

lance ce qui peut , ce qui doit exciter votre intérêt pour

l'auteur de cette traduction. Bien jeune encore, il faisait ses


XIV PRÉFACE

études, lorsque la plus terrible des révolutions éclata . Toute

l'Europe menaçait la France, qui venait de reconquérir ses


droits . Cédant à l'impulsion d'un généreux patriotisme,

il s'enrôla comme soldat dans les premiers bataillons de

volontaires nationaux. Depuis cette époque il s'est voué

exclusivement au métier des armes. Entièrement étranger à

toutes les horreurs qui ont souillé la plus belle et la plus juste
des causes , il s'est élevé successivement , par ses services,

aux plus hauts grades de l'armée. Fidèle au souverain qui

rėgnait, jusqu'au moment où il a été dégagé par ce prince

même de son serment , il a refusé , en 1815 , à une époque

trop mémorable , le commandement d'une division territo-

riale. Cette preuve de loyauté lui a valu une proscription

attestée par un procès célèbre . Il n'a quitté le lieu où il avait

été obligé de se réfugier que pour prendre , en vertu des

ordres les plus pressants , le commandement d'une division

active. Il s'agissait alors de repousser l'ennemi de notre

territoire. Pourquoi n'avouerait-il pas avec une noble fran-

chise qu'il a fait , dans ce but , les plus périlleux efforts , et


dernière et malheureuse campagne , il
que , dans cette

eu trois chevaux tués sous lui , ses habits criblés de balles ,

et qu'il a été grièvement blessé , à la tête de cette même

division de cavalerie qui a puissamment contribué au gain

de la bataille de Ligny , et qui a disputé aux Anglais et aux

Prussiens , avec la plus courageuse opiniâtreté , leur fatale


victoire de Mont-Saint-Jean ?
< DE L'AUTEUR . XV

Après avoir fait, avec toute l'armée , son acte de soumission

au roi rétabli sur l'antique trône de ses pères , il espérait

jouir paisiblement , dans ses foyers , sinon des récompenses


qu'il avait obtenues , au moins du repos mérité par de longs

services. Mais, par la fatalité des conjonctures plus encore

que par la méchanceté des hommes, le voilà en butte aux

plus étranges procédés , mis en surveillance,vexé, tourmenté ,


abreuve d'amertume et de dégoûts .

Il commençait à jouir du repos, et d'heureux présages lui

faisaient même espérer quelque dédommagement. Un prince

loyal , à son avénement au trône , se plaisait à accueillir les

officiers-généraux de l'ancienne armée. Toutes les paroles


qu'il leur adressait étaient pleines d'estime , d'intérêt , et

respiraient la plus aimable bontė . Mais tout - à - coup un

nouveau ministre de la guerre , parvenu sans titre à un

emploi aussi élevé , le traitant comme invalide dans la

vigueur de l'âge , lui et un grand nombre de ses plus

honorables compagnons d'armes , le met subitement à la

réforme, par raison d'économie, alors même qu'on prépare

à ceux qui avaient été les auxiliaires de nos ennemis une

indemnité d'un milliard , et qu'on maintient en dispo-

nibilité des généraux évidemment incapables de servir

activement.

Cher lecteur , l'auteur de cette traduction , ainsi froissé,

maltraitė , et , bien que valide encore , condamné préma-


XVI PRÉFACE

turément à la retraite , a dû chercher dans l'étude l'oubli

de tant d'iniquités . C'était à l'aimable philosophe qu'il aime

avec prédilection depuis sa jeunesse à le consoler de l'in-

stabilité des choses humaines , des rigueurs de la fortune

et des injustices des hommes. Cette distraction lui était

d'autant plus nécessaire que son humeur misanthropique

s'accroissait du chagrin de n'avoir pu , en quelque occasion

que ce fût , et en plaidant avec chaleur la cause des oppri-

mės , prévenir ou réparer de criants abus de pouvoir. Les

sages maximes du plus aimable philosophe lui ont appris

à se résigner au sort . Il les a lues avec un tel charme, qu'il


a essayé de les traduire . Si quelques amis ne l'ont pas abusé

par des pronostics trop flatteurs , on trouvera peut-être , en

comparant son ouvrage à celui de ses honorables concur-

rents , qu'il n'a pas tout-à-fait échoué dans la plus difficile

des entreprises .

Pour en augmenter le mérite , il n'a pas songé , à l'exemple

de ses prédécesseurs , à surcharger chaque ode d'un com-

mentaire fastidieux ou d'explications inutiles et mille fois

répétées. Mieux valait s'en rapporter à l'instruction , au bon

sens et à la sagacité du lecteur . C'est lui faire injure que

de ne pas le supposer doué de toutes les connaissances pré-

liminaires qu'exige indispensablement la lecture d'Horace .

En effet , pour en apprécier toutes les beautés, il faut con-

naître à fond la Géographie, l'Histoire Grecque et Romaine


DE L'AUTEUR . XVII

et la Mythologie. Aussi Horace et Tacite sont les derniers

auteurs classiques que l'on place dans les mains des étu-

diants. Ce n'est que par degrés qu'ils peuvent parvenir à


comprendre , à sentir , à admirer justement de si beaux

génies. C'est particulièrement à la brillante et studieuse

génération qui s'élève , qui est l'espoir et l'orgueil de la

France , que l'un des vétérans de la Grande-Armée aime

à consacrer le fruit de ses loisirs . Certain que cette belle

jeunesse s'empresse chaque jour d'acquérir l'instruction

par des études approfondies , il a dû se borner à quelques

notes sur des passages où les traducteurs ont été jusqu'à ce

jour divisés. Il cherchera à les expliquer selon les plus

simples notions du bon sens et de la raison. Il mettra en

même temps sous les yeux des lecteurs les différentes imi-

tations de quelques odes par les poètes français les plus

estimés . Cette comparaison, en montrant le génie des deux

langues , établira encore mieux l'incontestable supériorité

du poète latin sur tous ses rivaux.

Enfin l'auteur de cette traduction , soit pour conserver

une allure entièrement franche et libre , soit pour mieux

interpréter Horace à sa manière et selon ses propres sen-

sations, s'est abstenu, pendant qu'il traduisait, de lire aucun

des ouvrages de ses honorables prédécesseurs. Si donc le

lecteur était dans le cas de remarquer entre quelques-uns de

ses vers et les leurs , ou de l'analogie , ou même une entière


2
XVIII PREFACE DE L'AUTEUR .

ressemblance , qu'il n'accuse pourtant pas de plagiat le

nouveau traducteur. Le fond et la forme de cette traduction

et des traductions antérieures différent essentiellement. Il

serait difficile , au surplus , que le hasard n'amenât pas

quelquefois de la conformité dans l'expression des mêmes

idées : cet inconvénient ne peut être évité dans une tra-

duction . Aussi l'auteur , après avoir terminé cet ouvrage ,

n'a rien voulu y changer , même en le comparant à celui

de ses plus estimables compétiteurs ; et bien sûr qu'il lui

appartenait tout entier , il n'a cru devoir y faire aucune

modification , et pouvoir , en sûreté de conscience , braver

un injurieux soupçon.
PRÉFACE

DE LA DEUXIÈME ÉDITION.

TRADUIRE en vers français les poésies lyriques d'Horace ,

est une entreprise qui, bien que souvent tentée, n'offre pas

moins de difficultés que de périls . Pour ne pas succomber

dans cette lutte corps à corps avec un des plus grands

poètes de l'antiquité, il faut joindre à la souplesse et à la

flexibilité du talent , l'art de prendre tous les tons ; savoir

être tantôt grave et sublime, tantôt aisé, simple et délicat.

C'est à ces exigences , à ces qualités , si rarement unies

dans un écrivain , que l'on doit attribuer le peu de succès

de la plupart des traductions d'Horace , soit antérieures ,


ΧΧ PRÉFACE

soit postérieures à celle que nous présentons pour la

seconde fois au public.

Depuis 1851 , époque où eut lieu la première publication,

plusieurs auteurs se sont efforcés de reproduire en vers les

beautés du poète qui , chez les modernes , est le plus

populaire de ceux qui ont illustré la littérature romaine.

Quelques- uns ont eu d'heureuses inspirations ; néanmoins

il n'en est aucun qui ait obtenu ce genre de succès qui

rendent de nouveaux efforts inutiles . On en a vu auxquels

les journaux ont prodigué les éloges ; mais ces éloges ,

restés à peu près sans écho , n'ont pas laissé une trace plus
durable que les feuilles quotidiennes qui les ont admis

dans leurs colonnes.

Il n'en a pas été de même de la traduction que nous

reproduisons. Elle a réuni les suffrages les plus flatteurs

et les plus imposants ; les hommes les plus illustres de

notre littérature l'ont dignement appréciée ; et leurs juge-

ments , dictés par la justice et non par des complaisances

d'amitié , ont récompensé l'auteur des longs efforts aux-

quels il a dû se condamner pour lutter, sans trop de désa-

vantage , avec le plus parfait de tous les modèles.

Ce qui a assuré le succès de cette traduction aux yeux

des hommes instruits et vraiment dignes de l'apprécier ,

c'est son extrême fidélité : qualité d'autant plus difficile à


DE LA DEUXIÈME ÉDITION . XXI

atteindre , que la plus grande partie des Odes est rendue

en strophes régulières. On a remarqué en outre que

lorsque la différence du génie des deux langues a obligė le

traducteur à faire usage d'équivalents , il les a heureu-

sement choisis ; que jamais il n'a énervé la phrase vive et

rapide d'Horace en la délayant dans des périphrases ; que


souvent il a rendu vers pour vers , mais sans omettre

aucune image et sans blesser les lois de l'harmonie . Mais

où il a surtout paru vraiment digne et du sujet qu'il

traite et du modèle qu'il s'est donné , ce sont les chants

guerriers , les hymnes de triomphe ; c'est alors qu'il se

retrouve dans sa propre nature, qu'il semble assister encore


et prendre part au tumulte des batailles , entendre la voix

de la gloire , et présager le succès qui doit l'assurer.

Toutefois , en réimprimant son ouvrage , l'auteur a senti

que ces suffrages mêmes étaient un encouragement à le

perfectionner : il l'a revu avec la plus grande sévéritė ;


plusieurs odes ont été entièrement refaites. Aux notes

pleines de goût , de force et d'énergie qui embellissent la

première édition , il en a ajouté de nouvelles du plus haut

intérêt .

La poésie s'est empressée de joindre son tribut d'éloges

à celui des critiques les plus éclairės. Parmi les pièces

nombreuses qui ont été adressées à l'auteur, nous en avons


XXII PRÉFACE

choisi quelques-unes que nous allons mettre sous les yeux

du lecteur. La première est l'ouvrage de M. le baron

Bertholon de Pollet , ancien député de l'Ain , auteur d'une

traduction en vers français des Bucoliques de Virgile , dans

les notes de laquelle on admire une excellente traduction

en vers latins de celles des idylles de Théocrite qui ont

servi de modèles au poète de Mantoue . Soit dans ces idylles,

où le texte grec est rendu avec la plus scrupuleuse exac-

titude ( *) , soit dans l'épître qu'il adresse au traducteur

d'Horace , M. le baron de Pollet a prouvé qu'il peut être

l'heureux émule de tous les poètes modernes qui ont écrit

dans la langue de l'ami de Mécène.

A la suite de cette excellente pièce , nous plaçons l'imi-

tation qui en a été faite en vers français par M. Bousson

de Mairet , auteur de plusieurs ouvrages de littérature et

d'histoire , ou relatifs à l'enseignement des lettres , qui a

essayé d'en reproduire les beautés pour les personnes qui

ne peuvent lire l'original .

L'épître qui succède à ces deux morceaux , le Château

de Verreux , a été extraite d'un volume de poésies , les

Échos du Jura , par M. Gindre de Mancy , recueil où l'on

remarque un style élégant et facile , des images gracieuses


et une harmonie continue .

(*) La plus remarquable de toutes est le chant Amébée , intitulé Daphnis


et Puella , XXVII . idylle de Théocrite .
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XXIII
1
Enfin , nous avons emprunté à M. le chevalier Joseph

Bard , de la Côte-d'Or , la belle ode qu'il a adressée à

l'auteur , lorsque celui-ci a ětě élevé à la dignité de pair

de France. Indépendamment des beautés qui y sont ré-

pandues , cette pièce nous a offert d'autant plus d'intérêt ,

qu'aux sentiments les plus nobles et les plus patriotiques ,

elle unit une description fidèle et animée du département

qui s'honore d'avoir vu naître celui auquel elle est dédiée ,

et un éloge mérité du caractère de ses habitants.


HORATIO GALLICO ,

COGNOMINE

DELORT.

Dum sacra divini lustras vestigia Flacci ,


Ruricolas pecudes rusticus ipse sequor ;

Dùmque doces Latios cantus resonare per orbem ,


Propter aquæ rivum fistula nostra sonat.
Heros heroum laudes , Pholoenque puełam ,

Et Veneris lusus , dulcia furta , canis.

Dat tibi , dat Phoebus numeros , dat Pegasus alas ;

Ast egomet stricto mentis in orbe moror.


Te Jovis ad superas vigor igneus evehit arces ,
Nostra sed in tenui gramine musa manet.

Sic vati plaudunt geminâ de rupe sorores


Cui fas est vatum sollicitare lyram.

Quæ tibi dona feram , tibi quo sunt aurea Flacci


Carmina sponte novis reddita carminibus ,
Ut dubitet simili delusus imagine lector

Interpres fuerit scriptor an Ausonius ?

BERTHOLON DE Pollet.
A L'HORACE FRANÇAIS .

QUAND du divin Horace élégant interprète ,

D'un pas fidèle et sûr tu suis les pas sacrés ;


Attentif à ta voix , quand l'univers répète

Ces chants du Latium , par les Dieux inspirés ;

Sur un frais tapis de verdure ,


Environné de mes troupeaux ,

Aux bords riants d'une onde pure

Je fais résonner mes pipeaux .

C'est à toi dont le nom , qu'illustra la victoire ,

Brille sur le granit (*) parmi tant de héros ,

C'est à toi qu'il convient d'éterniser la gloire

Qui des vaillants guerriers couronne les travaux.


D'une voix aimable et légère

Tu peux célèbrer les beaux jours ,


La jeune et charmante Glycère ,
Et les doux larcins des amours .

(*) L'arc de triomphe de l'Étoile .


XXVI Préface de la deuxième édition.

Apollon te protège ; il t'a donné ces ailes


Qui des cieux enflammés atteignent la hauteur ;
Et dans l'immensité des voûtes éternelles

Ton génie a reçu le souffle créateur.

Pour moi , dans le cercle modeste

Où mon esprit est renfermé ,


Fuyant l'éclat , ma muse reste
Au sein du gazon parfumé.

Aux sommets révérés de l'antique Aonie ,


Les nœuf sœurs à l'envi s'empressent d'applaudir

A ces chants où la force à la grandeur unie


Charme leur cœur ému par l'attrait du plaisir.

C'est ainsi que tu sais leur plaire ;


Souvent à leurs adorateurs

Elles montrent un front sévère :

Mais toi , ne crains point leurs rigueurs.

Eh ! quels dons peut t'offrir une muse champêtre ,


A toi dont les beaux vers , dont les heureux efforts ,

Du poète immortel que Vénouse a vu naître

Ont si fidèlement reproduit les accords ?

Séduit par une double image ,


Le lecteur doute , en son erreur

De cet harmonieux langage

Quel est l'interprète ou l'auteur.

BOUSSON DE Mairet.
LE CHATEAU DE VERREUX .

A M. le lieutenant-général Baron Delort.

Ille terrarum mihi præter omnes


Angulus ridet.
(HORACE , liv. 2 , ode 6. )

Ce coin de l'univers.....
Ce coin me charme plus que le reste du monde.
( Traduction du général DELORT . )

Au pied des monts , parmi ces frais bouquets de bois


Où se cache à demi la verdoyante Arbois ,

Comme sous un chapeau de fleurs et de verdure

Une vierge en riant dérobe sa figure ,

Il est un beau séjour , de calme couronné ,

Par les arts embelli , d'ombrage environné ,


XXVIII PRÉFACE

Délicieux Éden , où la sage culture ,

Par des soins variés secondant la nature ,


De mille et mille fleurs prodigue le trésor ,

Et des fruits les plus doux mûrit la pourpre et l'or.


De là , sous laramée et par la pente douce ,
Des sentiers onduleux et tapissés de mousse ,

Au murmure de l'onde , aux chansons de l'oiseau ,


Conduisent à pas lents au sommet d'un coteau,
D'où l'œil embrasse au loin de beaux amphithéâtres

De collines , de monts et de rochers bleuâtres ,


Et du pampre odorant qui d'un cercle embaumé

Ceint la joyeuse ville au nectar renommé.


Sous le paisible abri de ces nobles murailles
Vit un sage , un guerrier fameux par cent batailles ,

L'un de ces preux vaillants du vaillant Empereur ,

De l'Europe tremblante autrefois la terreur ,


Et qui , déposant là son invincible glaive,

Jusqu'à ce que le jour des vengeances se lève ,


Vint , fier et résigné, du tumulte des camps

Se reposer à l'ombre et dans la paix des champs.


Là , des soins bienfaisants le charme inexprimable ,
La douce affection d'une compagne aimable ,

Les arts , baume du cœur , source de tous plaisirs ,


Partagent ses instants , enchantent ses loisirs .
Dans toute sa candeur , là , prodigue , s'épanche

De la vieille Comté l'hospitalité franche ;

Là viennent réunir leur àme et leurs lauriers

Quelques fils de la muse, et d'antiques guerriers ;


DE LA DEUXIÈME ÉDITION. ΧΧΙΧ

Et , tandis qu'à grands flots l'Arbois fumeux ruisselle ,

Que le jus petillant dans la coupe étincelle ,


Eux , dans l'intimité versant leurs cœurs émus ,

Rappellent à l'envi les temps qui ne sont plus ,


Tous les faits merveilleux de la gloire passée ,

Sous leurs pieds triomphants l'Europe terrassée ,


La liberté guidant leurs premiers bataillons ,

Le sang français partout fécondant les sillons ;


Comme une faible proie , en sa terrible serre,
Sous le foudre vengeur l'aigle étreignant la terre ,

Et ce héros qui , fort par le glaive et les lois ,


Disposait à son gré des peuples et des rois ;

Puis les retours soudains , les trahisons infâmes ,


Et , triste dénoûment enfin de ces grands drames ,
L'homme étonnant sous qui s'affaissa l'univers ,

Expirant au loin , seul , sur un rocher des mers.

Alors de larges pleurs baignent les yeux des braves ;

Alors, impatients de plus longues entraves ,


Frémissant de courroux , tous à leurs flancs soudain

Pour en tirer le glaive ils ont porté la main ;

Et, leurs cœurs s'exaltant au nom des vieilles gloires ,


Ils vont rêvant encor de nouvelles victoires ,
Et la France aux combats précipitant ses fils ,

Et Waterloo vengé par un autre Austerlitz .

Mais à ces souvenirs souvent pleins d'amertume ,

A ces regrets cuisants où l'âme se consume ,


XXX PREFACE

Quel chant pur et suave a soudain succédé ,

Et ramène la joie au banquet déridé ?

Oh ! silence , écoutez ! c'est la lyre d'Horace

Qui sous la main guerrière ainsi vibre avec grâce.


Aux sons du luth encore humide de ses pleurs ,

C'est Achille en sa tente apaisant ses douleurs.

< Amis , pourquoi cette tristesse ,


» Et ce tourment de l'avenir ,

» Et ce long regret qui vous presse


» D'un temps qui ne peut revenir?

» Qu'il reste en votre âme et l'embrase ,

> Comme un parfum qui dans le vase

» Survit à l'absente liqueur ;


>> Et non comme un glaive perfide

» Qui rouvre la plaie homicide ,

» Et s'enfonce au vif dans le cœur.

» Couronnons nos coupes des roses

» Que l'automne encor fait fleurir ;

» Sur leurs tiges à peine écloses ,


» Ce soir les verra se flétrir.

» De biens , de maux entresuivie ,

» Ainsi s'évapore la vie.


» Sans trop songer au lendemain ,

» Sans nous abuser d'un vain leurre ,

>> Jouissons du jour et de l'heure ;

>> Qui sait si nous serons demain ?


DE LA DEUXIÈME ÉDITION. ΧΧΧΙ

» Ici , défiant la fortune ,


» Loin des fantômes décevants ,

> Bannissons la crainte importune ,

» Et livrons les chagrins aux vents .

» Ici se plait aussi la muse ;


>> Ici coule une autre Blanduse

> Au flot brillant , limpide et pur ;

» Et les arbres de ces rivages

» Nous versent d'aussi frais ombrages


» Que ceux des bosquets de Tibur.

>> Oh ! cet heureux coin de la France ,

» Qu'il me sourit ! comme il est beau !


> C'est le sol où j'ai pris naissance ,

» Le sol qui sera mon tombeau.


>> Là , je retrouve avec délices

» Les amis , les cieux plus propices ,

» Après la tempête le port ;


» Et l'élan du jeune délire ,

» Et le don sacré de la lyre ,

» Par qui l'homme échappe à la mort !

» Allons ! que la coupe s'emplisse !

» Que les fronts soient épanouis !

» Qu'à flots vermeils le vin jaillisse !

» Le vin dissipe les ennuis .


XXXII PRÉFACE

>> Buvons aux nobles funérailles !

› Au brave qui , dans les batailles ,


> Tomba sous les foudres de Mars !

> Buvons aussi , sans plus d'alarmes ,

› A la paix qui succède aux armes ,

» A l'amitié douce , aux beaux-arts ! >

Vers ce temps , par un jour de joyeuse vacance ,

Ecolier voyageur et plein d'insouciance ,

Je cheminais gaîment , aux approches du soir ,

Vers ma bonne marraine , en son petit manoir (*) ,


Par le sentier pierreux grimpant avec les chèvres ,

Approchant le cristal du ruisseau de mes lèvres ,


Cueillant la mûre noire aux ronces du buisson ,
Ou cherchant quelque fleur parmi le vert gazon .

Je côtoyais ainsi le domaine fertile ,

Et , parfois m'arrêtant , j'admirais , immobile ,


Et les tours du château que dorait le soleil ,

Et le clos , et la vigne , et tout cet appareil

De paix et d'opulence et de bonheur champêtre ;


Et si de ces beaux lieux je demandais le maître :
<< C'est notre bienfaiteur , c'est notre père à tous , >

Me répondait le pauvre avec un souris doux.

Le soldat, fièrement relevant sa moustache :

< C'est le bon général et sans peur et sans tache ,

(*) A Vauxelles , joli hameau au-dessus du château de Verreux .


DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XXXIII

* Levainqueur de l'Espagne , et qui , dans Montereau ,


< Sauva l'aigle trahie et l'honneur du drapeau . >

Mais , de son souffle pur , la brise à mon oreille


Apportait tout-à-coup les chants pleins de merveille ;

Et moi , qui ne rêvais que vers et beaux accords ,


Je recueillais ces chants avec de saints transports ,

Et , le cœur palpitant , l'ame tout inquiète ,


Je me disais : « c'est plus encor , c'est un poète ! ... »

G. DE MANCY:

Paris , juin 1837 .

3
XXXIV PRÉFACE

AU GÉNÉRAL DELORT.

De l'Arc national le sublime portique

A peine avait inscrit sur sa page historique

Vos prouesses de brave et vos nobles exploits ,


Que , pour vous recevoir, un autre temple s'ouvre ,
Pacifique palais , satellite du Louvre

Où dort le sceptre de nos rois.

Allez, au Luxembourg des frères vous attendent :

Pour serrer votre main , de franches mains se tendent ;


Car , depuis si longtemps , vous leur êtes connu !

Les gloires d'autrefois , les gloires de l'Empire ,


D'un unanime accord s'apprêtent à vous dire :
<< Ami , soyez le bien-venu ! »

Allez , fier vétéran de nos grandes batailles ,


Pair des Montmorency, des Rohan , des Noailles ,
Seconder le pouvoir qui conserve et régit :
Mais aussi protégez la cause populaire ;

Le peuple veut toujours qu'on lui soit tutélaire ,

Et quand on l'opprime , il rugit.


DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XXXV

De la chaise curule où trône la pairie ,


Songez à ce Jura dont la terre chérie

A bercé votre enfance en vous donnant son lait ;

Songez à ces vallons que caresse la brise ,


A ces cœurs montagnards que nul remords ne brise ,

Aux voix pieuses du chalet.

Songez à ces hameaux dont la douce nature


Chaque jour embellit la riante parure ,

Qui , parfumés et frais , dorment sur leurs coteaux ,


Et qu'abritent des monts les géantes murailles ;
Songez à ce pays dont les fermes entrailles
Produisirent tant de héros .

Dole , Lons-le-Saunier, ces patriotes villes


Dont le souffle brutal des discordes civiles

Jamais ne troublera l'harmonieux séjour ;

Arbois, qui sur un fond verdoyant se dessine ;

Salins , que de Poupet le front chauve domine ,


Ont mérité tout votre amour.

Surtout , n'oubliez pas cette âpre et dure zône

Qu'assombrit des sapins la sauvage couronne ,


Sol austère où revit le type franc-comtois ;

Les âmes sont , là-bas , si fortement trempées ,


Si riches en courage , en mâles épopées ,
En mœurs naïves d'autrefois !...
XXXVI PRÉFACE

Oh ! que du Luxembourg les pompes et les fêtes


Ne vous ravissent point la harpe des poètes
Qui vibra sous vos doigts meurtris par les combats :

Cette lyre , en chantant sur la rive natale ,

Empêcha qu'au guerrier la disgrâce fatale


Ne devînt un vivant trépas.

JOSEPH BARD ,
De la Société royale des Antiquaires de France.
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XXXVII

De tous les critiques qui ont jugé la traduction des Odes

d'Horace , le plus illustre est M. Charles Nodier , de

l'Académie française , dont la France littéraire déplore la

perte récente . A ce maître de la critique contemporaine ,

nous ajouterons M. Genisset , mort en 1857 , doyen de la


Faculté des lettres de Besançon , et nous nous arrêterons ;

non que nous ne puissions produire d'autres appréciations

aussi justes que bien motivées : mais on sait que c'est aux

éloges surtout qu'il convient de donner une limite.

ODES D'HORAGE .

traduites en vers français ,

Par un ancien lieutenant-général de la Grande-Armée.

Si l'homme de lettres qui publie un livre avait quelque droit de


récusation à exercer contre son critique , et il n'y aurait pas grand
mal à cela , je ne m'exposerais pas à rendre compte de la nouvelle
traduction d'Horace, après avoir manifesté si souvent la répugnance
invincible que m'inspirent les traductions des poètes anciens. C'est
que je ne puis m'empêcher d'attribuer à cette déplorable maladie
de notre littérature deux des plaies incurables qui en ont détruit
l'originalité dans son germe , et qui en rendent la décadence de
XXXVIII PRÉFACE

plus en plus inévitable , c'est-à-dire la manie de l'imitation , si mal-


heureusement inoculée depuis trois siècles à toutes les médiocrités
écrivantes, et le délaissement barbare dans lequel est tombée de nos
jours l'étude des bonnes lettres antiques . A quoi servirait en effet
d'apprendre le grec chez un peuple favorisé des muses , qui a le
bonheur de pouvoir lire Homère dans les vers si bien scandés et
rimés si exactement de MM. Aignan et Rochefort , Théocrite dans
la prose si éminemment poétique de M. le professeur Gail, le grand
démolisseur de Delphes et d'Olympie , et le fougueux Pindare dans
les versions académiques de M. de Chabanon , qui jouait si bien
du violon et qui était de si bonne compagnie? Quant au latin , ne
serait-on pas bien venu à parler de Virgile aux contemporains de
M. l'abbé Delille, qui n'était point savant en us , qui avait l'esprit et
la grâce , et dont les vers étaient de Virgilius même, au jugement
de Voltaire, qui ne s'est jamais trompé? Il est vrai que son Énéide
ne ressemble pas du tout à celle de Virgile ; mais elle n'en est
que plus belle ; et vous y trouverez des centaines d'épithètes , plus
sonores les unes que les autres, dont Virgile ne se serait jamais avisé,
sans compter une foule d'antithèses fort galantes , et je ne sais
combien de ces belles alliances de mots étonnés du hasard qui les
rassemble, lesquelles sont , comme tout le monde en convient , la
pierre de touche du génie. Ironie à part, il est des auteurs qui sont
bons à traduire, Columelle et Vitruve, par exemple ; car il n'est pas
absolument indispensable , pour tout homme qui se mêle de faire
valoir ses champs ou de donner quelques avis à ses maçons , de
puiser la science à livre ouvert dans le latin , comme le bon Dominie
Sampson.
Je serais de bonne composition aussi avec les traducteurs des
philosophes , et surtout des moralistes, qui perdent bien quelque
chose à être interprétés quand ils sont en même temps d'excellents
écrivains , comme Platon , Xénophon et même Antonin , mais qui
n'y perdent pas leur mérite essentiel. La raison et la vérité sont
exquises en toutes langues , et il convient que tout le monde puisse
jouir du bienfait de leurs enseignements , sans la permission de
Clénard ou de Despautère. Il n'en saurait être de même de la
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XXXIX

poésie, qui est un art de paroles , et qui doit la plus grande partie de
ses séductions à des combinaisons qu'aucune imitation n'est capable
de reproduire. Le poète traduit , c'est ce papillon d'or et d'azur
qu'un écolier maladroit étouffe maussadement entre deux feuillets
de papier..... Quand la poudre impalpable qui brodait de si riches
compartiments sa robe éblouissante a tout-à-fait disparu , ce n'est
plus qu'une chenille aux ailes de chauve- souris . Il fallait le laisser
vivre et le laisser voler.
Traduire Horace , grands Dieux ! traduire Horace en français ! le
traduire de gaîté de cœur, pour faire connaître Horace aux gens de
lettres qui ne savent pas le latin ! Et avec quoi , s'il vous plaît ? avec
une langue sans prosodie et sans musique , ou dont la prosodie équi-
voque et douteuse n'a de lois que les caprices de la prononciation la
plus lourde et la plus prosaïque de l'Europe ? avec une langue héris-
sée de pronoms verbaux et d'articles substantifs complétement desti-
tués de valeur propre, et qui ne servent qu'à coudre de nœuds gros-
siers les lambeaux de la période ? avec une langue sans déclinaisons
auriculaires , où le mot cadavre ne participe nulle part de la vie de la
pensée , et ne daigne se prêter à l'expression du pluriel , la seule qui
le modifie, qu'en s'allongeant aux yeux d'une lettre inentendue ? avec
une langue soufflée d'e muets insignifiants , qui n'ont pas même le
privilége d'adoucir le moins du monde l'âpre rudesse de ses con-
sonnes disgracieuses , et dont la mélopée est obligée de changer la
valeur pour leur en donner une ; avec une langue non transpositive,
dans laquelle l'inversion est souverainement ridicule toutes les fois
qu'elle n'est pas aussi commune , aussi triviale , aussi plate que ce
qu'on appelle la construction naturelle , et qui n'a pas même , par
conséquent , l'avantage de l'inversion ?
Il n'y a point d'hiver où l'on n'élève à St. -Pétersbourg des statues
d'Apollon et de Vénus faites avec de la neige. Tenez pour certain , si
vous le voulez , que ces gens-là traduisent aussi à leur manière les
chefs-d'œuvre de Polyclète et de Phidias.
On a dit souvent que nous n'avions pas la tête épique. Méprise de
pédant ignare qui a confondu l'artiste avec l'instrument , le peintre
avec la palette. Il y a au moins autant d'invention épique dans le
XL PREFACE

Gargantua que dans l'Iliade ; il y en a dix fois plus dans le Der-


nier Homme de l'obscur Grainville que dans le Paradis perdu de
l'immortel Milton. Ce qui nous manque , c'est une langue épique,
une langue poétique ; et lorsqu'il s'élève chez nous un grand poète,
ainsi que cela est nouvellement arrivé , il comprend si vite et si bien
l'obstacle intime et presque insurmontable qui s'oppose aux déve-
loppements de sa pensée et aux progrès de son art , que la première
chose dont il s'avise , c'est de remuer profondément la versification
et le langage , en les rapprochant de toutes les forces de son industrie,
par la construction , par le tour , par le mouvement , de ces langues
douées dans lesquelles la poésie semble s'être incarnée avec la parole .
Ainsi avaient fait avant lui Rabelais , Ronsard , Corneille , Molière,
Lafontaine, André Chénier. Avec une grande puissance d'instruction,
un tact exquis et du génie , il obtient alors quelquefois des résultats
que ses émules demandent inutilement depuis quarante ans à Vau-
gelas et à Richelet . Il a renouvelé l'œuvre de Dieu , il a donné la vie
au verbe. Efforçons-nous de ravir comme lui aux anciens le système
entraînant , le nombre souple et varié , la merveilleuse harmonie de
leur admirable langage , pour en enrichir le nôtre ; voilà le secret du
style dans les langues imparfaites ; mais ne tentons pas les hasards
d'une comparaison dont le moindre inconvénient serait de dénoter
trop de superbe ou trop d'humilité. Ne posons pas le mannequin à
côté du tableau . N'illuminons pas devant le soleil .
Il n'y a qu'un certain concours de circonstances qui puisse me faire
comprendre dans un homme de goût la nécessité de traduire Horace.
Il faut qu'initié de bonne heure par l'étude aux divins enseignements
de ce poète de l'esprit et de la raison , il se soit accoutumé à s'en faire
un inséparable ami ; à chercher en lui , dans toutes les occasions de
sa vie , d'inépuisables sympathies ; à conformer ses pensées et ses
expressions à cette pensée , à cette expression toujours présente , qui
a des conseils pour tous les besoins , des effusions tendres et passion-
nées pour tous les sentiments , pour tous les événements des appli-
cations familières . Il faut que cette noble intelligence ait été conduite
ou contrainte par la puissance des choses à se recueillir en elle-même
dans une solitude rêveuse et philosophique. Il faut qu'à la vaine dis-
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XLI

traction des conversations oiseuses ou des lectures stériles , elle ait


continué à préférer l'entretien si doux du plus aimable des sages ;
qu'elle ait aimé à multiplier le plaisir de l'entendre, en lui faisant parler
plus d'une langue ; qu'elle ait ambitionné de se l'identifier plus étroi-
tement encore , en le revêtant de quelque chose de sa propre indi-
vidualité. C'est ainsi , en effet , que cette nouvelle traduction a été
composée ; et je conviens que ma prévention amère contre les méta-
phrastes de profession se sent désarmée de toute sa rigueur par
l'expansion d'une âme ingénieuse et sensible qui n'aspire qu'à jouir
de ce qu'elle aime , en variant à l'infini son image.
Ce n'est pas tout que d'avoir consciencieusement rabattu ce qu'il y
avait d'extrême dans ma colère. On peut me mener plus loin en con-
cessions , et il en est telles que je ferai sans qu'on me les demande , si
on intéresse mon cœur, si on échauffe mon enthousiasme en faveur
d'un écrivain qui ne partage pas mes doctrines littéraires, fût-il même
traducteur ! Je comprendrai qu'il y a des génies modestes pour qui
le bonheur d'épancher un sentiment vif et poétique , et de se rendre
compte de la portée de leur parole , en la pliant à la symétrie et à la
cadence du vers , est devenu une compensation nécessaire de l'injus-
tice des hommes et de l'oisiveté involontaire de la pensée captive.
Je saurai pourquoi ceux-là s'assujétisent de préférence à l'inspiration
puissante et sympathique de leur poète favori, pour se rebercer , comme
le héros le plus fantastique de Schiller , dans des rêves de jeunesse et de
gloire. Ce que je blâme dans le pédant qui martelle à froid en rimes
plates une matière cent fois plus précieuse que l'or, je suis homme à
l'admirer dans le guerrier rendu au toit de Cincinnatus , qui n'a plus ,
pour occuper des années encore pleines de vie que la gloire avait dévo-
lues à son épée, qu'une charrue et une lyre, et qui se répète les hymnes
triomphants de la vieille Rome dans le silence de ceux qui étaient
promis à sa valeur . Oh ! alors un traducteur est un poète , parce qu'il
y a une poésie dans son nom et dans son histoire, et que les vers qu'il
dérobe à l'antiquité résonnent à mon oreille comme un écho anticipé
de sa renommée ! L'ai- je vu se faire ouvrir les portes de Tarragone ,
ou sortir sanglant de la mêlée , non parmá relictá comme son lyrique,
mais beau de quelques faits d'armes généreux , donnez, donnez-lui des
XLII PRÉFACE

lauriers nibus plenis , et ne craignez pas d'y mêler ceux d'Horace ,


qui aurait chanté avec lui , qui aurait chanté pour lui , et qui l'aurait
chanté. Je ne sais rien de plus noble et de plus touchant que cet emploi
des loisirs d'un grand capitaine qui use , en se jouant à lutter contre
les difficultés d'une langue pourvue de tant d'avantages , les restes
de l'activité trop tôt réprimée qu'il voudrait déployer encore contre
l'ennemi. Cela me fait penser tout de suite à Scipion causant de la
poésie des Grecs avec son Lélius , ou traduisant à son Térence le pur
et classique Ménandre ; à Scipion , dont les aïeux avaient aussi appris
leur nom aux rochers de la Catalogne.
Si l'on est naturellement disposé à beaucoup attendre d'un homme
qui lit Horace , qui le sent vivement , qui l'aime avec ardeur, qui en
a fait la consolation de ses ennuis les plus amers et le charme de ses
plus doux loisirs , c'est surtout dans la position spéciale où le nouveau
traducteur était placé. Il existe un lien puissant , une étroite analogie
d'âme entre le héros et le poète , et c'est pour cela que les anciens
leur décernaient les mêmes couronnes . On rencontre ici de fréquentes
preuves de cette conformité sympathique d'organisation dans les odes
nombreuses où Horace fait vibrer des souvenirs de guerre, et que son
interprète rend presque toujours avec une vigueur d'inspiration qui
sent la poussière et le feu des batailles , et qui n'exclut d'ailleurs dans
les autres ni la souplesse ni la grâce. Je regrette qu'il n'ait pas suivi
de plus près les rhythmes que son modèle varie avec une abondance
inépuisable , et qu'il n'a certainement jamais adaptés sans motif au
thème de ses compositions ; mais il y a plus que du bonheur, il y a
infiniment de talent à chercher sans cesse et trouver souvent la déli-
catesse latine sans tomber dans la manière , et la pompe lyrique sans
se perdre dans l'exagération . Les notes qui accompagnent la traduction
ont un mérite particulier de convenance. Elles sont parfaitement
appropriées au goût général de notre époque , c'est-à-dire marquées
du sceau d'une bonne littérature , mais dégagées de tout pédantisme,
et faites pour occuper agréablement l'esprit des personnes les plus
étrangères aux subtilités plus curieuses qu'utiles de la critique ver-
bale. Enfin , le texte original est imprimé en regard de la version
française, avec un soin et une correction qui font honneur aux presses
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XLIII

de la province , où l'on sait au moins aussi bien le latin qu'à Paris,


de manière que les admirateurs d'Horace pourront le lire deux fois
dans le même volume ; et le lira-t-on jamais assez ?
Je ne serais pas étonné qu'on me demandât , à la fin de cet article,
le nom d'un poète érudit dont l'illustration se rattache à plus d'un
genre de gloire. C'est un mystère qu'il a laissé à démêler aux biblio-
graphes , et que je ne me crois pas le droit de dévoiler tout-à-fait, car
l'anonyme de la modestie est aussi respectable que celui du libelle est
odieux. Tout ce qu'il m'est possible de dire , c'est que le livre vient
du Jura , ce qui ne simplifie pas beaucoup la difficulté , cette noble
contrée étant assez fertile en grands hommes de guerre pour laisser
un champ très-vaste encore aux recherches et aux conjectures . Heu-
reusement une charmante pièce de vers adressée à l'auteur , et qui
précède son ouvrage , m'apprend que ce nom dissyllabe , et qui a un
D pour initiale , rime fort richement en ort , et ce renseignement est
plus positif. Au reste , si quelque savant s'occupe aujourd'hui de
continuer l'utile travail de mon docte ami M. Barbier , il découvrira
infailliblement le mot de l'énigme , que je lui abandonne , dans
l'histoire de nos Victoires et de nos Conquétes.
CH . NODIER .
XLIV PREFACE

ODES D'HORAGE ,

traduites en vers français ,

PAR UN ANCIEN GÉNÉRAL DE DIVISION DE LA GRANDE-ARMÉE ,

avec cette épigraphe :

<< Ses vers en tous pays sont cités d'âge en âge. ›

POUVAIT-IL en être autrement , si l'on considère qu'une extrême


facilité de caractère , un mol abandon , se réunissent dans Horace
à la richesse du génie et à une admirable variété de talents , pour en
faire le poète de tous les temps et de tous les pays , de tous les âges
et de toutes les situations de la vie ; chantant tour à tour les plaisirs ,
les passions , la sagesse , l'amitié , la gloire ; faisant chérir la vertu
par les modèles séduisants qu'il en sait offrir , les beaux-arts par les
bienfaits inépuisables qu'ils répandent , la patrie par les nobles
dévouements qu'elle inspire ? Soit qu'il poursuive d'un vers sanglant
ou badin l'effronterie , l'infidélité et la débauche , ou qu'il vante les
délices de Tibur , les frais ombrages de Tarente , les eaux limpides
de la fontaine Blandusie , et commande à son esclave d'apprêter
pour Mécène les vins , les parfums et les roses ; soit que , rendant
à la philosophie les leçons qu'il en a reçues , il lui réfléchisse ses
propres maximes embellies de tout l'éclat de l'imagination , de toutes
les grâces du sentiment , ou que , dans les accès d'une sainte manie ,
il ait vu le puissant dieu de l'Inde armé de son thyrse redoutable ,
entendu les cris de ses bacchantes échevelées ; soit enfin que , sur le
ton d'Alcée et de Pindare , il célèbre les dieux et les héros , les
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. ILV

victoires de Rome , ses jeux séculaires et ses pompes triomphales ,


la lyre , toujours docile aux besoins du poète , se montre enjouée ,
sérieuse , naïve , tendre ou sublime ; et , de même qu'elle a de molles
ondulations , de légers frémissements pour les joies du cœur , des
accords brusques , irréguliers , véhéments , pour exprimer les
transports de l'enthousiasme et toutes les émotions exaltées qui nous
enlèvent au pouvoir de la raison et à l'empire de nous-mêmes , elle
a aussi des tons lents , graves et uniformes pour représenter les
sentiments qui se lient à la méditation de l'esprit , pour marquer le
calme des sens et le repos de la sagesse .
C'est cette puissance de verve et cette prodigieuse flexibilité de
pinceau qui ont fait , de tout temps , l'écueil et le désespoir des
interprètes d'Horace. Le moyen , en effet , de se plier aux ingénieux
caprices , aux étonnantes métamorphoses d'un poète qui revêt
incessamment toutes les formes sans que jamais aucune lui soit
étrangère , de le suivre d'un pas égal et ferme tantôt dans ces
élans fougueux qui ne connaissent point de loi , tantôt dans cette
marche pressée et vigoureuse , produite par l'accumulation des
idées , leur force toujours croissante , et leur liaison souvent moins
apparente qu'intime ? Comment dérober à l'original une partie du
feu sacré qui l'anime , sans se relâcher de cette attention circonspecte
et presque minutieuse , imposée au traducteur par la nécessité
d'étendre ou de circonscrire , au gré de son modèle , la pensée ,
l'image et le sentiment , surtout dans des ouvrages d'un goût si pur ,
où la moindre altération peut détruire ce qu'il a de plus précieux ,
et où il faut saisir un degré précis de force , de lumière , de chaleur ,
sans quoi tout est perdu ?
On a dit que traduire est un ouvrage de patience qui se fait avec
la règle et le compas ..... Ce mot est vrai à certains égards ; mais
l'appliquer , dans toute sa sécheresse , à la traduction des odes latines
en vers français , ce serait , à notre avis , se montrer injuste envers
l'artiste autant qu'hostile à l'art lui-même ; ce serait ne considérer
dans le traducteur que le travail matériel et technique de la
versification , tout au plus le concours nécessaire du discernement
et du goût , procédant ensemble au rapprochement spéculatif de
XLVI PREFACE

deux idiomes si difficiles à concilier ; mais cette précieuse faculté de


l'âme qui s'exalte par la contemplation d'un modèle si voisin de la
perfection , qui s'échauffe de son enthousiasme , et se laisse ravir
à des beautés qu'on n'avait pas encore si bien pénétrées ni si
profondément senties ; ce coup d'œil ferme de l'esprit , cet instinct
merveilleux de poésie auquel rien n'échappe dans l'ordonnance du
plan , dans la correction du dessin , dans le coloris et la distribution
des objets ; enfin cette science de l'harmonie verbale et pittoresque
qui , avec nos langues sourdes et monotones , est une sorte de
création continuelle ; ces artifices de style , ces mystères ineffables
de diction , que l'on serait tenté de regarder comme une seconde
révélation du génie , tout cela ne vaut-il donc pas la peine qu'on s'y
arrête et qu'on en tienne compte ?
Sans doute , on ne demandera pas si tous ces genres de mérite
se trouvent réunis au même degré dans la nouvelle traduction
des Odes : ce serait exiger bien plus du traducteur que du poète
lui-même , qui a ses imperfections naturelles et ses défauts , qui
tiennent au temps où il écrivait. La gloire du nouvel interprète
d'Horace sera d'avoir soutenu avec avantage , sous la plupart des
rapports que nous venons de signaler , l'honorable lutte ouverte
entre lui et ses nombreux devanciers , et notamment de les avoir
surpassés tous par un respect religieux pour son modèle , qu'il a
su rendre avec une plénitude d'ensemble et une précision de détails
qui n'ôtent rien à la souplesse et à la grâce.
Un autre titre recommande la nouvelle traduction , ce sont les
notes qui l'accompagnent. Là se montre, avec une touchante naïveté ,
l'honorable préoccupation du traducteur pour le poète de son choix.
Soigneux et presque avare de sa gloire , il lui restitue , dans les
poésies de Rousseau , de Lebrun , de Bertin , de Boufflers , tout ce
que leur muse a emprunté au lyrique latin , et jusqu'aux passages
suspects d'avoir été inspirés par ses vers. Il se plaît à le faire
absoudre des obscurités qu'on lui reproche , des plagiats qu'on lui
attribue ; à le venger des torts qu'auraient pu lui faire certains
imitateurs pour l'avoir mal entendu et mal expliqué ; et , comme si
lui-même craignait , en le traduisant , d'exposer à une sorte de
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XLVII

profanation le poète objet de son culte, il s'applique à faire ressortir,


dans de judicieuses analyses , l'admirable conduite de ses principaux
chefs - d'œuvre , et la sublimité d'inspiration dont ils portent
l'empreinte.
C'est dans ces pages , remplies d'une érudition toute spéciale ,
qu'il laisse souvent échapper les beaux sentiments d'honneur et de
patriotisme dont la manifestation , pour le dire en passant , tend un
peu , selon nous , à écarter le voile de l'anonyme que sa modestie
a voulu garder. En effet , l'ancien général de division de la Grande-
Armée ne serait-il pas un de ces vétérans de la guerre qui ont vu se
briser indignement dans leurs mains l'épée des batailles , et qui ,
après avoir payé de leur sueur et de leur sang les illustrations de la
patrie , ont porté pendant quinze ans le deuil de sa gloire ? ... Oui,
on le reconnaît à la fierté de son attitude , à ses regards brûlants ,
qu'il porte successivement , mais avec des impressions bien
différentes , sur les forts humiliés de la Catalogne , sur les plaines
ensanglantées de Ligny et de Mont-Saint-Jean , sur vingt champs
de bataille rendus fameux , les uns par des succès qui tiennent du
prodige..... un seul par l'éclatant revers qui fut pour la France un
désastre ; on le reconnaît à ses vives et puissantes sympathies pour
le poète des combats et de la liberté , qui ose chanter en face des
maîtres du monde les victoires du peuple-roi , les belles actions de
ses plus grands capitaines , les nobles dévouements des Régulus ,
des Décius , des Camille , de tous ces fiers Romains qui avaient le
plus illustré la république ; on le reconnaît surtout à la gravité de ses
réflexions , à la solennité de ses souvenirs , consignés dans de simples
notes , où il se montre éloquent et pittoresque à force de sentiment
et de conviction. Nous n'en citerons qu'un passage entre beaucoup
d'autres .
<< Je ne doute point que les éclatantes victoires des Romains
n'aient porté au plus haut degré de perfection le talent d'Horace.
La prospérité et la gloire élèvent l'âme et exaltent l'imagination.
La misère , les revers , l'humiliation , étouffent ou rapetissent le
génie ; cela n'est pas moins vrai pour les peuples que pour les
hommes privés . Horace , protégé par Mécène , était honoré à la cour
XLVIII PRÉFACE DE La deuxième éDITION.

d'Auguste ; il passait sa vie au milieu des fêtes et des solennités


publiques ; il mêlait ses acclamations à celles de ses concitoyens ;
lorsque le vainqueur montait au Capitole sur un char de triomphe,
suivi des ennemis enchaînés , il s'associait à l'ivresse générale ;
alors il s'écriait : Io triumphe ! Io triumphe ! Les cris de Vivent les
Scythes ou les Sicambres ne frappèrent jamais son oreille ; il ne
voyait pas le palais des Césars gardé à grands frais par les troupes
étrangères et de préférence aux légions romaines. Les drapeaux
reconquis sur les Parthes féroces ornaient les murs du temple de
Jupiter ; les généraux qui , par des actions d'éclat , avaient contribué
à l'affermissement de l'empire , n'étaient pas indignement licenciés ;
on leur décernait des récompenses proportionnées à leurs services .
Auguste vengeait sur les Parthes la défaite de Crassus et la honte
du nom romain. Il n'élevait pas aux plus hautes dignités Monésés
qui , à la tête des barbares , et secondé par des circonstances
heureuses , avait exterminé les soldats de Crassus. >
Ces allusions , pour être pleines de modération et de convenance ,
ne perdent rien de leur effet. Elles ne respirent point la haine , elles
ne sentent point l'amertume ; leur finesse même disparaît sous je
ne sais quel voile de noble décence et de dignité mélancolique…………
Honneur au guerrier-citoyen qui a su garder son âme en paix dans
la disgrâce , et n'a point fait porter à la patrie la peine de son
humiliation et de sa douleur ; qui , ne pouvant plus la couvrir de
son épée , a su se faire des occupations conformes à l'amour qu'il
sentait pour elle , et , par une illusion vertueuse , croyait continuer
de la servir , lorsque , dans le silence de la joie publique , et dans
l'attente de nouveaux jours , il faisait répéter aux échos de sa
solitude les hymnes de la vieille Rome , et ces accents inspirés qui
ont servi si souvent de modèle à nos chants de triomphe !

F.-J. GENISSET ,
Professeur de littérature latine à la Faculté de Besançon :
ODES

D'HORACE .

LIVRE PREMIER.

4
HORATII FLACCI

CARMINUM

LIBER PRIMUS.

ODE I.

Ad Mæcenatem .

MECENAS , atavis edite regibus ,

O et præsidium , et dulce decus meum !

Sunt quos curriculo pulverem Olympicum

Collegisse juvat , metaque fervidis

Evitata rotis , palmaque nobilis


Terrarum dominos evehit ad Deos .
ODES

D'HORACE .

LIVRE PREMIER .

ODE I.

A Mécène.

O vous , mon digne appui , ma gloire la plus chère ,

Vous , né d'un sang royal si fertile en héros ;

Jaloux de se couvrir d'une noble poussière ,

Un athlète , dans Pise , à d'illustres rivaux

Vient disputer le prix : franchissant la barrière ,


Il fait voler son char sur les brùlants essieux ,

Touche , évitant la borne , au but de la carrière ,

Et, le front couronné , s'élève au rang des Dieux .


4 HORATII CARMINUM I , İ.
1.

Hunc , si mobilium turba Quiritium

Certat tergeminis tollere honoribus ;

Illum , si proprio condidit horreo

Quidquid de Libycis verritur areis .

Gaudentem patrios findere sarculo


Agros , Attalicis conditionibus

Nunquàm dimoveas , ut trabe Cypriâ

Myrtoum pavidus nauta secet mare .

Luctantem Icariis fluctibus Africum

Mercator metuens , otium et oppidi


Laudat rura sui mox reficit rates

Quassas , indocilis pauperiem pati .

Est qui nec veteris pocula Massici ,

Nec partem solido demere de die


Spernit , nunc viridi membra sub arbuto

Stratus , nunc ad aquæ lene caput sacræ .

Multos castra juvant , et lituo tubæ

Permistus sonitus , bellaque matribus

Detestata . Manet sub Jove frigido

Venator , teneræ conjugis immemor ,

Seu visa est catulis cerva fidelibus ,

Seu rupit teretes Marsus aper plagas .


20
ODES D'HORACE , 1 , I.

L'ambitieux , d'un peuple inconstant et mobile ,

Pour les plus hauts emplois vient briguer la faveur ;

A remplir ses greniers des blés de la Sicile

Un avare opulent attache son bonheur .

Le vaisseau le plus sûr , tous les trésors d'Attale ,


Une mer à l'abri des vents impétueux ,

Ne pourraient éloigner de sa terre natale

L'heureux cultivateur du champ de ses aïeux,

Luttant contre la mer où vint périr Icare ,

Ce marchand soupirait après un doux repos ;

Mais il craint l'indigence , et , toujours plus avare ,

Au port il fait déjà radouber ses vaisseaux .

L'un , des jours les plus longs oubliant la durée ,


Mollement étendu sous un feuillage épais ,

Ou sur les bords charmants d'une source sacrée ,

Savoure avec délice un vin vieux de Calès .

Un autre aime les camps , les travaux de la guerre ,


Les clairons dont le bruit excite la valeur ,

Les jeux sanglants de Mars , que le cœur d'une mère ,

Tremblante pour un fils , a toujours en horreur :

Le chasseur , des hivers bravant l'intempérie ,

Laisse une tendre épouse en proie à ses regrets ,

Quand un cerf est lancé par sa meute aguerrie ,

Ou qu'il poursuit un loup échappé de ses rets .


6 HORATII CARMINUM I , II .

Te doctarum hederæ præmia frontium

Dis miscent superis : me gelidum nemus ,

Nympharumque leves cum Satyris chori ,

Secernunt populo ; si neque tibias


Euterpe cohibet , nec Polyhymnia

Lesboum refugit tendere barbiton .

Quòd si me lyricis vatibus inseres ,

Sublimi feriam sidera vertice.

lllllllllllll

ODE II.

Ad Cæsarem Augustum.

JAM satis terris nivis atque diræ

Grandinis misit Pater , et rubente

Dexterâ sacras jaculatus arces ,


Terruit urbem ;

Terruit gentes , grave ne rediret

Sæculum Pyrrhæ , nova monstra questæ ,


Omne quum Proteus pecus egit altos
Visere montes ;
ODES D'HORACE , I , II . 7

Le lierre , noble prix des maîtres de la lyre ,

Vous élève , Mécène , au rang des immortels :

Vénus , l'ombre des bois , les danses du Satyre

Me séparent déjà des vulgaires mortels ;

Mais si l'aimable Euterpe ou sa sœur Polymnie

Me prêtent quelquefois leur luth mélodieux ,

Si vous me nommez fils du Dieu de l'harmonie ,

Mon front , comblé de gloire , ira toucher les cieux .

8888 8llllll88

ODE II.

A César Auguste.

A LA grêle , aux frimas abandonnant la terre ,


De son bras enflammé renversant les autels ,

Assez et trop longtemps le maître du tonnerre

A glacé d'effroi les mortels .

L'univers crut revoir ce siècle d'infortune

Dont Pyrrha déplorait les horribles fléaux ;

Où sur les plus hauts monts le pasteur de Neptune


Conduisit les monstres des eaux ;
I NUM
8 HORATI CARMI 1 , II .

Piscium et summå genus hæsit ulmo ,

Nota quæ sedes fuerat columbis ;

Et superjecto pavidæ natârunt

Æquore damæ .

Vidimus flavum Tiberim , retortis

Littore Etrusco violenter undis ,

Ire dejectum monumenta Regis ,

Templaque Vestæ :

Iliæ dùm se nimiùm querenti

Jactat ultorem , vagus et sinistrå

Labitur ripâ , Jove non probante , u-


xorius amnis .

Audiet cives acuisse ferrum

Quo graves Persæ meliùs perirent ;


Audiet pugnas vitio parentum

Rara juventus.

Quem vocet Divûm populus ruentis

Imperî rebus? prece quâ fatigent


Virgines sanctæ minùs audientem

Carmina Vestam ?

Cui dabit partes scelus expiandi

Jupiter? Tandem venias , precamur ,


Nube candentes humeros amictus ,

Augur Apollo ;
ODES D'HORACE , I , II . 9

Où le poisson , fixé sur la cime des chênes ,

Usurpa le séjour du chantre ailé des bois ;

Où le cerf étonné , sur de liquides plaines

Nagea pour la première fois.

Le Tibre , trop ému par les plaintes d'Ilie ,

Qui malgré Jupiter irritait son époux ,


Trop prompt à la venger , de la mer d'Etrurie

Retira ses flots en courroux .

Egaré, franchissant ses bords avec furie ,

Il menaça bientôt le temple de Vesta ,

Les monuments sacrés dont Rome est embellie ,

Et le tombeau du grand Numa.

Moins nombreux par l'effet des fureurs paternelles ,

Nos fils sauront un jour que le glaive odieux


Qui ne devait frapper que les Parthes rebelles

Fut teint d'un sang plus précieux .

Quel Dieu viendra sauver Rome dans sa détresse ?

O filles de Vesta , par quels vœux si fervents ,

Par quels pleurs pourrez-vous apaiser la Déesse


Qui semble dédaigner vos chants ?

Qui peut envers le ciel expier nos outrages?


O Phébus ! viens , couvert d'un nuage doré ,

Viens , obtiens-nous , ô toi , Dieu des heureux présages ,

Le pardon d'un crime abhorré.


10 HORATII CARMINUM I , II .

Sive tu mavis , Erycina ridens ,

Quam Jocus circumvolat et Cupido ;

Sive neglectum genus et nepotes

Respicis auctor ,

Heu ! nimis longo satiate ludo ,

Quem juvat clamor , galeæque leves ,


Acer et Mauri peditis cruentum
Vultus in hostem ;

Sive mutatâ juvenem figurâ ,

Ales in terris imitaris , almæ

Filius Maïæ , patiens vocari


Cæsaris ultor :

Serus in cœlum redeas , diùque

Lætus intersis populo Quirini ;

Neve te nostris vitiis iniquum

Ocior aura

Tollat ! Hic magnos potiùs triumphos ,

Hic ames dici Pater atque Princeps :

Neu sinas Medos equitare inultos ,

Te duce , Cæsar !
ODES D'HORACE , I , II. 11

Accours , belle Vénus , de l'île de Cythère ;

Viens , viens avec les Ris, les Amours et les Jeux :

O puissant Romulus ! sois le Dieu tutélaire

De fils si longtemps malheureux .

Toi qui des combattants aimes le cri sauvage ,

Que réjouit le fer du farouche guerrier,

Hélas ! le sang versé dans un si long carnage

N'a-t-il pu te rassasier ?

Ah ! d'un jeune mortel empruntant la figure ,

Et charmant nos regards par la plus douce erreur ,

Dans Rome daignes-tu , secourable Mercure ,


De César être le vengeur?

Abandonne longtemps la demeure céleste ;

Et lorsque nos forfaits affligent ton amour ,

Fils de Maïa , d'un vol et rapide et funeste ,

Ne fuis pas loin de ce séjour !

D'un triomphe éclatant reçois ici l'hommage ;

Aime le nom de père et de chef des Romains :


Et ne souffre jamais que le Scythe ravage

L'empire régi par tes mains .


12 HORATII CARMINUM I , III.

8000000000808

ODE III.

Ad navem quâ Virgilius vehebatur.

Sic te diva potens Cypri ,

Sic fratres Helenæ , lucida sidera ,

Ventorumque regat pater,

Obstrictis aliis præter lapyga ,

Navis , quæ tibi creditum

Debes Virgilium ; finibus Atticis


Reddas incolumem , precor ,

Et serves animæ dimidium meæ.

Illi robur et æs triplex

Circa pectus erat , qui fragilem truci

Commisit pelago ratem

Primus , nec timuit præcipitem Africum


Decertantem Aquilonibus ,

Nec tristes Hyadas , nec rabiem Noti ,


Quo non arbiter Adriæ

Major , tollere seu ponere vult freta .

Quem mortis timuit gradum ,

Qui siccis oculis monstra natantia ,


ODES D'HORACE , I , III. 13

ODE III.

Au vaisseau qui portait Virgile.

QUE la belle Cypris , que les frères d'Hélène ,

Ces astres lumineux , que le père des Vents ,

Excepté l'Iapyx enchaînant ses enfants ,

Te guident , cher vaisseau , sur la liquide plaine !

Virgile est le dépôt que je t'ai confié :

Veille sur un ami si cher à ma tendresse ;

De moi-même , tu dois , conservant la moitié ,


Le porter sain et sauf aux rives de la Grèce.

Le chêne le plus dur, que dis-je , un triple airain


Environnait le cœur du mortel inhumain

Qui le premier osa , sur une frêle barque ,


De l'empire des eaux affronter le monarque ,

Les tristes sœurs d'Hyas , effroi des matelots ,

Et l'Aquilon luttant contre les vents d'Afrique ,

Et le fougueux Auster qui , souverain des flots ,

Trouble ou calme à son gré la mer Adriatique .

Eh ! quel genre de mort eût frappé de terreur

Celui qui , d'un oeil sec et d'une âme insensible ,


14 HORATII CARMINUM I , III .

Qui vidit mare turgidum et

Infames scopulos Acroceraunia?

Nequicquam Deus abscidit ,

Prudens , Oceano dissociabili

Terras , si tamen impiæ


Non tangenda rates transiliunt vada .

Audax omnia perpeti ,

Gens humana ruit per vetitum nefas .

Audax lapeti genus

Ignem fraude malâ gentibus intulit .

Post ignem æthereå domo


.
Subductum , macies et nova febrium

Terris incubuit cohors ;

Semotique priùs tarda necessitas

Leti corripuit gradum .


Expertus vacuum Dædalus aëra
Pennis non homini datis .

Perrupit Acheronta Herculeus labor .

Nil mortalibus arduum est :

Cœlum ipsum petimus stultitiâ ; neque


Per nostrum patimur scelus
Iracunda Jovem ponere fulmina .
ODES D'HORACE , I , III. 15

Vit des monstres marins bondir la troupe horrible ,

Que n'intimida point une mer en fureur?

C'est en vain que des Dieux la sagesse profonde

Par le vaste Océan divisa l'univers :

Nos vaisseaux , menacés par tant d'écueils divers ,

Craignent-ils de franchir les limites du monde ?

Rien n'est sacré pour l'homme ; il brave jusqu'aux Dieux .

A peine de Japet le fils audacieux

A-t-il aux immortels ravi le feu céleste ,

Et transmis à la terre un présent si funeste ,

Qu'une foule de maux inconnus ici-bas

Répandent en tous lieux leur fureur destructive ;

Et l'inflexible mort , jadis lente et tardive ,

Pour abréger nos jours précipite ses pas .

Sur des ailes qu'un dieu ne nous a point données ,


Dédale hardiment s'élance dans les airs ;

De ses vaillantes mains à tout vaincre obstinées ,

Hercule ose briser les portes des enfers .

Qui pourrait des mortels dompter l'orgueil extrême?

Notre audace insensée attaque le ciel même ;

Et les foudres vengeurs qu'allument nos forfaits

Aux mains de Jupiter ne reposent jamais.


16 HORATII CAMINUM I , IV.

llllllllll Qlllllll8828

ODE IV .

Ad Sestium.

SOLVITUR acris hiems gratâ vice

Veris et Favonî ,

Trahuntque siccas machinæ carinas ;

Ac neque jam stabulis gaudet pecus ,

Aut arator igni ;

Nec prata canis albicant pruinis .

Jam Cytherea choros ducit Venus ,


Imminente lunâ ;

Junctæque Nymphis Gratiæ decentes

Alterno terram quatiunt pede ,

Dùm graves Cyclopum


Vulcanus ardens urit officinas .
ODES D'HORACE , I , IV . 17

222222000000022828

ODE IV.

A Sestius.

Le doux printemps succède au rigoureux hiver :

Nos vaisseaux , si longtemps oisifs sur le rivage ,


Par d'habiles efforts sont rendus à la mer ;

Et l'heureux laboureur que l'espoir encourage

Gaîment retourne à ses travaux ;

Aux champs bondissent ses troupeaux ;


Tandis que des zéphyrs les fécondes haleines

Dissipent les frimas qui blanchissaient nos plaines .

La reine de Cythère et ses aimables sœurs ,

Et les nymphes des bois qu'embellit la décence ,


Aux clartés de la lune , en des lieux enchanteurs ,

D'un pas léger qui tombe et s'élève en cadence ,

Et formant mille joyeux chœurs ,

Foulent la verdure et les fleurs ;

Tandis que sous l'Etna , de ses mains diligentes ,

Vulcain fait petiller les fournaises ardentes .


20
18 HORATII CARMINUM I , IV.

Nunc decet aut viridi nitidum caput

Impedire myrto ,

Aut flore , terræ quem ferunt solutæ .


Nunc et in umbrosis Fauno decet

Immolare lucis ,

Seu poscat agnâ , sive malit hædo .

Pallida Mors æquo pulsat pede

Pauperum tabernas ,

Regumque turres . O beate Sesti ,

Vitæ summa brevis spem nos vetat


Inchoare longam :

Jam te premet nox , fabulæque Manes ,

Et domus exilis Plutonia ;

Quo simul mearis ,

Nec regna vini sortiere talis ,

Nec tenerum Lycidan mirabere ,

Quo calet juventus

Nunc omnis , et mox virgines tepebunt .


ODES D'HORACE , I , IV. 19

Voici l'instant ceignez vos fronts de myrtes verts ;

Parez-vous des présents que le zéphyr nous donne ;

Et dans ces bois sacrés , d'épais rameaux couverts ,

Accourez ; hâtons-nous d'immoler au Dieu Faune ,

A son choix , ou le jeune agneau ,

Ou bien le plus tendre chevreau .

La Mort du même pied heurte à l'humble chaumière ,

Aux palais fastueux des maîtres de la terre .

De nos ans , Sestius , le cours est si borné ,

Que la Mort inflexible à chaque instant nous presse ;


Sous le Dieu des enfers une fois enchaîné ,

Des plaisirs , des festins adieu la folle ivresse .

Au noir séjour ne cherche pas

Ce jeune et brillant Lycidas

Pour qui brûle d'amour une ardente jeunesse,


Pour qui vont nos beautés s'enflammer de tendresse.
20 HORATII CARMINUM I , V.

2lllllllll!!!!8

ODE V.

Ad Pyrrham.

QUIS multâ gracilis te puer in rosâ ,

Perfusus liquidis urget odoribus ,

Grato , Pyrrha , sub antro?

Cui flavam religas comam ,

Simplex munditiis? Heu ! quoties fidem

Mutatosque Deos flebit , et aspera

Nigris æquora ventis


Emirabitur insolens ,

Qui nunc te fruitur credulus aureâ ;

Qui semper vacuam, semper amabilem


ODES D'HORACE , I , V. 21

00000000000 8888 00000008

ODE V.

A Pyrrha.

QUEL amant parfumé de suaves odeurs ,

Jeune et brillant de grâce , ô beauté trop volage ,

T'enlace sur un lit paré de mille fleurs ,

Au fond d'un antre frais tapissé de feuillage?

Pour qui ta main forme-t-elle les nœuds

Dont s'embellit ta blonde chevelure?

De qui veux -tu fixer les vœux ,


Élégante à la fois et simple en ta parure?

Hélas ! quel que soit l'imprudent

Ainsi captivé par tes charmes ,

La haine de Vénus et ton cœur inconstant

Lui feront verser bien des larmes.

Des attraits les plus doux aveuglément épris ,

Confiant dans ta foi , qu'il ne sait point trompeuse ,

De quel œil , tout-à-coup surpris ,

Verra-t-il s'élever une tempête affreuse?

Il espère , abusé par une étrange erreur ,

Te voir toujours aimable et conserver ton cœur .


76

HORATII
22

CARMINUM

I
,
VI
.
Sperat , nescius auræ

Fallacis ! Miseri , quibus

Intentata nites ! Me tabulà sacer

Votiva paries indicat uvida

Suspendisse potenti
Vestimenta maris Deo.

222223 llllll lllll

ODE VI .

Ad Agrippam.

SCRIBERIS Vario fortis , et hostium

Victor, Mæonii carminis aliti ,

Quam rem cumque ferox navibus aut equis

Miles , te duce , gesserit.

Nos , Agrippa , neque hæc dicere , nec gravem


Pelidæ stomachum cedere nescii ,

Nec cursus duplicis per mare Ulyssei ,

Nec sævam Pelopis domum ,


ODES D'HORACE , 1 , VI. 23

Oh ! que je plains cette folle jeunesse

Qui , du péril ne se méfiant pas ,

Voit , ô perfide enchanteresse ,

Briller tes dangereux appas !

Ce tableau qu'au puissant Neptune

J'ai voué dans mon infortune ,

Ce tableau dont son temple est aujourd'hui paré ,

Est un insigne témoignage

Qu'au Dieu des mers j'ai consacré


Mes vêtements encore humides du naufrage.

ODE VI.

A Agrippa.

VARIUS chantera sur la lyre d'Homère


Nos ennemis vaincus , tes glorieux travaux ,

Et les Romains , guidés par ta valeur guerrière ,

Sans cesse triomphants sur la terre et les eaux .

Est-ce à moi de vanter ces actions fameuses ,

Du fier vainqueur d'Hector l'implacable fureur ,


Ulysse errant au loin sur les mers orageuses ,

Et des fils de Pélops le crime et le malheur?


24 HORATII CARMINUM 1 , VII .

Conamur , tenues grandia : dùm pudor ,

Imbellisque lyræ Musa potens vetat

Laudes egregii Cæsaris , et tuas

Culpâ deterere ingenî .

Quis Martem tunicâ tectum adamantina

Dignè scripserit? aut pulvere Troïco

Nigrum Merionen ? aut ope Palladis

Tydiden Superis parem?

Nos convivia , nos prælia virginum

Sectis in juvenes unguibus acrium ,


Cantamus vacui , sive quid urimur ,

Non præter solitum leves.

000

ODE VII.

Ad Munatium Plancum.

LAUDABUNT alii claram Rhodon , aut Mitylenen ,

Aut Ephesum , bimarisve Corinthi

Moenia , vel Baccho Thebas , vel Apolline Delphos

Insignes , aut Thessala Tempe .


ODES D'HORACE , I , VII . 25

J'éprouve à te louer une pudeur trop juste :


La muse qui m'inspire , et qui craint que mes chants
N'affaiblissent ta gloire et la gloire d'Auguste ,
De mon faible génie arrête les élans .

Eh ! qui peindra de Mars l'armure impénétrable?

Mérion devant Troie et sanglant et poudreux ,

Diomède , à Priam tant de fois redoutable ,

Que l'appui de Pallas rendit l'égal des Dieux ?

Épris ou libre , au gré de mon humeur légère ,


Je chante et les festins et ces combats si doux

De la jeune beauté , qui , feignant la colère ,


Repousse son amant qui rit d'un vain courroux .

ODE VII.

A Munatius Plancus.

QUE d'autres , en de nobles vers ,

Vantent l'illustre Rhode , Éphèse , Mitylène ;

Corinthe , dont les murs sont baignés par deux mers ;

Delphes si chère au Dieu de l'Hippocrène ,

Thèbes à qui Bacchus a prodigué ses dons ,

Ou de Tempé les frais et doux vallons .


26 HORATII CARMINUM I , VII .

Sunt quibus unum opus est intactæ Palladis urbem

Carmine perpetuo celebrare , et

Undiqué decerptam fronti præponere olivam .

Plurimus , in Junonis honorem ,

Aptum dicet equis Argos , ditesque Mycenas .

Me nec tàm patiens Lacedæmon ,


Nec tàm Larissæ percussit campus opimæ

Quàm domus Albuneæ resonantis ,

Et præceps Anio , ac Tiburni lucus , et uda

Mobilibus pomaria rivis .

Albus ut obscuro deterget nubila cœlo

Sæpè Notus , neque parturit imbres

Perpetuos ; sic tu sapiens finire memento

Tristitiam vitæque labores

Molli , Plance , mero ; seu te fulgentia signis


Castra tenent , seu densa tenebit

Tiburis umbra tui . Teucer Salamina patremque

Quùm fugeret , tamen uda Lyæo


Tempora populeâ fertur vinxisse coronà ,

Sic tristes affatus amicos :


ODES D'HORACE , I , VII. 27

Qu'un autre chante , harmonieux poète ,


La cité de Minerve et ses vaillants héros ,

Jaloux de couronner sa tête

De l'olivier souvent cueilli par ses rivaux :

Que , pour Junon , au gré d'une féconde veine ,

Un autre enfin célèbre et les coursiers d'Argos


Et les richesses de Mycène :

L'austère Sparte et les fertiles champs


Dont Larisse est environnée ,

Jamais ne raviront mes sens

Comme la grotte d'Albunée ,


Son eau retentissante , et les bords enchantés

De l'Anio roulant à flots précipités ;

Les bosquets de Tibur , leur fraîcheur pure et vive ,

Et ses vergers qu'arrose une onde fugitive.

Comme un léger zéphyr des mers calme les flots


Et chasse loin de nous un funeste nuage ,

Ainsi , Plancus , il faut , en homme sage ,

Chercher dans le bon vin l'oubli de tous les maux ,

Soit que Tibur t'offre son frais ombrage ,

Soit que Pallas t'enchaîne à nos brillants drapeaux .

Fuyant et sa patrie et le courroux d'un père ,


De Bacchus respirant les feux ,

Le fils de Télamon , le front paré de lierre ,


En ces mots consolait ses amis malheureux :
28 HORATII CARMINUM I , VIII .

>> Quò nos cumque feret melior fortuna parente ,

» Ibimus , ô socii comitesque !

>> Nil desperandum Teucro duce , et auspice Teucro ;

» Certus enim promisit Apollo

Ambiguam tellure novâ Salamina futuram .

» O fortes , pejoraque passi

» Mecum sæpè viri ! nunc vino pellite curas ;

>> Cras ingens iterabimus æquor . »

ODE VIII .

Ad Lydiam.

LYDIA , dic , per omnes

Te Deos oro , Sybarin

Cur properes amando

Perdere ! cur apricum

Oderit campum , patiens

Pulveris atque solis?


ODES D'HORACE , I , VIII . 29

Qu'importe où le destin contraire ,


>> (Moins cruel cependant qu'un père trop sévère)
,
» Se plaise à diriger nos pas :
» Teucer vous guide , amis ; ne désespérez pas . »

» La fortune , en de longs voyages ,

» Par de plus grands revers éprouva vos courages ;


» Compagnons dévoués , cet oracle est certain ,

Apollon vous promet une autre Salamine ;

Aujourd'hui noyez dans le vin

» Le chagrin profond qui vous mine ;


>> Demain nous voguerons vers un pays lointain.

ODE VIII .

A Lydie.

Au nom de tous les Dieux , dis -moi , belle Lydie ,


Pourquoi , par quels soins tu nourris

Dans le cœur amolli du jeune Sybaris

Un amour qui fera la honte de sa vie !

Au champ de Mars pourquoi ne vient-il plus


Braver et la poussière et l'ardeur de Phébus ?

Pourquoi , quittant un noble apprentissage ,

Ne vient-il plus comme autrefois ,


30 HORATII CARMINUM I , VIII.

Cur neque militaris

Inter æquales equitat ,

Gallica nec lupatis

Temperat ora frænis ?


Cur timet flavum Tiberim

Tangere? cur olivum

Sanguine viperino

Cautiùs vitat? neque jàm

Livida gestat armis

Brachia , sæpè disco ,


Sæpè trans finem jaculo

Nobilis expedito?

Quid latet , ut marinæ

Filium dicunt Thetidis

Sub lacrymosa Trojæ


Funera , ne virilis

Cultus in cædem et Lycias

Proriperet catervas ?
ODES D'HORACE , I , VIII . 31

Avec les Romains de son âge ,

Assujétir au frein quelque coursier gaulois !

Jadis nageur infatigable , agile ,

Pourquoi fuit-il le Tibre aux flots bourbeux?

Athlète sans vigueur , maintenant il craint l'huile

Plus que le sang d'un serpent venimeux :

Déjà son bras , qu'énerve la mollesse ,

N'est plus empreint des pesants javelots

Qui dépassaient le but en montrant son adresse.

Veut-il , en se cachant , imiter le héros

Dont l'invincible ardeur, près de venger la Grèce

Sur les corps sanglants des Troyens ,

Redoutait qu'une armure , éveillant son courage ,


Ne l'entraînât aux horreurs du carnage

Dans les rangs dispersés des vaillants Lyciens?


32 HORATII CARMINUM I , IX .

ODE IX .

Ad amicum.

VIDES ut altâ stet nive candidum

Soracte , nec jam sustineant onus


Silvæ laborantes , geluque

Flumina constiterint acuto .

Dissolve frigus , ligna super foco

Largè reponens ; atque benigniùs

Deprome quadrimum Sabinâ ,

O Thaliarche , merum diotâ .

Permitte Divis cætera : qui simul

Stravêre ventos æquore fervido

Depræliantes ; nec cupressi ,

Nec veteres agitantur orni .

Quid sit futurum cras , fuge quærere ; et

Quem sors dierum cumque dabit , lucro

Appone : nec dulces amores

Sperne , puer, neque tu choreas ,


ODES D'HORACE , I , IX . 55

2llllll lllll28

ODE IX .

A un Ami.

Vois les neiges amoncelĕes

Du Soracte blanchir le sommet nébuleux ;

Vois plier sous leur poids les forêts accablées ,

Et le Tibre enchaîné par un froid rigoureux :

Pour apaiser sa violence ,

D'une main libérale embrase ton foyer.

Joyeux roi du festin , répands en abondance

Les vins délicieux cachés dans ton cellier.

Puis laisse aux Dieux le soin du reste :

Leur voix incessamment calme les vents fougueux

Qui courbent les hauts pins et le cyprès funeste ,


Et soulèvent des mers les flots tumultueux .

Chaque jour que le ciel te donne ,

Tu dois , avec bonheur , l'accepter comme un gain ;

Sans songer à demain , que ton cœur s'abandonne

A la danse , aux amours , aux plaisirs du festin .


I 6
54 HORATII CARMINUM I , X.

Donec virenti canities abest

Morosa . Nunc et campus , et areæ ,

Lenesque sub noctem susurri

Composità repetantur horâ .

Nunc et latentis proditor intimo

Gratus puellæ risus ab angulo ,


Pignusque dereptum lacertis

Aut digito malè pertinaci .

ODE X.

Ad Mercurium.

MERCURI , facunde nepos Atlantis ,


Qui feros cultus hominum recentùm
Voce formâsti catus , et decoræ

More palæstræ ;

Te canam , magni Jovis et Deorum

Nuntium , curvæque lyræ parentem ,

Callidum , quidquid placuit , jocoso


Condere furto .
ODES D'HORACE , I , X. 35

Paré des fleurs de la jeunesse ,

A Rome , au champ de Mars , viens jouir tour à tour

De ces doux entretiens , de ces jeux pleins d'adresse

Qui charment les amants vers le déclin du jour.

A ses ris joyeux viens surprendre

L'agaçante beauté qui feint de se cacher ;


Qui dispute un anneau , qu'elle sait mal défendre ,

Et de ses jolis doigts laisse enfin détacher .

ODE X.

A Mercure.

Toi dont la voix enchanteresse

A des premiers humains adouci les penchants ,

Toi qui sus leur donner et la grâce et l'adresse ,


Mercure , fils d'Atlas , sois l'objet de mes chants .

De la lyre inventeur habile ,

Messager de l'Olympe et du maître des Dieux ,

Par de joyeux larcins , et d'une main subtile ,

Tu te plais à ravir ce qui séduit tes yeux .


36 HORATII CARMINUM I , XI.

Te , boves olim nisi reddidisses

Per dolum amotas , puerum minaci

Voce dùm terret , viduus pharetrâ


Risit Apollo .

Quin et Atridas , duce te , superbos ,


Ilio dives Priamus relicto ,

Thessalosque ignes et iniqua Trojæ


Castra fefellit.

Tu pias lætis animas reponis

Sedibus , virgâque levem coërces

Aureâ turbam , superis Deorum


Gratus et imis .

lllllllll

ODE XI.

Ad Leuconoen .

Tu ne quæsieris , scire nefas ! quem mihi , quem tibi

Finem Di dederint , Leuconoë ; nec Babylonios

Tentaris numeros ut melius , quidquid erit , pati !


ODES D'HORACE , I , XI . 57

Phébus , loin du céleste empire ,

Un jour te reprochait , d'une effrayante voix ,

Le vol de ses agneaux ………


.. mais il se prit à rire ,
Se voyant dépouillé de son brillant carquois.

Priam , grâce à toi , des Atrides

Put franchir sans dangers les redoutables camps ,

S'échapper d'llion , malgré des feux perfides ,

Emportant avec lui les plus riches présents .

Par toi , l'essaim léger des ombres

Est sous ta verge d'or aux enfers amené ;

Tu conduis , cher aux Dieux du ciel et des lieux sombres ,

Les mortels vertueux au séjour fortuné .

28888888888 Ollllllllllllllllll8

ODE XI.

A Leuconoẻ .

АH! dans les vains calculs des Babyloniens ,

Ne cherche pas , ce désir est coupable ,

Quel est des Dieux , sur tes jours , sur les miens ,
L'arrêt fatal , l'arrêt irrévocable .

Il faut te résigner au sort ,


38 HORATII CARMINUM I , XII .

Seu plures hiemes , seu tribuit Jupiter ultimam ,

Quæ nunc oppositis debilitat pumicibus mare

Tyrrhenum . Sapias , vina liques , et spatio brevi


Spem longam reseces. Dùm loquimur , fugerit invida

Ætas . Carpe diem , quàm minimùm credula postero .

ODE XII.

Ad Augustum.

QUEM virum aut heroa lyrà vel acri

Tibia sumes celebrare , Clio ?

Quem Deum , cujus recinet jocosa


Nomen imago ,

Aut in umbrosis Heliconis oris ,

Aut super Pindo , gelidove in Hæmo ,


Undè vocalem temerè insecutæ

Orphea silvæ ;
ODES D'HORACE , I , XII . 39

Qu'il te donne une vie et longue et fortunée ,

Ou que l'impitoyable Mort


A la fleur de tes ans tranche ta destinée ,

Cet hiver même , où d'immenses travaux

De la mer de Baïa vont resserrer les flots.

Écoute la raison : bois ton vin de Formie ;

Mesure ton espoir à cette courte vie :

Pendant que nous parlons , le temps jaloux s'enfuit ;

Mets à profit le jour qui luit ;

Hélas ! au lendemain insensé qui se fie!

llllllllllllll

ODE XII.

A Auguste.

SUR la flute perçante , ou sur la douce lyre ,


Clio , quel Dieu vas- tu chanter?

Quel nom fameux , au gré du transport qui t'inspire ,


Les échos vont-ils répéter ,

Dans les sombres forêts du Pinde et du Parnasse ,

Au sommet glacé de l'Hémus ,


Où les divins accents du chantre de la Thrace

Entrainaient les rochers émus ,


40 HORATII CARMINUM , I , XII.

Arte materna rapidos morantem

Fluminum lapsus , celeresque ventos ,


Blandum et auritas fidibus canoris

Ducere quercus ?

Quid priùs dicam solitis Parentis

Laudibus , qui res hominum ac Deorum ,


Qui mare ac terras , variisque mundum

Temperat horis?

Undè nil majus generatur ipso ,

Nec viget quidquam simile , aut secundum ,


Proximos illi tamen occupavit

Pallas honores .

Præliis audax , neque te silebo ,

Liber, et sævis inimica Virgo

Belluis , nec te metuende certâ ,

Phæbe , sagittâ .

Dicam et Alciden , puerosque Ledæ ,


Hunc equis , illum superare pugnis

Nobilem ; quorum simul alba nautis


Stella refulsit ,

Defluit saxis agitatus humor ;

Concidunt venti , fugiuntque nubes ;

Et minax , nam sic voluêre , ponto


Unda recumbit.
ODES D'HORACE , I , XII. 41

Calmaient des Aquilons les bruyantes haleines ,

Des fleuves suspendaient le cours ;

Où , par ses doux accords surpris , charmés , les chênes

A l'envi quittaient leurs séjours ?

Au Dieu qui des saisons , en gouvernant le monde ,

Règle à jamais les temps divers ,


Au souverain des cieux , de la terre et de l'onde ,

Je consacre mes premiers vers .

L'Olympe reconnaît sa puissance suprême :


Dans l'univers rien n'est plus grand ;
Sous ce Dieu toutefois fléchissant elle - même ,

Pallas a droit au second rang .

Oublirai-je Bacchus et la chaste Déesse


Terreur des hôtes des forêts ,

Phébus si redouté , qui lance avec adresse

De prompts , d'inévitables traits ?

Je veux chanter Alcide aux brigands si funeste ,


De Léda les divins gémeaux ,

L'un avec ses coursiers , l'autre au combat du ceste ,

Triomphant de tous leurs rivaux .

Brillante au front des cieux , quand leur étoile amie

Vient réjouir les matelots ,

Elle apaise les vents ; de la mer en furie


Soudain elle calme les flots .
42 HORATII CARMINUM I , XII .

Romulum post hos priùs , an quietum

Pompili regnum memorem , an superbos


Tarquini fasces , dubito , an Catonis

Nobile letum ?

Regulum , et Scauros , animæque magnæ

Prodigum Paullum , superante Pœno ,

Gratus insigni referam camœnâ ,

Fabriciumque .

Hunc , et incomptis Curium capillis ,

Utilem bello tulit , et Camillum

Sæva paupertas , et avitus apto


Cum lare fundus .

Crescit , occulto velut arbor ævo,

Fama Marcelli ; micat inter omnes

Julium sidus , velut inter ignes


Luna minores.

Gentis humanæ pater atque custos ,

Orte Saturno , tibi cura magni

Cæsaris fatis data ; tu secundo


Cæsare regnes .
ODES D'HORACE , I , XII . 45

Peindrai-je Romulus , ou le roi pacifique

Qui donna des lois aux Romains ?

Peindrai-je de Caton le trépas héroïque ,

Les faisceaux ravis aux Tarquins ?

Oui , mes vers , d'Apollon respirant le génie ,


Plairont en chantant Régulus ,

Émile prodiguant et son sang et sa vie

Pour sauver nos soldats vaincus ;

Lorsque je vanterai les hauts faits de Camille ,


Et l'austére Fabricius ,

Lui que la pauvreté , dans le plus humble asile ,

Formait aux plus rares vertus .

Ta gloire , ò Marcellus , de plus en plus brillante ,

Grandit par des exploits nouveaux ;

Ainsi chaque printemps d'un pin superbe augmente,

La force et les épais rameaux .

Resplendissant au loin , l'astre de Jule efface

Les astres les plus radieux ;

Tel le flambeau des nuits par sa clarté surpasse

Ou fait pȧlir de moindres feux .

O père des mortels ! fils de Saturne ! Auguste

T'est confié par les destins ;

Tu régneras sur lui : mais un prince si juste


Doit régner sur tous les humains .
44 HORATII CARMINUM I , XIII.

Ille , seu Parthos Latio imminentes

Egerit justo domitos triumpho ,

Sive subjectos Orientis oræ


Seras et Indos ;

Te minor , latum reget æquus orbem ;

Tu gravi curru quaties Olympum ;

Tu parùm castis inimica mittes


Fulmina lucis .

llllllllll! llllllllll llll

ODE XIII .

Ad Lydiam .

Cum tu , Lydia , Telephi

Cervicem roseam , cerea Telephi

Laudas brachia , væ ! meum

Fervens difficili bile tumet jecur.

Tunc nec mens mihi , nec color


Certà sede manet ; humor et in genas

Furtim labitur , arguens

Quàm lentis penitùs macerer ignibus .


ODES D'HORACE , I , XIII . 45

Par d'éclatants exploits soit qu'il triomphe encore

Des Parthes toujours révoltés ,

Ou que les Indiens , aux portes de l'aurore ,

Par son bras enfin soient domptés ;

Au-dessous de toi seul , par des lois équitables

Il régira le monde en paix ;


Et ta main lancera tes foudres redoutables

Aux lieux souillés par nos forfaits .

llllllllllllle

ODE XIII.

A Lydie.

LORSQUE ta bouche , ô charmante Lydie ,

De Téléphus me vante la beauté ,

Une implacable et noire jalousie

Aigrit mon cœur jour et nuit tourmenté .

Mes sens troublés , ma raison qui chancelle ,

Mes pleurs furtifs , mon front décoloré ,

Perfide amante , aujourd'hui tout révèle

Les feux secrets dont je suis devoré.


46 HORATII CARMINUM I , XIV.

Uror , seu tibi candidos

Turpârunt humeros immodicæ mero

Rixæ ; sive puer furens

Impressit memorem dente labris notam .

Non , si me satis audias ,


Speres perpetuum dulcia barbarè

Lædentem oscula , quæ Venus

Quintâ parte sui nectaris imbuit .

Felices ter , et ampliùs ,

Quos irrupta tenet copula , nec malis

Divulsus querimoniis

Supremâ citiùs solvet amor die.

.................................... 2................ll 222222828282223

ODE XIV .

Ad rempublicam.

O NAVIS , referent in mare te novi

Fluctus? O quid agis ? fortiter occupa

Portum . Nonne vides ut

Nudum remigio latus ,


ODES D'HORACE , I , XIV . 47

Ivre , fougueux , si quelquefois il ose

Meurtrir ton sein , ton visage enchanteur ,


Graver ses dents sur tes lèvres de rose ,

Je sens , hélas ! redoubler ma fureur.

Espères-tu captiver le barbare


Dont les baisers sont si doux , si cruels ;

Pour qui Vénus ne fut jamais avare


De ces faveurs si chères aux mortels?

Heureux cent fois , heureux les cœurs fidèles

Que l'un à l'autre enchaine un tendre amour ;

Qui , sans jamais essuyer de querelles ,

Restent unis jusqu'à leur dernier jour!

228222823 222222222228

ODE XIV .

Au vaisseau de la république.

INFORTUNÉ vaisseau , quel effrayant orage

Va te livrer encore au perfide élément !

Hélas ! qu'oses-tu faire? ah ! redoute un naufrage ;


Au port demeure obstinément.
48 HORATII CARMINUM I , XIV.

Et malus celeri saucius Africo ,

Antennæque gemant , ac sine funibus


Vix durare carinæ

Possint imperiosius

Equor? Non tibi sunt integra lintea ,

Non Di , quos iterùm pressa voces malo ;

Quamvis Pontica pinus ,


Silvæ filia nobilis ,

Jactes et genus et nomen inutile .

Nil pictis timidus navita puppibus

Fidit. Tu , nisi ventis

Debes ludibrium , cave .

Nuper sollicitum quæ mihi tædium ,

Nunc desiderium curaque non levis ,


Interfusa nitentes

Vites æquora Cycladas .


ODES D'HORACE , 1 , XIV . 49

Sous les vents orageux tes antennes gémissent ;

Tes mâts sont fracassés , tu n'as plus de rameurs ;

Iras-tu , sans cordage , et quand les flots mugissent ,


De la mer braver les fureurs?

Vois tomber en lambeaux tes voiles impuissantes !

Quel dieu te défendra du terrible aquilon?

Fils d'antiques forêts , c'est en vain que tu vantes

Ta noble origine et ton nom .

La poupe des vaisseaux , pompeusement ornée ,

N'a jamais rassuré les matelots tremblants .


Loin de ses bords heureux , sur la mer déchaînée ,

Crains d'être le jouet des vents .

Toi pour qui j'éprouvai tant d'alarmes récentes ,

Qui sur ta destinée attaches tous mes vœux ,

O vaisseau , ne va pas des Cyclades brillantes

Heurter les écueils dangereux .

7
50 HORATII CARMINUM I , XV.

lllllll

ODE XV .

Nerei vaticinium de excidio Troja .

PASTOR Cùm traheret per freta navibus

Idæis Helenen perfidus hospitam ,

Ingrato celeres obruit otio

Ventos , ut caneret fera

Nereus fata : Malâ ducis avi domum

Quam multo repetet Græcia milite ,

Conjurata tuas rumpere nuptias ,


Et regnum Priami vetus .

Eheu ! quantus equis , quantus adest viris

Sudor ! quanta moves funera Dardanæ

Genti ! Jam galeam Pallas et ægida

Currusque et rabiem parat .

Nequicquàm , Veneris præsidio ferox ,

Pectes cæsariem , grataque feminis

Imbelli citharâ carmina divides ;

Nequicquàm thalamo graves


:ཌ
ODES D'HORACE , I , XV.

llllllllllllll

ODE XV .

Prediction de Nérée à Pâris.

LE ravisseur d'Hélène , hôte ingrat et coupable ,

Sur un vaisseau Troyen fendait le sein des mers ,

Quand Nérée , enchaînant un vent trop favorable ,

Au perfide , en ces mots , prédit d'affreux revers :

<<< Les bataillons vengeurs de la Grèce indignée


>> Vont , te redemandant la funeste beauté

Sous un sinistre auspice à ton père amenée ,

>> Briser son sceptre et rompre un hymen détesté .

Oh ! quels flots de sueur inondent les visages !


>> Déjà sont prêts l'égide et le char de Pallas ;

>>> Sa rage veut du sang et d'horribles carnages :

» Hélas ! que de Troyens dévoués au trépas !

>> Protégé de Vénus , ta main , avec adresse ,

>> De tes cheveux en vain assemblera les nœuds ;

» En vain tu chanteras des vers pleins de mollesse

>> Unis aux doux accords d'un luth voluptueux.


52 HORATII CARMINUM I , XV.

Hastas et calami spicula Gnosii

Vitabis , strepitumque , et celerem sequi

Ajacem ; tamen , heu ! serus adulteros

Crines pulvere collines .

Non Laërtiaden , exitium tuæ

Gentis , non Pylium Nestora respicis ?


Urgent impavidi te Salaminius

Teucer , te Sthenelus sciens

Pugnæ , sive opus est imperitare equis ,

Non auriga piger. Merionen quoque

Nosces. Ecce furit te reperire atrox

Tydides , melior patre :

Quem tu , cervus uti vallis in alterà

Visum parte lupum , graminis immemor ,


Sublimi fugies mollis anhelitu ,

Non hoc pollicitus tuæ .

Iracunda diem proferet Ilio


Matronisque Phrygum classis Achillei .

Post certas hiemes uret Achaïcus

Ignis Pergameas domos .


ODES D'HORACE , I , XV . 53

>> Penses-tu près d'Hélène éviter la colère


>>>> D'Ajax au pied léger , au courage bouillant ?

>> Ces cheveux , qui paraient une tête adultère ,

» Seront bientôt souillés de poussière et de sang.

» Sur toi vois s'élancer , acharnés à ta perte ,

» Le fils de Télamon , indomptable guerrier ,

» Et le roi de Pylos , et le fils de Laërte ,

» Et Sthénélus , habile à lancer un coursier .

» Redoute des Crétois la flèche meurtrière ;

» Tu vas de Mérion éprouver la valeur ;

» Et Diomède , encor plus vaillant que son père ,

» Déjà pour t'immoler te cherche avec fureur .

» Tel qu'un timide faon , qui paissait dans la plaine ,

» Fuit à l'aspect d'un loup qui s'élance des bois ;

» Sans voix , sans force , ainsi tu fuiras vers Hélène

Qui ne s'attendait pas à de pareils exploits .

>> Pendant quelques hivers , la colère d'Achille

» Des filles d'llion suspendra le malheur ;

» Mais le feu détruira cette coupable ville ,

» Et les Grecs outragés vengeront leur honneur . »


54 HORATII CARMINUM I , XVI .

ODE XVI .

Palinodia.

O MATRE pulchra filia pulchrior ,

Quem criminosis cùmque voles modum

Pones iambis , sive flammà ,


Sive mari libet Hadriano .

Non Dindymene , non adytis quatit


Mentem sacerdotum incola Pythius ,

Non liber æquè , non acuta

Sic geminant Corybantes æra ,

Tristes ut iræ ; quas neque Noricus


Deterret ensis , nec mare naufragum ,

Nec sævus ignis , nec tremendo

Jupiter ipse ruens tumultu .

Fertur Prometheus addere principi

Limo coactus particulam undique


Desectam , et insani leonis

Vim stomacho apposuisse nostro .


ODES D'HORACE , I , XVI . 55

ODE XVI.

Palinodie.

FILLE d'une beauté rivale de Cypris ,

Que par vos doux appas vous surpassez encore ,

Parlez : que l'eau détruise ou que le feu dévore

Mes vers si criminels , qu'à jamais je maudis .

Oui , l'airain qu'à grand bruit frappent les Corybantes ,


Le délire du Thrace au dieu du vin livré ,

Et les secousses violentes

Qu'au fond de son temple sacré

Le vainqueur de Python cause au prêtre inspiré ,

Égarent moins l'esprit qu'une aveugle colère .


Ni le fer qui luit à ses yeux ,

Ni l'Océan semé de rochers périlleux ,

Ni Jupiter lançant ses foudres sur la terre ,


Ne peuvent l'arrêter dans ses excès affreux .

Quand le fils de Japet , aux voeux des Dieux fidèle ,


Dut , en formant notre limon ,

De tous les animaux y joindre une parcelle ,

Il mit dans notre cœur la rage du lion .


56 HORATII CARMINUM I , XVII .

Iræ Thyesten exitio gravi


Stravère , et altis urbibus ultimæ

Stetere causæ , cur perirent

Funditùs , imprimeretque muris

Hostile aratrum exercitus insolens .

Compesce mentem me quoque pectoris


Tentavit in dulci juventâ

Fervor , et in celeres iambos

Misit furentem ; nunc ego mitibus

Mutare quæro tristia , dùm mihi


Fias recantatis amica

Opprobriis , animumque reddas .

2828282808 8 llll llllllll llllllllllllll

ODE XVII .

Ad Tyndaridem.

VELOX amœnum sæpè Lucretilem

Mutat Lycao Faunus , et igneam


Defendit æstatem capellis

Usquè meis , pluviosque ventos .


ODES D'HORACE , I , XVII. 57

La colère a produit les malheurs de Thyeste ,

Des plus belles cités détruit les fondements ,

Irrité les vainqueurs , qui , sur des murs fumants ,

Ont fait du laboureur passer le soc funeste .

Belle Tyndaris , calmez-vous ;

A la fleur de mes ans , si , de vengeance avide ,

Enflammé d'un bouillant courroux ,

Contre vous je m'armai de l'iambe rapide ,

Aujourd'hui , le cœur plein de sentiments plus doux ,

Je veux , je veux finir une si triste guerre :

Oui , mes vers insolents me seront en horreur ,

Si j'apaise votre colère ,


Si vous me rendez votre cœur .

ODE XVII .

A Tyndaris.

SOUVENT du mont Lycée au mont de Lucrétile

Le léger Faune accourt avec rapidité ,

Et défend mes troupeaux , en ce riant asile ,

De la pluie et des vents , et des feux de l'été .


58 HORATII CARMINUM I , XVII .

Impunè tutum per nemus arbutos

Quærunt latentes et thyma deviæ


Olentis uxores mariti ;

Nec virides metuunt colubras ,

Nec Martiales hæduleæ lupos ,

Utcumquè dulci , Tyndari , fistulà


Valles et Usticæ cubantis

Levia personuere saxa .

Di me tuentur ; Dîs pietas mea ,

Et musa cordi est . Hic tibi copia

Manabit ad plenum benigno


Ruris honorum opulenta cornu .

Hic , in reductâ valle , Caniculæ

Vitabis æstus , et fide Teïà

Dices laborantes in uno

Penelopen, vitreamque Circen .

Hic innocentis pocula Lesbii,

Duces sub umbrâ ; nec Semeleïus

Cum Marte confundet Thyoncus

Prælia ; nec metues protervum

Suspecta Cyrum, ne malè dispari

Incontinentes injiciat manus

Et scindat hærentem coronam

Crinibus , immeritamque vestem .


ODES D'HORACE , I , XVII . 59

Mes chèvres , dans les bois de tous côtés errantes ,

Y cherchent sans danger le thym et l'arbousier ;

De la verte couleuvre et du loup meurtrier


Mes timides brebis , sur l'herbe bondissantes ,

N'ont plus à redouter la dent ou les poisons ,

Dès qu'en ce lieu charmant , sur les coteaux d'Ustique ,

De sa flute champêtre on entend les doux sons .

Je suis aimé des cieux : de ma muse lyrique

Le Dieu du Pinde accueille et l'hommage et les vers .

Viens sur ces bords où règne une heureuse opulence ,

Cueillir à pleines mains tous les présents divers

Que Cérès y déploie avec tant d'abondance .

Dans les réduits obscurs d'un fertile vallon ,

Viens chanter, à l'abri des ardeurs du solstice ,

Sur le luth de l'aimable et sage Anacréon ,

Pénélope et Circé , qui brûlaient pour Ulysse .

Buvons , ô Tyndaris , assis sous ces berceaux ,

Le vin pur et léger qu'on recueille à Lesbos .


L'ardent fils de Sémèle et le Dieu de la guerre

Ne mêlent point ici leur bruyante colère ;


A sa lâche fureur , à ses transports jaloux ,

Ici tu ne crains pas que Cyrus s'abandonne ,


Et d'une main cruelle arrache ta couronne

Qui ne mérite pas d'assouvir son courroux .


60 HORATII CARMINUM I , XVIII.

ODE XVIII .

Ad Quintilium Varum.

NULLAM , Vare , sacrâ vite priùs severis arborem ,

Circà mite solum Tiburis , et moenia Catili .

Siccis omnia nàm dura Deus proposuit ; neque

Mordaces aliter diffugiunt sollicitudines .

Quis post vina gravem militiam aut pauperiem crepat ?

Quis non te potiùs , Bacche pater, teque, decens Venus ?

At , ne quis modici transiliat munera Liberi ,

Centaurea monet cum Lapithis rixa , super mero


ODES D'HORACE , I , XVIII . 61

ODE XVIII .

A Quintilius Varus.

SUR le sol de Tibur, si riant , si fertile ,

Auprès des murs élevés par Catile ,

Plantez , plantez , avant tout , cher Varus ,

Le bois sacré protégé par Bacchus .

Pour les tristes mortels qui ne savent pas boire

Les Dieux réservent leurs rigueurs :

Le vin seul de notre mémoire

Peut bannir les soucis rongeurs.

Quel buveur, ranimé par ce jus délectable ,


Se plaint ou de la guerre ou d'un sort misérable ?

Il aime à te chanter , joyeux père des Ris ,

Et vous , jeune et belle Cypris ,

Dont l'univers chérit l'empire aimable .

Toutefois , en usant d'un bien si précieux ,

Sachez de la raison respecter les limites ;


Songez aux combats furieux

Des Centaures et des Lapithes :

Voyez à quel tourment fatal

Ce Dieu vengeur livre le Thrace ,


62 HORATII CARMINUM I , XIX .

Debellata; monet Sithoniis non levis Evius ,

.
Cùm fas atque nefas exiguo fine libidinum

Discernunt avidi . Non ego te , candide Bassareu ,

Invitum quatiam ; nec variis obsita frondibus

Sub divum rapiam . Sæva tene cum Berecynthio

Cornu tympana , quæ subsequitur cæcus amor suî ,

Et tollens vacuum plùs nimio gloria verticem ,

Arcanique fides prodiga , perlucidior vitro .

ODE XIX .

De Glycera.

MATER Sæva Cupidinum ,

Thebanæque jubet me Semeles puer,

Et lasciva Licentia ,

Finitis animum reddere amoribus.


ODES D'HORACE , I , XIX . 63

Quand , plongé dans l'ivresse , en sa fougueuse audace ,

Il ne discerne plus ni le bien ni le mal .

Pour moi , plus réservé , plus sage ,

On ne me verra point t'offrir d'indignes vœux ,

Ni mettre au jour les objets qu'à nos yeux

Doit voiler un épais feuillage .

Mais , ô puissant Bacchus , ne fais plus sous tes coups

Gémir les instruments qui nous glacent de crainte ;

Ne fais plus retentir le cor de Bérécynthe


Dont l'affreux bruit éveille en nous

La folle vanité , marchant la tête altière ,

Et l'aveugle amour-propre et les mots indiscrets ,

Qui , plus transparents que le verre ,

Laissent de toutes parts s'échapper nos secrets .

llllllllllllllllll

ODE XIX .

A Glycère.

Des plaisirs la mère cruelle ,

L'essaim des Voluptés , et des Ris et des Jeux ,

Les folâtres plaisirs et le fils de Sémèle


D'un cœur longtemps paisible ont rallumé les feux .
64 HORATII CARMINUM I , XX .

Urit me Glyceræ nitor

Splendentis Pario marmore puriùs ;

Urit grata protervitas ,


Et vultus nimiùm lubricus aspici .

In me tota ruens Venus

Cyprum deseruit ; nec patitur Scythas ,

Et versis animosum equis

Parthum dicere , nec quæ nihil attinent .

Hìc vivum mihi cespitem , hìc

Verbenas , pueri , ponite , thuraque

Bimi cum paterâ meri :

Mactatâ veniet lenior hostiâ .

2llllllllllll8

ODE XX .

Ad Macenatem.

VILE potabis modicis Sabinum

Cantharis , Græcâ quod ego ipse testâ


Conditum levi , datus in theatro

Quùm tibi plausus ,


ODES D'HORACE , 1 , XX . 65

Le sein ravissant de Glycère

Qui surpasse en blancheur le marbre de Paros ,

Ses yeux charmants , sa grâce et brillante et légère,


De mon âme embrasée ont banni le repos .

Vénus fond sur moi tout entière ,

Me défend de chanter les combats ' , leurs dangers ,

Le Parthe , quand il fuit , si terrible à la guerre ,


M'interdit tous les vers à son culte étrangers .

Qu'en ma coupe un vin vieux ruisselle ?

Enfants , parez l'autel des gazons les plus frais .

Qu'à l'encens le plus pur la verveine se mêle !

Ainsi , daigne Vénus accueillir nos souhaits !

ODE XX.

A Mécène.

VENEZ boire , illustre Mécène ,

Vous , si digne de notre amour,

Le vin de mon humble domaine ,

Mais qu'en un vase grec ma main seella , le jour


I 8
66 HORATII CARMINUM I , XXI .

Care Mæcenas eques , ut paterni

Fluminis ripæ , simul et jocosa.


Redderet laudes tibi Vaticani

Montis imago.

Cæcubum et prælo domitam Caleno

Tu bibes uvam ; mea nec Falernæ

Temperant vites , neque Formiani

Pocula colles .

ODE XXI .

In Apollinem et Dianam.

DIANAM teneræ dicite virgines!

Intonsum , pueri , dicite Cynthium !


Latonamque supremo

Dilectam penitùs Jovi .


ODES D'HORACE , I , XXI . 67

Où retentirent au théâtre

Les applaudissements nombreux


D'un peuple qui vous idolâtre ,

A l'envi répétés par les échos joyeux .

Ainsi , de la publique ivresse

Le témoignage solennel ,
Nos cris d'amour et d'allégresse
Enchantèrent les bords du fleuve paternel .

Mécène , au doux jus de Formie


Mes vins ne se mêlent jamais ;

Mais votre table est embellie

Du nectar recueilli des pressoirs de Calès .

ODE XXI .

Hymne à Diane et à Apollon .

JEUNES Vierges , chantez la pudique déesse

Qu'on voit pendant la nuit briller au front des cieux ;

Chantez , jeunes Romains , et le Dieu du Permesse ,


Et Latone si chère au souverain des Dieux .
68 HORATII CARMINUM I , XXII.

Vos lætam fluviis et nemorum comȧ ,

Quæcumque aut gelido prominet Algido ,

Nigris aut Erymanthi

Silvis , aut viridis Cragi .

Vos Tempe totidem tollite laudibus ,

Natalemque , mares , Delon Apollinis ,


Insignemque pharetrâ

Fraternâque humerum lyrå .

Hic bellum lacrymosum , hic miseram famem ,

Pestemque , à populo et principe Cæsare , in

Persas atque Britannos

Vestrå motus aget prece.

llllllll

ODE XXII .

Ad Aristium Fuscum.

INTEGER vitæ scelerisque purus

Non eget Mauris jaculis , neque arcu ,

Nec venenatis gravidâ sagittis ,

Fusce , pharetrâ ;
ODES D'HORACE , I , XXII . 69

Chantez , jeunes beautés , la Déesse puissante

Que charment l'onde pure et les vertes forêts ,

Qui chérit du Cragus les ombrages épais ,

Les sommets de l'Algide et du sombre Érymanthe.

Chantez , jeunes Romains , les vallons de Tempé ,


Délos , berceau du Dieu qui répand la lumière ,

Et le serpent Python , que ses traits ont frappé ,

Et le luth enchanteur , doux présent de son frère .

Attendri par vos chants , loin d'Auguste et de nous ,


Puisse le blond Phébus , en détournant la peste ,

Et l'horrible famine et la guerre funeste ,

Sur le cruel Breton épuiser son courroux !

ODE XXII .

A Fuscus Aristius.

L'HOMME de bien , intègre et pur de crime ,

Contre tous les périls , en un cœur vertueux

Trouvant toujours la force qui l'anime ,

Dédaigne et l'arc du Maure et ses traits vénéneux ,


70 HORATII CARMINUM I , XXII.

Sive per Syrtes iter æstuosas ,

Sive facturus per inhospitalem

Caucasum , vel quæ loca fabulosus


Lambit Hydaspes .

Namque me silvâ lupus in Sabinâ ,

Dùm meam canto Lalagen , et ultrà

Terminum curis vagor expeditus ,

Fugit inermem :

Quale portentum neque militaris

Daunias latis alit esculetis ;

Nec Juba tellus generat , leonum


Arida nutrix .

Pone me pigris ubi nulla campis


Arbor æstivâ recreatur aurâ ,

Quod latus mundi nebulæ malusque

Jupiter urget ;

Pone sub curru nimiùm propinqui

Solis , in terrâ domibus negatà :

Dulcè ridentem Lalagen amabo ,

Dulcè loquentem.
ODES D'HORACE , I , XXII . 71

Lorsqu'il gravit les rochers du Caucase ,

Quand des Syrtes affreux il franchit les déserts ,

Les régions qu'un ciel d'airain embrase ,

Le fabuleux Hydaspe ou les écueils des mers .

J'errais un jour , égaré , seul , sans armes ,

Dans les bois de Sabine , et libre de tout soin ;

Un loup parut mon cœur fut sans alarmes ;

Je chantais Lalagé ; le loup s'enfuit au loin .

Non , non , Juba , cet aride repaire

De lions rugissants , de tigres furieux ,


Et les forêts de la Pouille guerrière

N'ont jamais recélé de monstres plus hideux .

Transportez-moi vers ces plages glacées


Où nul arbre ne croit au souffle du zéphyr,

D'épais brouillards en tout temps hérissées ,

Que le maître des Dieux semble toujours haïr ;

Vers ces déserts où tout ce qui respire

D'un soleil dévorant éprouve la chaleur :

De Lalagé je chérirai l'empire ,

Le souris gracieux , le langage enchanteur.


72 HORATII CARMINUM I , XXIII .

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ODE XXIII .

Ad Chloen.

VITAS hinnuleo me similis , Chloe ,

Quærenti pavidam montibus aviis

Matrem , non sine vano

Aurarum et siluæ metu :

Nam seu mobilibus vitis inhorruit

Ad ventum foliis , seu virides rubum

Dimovêre lacertæ ,

Et corde et genibus tremit.

Atqui non ego te, tigris ut aspera ,


Gætulusve leo , frangere persequor.

Tandem desine matrem

Tempestiva sequi viro .


ODES D'HORACE , I , XXIII. 75

ODE XXIII .

A Chloé.

Tu me fuis , ô Chloé , d'un pas toujours rapide ,

Semblable au jeune faon qui , sur les monts déserts ,

Cherche sa mère , et s'intimide

Du vain frémissement de la feuille et des airs .

Il tremble de frayeur , si le zéphyr agite

Les mobiles épis qui couvrent les sillons :

De crainte encor son cœur palpite ,

Lorsqu'un serpent se glisse à travers les buissons.

Vais-je te dévorer comme un tigre en furie?

Suis-je donc à tes yeux un lion rugissant?

Quitte une mère trop chérie ;

Ainsi le veut l'amour.... suis les pas d'un amant .


74 HORATII CARMINUM I , XXIV.

28288888888828882.28 288888 288

ODE XXIV .

Ad Virgilium.

Quis desiderio sit pudor aut modus

Tàm cari capitis ? Præcipe lugubres

Cantus , Melpomene , cui liquidam Pater


Vocem cum citharâ dedit.

Ergò Quintilium perpetuus sopor

Urget ! Cui Pudor , et Justitiæ soror ,

Incorrupta Fides , nudaque Veritas ,

Quandò ullum invenient parem ?

Multis ille bonis flebilis occidit ,

Nulli flebilior quàm tibi , Virgili .

Tu frustrà pius , heu ! non ità creditum

Poscis Quintilium Deos.

Quòd si Threïcio blandiùs Orpheo

Auditam moderere arboribus fidem ,

Non vanæ redeat sanguis imagini ,

Quam virga semel horridâ ,


ODES D'HORACE , I , XXIV . 75

ODE XXIV .

A Virgile.

Qui peut trop déplorer une tête si chère?

Préside , ô Melpomène , à ces lugubres chants ,

Muse , toi qui reçus de ton auguste père

Une voix éloquente et des accords touchants .

La nuit couvre Varus des ombres éternelles .

L'honneur, la bonne foi , les plus rares vertus ,

La vérité sans fard , jamais trouveront-elles

Un mortel qui ressemble au généreux Varus?

D'unanimes regrets sa perte fut suivie ;

Mais nul de son trépas plus que toi n'a gémi ;


En vain ta piété demande aux Dieux sa vie :

T'avaient-ils pour toujours confié cet ami ?

Quand tu surpasserais la lyre harmonieuse

D'Orphée attendrissant et le chêne et l'ormeau ,

Pourrais-tu ranimer l'ombre silencieuse

Par Mercure une fois conduite au noir troupeau ?


76 HORATII CARMINUM I , XXV .

Non lenis precibus fata recludere ,

Nigro compulerit Mercurius gregi.


Durum ! Sed levius fit patientià

Quidquid corrigere est nefas .

lllllllllll

ODE XXV .

Ad Lydiam

PARCIUS junctas quatiunt fenestras

Ictibus crebris juvenes protervi ,

Nec tibi somnos adimunt ; amatque

Janua limen ,

Quæ priùs multùm facilis movebat

Cardines . Audis minùs et minùs jàm :

« Me tuo longas pereunte noctes ,

>>> Lydia , dormis ! »

Invicem mochos anus arrogantes

Flebis in solo levis angiportu ,

Thracio bacchante magis sub inter-

lunia vento :
ODES D'HORACE , I , XXV. 77

Pourrais-tu de ce Dieu fléchir la résistance ?

Destin cruel , dont l'homme est prompt à s'affliger !

Mais un cœur résigné sait , par la patience ,


Adoucir tous les maux qu'il ne peut corriger.

llllllllllllllllllllll

ODE XXV .

A Lydie.

AUTOUR de ton logis on ne voit plus paraître

Ces jeunes libertins , épris de tes attraits ,

Dont les coups redoublés assiégeaient ta fenêtre :

Rien de tes longues nuits ne trouble plus la paix .

Ta porte , sur ses gonds tant de fois ébranlée ,

Ne quitte plus le seuil . Tu n'entends plus ces mots :

« Tu dors , et moi je veille , et mon âme accablée


>> De tes cruels refus souffre ici mille maux . »

Peut-être , incessamment , au détour d'une rue ,

Tu guetteras toi-même un amant dédaigneux ,

Et pendant que Phébé nous dérobe sa vue ,

Tu braveras en vain un froid plus rigoureux .


78 HORATII CARMINUM I , XXVI.

Cùm tibi flagrans amor, et libido ,

Quæ solet matres furiare equorum ,

Sæviet circà jecur ulcerosum ;


Non sine questu ,

Læta quòd pubes hederä virenti

Gaudeat pullâ magis atque myrto ;


Aridas frondes hiemis sodali

Decidet Hebro .

llllllllll

ODE XXVI.

Ad Elium Lamiam.

Musis amicus , tristitiam et metus

Tradam protervis in mare Creticum

Portare ventis ; quis sub Arcto

Rex gelidæ metuatur oræ ,

Quid Tiridaten terreat , unicè

Securus . O quæ fontibus integris


ODES D'HORACE , I , XXVI . 79

O malheureuse vieille ! une rage brutale ,

Des désirs effrénés , de lascives ardeurs ,

Enflammeront tes sens , pareille à la cavale

Qui d'un bouillant amour éprouve les fureurs .

Tu diras , en pleurant : « Oui , l'aimable jeunesse

» Ne se plaît à cueillir que les myrtes fleuris ,


» Et dans l'affreux hiver abandonne sans cesse

» Aux tristes aquilons les feuillages flétris . »

lllllllllllll

ODE XXVI.

A Elius Lamia.

TANT que mes vers des nymphes du Permesse


Mériteront un souris gracieux ,

Sur les mers de la Crète , aux aquilons fougueux

Je laisserai porter la crainte et la tristesse .

Si je jouis au sein du port

De l'unique bien qui me flatte ,

Eh ! que m'importe à moi la peur de Tiridate ,

Ou la terreur qu'inspire un puissant roi du Nord?


80 HORATII CARMINUM I , XXVII .

Gaudes , apricos necte flores ,


Necte meo Lamiæ coronam ,

Pimplea dulcis ; nil sine te mei


Possunt honores : hunc fidibus novis

Hunc Lesbio sacrare plectro

Teque tuasque decet sorores .

ODE XXVII .

Ad sodales.

NATIS in usum lætitiæ scyphis

Pugnare , Thracum est : tollite barbarum

Morem , verecundumque Bacchum

Sanguineis prohibete rixis .

Vino et lucernis Medus acinaces

Immanè quantùm discrepat ! Impium

Lenite clamorem , sodales ,

Et cubito remanete presso.


ODES D'HORACE , I , XXVII . 81

Douce Pimplée , ô déité charmante ,

Qui te plais sur les bords d'une onde transparente ,


Aujourd'hui des brillantes fleurs

Dont le Zéphire t'environne ,

Pour mon cher Lamia prépare une couronne.

Ah ! sans toi , sans tes doctes sœurs ,

Je lui rendrais de vains honneurs .

A mon dessein , Muse , daigne sourire ;


Pour immortaliser son nom ,

D'Alcée et de Sapho , dans le sacré vallon ,

Fais encor résonner la lyre .

!! llllllllll ll

ODE XXVII.

A ses amis.

*
QU'ARMÉ du verre , inventé pour la joie ,

Le Thrace à ses fureurs souvent se livre en proie !


Ah ! loin de nous ces effroyables mœurs ;

Loin du riant Bacchus ces sanglantes horreurs .

Laissez , o mes amis , vos coudes sur la table .

Ne mêlons pas , troublant un doux repos ,

Le cruel fer du Parthe aux flacons , aux flambeaux ;

Faites cesser un bruit épouvantable.


9
82 HORATII CARMINUM I , XXVII .

Vultis severi me quoque sumere

Partem Falerni ? Dicat Opuntiæ

Frater Megillæ quo beatus

Vulnere , quâ pereat sagittâ .

Cessat voluntas? non aliâ bibam

Mercede. Quæ te cunque domat Venus ,


Non erubescendis adurit

Ignibus , ingenuoque semper

Amore peccas . Quidquid habes , age ,

Depone tutis auribus ..... Ah ! miser !

Quantâ laboras in Charybdi ,

Digne puer meliore flammâ !

Quæ saga , quis te solvere Thessalis

Magus venenis , quis poterit Deus ?

Vix illigatum te triformi

Pegasus expediet Chimærå .


ODES D'HORACE , I , XXVII . 83

De ce vin voulez -vous que je boive à mon tour ?

Qu'au même instant le frère de Megille

Dise quelle, beauté l'enivre de l'amour

Qui fait sa joie et qui dans ses yeux brille .

Il ne veut point parler .


………
.. je ne bois qu'à ce prix .

Dois-tu rougir, quelle que soit ta belle ,

Des feux ardents dont tu brûles pour elle ?

D'un amour vertueux tu fus toujours épris .

A ma foi n'oses-tu confier ce mystère?....

Ah ! malheureux , hélas ! qu'ai-je écouté ?


Tu méritais un destin moins sévère ;

Dans quel gouffre profond t'es -tu précipité !

A tes yeux fascinés , quelle habile sorcière ,

Ou bien quel Dieu peut rendre la clarté ?

Bellerophon , sur Pégase monté ,

T'arracherait à peine à cette autre Chimère .


84 HORATII CARMINUM I , XXVIII .

ODE XXVIII .

Archytas et nauta.

VIATOR.

Te maris et terræ , numeroque carentis arenæ

Mensorem cohibent , Archyta ,

Pulveris exigui propè littus parva Matinum

Munera ; nec quidquam tibi prodest

Aërias tentasse domos , animoque rotundum

Percurrisse polum , morituro .

ARCHYTAS .

Occidit et Pelopis genitor , conviva Deorum ,

Tithonusque remotus in auras ,

Et Jovis arcanis Minos admissus ; habentque

Tartara Panthoïden , iterùm Orco

Demissum , quamvis clypeo Trojana refixo


ODES D'HORACE , I , XXVIII . 85

llllllllllllllllll

ODE XXVIII .

Archytas et un nautonier.

LE NAUTONIER.

Toi qui sus mesurer la surface du monde ,

Compter les grains de sable entassés près des mers ,

Non loin du Matinum , hélas ! aux bords de l'onde ,

Tes os d'un peu de terre à peine sont couverts !

As-tu donc parcouru cet immense univers ,

Élevé tes pensers jusqu'au séjour céleste ,


Pour périr en ce lieu d'une mort si funeste !

ARCHYTAS .

Du père de Pélops , qui fut l'hôte des Dieux ,

De Tithon , dans les airs enlevé par l'Aurore ,

De Minos , conseiller du souverain des cieux ,

J'ai subi le destin ..... le sage Pythagore

Dans l'empire infernal est deux fois descendu ;

Son casque , dans un temple encore suspendu ,

Atteste que jadis il mourut devant Troie ,

Où sous le nom d'Euphorbe il avait combattu .


86 HORATII CARMINUM 1 , XXVIII .

Tempora testatus , nihil ultrà

Nervos atque cutem Morti concesserat atræ ;

Judice te , non sordidus auctor

Naturæ verique . Sed omnes una manet nox ,

Et calcanda semel via leti .

Dant alios Furiæ torvo spectacula Marti ;

Exitio est avidum mare nautis :

Mixta senum ac juvenum densantur funera ; nullum

Sæva caput Proserpina fugit.

Me quoque devexi rapidus comes Orionis

Illyricis Notus obruit undis.

At tu , nauta , vaga ne parce malignus arenæ

Ossibus et capiti inhumato

Particulam dare : sic , quodcunque minabitur Eurus

Fluctibus Hesperiis , Venusinæ

Plectantur silvæ , te sospite ; multaquo merces ,


ODES D'HORACE , 1 , XXVIII , 87

Ainsi , deux fois , en saisissant sa proie ,

La Mort n'avait de lui-même emporté

Que la terrestre et moins noble partie ;

Et tu sais avec quel génie


Ce fils de Panthoüs avait interprété

Les lois de la nature et de la vérité.

La même nuit nous presse , et vers les rives sombres ,

Sur les pâles mortels doit étendre ses ombres ;

Du noir Tartare un jour nous suivrons le sentier .


A l'implacable Mars la Discorde cruelle

Dans de sanglants combats immole le guerrier,

Et la mer engloutit l'avide nautonier.

De tous côtés , et pêle-mêle ,

Descendent au tombeau l'enfant et le vieillard ;

Et Proserpine , en frappant au hasard ,

Sur chaque tête assouvit sa furie.

L'autan , si funeste au nocher,

L'autan qui d'Orion suit toujours le coucher ,

Naguère me lança dans la mer d'Illyrie .

Mais toi , cher nautonier , ne sois pas inhumain ;

D'un peu de sable , hélas ! je t'en conjure ,

Que , sur ces bords , ta bienfaisante main

Couvre mes os privés de sépulture ;

Et puissent de l'Eurus les enfants orageux ,


Près de bouleverser les flots de l'Hespérie ,

Détournant loin de toi leur souffle impétueux ,


88 HORATII CARMINUM I , XXIX .

Undè potest , tibi defluat æquo

Ab Jove , Neptunoque sacri custode Tarenti .

Negligis immeritis nocituram

Postmodò te natis fraudem committere? Fors et

Debita jura , vicesque superbæ

Te maneant ipsum ; precibus non linquar inultis ,

Teque piacula nulla resolvent .

Quamquàm festinas , non est mora longa ; licebit

Injecto ter pulvere curras .

lllllg

ODE XXIX .

Ad Iccium.

ICCI , beatis nunc Arabum invides

Gazis , et acrem militiam paras


ODES D'HORACE , I , XXIX . 89

Épuiser leur fureur sur les monts d'Apulie !


Que le grand Jupiter, et le Dieu protecteur

Des remparts sacrés de Tarente ,

De tous les biens sur toi répandent la faveur

Pour ta bonté compatissante !

Quoi ! ton cœur reste sourd à mes cris gémissants !

Redoute au moins de te souiller d'un crime

Qui pourrait rejaillir sur des fils innocents !

Du même sort tu seras la victime ;

Les Dieux , sans me venger, me verraient-ils souffrir ?

Non , non , crois-moi , nul pieux sacrifice

Ne pourra désormais apaiser leur justice .....

Ainsi , quelque pressé que tu sois de partir ,

Ah ! sur moi , par pitié , jette un peu de poussière ;

Un seul moment suffit.... et puisse un vent prospère

Te guider sur les mers au gré de ton désir .

2llllllll888

ODE XXIX .

A Iccius .

ENVIEUX des trésors de la riche Arabie ,

Tu vas charger de fers les Parthes inhumains ,


90 HORATII CARMINUM I , XXIX .

Non antè devictis Sabææ

Regibus , horribilique Medo

Nectis catenas. Quæ tibi virginum ,

Sponso necato , barbara serviet ?

Puer quis ex aulâ capillis

Ad cyathum statuetur unctis ,

Doctus sagittas tendere Sericas

Arcu paterno? Quis neget arduis


Pronos relabi posse rivos

Montibus , et Tiberim reverti ;

Quum tu coemptos undiquè nobiles

Libros Panæti , Socraticam et domum


Multare loricis Iberis ,

Pollicitus meliora , tendis?


ODES D'HORACE , I , XXIX . 91

Combattre avec fureur les rois d'Éthiopie ,


Qui n'ont jamais fléchi sous le joug des Romains .

Quelle aimable beauté , dans ce pays sauvage ,

Versant encor des pleurs sur le cruel trépas

De son fidèle époux immolé par ton bras ,

Sera , pour te servir , réduite à l'esclavage ?

Quel jeune prince , habile à manier le dard ,

Qui des rois ses aïeux seconda la vaillance ,

Les cheveux parfumés d'une suave essence ,

Aura l'insigne honneur de t'offrir le nectar ?

Des rochers escarpés précipitant sa course ,

Qui nierait que le Tibre , aux flots impétueux ,

Ne veuille quelque jour remonter vers sa source ,

Puisque , de tes amis trompant les plus doux vœux ,

Nous te voyons quitter, pour le casque et la lance ,


L'école de Socrate et ses divins écrits ,

Et de Panétius la sublime science ,

Et les livres chez toi rassemblés à grand prix .


92 HORATII CARMINUM I , XXX .

ODE XXX .

Ad Venerem.

O VENUS , regina Gnidi Paphique ,


Sperne dilectam Cypron , et vocantis

Thure te multo Glyceræ decoram


Transfer in ædem .

Fervidus tecum Puer, et solutis

Gratiæ zonis , properentque Nymphæ ,

Et parùm comis sine te Juventas ,

Mercuriusque .
ODES D'HORACE , I , XXX . 93
33

llllllllllll

ODE XXX .

A Vénus.

DÉESSE de Paphos , de Gnide et de Cythère ,

Des lieux que tu chéris quitte les bords charmants ,


Pour le riant séjour où t'appelle Glycère ,

Où fume en ton honneur un agréable encens .

Que les Nymphes des bois , que l'éloquent Mercure ,

La jeune et fraîche Hébé , qui te doit ses appas ,


Qu'Euphrosine et ses sœurs , dénouant leur ceinture ,

Et ton aimable fils , accourent sur tes pas .


94 HORATII CARMINUM I , XXXI .

llllllllllllll8

ODE XXXI.

Ad Apollinem.

QUID dedicatum poscit Apollinem

Vates? quid orat , de paterâ novum

Fundens liquorem ? Non opimas

Sardiniæ segetes feracis ;

Non æstuosæ grata Calabriæ

Armenta ; non aurum , aut ebur Indicum ;

Non rura quæ Liris quietâ


Mordet aquâ , taciturnus amnis .

Premant Calenâ falce , quibus dedit


Fortuna , vitem ; dives et aureis
ODES D'HORACE , I , XXXI . 95

llllllllllllll

ODE XXXI .

A Apollon.

DANS le temple qu'il lui dédie ,

Offrant une libation

D'un vin nouveau plus doux que l'ambroisie ,

Que demande le nourrisson

Protégé des neuf sœurs , au Dieu de l'harmonie?

Non , ce n'est point l'opulente moisson


Dont Cérès enrichit la Sardaigne fertile ,

Ni les nombreux troupeaux qu'engraisse la Sicile .

Plus sage , en ses modestes vœux ,


Il ne demande au Dieu du Pinde

Ni l'ivoire , ni l'or de l'Inde ,

Ni ces champs fortunés , favorisés des cieux ,


Que rongent du Liris les flots silencieux .

Qu'un mortel dont Plutus a comblé l'espérance


Avidement recueille les bienfaits

Qu'en sa faveur , sur les monts de Calès

Bacchus répand en abondance .

Que le riche navigateur

Dont un Dieu tutélaire inspira le génie ,


96 HORATII CARMINUM I , XXXII .

Mercator exsiccet culullis

Vina Syrå reparata merce ,

Dis carus ipsis : quippe ter et quater

Anno revisens æquor Atlanticum

Impunè. Me pascunt olivæ ,

Me cichorea levesque malvæ .

Frui paratis et valido mihi ,

Latoë , dones , et , precor, integrå

Cum mente ; nec turpem senectam

Degere , nec citharâ carentem.

llllllllll

ODE XXXII .

Ad lyram.

POSCIMUR..... Si quid vacui sub umbra

Lusimus tecum ; quod et hunc in annum

Vivat , et plures , age , dic Latinum ,


Barbite , carmen ;
ODES D'HORACE , I , XXXII. 97

Qui , trois fois dans un an , toujours avec bonheur ,

De la mer Atlantique a bravé la fureur,

Dans une coupe d'or savoure le Formie ,

Échange précieux des parfums de Syrie.

Mais moi , plus sobre , en un frugal repas ,

Je me nourris de la mauve légère ,

Et de la chicorée amère ,

Et du fruit chéri de Pallas.

Pour jouir des vrais biens que ta bonté me donne ,


Daigne me conserver , divin fils de Latone ,

Un corps , un esprit toujours sains ;

Prolonge ma vieillesse heureuse ;

Et que ma lyre harmonieuse

Ne cesse de plaire aux Romains.

ODE XXXII .

A sa lyre.

Si dans un doux loisir , et sous un frais ombrage ,

Grâce à toi , j'ai trouvé quelques accords heureux ,

O lyre ! inspire-moi des chants mélodieux

Que les jeunes Romains répètent d'âge en åge :


I 10
98 HORATII CARMINUM 1 , XXXIII .

Lesbio primùm modulate civi ,

Qui ferox bello , tamen inter arma ,

Sive jactatam religårat udo

Littore navim ,

Liberum et Musas , Veneremque , et illi

Semper hærentem puerum canebat ,

Et Lycum nigris oculis , nigroque


Crine decorum.

O decus Phobi , et dapibus supremi


Grata testudo Jovis , ô laborum

Dulce lenimen , mihi cunque salve


Ritè vocanti .

lllllllllll

ODE XXXIII.

Ad Albium Tibullum.

ALBI , ne doleas plùs nimio , memor

Immitis Glyceræ ; neu miserabiles

Decantes elegos , cur tibi junior

Læså præniteat fide.


ODES D'HORACE , I , XXXIII . 99

Intrépide au combat , le chantre de Lesbos ,

Qu'inspirait Apollon , même au milieu des armes ,


Sur un frêle navire encor battu des flots

T'enseigna le premier des vers remplis de charmes.

Il chanta les neuf sœurs , les beaux yeux de Lycus ,

Ses noirs et longs cheveux ; la reine de Cythère ,

Et le perfide enfant enchainé par sa mère ,

Et les joyeux présents de l'aimable Bacchus .

O toi , de mes ennuis douce consolatrice ,

Qui ravis Jupiter å la table des Dieux ,

Lyre , honneur de Phébus , sois-moi toujours propice ,

Lorsque , plein de ferveur, je t'adresse mes vœux .

ODE XXXIII .

A Tibulle.

C'EST trop déplorer les dédains

Et la cruauté de Glycère.
En des vers douloureux et vains

Cesse d'exhaler ta colère

Contre le jeune amant que l'ingrate préfère.


ALLE

LYON
100 HORATII CARMINUM I , XXXIII .

Insignem tenui fronte Lycorida

Cyri torret amor : Cyrus in asperam

Declinat Pholoën ; sed prius Appulis

Jungentur capreæ lupis ,

Quàm turpi Pholoë peccet adultero.

Sic visum Veneri , cui placet impares

Formas atque animos sub juga ahenea

Sævo mittere cum joco .

Ipsum me melior quum peteret Venus ,

Gratâ detinuit compede Myrtale


Libertina , fretis acrior Adriæ

Curvantis Calabros sinus .


ODES D'HORACE , I , XXXIII . 101

Cyrus , que chérit Lycoris ,

Ne respire que pour Lydie ;

Mais tu verras une brebis

S'accoupler au loup d'Apulie ,

Avant que cette belle à Cyrus soit unie .

Sous un joug plus dur que l'airain ,

Ainsi , dans son humeur bizarre ,

Vénus , par un plaisir malin ,

(De notre bonheur trop avare)

Tient asservis des cœurs que leur penchant sépare .

Charmante , pleine de douceur,


Philis recherchait mon hommage....;

J'aime Chloris dont la fureur

Ressemble à la mer, quand l'orage

Voit les flots irrités agrandir son rivage .


102 HORATII CARMINUM I , XXXIV .

ODE XXXIV .

Palinodia.

PARCUS Deorum cultor et infrequens ,


Insanientis dùm sapientiæ

Consultus erro , nunc retrorsùm

Vela dare , atque iterare cursus

Cogor relictos namque Diespiter ,

Igni corusco nubila dividens

Plerumque , per purum tonantes

Egit equos , volucremque currum ;

Quo bruta tellus , et vaga flumina

Quo Styx , et invisi horrida Tænari

Sedes , Atlanteusque finis


Concutitur . Valet ima summis

Mutare , et insignem attenuat Deus ,

Obscura promens ; hinc apicem rapax


Fortuna cum stridore acuto

Sustulit , hic posuisse gaudet .


ODES D'HORACE , I , XXXIV. 103

8888888888888

ODE XXXIV .

Palinodie.

SUR les autels sacrés je brûlais peu d'encens ;

Une folle sagesse et de coupables doutes

Égaraient ma raison ; je rentre dans les routes

Dont je m'étais , hélas ! écarté si longtemps .

Le souverain des Dieux , dont les feux homicides

N'effrayaient les mortels qu'en des jours nébuleux ,

Lance à nos yeux surpris , sous un ciel radieux ,


Son char étincelant et ses coursiers rapides .

Les fleuves débordés , de toutes parts errants ,

Le Styx , le noir séjour de l'horrible Cerbère ,

Et l'Atlas qui s'élève aux bornes de la terre ,


Tout ce vaste univers tremble en ses fondements.

Oui , le destin jaloux , par un caprice extrême ,

Élève ce qui rampe , abaisse les grandeurs ,

Aux rois , avec fracas , arrache un diadème

Qu'il place sur un front vieilli loin des honneurs .


104 HORATII CARMINUM I , XXXV .

ODE XXXV .

Ad Fortunam Antiatem .

O DIVA, gratum quæ regis Antium ,


Præsens vel imo tollere de gradu

Mortale corpus , vel superbos

Vertere funeribus triumphos :

Te pauper ambit sollicità prece

Ruris colonus ; te dominam æquoris ,

Quicunque Bithynà lacessit

Carpathium pelagus carina .

Te Dacus asper, te profugi Scythæ ,

Urbesque , gentesque , et Latium ferox ,

Regumque matres barbarorum , et

Purpurei metuunt tyranni ,

Injurioso ne pede proruas

Stantem columnam , neu populus frequens

Ad arma cessantes , ad arma

Concitet , imperiumque frangat.


ODES D'HORACE , I , XXXV . 105

282888888

ODE XXXV.

A la Fortune.

DÉESSE d'Antium , dont le caprice étrange

Élève un vil mortel au faite des grandeurs ,

Fortune , qui tout-à-coup change

Un superbe triomphe en funèbres honneurs ;

C'est toi dont l'indigent implore l'assistance :

Le nocher affrontant la mer de Carpathos

Sur un navire de Bysance ,

T'appelle à son secours comme reine des eaux .

Le Scythe vagabond , l'impitoyable Dace',

Les peuples , les cités , les esclaves , les rois ,

Le Latin , guerrier plein d'audace ,


Tous les mortels enfin sont soumis à tes lois .

C'est toi qui fais pâlir un tyran sur son trône :

Il craint ton inconstance , et que d'un pied vengeur


Tu ne renverses la colonne

Qui d'un puissant empire attestait la splendeur .


105 HORATII CARMINUM I , XXXV.

Te semper anteit sæva Necessitas ,

Clavos trabales , et cuneos manu

Gestans ahenâ ; nec severus

Uncus abest , liquidumque plumbum.

Te Spes et albo rara Fides colit

Velata panno ; nec comitem abnegat ,

Utcunque mutatâ potentes

Veste domos inimica linquis .

At vulgus infidum et meretrix retrò

Perjura cedit ; diffugiunt cadis

Cum fæce siccatis amici ,

Ferre jugum pariter dolosi .

Serves iturum Cæsarem in ultimos

Orbis Britannos , et juvenum recens


Examen Eois timendum

Partibus , Oceanoque rubro .

Eheu ! cicatricum et sceleris pudet ,

Fratrumque ! Quid nos dura refugimus

Ætas ? quid intactum nefasti

Liquimus? undè manum juventus


ODES D'HORACE , I , XXXV . 107

Il tremble , ce tyran , environné d'alarmes ,

Qu'un peuple furieux , en proie au désespoir ,

Appelant les soldats aux armes ,


Ne brise avec éclat un odieux pouvoir.

Le sort fatal , le sort à nos vœux insensible ,

Te précède toujours , et porte dans ses mains


Le plomb , les clous , le fer terrible ,

Destinés à punir les crimes des humains .

Mais la fidélité , vertu si peu connue ,

L'espoir au front serein , te quittent-ils jamais ,

Quand , d'habits de deuil revêtue ,

Et d'un œil courroucé , tu fuis loin des palais ;

Tandis que le vulgaire et l'infàme maîtresse

S'éloignent à grands pas ; tandis qu'un vil flatteur ,

S'éclipsant avec la richesse ,

Ne connaît plus l'ami tombé dans le malheur .

Conserve-nous César , vengeur de la patrie ;

De ses jeunes guerriers fais triompher l'essaim :


Qu'il porte aux bornes de l'Asie

Et chez les fiers Bretons l'effroi du nom Romain .

Combien , au souvenir du meurtre de nos frères ,

De nos sanglants débats avons-nous à rougir!

Quels devoirs , quels freins salutaires

Respectés de nos fils , ont pu les retenir !


108 HORATII CARMINUM , I , XXXVI .

Metu Deorum continuit ? quibus

Pepercit aris? O utinam novâ

Incude diffingas retusum in

Massagetas Arabasque ferrum !

ODE XXXVI .

In reditum Plotii Numidæ.

Er thure et fidibus juvat

Placare , et vituli sanguine debito

Custodes Numidæ Deos ,

Qui nunc Hesperiâ sospes ab ultimâ ,

Caris multa sodalibus ,

Nulli plura tamen dividit oscula

Quàm dulci Lamiæ , memor

Actæ non alio rege puertiæ ,

Mutatæque simul togæ .


ODES D'HORACE , I , XXXVI . 109

Quels autels ou quels Dieux épargna notre rage !

Que ce fer, teint souvent du sang de nos amis ,

Retrempé pour un autre usage ,

N'immole désormais que le Parthe insoumis !

Sėlllllllll? 2888888

ODE XXXVI .

Sur le retour de Plotius Numide.

QU'UN pur encens , qu'un aimable délire ,

Que la victime immolée en ce jour,

Et les doux accords de ma lyre ,


Attestent mon sincère amour

Aux Dieux qui de Numide ont hâté le retour .

Des bords du Tage il revoit sa patrie

Et ses amis qu'il fête avec ardeur ;

Mais Lamia , digne d'envie ,

Digne d'un accueil si flatteur,

Plus tendrement encor est pressé sur son cœur .

Un même guide , à leur enfance utile ,

Sut les former à de måles vertus ;


110 HORATII CARMINUM I , XXXVI.

Cressà ne careat pulchra dies notà ;

Neu promptæ modus amphora ,

Neu morem in Salium sit requies pedum ;

Neu multi Damalis meri

Bassum Threïciâ vincat amystide ;

Neu desint epulis rosæ ,

Neu vivax apium , neu breve lilium !

Omnes in Damalin putres

Deponent oculos ; nec Damalis novo

Divelletur adultero ,

Lascivis hederis ambitiosior .


ODES D'HORACE , 1 , XXXVI . 111

Sous lui , de la robe virile

Ces nobles fils de Quirinus

Tous deux le même jour ont été revêtus .

Buvons , amis , vidons jusqu'à l'amphore.

Que ce repas , où préside Bacchus ,

Soit embelli par Terpsichore !

Qu'à longs traits , buvant le doux jus ,


Damalis pour vainqueur reconnaisse Bassus .

Qu'unie au lis , hélas ! si peu durable ,

Au lierre aimé du plus bruyant des Dieux ,

La rose abonde sur la table ,


En ce festin délicieux

Où Damalis bientôt charmera tous les yeux ..

Mais Damalis , dans sa brûlante ivresse ,

Reste fidèle à l'objet de ses feux ,

Et plus étroitement le presse ,

En ses transports voluptueux ,

Que le chêne enlacé par le lierre amoureux .


112 HORATII CARMINUM I , XXXVII.

ODE XXXVII .

Ad sodales.

NUNC estbibendum , nunc pede libero


Pulsanda tellus ; nunc Saliaribus

Ornare pulvinar Deorum

Tempus erat dapidus , sodales .

Antehac nefas depromere Cæcubum

Cellis avitis , dùm Capitolio

Regina dementes ruinas ,

Funus et Imperio parabat ,

Contaminato cum grege turpium

Morbo virorum , quidlibet impotens


Sperare , fortunâque dulci
Ebria . Sed minuit furorem

Vix una sospes navis ab ignibus ;

Mentemque lymphatam Mareotico

Redegit in veros timores

Cæsar , ab Italiâ volantem


ODES D'HORACE , I , XXXVII . 113

ODE XXXVII.

A ses amis.

VENEZ , voici l'instant ; d'un pied libre et joyeux ,

Amis , frappez la terre en ce jour mémorable ;


Buvons un vin délicieux ,

Et des mets délicats réservés pour les Dieux

Ornez pompeusement ce festin délectable .

A longs traits pouvions- nous savourer le Calès ,


Quand des plus vils soldats fière d'être l'idole ,
Audacieuse en ses projets ,

Une reine insensée , ivre de ses succès ,

Voulait fouler aux pieds Rome et le Capitole ?

Mais sa fureur s'apaise en voyant ses vaisseaux

Engloutis dans les flots ou détruits par la flamme ;

Et présageant de plus grands maux ,

Tout-à-coup elle perd , à l'aspect d'un héros ,

L'audace dont Bacchus avait frappé son âme.


11
114 HORATII CARMINUM I , XXXVII .

Remis adurgens accipiter velut

Molles columbas , aut leporem citus

Venator, in campis nivalis


Hæmoniæ ; daret ut catenis

Fatale monstrum : quæ generosiùs

Perire quærens , nec muliebriter

Expavit ensem , nec latentes

Classe citâ reparavit oras :

Ausa et jacentem visere regiam


Vultu sereno , fortis et asperas

Tractare serpentes , ut atrum

Corpore combiberet venenum ,

Deliberatâ morte ferocior :

Sævis Liburnis scilicet invidens

Privata deduci superbo

Non humilis mulier triumpho .


ODES D'HORACE , I , XXXVII. 115

Semblable à l'épervier qui fond du haut des airs

Sur un timide oiseau ; tel qu'un chasseur rapide


Presse un daim sur les rocs déserts ,

Tel Auguste , brûlant de le charger de fers ,

Sans relâche poursuit un monstre si perfide.

Mais un plus beau trépas doit finir ses malheurs ;


Au- dessus de son sexe élevant son courage ,

Regardant la mort sans terreurs ,


Elle ne tente point , à force de rameurs ,

D'échapper au danger sur un lointain rivage.

Elle ose contempler d'un visage serein


Son palais dévasté , sa tremblante patrie ;

Saisir et presser dans sa main

Les reptiles affreux dont le mortel venin


Va tarir dans ses flancs les sources de la vie.

Ainsi trompant l'espoir de l'illustre vainqueur,

Dévouée à la mort qu'elle même a choisie ,


La mâle vertu de son cœur

Au plus grand des héros ravit l'insigne honneur


D'enchaîner à son char une reine avilie .
116 HORATII CARMINUM 1 , XXXVIII .

ODE XXXVIII.

Ad puerum.

PERSICOS odi , puer, apparatus ;

Displicent nexæ philyrà coronæ :

Mitte sectari rosa quo locorum


Sera moretur .

Simplici myrto nihil allabores

Sedulus curæ ; neque te ministrum

Dedecet myrtus , neque me sub arctà


Vite bibentem.

LIBRI PRIMI FINIS .


ODES D'HORACE , I , XXXVIII . 117

ODE XXXVIII.

A son jeune esclave.

DES Perses loin de moi les apprêts fastueux ,

Et ces tresses de fleurs où le tilleul se mêle :

Ne va point demander en quels climats heureux

Des filles du printemps brille encor la plus belle .

Esclave , que ton zèle un peu minutieux

N'ajoute rien au myrte , il suffit à tous deux :

A toi qui viens m'offrir une coupe vermeille ,


A ton maître qui boit à l'ombre de la treille.

FIN DU PREMIER LIVRE .


ODES

D'HORACE .

LIVRE SECOND.
HORATII FLACCI

CARMINUM

LIBER SECUNDUS .

ODE I.

Ad Asinium Pollionem .

MOTUM ex Metello consule civicum ,

Bellique causas , et vitia , et modos ,


1
Ludumque Fortunæ , gravesque

Principum amicitias , et arma

Nondùm expiatis uncta cruoribus ,


Periculosæ plenum opus aleæ,

Tractas; et incedis per ignes

Suppositos cineri doloso.


ODES

D'HORACE .

LIVRE SECOND .

ODE I.

A Asinius Pollion.

RETRACER à nos yeux cette guerre intestine

Dont Métellus consul vit l'affreuse origine ,

Des plus grands des Romains la funeste amitié ,


Nos glaives teints d'un sang qui n'est pas expié ,

Les causes , les effets d'une lutte fameuse ,

C'est former un projet mille fois périlleux ;

Environné d'écueils , vous marchez sur des feux

Que voile , ô Pollion , une cendre trompeuse.


122 HORATII CARMINUM II , I.

Paulùm severæ musa tragœdiæ

Desit theatris : mox , ubi publicas

Res ordináris , grande munus

Cecropio repetes cothurno ,

Insigne mœstis præsidium reis ,


Et consulenti , Pollio , curiæ ;

Cui laurus æternos honores

Dalmatico peperit triumpho .

Jam nunc minaci murmure cornuum

Pestringis aures ; jam litui strepunt :

Jam fulgor armorum fugaces

Terret equos , equitumque vultus .

Audire magnos jam videor duces ,

Non indecoro pulvere sordidos ;

Et cuncta terrarum subacta ,

Præter atrocem animum Catonis .

Juno , et Deorum quisquis amicior


Afris , inultâ cesserat impotens

Tellure , victorum nepotes

Rettulit inferias Jugurtha .

Quis non , Latino sanguine pinguior ,

Campus sepulchris impia prælia


ODES D'HORACE , II , I. 123

A ces nobles travaux consacrant vos loisirs ,

Quelque temps du théâtre exilez Melpomène ;

Et bientôt vous pourrez , au gré de vos désirs ,

Reprendre avec éclat le cothurne d'Athène ,

O vous , de l'innocence auguste protecteur ,

Lumière du sénat , soutien de la patrie ,

Vous qu'un brillant triomphe , aux champs de Dalmatie ,


A récemment couvert d'un immortel honneur .

Le clairon retentit..... la trompette bruyante

De ses sons belliqueux me glace d'épouvante ;

Les feux étincelants des glaives meurtriers

Font pålir les soldats et trembler les coursiers ;

De nos chefs , tous souillés d'une poudre honorable ,

Oui , j'entends résonner la formidable voix .


C'en est fait..... l'univers a fléchi sous nos lois ;

Le cœur seul de Caton demeure inébranlable .

Junon et tous les Dieux des Maures protecteurs ,

Forcés d'abandonner une terre chérie ,

Ramènent dans son sein les enfants des vainqueurs ,

Pour les sacrifier au roi de Numidie (1 ) .

Et quel champ , fécondé du sang de nos soldats ,


N'atteste et nos forfaits et nos cruels débats ,

(1) Jugurtha.
124 HORATII CARMINUM II , II.

Testatur , auditumque Medis

Hesperia sonitum ruinæ ?

Qui gurges , aut quæ flumina lugubris

Ignara belli ? quod mare Dauniæ


Non decoloravere cædes ?

Quæ caret ora cruore nostro ?

Sed ne relictis , musa procax , jocis ,

Ceæ retractes munera næniæ :

Mecum , Dionæo sub antro ,

Quære modos leviore plectro .

ODE II.

Ad Crisplum Sallustium.

NULLUS argento color est , avaris

Abdito terris , inimice lamnæ ,

Crispe Sallusti , nisi temperato

Splendeat usu .

Vivet extento Proculeius ævo',

Notus in fratres animi paterni :


ODES D'HORACE , II , II. 125

N'étale les débris de la triste Hespérie ?

Sa chute a retenti jusque dans la Médie .

Quel gouffre , hélas ! quel fleuve ignore nos malheurs !

Quel peuple n'a gémi de nos longues fureurs !

Quels pays inconnus ou quelles mers lointaines

N'ont vu couler le sang des légions romaines !

Mais pour les sons plaintifs du chantre de Céos

Ne fuis pas tes doux jeux , ô muse téméraire ;

Par de légers accords , en ce lieu solitaire ,

Avec moi viens charmer la reine de Paphos .

ODE II.

A Crispus Sallustius.

DANS le sein de la terre enfonçant son trésor ,

L'avare , avec raison , vous semble méprisable ;

O généreux Crispus ! le sage emploi de l'or ,

Seul , lui donne à nos yeux un éclat véritable .

D'un amour paternel jadis Proculéius

Pour ses frères montra le zèle inépuisable ;


126 HORATII CARMINUM II , II.

Illum aget pennâ metuente solvi

Fama superstes.

Latiùs regnes avidum domando

Spiritum , quàm si Libyam remotis

Gadibus jungas , et uterque Poenus

Serviat uni.

Crescit indulgens sibi dirus hydrops ;

Nec sitim pellit , nisi causa morbi

Fugerit venis , et aquosus albo

Corpore languor .

Redditum Cyri solio Phraaten ,

Dissidens plebi , numero beatorum


Eximit virtus , populumque falsis
Dedocet uti

Vocibus ; regnum et diadema tutum

Deferens uni , propriamque laurum ,


Quisquis ingentes oculo irretorto

Spectat acervos.
ODES D'HORACE , II , II.. 127

La Renommée au loin , d'une aile infatigable ,

Sans cesse portera son nom et ses vertus .

A d'insensés désirs résistez -vous en sage ,

Vous serez possesseur d'un plus vaste pays

Que si vous conquériez les rives du Bétis ,

Et rangiez sous vos lois l'une et l'autre Carthage .

L'hydropique , en buvant , à lui-même cruel ,

Loin de calmer son mal , rend sa soif plus avide.

Pourrait-il l'apaiser , tant qu'un poison mortel


Couvrira tout son corps d'une blancheur livide ?

Bravant les préjugés des hommes corrompus ,

La vertu que jamais un vain éclat ne flatte ,

Du nombre des heureux a retranché Phraate ,

Quand vainqueur il remonte au trône de Cyrus .

Elle éclaire celui qu'abuse un faux système ,

Défère la puissance , orne du diadème

Et des plus beaux lauriers le mortel vertueux

Qui sur un monceau d'or lève à peine les yeux .


128 HORATII CARMINUM II , III .

ODE III .

Ad Dellium.

ÆQUAM memento rebus in arduis

Servare mentem , non secùs in bonis

Ab insolenti temperatam

Lætitiâ , moriture Delli ,

Seu moestus omni tempore vixeris ,

Seu te in remoto gramine , per dies

Festos , reclinatum bearis


Interiore notâ Falerni .

Quà pinus ingens albaque populus


Umbram hospitalem consociare amant

Ramis , et obliquo laborat

Lympha fugax trepidare rivo ;

Hùc vina , et unguenta , et nimiùm brevis

Flores amœnos ferre jube rosæ ;

Dùm res , et ætas , et sororum

Fila trium patiuntur atra .


ODES D'HORACE , II , III .
129

llllllllllllllllllllll
88888888

ODE III.

A Dellius.

CONTRE les coups du sort que ton âme déploie

Une indomptable fermeté ;

Et sache te garder d'une insolente joie

Au temps si périlleux de la prospérité.

Que chacun de tes jours soit triste et misérable ,

Ou bien qu'en des festins joyeux

Tu boives , sous l'ombrage , un vin vieux délectable ,

Il faut franchir du Styx le rivage odieux .

Sur ces bords où murmure une eau vive et légère ,

Où des pins , de blancs peupliers ,

Forment, en s'enlaçant , une ombre hospitalière

Près de l'onde qui coule et serpente à leurs pieds ,

Fais porter les bons vins , les parfums et les roses :

Dans l'âge brillant des amours


Cueille ces fleurs qu'on voit mourir à peine écloses ,

Quand pour toi Lachésis file encor de beaux jours .


I
12
130 HORATII CARMINUM II , IV.

Cedes coemptis saltibus , et domo ,

Villâque , flavus quam Tiberis lavit ;


Cedes ; et extructis in altum

Divitiis potietur hæres .

Divesne , prisco natus ab Inacho ,

Nil interest , an pauper , et infimâ


De gente , sub divo moreris ,

Victima nil miserantis Orci .

Omnes eodem cogimur : omnium


Versatur urnâ seriùs ociùs

Sors exitura , et nos in æternum

Exilium impositura cymbæ.

llllllllllllll

ODE IV.

Ad Xanthiam Phoceum.

NE sit ancillæ tibi amor pudori ,

Xantia Phoceu ! Priùs insolentem

Serva Briseïs niveo colore

Movit Achillem.
ODES D'HORACE , II , IV . 131

Oui , ta maison des champs , tes pompeux édifices ,

Près du Tibre acquis à grands frais ,

Et ces vastes forêts qui faisaient tes délices ,

D'un heureux héritier vont combler les souhaits.

Issu de parents vils , au rang le plus infime ,


Ou bien descendu d'Inachus ,

Qu'importe? ô Dellius , tu seras la victime ,

Au fond du noir séjour , de l'inflexible Orcus .

Même destin nous presse, et dans l'urne fatale

Place le nom de tout mortel ;

Tòt ou tard il en sort , et la barque infernale


Nous mène aux tristes lieux d'un exil éternel.

lllllllllllll

ODE IV .

A Xanthias Phocéus.

POURQUOI rougir de l'amour que t'inspire

Ta jeune esclave , au doux souris ?

Le fier Achille aima jusqu'au délire

La belle Briséis , au teint plus blanc qu'un lis ;


132 HORATII CARMINUM II , IV.

Movit Ajacem Telamone natum

Forma captivæ dominum Tecmessæ :


Arsit Atrides medio in triumpho

Virgine raptâ ,

Barbaræ postquàm cecidêre turmæ ,

Thessalo victore , et ademptus Hector


Tradidit fessis leviora tolli

Pergama Graiis .

Nescias an te generum beati

Phyllidis flavæ decorent parentes :

Regium certè genus , et penates

Mæret iniquos.

Crede non illam tibi de scelestâ

Plebe dilectam , neque sic fidelem ,

Sic lucro adversam , potuisse nasci


Matre pudendâ .

Brachia et vultum , teretesque suras

Integer laudo fuge suspicari ,

Cujus octavum trepidavit ætas


Claudere lustrum .
ODES D'HORACE , II , IV . 133

Encor plus aimable , Tecmesse


Du fils de Télémon sut fixer la tendresse :

Le vainqueur de Priam , le chef de tant de rois ,

D'une vierge captive a bien subi les lois .

Il en était épris , quand le bouillant Achille

Semait et l'épouvante et la destruction ;

Quand , immolant Hector , son bras rendait facile

Aux Grecs découragés la chute d'Ilion.

Le père de Phyllis , en te nommant son gendre ,


Peut-être te ferait honneur ;

Le sang royal dont elle doit descendre

Des Dieux de sa maison accuse la rigueur .

Ce cœur si pur , qu'un noble amour enflamme ,

D'une race avilie aurait-il pu sortir?

Avec tant de vertus , non , d'une mère infâme

Ta Phyllis n'a point à rougir.

Ne conçois pas de jalousie ,

Si je vante ses traits par Cyprine embellis ,


Ses bras charmants , sa jambe avec grâce arrondie ;

Je compte , tu le sais , huit lustres accomplis.


154 HORATII CARMINUM II , V.

llllllllllll.............................ll llllllllllllll

ODE V.

In Lalagen.

NONDUM Subactâ ferre jugum valet

Cervice ; nondùm munia comparis


Æquare , nec tauri ruentis

In Venerem tolerare pondus.

Circa virentes est animus tuæ

Campos juvencæ , nunc fluviis gravem


1
Solantis æstum , nunc in udo

Ludere cum vitulis salicto

Prægestientis . Tolle cupidinem

Immitis uvæ jàm tibi lividos

Distinguet autumnus racemos

Purpureo varius colore .

Jàm te sequetur : currit enim ferox

Ætas , et illi , quos tibi dempserit ,

Apponet annos ; jàm protervâ

Fronte petet Lalage maritum ,


ODES D'HORACE , II , V. 155

.......................................................................... ÿÿÿ

ODE V.

Sur Lalagé .

NoN , ta génisse , encor peu vigoureuse ,

Ne pourrait soutenir le joug du laboureur ,

Ni supporter l'attaque impétueuse


Du fier taureau qu'emporte une amoureuse ardeur.

N'aimant que la verdure , encore peu docile ,

Vois la jouer , bondir au milieu du troupeau ;


Près des saules touffus , aux bords d'un clair ruisseau ,

Contre les feux du jour chercher un frais asile.

Avant de les cueillir laisse croître les fruits ;

Incessamment l'automne , à la face vermeille ,


T'offrira , de ses dons enrichissant la treille ,

Les raisins savoureux que Phébus a mûris .

L'âge d'aimer , l'âge fatal avance ;

Les ans vont l'enrichir de ce qu'ils t'ont ravi ;

Tu la verras alors , bravant toute décence ,


Avec ardeur rechercher un mari .
136 HORATII CARMINUM II , VI .

Dilecta , quantùm non Pholoë fugax ,

Non Chloris ; albo sic humero nitens ,

Ut pura nocturno renidet

Luna mari , Cnidiusve Gyges :

Quem si puellarum insereres choro ,

Mirè sagaces falleret hospites

Discrimen obscurum , solutis

Crinibus , ambiguoque vultu .

2820

ODE VI .

Ad Septimium.

SEPTIMI , Gades aditure mecum , et

Cantabrum indoctum juga ferre nostra , et

Barbaras Syrtes , ubi Maura semper


Estuat unda ;

Tibur , Argeo positum colono ,


Sit meæ sedes utinam senectæ !
ODES D'HORACE , II , VI . 137

Ni Pholoé , ni Chloris , dans ton âme

N'allumèrent jamais une si vive flamme .

Le sein de Lalagé , plus éclatant qu'un lis ,

Charme les regards éblouis ;

Telle , sur la liquide plaine ,


Brille Phébé dans une nuit sereine .

Elle efface par ses attraits

Le rival de l'Amour , le jeune et beau Gygès ,

Qui , confondu parmi les belles ,

Les cheveux dénoués , au gré des vents épars ,

Sur son sexe aisément trompe tous les regards .

llllllllllllllll!

ODE VI .

A Septimius.

Toi qui suivrais mes pas au fond de l'Ibérie ,

Chez le cruel Cantabre , ennemi des Romains ,

Jusqu'aux Syrtes affreux , en ces déserts lointains

Où bouillonne sans cesse une mer en furie ;

Plût au ciel qu'épuisé par de si longs travaux ,

Fatigué de combats , de courses , de naufrages ,


138 HORATII CARMINUM II , VI.

Sit modus lasso maris , et viarum ,

Militiæque !

Undè si Parcæ prohibent iniquæ ,

Dulce pellitis ovibus Galæsi

Flumen , et regnata petam Laconi


Rura Phalanto .

Ille terrarum mihi præter omnes

Angulus ridet , ubi non Hymetto

Mella decedunt , viridique certat

Bacca Venafro :

Ver ubi longum , tepidasque præbet

Jupiter brumas ; et amicus Aulon

Fertili Baccho minimùm Falernis

Invidet uvis .

Ille te mecum locus et beatæ

Postulant arces ; ibi tu calentem

Debitâ sparges lacrymå favillam


Vatis amici .
ODES D'HORACE , II , VI. 139

Tibur , dans mes vieux ans , et sous de frais ombrages ,

Fut mon dernier séjour , le terme de mes maux !

Mais si les Dieux m'òtaient cet espoir qui m'enchante ,

J'irai près du Galèse , où de riches troupeaux

Se plaisent sur les bords de ses limpides eaux ,

Au pays fortuné qui vit régner Phalante .

Ce coin de l'univers , où le miel est plus doux

Qu'au sommet de l'Hymette , où la terre féconde

Nourrit les oliviers dont Vénafre est jaloux ,

Ce coin me charme plus que le reste du monde .

Là , le Dieu des saisons constamment adoucit

Des rigoureux hivers l'influence ennemie ;

Et les coteaux d'Aulon , que Bacchus enrichit ,

Aux raisins de Calès ne portent point envie .

Viens , cher Septimius ; cet aimable séjour

Nous offre une retraite et paisible et riante ;

C'est là que du poète objet de ton amour

Tes pleurs arroseront la cendre encor fumante .


140 HORATII CARMINUM II , VII.

lllllllll828

ODE VII.

Ad Pompeium Varum.

O SÆPE mecum tempus in ultimum

Deducte , Bruto militiæ duce ,

Quis te redonavit Quiritem

Dis patriis , Italoque cœlo ,

Pompei , meorum prime sodalium ,

Cum quo morantem sæpè diem mero


Fregi , coronatus nitentes

Malobathro Syrio capillos ?

Tecum Philippos et celerem fugam

Sensi , relictâ non benè parmulâ ,

Quum fracta virtus , et minaces

Turpe solum tetigère mento .

Sed me per hostes Mercurius celer

Denso paventem sustulit aëre :


Te rursùs in bellum resorbens

Unda fretis tulit æstuosis .


ODES D'HORACE , II , VII . 141

ODE VII.

A Pompéius Varus.

QUEL destin fortuné t'amène dans mes bras ,


Te rend au ciel de l'Italie ,

Aux Dieux soutiens de la patrie ,

Varus , ami si cher , toi qui , dans les combats ,

Souvent , à mes côtés , as prodigué ta vie ,

Quand sous ses étendards Brutus guidait nos pas ?

De myrtes et de fleurs la tête couronnée ,

Les cheveux embaumés de parfums syriens ,

Combien de fois , charmés par de bons vins ,

N'avons-nous pas abrégé la journée ?

Dans les champs de Philippe on me vit près de toi


Laisser mon bouclier et fuir saisi d'effroi

Ce trait pour ma vertu guerrière

Est , je le sais , peu glorieux ;

Mais déjà nos soldats les plus audacieux

De leur sang répandu rougissaient la poussière .

D'un vol léger Mercure accourant sur les lieux ,

Au milieu des vainqueurs , dont il trompait la rage ,


142 HORATII CARMINUM II , VII .

Ergò obligatam redde Jovi dapem ;


Longâque fessum militia latus

Depone sub lauro meȧ ; nec


Parce cadis tibi destinatis .

Oblivioso levia Massico

Ciboria exple ; funde capacibus

Unguenta de conchis quis udo

Deproperare apio coronas

Curatve myrto ? quem Venus arbitrum


Dicet bibendi ? Non ego saniùs
Bacchabor Edonis : recepto

Dulce mihi furere est amico .


ODES D'HORACE , II , VII. 143

M'enleva tout tremblant dans un épais nuage ,

Tandis que les flots furieux

Te reportaient loin du rivage ,

Sur une mer, hélas ! si féconde en naufrage .

Sauvés de ces périls , au plus puissant des Dieux

Offrons à l'envi notre hommage ;

Viens , à l'ombre de mes lauriers ,

Te reposer de tes fatigues ;

Viens , et surtout soyons prodigues

Des vins délicieux que gardent mes celliers .

Laissons , laissons couler à grands flots le Massique :

Il bannit de nos cœurs les soucis importuns ;

Que cette conque asiatique

Nous verse les plus doux parfums !

Qui me prépare une couronne


Des myrtes les plus frais , des plus brillantes fleurs ?

Quel est le roi que Vénus donne ,

En ce charmant festin , à d'aimables buveurs ?

Au Thrace même , abjurant la sagesse ,

Je veux ravir la palme de l'ivresse :

Un délire joyeux est bien permis le jour


Où d'un ami si cher on fête le retour.
144 HORATII CARMINUM II , VIII .

lllllllllllll

ODE VIII.

Ad Barinem.

ULLA si juris tibi pejerati

Pœna , Barine , nocuisset unquàm ,

Dente si nigro fieres , vel uno

Turpior ungui ;

Crederem . Sed tu , simul obligâsti

Perfidum votis caput , enitescis

Pulchrior multò , juvenumque prodis


Publica cura.

Expedit matris cineres opertos

Fallere , et toto taciturna noctis

Signa cum cœlo , gelidâque divos


Morte carentes .

Ridet hoc , inquam , Venus ipsa ; rident

Simplices nymphæ , ferus et Cupido ,

Semper ardentes acuens sagittas


Cote cruenta .
ODES D'HORACE , II , VIII . 145

000000

ODE VIII.

A Barine.

BARINE , je pourrais te croire ,

Si de chaque infidélité

Le moindre châtiment rappelait la mémoire ,

Si la plus faible tache altérait ta beauté :

Mais trahis -tu la foi jurée ,

Tes appas sont plus enchanteurs ;

Plus belle que jamais , toujours plus admirée ,

Tu vois grossir l'essaim de tes adorateurs .

Tu leur deviens encor plus chère ;

Ton art fascine mieux leurs yeux

Quand tu prends à témoin les cendres de ta mère ,

L'astre brillant des nuits , le ciel et tous les Dieux.

Vénus rit de ton stratagème ;

Les nymphes , de tes faux serments ;

Le cruel Cupidon , tout bas , sourit lui-même ,

Puis aiguise , en riant , ses traits les plus brûlants .


13
146 HORATII CARMINUM II , IX .

Adde quòd pubes tibi crescit omnis ,


Servitus crescit nova ; nec priores

Impiæ tectum dominæ relinquunt ,

Sæpè minati.

Te suis matres metuunt juvencis ;

Te senes parci , miseræque nuper

Virgines nuptæ , tua ne retardet

Aura maritos .

llllllllllllllll

ODE IX .

Ad Valgium.

NON semper imbres nubibus hispidos

Manant in agros , aut mare Caspium

Vexant inæquales procellæ

Usquè ; nec Armeniis in oris ,


ODES D'HORACE , II , IX . 147

La belle jeunesse romaine

S'élève pour subir ta loi :

Quels amants irrités ont pu briser leur chaîne !

D'invincibles attraits les fixent près de toi.

Une mère qui voit tes charmes

Craint pour le fils qu'elle chérit ;


Du vieillard , dont l'or seul excitait les alarmes ,

Tu troubles à la fois et le cœur et l'esprit .

La jeune épouse , belle , aimable ,

Redoute , en un transport jaloux ,

Qu'un air contagieux , un charme insurmontable ,

N'enchaîne à tes côtés son infidèle époux .

llllllllll

ODE IX .

A Valgius.

Les nuages épais sur une triste plaine


Versent-ils d'éternelles eaux ,

Et les vents orageux de la mer Caspienne

Sans cesse mugissants agitent-ils les flots ?


148 HORATH CARMINUM II , IX.

Amice Valgi , stat glacies iners

Menses per omnes : aut Aquilonibus

Querceta Gargani laborant ,


Et foliis viduantur orni.

Tu semper urges flebilibus modis

Mysten ademptum ; nec tibi Vespero

Surgente decedunt amores ,

Nec rapidum fugiente Solem .

At non ter ævo functus amabilem

Ploravit omnes Antilochum senex

Annos ; nec impubem parentes

Troïlon , aut Phrygiæ sorores

Flevêre semper . Desine mollium

Tandem querelarum , et potiùs nova

Cantemus Augusti tropæa

Cæsaris , et rigidum Niphaten ,

Medumque flumen gentibus additum

Victis , minores volvere vortices ;

Intràque præscriptum Gelonos

Exiguis equitare campis.


ODES D'HORACE , II , IX . 149

Voyons-nous l'Arménie et déserte et sauvage ,

Couverte , au printemps , de glaçons ,

Les ormeaux dépouillés de leur riant feuillage ,

Les chênes du Gargan en butte aux aquilons ?

Sur la mort de Mystès tes pleurs coulent sans cesse


Devant l'étoile de Vénus ,

Soit qu'elle brille aux cieux , soit qu'elle disparaisse

Devant le char pompeux où resplendit Phébus .

A-t-il toujours pleuré la mort d'un fils aimable ,

Ce Nestor qu'épargna le Temps ?

La douleur de ses sœurs fut-elle inconsolable ,

Quand Troïle périt à la fleur de ses ans ?

Cesse donc d'exhaler une plainte amollie


Ou bien d'efféminés regrets ;

Ah ! plutôt , d'une voix par la gloire affermie ,


D'Auguste célébrons les éclatants succès ;

Le Niphate glacé , les fleuves de Médie ,

Moins fiers , roulant leurs flots soumis ;


Et les Gélons bornés sur la terre ennemie

Aux climats que César à leur course a permis .


150 HORATII CARMINUM II , X.

ODE X.

Ad Licinium Murenam.

RECTIUS Vives , Licini , neque altum

Semper urgendo , neque , dùm procellas


Cautus horrescis , nimiùm premendo

Littus iniquum .

Auream quisquis mediocritatem

Diligit , tutus caret obsoleti

Sordibus tecti , caret invidendå

Sobrius aulâ .

Sæpiùs ventis agitatur ingens

Pinus , et celsæ graviore casu

Decidunt turres , feriuntque summos

Fulgura montes .

Sperat infestis , metuit secundis


Alteram sortem benè preparatum

Pectus . Informes hiemes reducit

Jupiter, idem
ODES D'HORACE , II , X. 151

llllllllllll

ODE X.

A Licinius Muréna.

BRAVER en pleine mer les aquilons fougueux ;

D'un cœur timide et qui craint le naufrage ,

Suivre de près un dangereux rivage ,

N'est pas , Licinius , le secret d'être heureux .

Loin du chaume, où languit la misère avilie ,

Loin des palais pompeux , objets de tant d'envie ,


La douce médiocrité

Donne au sage la paix et la félicité .

Sous les vents déchaînés le plus haut pin succombe ;


La tour au faite altier , avec un bruit affreux ,

Voit crouler ses débris ; la foudre éclate et tombe

Sur la cime des monts qui sont voisins des cieux.

Dans l'infortune , un cœur réglé par la sagesse

Espère ; heureux , il craint de funestes revers ;

Le même Dieu dissipe et ramène sans cesse

Et la saison des fleurs et les affreux hivers .


152 HORATII CARMINUM II , XI.

Summovet . Non , si malè nunc , et olim

Sic erit quondam citharâ tacentem

Suscitat musam , neque semper arcum


Tendit Apollo .

Rebus angustis animosus atque

Fortis appare ; sapienter idem


Contrahes vento nimiùm secundo

Turgida vela .

lllllllllllll llllllllllllll

ODE XI.

Ad Quintium Hirpinum.

QUID bellicosus Cantaber, et Scythes ,

Hirpine Quinti , cogitet , Adrià

Divisus objecto , remittas

Quærere , nec trepides in usum

Poscentis ævi pauca . Fugit retrò .

Levis juventas , et decor , aridà


Pellente lascivos amores

Canitie , facilemque somnum .


ODES D'HORACE , II , XI. 153

De chagrins votre âme remplie ,

Demain peut goûter le bonheur .


Le Dieu du Pinde éveille une muse endormie ,

Et sa main quelquefois retient un trait vengeur .

Éprouvez -vous du sort la rigueur implacable ?

A ses coups opposez un cœur ferme et constant ;

Sage nocher, repliez prudemment

La voile qu'enfle un vent trop favorable.

ODE XI.

A Quintius Hirpinus.

GARDE-TOI de sonder, d'un air mystérieux ,


Les desseins du Cantabre au courage héroïque ,

Du Scythe errant aux bords fangeux


Que sépare de nous la mer Adriatique.

A quoi bon tant de soins pour des instants si courts ?


Vois-tu s'évanouir les grâces , la jeunesse ,

Que suit de si près la vieillesse ,


Chassant le doux sommeil et les tendres amours ?
154 HORATII CARMINUM II , XI .

Non semper idem floribus est honos

Vernis , neque uno Luna rubens nitet

Vultu quid æternis minorem


Consiliis animum fatigas?

Cur non sub altâ vel platano , vel hâc

Pinu jacentes sic temerè , et rosa


Canos odorati capillos ,

Dùm licet , Assyriâque nardo

Potamus uncti ? Dissipat Evius


Curas edaces : quis puer ociùs

Restinguet ardentis Falerni

Pocula , prætereunte lymphâ ?

Quis devium scortum eliciet domo

Lyden ? Eburnâ , dic age , cum lyrâ

Maturet , incomptam , Lacænæ


More , comam religata nodo .
ODES D'HORACE , II , XI . 155

La fleur qui le matin naît des pleurs de l'Aurore ,

Au déclin d'un beau jour a perdu sa fraîcheur ;

Phébé , brillante de splendeur ,


1
Voit pâlir tous les mois l'éclat qui la décore .

Pourquoi de vains projets tourmenter nos esprits ?

Des parfums de Syrie et des présents de Flore ,

Puisqu'un Dieu le permet encore ,

Parfumons nos cheveux que les ans ont blanchis .

Sous ses arbres touffus , dans un ruisseau limpide ,

Enfants , rafraîchissez le Falerne écumeux ;

Qu'à ce festin Bacchus préside :

Il chasse et les soucis et les chagrins affreux .

Volez près de Lydé ; qu'ici Lydé paraisse ,

Quittant un doux séjour , portant son luth charmant ,

Ses blonds cheveux négligemment

Tressés , comme autrefois les filles de la Grèce.


156 HORATII CARMINUM , II , XII .

llllllllll

ODE XII .

Ad Mæcenatem .

NOLIS longa feræ bella Numantiæ ,

Nec durum Annibalem , nec Siculum mare

Poeno purpureum sanguine , mollibus

Aptari citharæ modis :

Nec sævos Lapithas , et nimium mero

Hylæum , domitosque Herculeâ manu

Telluris Juvenes , undè periculum

Fulgens contremuit domus

Saturni veteris tuque pedestribus

Dices historiis prælia Cæsaris ,

Mæcenas , meliùs , ductaque per vias

Regum colla minantium .

Me dulces dominæ musa Licymniæ

Cantus , me voluit dicere lucidum

Fulgentes oculos , et benè mutuis

Fidum pectus amoribus :


ODES D'HORACE , II , XII. 157

lllllllllllllllllll8 llllllllllll

ODE XII .

A Mécène.

LE luth , cher aux amours , peut-il , noble Mécène ,


Célébrer et Numance et ses fameux exploits ,

Le terrible Annibal , et la mer de Tyrrhène

Rougie au loin du sang Carthaginois ?

Puis-je chanter Hylée et son ivresse ardente ,


Les Lapithes cruels , Hercule furieux

Terrassant les géants qui portaient l'épouvante

Jusqu'au palais du plus ancien des Dieux ?

Tes sublimes écrits , qui retracent l'histoire

De ses combats , des rois enchaînés à son char ,

Chez nos derniers neveux , du grand nom de César ,

Mieux que mes vers , consacreront la gloire .

Le Dieu du Pinde veut que je borne mes chants ,

En ce jour, ô Mécène , à vanter Licymnie ,

Son cœur avec le tien toujours en harmonie ,

Sa douce voix , ses yeux vifs et brillants ;


158 HORATII CARMINUM II , XIII.

Quam nec ferre pedem dedecuit choris ,

Nec certare joco , nec dare brachia


Ludentem nitidis virginibus , sacro
Dianæ celebris die.

Nùm tu , quæ tenuit dives Achæmenes ,

Aut pinguis Phrygiæ Mygdonias opes ,

Permutare velis crine Licymniæ ,

Plenas aut Arabum domos ,

Dùm flagrantia detorquet ad oscula

Cervicem , aut facili sævitiâ negat ,

Quæ poscente magis gaudeat eripi ,

Interdùm rapere occupet?

llllllllllllll..............888

ODE XIII .

In arborem cujus casu penè oppressus fuerat.

ILLE et nefasto te posuit die ,

Quicumque primùm , et sacrilegâ manu

Produxit , arbos , in nepotum

Perniciem , opprobriumque pagi :


ODES D'HORACE , II , XIII . 159

A louer son esprit , ses répliques charmantes ,


Sa grâce se mêlant à ces choeurs solennels

Où l'essaim radieux de vierges ravissantes

Vient de Diane entourer les autels .

Les fertiles moissons qui dorent la Phrygie ,

De l'Arabe opulent les trésors précieux ,


Tout l'or d'Achéménès , valent-ils à tes yeux

Un seul cheveu de ta fidèle amie ;

Soit qu'elle s'abandonne à l'ardeur de tes vœux ,

Soit que pour t'enflammer, aimable en son caprice ,


Elle ose refuser un baiser amoureux ,

Pour qu'à l'instant ta bouche le ravisse ?

llllllllllllllllllll lllllllllllll

ODE XIII .

A un arbre dont la chute avait failli l'écraser.

OPPROBRE du village , arbre que je déteste ,

Oui , c'est pour le malheur de sa postérité

Qu'un coupable , en un jour funeste ,

De sa main sacrilége en ce lieu t'a planté .


160 HORATII CARMINUM II , XIII.

Illum et parentis crediderim sui

Fregisse cervicem , et penetralia

Sparsisse nocturno cruore

Hospitis ; ille venena Colcha ,

Et quidquid usquàm concipitur nefas ,

Tractavit , agro qui statuit meo

Te , triste lignum , te caducum

In domini caput immerentis .

Quid quisque vitet , nunquàm homini satis

Cautum est in horas . Navita Bosphorum

Pœnus perhorrescit , neque ultrà


Cæca timet aliundè fata ;

Miles sagittas et celerem fugam


Parthi ; catenas Parthus et Italum

Robur ; sed improvisa leti

Vis rapuit , rapietque gentes .

Quàm penè furvæ regna Proserpinæ ,

Et judicantem vidimus Æacum ,

Sedesque discretas piorum , et

Æoliis fidibus quærentem

Sappho puellis de popularibus ;

Et te sonantem pleniùs aureo ,


ODES D'HORACE , II , XIII . 161

De son hôte égorgé par son bras sanguinaire

Il fut , pendant la nuit , l'exécrable bourreau ,

Ou plutôt , dans le cœur d'un père


Il avait lâchement enfoncé le couteau .

Oui , tout était possible à la rage infernale

Du scélérat qui vint te planter dans mon champ ,

Arbre , dont la chute fatale

A menacé les jours de ton maître innocent .

Livrés à des périls que tout mortel ignore ,

L'inévitable Mort nous poursuit ici -bas :


Sauvé des écueils du Bosphore ,

Le nocher africain trouve ailleurs le trépas .

Le Romain craint le Parthe en fuyant si terrible ;

Le Parthe craint le fer et le joug des Romains ;


La Mort , d'un trait irrésistible ,

Mais toujours imprévu , frappe tous les humains.

Mes yeux ont presque vu la sombre Proserpine ,


L'inflexible Eacus , le séjour du repos ,

Sapho , sur sa lyre divine

Déplorant les mépris des vierges de Lesbos .

J'étais près de t'entendre , ô toi , sublime Alcée ,

Qui sur ta lyre d'or , le front ceint de lauriers ,


14
162 HORATII CARMINUM II , XIII.

Alcæe , plectro dura navis ,


Dura fugæ mala , dura belli !

Utrumque sacro digna silentio

Mirantur umbræ dicere ; sed magis

Pugnas , et exactos tyrannos

Densum humeris bibit aure vulgus .

Quid mirum , ubi illis carminibus stupens


Demittit atras bellua centiceps

Aures , et , intorti capillis


Eumenidum recreantur angues ?

Quin et Prometheus , et Pelopis parens


Dulci laborem decipitur sono ;

Nec curat Orion leones ,

Aut timidos agitare lyncas .


ODES D'HORACE , II , XIII . 163

Célèbres la mer courroucée ,

Les rigueurs de l'exil , les dangers des guerriers .

Les pâles habitants de l'infernale rive

Vous écoutent tous deux , étonnés et ravis ;

Mais leur foule est plus attentive

Quand tu chantes la guerre et les tyrans punis .

Eh ! que dis-je? le monstre aux cent têtes livides

S'incline devant toi , charmé par tes accents ,

Et sur le front des Euménides

Les serpents enlacés s'apaisent à tes chants.

La douceur de ta voix d'un long tourment délivre

Tantale et Prométhée ; elle enchaîne Orion

Qui ne songe plus à poursuivre ,

Au travers des forêts , le lynx et le lion.


164 HORATII CARMINUM II , XIV.

ODE XIV .

Ad Posthumum.

EHEU ! fugaces , Posthume , Posthume ,


Labuntur anni ; nec Pietas moram

Rugis et instanti Senecta

Afferet , indomitæque Morti.

Non , si trecenis , quotquot eunt dies ,

Amice , places illacrymabilem

Plutona tauris ; qui ter amplum

Geryonem , Tityonque tristi

Compescit undâ , scilicet omnibus ,

Quicumque terræ munere vescimur,

Enavigandâ , sive reges ,

Sive inopes erimus coloni.

Frustrà cruento Marte carebimus ,

Fractisque rauci fluctibus Adriæ ;

Frustrà per autumnos nocentem

Corporibus metuemus Austrum .


ODES D'HORACE , II , XIV. 165

ODE XIV .

A Posthumus.

De nos ans fugitifs que la chute est rapide !

La vertu même , hélas ! n'arrête ni l'essor

D'une vieillesse instante , au front chauve et livide ,

Ni ses tristes progrès , ni l'indomptable Mort.

En vain de cent taureaux tu lui ferais hommage ;

N'espère pas fléchir l'insensible Pluton ,

Qui tient dans les replis du sinistre rivage

Le géant Tityus , le triple Géryon .

Nous , qui sommes nourris des présents de la terre ,

Possesseurs opulents des plus riches trésors ,

Malheureux , par le sort réduits à la misère ,

Rois ou bergers , un jour nous franchirons ses bords .

Des vents pernicieux qui soufflent en automne ,


Des flots retentissants d'une mer en courroux ,

Des jeux ensanglantés de l'horrible Bellone ,

En vain , ô Posthumus , nous préserverons-nous .


166 HORATII CARMINUM II , XIV.

Visendus ater flumine languido

Cocytus errans , et Danaï genus

Infame , damnatusque longi

Sisyphus Æolides laboris .

Linquenda tellus , et domus , et placens


Uxor ; neque harum , quas colis , arborum

Te , præter invisas cupressos ,


Ulla brevem dominum sequetur.

Absumet hæres Cæcuba dignior

Servata centum clavibus , et mero

Tinget pavimentum superbum ,

Pontificum potiore cœenis .


ODES D'HORACE , II , XIV . 167

Du noir Cocyte , ami , tu verras l'eau fangeuse ,


Et le flot indolent et le cours sinueux ;

Danaüs et sa race à jamais odieuse ,

Sisyphe , trop puni par un supplice affreux .

Maison , terre fertile , épouse aimable et sage ,

Il faudra tout quitter , et du jardin charmant


Où tant d'arbres t'offraient un doux et frais ombrage ,

Le cyprès suivra seul son maître d'un moment.

Plus digne d'en jouir, et surtout moins avare ,

Un brillant héritier va répandre à grands flots

Ce Falerne écumeux , ce Cécube si rare

Que sous cent clefs d'airain enfermaient tes caveaux ;

Et , de pompeux festins amphytrion aimable ,

Nous le verrons bientôt , des vins délicieux ,

Que le pontife même envierait pour sa table ,

Inonder chaque jour tes pavés fastueux .


168 HORATII CARMINUM II , XV.

ODE XV.

In sui sæculi luxuriam.

JAM pauca aratro jugera regiæ

Moles relinquent : undique latiùs


Extenta visentur Lucrino

Stagna lacu , platanusque cælebs

Evincet ulmos : tùm violaria , et

Myrtus , et omnis copia narium ,

Spargent olivetis odorem

Fertilibus domino priori ;

Tùm spissa ramis laurea fervidos


Excludet ictus . Non ità Romuli

Præscriptum , et intonsi Catonis

Auspiciis , veterumque normà .

Privatus illis census erat brevis ,

Commune magnum : nulla decempedis


ODES D'HORACE , II , XV . 169

ODE XV.

Contre le luxe de son siècle.

DÉJA , de toutes parts , au soc du laboureur

Nos superbes palais ont laissé peu d'espace ;

Nos étangs du Lucrin surpassent la grandeur ;

Et l'ormeau , de la vigne utile protecteur ,

Au stérile platane abandonne la place .

Le myrte , l'oranger , mille arbres odorants

Exhalent leurs parfums sur le même rivage


Où l'olivier de ses fruits abondants

Enrichissait un possesseur plus sage .

Il faudra désormais sous des lauriers touffus

Contre les feux du jour chercher un frais ombrage ;

De nos dignes aïeux , du sage Romulus ,


De l'austère Caton tenons-nous cet usage ?

Sous ces grands citoyens , d'immenses revenus

Venaient grossir la fortune publique ;

L'homme privé , riche de ses vertus ,


170 HORATII CARMINUM II , XVI.

Metata privatis opacam

Porticus excipiebat Arcton.

Nec fortuitum spernere cespitem

Leges sinebant , oppida publico

Sumptu jubentes , et Deorum

Templa novo decorare saxo.

llllllllllllll8

ODE XVI.

Ad Grosphum.

OTIUM Divos rogat in patenti

Prensus Ægæo , simul atra nubes


Condidit lunam , neque certa fulgent

Sidera nautis :

Otium bello furiosa Thrace ,

Otium Medi pharetrâ decori ,

Grosphe , non gemmis , neque purpurâ ve-

nale , neque auro .


ODES D'HORACE , II , XVI . 171

Se contentait du bien le plus modique ;

Et le souffle du Nord , sous un vaste portique ,

Ne le préservait pas des ardeurs de Phébus.

Des lois la sage prévoyance

Défendait de quitter le toit de ses aïeux ;

Et Rome destinait , en sa magnificence ,

Les marbres les plus précieux

Pour orner les cités et les temples des Dieux .

llllllls

ODE XVI .

A Grosphus.

Le pâle nautonier qui , sur la mer Égée ,

Voit de l'astre des nuits s'éclipser la splendeur ,

Et sa fragile nef près d'être submergée ,

D'un long repos aux Dieux demande la faveur :

C'est après le repos que soupirent le Thrace

Et le Mède au combat signalant son audace ;

De la pourpre , de l'or , des somptueux rubis ,

Ce doux repos , Grosphus , est-il jamais le prix ?


172 HORATII CARMINUM II , XVI .

Non enim gazæ , neque consularis


Summovet lictor miseros tumultus

Mentis , et curas laqueata circum


Tecta volantes .

Vivitur parvo benè , cui paternum

Splendet in mensâ tenui salinum ;

Nec leves somnos timor aut cupido


Sordidus aufert .

Quid brevi fortes jaculamur ævo

Multa ? quid terras alio calentes

Sole mutamus ? patriâ quis exul

Se quoque fugit ?

Scandit æratas vitiosa naves

Cura , nec turmas equitum relinquit ,

Ocior cervis , et agente nimbos

Ocior Euro .

Lætus in præsens animus quod ultrà est

Oderit curare , et amara lento

Temperet risu . Nihil est ab omni


Parte beatum .

Abstulit clarum cita mors Achillem ;

Longa Tithonum minuit senectus ;


ODES D'HORACE , II , XVI . 173

Les trésors de Crésus , les faisceaux redoutables ,

Du pouvoir des consuls emblèmes révérés ,

Chassent-ils de leurs 1 cœurs les soucis effroyables

Sans cesse voltigeants sous les lambris dorés ?

Il vit à peu de frais l'homme modeste et sage

Qui borne ses désirs à son humble héritage :

La sordide avarice , une affreuse terreur


Jamais de son sommeil n'ont troublé la douceur.

Pourquoi par tant de soins tourmenter notre vie ,

Dont le terme fatal est , hélas ! si prochain ?

Pourquoi nous exiler dans un pays lointain ?

Peut-on se fuir soi-même en fuyant sa patrie?

Le noir chagrin s'élance après le nautonier ;


Plus léger que l'Eurus qui pousse le nuage ,

Ou plus prompt que le daim effrayé par l'orage ,


A travers l'escadron il suit le cavalier .

Jouissons de ce jour qui pour nous est prospère ,

Sans scruter l'avenir d'un regard indiscret ;

Tempérons par les ris une douleur amère ;

Quel mortel ici-bas goûte un bonheur parfait ?

Achille , en triomphant , meurt à la fleur de l'àge ;

Le vieux Tithon languit par les ans épuisé ;


174 HORATII CARMINUM 11 , XVII.

Et mihi forsan , tibi quod negârit ,

Porriget hora .

Te greges centum , Siculæque circùm

Mugiunt vaccæ ; tibi tollit hinnitum

Apta quadrigis equa ; te bis Afro

Murice tinctæ

Vestiunt lanæ : mihi parva rura et

Spiritum Graiæ tenuem Camoenæ

Parca non mendax dedit , et malignum

Spernere vulgus .

lllllllll llllllllllll

ODE XVII.

Ad Mæcenatem ægrotum.

CUR me querelis exanimas tuis ?

Nec Dis amicum est , nec mihi , te priùs

Obire , Mæcenas , mearum

Grande decus columenque rerum .


ODES D'HORACE , II , XVII . 175

Sur toi peut-être un jour m'accordant l'avantage ,

Le sort me donnera ce qu'il t'a refusé.

De la pourpre de Tyr tes habits resplendissent ;

Cent troupeaux de Sicile autour de toi mugissent ;

Et tes brillants coursiers , épars dans les vallons ,


De leurs hennissements font retentir les monts .

Moi , je tiens de la Parque un peu de cette veine

Qui des Grecs fit la gloire ; un modeste domaine ,

Une âme qui se rit du vulgaire envieux ;

Ainsi , Grosphus , la Parque a comblé tous mes vœux .

lllllllll

ODE XVII.

A Mécène.

O vous , à qui je dois ma gloire et mon bonheur ,

Par vos plaintes combien mon âme est attendrie !

J'en jure par les Dieux , j'en atteste mon cœur ,

Avant que vous mouriez j'aurai perdu la vie.


176 HORATII CARMINUM II , XVII .

Ah ! te meæ si partem animæ rapit

Maturior vis , quid moror altera ,

Nec carus æquè , nec superstes

Integer? Ille dies utramque

Ducet ruinam . Non ego perfidum


Dixi sacramentum : ibimus , ibimus ,

Utcumque præcedes , supremum

Carpere iter comites parati .

Me nec Chimæræ spiritus igneæ ,

Nec , si resurgat , centimanus Gyas

Divellet unquàm : sic potenti

Justitiæ placitumque Parcis .

Seu Libra , seu me Scorpius aspicit

Fomidolosus , pars violentior

Natalis horæ , seu tyrannus

Hesperia Capricornus undæ ,

Utrumque nostrum incredibili modo

Consentit astrum te Jovis impio

Tutela Saturno refulgens

Eripuit , volucrisque Fati


ODES D'HORACE , II , XVII. 177

Si la Parque inflexible , en frappant mon ami ,

De mon être enlevait la moitié la plus chère ,


Infortuné mortel , n'existant qu'à demi ,

Mécène , quel serait mon destin sur la terre ?

Un seul et même coup nous ravira le jour ;

Je tiendrai mon serment de ne pas vous survivre :

Compagnons dévoués , toujours prêts à nous suivre ,

Nous descendrons ensemble au ténébreux séjour .

Voici des justes Dieux les ordres immuables :

Contre nous la Chimère exhalant tous ses feux ,

Du géant aux cent bras les efforts redoutables ,

Ne détruiront jamais d'indestructibles nœuds .

Que le signe tyran de la mer d'Hespérie ,

Le Scorpion terrible , ou la Balance amie

A mon heure natale ait présagé mon sort ,

Mon astre avec le vôtre offre un parfait accord.

De Saturne éloignant l'influence homicide ,

Le puissant Jupiter vous secourut d'abord ;

Et sa main tutélaire a repoussé la mort

Qui vers vous s'élançait d'une aile si rapide.

A votre heureux aspect , le peuple transporté ,

De vos grandes vertus toujours plus idolâtre ,


I 15
178 HORATII CARMINUM II , XVIII .

Tardavit alas , quum populus frequens

Lætum theatris ter crepuit sonum :

Me truncus illapsus cerebro


Sustulerat , nisi Faunus ictum

Dextra levâsset , Mercurialium

Custos virorum. Reddere victimas

Ædemque votivam memento :


Nos humilem feriemus agnam .

lllllllllllll

ODE XVIII .

Ad avarum.

NoN ebur neque aureum


Meå renidet in domo lacunar ;

Non trabes Hymettiæ

Premunt columnas ultimâ recisas

Africâ , neque Attali

Ignotus hæres regiam occupavi ;


Nec Laconicas mihi

Trahunt honestæ purpuras clientæ .


ODES D'HORACE , II , XVIII . 179

Du bruit le plus flatteur mille fois répété


Fit unanimement retentir le théâtre .

Sous un arbre maudit , hélas ! j'allais périr ,

Si Faune , protecteur des amis de Mercure ,

Qui veillait sur mes jours , d'une main prompte et sûre

N'eût détourné le coup prêt à m'anéantir.

Aux Dieux , souvenez-vous , en des jours plus propices ,

D'élever les autels qui leur furent promis ,


De faire en leur honneur d'abondants sacrifices :

Pour moi , je répandrai le sang d'une brebis.

ODE XVIII .

Contre l'avidité des riches.

L'ARGENT , l'or et l'ivoire , et les pompeux lambris

Qui décorent ailleurs les poutres de l'Attique ,

Et le marbre à grands frais transporté de l'Afrique ,

Chez moi ne viennent point briller aux yeux surpris .

Héritier inconnu , de l'opulent Attale

Je n'habitai jamais la demeure royale ;

L'épouse d'un client ne vint jamais m'offrir

Les superbes tissus de la pourpre de Tyr.


180 HORATII CARMINUM II , XVIII .

At fides et ingeni

Benigna vena est ; pauperemque dives

Me petit nihil suprà

Deos lacesso , nec potentem amicum

Largiora flagito
Satis beatus unicis Sabinis .

Truditur dies die ,

Novæque pergunt interire lunæ :


Tu secanda marmora

Locas sub ipsum funus , et , sepulcri

Immemor , struis domos ;

Marisque Baiis obstrepentis urges


Summovere littora ,

Parùm locuples continente ripâ .

Quid ? quòd usquè proximos

Revellis agri terminos , et ultrà


Limites clientium

Salis avarus ! pellitur paternos

In sinu ferens Deos ,

Et uxor , et vir , sordidosque natos .

Nulla certior tamen

Rapacis Orci sede destinata

Aula divitem manet


ODES D'HORACE , II , XVIII . 181

Plus heureux , j'ai reçu du Dieu de l'harmonie

Un luth aux doux accords , un facile génie ;

Pauvre , je plais aux grands d'un puissant protecteur

Je n'invoquerai plus la bonté tutélaire .

Les Dieux m'ont satisfait ; un petit coin de terre


Au pays des Sabins suffit à mon bonheur.

Eh quoi ! lorsque nos jours , dont le ciel est avare ,

Si promptement s'éclipsent à nos yeux ,

Sans songer au tombeau qui pour toi se prépare ,

Tu fais bâtir un palais fastueux !

C'est peu de ton vaste domaine ;

Tu veux encor , par d'immenses travaux

Qu'entrave le courroux des flots ,

L'agrandir aux dépens de la mer de Tyrrhène .


Du bien de tes clients infâme usurpateur ,

Au foyer paternel ton avide fureur

Arrache encor et l'époux et la mère ,

Qui , tristes , éplorés , au ciel levant les yeux ,

Loin d'un tyran n'emportent que leurs dieux


Et des enfants réduits à la misère.

Toutefois , du riche inhumain

Dont le luxe orgueilleux nous frappe ,

Le Ténare , à qui rien n'échappe ,

Est le séjour le plus certain .


182 HORATII CARMINUM II , XIX .
1
Herum . Quid ultrà tendis ? æqua tellus
Pauperi recluditur

Regumque pueris ; nec satelles Orci


Callidum Promethea

Revexit auro captus hic superbum

Tantalum atque Tantali

Genus coercet ; hic , levare functum

Pauperem laboribus ,

Vocatus atque non vocatus , audit .

ODE XIX .

In Bacchum.

BACCHUM in remotis carmina rupibus

Vici docentem ( credite , posteri ! )

Nymphasque discentes , et aures

Capripedum Satyrorum acutas .

Evoe ! recenti mens trepidat metu ,

Plenoque Bacchi pectore , turbidùm


ODES D'HORACE , II , XIX . 185

Que prétends-tu ? quelle est ton espérance ?

La même terre engloutit , et sans choix ,

Le mortel qui longtemps a souffert l'indigence ,

Et le riche , et le fils du plus puissant des rois .

En vain , pour le fléchir , l'habile Prométhée

Au nocher des enfers promet tous ses trésors ;

Tantale et sa famille à jamais détestée


Du Styx ont pour toujours franchi les sombres bords .

Quand le pauvre a rempli sa tâche ,

Qu'il invoque ou non son secours ,


L'implacable Pluton l'arrache

Aux pénibles travaux qui fatiguaient ses jours .

..................................................................................

ODE XIX .

A Bacchus.

J'AI vu (siècles futurs , croyez cette merveille) ,


J'ai vu sur un rocher Bacchus chanter des vers ,

Et les Nymphes et Faune à ses divins concerts


Prêter avec respect une attentive oreille .

O Bacchus ! je frémis , tous mes sens sont émus ;

J'éprouve dans ma joie un trouble inexprimable !


184 HORATII CARMINUM II , XIX.

Lætatur. Evoe ! parce , Liber ,

Parce , gravi metuende thyrso !

Fas pervicaces est mihi Thyadas ,

Vinique fontem , lactis et uberes

Cantare rivos , atque truncis

Lapsa cavis iterare mella :

Fas et beatæ conjugis additum

Stellis honorem , tectaque Penthei

Disjecta non leni ruinâ ,


Thracis et exitium Lycurgi .

Tu flectis amnes , tu mare barbarum ;

Tu separatis uvidus in jugis ,


Nodo coerces viperino

Bistonidum , sine fraude , crines :

Tu , quum parentis regna per arduum


Cohors Gigantum scanderet impia ,

Rhœtum retorsisti , leonis

Unguibus horribilique malà ;

Quanquàm choreis aptior et jocis ,

Ludoque dictus , non sat idoneus

Pugnæ ferebaris sed idem

Pacis eras mediusque belli .


ODES D'HORACE , II , XIX . 185

Ah ! daigne m'épargner ; je t'implore , ô Bacchus ,

Dont le bras est armé du thyrse redoutable .

Des Thyades je veux , je veux , ô Dieu puissant ,

Célébrer les fureurs , le miel coulant des chênes ,

Les doux ruisseaux de lait , le vin de cent fontaines

Sous ta main bienfaitrice à grands flots jaillissant.

Oui , je veux célébrer ton épouse charmante ,

Astre nouveau , qui luit à la voûte des cieux ;

La maison de Penthée et sa chute effrayante ;

Lycurgue qui te venge et s'immole à tes yeux .

Tu domptes à ton gré les vagues écumantes ;

Enivré d'un doux jus , sur des rochers lointains ,


De serpents dépouillés de leurs mortels venins

Tu te plais à couvrir le front de tes Bacchantes .

Lorsqu'aux portes du ciel les Titans parvenus

Allaient escalader le palais de ton père ,

Indomptable lion , d'une dent meurtrière

C'est toi qui déchiras l'audacieux Rhétus .

Il n'aime que les ris et les jeux de Cythère ;

Les combats , disait-on , sont pour lui sans attraits :

Mais vainqueur en tous lieux , tu parus dans la guerre

Encor plus redouté qu'aimable dans la paix .


186 HORATII CARMINUM II , XX.

Te vidit insons Cerberus aureo

Cornu decorum , leniter atterens

Caudam , et recedentis trilingui

Ore pedes tetigitque crura.

lllllllllllll

ODE XX .

Ad Mæcenatem.

NON usitata , nec tenui ferar

Pennå biformis per liquidum æthera


Vates , neque in terris morabor

Longiùs , invidiâque major

Urbes relinquam . Non ego , pauperum

Sanguis parentum , non ego , quem vocas


Dilecte , Mæcenas , obibo ,

Nec Stygia cohibebor undâ .

Jam jam residunt cruribus asperæ

Pelles , et album mutor in alitem


ODES D'HORACE , II , XX . 187

De cornes d'or voyant ton front sacré reluire ,


Cerbère au même instant oublia son courroux ,

Et de sa triple langue il léchait tes genoux

Quand tu quittas les bords du ténébreux empire .

20000000008

ODE XX .

A Mécène .

Oui , je vais , sur une aile et rapide et légère ,


M'élancer dans les airs où m'appellent les Dieux ;

Triomphant de l'envie , et brisant tous les noeuds

Qui me captivaient sur la terre ,


Je vais , loin des cités , planer au haut des cieux .

En vain un père obscur m'a donné la naissance ;

Je puis braver la mort ... Non , le Styx abhorré

N'enfermera jamais le poète illustré


Par votre noble bienfaisance ,

Et que du nom d'ami vous avez honoré .

C'en est fait Apollon a changé mon visage ;

Je perds subitement ma forme et ma couleur ;

De l'oiseau qu'il chérit mes chants ont la douceur ,


188 HORATII CARMINUM II , XX .

Superne , nascunturque leves

Per digitos humerosque plumæ .

Jam Dædaleo ocior Icaro

Visam gementis littora Bosphori ,

Syrtesque Getulas , canorus

Ales , Hyperboreosque campos.

Me Colchus , et qui dissimulat metum


Marsæ cohortis Dacus , et ultimi

Noscent Geloni ; me peritus

Discet Iber , Rhodanique potor .

Absint inani funere næniæ ,

Luctusque turpes et querimoniæ :

Compesce clamorem , ac sepulcri

Mitte supervacuos honores .

LIBRI SECUNDI FINIS .


ODES D'HORACE , II , XX . 189

Et déjà son léger plumage

A couvert tout mon corps éclatant de blancheur .

D'un vol hardi , plus sûr que le vol de Dédale ,

Bientôt je franchirai , cygne mélodieux ,


Les flots retentissants du Bosphore orageux ,

Des Syrtes la plage fatale ,

Les lieux où toujours règne un hiver rigoureux .

Mes vers seront connus dans Colchos , chez le Dace

Qui cache sa terreur devant nos bataillons ,

Dans les climats lointains qu'habitent les Gélons ,


Chez l'Ibère aimé du Parnasse ;

L'heureux peuple du Rhône entendra mes leçons .

D'un funèbre appareil et d'une pompe vaine

Épargnez-vous le soin ; pourquoi verser des pleurs ?

Calmez ces cris plaintifs , apaisez vos douleurs ;

D'un fastueux tombeau , Mécène ,

Pour un autre que moi réservez les honneurs .

FIN DU LIVRE SECOND .


NOTES .
NOTES

SUR

LE PREMIER LIVRE .

ODE I.

.....
... Doctarum hederæ præmia frontium
Dis miscent superis .....

Les traducteurs ne s'accordent point sur ce passage. Les uns ont

écrit me doctarum , les autres te. Cette dernière version nous semble

préférable. Horace , dans cette ode , qui est une espèce de dédicace ,
veut louer avec délicatesse Mécène , protecteur éclairé des lettres et
I 16
194 NOTES DU LIVRE I.

des beaux-arts , et qui n'est point lui-même étranger au culte des

muses. Le poète , bien que cette louange nous paraisse outrée , a pu

dire : Le lierre , Mécène , prix des doctes fronts , vous met au rang
des Dieux qui habitent l'Olympe . Horace ne blesserait-il pas toutes
les bienséances en se plaçant d'abord parmi les Dieux ? On n'est

point étonné que , maîtrisé par l'enthousiasme lyrique , il s'écrie

ailleurs : Non usitatá , nec tenui ferar penná......, ou bien : Exegi

monumentum ære perennius , parce qu'alors il a fait ses preuves ,

parce que là il n'établit point de parallèle entre lui et le favori

d'Auguste. En adoptant la première version , on ôterait à Horace ,

si parfait dans son style , le mérite de la gradation . Quel sens , dans


cette hypothèse , auraient les deux vers majestueux qui terminent

cette belle ode , et qui prouvent à Mécène , d'une manière si flatteuse ,

tout le prix qu'Horace attache à son suffrage ?

Quod si me lyricis vatibus inseres ,

Sublimiferiam sidera vertice.

Il est bien évident que si le poète est déjà classé parmi les Dieux ,

il n'ira plus toucher aux cieux d'une tête sublime.

Lebrun a heureusement imité quelques vers de la première strophe ;

voici cette imitation :

<< Parmi des torrents de poussière ,

» Son char, dévorant la carrière ,


» Paraît s'égarer dans leurs flots ;
» Mais toujours sa roue enflammée ,
» Rasant la borne accoutumée ,

» Ravit la palme à ses rivaux . »


(LIVRE II " ODE I. )
NOTES DU LIVRE I. 195

0000 0000000Q

ODE II.

Jam satis terris nivis atque dirœ………


..

HORACE attribue au courroux des Dieux tous les désastres qui ont
affligé Rome et le monde depuis l'assassinat de César. Il en fait un

tableau effrayant. Il conjure les divinités de l'Olympe de secourir


l'empire Romain près de succomber victime des dissensions civiles.

La haine des citoyens n'a que trop tourné contre eux-mêmes le fer
qui ne devait immoler que les Parthes. Il suppose que Mercure ,

sous les traits d'Auguste , vient expier le meurtre de César ; il le


supplie d'habiter longtemps parmi les fils de Romulus , et d'oublier

la demeure céleste. Les plus beaux triomphes doivent le réjouir ;

son cœur sera fier d'obtenir les doux noms de prince et de père de
la patrie ; sous son règne enfin, les Parthes , si longtemps indomptés ,
ne ravageront plus le sol de l'empire. Lebrun a traduit cette ode

sublime , et il fallait un talent aussi élevé pour accomplir avec succès


une tâche si difficile.

<< Assez et trop longtemps des orages sinistres ,

>> De ton courroux , grand Dieu ! redoutables ministres ,


» Ont épouvanté les mortels !
>> Assez et trop longtemps tes mains étincelantes

>> Ont lancé la tempête et les foudres brûlantes


» Sur nos remparts et nos autels .
196 NOTES DU LIVRE I.

>> Roi des Dieux ! souviens-toi que Rome te fut chère !

» Laisse aux pleurs des humains attendrir ta colère ; (1)


» Daigne enfin calmer nos terreurs .

» Déjà les nations craignaient que ta puissance


» Du siècle de Pyrrha , dans ces jours de vengeance ,
>> Ne ressuscitât les horreurs.

>> Siècle horrible en effet , où les pâles Dryades


» Virent avec effroi les tremblantes Naïades

» Nager sur les vertes forêts ,


» Et les lions cruels , entre les daims timides ,

» Flotter au gré des vents sur des plaines liquides

» Où s'engloutirent nos guérets .

» Nos yeux ont vu le Tibre , écumant de furie ,


» Ramener tout-à-coup des bords de l'Étrurie

» Ses flots et son humide char.

» De son Ilie en pleurs trop esclave peut-être ,

» Aux yeux de Rome entière il fait assez connaître


» Qu'il venge l'ombre de César .

>> Quel frein peut retenir ses nymphes vagabondes ?


» Aux fureurs d'une épouse il a prêté ses ondes ;

>> Il franchit ses bords désolés ;

>> Et le cours orageux de ses ondes fatales ,


» Du palais de Numa, du temple des Vestales
» Entraîne les murs écroulés .

(1) Racine a dit :


<< Laisse aux pleurs d'une épouse attendrir sa victoire . »
(IPHIGÉNIE , ACTE iii , scène iv. )
NOTES DU LIVRE I. 197

>> Et vous , jeunes Romains ! ô lamentables restes !

>> Vous , à peine échappés au délire funeste

>> De vos parricides aïeux ,

» Vous saurez que nos mains , aux forfaits obstinées ,


» Plongeaient dans notre sang des armes destinées
» Au sein du Parthe injurieux.

» O désastre ! ô fureurs ! oh ! quelle main divine ,

>> De l'empire déjà penché vers sa ruine


» Daignera soutenir le poids ?

>> Quel sacrifice heureux , quelle pieuse adresse


» Peut enfin de Vesta réveiller la tendresse

>> Toujours insensible à nos voix ?

» Dieu suprême ! quel Dieu de nos guerres impies

» Doit enfin expier les fureurs assoupies ?

» César, hélas ! est trop vengé.


>> Viens , puissant Apollon ! qu'un nuage environne
» Ces rayons immortels dont l'éclat te couronne ;

» Que ton char en soit ombragé.

» Ou toi , que les Amours caressent de leurs ailes ,

>> Toi , que suivent les Jeux et les Grâces fidèles ,

› Descends , mère des doux Plaisirs !

>> Ou toi , Mars , Dieu de sang , vengeur de nos murailles ,


>> Viens : tant d'affreux combats , d'horribles funérailles ,
>> Ont trop assouvi tes désirs .
198 NOTES DU LIVRE I.

» Vois nos champs ravagés ! vois ta Rome expirante !

>> De ta race plaintive entends la voix mourante ;


» Calme nos destins orageux .

>> Mais le choc et l'éclat des casques et des armes ,

>> Le carnage effréné , les sanglantes alarmes ,

» Le fer, la mort...... voilà tes jeux !

>> Toi seul , divin Mercure , as daigné nous entendre :


>> Sous les traits d'un héros mes yeux t'ont vu descendre
» Vers les remparts de Romulus .

>> O vengeur de César ! dans le sein de nos villes


» Étouffe ces flambeaux de discordes civiles

» Encor teints du sang de Rémus .

» Sois le Dieu des Romains ! Rome en toi seul espère ;

>> Daigne sourire aux noms et de chef et de père !


>> Reçois nos vœux et nos autels ;
» L'Olympe , qui t'est dû , t'envie à nos collines .
» Ah ! laisse le nectar, dans les coupes divines ,
» T'attendre chez les immortels .

» Avant qu'au sein des Dieux ta grande âme s'envole ,


> Le triomphe t'appelle aux murs du Capitole ;
» Ses lauriers implorent tes mains :
» Protège nos remparts ; que tes mains fortunées
» Écartent loin de nous les courses effrénées

» Du Parthe fatal aux Romains ! >


NOTES DU LIVRE I. 199

ODE IV.

Solvitur acris hiems gratâ vice.....

CETTE ode , qui allie des idées si opposées , des images si gracieuses
et si terribles , des pensées si philosophiques sur la mort qui frappe

indistinctement à l'humble cabane du pauvre , aux palais des rois ,

et sur la brièveté de la vie qui nous défend une longue espérance ,


cette ode , où Horace excelle dans tous les tons et brille dans les
contrastes les plus opposés , est certainement l'une de celles qui ont

le plus embarrassé ceux qui ont osé concevoir la vaine espérance de

rendre avec précision , fidélité , élégance , dans un idiome ingrat ,


dont la clarté est le principal mérite , les merveilleuses créations d'un

des plus grands poètes du siècle d'Auguste.


La traduction de l'ode à Sestius a été donnée en vers libres dans

notre première édition ; nous la reproduisons en strophes régulières .


Cette ode admirable méritait bien un nouvel effort ; puisse-t-il n'être

pas jugé impuissant et téméraire ! Notre crainte est d'autant plus

fondée , que les traducteurs les plus fidèles et les plus élégants , soit
en prose , soit en vers , que nous avons consultés , nous paraissent en

avoir interprété bien imparfaitement plusieurs passages. Comment ,


en effet , traduire ces vers :
200 NOTES DU LIVRE I.

Jam te premet nox , fabulæque Manes


Et domus exilis Plutonia : quo simul mearis ,
Nec regna vini sortiere talis ,

Nec tenerum Lycidan mirabere , quo calet juventus


Nunc omnis , et mox virgines tepebunt.

Les deux premiers vers ne pourraient être traduits qu'à l'aide d'un
petit commentaire mythologique qui affaiblirait la pensée d'Horace ,
et ne serait pas supportable en poésie ; j'explique ainsi comment ,
étudiant une difficulté insurmontable , je me suis abstenu de traduire

ce passage. Le reste de la strophe n'est pas moins embarrassant. Les

mœurs françaises sont , grâces au ciel , entièrement contraires , sur


ce point , à celles des Romains ces vers licencieux ont toujours

blessé notre juste susceptibilité , et même quelque peu altéré notre

admiration pour le poète dont les maximes morales sont souvent


inspirées par la sagesse même.

Jean-Baptiste Rousseau a imité en même temps et cette ode et la

sixième du quatrième livre , dans les quatre premières strophes de

son ode au comte de Zinzindorf. A l'exception du quatrième vers de


la première strophe , qui a tant excité l'hilarité caustique de Voltaire ,
et du second vers de la troisième , où Rousseau a fait du mot prémices

un substantif masculin , l'imitation n'est point indigne de l'original.


Le lecteur va être mis à même de la juger .

<< L'hiver, qui si longtemps a fait blanchir nos plaines ,

» N'enchaîne plus le cours des paisibles ruisseaux ;

» Et les jeunes zéphyrs de leurs chaudes haleines

> Ont fondu l'écorce des eaux.


NOTES DU LIVRE I. 201

» Les troupeaux ont quitté leurs cabanes rustiques ;


» Le laboureur commence à lever ses guérets ;
>> Les arbres vont bientôt , de leurs têtes antiques ,

>> Ombrager les vertes forêts .

» Déjà la terre s'ouvre , et nous voyons éclore

» Les prémices heureux de ses dons bienfaisants ;


» Cérès vient à pas lents , à la suite de Flore ,
>> Contempler ses nouveaux présents .

>> De leurs douces chansons , instruits par la nature ,

>> Mille tendres oiseaux font résonner les airs ;

» Et les nymphes des bois , dépouillant leurs ceintures ,


>> Dansent au bruit de leurs concerts . >>

Malherbe a plus heureusement encore imité cette belle strophe de


la même ode :

Pallida mors æquo pulsat pede pauperum tabernas


Regumque turres……………….

<< Le pauvre , en sa cabane où le chaume le couvre ,

>> Est sujet à ses lois ,


>> Et la garde qui veille aux barrières du Louvre

» N'en défend pas nos rois. ›

Lamotte , qui occupe un rang honorable parmi nos poètes du


second ordre , a imité en entier la même ode. Les lecteurs aimeront
à la comparer aux vers d'Horace et de Rousseau . Nous la transcri-
vons ici :
202 NOTES DU LIVRE I.

<< Nos bois reprennent leurs feuillages ;

» Après les noirs frimas , le printemps a son tour ;


>> Et le soleil plus pur , dissipant les nuages ,
» Sans obstacles répand le jour.

» Déjà dans la plaine fleurie

>> Le berger laisse errer ses troupeaux bondissants ,


» Et du son de sa flûte Écho même attendrie

» En imite les doux accents.

» Cythérée avec ses compagnes ,

» Le soir , d'un pas léger , danse au bord des ruisseaux ,

>> Tandis que son époux ébranle les montagnes

› Du bruit fréquent de ses marteaux.

» Couronnons-nous de fleurs nouvelles ,

» Nous en verrons bientôt l'éclat s'évanouir ;


>> Profitons du printemps qui passera comme elles :
» L'âge nous presse d'en jouir.

» Hâtons-nous , tout nous y convie ;

>> Saisissons le présent sans soins de l'avenir ;

» Craignons de perdre un jour, un instant d'une vie

» Que la mort doit si tôt finir.

> Sa rigueur n'épargne personne ;


> Tout l'effort des humains n'interrompt point ses lois ;
>> Et de la même faux la cruelle moissonne

» Les jours des bergers et des rois.


NOTES DU LIVRE I. 203

» Sitôt que , froids et vains fantômes ,


» Des fleuves redoutés nous toucherons les bords ,

» Nous n'aurons plus d'Iris dans ces sombres royaumes :

» Il n'est point d'amours chez les morts .

» On n'y sait plus chanter ni rire ;

>> Ils n'ont plus ce nectar qui comble ici nos vœux ;

>> Ces festins où , des rois contrefaisant l'empire ,

» Nous nous croyons plus heureux qu'eux.

> Des jours que la Parque nous file


>> Consacrons donc le cours à Cypris , à Bacchus ;

>> Eh ! que faire sans eux d'une vie inutile ?

» Il vaudrait autant n'être plus. »

On peut affirmer qu'il n'y a rien dans cette imitation qui approche

seulement , et pour le fond , et pour la forme , de la mollesse et


de la grâce du poète latin.
204 NOTES DU LIVRE I.

ODE V.

Quis multa gracilis te puer in rosâ.....

LA HARPE a traduit cette ode avec quelque succès . Toutefois le

lecteur s'apercevra aisément que sa traduction n'est qu'une para-


phrase du texte , dont il ne reproduit ni la facilité , ni l'élégante
concision. Cette ode a été insérée dans son Cours de littérature ,

dans le but de faire apprécier aux jeunes étudiants toute la flexibilité


et toute la délicatesse d'Horace . Sachons-lui gré , du moins , d'une

aussi louable intention.

A PYRRHA .

<< Pyrrha ! quel est l'amant enivré de tendresse ,

» Qui , sur un lit de rose étendu près de toi ,


» T'admire , te sourit , te parle , te caresse ,

» Et jure qu'à jamais il vivra sous ta loi ?


» Quelle grotte fraîche et tranquille

> Est le voluptueux asile

>> Où ce jeune imprudent , comblé de tes faveurs ,


» Te couvre de parfums , de baisers et de fleurs ?

>> C'est pour lui qu'à présent Pyrrha veut être belle ;

>> Que ton goût délicat relève élégamment


» Ta simplicité naturelle ,
NOTES DU LIVRE I. 205

>> Et fait naître une grâce à chaque mouvement.

» Pour lui ta main légère assemble à l'aventure


» Une flottante chevelure

> Qu'elle attache négligemment .


» Hélas ! s'il prévoyait les pleurs qu'il doit répandre !

» Crédule , il s'abandonne à l'amour, au bonheur.

>> Dans ce calme perfide il est loin de s'attendre

» A l'orage affreux du malheur.


> L'orage n'est pas loin ; il va bientôt apprendre

> Que l'aimable Pyrrha , qu'il possède aujourd'hui ,

» Que Pyrrha , si belle et si tendre ,

>> N'était pas pour longtemps à lui .


» Qu'alors il pleurera son fatal esclavage !

» Insensé qui se fie à ton premier accueil !


» Pour moi , le temps m'a rendu sage ;

» J'ai regagné le port , et j'observe de l'œil

» Ceux qui vont , comme moi , se briser à l'écueil


» Que j'ai connu par mon naufrage. »

Le traducteur , assurément , est loin d'avoir rendu la strophe

charmante qui finit l'ode à Pyrrha :

Me tabula sacer

Votiváparies indicat uvida

Suspendisse potenti
Vestimenta maris Deo.

L'heureux rival de Parny, le Properce français , Bertin , ce poète

doué d'une imagination si brillante , qui a répandu dans ses des-


206 NOTES DU LIVRE I.

criptions tant de richesse et de variété , et dont les peintures

érotiques sont si animées , a très - bien imité la strophe que nous


venons de citer.

<< Mon vaisseau , battu par l'orage ,

» A fui sous les flots écumants ;

» Par le péril rendu plus sage ,

» J'abjure mes égarements .


» Je gagne le port à la nage ;
» Et sur le sable du rivage

» Je dépose mes vêtements ,


» Pour instruire de mon naufrage

» Le peuple insensé des amants. »

Le marquis de Lafare , à qui le désir de plaire inspira , dans un


àge fort avancé , quelques vers heureux , et qui aurait pu dire ,
comme le personnage le plus comique de la Métromanie :

<< Dans ma tête un beau jour ce talent se trouva ,

>> Et j'avais soixante ans quand cela m'arriva ; »

le marquis de Lafare a aussi traduit l'ode à Pyrrha , et nous allons

la transcrire , pour que le lecteur puisse décider lequel des deux


poètes l'emporte.

< Dis-moi , Pyrrha , quel est cet amant fortuné ,

» Tout parfumé d'odeurs , et de fleurs couronné ,

>> Pour qui , sans aucun soin de te rendre plus belle ,


» Ta simplicité naturelle
NOTES DU LIVRE I. 207

>> Laisse flotter tes blonds cheveux ,

» Et qui , dans une grotte où ton amour l'appelle ,


>> Croit de tous les mortels être le plus heureux.

» Là , sur un lit semé de jasmins et de roses ,


>> Où tranquillement tu reposes ,
» S'abandonnant à ses désirs ,

» Il aime à se noyer dans les plus doux plaisirs .


» Mais sitôt qu'il verra son vaisseau trop fragile ,

» Agité par les vents , prêt à se renverser,


» On le verra bientôt pousser

>> Vers le ciel sa plainte inutile ;

› Lui qui , par sa crédulité ,

» Sur la foi de ton cœur voguait en sûreté.


» Malheur , beauté trop inconstante ,

» Malheur à qui tu parais si charmante !


» Je suis à l'abri de l'orage ,

» Et j'offre de bon cœur aux Dieux qui m'ont sauvé ,


>> Tout le débris de mon naufrage. »
208 NOTES DU LIVRE 1 .

ODE VI.

Scriberis Vario fortis et hostium.....

CETTE ode , modèle de concision , célèbre dans vingt vers et le

génie poétique de Varius , et les grandes actions d'Agrippa , et la

gloire d'Auguste , que l'aigle seul de Méonie pourrait dignement


chanter. Horace mêle adroitement à l'éloge de l'empereur le nom

des héros immortalisés par Homère ; et de son vol élevé , par une

transition qui relève ses louanges , il descend à des pensées remplies


de charme et de grâce .

Nos convivia , nos prælia virginum ,

Sectis in juvenes unguibus acrium ,


Cantamus vacui , sive quid urimur ,

Non præter solitum leves.

C'est ici que se fait sentir la différence du génie des deux langues ,
et qu'il est impossible de traduire littéralement. Dacier , s'attachant

non à l'esprit qui vivifie , mais à la lettre qui tue , a traduit ainsi cette

strophe :

<< En quelque état que je sois , libre ou amoureux " et toujours

» prêt à changer , je ne m'amuse qu'à chanter les combats des jeunes


» filles qui se font les ongles pour mieux égratigner leurs amants. »

1
NOTES DU LIVRE I. 209

Rien assurément n'est plus risible que de jeunes filles qui se

coupent les ongles pour mieux égratigner. Ce n'est pas traduire ;


c'est travestir , et de la manière la plus burlesque , le plus gracieux

des poètes . Quelle idée concevraient de sa délicatesse exquise , à bon


droit si vantée , sur une pareille traduction , ceux à qui la langue
latine est inconnue ?
Tous les traducteurs en prose , je ne sais par quel scrupule , ont

retranché ces vers ; mieux valait supprimer l'ode entière que de

l'offrir ainsi mutilée à notre admiration . Félicitons MM. Campenon

et Després de s'être affranchis d'une fausse délicatesse , et surtout


d'avoir bien traduit la dernière strophe de la sixième ode :

« Que mon cœur soit libre ou qu'il soit épris , toujours entraîné

» par une humeur volage , je ne sais chanter que les festins , que les
>> doux combats des jeunes filles repoussant avec une feinte rigueur
>> les attaques des jeunes Romains. >>

ODE VII .

Laudabunt alii claram Rhodon , aut Mitylenen………


..

On peut sentir, on ne peut exprimer tout le charme de cette ode.

Le poète nous fait partager les douces sensations de son âme. Rien
de plus ravissant que la description de la riante campagne qui fait
ses délices . Le chevalier Bertin était encore plein de la tendre et

I 17
210 NOTES DU LIVRE 1 .

vive émotion que cette ode et la cinquième du second livre ( Sep-


timi, Gades aditure mecum ) lui avaient causée , lorsqu'il composa

l'une de ses plus belles élégies .


Nous mettons sous les yeux du lecteur les passages qui nous

semblent empruntés d'Horace ou inspirés par ses vers .

<< Avec quel doux saisissement ,


>> Ton livre en main , voluptueux Horace ,
» Je parcourrai ces bois et ce coteau charmant ,

>> Que ta muse a décrits dans des vers pleins de grâce ,


>> De ton goût délicat éternel monument !
> J'irai dans tes champs de Sabine ,
>> Sous l'abri frais de ces longs peupliers

>> Qui couvrent encor la ruine

>> De tes modestes bains , de tes humbles celliers :


» J'irai chercher , d'un œil avide ,
» De leurs débris sacrés un reste enseveli ;

» Et dans ce désert embelli

» Par l'Anio grondant dans sa chute rapide ,


>> Respirer la poussière humide
>> Des cascades de Tivoli .

» Puissé-je , hélas ! au doux bruit de leur onde ,


» Finir mes jours , ainsi que mes revers !

>> Ce petit coin de l'univers (1 )


» Rit plus à mes regards que le reste du monde.

» L'olive , le citron , la noix chère à Palès ,

(4) Voyez la cinquième ode du deuxième livre.


NOTES DU LIVRE I. 211

>> Y rompent de leur poids les branches gémissantes ;

>> Et sur le mont voisin les grappes murissantes


» Ne portent point envie aux raisins de Calès.

» Là , le printemps est long , et l'hiver sans froidure ;


» Là , croissent des gazons d'éternelle verdure ;

» Là , peut-être , l'étude , et l'absence et le temps "


>> Pourront bannir de ma mémoire

>> Un amour insensé qui ternit trop ma gloire ,


» Et dont le vain désir abrégea mes instants. >

Rousseau a imité , mais avec moins de bonheur , la fin de l'ode


à Munatius Plancus , dans les strophes suivantes ( LIV. III , ODE III ) :

<< Par elle (la liqueur de Bacchus) bravant la puissance


» De son implacable démon ,

>> Le vaillant fils de Télamon ,


» Banni des lieux de sa naissance ,

» Au fort de ses calamités ,


>> Rendit le calme et l'espérance

>> A ses compagnons rebutés .

» Amis , la volage fortune

» N'a , dit-il , nuls droits sur mon cœur ;


» Je prétends , malgré sa rigueur,

>> Fixer votre course importune.

» Passons ce jour dans les festins ;


» Demain les zéphyrs et Neptune

>> Ordonneront des nos destins .


212 NOTES DU LIVRE I.

» C'est sur cet illustre modèle

» Qu'à toi-même toujours égal ,


» Tu sus , loin de ton lieu natal ,

> Triompher d'un astre infidèle ,


» Et , sous un ciel moins rigoureux ,
» D'une Salamine nouvelle

» Jeter les fondements heureux. » (1)

(1) Quelle pâle et froide copie d'un si beau modèle ! quel excès de ridicule,
dans ce vaillant fils de Télamon , bravant la puissance de son implacable
démon. Ces mots sont étonnés d'être ensemble ! Combien de strophes sem-
blables , dans les odes de Rousseau , lassent et dégoûtent le lecteur ! On le
trouve souvent plus occupé de la rime que du sens. Pour lui pardonner tant
de vers dépourvus et de grâce et de raison , il faut relire plusieurs de ses
cantiques , et presque toutes ses cantates.

ODE VIII .

Lydia , dic , per omnes.....

BIEN que cette ode et la cinquième du premier livre n'aient

aucun rapport entre elles , Rousseau a cru pouvoir les réunir pour
en former un seul tout. C'est ainsi qu'il a composé sa quinzième ode
du second livre , qui est , en effet , une imitation des deux odes

dont nous venons de parler. Cette imitation ne nous paraît pas


NOTES DU LIVRE I. 213

heureuse. L'ode du poète français , bien versifiée sans doute , est

redondante ; elle manque de grâce ; elle ne rappelle aucune des


beautés des odes originales ; les deux dernières strophes , par trop

précieuses , nous paraissent encore insignifiantes. Le lecteur pro-

noncera si notre critique est trop sévère , lorsqu'il aura comparé


Horace et Rousseau.

« Quel charme , beauté dangereuse ,


» Assoupit ton nouveau Pâris ?

» Dans quelle oisiveté honteuse ,


» De tes yeux la douceur flatteuse

> A-t-elle plongé ses esprits ?

>> Pourquoi ce guerrier inutile


>> Cherche-t-il l'ombre et le repos ?

» D'où vient que , déjà vieil Achille ,


» Il suit le modèle stérile
>> De l'enfance de ce héros ?

» En proie au plaisir qui l'enchante ,


» Il laisse dormir sa raison ;
» Et de la coupe séduisante

> Que le fol amour lui présente ,


» Il boit à longs traits le poison.

> Ton accueil , qui le sollicite ,


>> Le nourrit dans ce doux état.

» Oh ! qu'il est beau de voir écrite


» La mollesse d'un Sybarite

» Sur le front brûlé d'un soldat !


214 NOTES DU LIVRE I.

» De ses langueurs efféminées


» Il recevra bientôt le prix ;
» Et déjà ses mains basanées ,

> Aux palmes de Mars destinées ,


> Cueillent les myrtes de Cypris.

> Mais qu'il connaît peu quel orage


» Suivra ce calme surborneur !

» Qu'il va regretter le rivage !

» Que je plains le triste naufrage


> Que lui prépare son bonheur ,

> Quand les vents , maintenant paisibles ,


» Enfleront la mer en courroux ;

» Quand pour lui les Dieux inflexibles


» Changeront en des nuits horribles
» Des jours qu'il a trouvés si doux !

» Insensé , qui sur tes promesses

> Croit pouvoir fonder son appui ,

» Sans songer que mêmes tendresses ,


» Mêmes serments , mêmes caresses ,

» Trompèrent un autre avant lui !

» L'amour a marqué son supplice :


» Je vois cet amant irrité ,

>> Des Dieux accusant l'injustice ,

» Détestant son lâche caprice ,

» Déplorer sa fidélité ;
NOTES DU LIVRE I. 215

» Tandis qu'au mépris de ses larmes ,

>> Oubliant qu'il sait se venger ,


» Tu mets tes attraits sous les armes ,

» Pour profiter des nouveaux charmes

>> De quelque autre amant passager. »

Rousseau n'a pas fait preuve , dans les dernières strophes , du


naturel et du bon goût qui distinguent quelquefois , et si éminem-

ment , ses œuvres lyriques.

« Ce style figuré , dont on fait vanité ,


» Sort du bon caractère et de la vérité ;

> Ce n'est que jeux de mots , qu'affectation pure ,


» Et ce n'est pas ainsi que parle la nature . »

(MOLIÈRE , Le Misanthrope. )

ODE IX . !

Vides ut alta stet nive candidum.....

Les nouveaux traducteurs d'Horace , MM . Campenon et Després ,

se sont , à bon droit , un peu égayés aux dépens de leurs prédé-


cesseurs , qui tous , ignorant que le mot Thaliarche veut dire Roi du

festin , se sont avisés de le personnifier . Cette méprise , en effet , est


216 NOTES DU LIVRE I.

assez plaisante . Mais les critiques auraient pu borner leur longue

note sur la neuvième ode à cette judicieuse remarque. Ils n'avaient


pas besoin , ce nous semble , de rechercher les anciennes et modernes

coutumes de l'Italie , et de faire un commentaire étendu sur une ode


qui est d'ailleurs si facile à expliquer.

La neige couvre les cimes du mont Soracte; les forêts peuvent à


peine en soutenir le poids ; les fleuves sont enchaînés par les glaces :

Horace invite son ami à se garantir par un bon feu d'un froid excessif,
et à tirer de ses caveaux les meilleurs vins . C'est au milieu des festins ,
près d'un foyer ardent , qu'il oubliera les rigueurs de l'hiver. Il le

conjure de s'en remettre du reste à la prudence des Dieux , qui

sauront bien apaiser l'aquilon fougueux qui soulève les mers . Il le


prie de jouir du présent sans s'inquiéter de l'avenir , et de regarder
chaque jour de sa vie comme un gain ; il l'engage , pendant que les

beaux jours de la jeunesse brillent pour lui , à ne dédaigner ni les

tendres amours , ni les chœurs de danse , et à se montrer , selon

l'ordre des saisons , tour - à - tour au champ de Mars ou dans les


places publiques ; il l'invite enfin à rechercher ces doux entretiens
qui se font à voix basse au déclin du jour , ainsi que le plaisir de

surprendre une jeune beauté qui , cachée dans un coin , se trahit

par un rire folâtre , et qui alors laisse arracher de ses jolis doigts

quelque gage d'amour qu'elle feint de céder à regret.


Voilà l'ode tout entière. Elle est claire , facile à saisir , et ne

nécessite aucun commentaire. Un scrupule peu fondé a encore dé-


terminé tous les interprètes d'Horace , MM . Campenon et Després
exceptés , à retrancher la dernière strophe , qui en est le complément

indispensable , et qui en relève le mérite par un charme inexpri-


mable .
NOTES DU LIVRE I. 217

llllllllll

ODE XI.

Tu ne quæsieris , scire nefas, quem mihi, quem tibi.....

CETTE ode est d'une concision expressive , à laquelle la langue

française ne peut atteindre. Il a fallu deux vers au plus concis de


nos poètes pour exprimer ces mots : dùm loquimur , fugerit invida
ætas :

<< Hâtons-nous , le temps fuit et nous traîne avec soi :

» Le moment où je parle est déjà loin de moi. »


( BOILEAU , ÉP.. III.:)

Le vers le plus énergique et le plus concis de la poésie latine est


peut-être celui-ci :

Vive memor leti, fugit hora ; hoc quod loquor inde est..

(PERSE , Sat. v. )

L'un des mérites de la bonne poésie est d'employer moins de


mots que la prose . Boileau , qui a souvent donné l'exempl d'une
e
rare et élégante concision , à dit , en parlant des héritiers :

<< Sur quelques pleurs forcés qu'ils auront soin qu'on voie ,
>> Se faire consoler du sujet de leur joie. »
218 NOTES DU LIVRE I.

ODE XII.

Quem virum aut heroa lyrâ , vel acri.....

HORACE déploie dans cette ode toute la richesse et toute la magni-

ficence de son génie , pour célébrer son heureux protecteur , qui ,

après d'affreuses proscriptions , eut du moins la gloire de rétablir


dans Rome l'ordre , la paix , les mœurs et les lois.

Si l'on peut reprocher au poète des flatteries excessives pour un

prince qui ne parvint à la puissance suprême que souillé de crimes ,

les sages conseils qu'il mêle si adroitement à des louanges outrées

effacent , ou du moins affaiblissent un tort si grave (1) ; même en


prodiguant des hommages excessifs , il ne cesse d'être animé d'un

noble sentiment d'honneur et de patriotisme. Il vante , en face du

destructeur sanguinaire des libertés de Rome , l'austère vertu de Caton

et des fiers Romains qui avaient le plus illustré la république. Avec

quel enthousiasme il célèbre et leurs grandes actions et leur courage !


Il grave ainsi par des vers immortels , dans la mémoire et dans le

cœur des lecteurs , les plus beaux traits de l'histoire romaine. Les

(4) Vos lene consilium et datis , et dato


Gaudetis , almæ.
(HOR. liv. III, ode iv. )
NOTES DU LIVRE I. 219

sublimes inspirations de cette ode nous intéressent d'autant plus


maintenant , que le généreux dévouement de nos citoyens , et surtout
des dames Françaises , a égalé pendant nos discordes civiles la
fermeté et la magnanimité des Romains , et que nos soldats , dans les

guerres de la République et de l'Empire , ont à coup sûr effacé les


éclatants exploits du peuple-roi dans toutes les parties du monde.

Aucune nation ne peut désormais atteindre à une pareille gloire.

Des critiques ont reproché à la neuvième strophe un défaut d'ordre


chronologique. En effet , le poète place la mort héroïque de Caton

après l'expulsion des Tarquins , et avant l'éloge de Régulus , de


Scaurus et de Paul-Émile. Mais Boileau a d'avance répondu à ce

reproche, lorsqu'il s'écrie :

<< Loin ces rimeurs craintifs dont l'esprit flegmatique


» Garde dans ses fureurs un ordre didactique. >

Le poète lyrique a bien le droit de prendre quelques licences ,


surtout dans l'ode , dont

<< Le style impétueux souvent marche au hasard :


» Chez elle un beau désordre est un effet de l'art. >>
220 NOTES DU LIVRE I.

lllllllllllll

ODE XIII .

Cùm tu, Lydia, Telephi………..

CETTE ode est immédiatement placée à côté de celle qui célèbre


Auguste en vers majestueux , comme pour attester toute la flexibilité

du génie d'Horace. C'est lorsqu'il passe d'une ode sublime à une

ode érotique , que l'on peut le mieux apprécier ce poète admirable ,

qui revêt toutes les formes et brille de toutes les couleurs . Une langue
variée , libre , abondante , harmonieuse , propre à exprimer les pensées
les plus sublimes comme les pensées les plus ingénieuses et les plus
délicates , seconde encore le talent divin d'Horace . Notre idiome ,

au contraire , monotone , sans inversions , chargé d'articles fatigants


et reproduits à chaque mot , gêné par tant d'entraves , et qui ne brille
guère que par la clarté , la première et la plus incontestable de ses
qualités , un tel idiome , dis-je , doit rendre bien embarrassante la

tâche de l'interprète d'Horace. Qu'on ajoute à cela un rhythme ingrat ,


assujéti à des rimes si difficiles à accorder avec le sens " qui ne
permet aucune licence qui est si restreint dans le choix d'expres-

sions nobles , élégantes , sonores , un rhythme enfin qui ne tolère


aucun enjambement d'un vers sur l'autre , et l'on reconnaîtra qu'il
est presque impossible de vaincre pleinement tant de difficultés.
NOTES DU LIVRE I. 221

Tous les traducteurs en prose ont supprimé cette ode : respectons

la délicatesse de leurs scrupules ; mais il nous a semblé qu'en adou-

cissant quelques expressions d'Horace , on pouvait essayer cette


traduction. Quant au texte littéral , on sait que

<< Le latin dans les mots brave l'honnêteté. »

ODE XVI.

O matre pulchra filia pulchrior .....

LEBRUN ( voyez l'ode quinzième , troisième livre de ses Odes ) a


imité plusieurs passages de la palinodie d'Horace :

<< Ma colère a tracé des lignes criminelles ;

» J'ai condamné ses yeux à des larmes cruelles


> Par des reproches indiscrets.

>> Que ne peut le courroux , quand il aveugle une âme !


› L'airain tonnant , le fer, la flamme ,

>> S'opposeraient en vain à ce monstre indompté ;


> Il braverait la foudre et la vague écumante ;

» Il blesserait les Dieux ! ..... puisqu'il blesse une amante


> Et qu'il outrage la beauté.
222 NOTES DU LIVRE I.

» L'insensé qui pétrit l'argile à son image ,


> Sans doute a du lion sauvage

>> Mis la férocité dans le cœur des mortels :

>> Trop digne qu'un vautour à jamais le dévore ,


» C'est lui seul , ô Vénus , déité que j'adore ,

>> Qui m'a fait braver tes autels. »

lllllllllllll

ODE XIX .

Mater sæva Cupidinum.....

LORSQUE Racine a mis dans la bouche de Phèdre ces vers si

énergiques :

<< Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée ;


» C'est Vénus toute entière à sa proie attachée………... »

a-t-il eu , sans le savoir , la même pensée qu'Horace ? ou , ce qui

est plus vraisemblable , le premier de nos poètes , nourri de la lec-

ture des classiques grecs et romains , n'a-t-il fait que traduire , en


les embellissant , ces vers latins :

enus
In me tota ruens Ver

Cyprum deseruit…………..
NOTES DU LIVRE I. 225

8.882 ......................................................................

ODE XX .

Vile potabis modicis Sabinum .....

CETTE ode est un modèle de familiarité noble et décente. Horace


est peut - être le premier poète qui , à force d'art et d'esprit , ait

trouvé le secret de se mettre de niveau avec les personnages revêtus

des plus hauts emplois , et même de la puissance souveraine. Un

auteur moderne , Voltaire , a été , sous ce rapport , le plus heureux


des imitateurs de l'ami de Mécène. On sait comment la liaison du

fils d'un affranchi avec le second personnage du plus puissant empire

du monde s'est opérée , et comment elle s'est affermie. Les vers du

poète latin nous apprennent à chaque instant comment cette heu-


reuse union est si promptement devenue intime ; mais aussi quelle
finesse inimitable , quel goût exquis , quel admirable tact dans les
éloges ! Dans l'ode dont il s'agit , combien la familiarité du poète

devait plaire à Mécène et laisser d'agréables impressions dans son


esprit , lorsque le protégé dit à son illustre patron : « Venez , mon
» cher Mécène , vous , l'honneur des chevaliers romains , venez

» boire dans ma modeste campagne , dans une humble coupe , le

» vile Sabinum , mais que j'ai scellé moi-même en un vase grec ,


» le jour où retentirent au théâtre les applaudissements et les accla-
>> mations d'un peuple qui vous aime , et que répétèrent à l'envi

» les joyeux échos du Vatican ! »


224 NOTES DU LIVRE I.

ODE XXII .

Integer vitæ scelerisque purus.....

Le commencement de cette ode nous prépare à l'expression des


sentiments les plus tendres. Il n'appartient en effet qu'à un cœur

exempt de crimes et de remords de jouir des plus douces affec-


tions de l'amitié et de l'amour. Horace est un grand peintre et un

peintre varié. Voltaire , dans l'épître si gracieuse qu'il lui a adressée ,


dit avec raison :

<< Sur vingt tons différents tu sus monter ta lyre ;

» J'entends ta Lalagé , je vois son doux sourire. »

Bertin , dans sa deuxième élégie (livre troisième) a imité les deux

dernières strophes de cette ode.

<< Transportez-moi sous le pôle du monde ,


» Dans ces déserts glacés où , tout couvert de peaux ,

>> Seul , errant tristement dans une nuit profonde ,

>> Le Lapon , emporté sur de légers traîneaux ,


>> Promène incessamment sa hutte vagabonde ;
> Transportez-moi sous l'ardent équateur ,
» Dans les sables brûlants de l'inculte Libye :
» Oui , j'aimerai toujours les yeux de Catilie ,
>> Oui , j'aimerai toujours son sourire enchanteur . >
NOTES DU LIVRE I. 225

lllllllllll! elllllllllls

ODE XXIII .

Vitas hinnuleo me similis , Chloe………..

Voici encore une ode impitoyablement retranchée par les traduc-


teurs en prose d'Horace , même par MM. Campenon et Després . Il

est à regretter qu'un excès de sévérité que rien ne nous paraît excuser
les ait empêchés d'enrichir leur recueil de cette ode érotique , si

remarquable par la grâce et la simplicité. Aussi Lebrun ( Liv. I ,


Ode 4) a-t-il pris plaisir à la traduire ; et le lecteur va reconnaître
que le poète latin a bien inspiré le digne émule de Rousseau .

« Tu fuis , bergère timide !

» Tu fuis , hélas ! plus rapide

» Qu'un faon dans l'ombre égaré ,


> Qui cherche , au bois solitaire ,
>> Les pas errants de sa mère ,
>> Dont la nuit l'a séparé.

» Que l'air agite un feuillage ,

> Qu'un ramier sur son passage


>> Ébranle un peu les buissons ,
»

» Plein d'une frayeur mortelle ,

» Il bondit , tremble , chancelle ,

> Et se perd dans les vallons .


18
226 NOTES DU LIVRE 1 .

» Ainsi la frayeur t'égare ;


>> Mais suis-je un tigre barbare ?

» Suis-je un lion en courroux ?

» Et toi , farouche bergère ,


>> N'as-tu point l'âge où ta mère

> Subit le joug d'un époux ?..... »

ODE XXIV .

Quis desiderio sit pudor aut modus .....

UNE sensibilité exquise règne dans cette ode , dont les vers sont

gravés dans la mémoire de tous ceux qui étudient Horace. Quand ,

bien jeune encore , j'eus à les expliquer pour la première fois ,


j'éprouvai une vive émotion . Malheur à qui pourrait les lire sans
être attendri ! Les rhéteurs se donnent bien de la peine pour en faire
remarquer toutes les beautés à leurs élèves : ils les analysent avec soin ;

ils les considèrent sous tous les rapports , en décomposent , pour


ainsi dire , chaque syllabe ; ils ne manquent pas d'observer que le

poète devait d'abord s'écrier qu'on ne pouvait ni regretter trop vive-


ment , ni pleurer assez longtemps le trépas de Quintilius ; que
l'invocation à Melpomène , pour lui dicter les chants les plus lu-
gubres , est bien placée ; qu'on ne pouvait faire un plus bel éloge
des vertus de l'ami dont on déplore la perte ; qu'il était sage d'avertir

Virgile que les Dieux n'avaient point confié pour toujours à sa


NOTES DU LIVRE I. 227

tendresse un ami si rare ; qu'il le redemande en vain , puisque la


voix mélodieuse du chantre de la Thrace ne pourrait elle - même

ranimer une ombre vaine que Mercure à une fois poussée dans le
sombre royaume de Pluton ; et qu'enfin la patience et la résignation
pouvaient seules apporter quelques adoucissements à un malheur

irréparable.
Horace , selon eux , et d'aprè cette analys , a dit en pareil cas
s e
tout ce qu'il fallait dire , et ils en concluent que cette ode est un
chef-d'œuvre . Rien n'est plus certain : mais je soupçonne , moi , que

l'illustre ami de Virgile n'a mis aucun art dans sa composition .


Toutes ses pensées ont été inspirées par

<< L'amitié , don du ciel , plaisir des grandes âmes . >>

(VOLTAIRE. )

Oui , l'amitié seule lui a dicté des vers aussi touchants . L'ode sur

la mort de Quintilius est digne du chantre d'Énée , du grand poète


à qui elle est adressée , que la nature avait doué lui-même d'une
sensibilité si délicate et si profonde , et qui fit répandre tant de

pleurs à Auguste , à Livie , à toute la cour, en récitant devant eux ,


et d'un ton si pathétique , le touchant épisode sur la mort de Mar-
cellus . Nos lecteurs , dans une situation qui a tant de rapports , ne

seront pas fâchés de trouver une occasion de comparer les beaux

vers d'Horace et de Virgile.

Tùm pater Anchises , lacrymis ingressus obortis :


<< O nate , ingentem luctum ne quære tuorum ;
>> Ostendent terris hunc tantum fata , neque ultrà
» Esse sinent . Nimiùm vobis Romana propago
228 NOTES DU LIVRE 1 .

» Visa potens , Superi , propria hæc si dona fuissent.

» Quantos ille virům magnam Mavortis ad urbem


> Campus aget gemitus ! vel quæ , Tiberine , videbis

» Funera , quùm tumulum præterlabêre recentem !


> Nec puer Iliacâ quisquam de gente Latinos
» In tantum spe tollet avos " nec Romula quondam

» Ullo se tantùm tellus jactabit alumno .

» Heu pietas , heu prisca fides , invictaque bello

» Dextera , non illi se quisquam impunè tulisset


» Obvius armato , seu quùm pedes iret in hostem ,

>> Seu spumantis equi foderet calcaribus armos.


» Heu, miserande puer , si qua fata aspera rumpas ,
» Tu Marcellus eris . Manibus date lilia plenis ;

» Purpureos spargam flores , animamque nepotis


> His saltem accumulem donis , et fungar inani
» Munere .…………….. » ( ÆNEIDOS LIB. VI. )

<< Mon fils , dit le vieillard d'un accent douloureux ,


» Ces traits de Marcellus sont la brillante image.....
>> Mais pourquoi sur son front ce lugubre nuage ?
>> Lui seul à tant d'honneurs demeure indifférent......
» Ah ! que demandes -tu ? dit Anchise en pleurant :

» Cette fleur d'une tige en héros si féconde ,

>> Les destins ne feront que la montrer au monde.


» Dieux , vous auriez été trop jaloux des Romains ,
» Si ce don précieux fût resté dans leurs mains !

» Pleure , cité de Mars , pleure , Dieu des batailles ;


NOTES DU LIVRE I. 229

>> Oh ! combien de sanglots suivront ces funérailles !

» Et toi , Tibre , combien tu vas rouler de pleurs ,


» Quand son bûcher récent t'apprendra nos malheurs !

» Quel enfant mieux que lui promettait un grand homme ?


» Il est l'orgueil de Troie : il l'eût été de Rome.

> Quelle antique vertu ! quel respect pour les Dieux !


» Nul n'eût osé braver son bras victorieux ,

» Soit qu'une légion eût marché sur sa trace ,


» Soit que d'un fier coursier il eût guidé l'audace.

>> Ah ! jeune infortuné , digne d'un sort plus doux ,


» Si tu peux du destin vaincre un jour le courroux ,
>> Tu seras Marcellus..... Ah ! souffrez que j'arrose
» Son tombeau de mes pleurs . Que le lis , que la rose "

» Trop stérile tribut d'un inutile deuil ,


» Pleuvent à pleines mains sur son triste cercueil ;

> Et qu'il reçoive au moins ces offrandes légères ,


> Brillantes comme lui , comme lui passagères ! »

(Trad. de DELILLE. )

La catastrophe qui enleva le duc d'Orléans à la famille royale et à

la France est l'un de ces événements imprévus et terribles qui laissent


une trace ineffaçable dans le souvenir des nations. Le prince royal

avait à peine dépassé sa trentième année , lorsqu'il périt d'une manière


si déplorable. L'héritier du trône joignait à une taille élevée , à une

forte constitution , un beau et noble visage , une physionomie régu-

lière et imposante . Un doux et gracieux sourire animait ses traits .

Il tenait de son auguste père le talent de la parole , et déjà il impro-


250 NOTES DU LIVRE I.

visait ses discours avec la même facilité , avantage précieux dans un


gouvernement constitutionnel. Ses réponses respiraient la plus aimable
bienveillance. Élève de l'un des colléges royaux de Paris , il avait

trouvé dans plusieurs de ses condisciples des rivaux capables d'exciter

son émulation, et lui-même avait perfectionné cette première éducation

par des études approfondies. Doué des plus heureuses qualités , son
âme ardente fut exaltée de bonne heure par l'amour de la gloire.

Destiné à porter le sceptre , il eût souhaité , par un sentiment exquis


de délicatesse , et selon l'expression énergique d'un poète , renaître

obscur , afin de s'élever sans rien devoir ni à sa naissance , ni à sa

fortune. Les hautes dignités dont il était investi même avant son

adolescence , la royauté qui devenait pour lui le plus beau des patri-

moines , n'effaçaient pas de son esprit éclairé , et d'une raison solide ,


les nobles et généreuses pensées que nous venons de citer. Les vic-

toires de l'empire ont quelquefois troublé son sommeil . Aussi son


âme recherchait-elle avec empressement toutes les occasions d'acquérir
une grande réputation. Le siége d'Anvers ouvrit pour lui avec éclat

la carrière des armes. Bientôt l'armée d'Afrique lui valut une belle

renommée. Les soldats , qui le trouvaient toujours au poste le plus

périlleux , admiraient son sang-froid . Oubliant sans peine les délices

des palais , il apprit à supporter avec résignation les fatigues et les

privations d'une armée en campagne . De graves blessures ont attesté


qu'il ne ménageait pas sa vie alors qu'un courageux exemple pouvait

enflammer l'ardeur des troupes. Toutes les bouches de la renommée

se sont plu à proclamer ses belles actions , son dévouement , ses


paroles ingénieuses , en un mot, ses services militaires et civils .

Cette simple notice suffira pour démontrer combien le duc d'Orléans

était digne de succéder au roi Louis - Philippe. Peut - être un


NOTES DU LIVRE I. 231

irrésistible désir de mériter pleinement cet insigne honneur a-t-il

été cause de la perte prématurée de cet excellent prince. Lorsque


la guerre semblait imminente , il se montrait plus jaloux encore
d'accroître son instruction par des manœuvres stratégiques , et ,

dans l'espérance d'être incessamment appelé sur les champs de

bataille en qualité de général en chef , il voulait , à l'exemple du

vainqueur de Rocroy , se mettre en état de rendre à sa patrie des


services décisifs . Le président du conseil des ministres , M. Thiers ,

s'empressait de seconder son zèle martial ; il lui facilitait les voies et

s'appliquait à l'initier dans tous les secrets de l'administration


militaire , en lui ouvrant , aussi souvent qu'il le désirait , les bureaux
de la guerre , occupés alors des immenses et dispendieux préparatifs
d'une prochaine campagne , que le génie pacifique de M. Guizot ,

si fécond en expédients , a trouvé le secret de prévenir.

Cette heureuse paix , maintenue par l'habileté du grand ministre


si cher à l'Angleterre , n'avait point diminué l'ardeur du prince ,

dont le bon sens se refusait à croire à une paix perpétuelle et à tout

prix , et qui savait d'ailleurs que le meilleur moyen de la conserver ,


était d'être toujours prêt à la guerre. On venait de lui confier le
commandement d'un camp d'exercice , où trente mille hommes de

toutes armes étaient rassemblés depuis quelques jours. Au moment

de partir pour son quartier-général , il venait , avec le respect filial


qui le caractérisait si éminemment , faire ses adieux au Roi et à la
Reine. Il touchait aux portes du palais de Neuilly , lorsque les deux

chevaux attelés à son cabriolet s'emportèrent et le précipitèrent vio-

lemment sur le pavé , où il se brisa la tête. Qu'on juge de la douleur


du Roi , de la Reine et de toute la famille royale , presque témoins
232 NOTES DU LIVRE 1.

de cet affreux accident , et qui assistèrent , pendant quatre heures mor-

telles , sans une lueur d'espérance , à cette horrible agonie.

Attaché depuis douze ans , en qualité d'aide-de-camp , à la per-

sonne du Roi , j'ai partagé ces cruelles émotions ; et , le cœur en


proie à la plus vive douleur , j'ai composé l'élégie qui va suivre.

Mais tristement préoccupé de l'affreux événement que la France


déplore , j'ai compris que mon poème avait dû se ressentir de cette
disposition d'esprit ; et sans en changer le fond , j'en ai modifié la

forme , afin de le rendre plus digne des lecteurs .

AU ROI , A LA REINE , A LA FAMILLE ROYALE.

Ostendent terris hunc tantùmfata , neque ultrà


Esse sinent.
(ENEIDOS LIB. VI1.)
.

Cette fleur d'une tige en héros si féconde ,


Les destins ne feront que la montrer au monde .
(Trad. de DELILLE. )

PARIS , dans un jour d'allégresse ,


Inaugurant l'Arc triomphal ,

Contemplait le prince royal


Brillant de grâce et de jeunesse ,
De l'adorable Hélène amant , époux heureux ,

Resplendissant de gloire , au comble de ses vœux .


NOTES DU LIVRE I. 233

O douleur ! ô vives alarmes !

Quel coup funeste au noir séjour

A précipité sans retour


Ce prince , objet de tant de larmes ?

Eh quoi ! sous le même Arc , déjà le peuple en deuil


Se presse autour d'un char où s'élève un cercueil .

Plus loin , l'antique cathédrale ,

Que la foule envahit d'abord ,


Mêle au triste aspect de la mort
L'éclat d'une pompe royale.

De longs gémissements , d'unanimes regrets ,

Augmentent la terreur de ces sombres apprêts .

Par l'ardeur d'une humble prière

Alors que le prêtre à genoux


Du ciel apaise le courroux ,
Le maintien du peuple est austère :
En face de l'autel , au pied du monument ,

Voyez-le pénétré d'un saint recueillement.

Et quand , à vos maux accessible ,

Il gémit d'un si grand malheur,

Quelle sera votre douleur ,


O Reine , dont le cœur sensible
Vit ce fils , notre espoir , entre vos bras mourir !
Hélas ! si vous vivez , ce n'est que pour souffrir.
234 NOTES DU LIVRE I.

Non , non , la plus belle couronne ,

Tous les hommages souverains

Ne peuvent calmer vos chagrins :


De votre divine patronne ,

Ainsi le cœur pieux , dans sa peine abîmé ,


Pleura longtemps la mort de son fils bien-aimé.

Puisse sa faveur protectrice ,

En veillant au salut du Roi ,

Vous résigner , pleine de foi ,


Au plus douloureux sacrifice !
Sa justice déjà , pour prix de vos vertus ,
A marqué votre place au séjour des élus.

D'une charité peu commune

Brille en vous l'élan vertueux ;

Laissez-vous un seul malheureux


Sans adoucir son infortune ?

Ainsi vous soulagez vos maux et vos regrets ;

Tous vos jours sont comptés par de nouveaux bienfaits .

Ce bon fils , votre noble image "

Qu'inspirait un cœur généreux ,


Conquit bientôt un nom fameux ,
Et périt à la fleur de l'age.

Que d'illustres guerriers , notre honneur , notre appui ,


Et courbés sous les ans , ont vécu moins que lui !
NOTES DU LIVRE I. 235

Avant trente ans , habile et sage ,

Ami constant de l'équité ,

Célèbre par sa loyauté ,


De la paix il était le gage.

Ne soyons pas surpris si , d'un commun accord ,

Les peuples à l'envi s'affligent de sa mort .

Juste , il n'eût souhaité la guerre

Qu'afin d'affermir notre honneur ;


Il eût , déployant la valeur
D'un chef hardi , non téméraire ,

Sur les rives du Rhin effacé les affronts

Que le destin jaloux imprima sur nos fronts .

A l'exemple de Henri quatre ,


Il aimait nos braves guerriers ;

Ardent à cueillir des lauriers ,

Avec zèle on le vit combattre ,

Et comme son aïeul , conquérir des amis ,


Et non moins fortuné , fléchir nos ennemis.

Son noble et gracieux visage ,

Son esprit , ses mots enchanteurs


Entraînaient vers lui tous les cœurs ,

Dont il enflammait le courage ,


Alors que de nos droits défenseur redouté ,

Il s'efforçait d'unir l'ordre à la liberté.


236 NOTES DU LIVRE I.

Et vous , dont le cœur magnanime

Brava le sort le plus affreux ,


Cessez de cacher à nos yeux

La douleur la plus légitime.

Le devoir d'un grand roi stoïquement rempli ,

Que le père , à son gré , pleure un fils accompli.

Mais Dieu met fin à tant d'alarmes

En vous conservant , comme à nous ,

Quatre fils si dignesde vous.


Ému par nos vœux , par nos larmes ,

Le ciel , qui des périls a préservé vos jours ,

De vos ans précieux doit prolonger le cours .

Le deuil qui couvrit la patrie

Quand retentit avec fracas


Le bruit d'un horrible trépas ,
Atteste à votre âme attendrie

Que vos rares vertus , du trône heureux soutiens ,

Ont captivé pour vous le cœur des citoyens .

Cependant le peuple s'étonne ,

Lui qui croit , avec fermeté ,

A votre légitimité ,2.


Que le prince , héritier du trône ,

Appelé par la Charte à recueillir vos droits ,

Ne soit pas déposé dans la tombe des rois .


NOTES DU LIVRE I. 237

O vous , malheureuse princesse ,


Mère du comte de Paris ,

Qu'au moins votre amour pour un fils


Console une amère tristesse.

Dans ce fils , tendre objet de vos soins les plus doux ,


Ne revoyez-vous pas les traits
de votre époux ?

Cet enfant , formé par sa mère ,

Digne du sang dont il est né ,


Au trône aujourd'hui destiné ,
Suivra les traces de son père ;

Pareil au jeune aiglon qu'un vol audacieux


Sous la voûte azurée emporte jusqu'aux cieux .

Craignons pour lui le rang suprême :

Quel mortel est plus malheureux ,


Que le prince au front soucieux ,
Paré d'un brillant diadème ,

Lorsque tant de pervers , brisant le frein des lois ,


Détruisent tout respect pour Dieu même et les rois !

Mais loin d'énerver son courage ,

Cherchons plutôt à l'animer ;

Répétons , pour lui faire aimer

Un si périlleux héritage ,
Que le roi , vraiment roi , bon , juste , vertueux ,

Est le plus grand bienfait que nous tenons des cieux.


238 NOTES DU LIVRE I.

Puisse l'événement funeste

Qui , dans votre cœur paternel ,


Grave un souvenir si cruel ,

Épuiser le courroux céleste !

Dieu , par tant de forfaits trop longtemps irrité ,


Nous rendra-t-il la paix et la félicité ?

Vous avez cru , plein de prudence ,

Que le plus horrible malheur


Obligeait le législateur
A recourir à la régence ;

Sage et puissant moyen d'affermir le pouvoir :

Mais la patrie en vous met un plus cher espoir.

Votre âme aux travaux endurcie ,


Un corps sain , dont l'active ardeur
A fortifié la vigueur ,
Promettent une longue vie ;

Et votre jeune fils , élevé sous vos yeux ,


Sera d'un père aimé l'héritier glorieux.
NOTES DU LIVRE I. 239

En réponse à cette élégie , la Reine a daigné nous adresser une


lettre autographe , que nous nous empressons de reproduire. Elle

donnera une juste idée de la tendresse maternelle , des éminentes

vertus et de la bonté angélique de l'auguste princesse , dont la


conduite a toujours été si exemplaire et si pure , que les mauvaises

passions , qui n'ont épargné personne après la révolution de juillet ,

ont été forcées , par un respect invincible , de garder le silence.

<< Neuilly , le 26 août 1842.

» J'AI été bien touchée , mon cher Général , des vers que vous

› m'avez envoyés ; vous avez voulu porter de la consolation dans le

» cœur d'une mère infortunée ; recevez-en tous mes remerciments .

» La douleur que j'éprouve durera autant que ma vie ; j'aimais


>> tant mon pauvre enfant ! Ma seule consolation est d'offrir à Dieu

» mes prières pour le bonheur de cette âme chérie ; mais c'est un

» adoucissement à notre douleur de la voir si généralement par-

> tagée. Croyez, mon cher Général , que le Roi et moi nous avons

» bien apprécié vos sentiments ; comptez , je vous prie , sur ceux de

» Votre bien affectionnée

» MARIE-AMÉLIE. »
240 NOTES DU LIVRE I.

llllllllll

ODE XXX .

O Venus , regina Gnidi Paphique…………


..

Je ne sais si La Harpe , en traduisant cette ode recueillie dans


son Cours de littérature , aura réussi à donner aux jeunes littérateurs

une juste idée de la mollesse et de la grâce du plus flexible des


poètes. Il me semble qu'il se rapproche bien peu de la perfection

de son modèle , et qu'il n'atteint pas le but qu'il se proposait. Quoi


qu'il en soit , reproduisons ici sa traduction :

« O Reine de Paphos , de Gnide et de Cythère !

> Viens , quitte ces beaux lieux , quitte-les pour Glycère ;


>> Sa demeure est plus belle et son encens plus doux.

> Mène avec toi l'enfant qui nous commande à tous ,

» Qui règne sur le monde , et même sur sa mère ,


» Mercure , ennemi des jaloux ,

>> Les Grâces en robe flottante ,

>> Les Nymphes à l'envi se pressant sur tes pas ,


» Et la Jeunesse enfin , divinité charmante ,

>> Qui sans toi ne le serait pas. »

Philinte lui-même , en voyant la fin de cette ode , quel que soit


son penchant à la flatterie , n'oserait s'écrier :

<<< La chute en est jolie , amoureuse , admirable. »


NOTES DU LIVRE 1. 241

ODE XXXI.

Quid dedicatum poscit Apollinem.....

CETTE ode prouve toute la simplicité des goûts d'Horace . Il

chérissait le séjour de la campagne ; un modique domaine suffisait à

ses besoins ; les richesses qui éveillent l'ambition n'excitaient point


son envie : il se contentait d'un repas frugal ; aussi ne demande-t-il
au fils de Latone que de lui conserver , avec le peu de biens dont il

jouit , un corps et un esprit également sains , et de lui accorder une

heureuse vieillesse , qui lui permette de tirer de sa lyre des sons


harmonieux. Les Dieux ont surpassé ses vœux. Horace est mort dans
la cinquante - septième année de son âge , au moment où les forces

de l'homme s'affaiblissent . Il n'a éprouvé ainsi ni les infirmités

inhérentes à la vieillesse , ni la douleur de vivre longtemps privé de

l'illustre et généreux bienfaiteur qui était à si juste titre l'objet de

toute sa tendresse , et auquel il avait juré de ne pas survivre.

Bertin a imité avec succès quelques vers de cette belle ode , qui

brille par d'ingénieux contrastes , et qui nous intéresse si vivement

aux plaisirs purs et vrais du favori d'Apollon .


Voici les vers imités par le jeune poète français :
I 19
242 NOTES DU LIVRE I.

< Que peut demander aux Dieux

» L'amant qui baise tes yeux ,

» Et qui t'a donné sa vie?


» Il ne voit rien sous les cieux

» Qu'il regrette ou qu'il envie.

» Qu'un autre amasse en paix les épis jaunissants

> Que la Beauce nourrit dans ses fertiles plaines ;

» Qu'il range sous ses lois vingt troupeaux mugissants ;


> Que la pourpre de Tyr abreuve encor ses laines ;
» Longtemps avant l'aube du jour

> Que l'avide marchand s'éveille ,

>> Et quitte sans pitié le maternel séjour ,

» Amoureux des travaux qu'il détestait la veille ;


» Qu'il brave et les sables brûlants ,
> Et les glaces hyperborées ;

» Qu'il fatigue les mers , qu'il enchaîne les vents ,


>> Pour boire le Tokai dans des coupes dorées.

(ÉLÉG. XII , LIV. I. )

ODE XXXIV .

Parcus Deorum cultor , et infrequens ....

QUELQUES Commentateurs ont prétendu que cette ode était ironique,

et qu'Horace , épicurien au fond de l'âme , s'y moquait des terreurs


NOTES DU LIVRE 1. 243

religieuses. Sans doute un esprit aussi juste et aussi éclairé devait


être à l'abri de toutes les superstitions : mais l'ode qu'ils appellent

une palinodie a un ton sérieux qui dément leurs conjectures.

D'autres écrivains ont prétendu que cette même ode et la suivante

ne devaient point être séparées , et qu'elles formaient un seul tout.


La Harpe a partagé cette opinion , et il a réuni les deux odes dans
une traduction unique. Nous pensons différemment : bien qu'on ne

puisse méconnaître que les deux odes ont quelque analogie dans les

pensées et les images , la seconde nous paraît traiter le même sujet


d'une tout autre manière ; et nous avons encore pour preuve de notre
opinion le début : 0 Diva , gratum quæ regis Antium………..

TRADUCTION

DES TRENTE-QUATRIÈME ET TREnte-cinquième odes ,

Par LA HARPE.

(Voyez son cours de littérature , 1ª . vol. )

ODE XXXIV .

< D'Épicure élève profane ,


>> Je refusais aux Dieux des vœux et de l'encens .

» Je suivais les égarements

» Des sages insensés qu'aujourd'hui je condamne.

>> Je reconnais des Dieux : c'en est fait , je me rends .

» J'ai vu le maître du tonnerre ,

> Qui , la foudre à la main , se montrait à la terre ;


244 NOTES DU LIVRE İ.

» J'ai vu dans un ciel pur voler l'éclair brillant ,


» Et les voûtes éternelles
» S'embraser des étincelles

>> Que lançait Jupiter de son char foudroyant.


>> Le Styx en a mugi dans sa source profonde :
>> Du Ténare trois fois les portes ont tremblé ;

» Des hauteurs de l'Olympe aux fondements du monde


» L'Atlas a chancelé.

> Oui , des puissances immortelles


» Dictent à l'univers d'irrévocables lois.

» La Fortune , agitant ses inconstantes ailes 9

> Plane d'un vol bruyant sur la tête des rois .


>> Aux destins des états son caprice préside :

>> Elle seule dispense ou la gloire ou l'affront ,


» Enlève un diadème , et d'un essor rapide
» Le porte sur un autre front. >

ODE XXXV :

« Déesse d'Antium , ô déesse fatale !

>> Fortune ! à ton pouvoir qui ne se soumet pas ?

» Tu couvres la pourpre royale

» Des crêpes affreux du trépas .


» Fortune , ô redoutable reine !

>> Tu places les humains au trône ou sur l'écueil ;

» Tu trompes le bonheur , l'espérance et l'orgueil :


NOTES DU LIVRE I. 245

» Et l'on voit se changer , à ta voix souveraine ,

>> La faiblesse en puissance et le triomphe en deuil .


» Le pauvre te demande une moisson féconde ,

>> Et l'avide marchand , sur les gouffres de l'onde

> Rapportant son trésor ,


» Présente à la Fortune , arbitre des orages ,

> Ses timides hommages ,

» Et te demande un vent qui le conduise au port.


>> Le Scythe vagabond , le Dace sanguinaire ,
>> Et le guerrier Latin , conquérant de la terre ,
» Craint tes funestes coups .

» De l'Orient soumis les tyrans invisibles ,


» A tes autels terribles ,

>> L'encensoir à la main , fléchissent les genoux.

>> Tu peux (et c'est l'effroi dont leur âme est troublée) ,
>> Heurtant de leur grandeur la colonne ébranlée ,

> Frapper ces demi- dieux ,


>> Et soulevant contre eux la révolte et la guerre ,

» Cacher dans la poussière

>> Le trône où leur orgueil crut s'approcher des cieux .


» La Nécessité cruelle

» Toujours marche à ton côté ,


>> De son sceptre détesté
» Frappant la race mortelle.
>> Cette fille de l'enfer

>> Porte dans sa main sanglante


» Une tenaille brûlante ,

>> Du plomb, des coins et du fer.


246 NOTES DU LIVRE 1 .

» L'Espérance te suit , compagne plus propice ;

» Et la Fidélité , déesse protectrice ,


» Au ciel tendant les bras ,
» Un voile sur le front , accompagne tes pas ,

» Lorsqu'annonçant les alarmes ,

> Sous un vêtement de deuil ,

>> Tu viens occuper le seuil


>> D'un palais rempli de larmes ,
>> D'où s'éloigne avec effroi
>> Et le vulgaire perfide ,
>> Et la courtisane avide ,
» Et ces convives sans foi ,

» Qui , dans un temps favorable ,


› Du mortel tout-puissant par le sort adopté

» Venaient environner la table

> Et s'enivraient du vin de sa prospérité.

» Je t'implore à mon tour , déesse redoutée !

> Auguste va descendre à cette île indomptée

» Qui borne l'univers ;


>> Tandis que nos guerriers vont affronter encore
» Ces peuples de l'Aurore
>> Qui seuls ont repoussé notre joug et nos fers .
> Ah ! Rome vers les cieux lève des mains coupables.

> Ils ne sont point lavés , ces forfaits exécrables


» Qu'ont vus les immortels.

» Elles saignent encor , nos honteuses blessures ;


» La fraude et les parjures ,
>> L'inceste et l'homicide entourent les autels .
NOTES DU LIVRE I. 247

>> N'importe c'est à toi , Fortune , à nous absoudre ;

>> Porte aux antres brûlants où se forge la foudre


» Nos glaives émoussés :

» Dans le sang odieux des guerriers d'Assyrie


» Il faut que Rome expie

>> Les flots du sang Romain qu'elle-même a versés . >

Il faut attribuer en grande partie à la différence des deux langues


la faiblesse et la pâleur de cette copie , qui est si loin de reproduire
la variété , la noblesse , la touche vigoureuse du poète latin , et
surtout la sublimité des images terribles dont l'original est rempli.

Jean-Baptiste Rousseau a aussi adressé à la Fortune une ode qui


est justement admirée ; mais l'œuvre du poète français est moins un
chant lyrique qu'une grave et pompeuse dissertation sur les caprices
et les coups funestes de la Fortune , qu'il a semée de traits brillants

et historiques , mais dont l'application n'est pas toujours heureuse.


Horace , au contraire , abonde en images et en sentiments énergiques

qui font mieux ressortir les leçons de la sagesse et de la résignation.


Comme l'ode à la Fortune , l'une des plus belles productions de

Rousseau , est dans la mémoire de tous les littérateurs , nous nous

dispenserons de la reproduire ici comme terme de comparaison.


248 NOTES DU LIVRE I.

ODE XXXV .

O Diva, gratum quæ regis Antium .....

LA Fortune a une si grande part dans les événements de ce monde ,


qu'il n'est pas étonnant que les peuples lui aient érigé des autels . Les

plus hautes vertus , la plus profonde sagesse , la persévérance la plus


opiniâtre , les plus savantes combinaisons des plus vastes génies ne

peuvent rien contre sa bizarre et funeste inconstance. C'est surtout


dans les jeux sanglants de Mars qu'elle se plaît , par des coups
imprévus , à déjouer toutes les prévoyances de l'habileté humaine .

Les deux plus grands capitaines de Rome , au milieu des fureurs de

la guerre civile , se trouvent en présence l'un de l'autre ; leurs talents

ont été éprouvés de la manière la plus brillante ; ils exercent sur les

esprits le même ascendant ; leur renommée, leurs victoires sont égales .


Rome et le monde flottent incertains entre Pompée et César. Plein

du sentiment de sa supériorité , aucun d'eux ne veut souffrir de rival.

L'intérêt public masque leur ambition effrénée. Tous deux aspirent à


la domination universelle avec la même ardeur. Les moyens et les
ressources de ces deux hommes extraordinaires semblent dans un

parfait équilibre. C'est donc la Fortune qui décidera entre eux . Ainsi

le premier , vainqueur à Dyrrachium , est vaincu à Pharsale ; il


cherche un asile loin du théâtre de sa défaite , et de lâches assassins

lui donnent la mort ; et son illustre rival , quand il se croit au moment


NOTES DU LIVRE I. 249

de ceindre son front du diadème royal , tombe à son tour sous le fer

des républicains qui ont juré sa perte. La république est détruite ; la


liberté de Rome , et par suite celle du monde , est anéantie. Les
victoires d'Octave , qui vengent César , fondent pour plusieurs siècles
le pouvoir absolu. On ne peut se défendre d'un vif intérêt pour le

parti que soutenait le vertueux Caton , qui déchira ses entrailles pour
refuser , dit Rousseau , au crime heureux l'hommage de la vertu dans
les fers.

Nous-mêmes , n'avons-nous pas été témoins naguère de toutes les

prospérités et de tous les revers dont la fortune peut combler le


même homme ? Nous avons vu un jeune officier d'artillerie , sorti de

nos rangs , combattre d'abord pour la république , en vaincre les

ennemis les plus acharnés , et s'élever par son génie à la puissance

suprême sur les ruines des factions . Il distribue des couronnes ; les
rois sont à ses genoux ;; le monde se tait devant lui comme jadis devant

Alexandre ; il l'ébranle comme Jupiter en fronçant le sourcil . Rien


ne résiste ni à sa volonté ni à ses armes ; il sait , en grand homme ,
profiter de la fortune ; mais il abuse étrangement de ses faveurs , et

ses désastres sont aussi prompts , aussi inouis que ses succès ont été
immenses et rapides . Trahi par l'inconstante déesse , il ne faut rien
moins que la coalition de l'Europe pour abattre le colosse dont la tête

touchait aux cieux. Après vingt-cinq ans de guerres qui ont épuisé

toutes les nations , la bataille de Mont- Saint-Jean doit être décisive.

Le guerrier moderne , qui compte plus de glorieuses journées

qu'Alexandre et César , et dont les soldats sont toujours animés de


la même ardeur , dont toutes les dispositions pour remporter une

victoire complète sont admirables , est cependant vaincu par un


adversaire dont la science militaire n'est point incontestable , et qui
250 NOTES DU LIVRE I.

doit ses succès dans l'Inde à des circonstances heureuses , et ses

victoires dans la Péninsule à la mésintelligence de ses adversaires. Le

général anglais , sur ce dernier champ de bataille , a rangé ses troupes


en avant d'une forêt et de défilés qui rendaient sa retraite , s'il eût été
vaincu , presque impossible , ou qui l'eussent changée en un désastre

irréparable. Déjà la terre est couverte de ses morts , et les chemins

sur ses derrières obstrués de blessés et de débris ; sa défaite semble

certaine : mais la fortune vient à son secours. Un officier porteur de

dépêches se fourvoie ; plus du tiers de nos forces est paralysé , et

l'armée prussienne , qui n'est ni contenue ni suivie , vient changer ,

au déclin du jour , la déroute des ennemis en un triomphe éclatant.

L'empire fondé par tant de victoires est détruit. Le plus puissant

des rois se réfugie avec confiance sur les vaisseaux anglais ; un

gouvernement perfide le charge de fers et assouvit sa vengeance , en

le faisant torturer par le plus vil des geoliers et le plus cruel des
bourreaux. La fortune , ainsi que nous l'avons remarqué , égale ses

revers à ses succès , et ses humiliations à ses triomphes.

Les jeux du sort replacent sur le trône la plus illustre et la plus

antique des dynasties . Un roi revenu d'un long exil , un roi inspiré
par la sagesse , formé par le malheur , instruit par l'expérience ,

consacre par un acte solennel et ses droits et les libertés du peuple.


Au moyen de cette Charte , qui comble tous nos vœux , la France ,

rentrée dans ses anciennes limites , peut se consoler d'avoir un instant

subi le joug de l'étranger , et reprendre parmi les nations le rang dont

sa valeur et ses éminentes qualités la rendent digne. Elle ne regrette


point un empire qui , trop étendu et hors de ses limites , devait tôt ou

tard s'écrouler sous son propre poids . Mais elle veut avec force les

institutions qui lui ont été promises , et pour lesquelles a coulé le sang
NOTES DU LIVRE I. 251

d'un million de soldats ; c'est le juste prix de tant de sacrifices. Elle


sait que sa tranquillité , sa gloire , sa prospérité , sont attachées

irrévocablement au maintien de ses droits ; elle compte sur l'accom-


plissement des promesses sacrées qui ont précédé le retour de ses
princes légitimes; elle espère aussi la diminution des charges excessives

dont elle est accablée : mais une faction, naguère auxiliaire de l'étranger,
ne voit dans la restauration que le retour d'un régime abhorré. Les
cosaques à peine congédiés , elle exige de nous une rançon privilégiée

d'un milliard, à titre d'indemnité. Elle impose à la France l'injuste et


ruineuse agression de l'Espagne , lorsqu'une guerre de trente ans ,
deux invasions et des contributions énormes prescrivent la plus rigide
économie. Elle introduit par la ruse des moines ambitieux que leurs

crimes ont fait proscrire de tous les états de l'Europe . Elle tente de
reconquérir ses priviléges par les intrigues les plus odieuses. Elle a

juré la destruction des droits reconnus par la Charte , tout en feignant


pour ce pacte sacré un respect insidieux et hypocrite ; enfin elle

n'épargne rien pour dégrader et avilir le caractère national . Ses

efforts allaient être couronnés par un funeste succès , lorsque l'énergie

du peuple Français s'est tout-à-coup réveillée. Un ministère auquel


sa déloyauté , sa mauvaise foi , ses agents provocateurs , ses basses

machinations , ses déprédations , ses conspirations factices ( 1 ) , ses

(1) Le plus cruel et le plus infâme de ces complots est celui qui a coûté la
vie au lieutenant- colonel Caron , brave officier de l'ancienne armée , dont il
a été trop facile d'égarer l'esprit , déjà exaspéré par des événements sinistres.
Cet horrible guet-apens , que les scélérats dont l'échafaud punit les exé-
crables forfaits n'auraient osé commettre , a failli mettre à feu et à sang l'un
de nos départements les plus riches et les plus industrieux . Et cet atroce
complot a été accompli sous le ministère de MM . de Villèle , de Peyronnet ,
252 NOTES DU LIVRE I.

crimes ont à jamais acquis une déplorable célébrité , a disparu sans

retour. C'est à la sagesse et au patriotisme de la génération qui s'élève

à conserver ce que nous avons conquis. On ne peut calculer sans

doute les événements auxquels la fortune nous réserve encore ; mais

il est certain qu'une nation aguerrie , éclairée , étroitement unie ,


attachée à l'honneur , à la liberté , à l'indépendance , à la gloire , aux
institutions fortes et généreuses qui la régissent , doit longtemps

encore prospérer au dedans, être respectée au dehors , rester à la tête


de la civilisation , et jouer un des premiers rôles parmi les nations du
monde les plus riches et les plus puissantes (1) .

de Corbière et de Clermont-Tonnerre ! Des officiers français , dont l'honneur


et la loyauté devaient être le caractère distinctif, se sont prêtés , sous les
yeux du préfet et du général commandant du Haut-Rhin , à réaliser , avec
la plus détestable perversité , cet effroyable complot ; et l'autorité supérieure,
comme pour attester sa participation solennelle à cette atrocité , a fait
décerner publiquement des récompenses aux militaires qui avaient eu le
malheur d'être les instruments de ses perfides intentions ; et les hommes
qui composaient alors la haute administration , au lieu d'être livrés à la juste
vengeance des lois , ont été revêtus des plus hautes dignités . Mais le sang
de l'infortuné colonel , si lâchement vendu , crie vengeance , et retombera tôt
ou tard sur la tête des coupables ! La morale , l'honneur , l'équité exigent
impérieusement cette tardive mais trop juste expiation .

(1) Ces notes ont été écrites par l'auteur au commencement de l'année
1828. (Observ. de l'éditeur. )
NOTES

SUR

LE SECOND LIVRE .

ODE III .

Equam memento rebus in arduis .....

La vie est si courte , la Fortune si capricieuse , que le plus sage

conseil qu'on puisse nous donner est de conserver une âme égale , et
dans la prospérité , par la crainte d'événements sinistres , et dans
l'adversité , par l'espoir d'un meilleur avenir. Le poète nous avertit

qu'heureux ou malheureux , nés dans l'obscurité ou issus des plus

grands rois , il nous faudra subir la loi de l'inflexible Parque. Hâtons-


254 NOTES DU LIVRE II .

nous donc de profiter des plaisirs passagers que nous offrent et le

printemps et nos beaux jours. Ces idées sont communes , elles ont
été reproduites mille fois ; mais il n'appartenait qu'à Horace de les

consacrer à jamais par un charme irrésistible.

Voici l'imitation libre de cette ode par La Motte.

< Ami , puisqu'une loi fatale

» Nous a tous soumis à la mort ,

>> Songe , dans l'un ou l'autre sort ,


» A conserver une âme égale.

>> Par de longs malheurs combattu ,


» Des chagrins ne sois point la proie ;
> Heureux , crains que la folle joie

» Ne triomphe de ta vertu .

>> Que tes jours coulent dans la peine

» Ou qu'ils coulent dans les plaisirs ,


» Attends , sans crainte et sans désirs ,

>> La fin d'une vie incertaine .

>> Jouis sagement du loisir

>> Que l'oubli des Parques te laisse ;

» L'âge , la santé , la richesse ,


» Te donnent les biens à choisir.

» Erre dans tes riches prairies ,


>> Où des arbres entrelacés

>> Offrent aux voyageurs lassés


» L'ombre de leurs branches fleuries ;
NOTES DU LIVRE II. 255

>> Fréquente ces coteaux riants

» Qu'en fuyant lave une onde pure ,


» Qui , par son paisible murmure ,
>> Endort les soins impatients .

>> Porte dans un réduit champêtre ,

» Avec des parfums et du vin ,

>> Ces fleurs que produit le matin ,


> Et que le soir voit disparaître.

» Bientôt tu laisseras aux tiens

>> Tes palais , ton vaste domaine ;


>> Et tes biens accrus avec peine

» Bientôt ne seront plus tes biens.

>> Tout meurt , jeune ou vieux , il n'importe ;

» Pauvre , riche , illustre ou sans nom ,

>> Chez l'impitoyable Pluton

>> Le temps rapide nous emporte.

» Du monarque du sombre bord

>> Tout ce qui vit sent la puissance ,


>> Et l'instant de notre naissance

>> Fut pour nous un arrêt de mort. »

Le Virgile français , Jacques Delille , en se moquant des insipides


rimeurs qui , dans des vers ennuyeux , ne savent louer la nature
qu'en répétant des lieux communs mille fois rebattus , s'est montré

digne appréciateur du mérite de cette ode , dans le début du chant

quatrième de son poème intitulé l'Homme des champs :


256 NOTES DU LIVRE II .

« Peut-on être si pauvre en chantant la nature !

>> Oh ! que plus varié , moins vague en sa peinture ,


>> Horace nous décrit en vers délicieux

» Ce pâle peuplier , ce pin audacieux ,


>> Ensemble mariant leurs rameaux frais et sombres ,

» Et prêtant aux buveurs l'hospice de leurs ombres ;


» Tandis qu'un clair ruisseau , se hâtant dans son cours ,
» Fuit , roule , et de son lit abrège les détours !

» La nature en ses vers semble toujours nouvelle ,


» Et vos vers en naissant sont déjà vieux comme elle. »

lllllllllllll8

ODE VIII.

Ulla si juris tibi pejerati ………..

On pourrait dire à plusieurs traducteurs d'Horace qui ont retranché


cette ode de leur recueil :

<< Vos scrupules font voir trop de délicatesse . »

car il n'y a rien , dans ce joli et galant badinage , qui puisse effa-

roucher les lecteurs les plus sévères . On ne peut , sans blesser aucune
des bienséances , persifler avec plus d'agrément une belle qui , selon
toute apparence , ne se piquait pas de constance dans ses amours ,
NOTES DU LIVRE II . 257

qui réunissait tous les appas , et que ses infidélités même rendaient

plus séduisante. Le Quintilien français , à qui d'excellents écrits ont

assuré un rang distingué parmi nos auteurs 9 mais qui n'est pas

toujours le favori des Grâces , a inséré la traduction de cette ode


dans son Cours de littérature ; il s'est efforcé d'imiter le molle et

facetum qui la caractérise. Il nous semble que dans cette ode ,


comme dans celle à Pyrrha , son essai n'a pas été tout - à - fait
heureux .

A BARINE .

<< Si le ciel t'avait punie

>> De l'oubli de tes şerments ,

>> S'il te rendait moins jolie

» Quand tu trompes tes amants "


» Je croirais ton doux langage ,
» J'aimerais ton doux lien :

» Hélas ! il te sied trop bien

» D'être parjure et volage.

» Viens-tu de trahir ta foi ,

>> Tu n'en es que plus piquante ,


» Plus belle et plus séduisante ;

» Les cœurs volent après toi.


>> Par le mensonge embellie ,
>> Ta bouche a plus de fraîcheur ;

» Après une perfidie ,


>> Tes yeux ont plus de douceur.

20
258 NOTES DU LIVRE II.

» Si par l'ombre de ta mère ,

>> Si par tous les Dieux du ciel

» Tu jures d'être sincère ,


>> Les Dieux restent sans colère

» A ce serment criminel .

» Vénus en rit la première :

>> Et cet enfant si cruel ,


> Qui sur la pierre sanglante
» Aiguise la flèche ardente

>> Que sur nous tu vas lancer ,


>> Rit du mal qu'il te voit faire ,

>> Et t'instruit encore à plaire


>> Pour te mieux récompenser .
>> Combien de vœux on t'adresse !

>> C'est pour toi que la jeunesse


>> Semble croître et se former.

>> Combien d'encens on t'apporte !

>> Combien d'amants à ta porte


» Jurent de ne plus t'aimer !

» Le vieillard qui t'envisage


>> Craint que son fils ne s'engage
>> En un piége si charmant ,
» Et l'épouse la plus belle

>> Croit son époux infidèle

>> S'il te regarde un moment. »


NOTES DU LIVRE II . 259

ODE IX .

Non semper imbres nubibus hispidos .....

CETTE ode si variée , où tant d'images fortes et de pensées ingé-

nieuses abondent , nous fournira encore l'occasion de remarquer

combien Horace est supérieur à ses rivaux . Voici comment Rousseau

( Liv. II , Ode 4 ) a imité le début du poète latin , dans l'ode à


Valgius , sur la mort de son fils :

<< Toujours la mer n'est pas en butte


>> Aux ravages des aquilons ;

>> Toujours les torrents par leur chute

» Ne désolent pas nos vallons.


» Les disgraces désespérées (1)

» Et de nul espoir tempérées ,


» Sont affreuses à soutenir ;

>> Mais leur charge est moins importune


» Lorsqu'on gémit d'une infortune

» Qu'on espère de voir finir. »

(1) C'est-à-dire : « la charge des disgrâces désespérées , qui ne sont tem-


» pérées d'aucun espoir , est moins importune , lorsqu'on gémit d'une
>> infortune qu'on espère de voir finir. » Quels vers pitoyables ! en vérité ,
valait-il la peine d'enfermer dans des rimes pompeuses un si bizarre gali-
matias ? Est-ce ainsi que le charmant auteur des cantates devait reproduire
les pensées d'Horace ?
260 NOTES DU LIVRE II.

ODE X.

Rectiùs vives , Licini , neque altum .....

CETTE ode , où la plus haute poésie embellit les leçons d'une


profonde sagesse , enseigne le secret d'être heureux . Le bonheur

n'existe point dans les situations extrêmes , c'est - à - dire dans la


misère , qui dégrade l'âme , ou dans l'opulence , qui excite l'envie
et qui dévore le riche d'affreux soucis. On ne le trouve que dans

une douce médiocrité , aurea mediocritas. Voltaire a imité ce passage


dans ces vers :

<< Heureuse médiocrité ,

» Préside à mes désirs , préside à ma fortune ;


» Écarte loin de moi l'affreuse pauvreté ,

>> Et d'un sort trop brillant la splendeur importune . »


NOTES DU LIVRE II . 261

ODE XII.

Nolis longa feræ bella Numantiæ .....

CETTE ode nous confirme dans la conjecture que non seulement


le favori d'Auguste protégeait les beaux esprits , mais encore

qu'il cultivait lui-même les muses . S'il eût été tout-à-fait étranger
à leur culte , Horace était trop fin courtisan pour lui dire que c'était

à lui , meilleur appréciateur des grandes actions d'Auguste , à

célébrer sa gloire , à le représenter montant au Capitole ceint de

lauriers et vainqueur de tous ses ennemis . Avec quelle ingénieuse

adresse le protégé de Mécène sait mêler dans la même ode l'éloge

et d'Auguste , et de Mécène , et de la belle Licymnie , qui réunit


tous les attraits et tous les talents ! La dernière strophe surtout est

délicieuse . C'est le modèle le plus parfait de grâce , d'amabilité et

de précision .

Quumflagrantia detorquet ad oscula


Cervicem , autfacili sævitiá negat
Quæ poscente magis gaudeat eripi
Interdùm rapere occupet.

Il est vraisemblable que l'auteur de l'Art poétique , nourri et saturé,


262 NOTES DU LIVRE II.

si je puis m'exprimer ainsi , des pensées d'Horace , avait cette strophe


présente à son souvenir, lorsque , parlant de l'ode , il dit :

<< Tantôt comme une abeille ardente à son ouvrage ,

» Elle s'en va de fleurs dépouiller le rivage : (1 )

» Elle peint les festins , les danses et les ris ;


» Vante un baiser cueilli sur les lèvres d'Iris ,

» Qui mollement résiste , et par un doux caprice ,


>> Quelquefois le refuse afin qu'on le ravisse . »

Bertin , dans sa huitième élégie (premier livre) a aussi imité la

sixième strophe de cette ode , dans les vers suivants :

<< A posséder son cœur je borne tous mes vœux ;

>> Eh ! qui voudrait donner un seul de ses cheveux


>> Pour tous les trésors de l'Asie ? »

(1) Les deux premiers vers sont empruntés de la deuxième ode du qua~
trième livre.

Ego , apis matinæ


More modoque ,
Grata carpentis thyma per laborem
Plurimum.....
NOTES DU LIVRE II . 263

22083

ODE XIII.

Ille et nefasto te posuit die.....

On peut appliquer à Horace ce que Boileau disait d'Homère :

<< Tout ce qu'il a touché se convertit en or ;

>> Tout reçoit dans ses mains une nouvelle grâce. »

Sa brillante imagination féconde et embellit le moindre sujet. La

chute de l'arbre qui avait failli l'écraser lui inspire d'abord des
imprécations contre celui qui l'avait planté. Il le croit souillé de
tous les crimes . Il peint ensuite les dangers qui nous menacent de
toutes parts , et la mort prête à chaque instant à nous frapper. Il

se transporte au sombre royaume de Proserpine . Il écoute les


plaintes touchantes de l'amante de Phaon ; il entend le sublime
Alcée , que les habitants des enfers admirent avec plus de respect
lorsqu'il célèbre les combats des guerriers et les tyrans que leur

bras a punis. Le récit des grands exploits a toujours intéressé les


peuples au plus haut degré ; les citoyens se sont constamment
montrés reconnaissants envers les guerriers qui avaient versé leur

sang pour défendre leur pays . Il était réservé à des ministres qui

légueront à la postérité la plus reculée la mémoire exécrable de

leurs fraudes et de leurs infamies , d'outrager , de persécuter les


264 NOTES DU LIVRE II .

nobles défenseurs de la France ; de se montrer envers eux avares "

ingrats , injustes , iniques , et de pousser l'audace jusqu'à briser

l'épée de ses plus braves généraux. Aucune nation n'avait encore


été témoin d'un spectacle aussi révoltant ; et les coupables , pour

tout châtiment , ont été revêtus des plus hautes dignités de l'État.

Mais l'opinion publique a imprimé sur leurs fronts le sceau ineffa-


çable de l'ignominie ; mais la noble indignation que la France a

fait éclater contre eux de toutes parts , les a du moins pour jamais

réduits , eux et leurs adhérents , à l'impossibilité de lui nuire encore.

eles

ODE XIV .

Eheu! fugaces , Posthume , Posthume.....

UN sentiment de tristesse irrésistible nous saisit en lisant les

premiers vers de cette ode . Ils s'échappent de l'âme du poète comme


un cri douloureux ; empreints d'une douce mélancolie , ils nous
retracent et la brièveté de la vie , et les ravages du temps , et

l'approche de la mort , dont nos qualités les plus solides , dont les

vertus les plus pures ne peuvent suspendre ni prévenir les immuables

arrêts . Horace nous avertit encore , par de fameux exemples puisés

dans la Mythologie , que l'avare Acheron ne lâche jamais sa proie.


Il redouble notre tristesse en nous rappelant qu'il faudra incessam-
ment quitter , et pour toujours , et les lieux charmants qui nous ont

1
NOTES DU LIVRE II . 265

vus naître , et l'épouse aimable , objet de notre tendresse , et tout ce

qui embellissait notre existence , hélas ! si bornée. Le poète annonce


à Posthume que ses immenses richesses vont devenir la proie d'un

héritier impatient , qui saura mieux en profiter , et qui prodiguera ,


dans de joyeux festins , ce précieux nectar qu'il tient enfermé dans
de profondes caves , sous cent clefs d'airain.

ODE XVI.

Otium Divos rogat in patenti .....

Le chevalier de Boufflers , l'un des auteurs les plus aimables et


les plus spirituels du siècle passé , a traduit avec quelque succès

cette belle ode , si riche en pompeuses images et en maximes philo-

sophiques.

<< Environné d'écueils , dans l'horreur des ténèbres ,

» Quand le navire cède à la fureur des flots ,

» Le nocher vers les Dieux pousse des cris funèbres ,


>> Et leur demande le repos.

» Le Thrace belliqueux et le Mède sauvage

>> Demandent le repos au milieu des combats ;

>> Nous le demandons tous ; mais de tout l'or du Tage

>> En vain on le pairait : il ne s'achète pas .


266 NOTES DU LIVRE II.

>> Le riche , tourmenté de secrètes alarmes ,

>> Sous ses lambris dorés n'a pas un jour serein :


>> Et la crainte , au travers des faisceaux et des armes ,

>> Vient saisir le tyran dans son palais d'airain .

s
» Au sage les trésors ne sont pas nécessairees ;

>> Content de posséder la paix et la santé ,

>> Il vit dans ses foyers comme ont vécu ses pères ,
>> Modeste imitateur de leur simplicité.

> Pourquoi ces longs projets dans cette courte vie ?

>> Nous n'avons qu'un instant , hâtons-nous d'en jouir.


>> Malheur à l'insensé qui fuit de sa patrie !
>> Il trouvera partout celui qu'il cherche à fuir.

» Pour trop fidèle escorte , en ses tristes voyages ,

» Il traînera l'ennui par cent pays divers :

>> Aussi prompt que le vent qui chasse les nuages ,


>> L'ennui le poursuivra sur les plaines des mers.

>> Aux soins de l'avenir l'esprit ne peut suffire ;

>> Recevons chaque jour comme un nouveau bienfait ;


» Qu'à nos maux la gaîté mêle son doux sourire :

>> Il ne faut pas compter sur un bonheur parfait.

>> La mort trancha trop tôt les beaux destins d'Achille ;

>> Tithon dans les regrets vit prolonger les siens ;

>> Et peut-être , Grosphus , que la Parque me file

>> Des jours plus heureux que les tiens .


NOTES DU LIVRE II. 267

» Le hasard , la nature et les arts t'obéissent ;

> Tes coursiers en Élide ont remporté le prix ;

» Dans les prés de Sicile au loin tes bœufs mugissent ,


» Et Tyr a pris le soin de teindre tes habits.

» Moi , je reçus du ciel un moins riche héritage ;

» Mais les Grecs m'ont transmis leur lyre avec leurs chants ;

» Et , satisfait de mon partage ,

» Je sais rire des sots et me passer des grands . »

ODE XVII .

Cur me querelis exanimas tuis ? .....

HORACE , comblé des bienfaits de Mécène , n'échappe aucune

occasion de lui témoigner sa reconnaissance. Son cœur est tou-


jours rempli des sentiments les plus tendres et les plus généreux.
Dans cette ode , comme dans la vingt-quatrième du premier livre ,
sur la mort de Quintilius , le poète manifeste l'amitié la plus pure ,
cette vive amitié ,

<< Seul mouvement de l'ame où l'excès soit permis. »

(VOLTAIRE.)
268 NOTES DU LIVRE II .

Il s'identifie avec Mécène ; il fait des voeux ardents pour que

le destin lui épargne la douleur de lui survivre ; les liens qui les
enchaînent l'un à l'autre sont tels , qu'il serait juste que la Parque

les frappât tous deux le même jour. De si nobles pensées viennent


du cœur le cœur seul peut les inspirer.
Le poète nous attendrit encore plus par des vœux si touchants
qu'il ne nous charme par son génie éminemment doué de la faculté
de nous associer à tous ses sentiments et à toutes ses affections.

C'est ainsi qu'après avoir lu l'ode dix-huitième , nous confondons


dans un même amour et dans une même admiration les deux

illustres amis , si dignes l'un de l'autre.

Le plus brillant poète qui ait honoré la France , celui qui , comme
Horace , excellait dans tous les genres , semble à son tour avoir

puisé dans les inspirations d'une belle âme les vers pathétiques
qu'il adressait aux mânes de Genonville. Les lecteurs nous sauront
gré d'en transcrire ici la fin :

<< Loin de nous à jamais ces mortels endurcis ,

>> Indignes du beau nom , du nom sacré d'amis ,

>> Ou toujours remplis d'eux ou toujours hors d'eux-même ,

» Au monde , à l'inconstance ardents à se livrer ,


>> Malheureux , dont le cœur ne sait pas comme on aime ,

>> Et qui n'ont point connu la douceur de pleurer ! »


NOTES DU LIVRE II. 269

ODE XIX .

Bacchum in remotis carmina rupibus.....

L'UNE des plus belles cantates de Rousseau célèbre aussi Bacchus .

Lebrun admire avec raison , dans ce chef-d'œuvre , la variété et la


magnificence des images , l'harmonie enchanteresse des vers , et l'en-
thousiasme vraiment poétique qui la caractérise d'un bout à l'autre.
Mais il a ce nous semble , tort d'affirmer qu'il ne connaît rien

qui lui soit comparable , ni chez les anciens , ni chez les modernes .

Malgré une opinion d'un si grand poids ( car Lebrun est souvent
critique aussi judicieux que grand poète ) , nous oserons dire que
les deux odes d'Horace adressées au Dieu du vin , savoir , celle

dont nous nous occupons , et la vingt-huitième du troisième livre ,


Quò me, Bacche, rapis tui... l'emportent évidemment sur la cantate

du poète français . Lebrun lui -même y a signalé avec justesse des

fautes qui la déparent , et des vers peu dignes de la majesté du

sujet. On ne découvre point de semblables négligences dans Horace ,


dont les vers , pleins de mélodie , sont encore relevés par de plus
belles images , et ont surtout le mérite d'une admirable concision.

Nous remarquerons en passant que nos poètes lyriques , fort esti-

mables d'ailleurs , sont généralement trop prolixes , et que trop


souvent ils épuisent leur veine dans des strophes redondantes.
270 NOTES DU LIVRE II.

Presque toutes les odes françaises , sans même excepter celle au


comte du Luc , regardée comme le chef - d'œuvre de Rousseau ,
gagneraient sans doute à être réduites de moitié. Horace sait se

borner et faire un choix parmi toutes les pensées qui s'offrent en


foule à son esprit. Ses odes sur les sujets les plus élevés n'excèdent
jamais vingt strophes. Il faut que le poète lyrique , pour ne pas

déchoir, soit toujours concis. Son enthousiasme , sous peine d'en-

nuyer, doit être aussi brillant , mais aussi rapide que le feu des éclairs .

Nous avons encore à remarquer que plusieurs passages de l'ode


si vantée par Lebrun sont empruntés d'Horace.

<< Mais quels transports involontaires

>> Saisissent tout-à-coup mon esprit agité ?

>> Sur quel vallon sacré , dans quels bois solitaires

>> Suis-je en ce moment transporté ?


>> Bacchus à mes regards dévoile ses mystères.

» Un mouvement confus de joie et de terreur


» M'échauffe d'une sainte audace ;
» Et les Ménades en fureur

>> N'ont rien vu de pareil dans les antres de Thrace . »

Ces vers ne sont-ils pas la traduction de ceux-ci :

Quò me, Bacche , rapis tui


Plenum ? quæ nemora aut quos agor in specus

Velox mente nová ?

( ODE XXV " LIV . III.


1. )
NOTES DU LIVRE II. 271

Recenti mens trepidat metu ,


Plenoque Bacchi pectore , turbidùm

Lotatur.
( ODE XXIX , LIV. II . )

Non secus in jugis

Exsommis stupet Ævias.


( ODE XXV , LIV. III. )

<< Mais parmi les transports d'un aimable délire ,


» Éloignons loin d'ici ces bruits séditieux

>> Qu'une aveugle vapeur attire :


>> Laissons aux Scythes inhumains

>> Mêler dans leurs banquets le meurtre et le carnage ;


» Les dards du Centaure sauvage

>> Ne doivent pas souiller nos innocentes mains . »

Rousseau n'a fait ici autre chose que traduire le commencement


de la vingt-septième ode du premier livre.

Natis in usum lætitiæ scyphis


Pugnare , Thracum est. Tollite barbarum

Morem , verecundumque Bacchum

Sanguineis prohibete rixis.

Vino et lucernis Medus acinaces

Immanè quantum discrepat ! Impium


Lenite clamorem…………..
272 NOTES DU LIVRE II .

D'après ces observations , qui pourrait soutenir avec Lebrun

que , même pour la cantate à Bacchus , et au moins une fois , le


poète français est préférable au poète latin ?

Rousseau , dans son ode au comte de Bonneval , a encore imité

les quatrième et cinquième strophes de l'ode que nous examinons ,


mais en dénaturant tout-à-fait les charmantes images d'Horace .

<< De ses Ménades révoltées

>> Craignons l'impétueux courroux ;

>> Tu sais jusqu'où ce Dieu jaloux

>> Porte ses fureurs irritées ,


» Et quelles tragiques horreurs
>> Des Lycurgues et des Penthées

» Payèrent les folles erreurs .

>> C'est lui qui , des fils de la terre


» Châtiant la rébellion ,

>> Sous la forme d'un fier lion ,

» Vengea le maître du tonnerre ;


>> Et par lui les os de Rhécus

» Furent brisés comme le verre ,


>> Aux yeux de ses frères vaincus. >>
NOTES DU LIVRE II. 275

ODE XX .

Non usitata , nec tenui ferar

Pennȧ.....

CETTE ode , entièrement dans le genre de Pindare , est un modèle

sous tous les rapports . L'illustre ami de Mécène , plein d'un trans-
port sacré , s'abandonne à toute sa verve lyrique.

« Ce n'est plus un mortel , c'est Apollon lui-même

» Qui parle par sa voix. »

Il suppose que , tout-à-coup transformé en cygne , et vainqueur


de l'envie qui s'acharne contre les hommes extraordinaires , il s'élève

au-dessus des cités vers les demeures célestes. Il annonce que ses

vers mélodieux vont parcourir toute la terre , et seront à l'envi

répétés par tous les peuples. Jamais prédiction n'a été mieux accom-
plie. Vingt-quatre vers ont suffi au cygne de l'Ausonie pour de si

pompeuses descriptions , pour une si brillante métamorphose.


Je ne sais si l'enthousiasme du poète ne l'entraîne pas trop loin ,

lorsque , dépréciant un peu ses parents pour donner plus d'éclat à


l'éloge de Mécène , il s'écrie : « Non , non , je ne mourrai pas ; les

> replis tortueux des ondes du Styx n'enfermeront jamais le poète


I 21
274 NOTES DU LIVRE II.

» auquel , tout issu qu'il est de parents pauvres , vous avez donné

» le nom glorieux d'ami . »


Au risque d'être accusé d'une excessive délicatesse , j'avouerai que

j'aime mieux Horace vantant le bon sens , la raison , les sages conseils

de son vertueux père , qui le prémunit , en joignant les exemples


aux préceptes , contre les vices odieux ; qui lui recommande de

ménager avec une prudente économie les biens qu'il lui avait amas-

sés , et de fuir le commerce infâme des courtisanes pour goûter en


paix des voluptés permises . « Un philosophe t'apprendra , lui disait-

» il ( voyez satire 4 , livre 1º . , v. 105–129) , par de doctes leçons ,


> ce que tu dois éviter , ce que tu dois rechercher ; mais le devoir

» d'un bon père est de transmettre les utiles maximes que nous ont
» laissées nos pères , au moins tant qu'un guide te sera nécessaire
» pour préserver de toute atteinte ta réputation et ta vie. --Telles
> sont les sages leçons par lesquelles le meilleur des pères dirigeait
» ma jeunesse. Avait-il conçu le dessein de me faire prendre une

> résolution ? il me citait l'exemple d'un magistrat renommé. Vou-

> lait-il me détourner de quelque mauvais projet ? il ajoutait : Peux-tu


> douter que cette action , qui a déshonoré tel personnage éminent,

> ne soit illicite et honteuse ? >>


Le père d'Horace , quoique simple affranchi , mais doué du plus
heureux naturel , gardien incorruptible d'un fils qui devait s'élever

à une si haute renommée , assistait à toutes les leçons de ses maîtres ,

et veillant ainsi sur ses mœurs , premier garant des vertus , il sut le
prémunir contre les vices et le corriger de ses défauts : « Aussi ,
» dit Horace , sa vigilante bonté méritait plus d'estime et de respect ,

» et , de ma part , une plus vive reconnaissance . >>


> Je ne serai donc jamais assez insensé , continuait le poète , pour
NOTES DU LIVRE II. 275

» ne pas me féliciter d'un pareil père , et je ne dirai pas comme tant


> d'autres : -Est-ce ma faute si je ne dois pas le jour à des parents
> illustres ? - Ah ! combien ma raison et mon langage diffèrent

» d'une semblable opinion. Oh ! oui , si la nature nous permettait ,


» parvenus à un certain âge , de recommencer une vie nouvelle et

» de choisir nos parents au gré de notre envie , satisfait de ceux


» que la bonté du ciel m'a donnés , je me garderais bien de les
> chercher parmi les grands personnages revêtus des dignités et des
> faisceaux sans doute insensé aux yeux du vulgaire , mais sage
» au jugement de Mécène , qui m'approuverait de refuser un fardeau

» trop pesant et disproportionné à mes forces. » Horace parle aussi

de ses modestes goûts , de son inappréciable liberté , de ses doux


loisirs , de la saine frugalité de ses repas , enfin , de la simplicité
d'une vie dégagée d'ambition , de soucis , d'inquiétudes , à laquelle il
doit son repos et son bonheur : « Plus heureux mille fois , dit-il en

» terminant , de ce que je n'ai point , que si mes aïeux ou mon père


> eussent été dépositaires des trésors de l'empire. »

Ces judicieuses réflexions , exprimées dans des vers si doux , si

suaves , d'un goût si délicat , et d'une raison parfaite , laissent dans


notre âme l'ineffaçable impression d'un sentiment exquis ; elles nous

prouvent qu'il poussait jusqu'au scrupule et sa tendresse et sa recon-

naissance pour un père d'un si rare mérite , si affectionné à son fils ,


et dont les soins n'ont pas peu contribué à former l'esprit et le cœur
de l'un des hommes des plus éminents du siècle d'Auguste. La

récompense de ses soins paternels a été l'immortalité . C'est ainsi que


chez quelques nations , les grandes actions anoblissent les aïeux de
de ceux qui les ont faites. C'est d'après ce principe que , lorsque

l'on eut épuisé envers l'empereur des Français tous les genres d'adu-
276 NOTES DU LIVRE II .

lation , le duc de Parme , archi - chancelier de l'Empire , s'avisa


d'ordonner à Montpellier l'érection d'un fastueux tombeau , avec

cette pompeuse inscription en lettres d'or : LÈVE-TOI , CHARLES BONA-


PARTE ; TON FILS NAPOLÉON T'A DONNÉ L'IMMORTALITÉ.

Horace a dû à son père une grande partie de sa gloire. Néan-


moins , si les bons exemples produisent de tels effets , il faut avouer

que les mauvais , par l'horreur qu'ils inspirent , en ont quelquefois

produit de salutaires. Quelques-uns des aïeux d'un grand prince de


nos jours n'ont pas été des modèles de vertu , et lui n'a jamais cessé

de remplir tous les devoirs du fils le plus dévoué , du père et de


l'époux le plus tendre , et de captiver au plus haut degré l'estime

de l'Europe entière par la conduite la plus pure , et ses fils ont suivi
ses nobles traces . Cette admirable régularité de mœurs " soutenue

par un beau caractère et par une grande force d'âme , ont puissam-

ment contribué , malgré d'immenses obstacles , à consolider et à

fortifier dans ses habiles mains un pouvoir si vivement contesté. Cet


éclatant et mémorable exemple apprendra à la postérité que les

bonnes mœurs et les vertus privées sont presque toujours la base


la plus solide des trônes .

FIN DES NOTES DU PREMIER VOLUME .


TABLE.

PREFACE de l'éditeur . ( 1re édition . ) Page I

ÉPITRE familière à M. DELORT . VI

NOTICE historique sur Aimé DELOY. XI

PREFACE de l'auteur. XIII

PRÉFACE de l'éditeur. ( 2. édition . ) XIX

HORATIO GALLICO . XXIV

A l'HORACE français . XXV

LE Château de Verreux . XXVII

Au général DELORT. XXXIV

ODES d'Horace , article de M. Ch . NODIER. XXXVII

ODES d'Horace , article de M. GENISSET . XLIV

LIVRE I.
26

ODE 1. A Mécène . Maecenas , atavis. 2

II . A César Auguste . Jam satis terris. 6

III . Au vaisseau qui portait Virgile . Sic te


diva. 12
278 TABLE .

ODE IV . " A Sestius . Solvitur acris hiems. 16

V. A Pyrrha. Quis multâ gracilis. 20

VI. A Agrippa . Scriberis Vario . 22

VII . A Munatius Plancus . Laudabunt alii. 24

VIII . A Lydie. Lydia , dic. 28

IX . A un ami . Vides ut altâ. 32


X. A Mercure. Mercuri , facunde. 34

XI. A Leuconoé . Tu ne quesieris. 36

XII . A Auguste . Quem virum. 38


XIII . A Lydie. Cùm tu , Lydia. 44

XIV . Au vaisseau de la république . O navis,

referent. 46

XV . Prédiction de Nérée à Pâris. Pastor cùm

traheret. 50

XVI. Palinodie. O matre pulchrâ. 54

XVII. A Tyndaris. Velox amænum. 56

XVIII. A Quintilius Varus . Nullam , Vare. 60

XIX . A Glycère. Mater sæva . 62

XX. A Mécène. Vile potabis. 64

XXI. Hymne à Diane et à Apollon . Dianam


teneræ. 66

XXII . A Fuscus Aristius . Integer vitæ . 68

XXIII . A Chloé. Vilas hinnuleo. 72

XXIV . A Virgile. Quis desiderio . 74

XXV . A Lydie. Parciùs junctas. 76

XXVI. A Ælius Lamia . Musis amicus. 78


TABLE . 279

ODE XXVII. A ses amis . Natis in usum. 80

XXVIII . Archytas et un nautonier. Te maris et

terræ. 84

XXIX . A Iccius . Icci , beatis. 88

XXX . A Vénus . O Venus , regina. 92

XXXI. A Apollon . Quid dedicatum. 94

XXXII . A sa lyre. Poscimur..... 96

XXXIII. A Tibulle . Albi , ne doleas. 98

XXXIV . Palinodie . Parcus Deorum. 102

XXXV. A la Fortune. O diva, gratum. 104

XXXVI. Sur le retour de Plotius Numide . Et

thure et fidibus. 108

XXXVII . A ses amis . Nunc est bibendum. 112

XXXVIII . A son jeune esclave. Persicos odi. 116

LIVRE II.

ODE I. A Asinius Pollion . Motum ex Metello. 120


II. . A Crispus Sallustius . Nullus argento. 124

III. A Dellius. Æquam memento . 128

IV. A Xanthias . Ne sit ancillæ. 130

V. Sur Lalagé. Nondùm subactâ. 134

VI. A Septimius. Septimi , Gades. 136

VII . A Pompéius Varus . O sæpè mecum. 140

VIII . A Barine. Ulla si juris. 144

IX . A Valgius . Non semper imbres. 146

X. A Licinius Muréna . Rectiùs vives . 150


280 TABLE .

ODE XI. A Quintius Hirpinus . Quid bellicosus . 152


XII. A Mécène. Nolis longa. 156

XIII . A un arbre dont la chute avait failli

l'écraser. Ille et nefasto. 158

XIV . A Posthume. Eheu, fugaces. 164

XV. Contre le luxe de son siècle . Jam pauca

aratro . 168

XVI. A Grosphus. Otium divos. 170

XVII . A Mécène. Cur me querelis. 174

XVIII . Contre l'avidité des riches . Non ebur

neque aureum . 178

XIX . A Bacchus . Bacchum in remotis. 182

XX. A Mécène . Non usitata. 186

NOTES DU LIVRE 1. 195

NOTES DU LIVRE II . EQUE 253


T
10

DE
LA

LYON
IL
LE

* 18
96

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.


riches. Non elite

Bacchum in

Don usitata.

FREMIER VOLUME.

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