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TRADUITES EN VERS FRANÇAIS ,
AVEC LE TEXTE EN REGARD ,
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LIEUTENANT - Général des arMÉES DU ROI , pair de france
AIDE-DE-CAMP DU ROI , GRAND cordon de la Légion
D'HONNEUR , CHEVALIER DE SAINT - LOUIS
ET DE LA COURONNE DE fer ,
ancien député , etc.
Ses vers en tous pays sont cités d'âge en âge.
VOLTAIRE.
Deuxième édition.
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LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES ,
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PRÉFACE
DE L'ÉDITEUR .
Première Édition .
De tous les poètes du beau siècle d'Auguste , il n'en est
aucun qui ait été traduit aussi souvent qu'Horace . Nous
n'entrerons point ici dans une énumération inutile ; il nous
suffira de passer rapidement en revue les traductions les
plus estimées .
Parmi tant de traducteurs presque entièrement oubliés ,
on distingue encore le père Sanadon vient ensuite Le
Batteux , dont la version est incontestablement meilleure .
Binet, qui lui a succédé, approche davantage de son modèle .
Mais deux hommes de lettres, MM. Campenon et Després,
ont publié depuis quelques années une traduction préférable
II PRÉFACE
à celles de leurs devanciers , et qui nous paraît toucher au
degré de perfection que la prose peut atteindre.
Plusieurs poètes ont aussi traduit ou imité Horace avec
plus ou moins de succès . Nous ne citerons que MM. Daru et
De Wailly. ( *) La traduction du premier est complète : celle
de Wailly ne renferme que les trois premiers livres des
Odes. Ces deux traductions honorent leurs auteurs. La ver-
sification en est presque toujours appropriée au sujet, tantôt
gracieuse et simple , tantôt brillante des couleurs de la plus
haute poésie . Mais ont- elles toujours , surtout quant aux
Odes, assez de fidélité , d'exactitude et de précision , et les
obstacles qu'il fallait surmonter pour les rendre en stances
régulières n'ont-ils pas forcé assez souvent ces estimables
traducteurs à s'éloigner un peu du texte, et même à altérer
les images et les pensées du divin poète ? N'ont- ils pas quel-
quefois imité plutôt que traduit , gênés par le rhythme
qu'ils avaient adopté , et dans une langue moins concise ,
moins riche et moins harmonieuse que la langue latine ?
Quoi qu'il en soit , on doit avoir beaucoup d'indulgence
pour d'inévitables défauts, en faveur de difficultés vaincues
souvent avec bonheur.
Venons au but de ces observations. Nous ne prétendons
pas mettre la traduction que nous offrons aux amateurs de
(*) Les journaux ont parlé avec éloges d'une traduction en vers des Odes ,
qui est plus récente , et dont M. Léon HALEVY est l'auteur.
DE L'ÉDITEUR .
l'illustre favori d'Auguste au-dessus des ouvrages dont nous
venons de parler , qu'ont si bien appréciés les littérateurs
et les hommes de goût ; mais si l'on trouve que les nouvelles
Odes ne sont dépourvues ni de grâce ni d'élégance, et que,
délivrées quelquefois des entraves des stances régulières ,
elles ont peut-être le mérite d'être à la fois plus fidèles et
plus concises , et réussissent mieux à rendre ce molle et
facetum qui caractérise si éminemment le poète de Vénouse ,
notre vœu sera rempli.
Cette traduction n'est point l'ouvrage d'un auteur dont
toute la vie fut consacrée aux lettres, mais celui d'un guer-
rier qui, après avoir combattu pendant vingt-cinq ans pour
la gloire , l'indépendance et le salut de la patrie , s'est livré
dans la retraite aux charmes de l'étude ; d'un guerrier qui ,
toujours le même dans l'une et dans l'autre fortune , tou-
jours calme, et distingué par un noble caractère , n'a jamais
fait dire de lui :
Nescia mens hominum fati , sortisque futuræ ,
Et servare modum , rebus sublata secundis. ( VIRG. )
Déjà nous l'avons vu coopérer à l'important ouvrage qui
consacre le récit de nos glorieux faits d'armes, et contribuer
ainsi à l'érection d'un vaste monument qui doit transmettre
à la postérité la plus reculée le souvenir de tant de victoires
et de conquêtes , tandis que d'autres guerriers , appelés à
IV PREFACE
défendre nos droits , faisaient retentir la tribune nationale
d'une mâle éloquence , qui excitait dans notre belle France
autant de surprise que d'admiration . Plein des doux trans-
ports que lui inspire Horace , dont il a toujours fait ses
délices , notre guerrier a monté les cordes de sa lyre , et
prouvé , par des chants gracieux et faciles , que les favoris
de Mars ne sont pas toujours étrangers au culte d'Apollon .
Cet ouvrage n'était point destiné à voir le jour : l'auteur ,
qui l'avait entrepris sans autre dessein que d'occuper ses
loisirs, a longtemps refusé de le faire paraître . Enfin , cédant
à nos instances , il nous a permis de lui donner quelque
publicité.
Ces Odes , où brille tout le génie du digne ami de Mécène ,
offrent une grande variété et réunissent des beautés de tout
genre. Tour à tour enjoué et sérieux , naïf , gracieux et
sublime, ami tendre et généreux, Horace y prend tous les
tons , y montre tous les charmes de son esprit , toutes les
qualités de son cœur et toutes les richesses de son génie.
Il y déploie surtout cette aimable philosophie qui produit
de si douces impressions dans l'âme , cette philosophie qui
recommande en tout la modération et la sagesse , qui place
le bonheur dans la médiocrité , qui dissipe les peines et les
soucis , qui enlève à l'idée du trépas ce qu'elle a de triste et
de sombre , et qui nous fait aimer la vertu , la gloire et la
patrie ; en un mot, Horace est à jamais le poète des grâces
et de la raison .
DE L'ÉDITEUR .
Il a bien inspiré, ce nous semble, un jeune Franc-Comtois
( dont les premiers essais poétiques ont été signalés par un
talent remarquable) ; il l'a bien inspiré , lorsqu'il a composé
l'épître insérée en 1828 dans les Tablettes Franc- Comtoises .
Le lecteur nous saura gré de terminer notre préface par
cette épître familière , d'une versification élégante et facile .
PRÉFACE
ÉPITRE FAMILIÈRE.
A M. Delort.
Qui ferox bello , tamen inter arma ,
Liberum et Musas , Veneremque , et illi
Semper hærentem puerum canebat.
( HOR. )
<< AMANT de la muse latine ,
» Nautonnier battu par les flots ,
> Venez dans mes champs de Sabine
>> Goûter l'ombrage et le repos .
» Vos muses longtemps endormies
» Se réveilleront dans nos bois ;
>> Venez notre vin blanc d'Arbois
» Vaut mieux que les vins de Formies.
> Aux roses qui vivent si peu
> Nous mêlerons l'ache et le lierre ,
>> Et nous parlerons avec feu
> Du chantre divin de Glycère.
DE L'ÉDITEUR . VII
>> Venez donc , mon cher Dellius ;
» J'ai sorti les coupes vermeilles ,
>> Et je vous garde deux bouteilles
>> Du consulat de Manlius . >>
Ainsi m'écrivait avec grâce
L'interprète élégant d'Horace ;
Et j'arrive de Sattendras ,
Où l'amitié tendre et fidèle
Me dit , quand je m'éloignai d'elle :
<< Bientôt , du moins , tu reviendras ! »
Me voici dans ton ermitage :
Je viens m'asseoir à tes foyers ;
DELORT, je viens sous tes lauriers
Poser mon bâton de voyage.
Apporte-nous les vins promis ;
Chassons les vagues rêveries ,
Et livrons-nous aux causeries
Qui se font le soir entre amis.
La vie est une ombre légère ;
Il faudra quitter cette terre
Où ta gloire a trouvé le port ,
Et de tes arbres , cher DELORT ,
Le cyprès seul suivra son maître.
Mais ne cherche point à connaître
Ce qui peut arriver demain :
Ami , regarde comme un gain
VILI PREFACE
Chaque jour que tu vois paraître.
De quelques sages peu nombreux
C'est là l'exemple qu'il faut suivre ;
La sagesse est l'art d'être heureux ,
Et jouir est tout l'art de vivre.
Pour moi , de l'amour oublié ,
Et désabusé de la gloire ,
Dans les montagnes de la Loire
Je vis pour la seule amitié.
Là , tu verrais Lasablière ;
Là , DELORT, les dieux ont daigné
Guider ma muse familière
Auprès d'une autre Sévigné.
L'or et les larmes d'Octavie
De Virgile ont payé les vers ;
Mais , dans ce coin de l'univers ,
Mon prix est plus digne d'envie .
Rien n'est beau comme Sattendras ;
Et le pavillon de Coutouvre ,
Où septembre appelle nos pas ,
Rit plus à mes yeux que le Louvre.
J'y cultive aux pieds d'un coteau
La fleur de Nodier, l'ancolie ,
Si chère à la mélancolie ,
Et la pervenche de Rousseau.
DE L'ÉDITEUR . IX
Là , je répète à Victorine
Les vers qu'aimait Léopoldine ; (*).
Et dans ce riant Tivoli ,
Sur les bords d'une autre Digence ,
Jeune abeille , avec diligence ,
Je compose un miel accueilli
Par un ange doux et poli
Qu'il faudrait nommer l'Indulgence.
Là , sans Épicure et Zénon ,
Sans passions et sans envie ,
De Montaigne et de la raison
J'apprends l'art d'éponger la vie.
Mais buvons de ton vin mousseux ,
Hôte aimable , et dis -nous , de grâce ,
Si l'héritier du luth d'Horace
Partage ses goûts paresseux.
Ami , dors-tu jusqu'à dix heures ?
Vénus te tient-elle engagé ?
Et près de tes belles demeures
N'est-il pas quelque Lalagé?
As-tu pour juge et pour convive
Un nouveau Tibulle en ces lieux ?
Voit-on et la mauve et l'olive
Dans tes soupers dignes des dieux ?
Parlons surtout de poésie :
Dis-nous si les frères Sosie
(*) Feu l'impératrice du Brésil , dona Carola-Léopoldine .
X PRÉFACE
Vont bientôt donner aux savants
Tes vers polis durant neuf ans ?
A tes beaux vers le goût préside ;
Le goût , ce flambeau de l'esprit ,
Ne rend pas le talent timide :
Sans lui point de durable écrit ;
Et nos mirmidons romantiques ,
Dédaigneux des règles de l'art ,
De leurs échasses poétiques
Culbuteront comme Ronsard.
Mais toi , fils de la Séquanie ,
Touchant aux cieux d'un vol altier ,
Semblable au cygne d'Ausonie ,
Tu ne mourras pas tout entier ;
Et dans l'avenir, près d'Alcée
Ta double couronne est placée .
Tes exploits feront oublier
La fuite fàcheuse d'Horace ,
Quand , trahi du dieu de la Thrace ,
Il se sauva sans bouclier.
Tu fus toujours cher à Bellone ,
Et sur ton front brillant et pur
Le laurier vert de Tarragone
S'unit aux palmes de Tibur.
AIMÉ DELOY.
Arbois , 29 mai 1828 .
DE L'ÉDITEUR. XI
Aimé DELOY , à qui nous devons cette pièce si remarquable , a signalé
sa courte carrière par des poésies qui lui auraient assuré une durable re-
nommée , si , au lieu d'être un poète nomade , il eût exercé dans le calme
et la tranquillité les éminentes facultés qu'il avait reçues de la nature . Né
près de Lure ( Haute- Saône ) en 1798 , il fit de bonnes études au collége de
Besançon , où M. GENISSET, ce maître habile et vénéré , le compta au nombre
de ses meilleurs élèves . Dès sa plus tendre jeunesse , DELOY montra les goûts
inconstants qu'il conserva toute sa vie. En 1822 , il passa au Brésil , où l'em-
pereur Don Pedro l'honora de son amitié, et où il fonda un journal qui fut
avoué par le gouvernement du pays. Forcé de s'éloigner par les menaces
d'assassinat dont il fut l'objet de la part de quelques Brésiliens jaloux de la
faveur dont il jouissait , il revint en France , et commença dès-lors ses inces-
santes pérégrinations dans le royaume et dans les contrées voisines. En 1827,
il était à Lyon, où il coopéra à la fondation d'une Académie provinciale ,
instituée dans le but utile de décentraliser la littérature. Quoique cette
société, où l'on distinguait plusieurs écrivains supérieurs nés dans les pro-
vinces , fût présidée par l'illustre Chateaubriand , elle n'eut qu'une courte
existence. DELOY y mit au jour , sous le titre de Préludes , un recueil de
poésies qui devait être la première publication de la société nouvelle . Il
quitta Lyon , et les années suivantes le virent successivement dans toutes les
parties de la France. Il mourut à Saint-Etienne en 1834. Après sa mort , sa
famille a publié un second recueil de ses poésies, intitulé Feuilles aux vents,
où l'on distingue plusieurs pièces marquées au coin d'un talent vraiment
original.
BOUSSON DE MAIRET.
PRÉFACE
DE L'AUTEUR .
CHER LECTEUR ,
QUE ce discours préliminaire , comme il arrive souvent,
ne vous fasse pas d'abord froncer le sourcil . L'auteur de
cette traduction chercherait inutilement , il le sait , à vous
inspirer des préventions favorables . Si sa traduction est
bonne , elle obtiendra votre suffrage. Si , au contraire , elle
vous paraît peu digne de son inimitable modèle , il faudra
bien qu'il passe condamnation , malgré tous ses efforts pour
vous être agréable .
Mais écoutez au moins dans des sentiments de bienveil-
lance ce qui peut , ce qui doit exciter votre intérêt pour
l'auteur de cette traduction. Bien jeune encore, il faisait ses
XIV PRÉFACE
études, lorsque la plus terrible des révolutions éclata . Toute
l'Europe menaçait la France, qui venait de reconquérir ses
droits . Cédant à l'impulsion d'un généreux patriotisme,
il s'enrôla comme soldat dans les premiers bataillons de
volontaires nationaux. Depuis cette époque il s'est voué
exclusivement au métier des armes. Entièrement étranger à
toutes les horreurs qui ont souillé la plus belle et la plus juste
des causes , il s'est élevé successivement , par ses services,
aux plus hauts grades de l'armée. Fidèle au souverain qui
rėgnait, jusqu'au moment où il a été dégagé par ce prince
même de son serment , il a refusé , en 1815 , à une époque
trop mémorable , le commandement d'une division territo-
riale. Cette preuve de loyauté lui a valu une proscription
attestée par un procès célèbre . Il n'a quitté le lieu où il avait
été obligé de se réfugier que pour prendre , en vertu des
ordres les plus pressants , le commandement d'une division
active. Il s'agissait alors de repousser l'ennemi de notre
territoire. Pourquoi n'avouerait-il pas avec une noble fran-
chise qu'il a fait , dans ce but , les plus périlleux efforts , et
dernière et malheureuse campagne , il
que , dans cette
eu trois chevaux tués sous lui , ses habits criblés de balles ,
et qu'il a été grièvement blessé , à la tête de cette même
division de cavalerie qui a puissamment contribué au gain
de la bataille de Ligny , et qui a disputé aux Anglais et aux
Prussiens , avec la plus courageuse opiniâtreté , leur fatale
victoire de Mont-Saint-Jean ?
< DE L'AUTEUR . XV
Après avoir fait, avec toute l'armée , son acte de soumission
au roi rétabli sur l'antique trône de ses pères , il espérait
jouir paisiblement , dans ses foyers , sinon des récompenses
qu'il avait obtenues , au moins du repos mérité par de longs
services. Mais, par la fatalité des conjonctures plus encore
que par la méchanceté des hommes, le voilà en butte aux
plus étranges procédés , mis en surveillance,vexé, tourmenté ,
abreuve d'amertume et de dégoûts .
Il commençait à jouir du repos, et d'heureux présages lui
faisaient même espérer quelque dédommagement. Un prince
loyal , à son avénement au trône , se plaisait à accueillir les
officiers-généraux de l'ancienne armée. Toutes les paroles
qu'il leur adressait étaient pleines d'estime , d'intérêt , et
respiraient la plus aimable bontė . Mais tout - à - coup un
nouveau ministre de la guerre , parvenu sans titre à un
emploi aussi élevé , le traitant comme invalide dans la
vigueur de l'âge , lui et un grand nombre de ses plus
honorables compagnons d'armes , le met subitement à la
réforme, par raison d'économie, alors même qu'on prépare
à ceux qui avaient été les auxiliaires de nos ennemis une
indemnité d'un milliard , et qu'on maintient en dispo-
nibilité des généraux évidemment incapables de servir
activement.
Cher lecteur , l'auteur de cette traduction , ainsi froissé,
maltraitė , et , bien que valide encore , condamné préma-
XVI PRÉFACE
turément à la retraite , a dû chercher dans l'étude l'oubli
de tant d'iniquités . C'était à l'aimable philosophe qu'il aime
avec prédilection depuis sa jeunesse à le consoler de l'in-
stabilité des choses humaines , des rigueurs de la fortune
et des injustices des hommes. Cette distraction lui était
d'autant plus nécessaire que son humeur misanthropique
s'accroissait du chagrin de n'avoir pu , en quelque occasion
que ce fût , et en plaidant avec chaleur la cause des oppri-
mės , prévenir ou réparer de criants abus de pouvoir. Les
sages maximes du plus aimable philosophe lui ont appris
à se résigner au sort . Il les a lues avec un tel charme, qu'il
a essayé de les traduire . Si quelques amis ne l'ont pas abusé
par des pronostics trop flatteurs , on trouvera peut-être , en
comparant son ouvrage à celui de ses honorables concur-
rents , qu'il n'a pas tout-à-fait échoué dans la plus difficile
des entreprises .
Pour en augmenter le mérite , il n'a pas songé , à l'exemple
de ses prédécesseurs , à surcharger chaque ode d'un com-
mentaire fastidieux ou d'explications inutiles et mille fois
répétées. Mieux valait s'en rapporter à l'instruction , au bon
sens et à la sagacité du lecteur . C'est lui faire injure que
de ne pas le supposer doué de toutes les connaissances pré-
liminaires qu'exige indispensablement la lecture d'Horace .
En effet , pour en apprécier toutes les beautés, il faut con-
naître à fond la Géographie, l'Histoire Grecque et Romaine
DE L'AUTEUR . XVII
et la Mythologie. Aussi Horace et Tacite sont les derniers
auteurs classiques que l'on place dans les mains des étu-
diants. Ce n'est que par degrés qu'ils peuvent parvenir à
comprendre , à sentir , à admirer justement de si beaux
génies. C'est particulièrement à la brillante et studieuse
génération qui s'élève , qui est l'espoir et l'orgueil de la
France , que l'un des vétérans de la Grande-Armée aime
à consacrer le fruit de ses loisirs . Certain que cette belle
jeunesse s'empresse chaque jour d'acquérir l'instruction
par des études approfondies , il a dû se borner à quelques
notes sur des passages où les traducteurs ont été jusqu'à ce
jour divisés. Il cherchera à les expliquer selon les plus
simples notions du bon sens et de la raison. Il mettra en
même temps sous les yeux des lecteurs les différentes imi-
tations de quelques odes par les poètes français les plus
estimés . Cette comparaison, en montrant le génie des deux
langues , établira encore mieux l'incontestable supériorité
du poète latin sur tous ses rivaux.
Enfin l'auteur de cette traduction , soit pour conserver
une allure entièrement franche et libre , soit pour mieux
interpréter Horace à sa manière et selon ses propres sen-
sations, s'est abstenu, pendant qu'il traduisait, de lire aucun
des ouvrages de ses honorables prédécesseurs. Si donc le
lecteur était dans le cas de remarquer entre quelques-uns de
ses vers et les leurs , ou de l'analogie , ou même une entière
2
XVIII PREFACE DE L'AUTEUR .
ressemblance , qu'il n'accuse pourtant pas de plagiat le
nouveau traducteur. Le fond et la forme de cette traduction
et des traductions antérieures différent essentiellement. Il
serait difficile , au surplus , que le hasard n'amenât pas
quelquefois de la conformité dans l'expression des mêmes
idées : cet inconvénient ne peut être évité dans une tra-
duction . Aussi l'auteur , après avoir terminé cet ouvrage ,
n'a rien voulu y changer , même en le comparant à celui
de ses plus estimables compétiteurs ; et bien sûr qu'il lui
appartenait tout entier , il n'a cru devoir y faire aucune
modification , et pouvoir , en sûreté de conscience , braver
un injurieux soupçon.
PRÉFACE
DE LA DEUXIÈME ÉDITION.
TRADUIRE en vers français les poésies lyriques d'Horace ,
est une entreprise qui, bien que souvent tentée, n'offre pas
moins de difficultés que de périls . Pour ne pas succomber
dans cette lutte corps à corps avec un des plus grands
poètes de l'antiquité, il faut joindre à la souplesse et à la
flexibilité du talent , l'art de prendre tous les tons ; savoir
être tantôt grave et sublime, tantôt aisé, simple et délicat.
C'est à ces exigences , à ces qualités , si rarement unies
dans un écrivain , que l'on doit attribuer le peu de succès
de la plupart des traductions d'Horace , soit antérieures ,
ΧΧ PRÉFACE
soit postérieures à celle que nous présentons pour la
seconde fois au public.
Depuis 1851 , époque où eut lieu la première publication,
plusieurs auteurs se sont efforcés de reproduire en vers les
beautés du poète qui , chez les modernes , est le plus
populaire de ceux qui ont illustré la littérature romaine.
Quelques- uns ont eu d'heureuses inspirations ; néanmoins
il n'en est aucun qui ait obtenu ce genre de succès qui
rendent de nouveaux efforts inutiles . On en a vu auxquels
les journaux ont prodigué les éloges ; mais ces éloges ,
restés à peu près sans écho , n'ont pas laissé une trace plus
durable que les feuilles quotidiennes qui les ont admis
dans leurs colonnes.
Il n'en a pas été de même de la traduction que nous
reproduisons. Elle a réuni les suffrages les plus flatteurs
et les plus imposants ; les hommes les plus illustres de
notre littérature l'ont dignement appréciée ; et leurs juge-
ments , dictés par la justice et non par des complaisances
d'amitié , ont récompensé l'auteur des longs efforts aux-
quels il a dû se condamner pour lutter, sans trop de désa-
vantage , avec le plus parfait de tous les modèles.
Ce qui a assuré le succès de cette traduction aux yeux
des hommes instruits et vraiment dignes de l'apprécier ,
c'est son extrême fidélité : qualité d'autant plus difficile à
DE LA DEUXIÈME ÉDITION . XXI
atteindre , que la plus grande partie des Odes est rendue
en strophes régulières. On a remarqué en outre que
lorsque la différence du génie des deux langues a obligė le
traducteur à faire usage d'équivalents , il les a heureu-
sement choisis ; que jamais il n'a énervé la phrase vive et
rapide d'Horace en la délayant dans des périphrases ; que
souvent il a rendu vers pour vers , mais sans omettre
aucune image et sans blesser les lois de l'harmonie . Mais
où il a surtout paru vraiment digne et du sujet qu'il
traite et du modèle qu'il s'est donné , ce sont les chants
guerriers , les hymnes de triomphe ; c'est alors qu'il se
retrouve dans sa propre nature, qu'il semble assister encore
et prendre part au tumulte des batailles , entendre la voix
de la gloire , et présager le succès qui doit l'assurer.
Toutefois , en réimprimant son ouvrage , l'auteur a senti
que ces suffrages mêmes étaient un encouragement à le
perfectionner : il l'a revu avec la plus grande sévéritė ;
plusieurs odes ont été entièrement refaites. Aux notes
pleines de goût , de force et d'énergie qui embellissent la
première édition , il en a ajouté de nouvelles du plus haut
intérêt .
La poésie s'est empressée de joindre son tribut d'éloges
à celui des critiques les plus éclairės. Parmi les pièces
nombreuses qui ont été adressées à l'auteur, nous en avons
XXII PRÉFACE
choisi quelques-unes que nous allons mettre sous les yeux
du lecteur. La première est l'ouvrage de M. le baron
Bertholon de Pollet , ancien député de l'Ain , auteur d'une
traduction en vers français des Bucoliques de Virgile , dans
les notes de laquelle on admire une excellente traduction
en vers latins de celles des idylles de Théocrite qui ont
servi de modèles au poète de Mantoue . Soit dans ces idylles,
où le texte grec est rendu avec la plus scrupuleuse exac-
titude ( *) , soit dans l'épître qu'il adresse au traducteur
d'Horace , M. le baron de Pollet a prouvé qu'il peut être
l'heureux émule de tous les poètes modernes qui ont écrit
dans la langue de l'ami de Mécène.
A la suite de cette excellente pièce , nous plaçons l'imi-
tation qui en a été faite en vers français par M. Bousson
de Mairet , auteur de plusieurs ouvrages de littérature et
d'histoire , ou relatifs à l'enseignement des lettres , qui a
essayé d'en reproduire les beautés pour les personnes qui
ne peuvent lire l'original .
L'épître qui succède à ces deux morceaux , le Château
de Verreux , a été extraite d'un volume de poésies , les
Échos du Jura , par M. Gindre de Mancy , recueil où l'on
remarque un style élégant et facile , des images gracieuses
et une harmonie continue .
(*) La plus remarquable de toutes est le chant Amébée , intitulé Daphnis
et Puella , XXVII . idylle de Théocrite .
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XXIII
1
Enfin , nous avons emprunté à M. le chevalier Joseph
Bard , de la Côte-d'Or , la belle ode qu'il a adressée à
l'auteur , lorsque celui-ci a ětě élevé à la dignité de pair
de France. Indépendamment des beautés qui y sont ré-
pandues , cette pièce nous a offert d'autant plus d'intérêt ,
qu'aux sentiments les plus nobles et les plus patriotiques ,
elle unit une description fidèle et animée du département
qui s'honore d'avoir vu naître celui auquel elle est dédiée ,
et un éloge mérité du caractère de ses habitants.
HORATIO GALLICO ,
COGNOMINE
DELORT.
Dum sacra divini lustras vestigia Flacci ,
Ruricolas pecudes rusticus ipse sequor ;
Dùmque doces Latios cantus resonare per orbem ,
Propter aquæ rivum fistula nostra sonat.
Heros heroum laudes , Pholoenque puełam ,
Et Veneris lusus , dulcia furta , canis.
Dat tibi , dat Phoebus numeros , dat Pegasus alas ;
Ast egomet stricto mentis in orbe moror.
Te Jovis ad superas vigor igneus evehit arces ,
Nostra sed in tenui gramine musa manet.
Sic vati plaudunt geminâ de rupe sorores
Cui fas est vatum sollicitare lyram.
Quæ tibi dona feram , tibi quo sunt aurea Flacci
Carmina sponte novis reddita carminibus ,
Ut dubitet simili delusus imagine lector
Interpres fuerit scriptor an Ausonius ?
BERTHOLON DE Pollet.
A L'HORACE FRANÇAIS .
QUAND du divin Horace élégant interprète ,
D'un pas fidèle et sûr tu suis les pas sacrés ;
Attentif à ta voix , quand l'univers répète
Ces chants du Latium , par les Dieux inspirés ;
Sur un frais tapis de verdure ,
Environné de mes troupeaux ,
Aux bords riants d'une onde pure
Je fais résonner mes pipeaux .
C'est à toi dont le nom , qu'illustra la victoire ,
Brille sur le granit (*) parmi tant de héros ,
C'est à toi qu'il convient d'éterniser la gloire
Qui des vaillants guerriers couronne les travaux.
D'une voix aimable et légère
Tu peux célèbrer les beaux jours ,
La jeune et charmante Glycère ,
Et les doux larcins des amours .
(*) L'arc de triomphe de l'Étoile .
XXVI Préface de la deuxième édition.
Apollon te protège ; il t'a donné ces ailes
Qui des cieux enflammés atteignent la hauteur ;
Et dans l'immensité des voûtes éternelles
Ton génie a reçu le souffle créateur.
Pour moi , dans le cercle modeste
Où mon esprit est renfermé ,
Fuyant l'éclat , ma muse reste
Au sein du gazon parfumé.
Aux sommets révérés de l'antique Aonie ,
Les nœuf sœurs à l'envi s'empressent d'applaudir
A ces chants où la force à la grandeur unie
Charme leur cœur ému par l'attrait du plaisir.
C'est ainsi que tu sais leur plaire ;
Souvent à leurs adorateurs
Elles montrent un front sévère :
Mais toi , ne crains point leurs rigueurs.
Eh ! quels dons peut t'offrir une muse champêtre ,
A toi dont les beaux vers , dont les heureux efforts ,
Du poète immortel que Vénouse a vu naître
Ont si fidèlement reproduit les accords ?
Séduit par une double image ,
Le lecteur doute , en son erreur
De cet harmonieux langage
Quel est l'interprète ou l'auteur.
BOUSSON DE Mairet.
LE CHATEAU DE VERREUX .
A M. le lieutenant-général Baron Delort.
Ille terrarum mihi præter omnes
Angulus ridet.
(HORACE , liv. 2 , ode 6. )
Ce coin de l'univers.....
Ce coin me charme plus que le reste du monde.
( Traduction du général DELORT . )
Au pied des monts , parmi ces frais bouquets de bois
Où se cache à demi la verdoyante Arbois ,
Comme sous un chapeau de fleurs et de verdure
Une vierge en riant dérobe sa figure ,
Il est un beau séjour , de calme couronné ,
Par les arts embelli , d'ombrage environné ,
XXVIII PRÉFACE
Délicieux Éden , où la sage culture ,
Par des soins variés secondant la nature ,
De mille et mille fleurs prodigue le trésor ,
Et des fruits les plus doux mûrit la pourpre et l'or.
De là , sous laramée et par la pente douce ,
Des sentiers onduleux et tapissés de mousse ,
Au murmure de l'onde , aux chansons de l'oiseau ,
Conduisent à pas lents au sommet d'un coteau,
D'où l'œil embrasse au loin de beaux amphithéâtres
De collines , de monts et de rochers bleuâtres ,
Et du pampre odorant qui d'un cercle embaumé
Ceint la joyeuse ville au nectar renommé.
Sous le paisible abri de ces nobles murailles
Vit un sage , un guerrier fameux par cent batailles ,
L'un de ces preux vaillants du vaillant Empereur ,
De l'Europe tremblante autrefois la terreur ,
Et qui , déposant là son invincible glaive,
Jusqu'à ce que le jour des vengeances se lève ,
Vint , fier et résigné, du tumulte des camps
Se reposer à l'ombre et dans la paix des champs.
Là , des soins bienfaisants le charme inexprimable ,
La douce affection d'une compagne aimable ,
Les arts , baume du cœur , source de tous plaisirs ,
Partagent ses instants , enchantent ses loisirs .
Dans toute sa candeur , là , prodigue , s'épanche
De la vieille Comté l'hospitalité franche ;
Là viennent réunir leur àme et leurs lauriers
Quelques fils de la muse, et d'antiques guerriers ;
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. ΧΧΙΧ
Et , tandis qu'à grands flots l'Arbois fumeux ruisselle ,
Que le jus petillant dans la coupe étincelle ,
Eux , dans l'intimité versant leurs cœurs émus ,
Rappellent à l'envi les temps qui ne sont plus ,
Tous les faits merveilleux de la gloire passée ,
Sous leurs pieds triomphants l'Europe terrassée ,
La liberté guidant leurs premiers bataillons ,
Le sang français partout fécondant les sillons ;
Comme une faible proie , en sa terrible serre,
Sous le foudre vengeur l'aigle étreignant la terre ,
Et ce héros qui , fort par le glaive et les lois ,
Disposait à son gré des peuples et des rois ;
Puis les retours soudains , les trahisons infâmes ,
Et , triste dénoûment enfin de ces grands drames ,
L'homme étonnant sous qui s'affaissa l'univers ,
Expirant au loin , seul , sur un rocher des mers.
Alors de larges pleurs baignent les yeux des braves ;
Alors, impatients de plus longues entraves ,
Frémissant de courroux , tous à leurs flancs soudain
Pour en tirer le glaive ils ont porté la main ;
Et, leurs cœurs s'exaltant au nom des vieilles gloires ,
Ils vont rêvant encor de nouvelles victoires ,
Et la France aux combats précipitant ses fils ,
Et Waterloo vengé par un autre Austerlitz .
Mais à ces souvenirs souvent pleins d'amertume ,
A ces regrets cuisants où l'âme se consume ,
XXX PREFACE
Quel chant pur et suave a soudain succédé ,
Et ramène la joie au banquet déridé ?
Oh ! silence , écoutez ! c'est la lyre d'Horace
Qui sous la main guerrière ainsi vibre avec grâce.
Aux sons du luth encore humide de ses pleurs ,
C'est Achille en sa tente apaisant ses douleurs.
< Amis , pourquoi cette tristesse ,
» Et ce tourment de l'avenir ,
» Et ce long regret qui vous presse
» D'un temps qui ne peut revenir?
» Qu'il reste en votre âme et l'embrase ,
> Comme un parfum qui dans le vase
» Survit à l'absente liqueur ;
>> Et non comme un glaive perfide
» Qui rouvre la plaie homicide ,
» Et s'enfonce au vif dans le cœur.
» Couronnons nos coupes des roses
» Que l'automne encor fait fleurir ;
» Sur leurs tiges à peine écloses ,
» Ce soir les verra se flétrir.
» De biens , de maux entresuivie ,
» Ainsi s'évapore la vie.
» Sans trop songer au lendemain ,
» Sans nous abuser d'un vain leurre ,
>> Jouissons du jour et de l'heure ;
>> Qui sait si nous serons demain ?
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. ΧΧΧΙ
» Ici , défiant la fortune ,
» Loin des fantômes décevants ,
> Bannissons la crainte importune ,
» Et livrons les chagrins aux vents .
» Ici se plait aussi la muse ;
>> Ici coule une autre Blanduse
> Au flot brillant , limpide et pur ;
» Et les arbres de ces rivages
» Nous versent d'aussi frais ombrages
» Que ceux des bosquets de Tibur.
>> Oh ! cet heureux coin de la France ,
» Qu'il me sourit ! comme il est beau !
> C'est le sol où j'ai pris naissance ,
» Le sol qui sera mon tombeau.
>> Là , je retrouve avec délices
» Les amis , les cieux plus propices ,
» Après la tempête le port ;
» Et l'élan du jeune délire ,
» Et le don sacré de la lyre ,
» Par qui l'homme échappe à la mort !
» Allons ! que la coupe s'emplisse !
» Que les fronts soient épanouis !
» Qu'à flots vermeils le vin jaillisse !
» Le vin dissipe les ennuis .
XXXII PRÉFACE
>> Buvons aux nobles funérailles !
› Au brave qui , dans les batailles ,
> Tomba sous les foudres de Mars !
> Buvons aussi , sans plus d'alarmes ,
› A la paix qui succède aux armes ,
» A l'amitié douce , aux beaux-arts ! >
Vers ce temps , par un jour de joyeuse vacance ,
Ecolier voyageur et plein d'insouciance ,
Je cheminais gaîment , aux approches du soir ,
Vers ma bonne marraine , en son petit manoir (*) ,
Par le sentier pierreux grimpant avec les chèvres ,
Approchant le cristal du ruisseau de mes lèvres ,
Cueillant la mûre noire aux ronces du buisson ,
Ou cherchant quelque fleur parmi le vert gazon .
Je côtoyais ainsi le domaine fertile ,
Et , parfois m'arrêtant , j'admirais , immobile ,
Et les tours du château que dorait le soleil ,
Et le clos , et la vigne , et tout cet appareil
De paix et d'opulence et de bonheur champêtre ;
Et si de ces beaux lieux je demandais le maître :
<< C'est notre bienfaiteur , c'est notre père à tous , >
Me répondait le pauvre avec un souris doux.
Le soldat, fièrement relevant sa moustache :
< C'est le bon général et sans peur et sans tache ,
(*) A Vauxelles , joli hameau au-dessus du château de Verreux .
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XXXIII
* Levainqueur de l'Espagne , et qui , dans Montereau ,
< Sauva l'aigle trahie et l'honneur du drapeau . >
Mais , de son souffle pur , la brise à mon oreille
Apportait tout-à-coup les chants pleins de merveille ;
Et moi , qui ne rêvais que vers et beaux accords ,
Je recueillais ces chants avec de saints transports ,
Et , le cœur palpitant , l'ame tout inquiète ,
Je me disais : « c'est plus encor , c'est un poète ! ... »
G. DE MANCY:
Paris , juin 1837 .
3
XXXIV PRÉFACE
AU GÉNÉRAL DELORT.
De l'Arc national le sublime portique
A peine avait inscrit sur sa page historique
Vos prouesses de brave et vos nobles exploits ,
Que , pour vous recevoir, un autre temple s'ouvre ,
Pacifique palais , satellite du Louvre
Où dort le sceptre de nos rois.
Allez, au Luxembourg des frères vous attendent :
Pour serrer votre main , de franches mains se tendent ;
Car , depuis si longtemps , vous leur êtes connu !
Les gloires d'autrefois , les gloires de l'Empire ,
D'un unanime accord s'apprêtent à vous dire :
<< Ami , soyez le bien-venu ! »
Allez , fier vétéran de nos grandes batailles ,
Pair des Montmorency, des Rohan , des Noailles ,
Seconder le pouvoir qui conserve et régit :
Mais aussi protégez la cause populaire ;
Le peuple veut toujours qu'on lui soit tutélaire ,
Et quand on l'opprime , il rugit.
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XXXV
De la chaise curule où trône la pairie ,
Songez à ce Jura dont la terre chérie
A bercé votre enfance en vous donnant son lait ;
Songez à ces vallons que caresse la brise ,
A ces cœurs montagnards que nul remords ne brise ,
Aux voix pieuses du chalet.
Songez à ces hameaux dont la douce nature
Chaque jour embellit la riante parure ,
Qui , parfumés et frais , dorment sur leurs coteaux ,
Et qu'abritent des monts les géantes murailles ;
Songez à ce pays dont les fermes entrailles
Produisirent tant de héros .
Dole , Lons-le-Saunier, ces patriotes villes
Dont le souffle brutal des discordes civiles
Jamais ne troublera l'harmonieux séjour ;
Arbois, qui sur un fond verdoyant se dessine ;
Salins , que de Poupet le front chauve domine ,
Ont mérité tout votre amour.
Surtout , n'oubliez pas cette âpre et dure zône
Qu'assombrit des sapins la sauvage couronne ,
Sol austère où revit le type franc-comtois ;
Les âmes sont , là-bas , si fortement trempées ,
Si riches en courage , en mâles épopées ,
En mœurs naïves d'autrefois !...
XXXVI PRÉFACE
Oh ! que du Luxembourg les pompes et les fêtes
Ne vous ravissent point la harpe des poètes
Qui vibra sous vos doigts meurtris par les combats :
Cette lyre , en chantant sur la rive natale ,
Empêcha qu'au guerrier la disgrâce fatale
Ne devînt un vivant trépas.
JOSEPH BARD ,
De la Société royale des Antiquaires de France.
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XXXVII
De tous les critiques qui ont jugé la traduction des Odes
d'Horace , le plus illustre est M. Charles Nodier , de
l'Académie française , dont la France littéraire déplore la
perte récente . A ce maître de la critique contemporaine ,
nous ajouterons M. Genisset , mort en 1857 , doyen de la
Faculté des lettres de Besançon , et nous nous arrêterons ;
non que nous ne puissions produire d'autres appréciations
aussi justes que bien motivées : mais on sait que c'est aux
éloges surtout qu'il convient de donner une limite.
ODES D'HORAGE .
traduites en vers français ,
Par un ancien lieutenant-général de la Grande-Armée.
Si l'homme de lettres qui publie un livre avait quelque droit de
récusation à exercer contre son critique , et il n'y aurait pas grand
mal à cela , je ne m'exposerais pas à rendre compte de la nouvelle
traduction d'Horace, après avoir manifesté si souvent la répugnance
invincible que m'inspirent les traductions des poètes anciens. C'est
que je ne puis m'empêcher d'attribuer à cette déplorable maladie
de notre littérature deux des plaies incurables qui en ont détruit
l'originalité dans son germe , et qui en rendent la décadence de
XXXVIII PRÉFACE
plus en plus inévitable , c'est-à-dire la manie de l'imitation , si mal-
heureusement inoculée depuis trois siècles à toutes les médiocrités
écrivantes, et le délaissement barbare dans lequel est tombée de nos
jours l'étude des bonnes lettres antiques . A quoi servirait en effet
d'apprendre le grec chez un peuple favorisé des muses , qui a le
bonheur de pouvoir lire Homère dans les vers si bien scandés et
rimés si exactement de MM. Aignan et Rochefort , Théocrite dans
la prose si éminemment poétique de M. le professeur Gail, le grand
démolisseur de Delphes et d'Olympie , et le fougueux Pindare dans
les versions académiques de M. de Chabanon , qui jouait si bien
du violon et qui était de si bonne compagnie? Quant au latin , ne
serait-on pas bien venu à parler de Virgile aux contemporains de
M. l'abbé Delille, qui n'était point savant en us , qui avait l'esprit et
la grâce , et dont les vers étaient de Virgilius même, au jugement
de Voltaire, qui ne s'est jamais trompé? Il est vrai que son Énéide
ne ressemble pas du tout à celle de Virgile ; mais elle n'en est
que plus belle ; et vous y trouverez des centaines d'épithètes , plus
sonores les unes que les autres, dont Virgile ne se serait jamais avisé,
sans compter une foule d'antithèses fort galantes , et je ne sais
combien de ces belles alliances de mots étonnés du hasard qui les
rassemble, lesquelles sont , comme tout le monde en convient , la
pierre de touche du génie. Ironie à part, il est des auteurs qui sont
bons à traduire, Columelle et Vitruve, par exemple ; car il n'est pas
absolument indispensable , pour tout homme qui se mêle de faire
valoir ses champs ou de donner quelques avis à ses maçons , de
puiser la science à livre ouvert dans le latin , comme le bon Dominie
Sampson.
Je serais de bonne composition aussi avec les traducteurs des
philosophes , et surtout des moralistes, qui perdent bien quelque
chose à être interprétés quand ils sont en même temps d'excellents
écrivains , comme Platon , Xénophon et même Antonin , mais qui
n'y perdent pas leur mérite essentiel. La raison et la vérité sont
exquises en toutes langues , et il convient que tout le monde puisse
jouir du bienfait de leurs enseignements , sans la permission de
Clénard ou de Despautère. Il n'en saurait être de même de la
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XXXIX
poésie, qui est un art de paroles , et qui doit la plus grande partie de
ses séductions à des combinaisons qu'aucune imitation n'est capable
de reproduire. Le poète traduit , c'est ce papillon d'or et d'azur
qu'un écolier maladroit étouffe maussadement entre deux feuillets
de papier..... Quand la poudre impalpable qui brodait de si riches
compartiments sa robe éblouissante a tout-à-fait disparu , ce n'est
plus qu'une chenille aux ailes de chauve- souris . Il fallait le laisser
vivre et le laisser voler.
Traduire Horace , grands Dieux ! traduire Horace en français ! le
traduire de gaîté de cœur, pour faire connaître Horace aux gens de
lettres qui ne savent pas le latin ! Et avec quoi , s'il vous plaît ? avec
une langue sans prosodie et sans musique , ou dont la prosodie équi-
voque et douteuse n'a de lois que les caprices de la prononciation la
plus lourde et la plus prosaïque de l'Europe ? avec une langue héris-
sée de pronoms verbaux et d'articles substantifs complétement desti-
tués de valeur propre, et qui ne servent qu'à coudre de nœuds gros-
siers les lambeaux de la période ? avec une langue sans déclinaisons
auriculaires , où le mot cadavre ne participe nulle part de la vie de la
pensée , et ne daigne se prêter à l'expression du pluriel , la seule qui
le modifie, qu'en s'allongeant aux yeux d'une lettre inentendue ? avec
une langue soufflée d'e muets insignifiants , qui n'ont pas même le
privilége d'adoucir le moins du monde l'âpre rudesse de ses con-
sonnes disgracieuses , et dont la mélopée est obligée de changer la
valeur pour leur en donner une ; avec une langue non transpositive,
dans laquelle l'inversion est souverainement ridicule toutes les fois
qu'elle n'est pas aussi commune , aussi triviale , aussi plate que ce
qu'on appelle la construction naturelle , et qui n'a pas même , par
conséquent , l'avantage de l'inversion ?
Il n'y a point d'hiver où l'on n'élève à St. -Pétersbourg des statues
d'Apollon et de Vénus faites avec de la neige. Tenez pour certain , si
vous le voulez , que ces gens-là traduisent aussi à leur manière les
chefs-d'œuvre de Polyclète et de Phidias.
On a dit souvent que nous n'avions pas la tête épique. Méprise de
pédant ignare qui a confondu l'artiste avec l'instrument , le peintre
avec la palette. Il y a au moins autant d'invention épique dans le
XL PREFACE
Gargantua que dans l'Iliade ; il y en a dix fois plus dans le Der-
nier Homme de l'obscur Grainville que dans le Paradis perdu de
l'immortel Milton. Ce qui nous manque , c'est une langue épique,
une langue poétique ; et lorsqu'il s'élève chez nous un grand poète,
ainsi que cela est nouvellement arrivé , il comprend si vite et si bien
l'obstacle intime et presque insurmontable qui s'oppose aux déve-
loppements de sa pensée et aux progrès de son art , que la première
chose dont il s'avise , c'est de remuer profondément la versification
et le langage , en les rapprochant de toutes les forces de son industrie,
par la construction , par le tour , par le mouvement , de ces langues
douées dans lesquelles la poésie semble s'être incarnée avec la parole .
Ainsi avaient fait avant lui Rabelais , Ronsard , Corneille , Molière,
Lafontaine, André Chénier. Avec une grande puissance d'instruction,
un tact exquis et du génie , il obtient alors quelquefois des résultats
que ses émules demandent inutilement depuis quarante ans à Vau-
gelas et à Richelet . Il a renouvelé l'œuvre de Dieu , il a donné la vie
au verbe. Efforçons-nous de ravir comme lui aux anciens le système
entraînant , le nombre souple et varié , la merveilleuse harmonie de
leur admirable langage , pour en enrichir le nôtre ; voilà le secret du
style dans les langues imparfaites ; mais ne tentons pas les hasards
d'une comparaison dont le moindre inconvénient serait de dénoter
trop de superbe ou trop d'humilité. Ne posons pas le mannequin à
côté du tableau . N'illuminons pas devant le soleil .
Il n'y a qu'un certain concours de circonstances qui puisse me faire
comprendre dans un homme de goût la nécessité de traduire Horace.
Il faut qu'initié de bonne heure par l'étude aux divins enseignements
de ce poète de l'esprit et de la raison , il se soit accoutumé à s'en faire
un inséparable ami ; à chercher en lui , dans toutes les occasions de
sa vie , d'inépuisables sympathies ; à conformer ses pensées et ses
expressions à cette pensée , à cette expression toujours présente , qui
a des conseils pour tous les besoins , des effusions tendres et passion-
nées pour tous les sentiments , pour tous les événements des appli-
cations familières . Il faut que cette noble intelligence ait été conduite
ou contrainte par la puissance des choses à se recueillir en elle-même
dans une solitude rêveuse et philosophique. Il faut qu'à la vaine dis-
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XLI
traction des conversations oiseuses ou des lectures stériles , elle ait
continué à préférer l'entretien si doux du plus aimable des sages ;
qu'elle ait aimé à multiplier le plaisir de l'entendre, en lui faisant parler
plus d'une langue ; qu'elle ait ambitionné de se l'identifier plus étroi-
tement encore , en le revêtant de quelque chose de sa propre indi-
vidualité. C'est ainsi , en effet , que cette nouvelle traduction a été
composée ; et je conviens que ma prévention amère contre les méta-
phrastes de profession se sent désarmée de toute sa rigueur par
l'expansion d'une âme ingénieuse et sensible qui n'aspire qu'à jouir
de ce qu'elle aime , en variant à l'infini son image.
Ce n'est pas tout que d'avoir consciencieusement rabattu ce qu'il y
avait d'extrême dans ma colère. On peut me mener plus loin en con-
cessions , et il en est telles que je ferai sans qu'on me les demande , si
on intéresse mon cœur, si on échauffe mon enthousiasme en faveur
d'un écrivain qui ne partage pas mes doctrines littéraires, fût-il même
traducteur ! Je comprendrai qu'il y a des génies modestes pour qui
le bonheur d'épancher un sentiment vif et poétique , et de se rendre
compte de la portée de leur parole , en la pliant à la symétrie et à la
cadence du vers , est devenu une compensation nécessaire de l'injus-
tice des hommes et de l'oisiveté involontaire de la pensée captive.
Je saurai pourquoi ceux-là s'assujétisent de préférence à l'inspiration
puissante et sympathique de leur poète favori, pour se rebercer , comme
le héros le plus fantastique de Schiller , dans des rêves de jeunesse et de
gloire. Ce que je blâme dans le pédant qui martelle à froid en rimes
plates une matière cent fois plus précieuse que l'or, je suis homme à
l'admirer dans le guerrier rendu au toit de Cincinnatus , qui n'a plus ,
pour occuper des années encore pleines de vie que la gloire avait dévo-
lues à son épée, qu'une charrue et une lyre, et qui se répète les hymnes
triomphants de la vieille Rome dans le silence de ceux qui étaient
promis à sa valeur . Oh ! alors un traducteur est un poète , parce qu'il
y a une poésie dans son nom et dans son histoire, et que les vers qu'il
dérobe à l'antiquité résonnent à mon oreille comme un écho anticipé
de sa renommée ! L'ai- je vu se faire ouvrir les portes de Tarragone ,
ou sortir sanglant de la mêlée , non parmá relictá comme son lyrique,
mais beau de quelques faits d'armes généreux , donnez, donnez-lui des
XLII PRÉFACE
lauriers nibus plenis , et ne craignez pas d'y mêler ceux d'Horace ,
qui aurait chanté avec lui , qui aurait chanté pour lui , et qui l'aurait
chanté. Je ne sais rien de plus noble et de plus touchant que cet emploi
des loisirs d'un grand capitaine qui use , en se jouant à lutter contre
les difficultés d'une langue pourvue de tant d'avantages , les restes
de l'activité trop tôt réprimée qu'il voudrait déployer encore contre
l'ennemi. Cela me fait penser tout de suite à Scipion causant de la
poésie des Grecs avec son Lélius , ou traduisant à son Térence le pur
et classique Ménandre ; à Scipion , dont les aïeux avaient aussi appris
leur nom aux rochers de la Catalogne.
Si l'on est naturellement disposé à beaucoup attendre d'un homme
qui lit Horace , qui le sent vivement , qui l'aime avec ardeur, qui en
a fait la consolation de ses ennuis les plus amers et le charme de ses
plus doux loisirs , c'est surtout dans la position spéciale où le nouveau
traducteur était placé. Il existe un lien puissant , une étroite analogie
d'âme entre le héros et le poète , et c'est pour cela que les anciens
leur décernaient les mêmes couronnes . On rencontre ici de fréquentes
preuves de cette conformité sympathique d'organisation dans les odes
nombreuses où Horace fait vibrer des souvenirs de guerre, et que son
interprète rend presque toujours avec une vigueur d'inspiration qui
sent la poussière et le feu des batailles , et qui n'exclut d'ailleurs dans
les autres ni la souplesse ni la grâce. Je regrette qu'il n'ait pas suivi
de plus près les rhythmes que son modèle varie avec une abondance
inépuisable , et qu'il n'a certainement jamais adaptés sans motif au
thème de ses compositions ; mais il y a plus que du bonheur, il y a
infiniment de talent à chercher sans cesse et trouver souvent la déli-
catesse latine sans tomber dans la manière , et la pompe lyrique sans
se perdre dans l'exagération . Les notes qui accompagnent la traduction
ont un mérite particulier de convenance. Elles sont parfaitement
appropriées au goût général de notre époque , c'est-à-dire marquées
du sceau d'une bonne littérature , mais dégagées de tout pédantisme,
et faites pour occuper agréablement l'esprit des personnes les plus
étrangères aux subtilités plus curieuses qu'utiles de la critique ver-
bale. Enfin , le texte original est imprimé en regard de la version
française, avec un soin et une correction qui font honneur aux presses
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XLIII
de la province , où l'on sait au moins aussi bien le latin qu'à Paris,
de manière que les admirateurs d'Horace pourront le lire deux fois
dans le même volume ; et le lira-t-on jamais assez ?
Je ne serais pas étonné qu'on me demandât , à la fin de cet article,
le nom d'un poète érudit dont l'illustration se rattache à plus d'un
genre de gloire. C'est un mystère qu'il a laissé à démêler aux biblio-
graphes , et que je ne me crois pas le droit de dévoiler tout-à-fait, car
l'anonyme de la modestie est aussi respectable que celui du libelle est
odieux. Tout ce qu'il m'est possible de dire , c'est que le livre vient
du Jura , ce qui ne simplifie pas beaucoup la difficulté , cette noble
contrée étant assez fertile en grands hommes de guerre pour laisser
un champ très-vaste encore aux recherches et aux conjectures . Heu-
reusement une charmante pièce de vers adressée à l'auteur , et qui
précède son ouvrage , m'apprend que ce nom dissyllabe , et qui a un
D pour initiale , rime fort richement en ort , et ce renseignement est
plus positif. Au reste , si quelque savant s'occupe aujourd'hui de
continuer l'utile travail de mon docte ami M. Barbier , il découvrira
infailliblement le mot de l'énigme , que je lui abandonne , dans
l'histoire de nos Victoires et de nos Conquétes.
CH . NODIER .
XLIV PREFACE
ODES D'HORAGE ,
traduites en vers français ,
PAR UN ANCIEN GÉNÉRAL DE DIVISION DE LA GRANDE-ARMÉE ,
avec cette épigraphe :
<< Ses vers en tous pays sont cités d'âge en âge. ›
POUVAIT-IL en être autrement , si l'on considère qu'une extrême
facilité de caractère , un mol abandon , se réunissent dans Horace
à la richesse du génie et à une admirable variété de talents , pour en
faire le poète de tous les temps et de tous les pays , de tous les âges
et de toutes les situations de la vie ; chantant tour à tour les plaisirs ,
les passions , la sagesse , l'amitié , la gloire ; faisant chérir la vertu
par les modèles séduisants qu'il en sait offrir , les beaux-arts par les
bienfaits inépuisables qu'ils répandent , la patrie par les nobles
dévouements qu'elle inspire ? Soit qu'il poursuive d'un vers sanglant
ou badin l'effronterie , l'infidélité et la débauche , ou qu'il vante les
délices de Tibur , les frais ombrages de Tarente , les eaux limpides
de la fontaine Blandusie , et commande à son esclave d'apprêter
pour Mécène les vins , les parfums et les roses ; soit que , rendant
à la philosophie les leçons qu'il en a reçues , il lui réfléchisse ses
propres maximes embellies de tout l'éclat de l'imagination , de toutes
les grâces du sentiment , ou que , dans les accès d'une sainte manie ,
il ait vu le puissant dieu de l'Inde armé de son thyrse redoutable ,
entendu les cris de ses bacchantes échevelées ; soit enfin que , sur le
ton d'Alcée et de Pindare , il célèbre les dieux et les héros , les
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. ILV
victoires de Rome , ses jeux séculaires et ses pompes triomphales ,
la lyre , toujours docile aux besoins du poète , se montre enjouée ,
sérieuse , naïve , tendre ou sublime ; et , de même qu'elle a de molles
ondulations , de légers frémissements pour les joies du cœur , des
accords brusques , irréguliers , véhéments , pour exprimer les
transports de l'enthousiasme et toutes les émotions exaltées qui nous
enlèvent au pouvoir de la raison et à l'empire de nous-mêmes , elle
a aussi des tons lents , graves et uniformes pour représenter les
sentiments qui se lient à la méditation de l'esprit , pour marquer le
calme des sens et le repos de la sagesse .
C'est cette puissance de verve et cette prodigieuse flexibilité de
pinceau qui ont fait , de tout temps , l'écueil et le désespoir des
interprètes d'Horace. Le moyen , en effet , de se plier aux ingénieux
caprices , aux étonnantes métamorphoses d'un poète qui revêt
incessamment toutes les formes sans que jamais aucune lui soit
étrangère , de le suivre d'un pas égal et ferme tantôt dans ces
élans fougueux qui ne connaissent point de loi , tantôt dans cette
marche pressée et vigoureuse , produite par l'accumulation des
idées , leur force toujours croissante , et leur liaison souvent moins
apparente qu'intime ? Comment dérober à l'original une partie du
feu sacré qui l'anime , sans se relâcher de cette attention circonspecte
et presque minutieuse , imposée au traducteur par la nécessité
d'étendre ou de circonscrire , au gré de son modèle , la pensée ,
l'image et le sentiment , surtout dans des ouvrages d'un goût si pur ,
où la moindre altération peut détruire ce qu'il a de plus précieux ,
et où il faut saisir un degré précis de force , de lumière , de chaleur ,
sans quoi tout est perdu ?
On a dit que traduire est un ouvrage de patience qui se fait avec
la règle et le compas ..... Ce mot est vrai à certains égards ; mais
l'appliquer , dans toute sa sécheresse , à la traduction des odes latines
en vers français , ce serait , à notre avis , se montrer injuste envers
l'artiste autant qu'hostile à l'art lui-même ; ce serait ne considérer
dans le traducteur que le travail matériel et technique de la
versification , tout au plus le concours nécessaire du discernement
et du goût , procédant ensemble au rapprochement spéculatif de
XLVI PREFACE
deux idiomes si difficiles à concilier ; mais cette précieuse faculté de
l'âme qui s'exalte par la contemplation d'un modèle si voisin de la
perfection , qui s'échauffe de son enthousiasme , et se laisse ravir
à des beautés qu'on n'avait pas encore si bien pénétrées ni si
profondément senties ; ce coup d'œil ferme de l'esprit , cet instinct
merveilleux de poésie auquel rien n'échappe dans l'ordonnance du
plan , dans la correction du dessin , dans le coloris et la distribution
des objets ; enfin cette science de l'harmonie verbale et pittoresque
qui , avec nos langues sourdes et monotones , est une sorte de
création continuelle ; ces artifices de style , ces mystères ineffables
de diction , que l'on serait tenté de regarder comme une seconde
révélation du génie , tout cela ne vaut-il donc pas la peine qu'on s'y
arrête et qu'on en tienne compte ?
Sans doute , on ne demandera pas si tous ces genres de mérite
se trouvent réunis au même degré dans la nouvelle traduction
des Odes : ce serait exiger bien plus du traducteur que du poète
lui-même , qui a ses imperfections naturelles et ses défauts , qui
tiennent au temps où il écrivait. La gloire du nouvel interprète
d'Horace sera d'avoir soutenu avec avantage , sous la plupart des
rapports que nous venons de signaler , l'honorable lutte ouverte
entre lui et ses nombreux devanciers , et notamment de les avoir
surpassés tous par un respect religieux pour son modèle , qu'il a
su rendre avec une plénitude d'ensemble et une précision de détails
qui n'ôtent rien à la souplesse et à la grâce.
Un autre titre recommande la nouvelle traduction , ce sont les
notes qui l'accompagnent. Là se montre, avec une touchante naïveté ,
l'honorable préoccupation du traducteur pour le poète de son choix.
Soigneux et presque avare de sa gloire , il lui restitue , dans les
poésies de Rousseau , de Lebrun , de Bertin , de Boufflers , tout ce
que leur muse a emprunté au lyrique latin , et jusqu'aux passages
suspects d'avoir été inspirés par ses vers. Il se plaît à le faire
absoudre des obscurités qu'on lui reproche , des plagiats qu'on lui
attribue ; à le venger des torts qu'auraient pu lui faire certains
imitateurs pour l'avoir mal entendu et mal expliqué ; et , comme si
lui-même craignait , en le traduisant , d'exposer à une sorte de
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XLVII
profanation le poète objet de son culte, il s'applique à faire ressortir,
dans de judicieuses analyses , l'admirable conduite de ses principaux
chefs - d'œuvre , et la sublimité d'inspiration dont ils portent
l'empreinte.
C'est dans ces pages , remplies d'une érudition toute spéciale ,
qu'il laisse souvent échapper les beaux sentiments d'honneur et de
patriotisme dont la manifestation , pour le dire en passant , tend un
peu , selon nous , à écarter le voile de l'anonyme que sa modestie
a voulu garder. En effet , l'ancien général de division de la Grande-
Armée ne serait-il pas un de ces vétérans de la guerre qui ont vu se
briser indignement dans leurs mains l'épée des batailles , et qui ,
après avoir payé de leur sueur et de leur sang les illustrations de la
patrie , ont porté pendant quinze ans le deuil de sa gloire ? ... Oui,
on le reconnaît à la fierté de son attitude , à ses regards brûlants ,
qu'il porte successivement , mais avec des impressions bien
différentes , sur les forts humiliés de la Catalogne , sur les plaines
ensanglantées de Ligny et de Mont-Saint-Jean , sur vingt champs
de bataille rendus fameux , les uns par des succès qui tiennent du
prodige..... un seul par l'éclatant revers qui fut pour la France un
désastre ; on le reconnaît à ses vives et puissantes sympathies pour
le poète des combats et de la liberté , qui ose chanter en face des
maîtres du monde les victoires du peuple-roi , les belles actions de
ses plus grands capitaines , les nobles dévouements des Régulus ,
des Décius , des Camille , de tous ces fiers Romains qui avaient le
plus illustré la république ; on le reconnaît surtout à la gravité de ses
réflexions , à la solennité de ses souvenirs , consignés dans de simples
notes , où il se montre éloquent et pittoresque à force de sentiment
et de conviction. Nous n'en citerons qu'un passage entre beaucoup
d'autres .
<< Je ne doute point que les éclatantes victoires des Romains
n'aient porté au plus haut degré de perfection le talent d'Horace.
La prospérité et la gloire élèvent l'âme et exaltent l'imagination.
La misère , les revers , l'humiliation , étouffent ou rapetissent le
génie ; cela n'est pas moins vrai pour les peuples que pour les
hommes privés . Horace , protégé par Mécène , était honoré à la cour
XLVIII PRÉFACE DE La deuxième éDITION.
d'Auguste ; il passait sa vie au milieu des fêtes et des solennités
publiques ; il mêlait ses acclamations à celles de ses concitoyens ;
lorsque le vainqueur montait au Capitole sur un char de triomphe,
suivi des ennemis enchaînés , il s'associait à l'ivresse générale ;
alors il s'écriait : Io triumphe ! Io triumphe ! Les cris de Vivent les
Scythes ou les Sicambres ne frappèrent jamais son oreille ; il ne
voyait pas le palais des Césars gardé à grands frais par les troupes
étrangères et de préférence aux légions romaines. Les drapeaux
reconquis sur les Parthes féroces ornaient les murs du temple de
Jupiter ; les généraux qui , par des actions d'éclat , avaient contribué
à l'affermissement de l'empire , n'étaient pas indignement licenciés ;
on leur décernait des récompenses proportionnées à leurs services .
Auguste vengeait sur les Parthes la défaite de Crassus et la honte
du nom romain. Il n'élevait pas aux plus hautes dignités Monésés
qui , à la tête des barbares , et secondé par des circonstances
heureuses , avait exterminé les soldats de Crassus. >
Ces allusions , pour être pleines de modération et de convenance ,
ne perdent rien de leur effet. Elles ne respirent point la haine , elles
ne sentent point l'amertume ; leur finesse même disparaît sous je
ne sais quel voile de noble décence et de dignité mélancolique…………
Honneur au guerrier-citoyen qui a su garder son âme en paix dans
la disgrâce , et n'a point fait porter à la patrie la peine de son
humiliation et de sa douleur ; qui , ne pouvant plus la couvrir de
son épée , a su se faire des occupations conformes à l'amour qu'il
sentait pour elle , et , par une illusion vertueuse , croyait continuer
de la servir , lorsque , dans le silence de la joie publique , et dans
l'attente de nouveaux jours , il faisait répéter aux échos de sa
solitude les hymnes de la vieille Rome , et ces accents inspirés qui
ont servi si souvent de modèle à nos chants de triomphe !
F.-J. GENISSET ,
Professeur de littérature latine à la Faculté de Besançon :
ODES
D'HORACE .
LIVRE PREMIER.
4
HORATII FLACCI
CARMINUM
LIBER PRIMUS.
ODE I.
Ad Mæcenatem .
MECENAS , atavis edite regibus ,
O et præsidium , et dulce decus meum !
Sunt quos curriculo pulverem Olympicum
Collegisse juvat , metaque fervidis
Evitata rotis , palmaque nobilis
Terrarum dominos evehit ad Deos .
ODES
D'HORACE .
LIVRE PREMIER .
ODE I.
A Mécène.
O vous , mon digne appui , ma gloire la plus chère ,
Vous , né d'un sang royal si fertile en héros ;
Jaloux de se couvrir d'une noble poussière ,
Un athlète , dans Pise , à d'illustres rivaux
Vient disputer le prix : franchissant la barrière ,
Il fait voler son char sur les brùlants essieux ,
Touche , évitant la borne , au but de la carrière ,
Et, le front couronné , s'élève au rang des Dieux .
4 HORATII CARMINUM I , İ.
1.
Hunc , si mobilium turba Quiritium
Certat tergeminis tollere honoribus ;
Illum , si proprio condidit horreo
Quidquid de Libycis verritur areis .
Gaudentem patrios findere sarculo
Agros , Attalicis conditionibus
Nunquàm dimoveas , ut trabe Cypriâ
Myrtoum pavidus nauta secet mare .
Luctantem Icariis fluctibus Africum
Mercator metuens , otium et oppidi
Laudat rura sui mox reficit rates
Quassas , indocilis pauperiem pati .
Est qui nec veteris pocula Massici ,
Nec partem solido demere de die
Spernit , nunc viridi membra sub arbuto
Stratus , nunc ad aquæ lene caput sacræ .
Multos castra juvant , et lituo tubæ
Permistus sonitus , bellaque matribus
Detestata . Manet sub Jove frigido
Venator , teneræ conjugis immemor ,
Seu visa est catulis cerva fidelibus ,
Seu rupit teretes Marsus aper plagas .
20
ODES D'HORACE , 1 , I.
L'ambitieux , d'un peuple inconstant et mobile ,
Pour les plus hauts emplois vient briguer la faveur ;
A remplir ses greniers des blés de la Sicile
Un avare opulent attache son bonheur .
Le vaisseau le plus sûr , tous les trésors d'Attale ,
Une mer à l'abri des vents impétueux ,
Ne pourraient éloigner de sa terre natale
L'heureux cultivateur du champ de ses aïeux,
Luttant contre la mer où vint périr Icare ,
Ce marchand soupirait après un doux repos ;
Mais il craint l'indigence , et , toujours plus avare ,
Au port il fait déjà radouber ses vaisseaux .
L'un , des jours les plus longs oubliant la durée ,
Mollement étendu sous un feuillage épais ,
Ou sur les bords charmants d'une source sacrée ,
Savoure avec délice un vin vieux de Calès .
Un autre aime les camps , les travaux de la guerre ,
Les clairons dont le bruit excite la valeur ,
Les jeux sanglants de Mars , que le cœur d'une mère ,
Tremblante pour un fils , a toujours en horreur :
Le chasseur , des hivers bravant l'intempérie ,
Laisse une tendre épouse en proie à ses regrets ,
Quand un cerf est lancé par sa meute aguerrie ,
Ou qu'il poursuit un loup échappé de ses rets .
6 HORATII CARMINUM I , II .
Te doctarum hederæ præmia frontium
Dis miscent superis : me gelidum nemus ,
Nympharumque leves cum Satyris chori ,
Secernunt populo ; si neque tibias
Euterpe cohibet , nec Polyhymnia
Lesboum refugit tendere barbiton .
Quòd si me lyricis vatibus inseres ,
Sublimi feriam sidera vertice.
lllllllllllll
ODE II.
Ad Cæsarem Augustum.
JAM satis terris nivis atque diræ
Grandinis misit Pater , et rubente
Dexterâ sacras jaculatus arces ,
Terruit urbem ;
Terruit gentes , grave ne rediret
Sæculum Pyrrhæ , nova monstra questæ ,
Omne quum Proteus pecus egit altos
Visere montes ;
ODES D'HORACE , I , II . 7
Le lierre , noble prix des maîtres de la lyre ,
Vous élève , Mécène , au rang des immortels :
Vénus , l'ombre des bois , les danses du Satyre
Me séparent déjà des vulgaires mortels ;
Mais si l'aimable Euterpe ou sa sœur Polymnie
Me prêtent quelquefois leur luth mélodieux ,
Si vous me nommez fils du Dieu de l'harmonie ,
Mon front , comblé de gloire , ira toucher les cieux .
8888 8llllll88
ODE II.
A César Auguste.
A LA grêle , aux frimas abandonnant la terre ,
De son bras enflammé renversant les autels ,
Assez et trop longtemps le maître du tonnerre
A glacé d'effroi les mortels .
L'univers crut revoir ce siècle d'infortune
Dont Pyrrha déplorait les horribles fléaux ;
Où sur les plus hauts monts le pasteur de Neptune
Conduisit les monstres des eaux ;
I NUM
8 HORATI CARMI 1 , II .
Piscium et summå genus hæsit ulmo ,
Nota quæ sedes fuerat columbis ;
Et superjecto pavidæ natârunt
Æquore damæ .
Vidimus flavum Tiberim , retortis
Littore Etrusco violenter undis ,
Ire dejectum monumenta Regis ,
Templaque Vestæ :
Iliæ dùm se nimiùm querenti
Jactat ultorem , vagus et sinistrå
Labitur ripâ , Jove non probante , u-
xorius amnis .
Audiet cives acuisse ferrum
Quo graves Persæ meliùs perirent ;
Audiet pugnas vitio parentum
Rara juventus.
Quem vocet Divûm populus ruentis
Imperî rebus? prece quâ fatigent
Virgines sanctæ minùs audientem
Carmina Vestam ?
Cui dabit partes scelus expiandi
Jupiter? Tandem venias , precamur ,
Nube candentes humeros amictus ,
Augur Apollo ;
ODES D'HORACE , I , II . 9
Où le poisson , fixé sur la cime des chênes ,
Usurpa le séjour du chantre ailé des bois ;
Où le cerf étonné , sur de liquides plaines
Nagea pour la première fois.
Le Tibre , trop ému par les plaintes d'Ilie ,
Qui malgré Jupiter irritait son époux ,
Trop prompt à la venger , de la mer d'Etrurie
Retira ses flots en courroux .
Egaré, franchissant ses bords avec furie ,
Il menaça bientôt le temple de Vesta ,
Les monuments sacrés dont Rome est embellie ,
Et le tombeau du grand Numa.
Moins nombreux par l'effet des fureurs paternelles ,
Nos fils sauront un jour que le glaive odieux
Qui ne devait frapper que les Parthes rebelles
Fut teint d'un sang plus précieux .
Quel Dieu viendra sauver Rome dans sa détresse ?
O filles de Vesta , par quels vœux si fervents ,
Par quels pleurs pourrez-vous apaiser la Déesse
Qui semble dédaigner vos chants ?
Qui peut envers le ciel expier nos outrages?
O Phébus ! viens , couvert d'un nuage doré ,
Viens , obtiens-nous , ô toi , Dieu des heureux présages ,
Le pardon d'un crime abhorré.
10 HORATII CARMINUM I , II .
Sive tu mavis , Erycina ridens ,
Quam Jocus circumvolat et Cupido ;
Sive neglectum genus et nepotes
Respicis auctor ,
Heu ! nimis longo satiate ludo ,
Quem juvat clamor , galeæque leves ,
Acer et Mauri peditis cruentum
Vultus in hostem ;
Sive mutatâ juvenem figurâ ,
Ales in terris imitaris , almæ
Filius Maïæ , patiens vocari
Cæsaris ultor :
Serus in cœlum redeas , diùque
Lætus intersis populo Quirini ;
Neve te nostris vitiis iniquum
Ocior aura
Tollat ! Hic magnos potiùs triumphos ,
Hic ames dici Pater atque Princeps :
Neu sinas Medos equitare inultos ,
Te duce , Cæsar !
ODES D'HORACE , I , II. 11
Accours , belle Vénus , de l'île de Cythère ;
Viens , viens avec les Ris, les Amours et les Jeux :
O puissant Romulus ! sois le Dieu tutélaire
De fils si longtemps malheureux .
Toi qui des combattants aimes le cri sauvage ,
Que réjouit le fer du farouche guerrier,
Hélas ! le sang versé dans un si long carnage
N'a-t-il pu te rassasier ?
Ah ! d'un jeune mortel empruntant la figure ,
Et charmant nos regards par la plus douce erreur ,
Dans Rome daignes-tu , secourable Mercure ,
De César être le vengeur?
Abandonne longtemps la demeure céleste ;
Et lorsque nos forfaits affligent ton amour ,
Fils de Maïa , d'un vol et rapide et funeste ,
Ne fuis pas loin de ce séjour !
D'un triomphe éclatant reçois ici l'hommage ;
Aime le nom de père et de chef des Romains :
Et ne souffre jamais que le Scythe ravage
L'empire régi par tes mains .
12 HORATII CARMINUM I , III.
8000000000808
ODE III.
Ad navem quâ Virgilius vehebatur.
Sic te diva potens Cypri ,
Sic fratres Helenæ , lucida sidera ,
Ventorumque regat pater,
Obstrictis aliis præter lapyga ,
Navis , quæ tibi creditum
Debes Virgilium ; finibus Atticis
Reddas incolumem , precor ,
Et serves animæ dimidium meæ.
Illi robur et æs triplex
Circa pectus erat , qui fragilem truci
Commisit pelago ratem
Primus , nec timuit præcipitem Africum
Decertantem Aquilonibus ,
Nec tristes Hyadas , nec rabiem Noti ,
Quo non arbiter Adriæ
Major , tollere seu ponere vult freta .
Quem mortis timuit gradum ,
Qui siccis oculis monstra natantia ,
ODES D'HORACE , I , III. 13
ODE III.
Au vaisseau qui portait Virgile.
QUE la belle Cypris , que les frères d'Hélène ,
Ces astres lumineux , que le père des Vents ,
Excepté l'Iapyx enchaînant ses enfants ,
Te guident , cher vaisseau , sur la liquide plaine !
Virgile est le dépôt que je t'ai confié :
Veille sur un ami si cher à ma tendresse ;
De moi-même , tu dois , conservant la moitié ,
Le porter sain et sauf aux rives de la Grèce.
Le chêne le plus dur, que dis-je , un triple airain
Environnait le cœur du mortel inhumain
Qui le premier osa , sur une frêle barque ,
De l'empire des eaux affronter le monarque ,
Les tristes sœurs d'Hyas , effroi des matelots ,
Et l'Aquilon luttant contre les vents d'Afrique ,
Et le fougueux Auster qui , souverain des flots ,
Trouble ou calme à son gré la mer Adriatique .
Eh ! quel genre de mort eût frappé de terreur
Celui qui , d'un oeil sec et d'une âme insensible ,
14 HORATII CARMINUM I , III .
Qui vidit mare turgidum et
Infames scopulos Acroceraunia?
Nequicquam Deus abscidit ,
Prudens , Oceano dissociabili
Terras , si tamen impiæ
Non tangenda rates transiliunt vada .
Audax omnia perpeti ,
Gens humana ruit per vetitum nefas .
Audax lapeti genus
Ignem fraude malâ gentibus intulit .
Post ignem æthereå domo
.
Subductum , macies et nova febrium
Terris incubuit cohors ;
Semotique priùs tarda necessitas
Leti corripuit gradum .
Expertus vacuum Dædalus aëra
Pennis non homini datis .
Perrupit Acheronta Herculeus labor .
Nil mortalibus arduum est :
Cœlum ipsum petimus stultitiâ ; neque
Per nostrum patimur scelus
Iracunda Jovem ponere fulmina .
ODES D'HORACE , I , III. 15
Vit des monstres marins bondir la troupe horrible ,
Que n'intimida point une mer en fureur?
C'est en vain que des Dieux la sagesse profonde
Par le vaste Océan divisa l'univers :
Nos vaisseaux , menacés par tant d'écueils divers ,
Craignent-ils de franchir les limites du monde ?
Rien n'est sacré pour l'homme ; il brave jusqu'aux Dieux .
A peine de Japet le fils audacieux
A-t-il aux immortels ravi le feu céleste ,
Et transmis à la terre un présent si funeste ,
Qu'une foule de maux inconnus ici-bas
Répandent en tous lieux leur fureur destructive ;
Et l'inflexible mort , jadis lente et tardive ,
Pour abréger nos jours précipite ses pas .
Sur des ailes qu'un dieu ne nous a point données ,
Dédale hardiment s'élance dans les airs ;
De ses vaillantes mains à tout vaincre obstinées ,
Hercule ose briser les portes des enfers .
Qui pourrait des mortels dompter l'orgueil extrême?
Notre audace insensée attaque le ciel même ;
Et les foudres vengeurs qu'allument nos forfaits
Aux mains de Jupiter ne reposent jamais.
16 HORATII CAMINUM I , IV.
llllllllll Qlllllll8828
ODE IV .
Ad Sestium.
SOLVITUR acris hiems gratâ vice
Veris et Favonî ,
Trahuntque siccas machinæ carinas ;
Ac neque jam stabulis gaudet pecus ,
Aut arator igni ;
Nec prata canis albicant pruinis .
Jam Cytherea choros ducit Venus ,
Imminente lunâ ;
Junctæque Nymphis Gratiæ decentes
Alterno terram quatiunt pede ,
Dùm graves Cyclopum
Vulcanus ardens urit officinas .
ODES D'HORACE , I , IV . 17
222222000000022828
ODE IV.
A Sestius.
Le doux printemps succède au rigoureux hiver :
Nos vaisseaux , si longtemps oisifs sur le rivage ,
Par d'habiles efforts sont rendus à la mer ;
Et l'heureux laboureur que l'espoir encourage
Gaîment retourne à ses travaux ;
Aux champs bondissent ses troupeaux ;
Tandis que des zéphyrs les fécondes haleines
Dissipent les frimas qui blanchissaient nos plaines .
La reine de Cythère et ses aimables sœurs ,
Et les nymphes des bois qu'embellit la décence ,
Aux clartés de la lune , en des lieux enchanteurs ,
D'un pas léger qui tombe et s'élève en cadence ,
Et formant mille joyeux chœurs ,
Foulent la verdure et les fleurs ;
Tandis que sous l'Etna , de ses mains diligentes ,
Vulcain fait petiller les fournaises ardentes .
20
18 HORATII CARMINUM I , IV.
Nunc decet aut viridi nitidum caput
Impedire myrto ,
Aut flore , terræ quem ferunt solutæ .
Nunc et in umbrosis Fauno decet
Immolare lucis ,
Seu poscat agnâ , sive malit hædo .
Pallida Mors æquo pulsat pede
Pauperum tabernas ,
Regumque turres . O beate Sesti ,
Vitæ summa brevis spem nos vetat
Inchoare longam :
Jam te premet nox , fabulæque Manes ,
Et domus exilis Plutonia ;
Quo simul mearis ,
Nec regna vini sortiere talis ,
Nec tenerum Lycidan mirabere ,
Quo calet juventus
Nunc omnis , et mox virgines tepebunt .
ODES D'HORACE , I , IV. 19
Voici l'instant ceignez vos fronts de myrtes verts ;
Parez-vous des présents que le zéphyr nous donne ;
Et dans ces bois sacrés , d'épais rameaux couverts ,
Accourez ; hâtons-nous d'immoler au Dieu Faune ,
A son choix , ou le jeune agneau ,
Ou bien le plus tendre chevreau .
La Mort du même pied heurte à l'humble chaumière ,
Aux palais fastueux des maîtres de la terre .
De nos ans , Sestius , le cours est si borné ,
Que la Mort inflexible à chaque instant nous presse ;
Sous le Dieu des enfers une fois enchaîné ,
Des plaisirs , des festins adieu la folle ivresse .
Au noir séjour ne cherche pas
Ce jeune et brillant Lycidas
Pour qui brûle d'amour une ardente jeunesse,
Pour qui vont nos beautés s'enflammer de tendresse.
20 HORATII CARMINUM I , V.
2lllllllll!!!!8
ODE V.
Ad Pyrrham.
QUIS multâ gracilis te puer in rosâ ,
Perfusus liquidis urget odoribus ,
Grato , Pyrrha , sub antro?
Cui flavam religas comam ,
Simplex munditiis? Heu ! quoties fidem
Mutatosque Deos flebit , et aspera
Nigris æquora ventis
Emirabitur insolens ,
Qui nunc te fruitur credulus aureâ ;
Qui semper vacuam, semper amabilem
ODES D'HORACE , I , V. 21
00000000000 8888 00000008
ODE V.
A Pyrrha.
QUEL amant parfumé de suaves odeurs ,
Jeune et brillant de grâce , ô beauté trop volage ,
T'enlace sur un lit paré de mille fleurs ,
Au fond d'un antre frais tapissé de feuillage?
Pour qui ta main forme-t-elle les nœuds
Dont s'embellit ta blonde chevelure?
De qui veux -tu fixer les vœux ,
Élégante à la fois et simple en ta parure?
Hélas ! quel que soit l'imprudent
Ainsi captivé par tes charmes ,
La haine de Vénus et ton cœur inconstant
Lui feront verser bien des larmes.
Des attraits les plus doux aveuglément épris ,
Confiant dans ta foi , qu'il ne sait point trompeuse ,
De quel œil , tout-à-coup surpris ,
Verra-t-il s'élever une tempête affreuse?
Il espère , abusé par une étrange erreur ,
Te voir toujours aimable et conserver ton cœur .
76
HORATII
22
CARMINUM
I
,
VI
.
Sperat , nescius auræ
Fallacis ! Miseri , quibus
Intentata nites ! Me tabulà sacer
Votiva paries indicat uvida
Suspendisse potenti
Vestimenta maris Deo.
222223 llllll lllll
ODE VI .
Ad Agrippam.
SCRIBERIS Vario fortis , et hostium
Victor, Mæonii carminis aliti ,
Quam rem cumque ferox navibus aut equis
Miles , te duce , gesserit.
Nos , Agrippa , neque hæc dicere , nec gravem
Pelidæ stomachum cedere nescii ,
Nec cursus duplicis per mare Ulyssei ,
Nec sævam Pelopis domum ,
ODES D'HORACE , 1 , VI. 23
Oh ! que je plains cette folle jeunesse
Qui , du péril ne se méfiant pas ,
Voit , ô perfide enchanteresse ,
Briller tes dangereux appas !
Ce tableau qu'au puissant Neptune
J'ai voué dans mon infortune ,
Ce tableau dont son temple est aujourd'hui paré ,
Est un insigne témoignage
Qu'au Dieu des mers j'ai consacré
Mes vêtements encore humides du naufrage.
ODE VI.
A Agrippa.
VARIUS chantera sur la lyre d'Homère
Nos ennemis vaincus , tes glorieux travaux ,
Et les Romains , guidés par ta valeur guerrière ,
Sans cesse triomphants sur la terre et les eaux .
Est-ce à moi de vanter ces actions fameuses ,
Du fier vainqueur d'Hector l'implacable fureur ,
Ulysse errant au loin sur les mers orageuses ,
Et des fils de Pélops le crime et le malheur?
24 HORATII CARMINUM 1 , VII .
Conamur , tenues grandia : dùm pudor ,
Imbellisque lyræ Musa potens vetat
Laudes egregii Cæsaris , et tuas
Culpâ deterere ingenî .
Quis Martem tunicâ tectum adamantina
Dignè scripserit? aut pulvere Troïco
Nigrum Merionen ? aut ope Palladis
Tydiden Superis parem?
Nos convivia , nos prælia virginum
Sectis in juvenes unguibus acrium ,
Cantamus vacui , sive quid urimur ,
Non præter solitum leves.
000
ODE VII.
Ad Munatium Plancum.
LAUDABUNT alii claram Rhodon , aut Mitylenen ,
Aut Ephesum , bimarisve Corinthi
Moenia , vel Baccho Thebas , vel Apolline Delphos
Insignes , aut Thessala Tempe .
ODES D'HORACE , I , VII . 25
J'éprouve à te louer une pudeur trop juste :
La muse qui m'inspire , et qui craint que mes chants
N'affaiblissent ta gloire et la gloire d'Auguste ,
De mon faible génie arrête les élans .
Eh ! qui peindra de Mars l'armure impénétrable?
Mérion devant Troie et sanglant et poudreux ,
Diomède , à Priam tant de fois redoutable ,
Que l'appui de Pallas rendit l'égal des Dieux ?
Épris ou libre , au gré de mon humeur légère ,
Je chante et les festins et ces combats si doux
De la jeune beauté , qui , feignant la colère ,
Repousse son amant qui rit d'un vain courroux .
ODE VII.
A Munatius Plancus.
QUE d'autres , en de nobles vers ,
Vantent l'illustre Rhode , Éphèse , Mitylène ;
Corinthe , dont les murs sont baignés par deux mers ;
Delphes si chère au Dieu de l'Hippocrène ,
Thèbes à qui Bacchus a prodigué ses dons ,
Ou de Tempé les frais et doux vallons .
26 HORATII CARMINUM I , VII .
Sunt quibus unum opus est intactæ Palladis urbem
Carmine perpetuo celebrare , et
Undiqué decerptam fronti præponere olivam .
Plurimus , in Junonis honorem ,
Aptum dicet equis Argos , ditesque Mycenas .
Me nec tàm patiens Lacedæmon ,
Nec tàm Larissæ percussit campus opimæ
Quàm domus Albuneæ resonantis ,
Et præceps Anio , ac Tiburni lucus , et uda
Mobilibus pomaria rivis .
Albus ut obscuro deterget nubila cœlo
Sæpè Notus , neque parturit imbres
Perpetuos ; sic tu sapiens finire memento
Tristitiam vitæque labores
Molli , Plance , mero ; seu te fulgentia signis
Castra tenent , seu densa tenebit
Tiburis umbra tui . Teucer Salamina patremque
Quùm fugeret , tamen uda Lyæo
Tempora populeâ fertur vinxisse coronà ,
Sic tristes affatus amicos :
ODES D'HORACE , I , VII. 27
Qu'un autre chante , harmonieux poète ,
La cité de Minerve et ses vaillants héros ,
Jaloux de couronner sa tête
De l'olivier souvent cueilli par ses rivaux :
Que , pour Junon , au gré d'une féconde veine ,
Un autre enfin célèbre et les coursiers d'Argos
Et les richesses de Mycène :
L'austère Sparte et les fertiles champs
Dont Larisse est environnée ,
Jamais ne raviront mes sens
Comme la grotte d'Albunée ,
Son eau retentissante , et les bords enchantés
De l'Anio roulant à flots précipités ;
Les bosquets de Tibur , leur fraîcheur pure et vive ,
Et ses vergers qu'arrose une onde fugitive.
Comme un léger zéphyr des mers calme les flots
Et chasse loin de nous un funeste nuage ,
Ainsi , Plancus , il faut , en homme sage ,
Chercher dans le bon vin l'oubli de tous les maux ,
Soit que Tibur t'offre son frais ombrage ,
Soit que Pallas t'enchaîne à nos brillants drapeaux .
Fuyant et sa patrie et le courroux d'un père ,
De Bacchus respirant les feux ,
Le fils de Télamon , le front paré de lierre ,
En ces mots consolait ses amis malheureux :
28 HORATII CARMINUM I , VIII .
>> Quò nos cumque feret melior fortuna parente ,
» Ibimus , ô socii comitesque !
>> Nil desperandum Teucro duce , et auspice Teucro ;
» Certus enim promisit Apollo
Ambiguam tellure novâ Salamina futuram .
» O fortes , pejoraque passi
» Mecum sæpè viri ! nunc vino pellite curas ;
>> Cras ingens iterabimus æquor . »
ODE VIII .
Ad Lydiam.
LYDIA , dic , per omnes
Te Deos oro , Sybarin
Cur properes amando
Perdere ! cur apricum
Oderit campum , patiens
Pulveris atque solis?
ODES D'HORACE , I , VIII . 29
Qu'importe où le destin contraire ,
>> (Moins cruel cependant qu'un père trop sévère)
,
» Se plaise à diriger nos pas :
» Teucer vous guide , amis ; ne désespérez pas . »
» La fortune , en de longs voyages ,
» Par de plus grands revers éprouva vos courages ;
» Compagnons dévoués , cet oracle est certain ,
Apollon vous promet une autre Salamine ;
Aujourd'hui noyez dans le vin
» Le chagrin profond qui vous mine ;
>> Demain nous voguerons vers un pays lointain.
ODE VIII .
A Lydie.
Au nom de tous les Dieux , dis -moi , belle Lydie ,
Pourquoi , par quels soins tu nourris
Dans le cœur amolli du jeune Sybaris
Un amour qui fera la honte de sa vie !
Au champ de Mars pourquoi ne vient-il plus
Braver et la poussière et l'ardeur de Phébus ?
Pourquoi , quittant un noble apprentissage ,
Ne vient-il plus comme autrefois ,
30 HORATII CARMINUM I , VIII.
Cur neque militaris
Inter æquales equitat ,
Gallica nec lupatis
Temperat ora frænis ?
Cur timet flavum Tiberim
Tangere? cur olivum
Sanguine viperino
Cautiùs vitat? neque jàm
Livida gestat armis
Brachia , sæpè disco ,
Sæpè trans finem jaculo
Nobilis expedito?
Quid latet , ut marinæ
Filium dicunt Thetidis
Sub lacrymosa Trojæ
Funera , ne virilis
Cultus in cædem et Lycias
Proriperet catervas ?
ODES D'HORACE , I , VIII . 31
Avec les Romains de son âge ,
Assujétir au frein quelque coursier gaulois !
Jadis nageur infatigable , agile ,
Pourquoi fuit-il le Tibre aux flots bourbeux?
Athlète sans vigueur , maintenant il craint l'huile
Plus que le sang d'un serpent venimeux :
Déjà son bras , qu'énerve la mollesse ,
N'est plus empreint des pesants javelots
Qui dépassaient le but en montrant son adresse.
Veut-il , en se cachant , imiter le héros
Dont l'invincible ardeur, près de venger la Grèce
Sur les corps sanglants des Troyens ,
Redoutait qu'une armure , éveillant son courage ,
Ne l'entraînât aux horreurs du carnage
Dans les rangs dispersés des vaillants Lyciens?
32 HORATII CARMINUM I , IX .
ODE IX .
Ad amicum.
VIDES ut altâ stet nive candidum
Soracte , nec jam sustineant onus
Silvæ laborantes , geluque
Flumina constiterint acuto .
Dissolve frigus , ligna super foco
Largè reponens ; atque benigniùs
Deprome quadrimum Sabinâ ,
O Thaliarche , merum diotâ .
Permitte Divis cætera : qui simul
Stravêre ventos æquore fervido
Depræliantes ; nec cupressi ,
Nec veteres agitantur orni .
Quid sit futurum cras , fuge quærere ; et
Quem sors dierum cumque dabit , lucro
Appone : nec dulces amores
Sperne , puer, neque tu choreas ,
ODES D'HORACE , I , IX . 55
2llllll lllll28
ODE IX .
A un Ami.
Vois les neiges amoncelĕes
Du Soracte blanchir le sommet nébuleux ;
Vois plier sous leur poids les forêts accablées ,
Et le Tibre enchaîné par un froid rigoureux :
Pour apaiser sa violence ,
D'une main libérale embrase ton foyer.
Joyeux roi du festin , répands en abondance
Les vins délicieux cachés dans ton cellier.
Puis laisse aux Dieux le soin du reste :
Leur voix incessamment calme les vents fougueux
Qui courbent les hauts pins et le cyprès funeste ,
Et soulèvent des mers les flots tumultueux .
Chaque jour que le ciel te donne ,
Tu dois , avec bonheur , l'accepter comme un gain ;
Sans songer à demain , que ton cœur s'abandonne
A la danse , aux amours , aux plaisirs du festin .
I 6
54 HORATII CARMINUM I , X.
Donec virenti canities abest
Morosa . Nunc et campus , et areæ ,
Lenesque sub noctem susurri
Composità repetantur horâ .
Nunc et latentis proditor intimo
Gratus puellæ risus ab angulo ,
Pignusque dereptum lacertis
Aut digito malè pertinaci .
ODE X.
Ad Mercurium.
MERCURI , facunde nepos Atlantis ,
Qui feros cultus hominum recentùm
Voce formâsti catus , et decoræ
More palæstræ ;
Te canam , magni Jovis et Deorum
Nuntium , curvæque lyræ parentem ,
Callidum , quidquid placuit , jocoso
Condere furto .
ODES D'HORACE , I , X. 35
Paré des fleurs de la jeunesse ,
A Rome , au champ de Mars , viens jouir tour à tour
De ces doux entretiens , de ces jeux pleins d'adresse
Qui charment les amants vers le déclin du jour.
A ses ris joyeux viens surprendre
L'agaçante beauté qui feint de se cacher ;
Qui dispute un anneau , qu'elle sait mal défendre ,
Et de ses jolis doigts laisse enfin détacher .
ODE X.
A Mercure.
Toi dont la voix enchanteresse
A des premiers humains adouci les penchants ,
Toi qui sus leur donner et la grâce et l'adresse ,
Mercure , fils d'Atlas , sois l'objet de mes chants .
De la lyre inventeur habile ,
Messager de l'Olympe et du maître des Dieux ,
Par de joyeux larcins , et d'une main subtile ,
Tu te plais à ravir ce qui séduit tes yeux .
36 HORATII CARMINUM I , XI.
Te , boves olim nisi reddidisses
Per dolum amotas , puerum minaci
Voce dùm terret , viduus pharetrâ
Risit Apollo .
Quin et Atridas , duce te , superbos ,
Ilio dives Priamus relicto ,
Thessalosque ignes et iniqua Trojæ
Castra fefellit.
Tu pias lætis animas reponis
Sedibus , virgâque levem coërces
Aureâ turbam , superis Deorum
Gratus et imis .
lllllllll
ODE XI.
Ad Leuconoen .
Tu ne quæsieris , scire nefas ! quem mihi , quem tibi
Finem Di dederint , Leuconoë ; nec Babylonios
Tentaris numeros ut melius , quidquid erit , pati !
ODES D'HORACE , I , XI . 57
Phébus , loin du céleste empire ,
Un jour te reprochait , d'une effrayante voix ,
Le vol de ses agneaux ………
.. mais il se prit à rire ,
Se voyant dépouillé de son brillant carquois.
Priam , grâce à toi , des Atrides
Put franchir sans dangers les redoutables camps ,
S'échapper d'llion , malgré des feux perfides ,
Emportant avec lui les plus riches présents .
Par toi , l'essaim léger des ombres
Est sous ta verge d'or aux enfers amené ;
Tu conduis , cher aux Dieux du ciel et des lieux sombres ,
Les mortels vertueux au séjour fortuné .
28888888888 Ollllllllllllllllll8
ODE XI.
A Leuconoẻ .
АH! dans les vains calculs des Babyloniens ,
Ne cherche pas , ce désir est coupable ,
Quel est des Dieux , sur tes jours , sur les miens ,
L'arrêt fatal , l'arrêt irrévocable .
Il faut te résigner au sort ,
38 HORATII CARMINUM I , XII .
Seu plures hiemes , seu tribuit Jupiter ultimam ,
Quæ nunc oppositis debilitat pumicibus mare
Tyrrhenum . Sapias , vina liques , et spatio brevi
Spem longam reseces. Dùm loquimur , fugerit invida
Ætas . Carpe diem , quàm minimùm credula postero .
ODE XII.
Ad Augustum.
QUEM virum aut heroa lyrà vel acri
Tibia sumes celebrare , Clio ?
Quem Deum , cujus recinet jocosa
Nomen imago ,
Aut in umbrosis Heliconis oris ,
Aut super Pindo , gelidove in Hæmo ,
Undè vocalem temerè insecutæ
Orphea silvæ ;
ODES D'HORACE , I , XII . 39
Qu'il te donne une vie et longue et fortunée ,
Ou que l'impitoyable Mort
A la fleur de tes ans tranche ta destinée ,
Cet hiver même , où d'immenses travaux
De la mer de Baïa vont resserrer les flots.
Écoute la raison : bois ton vin de Formie ;
Mesure ton espoir à cette courte vie :
Pendant que nous parlons , le temps jaloux s'enfuit ;
Mets à profit le jour qui luit ;
Hélas ! au lendemain insensé qui se fie!
llllllllllllll
ODE XII.
A Auguste.
SUR la flute perçante , ou sur la douce lyre ,
Clio , quel Dieu vas- tu chanter?
Quel nom fameux , au gré du transport qui t'inspire ,
Les échos vont-ils répéter ,
Dans les sombres forêts du Pinde et du Parnasse ,
Au sommet glacé de l'Hémus ,
Où les divins accents du chantre de la Thrace
Entrainaient les rochers émus ,
40 HORATII CARMINUM , I , XII.
Arte materna rapidos morantem
Fluminum lapsus , celeresque ventos ,
Blandum et auritas fidibus canoris
Ducere quercus ?
Quid priùs dicam solitis Parentis
Laudibus , qui res hominum ac Deorum ,
Qui mare ac terras , variisque mundum
Temperat horis?
Undè nil majus generatur ipso ,
Nec viget quidquam simile , aut secundum ,
Proximos illi tamen occupavit
Pallas honores .
Præliis audax , neque te silebo ,
Liber, et sævis inimica Virgo
Belluis , nec te metuende certâ ,
Phæbe , sagittâ .
Dicam et Alciden , puerosque Ledæ ,
Hunc equis , illum superare pugnis
Nobilem ; quorum simul alba nautis
Stella refulsit ,
Defluit saxis agitatus humor ;
Concidunt venti , fugiuntque nubes ;
Et minax , nam sic voluêre , ponto
Unda recumbit.
ODES D'HORACE , I , XII. 41
Calmaient des Aquilons les bruyantes haleines ,
Des fleuves suspendaient le cours ;
Où , par ses doux accords surpris , charmés , les chênes
A l'envi quittaient leurs séjours ?
Au Dieu qui des saisons , en gouvernant le monde ,
Règle à jamais les temps divers ,
Au souverain des cieux , de la terre et de l'onde ,
Je consacre mes premiers vers .
L'Olympe reconnaît sa puissance suprême :
Dans l'univers rien n'est plus grand ;
Sous ce Dieu toutefois fléchissant elle - même ,
Pallas a droit au second rang .
Oublirai-je Bacchus et la chaste Déesse
Terreur des hôtes des forêts ,
Phébus si redouté , qui lance avec adresse
De prompts , d'inévitables traits ?
Je veux chanter Alcide aux brigands si funeste ,
De Léda les divins gémeaux ,
L'un avec ses coursiers , l'autre au combat du ceste ,
Triomphant de tous leurs rivaux .
Brillante au front des cieux , quand leur étoile amie
Vient réjouir les matelots ,
Elle apaise les vents ; de la mer en furie
Soudain elle calme les flots .
42 HORATII CARMINUM I , XII .
Romulum post hos priùs , an quietum
Pompili regnum memorem , an superbos
Tarquini fasces , dubito , an Catonis
Nobile letum ?
Regulum , et Scauros , animæque magnæ
Prodigum Paullum , superante Pœno ,
Gratus insigni referam camœnâ ,
Fabriciumque .
Hunc , et incomptis Curium capillis ,
Utilem bello tulit , et Camillum
Sæva paupertas , et avitus apto
Cum lare fundus .
Crescit , occulto velut arbor ævo,
Fama Marcelli ; micat inter omnes
Julium sidus , velut inter ignes
Luna minores.
Gentis humanæ pater atque custos ,
Orte Saturno , tibi cura magni
Cæsaris fatis data ; tu secundo
Cæsare regnes .
ODES D'HORACE , I , XII . 45
Peindrai-je Romulus , ou le roi pacifique
Qui donna des lois aux Romains ?
Peindrai-je de Caton le trépas héroïque ,
Les faisceaux ravis aux Tarquins ?
Oui , mes vers , d'Apollon respirant le génie ,
Plairont en chantant Régulus ,
Émile prodiguant et son sang et sa vie
Pour sauver nos soldats vaincus ;
Lorsque je vanterai les hauts faits de Camille ,
Et l'austére Fabricius ,
Lui que la pauvreté , dans le plus humble asile ,
Formait aux plus rares vertus .
Ta gloire , ò Marcellus , de plus en plus brillante ,
Grandit par des exploits nouveaux ;
Ainsi chaque printemps d'un pin superbe augmente,
La force et les épais rameaux .
Resplendissant au loin , l'astre de Jule efface
Les astres les plus radieux ;
Tel le flambeau des nuits par sa clarté surpasse
Ou fait pȧlir de moindres feux .
O père des mortels ! fils de Saturne ! Auguste
T'est confié par les destins ;
Tu régneras sur lui : mais un prince si juste
Doit régner sur tous les humains .
44 HORATII CARMINUM I , XIII.
Ille , seu Parthos Latio imminentes
Egerit justo domitos triumpho ,
Sive subjectos Orientis oræ
Seras et Indos ;
Te minor , latum reget æquus orbem ;
Tu gravi curru quaties Olympum ;
Tu parùm castis inimica mittes
Fulmina lucis .
llllllllll! llllllllll llll
ODE XIII .
Ad Lydiam .
Cum tu , Lydia , Telephi
Cervicem roseam , cerea Telephi
Laudas brachia , væ ! meum
Fervens difficili bile tumet jecur.
Tunc nec mens mihi , nec color
Certà sede manet ; humor et in genas
Furtim labitur , arguens
Quàm lentis penitùs macerer ignibus .
ODES D'HORACE , I , XIII . 45
Par d'éclatants exploits soit qu'il triomphe encore
Des Parthes toujours révoltés ,
Ou que les Indiens , aux portes de l'aurore ,
Par son bras enfin soient domptés ;
Au-dessous de toi seul , par des lois équitables
Il régira le monde en paix ;
Et ta main lancera tes foudres redoutables
Aux lieux souillés par nos forfaits .
llllllllllllle
ODE XIII.
A Lydie.
LORSQUE ta bouche , ô charmante Lydie ,
De Téléphus me vante la beauté ,
Une implacable et noire jalousie
Aigrit mon cœur jour et nuit tourmenté .
Mes sens troublés , ma raison qui chancelle ,
Mes pleurs furtifs , mon front décoloré ,
Perfide amante , aujourd'hui tout révèle
Les feux secrets dont je suis devoré.
46 HORATII CARMINUM I , XIV.
Uror , seu tibi candidos
Turpârunt humeros immodicæ mero
Rixæ ; sive puer furens
Impressit memorem dente labris notam .
Non , si me satis audias ,
Speres perpetuum dulcia barbarè
Lædentem oscula , quæ Venus
Quintâ parte sui nectaris imbuit .
Felices ter , et ampliùs ,
Quos irrupta tenet copula , nec malis
Divulsus querimoniis
Supremâ citiùs solvet amor die.
.................................... 2................ll 222222828282223
ODE XIV .
Ad rempublicam.
O NAVIS , referent in mare te novi
Fluctus? O quid agis ? fortiter occupa
Portum . Nonne vides ut
Nudum remigio latus ,
ODES D'HORACE , I , XIV . 47
Ivre , fougueux , si quelquefois il ose
Meurtrir ton sein , ton visage enchanteur ,
Graver ses dents sur tes lèvres de rose ,
Je sens , hélas ! redoubler ma fureur.
Espères-tu captiver le barbare
Dont les baisers sont si doux , si cruels ;
Pour qui Vénus ne fut jamais avare
De ces faveurs si chères aux mortels?
Heureux cent fois , heureux les cœurs fidèles
Que l'un à l'autre enchaine un tendre amour ;
Qui , sans jamais essuyer de querelles ,
Restent unis jusqu'à leur dernier jour!
228222823 222222222228
ODE XIV .
Au vaisseau de la république.
INFORTUNÉ vaisseau , quel effrayant orage
Va te livrer encore au perfide élément !
Hélas ! qu'oses-tu faire? ah ! redoute un naufrage ;
Au port demeure obstinément.
48 HORATII CARMINUM I , XIV.
Et malus celeri saucius Africo ,
Antennæque gemant , ac sine funibus
Vix durare carinæ
Possint imperiosius
Equor? Non tibi sunt integra lintea ,
Non Di , quos iterùm pressa voces malo ;
Quamvis Pontica pinus ,
Silvæ filia nobilis ,
Jactes et genus et nomen inutile .
Nil pictis timidus navita puppibus
Fidit. Tu , nisi ventis
Debes ludibrium , cave .
Nuper sollicitum quæ mihi tædium ,
Nunc desiderium curaque non levis ,
Interfusa nitentes
Vites æquora Cycladas .
ODES D'HORACE , 1 , XIV . 49
Sous les vents orageux tes antennes gémissent ;
Tes mâts sont fracassés , tu n'as plus de rameurs ;
Iras-tu , sans cordage , et quand les flots mugissent ,
De la mer braver les fureurs?
Vois tomber en lambeaux tes voiles impuissantes !
Quel dieu te défendra du terrible aquilon?
Fils d'antiques forêts , c'est en vain que tu vantes
Ta noble origine et ton nom .
La poupe des vaisseaux , pompeusement ornée ,
N'a jamais rassuré les matelots tremblants .
Loin de ses bords heureux , sur la mer déchaînée ,
Crains d'être le jouet des vents .
Toi pour qui j'éprouvai tant d'alarmes récentes ,
Qui sur ta destinée attaches tous mes vœux ,
O vaisseau , ne va pas des Cyclades brillantes
Heurter les écueils dangereux .
7
50 HORATII CARMINUM I , XV.
lllllll
ODE XV .
Nerei vaticinium de excidio Troja .
PASTOR Cùm traheret per freta navibus
Idæis Helenen perfidus hospitam ,
Ingrato celeres obruit otio
Ventos , ut caneret fera
Nereus fata : Malâ ducis avi domum
Quam multo repetet Græcia milite ,
Conjurata tuas rumpere nuptias ,
Et regnum Priami vetus .
Eheu ! quantus equis , quantus adest viris
Sudor ! quanta moves funera Dardanæ
Genti ! Jam galeam Pallas et ægida
Currusque et rabiem parat .
Nequicquàm , Veneris præsidio ferox ,
Pectes cæsariem , grataque feminis
Imbelli citharâ carmina divides ;
Nequicquàm thalamo graves
:ཌ
ODES D'HORACE , I , XV.
llllllllllllll
ODE XV .
Prediction de Nérée à Pâris.
LE ravisseur d'Hélène , hôte ingrat et coupable ,
Sur un vaisseau Troyen fendait le sein des mers ,
Quand Nérée , enchaînant un vent trop favorable ,
Au perfide , en ces mots , prédit d'affreux revers :
<<< Les bataillons vengeurs de la Grèce indignée
>> Vont , te redemandant la funeste beauté
Sous un sinistre auspice à ton père amenée ,
>> Briser son sceptre et rompre un hymen détesté .
Oh ! quels flots de sueur inondent les visages !
>> Déjà sont prêts l'égide et le char de Pallas ;
>>> Sa rage veut du sang et d'horribles carnages :
» Hélas ! que de Troyens dévoués au trépas !
>> Protégé de Vénus , ta main , avec adresse ,
>> De tes cheveux en vain assemblera les nœuds ;
» En vain tu chanteras des vers pleins de mollesse
>> Unis aux doux accords d'un luth voluptueux.
52 HORATII CARMINUM I , XV.
Hastas et calami spicula Gnosii
Vitabis , strepitumque , et celerem sequi
Ajacem ; tamen , heu ! serus adulteros
Crines pulvere collines .
Non Laërtiaden , exitium tuæ
Gentis , non Pylium Nestora respicis ?
Urgent impavidi te Salaminius
Teucer , te Sthenelus sciens
Pugnæ , sive opus est imperitare equis ,
Non auriga piger. Merionen quoque
Nosces. Ecce furit te reperire atrox
Tydides , melior patre :
Quem tu , cervus uti vallis in alterà
Visum parte lupum , graminis immemor ,
Sublimi fugies mollis anhelitu ,
Non hoc pollicitus tuæ .
Iracunda diem proferet Ilio
Matronisque Phrygum classis Achillei .
Post certas hiemes uret Achaïcus
Ignis Pergameas domos .
ODES D'HORACE , I , XV . 53
>> Penses-tu près d'Hélène éviter la colère
>>>> D'Ajax au pied léger , au courage bouillant ?
>> Ces cheveux , qui paraient une tête adultère ,
» Seront bientôt souillés de poussière et de sang.
» Sur toi vois s'élancer , acharnés à ta perte ,
» Le fils de Télamon , indomptable guerrier ,
» Et le roi de Pylos , et le fils de Laërte ,
» Et Sthénélus , habile à lancer un coursier .
» Redoute des Crétois la flèche meurtrière ;
» Tu vas de Mérion éprouver la valeur ;
» Et Diomède , encor plus vaillant que son père ,
» Déjà pour t'immoler te cherche avec fureur .
» Tel qu'un timide faon , qui paissait dans la plaine ,
» Fuit à l'aspect d'un loup qui s'élance des bois ;
» Sans voix , sans force , ainsi tu fuiras vers Hélène
Qui ne s'attendait pas à de pareils exploits .
>> Pendant quelques hivers , la colère d'Achille
» Des filles d'llion suspendra le malheur ;
» Mais le feu détruira cette coupable ville ,
» Et les Grecs outragés vengeront leur honneur . »
54 HORATII CARMINUM I , XVI .
ODE XVI .
Palinodia.
O MATRE pulchra filia pulchrior ,
Quem criminosis cùmque voles modum
Pones iambis , sive flammà ,
Sive mari libet Hadriano .
Non Dindymene , non adytis quatit
Mentem sacerdotum incola Pythius ,
Non liber æquè , non acuta
Sic geminant Corybantes æra ,
Tristes ut iræ ; quas neque Noricus
Deterret ensis , nec mare naufragum ,
Nec sævus ignis , nec tremendo
Jupiter ipse ruens tumultu .
Fertur Prometheus addere principi
Limo coactus particulam undique
Desectam , et insani leonis
Vim stomacho apposuisse nostro .
ODES D'HORACE , I , XVI . 55
ODE XVI.
Palinodie.
FILLE d'une beauté rivale de Cypris ,
Que par vos doux appas vous surpassez encore ,
Parlez : que l'eau détruise ou que le feu dévore
Mes vers si criminels , qu'à jamais je maudis .
Oui , l'airain qu'à grand bruit frappent les Corybantes ,
Le délire du Thrace au dieu du vin livré ,
Et les secousses violentes
Qu'au fond de son temple sacré
Le vainqueur de Python cause au prêtre inspiré ,
Égarent moins l'esprit qu'une aveugle colère .
Ni le fer qui luit à ses yeux ,
Ni l'Océan semé de rochers périlleux ,
Ni Jupiter lançant ses foudres sur la terre ,
Ne peuvent l'arrêter dans ses excès affreux .
Quand le fils de Japet , aux voeux des Dieux fidèle ,
Dut , en formant notre limon ,
De tous les animaux y joindre une parcelle ,
Il mit dans notre cœur la rage du lion .
56 HORATII CARMINUM I , XVII .
Iræ Thyesten exitio gravi
Stravère , et altis urbibus ultimæ
Stetere causæ , cur perirent
Funditùs , imprimeretque muris
Hostile aratrum exercitus insolens .
Compesce mentem me quoque pectoris
Tentavit in dulci juventâ
Fervor , et in celeres iambos
Misit furentem ; nunc ego mitibus
Mutare quæro tristia , dùm mihi
Fias recantatis amica
Opprobriis , animumque reddas .
2828282808 8 llll llllllll llllllllllllll
ODE XVII .
Ad Tyndaridem.
VELOX amœnum sæpè Lucretilem
Mutat Lycao Faunus , et igneam
Defendit æstatem capellis
Usquè meis , pluviosque ventos .
ODES D'HORACE , I , XVII. 57
La colère a produit les malheurs de Thyeste ,
Des plus belles cités détruit les fondements ,
Irrité les vainqueurs , qui , sur des murs fumants ,
Ont fait du laboureur passer le soc funeste .
Belle Tyndaris , calmez-vous ;
A la fleur de mes ans , si , de vengeance avide ,
Enflammé d'un bouillant courroux ,
Contre vous je m'armai de l'iambe rapide ,
Aujourd'hui , le cœur plein de sentiments plus doux ,
Je veux , je veux finir une si triste guerre :
Oui , mes vers insolents me seront en horreur ,
Si j'apaise votre colère ,
Si vous me rendez votre cœur .
ODE XVII .
A Tyndaris.
SOUVENT du mont Lycée au mont de Lucrétile
Le léger Faune accourt avec rapidité ,
Et défend mes troupeaux , en ce riant asile ,
De la pluie et des vents , et des feux de l'été .
58 HORATII CARMINUM I , XVII .
Impunè tutum per nemus arbutos
Quærunt latentes et thyma deviæ
Olentis uxores mariti ;
Nec virides metuunt colubras ,
Nec Martiales hæduleæ lupos ,
Utcumquè dulci , Tyndari , fistulà
Valles et Usticæ cubantis
Levia personuere saxa .
Di me tuentur ; Dîs pietas mea ,
Et musa cordi est . Hic tibi copia
Manabit ad plenum benigno
Ruris honorum opulenta cornu .
Hic , in reductâ valle , Caniculæ
Vitabis æstus , et fide Teïà
Dices laborantes in uno
Penelopen, vitreamque Circen .
Hic innocentis pocula Lesbii,
Duces sub umbrâ ; nec Semeleïus
Cum Marte confundet Thyoncus
Prælia ; nec metues protervum
Suspecta Cyrum, ne malè dispari
Incontinentes injiciat manus
Et scindat hærentem coronam
Crinibus , immeritamque vestem .
ODES D'HORACE , I , XVII . 59
Mes chèvres , dans les bois de tous côtés errantes ,
Y cherchent sans danger le thym et l'arbousier ;
De la verte couleuvre et du loup meurtrier
Mes timides brebis , sur l'herbe bondissantes ,
N'ont plus à redouter la dent ou les poisons ,
Dès qu'en ce lieu charmant , sur les coteaux d'Ustique ,
De sa flute champêtre on entend les doux sons .
Je suis aimé des cieux : de ma muse lyrique
Le Dieu du Pinde accueille et l'hommage et les vers .
Viens sur ces bords où règne une heureuse opulence ,
Cueillir à pleines mains tous les présents divers
Que Cérès y déploie avec tant d'abondance .
Dans les réduits obscurs d'un fertile vallon ,
Viens chanter, à l'abri des ardeurs du solstice ,
Sur le luth de l'aimable et sage Anacréon ,
Pénélope et Circé , qui brûlaient pour Ulysse .
Buvons , ô Tyndaris , assis sous ces berceaux ,
Le vin pur et léger qu'on recueille à Lesbos .
L'ardent fils de Sémèle et le Dieu de la guerre
Ne mêlent point ici leur bruyante colère ;
A sa lâche fureur , à ses transports jaloux ,
Ici tu ne crains pas que Cyrus s'abandonne ,
Et d'une main cruelle arrache ta couronne
Qui ne mérite pas d'assouvir son courroux .
60 HORATII CARMINUM I , XVIII.
ODE XVIII .
Ad Quintilium Varum.
NULLAM , Vare , sacrâ vite priùs severis arborem ,
Circà mite solum Tiburis , et moenia Catili .
Siccis omnia nàm dura Deus proposuit ; neque
Mordaces aliter diffugiunt sollicitudines .
Quis post vina gravem militiam aut pauperiem crepat ?
Quis non te potiùs , Bacche pater, teque, decens Venus ?
At , ne quis modici transiliat munera Liberi ,
Centaurea monet cum Lapithis rixa , super mero
ODES D'HORACE , I , XVIII . 61
ODE XVIII .
A Quintilius Varus.
SUR le sol de Tibur, si riant , si fertile ,
Auprès des murs élevés par Catile ,
Plantez , plantez , avant tout , cher Varus ,
Le bois sacré protégé par Bacchus .
Pour les tristes mortels qui ne savent pas boire
Les Dieux réservent leurs rigueurs :
Le vin seul de notre mémoire
Peut bannir les soucis rongeurs.
Quel buveur, ranimé par ce jus délectable ,
Se plaint ou de la guerre ou d'un sort misérable ?
Il aime à te chanter , joyeux père des Ris ,
Et vous , jeune et belle Cypris ,
Dont l'univers chérit l'empire aimable .
Toutefois , en usant d'un bien si précieux ,
Sachez de la raison respecter les limites ;
Songez aux combats furieux
Des Centaures et des Lapithes :
Voyez à quel tourment fatal
Ce Dieu vengeur livre le Thrace ,
62 HORATII CARMINUM I , XIX .
Debellata; monet Sithoniis non levis Evius ,
.
Cùm fas atque nefas exiguo fine libidinum
Discernunt avidi . Non ego te , candide Bassareu ,
Invitum quatiam ; nec variis obsita frondibus
Sub divum rapiam . Sæva tene cum Berecynthio
Cornu tympana , quæ subsequitur cæcus amor suî ,
Et tollens vacuum plùs nimio gloria verticem ,
Arcanique fides prodiga , perlucidior vitro .
ODE XIX .
De Glycera.
MATER Sæva Cupidinum ,
Thebanæque jubet me Semeles puer,
Et lasciva Licentia ,
Finitis animum reddere amoribus.
ODES D'HORACE , I , XIX . 63
Quand , plongé dans l'ivresse , en sa fougueuse audace ,
Il ne discerne plus ni le bien ni le mal .
Pour moi , plus réservé , plus sage ,
On ne me verra point t'offrir d'indignes vœux ,
Ni mettre au jour les objets qu'à nos yeux
Doit voiler un épais feuillage .
Mais , ô puissant Bacchus , ne fais plus sous tes coups
Gémir les instruments qui nous glacent de crainte ;
Ne fais plus retentir le cor de Bérécynthe
Dont l'affreux bruit éveille en nous
La folle vanité , marchant la tête altière ,
Et l'aveugle amour-propre et les mots indiscrets ,
Qui , plus transparents que le verre ,
Laissent de toutes parts s'échapper nos secrets .
llllllllllllllllll
ODE XIX .
A Glycère.
Des plaisirs la mère cruelle ,
L'essaim des Voluptés , et des Ris et des Jeux ,
Les folâtres plaisirs et le fils de Sémèle
D'un cœur longtemps paisible ont rallumé les feux .
64 HORATII CARMINUM I , XX .
Urit me Glyceræ nitor
Splendentis Pario marmore puriùs ;
Urit grata protervitas ,
Et vultus nimiùm lubricus aspici .
In me tota ruens Venus
Cyprum deseruit ; nec patitur Scythas ,
Et versis animosum equis
Parthum dicere , nec quæ nihil attinent .
Hìc vivum mihi cespitem , hìc
Verbenas , pueri , ponite , thuraque
Bimi cum paterâ meri :
Mactatâ veniet lenior hostiâ .
2llllllllllll8
ODE XX .
Ad Macenatem.
VILE potabis modicis Sabinum
Cantharis , Græcâ quod ego ipse testâ
Conditum levi , datus in theatro
Quùm tibi plausus ,
ODES D'HORACE , 1 , XX . 65
Le sein ravissant de Glycère
Qui surpasse en blancheur le marbre de Paros ,
Ses yeux charmants , sa grâce et brillante et légère,
De mon âme embrasée ont banni le repos .
Vénus fond sur moi tout entière ,
Me défend de chanter les combats ' , leurs dangers ,
Le Parthe , quand il fuit , si terrible à la guerre ,
M'interdit tous les vers à son culte étrangers .
Qu'en ma coupe un vin vieux ruisselle ?
Enfants , parez l'autel des gazons les plus frais .
Qu'à l'encens le plus pur la verveine se mêle !
Ainsi , daigne Vénus accueillir nos souhaits !
ODE XX.
A Mécène.
VENEZ boire , illustre Mécène ,
Vous , si digne de notre amour,
Le vin de mon humble domaine ,
Mais qu'en un vase grec ma main seella , le jour
I 8
66 HORATII CARMINUM I , XXI .
Care Mæcenas eques , ut paterni
Fluminis ripæ , simul et jocosa.
Redderet laudes tibi Vaticani
Montis imago.
Cæcubum et prælo domitam Caleno
Tu bibes uvam ; mea nec Falernæ
Temperant vites , neque Formiani
Pocula colles .
ODE XXI .
In Apollinem et Dianam.
DIANAM teneræ dicite virgines!
Intonsum , pueri , dicite Cynthium !
Latonamque supremo
Dilectam penitùs Jovi .
ODES D'HORACE , I , XXI . 67
Où retentirent au théâtre
Les applaudissements nombreux
D'un peuple qui vous idolâtre ,
A l'envi répétés par les échos joyeux .
Ainsi , de la publique ivresse
Le témoignage solennel ,
Nos cris d'amour et d'allégresse
Enchantèrent les bords du fleuve paternel .
Mécène , au doux jus de Formie
Mes vins ne se mêlent jamais ;
Mais votre table est embellie
Du nectar recueilli des pressoirs de Calès .
ODE XXI .
Hymne à Diane et à Apollon .
JEUNES Vierges , chantez la pudique déesse
Qu'on voit pendant la nuit briller au front des cieux ;
Chantez , jeunes Romains , et le Dieu du Permesse ,
Et Latone si chère au souverain des Dieux .
68 HORATII CARMINUM I , XXII.
Vos lætam fluviis et nemorum comȧ ,
Quæcumque aut gelido prominet Algido ,
Nigris aut Erymanthi
Silvis , aut viridis Cragi .
Vos Tempe totidem tollite laudibus ,
Natalemque , mares , Delon Apollinis ,
Insignemque pharetrâ
Fraternâque humerum lyrå .
Hic bellum lacrymosum , hic miseram famem ,
Pestemque , à populo et principe Cæsare , in
Persas atque Britannos
Vestrå motus aget prece.
llllllll
ODE XXII .
Ad Aristium Fuscum.
INTEGER vitæ scelerisque purus
Non eget Mauris jaculis , neque arcu ,
Nec venenatis gravidâ sagittis ,
Fusce , pharetrâ ;
ODES D'HORACE , I , XXII . 69
Chantez , jeunes beautés , la Déesse puissante
Que charment l'onde pure et les vertes forêts ,
Qui chérit du Cragus les ombrages épais ,
Les sommets de l'Algide et du sombre Érymanthe.
Chantez , jeunes Romains , les vallons de Tempé ,
Délos , berceau du Dieu qui répand la lumière ,
Et le serpent Python , que ses traits ont frappé ,
Et le luth enchanteur , doux présent de son frère .
Attendri par vos chants , loin d'Auguste et de nous ,
Puisse le blond Phébus , en détournant la peste ,
Et l'horrible famine et la guerre funeste ,
Sur le cruel Breton épuiser son courroux !
ODE XXII .
A Fuscus Aristius.
L'HOMME de bien , intègre et pur de crime ,
Contre tous les périls , en un cœur vertueux
Trouvant toujours la force qui l'anime ,
Dédaigne et l'arc du Maure et ses traits vénéneux ,
70 HORATII CARMINUM I , XXII.
Sive per Syrtes iter æstuosas ,
Sive facturus per inhospitalem
Caucasum , vel quæ loca fabulosus
Lambit Hydaspes .
Namque me silvâ lupus in Sabinâ ,
Dùm meam canto Lalagen , et ultrà
Terminum curis vagor expeditus ,
Fugit inermem :
Quale portentum neque militaris
Daunias latis alit esculetis ;
Nec Juba tellus generat , leonum
Arida nutrix .
Pone me pigris ubi nulla campis
Arbor æstivâ recreatur aurâ ,
Quod latus mundi nebulæ malusque
Jupiter urget ;
Pone sub curru nimiùm propinqui
Solis , in terrâ domibus negatà :
Dulcè ridentem Lalagen amabo ,
Dulcè loquentem.
ODES D'HORACE , I , XXII . 71
Lorsqu'il gravit les rochers du Caucase ,
Quand des Syrtes affreux il franchit les déserts ,
Les régions qu'un ciel d'airain embrase ,
Le fabuleux Hydaspe ou les écueils des mers .
J'errais un jour , égaré , seul , sans armes ,
Dans les bois de Sabine , et libre de tout soin ;
Un loup parut mon cœur fut sans alarmes ;
Je chantais Lalagé ; le loup s'enfuit au loin .
Non , non , Juba , cet aride repaire
De lions rugissants , de tigres furieux ,
Et les forêts de la Pouille guerrière
N'ont jamais recélé de monstres plus hideux .
Transportez-moi vers ces plages glacées
Où nul arbre ne croit au souffle du zéphyr,
D'épais brouillards en tout temps hérissées ,
Que le maître des Dieux semble toujours haïr ;
Vers ces déserts où tout ce qui respire
D'un soleil dévorant éprouve la chaleur :
De Lalagé je chérirai l'empire ,
Le souris gracieux , le langage enchanteur.
72 HORATII CARMINUM I , XXIII .
7228220200000 280028288
ODE XXIII .
Ad Chloen.
VITAS hinnuleo me similis , Chloe ,
Quærenti pavidam montibus aviis
Matrem , non sine vano
Aurarum et siluæ metu :
Nam seu mobilibus vitis inhorruit
Ad ventum foliis , seu virides rubum
Dimovêre lacertæ ,
Et corde et genibus tremit.
Atqui non ego te, tigris ut aspera ,
Gætulusve leo , frangere persequor.
Tandem desine matrem
Tempestiva sequi viro .
ODES D'HORACE , I , XXIII. 75
ODE XXIII .
A Chloé.
Tu me fuis , ô Chloé , d'un pas toujours rapide ,
Semblable au jeune faon qui , sur les monts déserts ,
Cherche sa mère , et s'intimide
Du vain frémissement de la feuille et des airs .
Il tremble de frayeur , si le zéphyr agite
Les mobiles épis qui couvrent les sillons :
De crainte encor son cœur palpite ,
Lorsqu'un serpent se glisse à travers les buissons.
Vais-je te dévorer comme un tigre en furie?
Suis-je donc à tes yeux un lion rugissant?
Quitte une mère trop chérie ;
Ainsi le veut l'amour.... suis les pas d'un amant .
74 HORATII CARMINUM I , XXIV.
28288888888828882.28 288888 288
ODE XXIV .
Ad Virgilium.
Quis desiderio sit pudor aut modus
Tàm cari capitis ? Præcipe lugubres
Cantus , Melpomene , cui liquidam Pater
Vocem cum citharâ dedit.
Ergò Quintilium perpetuus sopor
Urget ! Cui Pudor , et Justitiæ soror ,
Incorrupta Fides , nudaque Veritas ,
Quandò ullum invenient parem ?
Multis ille bonis flebilis occidit ,
Nulli flebilior quàm tibi , Virgili .
Tu frustrà pius , heu ! non ità creditum
Poscis Quintilium Deos.
Quòd si Threïcio blandiùs Orpheo
Auditam moderere arboribus fidem ,
Non vanæ redeat sanguis imagini ,
Quam virga semel horridâ ,
ODES D'HORACE , I , XXIV . 75
ODE XXIV .
A Virgile.
Qui peut trop déplorer une tête si chère?
Préside , ô Melpomène , à ces lugubres chants ,
Muse , toi qui reçus de ton auguste père
Une voix éloquente et des accords touchants .
La nuit couvre Varus des ombres éternelles .
L'honneur, la bonne foi , les plus rares vertus ,
La vérité sans fard , jamais trouveront-elles
Un mortel qui ressemble au généreux Varus?
D'unanimes regrets sa perte fut suivie ;
Mais nul de son trépas plus que toi n'a gémi ;
En vain ta piété demande aux Dieux sa vie :
T'avaient-ils pour toujours confié cet ami ?
Quand tu surpasserais la lyre harmonieuse
D'Orphée attendrissant et le chêne et l'ormeau ,
Pourrais-tu ranimer l'ombre silencieuse
Par Mercure une fois conduite au noir troupeau ?
76 HORATII CARMINUM I , XXV .
Non lenis precibus fata recludere ,
Nigro compulerit Mercurius gregi.
Durum ! Sed levius fit patientià
Quidquid corrigere est nefas .
lllllllllll
ODE XXV .
Ad Lydiam
PARCIUS junctas quatiunt fenestras
Ictibus crebris juvenes protervi ,
Nec tibi somnos adimunt ; amatque
Janua limen ,
Quæ priùs multùm facilis movebat
Cardines . Audis minùs et minùs jàm :
« Me tuo longas pereunte noctes ,
>>> Lydia , dormis ! »
Invicem mochos anus arrogantes
Flebis in solo levis angiportu ,
Thracio bacchante magis sub inter-
lunia vento :
ODES D'HORACE , I , XXV. 77
Pourrais-tu de ce Dieu fléchir la résistance ?
Destin cruel , dont l'homme est prompt à s'affliger !
Mais un cœur résigné sait , par la patience ,
Adoucir tous les maux qu'il ne peut corriger.
llllllllllllllllllllll
ODE XXV .
A Lydie.
AUTOUR de ton logis on ne voit plus paraître
Ces jeunes libertins , épris de tes attraits ,
Dont les coups redoublés assiégeaient ta fenêtre :
Rien de tes longues nuits ne trouble plus la paix .
Ta porte , sur ses gonds tant de fois ébranlée ,
Ne quitte plus le seuil . Tu n'entends plus ces mots :
« Tu dors , et moi je veille , et mon âme accablée
>> De tes cruels refus souffre ici mille maux . »
Peut-être , incessamment , au détour d'une rue ,
Tu guetteras toi-même un amant dédaigneux ,
Et pendant que Phébé nous dérobe sa vue ,
Tu braveras en vain un froid plus rigoureux .
78 HORATII CARMINUM I , XXVI.
Cùm tibi flagrans amor, et libido ,
Quæ solet matres furiare equorum ,
Sæviet circà jecur ulcerosum ;
Non sine questu ,
Læta quòd pubes hederä virenti
Gaudeat pullâ magis atque myrto ;
Aridas frondes hiemis sodali
Decidet Hebro .
llllllllll
ODE XXVI.
Ad Elium Lamiam.
Musis amicus , tristitiam et metus
Tradam protervis in mare Creticum
Portare ventis ; quis sub Arcto
Rex gelidæ metuatur oræ ,
Quid Tiridaten terreat , unicè
Securus . O quæ fontibus integris
ODES D'HORACE , I , XXVI . 79
O malheureuse vieille ! une rage brutale ,
Des désirs effrénés , de lascives ardeurs ,
Enflammeront tes sens , pareille à la cavale
Qui d'un bouillant amour éprouve les fureurs .
Tu diras , en pleurant : « Oui , l'aimable jeunesse
» Ne se plaît à cueillir que les myrtes fleuris ,
» Et dans l'affreux hiver abandonne sans cesse
» Aux tristes aquilons les feuillages flétris . »
lllllllllllll
ODE XXVI.
A Elius Lamia.
TANT que mes vers des nymphes du Permesse
Mériteront un souris gracieux ,
Sur les mers de la Crète , aux aquilons fougueux
Je laisserai porter la crainte et la tristesse .
Si je jouis au sein du port
De l'unique bien qui me flatte ,
Eh ! que m'importe à moi la peur de Tiridate ,
Ou la terreur qu'inspire un puissant roi du Nord?
80 HORATII CARMINUM I , XXVII .
Gaudes , apricos necte flores ,
Necte meo Lamiæ coronam ,
Pimplea dulcis ; nil sine te mei
Possunt honores : hunc fidibus novis
Hunc Lesbio sacrare plectro
Teque tuasque decet sorores .
ODE XXVII .
Ad sodales.
NATIS in usum lætitiæ scyphis
Pugnare , Thracum est : tollite barbarum
Morem , verecundumque Bacchum
Sanguineis prohibete rixis .
Vino et lucernis Medus acinaces
Immanè quantùm discrepat ! Impium
Lenite clamorem , sodales ,
Et cubito remanete presso.
ODES D'HORACE , I , XXVII . 81
Douce Pimplée , ô déité charmante ,
Qui te plais sur les bords d'une onde transparente ,
Aujourd'hui des brillantes fleurs
Dont le Zéphire t'environne ,
Pour mon cher Lamia prépare une couronne.
Ah ! sans toi , sans tes doctes sœurs ,
Je lui rendrais de vains honneurs .
A mon dessein , Muse , daigne sourire ;
Pour immortaliser son nom ,
D'Alcée et de Sapho , dans le sacré vallon ,
Fais encor résonner la lyre .
!! llllllllll ll
ODE XXVII.
A ses amis.
*
QU'ARMÉ du verre , inventé pour la joie ,
Le Thrace à ses fureurs souvent se livre en proie !
Ah ! loin de nous ces effroyables mœurs ;
Loin du riant Bacchus ces sanglantes horreurs .
Laissez , o mes amis , vos coudes sur la table .
Ne mêlons pas , troublant un doux repos ,
Le cruel fer du Parthe aux flacons , aux flambeaux ;
Faites cesser un bruit épouvantable.
9
82 HORATII CARMINUM I , XXVII .
Vultis severi me quoque sumere
Partem Falerni ? Dicat Opuntiæ
Frater Megillæ quo beatus
Vulnere , quâ pereat sagittâ .
Cessat voluntas? non aliâ bibam
Mercede. Quæ te cunque domat Venus ,
Non erubescendis adurit
Ignibus , ingenuoque semper
Amore peccas . Quidquid habes , age ,
Depone tutis auribus ..... Ah ! miser !
Quantâ laboras in Charybdi ,
Digne puer meliore flammâ !
Quæ saga , quis te solvere Thessalis
Magus venenis , quis poterit Deus ?
Vix illigatum te triformi
Pegasus expediet Chimærå .
ODES D'HORACE , I , XXVII . 83
De ce vin voulez -vous que je boive à mon tour ?
Qu'au même instant le frère de Megille
Dise quelle, beauté l'enivre de l'amour
Qui fait sa joie et qui dans ses yeux brille .
Il ne veut point parler .
………
.. je ne bois qu'à ce prix .
Dois-tu rougir, quelle que soit ta belle ,
Des feux ardents dont tu brûles pour elle ?
D'un amour vertueux tu fus toujours épris .
A ma foi n'oses-tu confier ce mystère?....
Ah ! malheureux , hélas ! qu'ai-je écouté ?
Tu méritais un destin moins sévère ;
Dans quel gouffre profond t'es -tu précipité !
A tes yeux fascinés , quelle habile sorcière ,
Ou bien quel Dieu peut rendre la clarté ?
Bellerophon , sur Pégase monté ,
T'arracherait à peine à cette autre Chimère .
84 HORATII CARMINUM I , XXVIII .
ODE XXVIII .
Archytas et nauta.
VIATOR.
Te maris et terræ , numeroque carentis arenæ
Mensorem cohibent , Archyta ,
Pulveris exigui propè littus parva Matinum
Munera ; nec quidquam tibi prodest
Aërias tentasse domos , animoque rotundum
Percurrisse polum , morituro .
ARCHYTAS .
Occidit et Pelopis genitor , conviva Deorum ,
Tithonusque remotus in auras ,
Et Jovis arcanis Minos admissus ; habentque
Tartara Panthoïden , iterùm Orco
Demissum , quamvis clypeo Trojana refixo
ODES D'HORACE , I , XXVIII . 85
llllllllllllllllll
ODE XXVIII .
Archytas et un nautonier.
LE NAUTONIER.
Toi qui sus mesurer la surface du monde ,
Compter les grains de sable entassés près des mers ,
Non loin du Matinum , hélas ! aux bords de l'onde ,
Tes os d'un peu de terre à peine sont couverts !
As-tu donc parcouru cet immense univers ,
Élevé tes pensers jusqu'au séjour céleste ,
Pour périr en ce lieu d'une mort si funeste !
ARCHYTAS .
Du père de Pélops , qui fut l'hôte des Dieux ,
De Tithon , dans les airs enlevé par l'Aurore ,
De Minos , conseiller du souverain des cieux ,
J'ai subi le destin ..... le sage Pythagore
Dans l'empire infernal est deux fois descendu ;
Son casque , dans un temple encore suspendu ,
Atteste que jadis il mourut devant Troie ,
Où sous le nom d'Euphorbe il avait combattu .
86 HORATII CARMINUM 1 , XXVIII .
Tempora testatus , nihil ultrà
Nervos atque cutem Morti concesserat atræ ;
Judice te , non sordidus auctor
Naturæ verique . Sed omnes una manet nox ,
Et calcanda semel via leti .
Dant alios Furiæ torvo spectacula Marti ;
Exitio est avidum mare nautis :
Mixta senum ac juvenum densantur funera ; nullum
Sæva caput Proserpina fugit.
Me quoque devexi rapidus comes Orionis
Illyricis Notus obruit undis.
At tu , nauta , vaga ne parce malignus arenæ
Ossibus et capiti inhumato
Particulam dare : sic , quodcunque minabitur Eurus
Fluctibus Hesperiis , Venusinæ
Plectantur silvæ , te sospite ; multaquo merces ,
ODES D'HORACE , 1 , XXVIII , 87
Ainsi , deux fois , en saisissant sa proie ,
La Mort n'avait de lui-même emporté
Que la terrestre et moins noble partie ;
Et tu sais avec quel génie
Ce fils de Panthoüs avait interprété
Les lois de la nature et de la vérité.
La même nuit nous presse , et vers les rives sombres ,
Sur les pâles mortels doit étendre ses ombres ;
Du noir Tartare un jour nous suivrons le sentier .
A l'implacable Mars la Discorde cruelle
Dans de sanglants combats immole le guerrier,
Et la mer engloutit l'avide nautonier.
De tous côtés , et pêle-mêle ,
Descendent au tombeau l'enfant et le vieillard ;
Et Proserpine , en frappant au hasard ,
Sur chaque tête assouvit sa furie.
L'autan , si funeste au nocher,
L'autan qui d'Orion suit toujours le coucher ,
Naguère me lança dans la mer d'Illyrie .
Mais toi , cher nautonier , ne sois pas inhumain ;
D'un peu de sable , hélas ! je t'en conjure ,
Que , sur ces bords , ta bienfaisante main
Couvre mes os privés de sépulture ;
Et puissent de l'Eurus les enfants orageux ,
Près de bouleverser les flots de l'Hespérie ,
Détournant loin de toi leur souffle impétueux ,
88 HORATII CARMINUM I , XXIX .
Undè potest , tibi defluat æquo
Ab Jove , Neptunoque sacri custode Tarenti .
Negligis immeritis nocituram
Postmodò te natis fraudem committere? Fors et
Debita jura , vicesque superbæ
Te maneant ipsum ; precibus non linquar inultis ,
Teque piacula nulla resolvent .
Quamquàm festinas , non est mora longa ; licebit
Injecto ter pulvere curras .
lllllg
ODE XXIX .
Ad Iccium.
ICCI , beatis nunc Arabum invides
Gazis , et acrem militiam paras
ODES D'HORACE , I , XXIX . 89
Épuiser leur fureur sur les monts d'Apulie !
Que le grand Jupiter, et le Dieu protecteur
Des remparts sacrés de Tarente ,
De tous les biens sur toi répandent la faveur
Pour ta bonté compatissante !
Quoi ! ton cœur reste sourd à mes cris gémissants !
Redoute au moins de te souiller d'un crime
Qui pourrait rejaillir sur des fils innocents !
Du même sort tu seras la victime ;
Les Dieux , sans me venger, me verraient-ils souffrir ?
Non , non , crois-moi , nul pieux sacrifice
Ne pourra désormais apaiser leur justice .....
Ainsi , quelque pressé que tu sois de partir ,
Ah ! sur moi , par pitié , jette un peu de poussière ;
Un seul moment suffit.... et puisse un vent prospère
Te guider sur les mers au gré de ton désir .
2llllllll888
ODE XXIX .
A Iccius .
ENVIEUX des trésors de la riche Arabie ,
Tu vas charger de fers les Parthes inhumains ,
90 HORATII CARMINUM I , XXIX .
Non antè devictis Sabææ
Regibus , horribilique Medo
Nectis catenas. Quæ tibi virginum ,
Sponso necato , barbara serviet ?
Puer quis ex aulâ capillis
Ad cyathum statuetur unctis ,
Doctus sagittas tendere Sericas
Arcu paterno? Quis neget arduis
Pronos relabi posse rivos
Montibus , et Tiberim reverti ;
Quum tu coemptos undiquè nobiles
Libros Panæti , Socraticam et domum
Multare loricis Iberis ,
Pollicitus meliora , tendis?
ODES D'HORACE , I , XXIX . 91
Combattre avec fureur les rois d'Éthiopie ,
Qui n'ont jamais fléchi sous le joug des Romains .
Quelle aimable beauté , dans ce pays sauvage ,
Versant encor des pleurs sur le cruel trépas
De son fidèle époux immolé par ton bras ,
Sera , pour te servir , réduite à l'esclavage ?
Quel jeune prince , habile à manier le dard ,
Qui des rois ses aïeux seconda la vaillance ,
Les cheveux parfumés d'une suave essence ,
Aura l'insigne honneur de t'offrir le nectar ?
Des rochers escarpés précipitant sa course ,
Qui nierait que le Tibre , aux flots impétueux ,
Ne veuille quelque jour remonter vers sa source ,
Puisque , de tes amis trompant les plus doux vœux ,
Nous te voyons quitter, pour le casque et la lance ,
L'école de Socrate et ses divins écrits ,
Et de Panétius la sublime science ,
Et les livres chez toi rassemblés à grand prix .
92 HORATII CARMINUM I , XXX .
ODE XXX .
Ad Venerem.
O VENUS , regina Gnidi Paphique ,
Sperne dilectam Cypron , et vocantis
Thure te multo Glyceræ decoram
Transfer in ædem .
Fervidus tecum Puer, et solutis
Gratiæ zonis , properentque Nymphæ ,
Et parùm comis sine te Juventas ,
Mercuriusque .
ODES D'HORACE , I , XXX . 93
33
llllllllllll
ODE XXX .
A Vénus.
DÉESSE de Paphos , de Gnide et de Cythère ,
Des lieux que tu chéris quitte les bords charmants ,
Pour le riant séjour où t'appelle Glycère ,
Où fume en ton honneur un agréable encens .
Que les Nymphes des bois , que l'éloquent Mercure ,
La jeune et fraîche Hébé , qui te doit ses appas ,
Qu'Euphrosine et ses sœurs , dénouant leur ceinture ,
Et ton aimable fils , accourent sur tes pas .
94 HORATII CARMINUM I , XXXI .
llllllllllllll8
ODE XXXI.
Ad Apollinem.
QUID dedicatum poscit Apollinem
Vates? quid orat , de paterâ novum
Fundens liquorem ? Non opimas
Sardiniæ segetes feracis ;
Non æstuosæ grata Calabriæ
Armenta ; non aurum , aut ebur Indicum ;
Non rura quæ Liris quietâ
Mordet aquâ , taciturnus amnis .
Premant Calenâ falce , quibus dedit
Fortuna , vitem ; dives et aureis
ODES D'HORACE , I , XXXI . 95
llllllllllllll
ODE XXXI .
A Apollon.
DANS le temple qu'il lui dédie ,
Offrant une libation
D'un vin nouveau plus doux que l'ambroisie ,
Que demande le nourrisson
Protégé des neuf sœurs , au Dieu de l'harmonie?
Non , ce n'est point l'opulente moisson
Dont Cérès enrichit la Sardaigne fertile ,
Ni les nombreux troupeaux qu'engraisse la Sicile .
Plus sage , en ses modestes vœux ,
Il ne demande au Dieu du Pinde
Ni l'ivoire , ni l'or de l'Inde ,
Ni ces champs fortunés , favorisés des cieux ,
Que rongent du Liris les flots silencieux .
Qu'un mortel dont Plutus a comblé l'espérance
Avidement recueille les bienfaits
Qu'en sa faveur , sur les monts de Calès
Bacchus répand en abondance .
Que le riche navigateur
Dont un Dieu tutélaire inspira le génie ,
96 HORATII CARMINUM I , XXXII .
Mercator exsiccet culullis
Vina Syrå reparata merce ,
Dis carus ipsis : quippe ter et quater
Anno revisens æquor Atlanticum
Impunè. Me pascunt olivæ ,
Me cichorea levesque malvæ .
Frui paratis et valido mihi ,
Latoë , dones , et , precor, integrå
Cum mente ; nec turpem senectam
Degere , nec citharâ carentem.
llllllllll
ODE XXXII .
Ad lyram.
POSCIMUR..... Si quid vacui sub umbra
Lusimus tecum ; quod et hunc in annum
Vivat , et plures , age , dic Latinum ,
Barbite , carmen ;
ODES D'HORACE , I , XXXII. 97
Qui , trois fois dans un an , toujours avec bonheur ,
De la mer Atlantique a bravé la fureur,
Dans une coupe d'or savoure le Formie ,
Échange précieux des parfums de Syrie.
Mais moi , plus sobre , en un frugal repas ,
Je me nourris de la mauve légère ,
Et de la chicorée amère ,
Et du fruit chéri de Pallas.
Pour jouir des vrais biens que ta bonté me donne ,
Daigne me conserver , divin fils de Latone ,
Un corps , un esprit toujours sains ;
Prolonge ma vieillesse heureuse ;
Et que ma lyre harmonieuse
Ne cesse de plaire aux Romains.
ODE XXXII .
A sa lyre.
Si dans un doux loisir , et sous un frais ombrage ,
Grâce à toi , j'ai trouvé quelques accords heureux ,
O lyre ! inspire-moi des chants mélodieux
Que les jeunes Romains répètent d'âge en åge :
I 10
98 HORATII CARMINUM 1 , XXXIII .
Lesbio primùm modulate civi ,
Qui ferox bello , tamen inter arma ,
Sive jactatam religårat udo
Littore navim ,
Liberum et Musas , Veneremque , et illi
Semper hærentem puerum canebat ,
Et Lycum nigris oculis , nigroque
Crine decorum.
O decus Phobi , et dapibus supremi
Grata testudo Jovis , ô laborum
Dulce lenimen , mihi cunque salve
Ritè vocanti .
lllllllllll
ODE XXXIII.
Ad Albium Tibullum.
ALBI , ne doleas plùs nimio , memor
Immitis Glyceræ ; neu miserabiles
Decantes elegos , cur tibi junior
Læså præniteat fide.
ODES D'HORACE , I , XXXIII . 99
Intrépide au combat , le chantre de Lesbos ,
Qu'inspirait Apollon , même au milieu des armes ,
Sur un frêle navire encor battu des flots
T'enseigna le premier des vers remplis de charmes.
Il chanta les neuf sœurs , les beaux yeux de Lycus ,
Ses noirs et longs cheveux ; la reine de Cythère ,
Et le perfide enfant enchainé par sa mère ,
Et les joyeux présents de l'aimable Bacchus .
O toi , de mes ennuis douce consolatrice ,
Qui ravis Jupiter å la table des Dieux ,
Lyre , honneur de Phébus , sois-moi toujours propice ,
Lorsque , plein de ferveur, je t'adresse mes vœux .
ODE XXXIII .
A Tibulle.
C'EST trop déplorer les dédains
Et la cruauté de Glycère.
En des vers douloureux et vains
Cesse d'exhaler ta colère
Contre le jeune amant que l'ingrate préfère.
ALLE
LYON
100 HORATII CARMINUM I , XXXIII .
Insignem tenui fronte Lycorida
Cyri torret amor : Cyrus in asperam
Declinat Pholoën ; sed prius Appulis
Jungentur capreæ lupis ,
Quàm turpi Pholoë peccet adultero.
Sic visum Veneri , cui placet impares
Formas atque animos sub juga ahenea
Sævo mittere cum joco .
Ipsum me melior quum peteret Venus ,
Gratâ detinuit compede Myrtale
Libertina , fretis acrior Adriæ
Curvantis Calabros sinus .
ODES D'HORACE , I , XXXIII . 101
Cyrus , que chérit Lycoris ,
Ne respire que pour Lydie ;
Mais tu verras une brebis
S'accoupler au loup d'Apulie ,
Avant que cette belle à Cyrus soit unie .
Sous un joug plus dur que l'airain ,
Ainsi , dans son humeur bizarre ,
Vénus , par un plaisir malin ,
(De notre bonheur trop avare)
Tient asservis des cœurs que leur penchant sépare .
Charmante , pleine de douceur,
Philis recherchait mon hommage....;
J'aime Chloris dont la fureur
Ressemble à la mer, quand l'orage
Voit les flots irrités agrandir son rivage .
102 HORATII CARMINUM I , XXXIV .
ODE XXXIV .
Palinodia.
PARCUS Deorum cultor et infrequens ,
Insanientis dùm sapientiæ
Consultus erro , nunc retrorsùm
Vela dare , atque iterare cursus
Cogor relictos namque Diespiter ,
Igni corusco nubila dividens
Plerumque , per purum tonantes
Egit equos , volucremque currum ;
Quo bruta tellus , et vaga flumina
Quo Styx , et invisi horrida Tænari
Sedes , Atlanteusque finis
Concutitur . Valet ima summis
Mutare , et insignem attenuat Deus ,
Obscura promens ; hinc apicem rapax
Fortuna cum stridore acuto
Sustulit , hic posuisse gaudet .
ODES D'HORACE , I , XXXIV. 103
8888888888888
ODE XXXIV .
Palinodie.
SUR les autels sacrés je brûlais peu d'encens ;
Une folle sagesse et de coupables doutes
Égaraient ma raison ; je rentre dans les routes
Dont je m'étais , hélas ! écarté si longtemps .
Le souverain des Dieux , dont les feux homicides
N'effrayaient les mortels qu'en des jours nébuleux ,
Lance à nos yeux surpris , sous un ciel radieux ,
Son char étincelant et ses coursiers rapides .
Les fleuves débordés , de toutes parts errants ,
Le Styx , le noir séjour de l'horrible Cerbère ,
Et l'Atlas qui s'élève aux bornes de la terre ,
Tout ce vaste univers tremble en ses fondements.
Oui , le destin jaloux , par un caprice extrême ,
Élève ce qui rampe , abaisse les grandeurs ,
Aux rois , avec fracas , arrache un diadème
Qu'il place sur un front vieilli loin des honneurs .
104 HORATII CARMINUM I , XXXV .
ODE XXXV .
Ad Fortunam Antiatem .
O DIVA, gratum quæ regis Antium ,
Præsens vel imo tollere de gradu
Mortale corpus , vel superbos
Vertere funeribus triumphos :
Te pauper ambit sollicità prece
Ruris colonus ; te dominam æquoris ,
Quicunque Bithynà lacessit
Carpathium pelagus carina .
Te Dacus asper, te profugi Scythæ ,
Urbesque , gentesque , et Latium ferox ,
Regumque matres barbarorum , et
Purpurei metuunt tyranni ,
Injurioso ne pede proruas
Stantem columnam , neu populus frequens
Ad arma cessantes , ad arma
Concitet , imperiumque frangat.
ODES D'HORACE , I , XXXV . 105
282888888
ODE XXXV.
A la Fortune.
DÉESSE d'Antium , dont le caprice étrange
Élève un vil mortel au faite des grandeurs ,
Fortune , qui tout-à-coup change
Un superbe triomphe en funèbres honneurs ;
C'est toi dont l'indigent implore l'assistance :
Le nocher affrontant la mer de Carpathos
Sur un navire de Bysance ,
T'appelle à son secours comme reine des eaux .
Le Scythe vagabond , l'impitoyable Dace',
Les peuples , les cités , les esclaves , les rois ,
Le Latin , guerrier plein d'audace ,
Tous les mortels enfin sont soumis à tes lois .
C'est toi qui fais pâlir un tyran sur son trône :
Il craint ton inconstance , et que d'un pied vengeur
Tu ne renverses la colonne
Qui d'un puissant empire attestait la splendeur .
105 HORATII CARMINUM I , XXXV.
Te semper anteit sæva Necessitas ,
Clavos trabales , et cuneos manu
Gestans ahenâ ; nec severus
Uncus abest , liquidumque plumbum.
Te Spes et albo rara Fides colit
Velata panno ; nec comitem abnegat ,
Utcunque mutatâ potentes
Veste domos inimica linquis .
At vulgus infidum et meretrix retrò
Perjura cedit ; diffugiunt cadis
Cum fæce siccatis amici ,
Ferre jugum pariter dolosi .
Serves iturum Cæsarem in ultimos
Orbis Britannos , et juvenum recens
Examen Eois timendum
Partibus , Oceanoque rubro .
Eheu ! cicatricum et sceleris pudet ,
Fratrumque ! Quid nos dura refugimus
Ætas ? quid intactum nefasti
Liquimus? undè manum juventus
ODES D'HORACE , I , XXXV . 107
Il tremble , ce tyran , environné d'alarmes ,
Qu'un peuple furieux , en proie au désespoir ,
Appelant les soldats aux armes ,
Ne brise avec éclat un odieux pouvoir.
Le sort fatal , le sort à nos vœux insensible ,
Te précède toujours , et porte dans ses mains
Le plomb , les clous , le fer terrible ,
Destinés à punir les crimes des humains .
Mais la fidélité , vertu si peu connue ,
L'espoir au front serein , te quittent-ils jamais ,
Quand , d'habits de deuil revêtue ,
Et d'un œil courroucé , tu fuis loin des palais ;
Tandis que le vulgaire et l'infàme maîtresse
S'éloignent à grands pas ; tandis qu'un vil flatteur ,
S'éclipsant avec la richesse ,
Ne connaît plus l'ami tombé dans le malheur .
Conserve-nous César , vengeur de la patrie ;
De ses jeunes guerriers fais triompher l'essaim :
Qu'il porte aux bornes de l'Asie
Et chez les fiers Bretons l'effroi du nom Romain .
Combien , au souvenir du meurtre de nos frères ,
De nos sanglants débats avons-nous à rougir!
Quels devoirs , quels freins salutaires
Respectés de nos fils , ont pu les retenir !
108 HORATII CARMINUM , I , XXXVI .
Metu Deorum continuit ? quibus
Pepercit aris? O utinam novâ
Incude diffingas retusum in
Massagetas Arabasque ferrum !
ODE XXXVI .
In reditum Plotii Numidæ.
Er thure et fidibus juvat
Placare , et vituli sanguine debito
Custodes Numidæ Deos ,
Qui nunc Hesperiâ sospes ab ultimâ ,
Caris multa sodalibus ,
Nulli plura tamen dividit oscula
Quàm dulci Lamiæ , memor
Actæ non alio rege puertiæ ,
Mutatæque simul togæ .
ODES D'HORACE , I , XXXVI . 109
Quels autels ou quels Dieux épargna notre rage !
Que ce fer, teint souvent du sang de nos amis ,
Retrempé pour un autre usage ,
N'immole désormais que le Parthe insoumis !
Sėlllllllll? 2888888
ODE XXXVI .
Sur le retour de Plotius Numide.
QU'UN pur encens , qu'un aimable délire ,
Que la victime immolée en ce jour,
Et les doux accords de ma lyre ,
Attestent mon sincère amour
Aux Dieux qui de Numide ont hâté le retour .
Des bords du Tage il revoit sa patrie
Et ses amis qu'il fête avec ardeur ;
Mais Lamia , digne d'envie ,
Digne d'un accueil si flatteur,
Plus tendrement encor est pressé sur son cœur .
Un même guide , à leur enfance utile ,
Sut les former à de måles vertus ;
110 HORATII CARMINUM I , XXXVI.
Cressà ne careat pulchra dies notà ;
Neu promptæ modus amphora ,
Neu morem in Salium sit requies pedum ;
Neu multi Damalis meri
Bassum Threïciâ vincat amystide ;
Neu desint epulis rosæ ,
Neu vivax apium , neu breve lilium !
Omnes in Damalin putres
Deponent oculos ; nec Damalis novo
Divelletur adultero ,
Lascivis hederis ambitiosior .
ODES D'HORACE , 1 , XXXVI . 111
Sous lui , de la robe virile
Ces nobles fils de Quirinus
Tous deux le même jour ont été revêtus .
Buvons , amis , vidons jusqu'à l'amphore.
Que ce repas , où préside Bacchus ,
Soit embelli par Terpsichore !
Qu'à longs traits , buvant le doux jus ,
Damalis pour vainqueur reconnaisse Bassus .
Qu'unie au lis , hélas ! si peu durable ,
Au lierre aimé du plus bruyant des Dieux ,
La rose abonde sur la table ,
En ce festin délicieux
Où Damalis bientôt charmera tous les yeux ..
Mais Damalis , dans sa brûlante ivresse ,
Reste fidèle à l'objet de ses feux ,
Et plus étroitement le presse ,
En ses transports voluptueux ,
Que le chêne enlacé par le lierre amoureux .
112 HORATII CARMINUM I , XXXVII.
ODE XXXVII .
Ad sodales.
NUNC estbibendum , nunc pede libero
Pulsanda tellus ; nunc Saliaribus
Ornare pulvinar Deorum
Tempus erat dapidus , sodales .
Antehac nefas depromere Cæcubum
Cellis avitis , dùm Capitolio
Regina dementes ruinas ,
Funus et Imperio parabat ,
Contaminato cum grege turpium
Morbo virorum , quidlibet impotens
Sperare , fortunâque dulci
Ebria . Sed minuit furorem
Vix una sospes navis ab ignibus ;
Mentemque lymphatam Mareotico
Redegit in veros timores
Cæsar , ab Italiâ volantem
ODES D'HORACE , I , XXXVII . 113
ODE XXXVII.
A ses amis.
VENEZ , voici l'instant ; d'un pied libre et joyeux ,
Amis , frappez la terre en ce jour mémorable ;
Buvons un vin délicieux ,
Et des mets délicats réservés pour les Dieux
Ornez pompeusement ce festin délectable .
A longs traits pouvions- nous savourer le Calès ,
Quand des plus vils soldats fière d'être l'idole ,
Audacieuse en ses projets ,
Une reine insensée , ivre de ses succès ,
Voulait fouler aux pieds Rome et le Capitole ?
Mais sa fureur s'apaise en voyant ses vaisseaux
Engloutis dans les flots ou détruits par la flamme ;
Et présageant de plus grands maux ,
Tout-à-coup elle perd , à l'aspect d'un héros ,
L'audace dont Bacchus avait frappé son âme.
11
114 HORATII CARMINUM I , XXXVII .
Remis adurgens accipiter velut
Molles columbas , aut leporem citus
Venator, in campis nivalis
Hæmoniæ ; daret ut catenis
Fatale monstrum : quæ generosiùs
Perire quærens , nec muliebriter
Expavit ensem , nec latentes
Classe citâ reparavit oras :
Ausa et jacentem visere regiam
Vultu sereno , fortis et asperas
Tractare serpentes , ut atrum
Corpore combiberet venenum ,
Deliberatâ morte ferocior :
Sævis Liburnis scilicet invidens
Privata deduci superbo
Non humilis mulier triumpho .
ODES D'HORACE , I , XXXVII. 115
Semblable à l'épervier qui fond du haut des airs
Sur un timide oiseau ; tel qu'un chasseur rapide
Presse un daim sur les rocs déserts ,
Tel Auguste , brûlant de le charger de fers ,
Sans relâche poursuit un monstre si perfide.
Mais un plus beau trépas doit finir ses malheurs ;
Au- dessus de son sexe élevant son courage ,
Regardant la mort sans terreurs ,
Elle ne tente point , à force de rameurs ,
D'échapper au danger sur un lointain rivage.
Elle ose contempler d'un visage serein
Son palais dévasté , sa tremblante patrie ;
Saisir et presser dans sa main
Les reptiles affreux dont le mortel venin
Va tarir dans ses flancs les sources de la vie.
Ainsi trompant l'espoir de l'illustre vainqueur,
Dévouée à la mort qu'elle même a choisie ,
La mâle vertu de son cœur
Au plus grand des héros ravit l'insigne honneur
D'enchaîner à son char une reine avilie .
116 HORATII CARMINUM 1 , XXXVIII .
ODE XXXVIII.
Ad puerum.
PERSICOS odi , puer, apparatus ;
Displicent nexæ philyrà coronæ :
Mitte sectari rosa quo locorum
Sera moretur .
Simplici myrto nihil allabores
Sedulus curæ ; neque te ministrum
Dedecet myrtus , neque me sub arctà
Vite bibentem.
LIBRI PRIMI FINIS .
ODES D'HORACE , I , XXXVIII . 117
ODE XXXVIII.
A son jeune esclave.
DES Perses loin de moi les apprêts fastueux ,
Et ces tresses de fleurs où le tilleul se mêle :
Ne va point demander en quels climats heureux
Des filles du printemps brille encor la plus belle .
Esclave , que ton zèle un peu minutieux
N'ajoute rien au myrte , il suffit à tous deux :
A toi qui viens m'offrir une coupe vermeille ,
A ton maître qui boit à l'ombre de la treille.
FIN DU PREMIER LIVRE .
ODES
D'HORACE .
LIVRE SECOND.
HORATII FLACCI
CARMINUM
LIBER SECUNDUS .
ODE I.
Ad Asinium Pollionem .
MOTUM ex Metello consule civicum ,
Bellique causas , et vitia , et modos ,
1
Ludumque Fortunæ , gravesque
Principum amicitias , et arma
Nondùm expiatis uncta cruoribus ,
Periculosæ plenum opus aleæ,
Tractas; et incedis per ignes
Suppositos cineri doloso.
ODES
D'HORACE .
LIVRE SECOND .
ODE I.
A Asinius Pollion.
RETRACER à nos yeux cette guerre intestine
Dont Métellus consul vit l'affreuse origine ,
Des plus grands des Romains la funeste amitié ,
Nos glaives teints d'un sang qui n'est pas expié ,
Les causes , les effets d'une lutte fameuse ,
C'est former un projet mille fois périlleux ;
Environné d'écueils , vous marchez sur des feux
Que voile , ô Pollion , une cendre trompeuse.
122 HORATII CARMINUM II , I.
Paulùm severæ musa tragœdiæ
Desit theatris : mox , ubi publicas
Res ordináris , grande munus
Cecropio repetes cothurno ,
Insigne mœstis præsidium reis ,
Et consulenti , Pollio , curiæ ;
Cui laurus æternos honores
Dalmatico peperit triumpho .
Jam nunc minaci murmure cornuum
Pestringis aures ; jam litui strepunt :
Jam fulgor armorum fugaces
Terret equos , equitumque vultus .
Audire magnos jam videor duces ,
Non indecoro pulvere sordidos ;
Et cuncta terrarum subacta ,
Præter atrocem animum Catonis .
Juno , et Deorum quisquis amicior
Afris , inultâ cesserat impotens
Tellure , victorum nepotes
Rettulit inferias Jugurtha .
Quis non , Latino sanguine pinguior ,
Campus sepulchris impia prælia
ODES D'HORACE , II , I. 123
A ces nobles travaux consacrant vos loisirs ,
Quelque temps du théâtre exilez Melpomène ;
Et bientôt vous pourrez , au gré de vos désirs ,
Reprendre avec éclat le cothurne d'Athène ,
O vous , de l'innocence auguste protecteur ,
Lumière du sénat , soutien de la patrie ,
Vous qu'un brillant triomphe , aux champs de Dalmatie ,
A récemment couvert d'un immortel honneur .
Le clairon retentit..... la trompette bruyante
De ses sons belliqueux me glace d'épouvante ;
Les feux étincelants des glaives meurtriers
Font pålir les soldats et trembler les coursiers ;
De nos chefs , tous souillés d'une poudre honorable ,
Oui , j'entends résonner la formidable voix .
C'en est fait..... l'univers a fléchi sous nos lois ;
Le cœur seul de Caton demeure inébranlable .
Junon et tous les Dieux des Maures protecteurs ,
Forcés d'abandonner une terre chérie ,
Ramènent dans son sein les enfants des vainqueurs ,
Pour les sacrifier au roi de Numidie (1 ) .
Et quel champ , fécondé du sang de nos soldats ,
N'atteste et nos forfaits et nos cruels débats ,
(1) Jugurtha.
124 HORATII CARMINUM II , II.
Testatur , auditumque Medis
Hesperia sonitum ruinæ ?
Qui gurges , aut quæ flumina lugubris
Ignara belli ? quod mare Dauniæ
Non decoloravere cædes ?
Quæ caret ora cruore nostro ?
Sed ne relictis , musa procax , jocis ,
Ceæ retractes munera næniæ :
Mecum , Dionæo sub antro ,
Quære modos leviore plectro .
ODE II.
Ad Crisplum Sallustium.
NULLUS argento color est , avaris
Abdito terris , inimice lamnæ ,
Crispe Sallusti , nisi temperato
Splendeat usu .
Vivet extento Proculeius ævo',
Notus in fratres animi paterni :
ODES D'HORACE , II , II. 125
N'étale les débris de la triste Hespérie ?
Sa chute a retenti jusque dans la Médie .
Quel gouffre , hélas ! quel fleuve ignore nos malheurs !
Quel peuple n'a gémi de nos longues fureurs !
Quels pays inconnus ou quelles mers lointaines
N'ont vu couler le sang des légions romaines !
Mais pour les sons plaintifs du chantre de Céos
Ne fuis pas tes doux jeux , ô muse téméraire ;
Par de légers accords , en ce lieu solitaire ,
Avec moi viens charmer la reine de Paphos .
ODE II.
A Crispus Sallustius.
DANS le sein de la terre enfonçant son trésor ,
L'avare , avec raison , vous semble méprisable ;
O généreux Crispus ! le sage emploi de l'or ,
Seul , lui donne à nos yeux un éclat véritable .
D'un amour paternel jadis Proculéius
Pour ses frères montra le zèle inépuisable ;
126 HORATII CARMINUM II , II.
Illum aget pennâ metuente solvi
Fama superstes.
Latiùs regnes avidum domando
Spiritum , quàm si Libyam remotis
Gadibus jungas , et uterque Poenus
Serviat uni.
Crescit indulgens sibi dirus hydrops ;
Nec sitim pellit , nisi causa morbi
Fugerit venis , et aquosus albo
Corpore languor .
Redditum Cyri solio Phraaten ,
Dissidens plebi , numero beatorum
Eximit virtus , populumque falsis
Dedocet uti
Vocibus ; regnum et diadema tutum
Deferens uni , propriamque laurum ,
Quisquis ingentes oculo irretorto
Spectat acervos.
ODES D'HORACE , II , II.. 127
La Renommée au loin , d'une aile infatigable ,
Sans cesse portera son nom et ses vertus .
A d'insensés désirs résistez -vous en sage ,
Vous serez possesseur d'un plus vaste pays
Que si vous conquériez les rives du Bétis ,
Et rangiez sous vos lois l'une et l'autre Carthage .
L'hydropique , en buvant , à lui-même cruel ,
Loin de calmer son mal , rend sa soif plus avide.
Pourrait-il l'apaiser , tant qu'un poison mortel
Couvrira tout son corps d'une blancheur livide ?
Bravant les préjugés des hommes corrompus ,
La vertu que jamais un vain éclat ne flatte ,
Du nombre des heureux a retranché Phraate ,
Quand vainqueur il remonte au trône de Cyrus .
Elle éclaire celui qu'abuse un faux système ,
Défère la puissance , orne du diadème
Et des plus beaux lauriers le mortel vertueux
Qui sur un monceau d'or lève à peine les yeux .
128 HORATII CARMINUM II , III .
ODE III .
Ad Dellium.
ÆQUAM memento rebus in arduis
Servare mentem , non secùs in bonis
Ab insolenti temperatam
Lætitiâ , moriture Delli ,
Seu moestus omni tempore vixeris ,
Seu te in remoto gramine , per dies
Festos , reclinatum bearis
Interiore notâ Falerni .
Quà pinus ingens albaque populus
Umbram hospitalem consociare amant
Ramis , et obliquo laborat
Lympha fugax trepidare rivo ;
Hùc vina , et unguenta , et nimiùm brevis
Flores amœnos ferre jube rosæ ;
Dùm res , et ætas , et sororum
Fila trium patiuntur atra .
ODES D'HORACE , II , III .
129
llllllllllllllllllllll
88888888
ODE III.
A Dellius.
CONTRE les coups du sort que ton âme déploie
Une indomptable fermeté ;
Et sache te garder d'une insolente joie
Au temps si périlleux de la prospérité.
Que chacun de tes jours soit triste et misérable ,
Ou bien qu'en des festins joyeux
Tu boives , sous l'ombrage , un vin vieux délectable ,
Il faut franchir du Styx le rivage odieux .
Sur ces bords où murmure une eau vive et légère ,
Où des pins , de blancs peupliers ,
Forment, en s'enlaçant , une ombre hospitalière
Près de l'onde qui coule et serpente à leurs pieds ,
Fais porter les bons vins , les parfums et les roses :
Dans l'âge brillant des amours
Cueille ces fleurs qu'on voit mourir à peine écloses ,
Quand pour toi Lachésis file encor de beaux jours .
I
12
130 HORATII CARMINUM II , IV.
Cedes coemptis saltibus , et domo ,
Villâque , flavus quam Tiberis lavit ;
Cedes ; et extructis in altum
Divitiis potietur hæres .
Divesne , prisco natus ab Inacho ,
Nil interest , an pauper , et infimâ
De gente , sub divo moreris ,
Victima nil miserantis Orci .
Omnes eodem cogimur : omnium
Versatur urnâ seriùs ociùs
Sors exitura , et nos in æternum
Exilium impositura cymbæ.
llllllllllllll
ODE IV.
Ad Xanthiam Phoceum.
NE sit ancillæ tibi amor pudori ,
Xantia Phoceu ! Priùs insolentem
Serva Briseïs niveo colore
Movit Achillem.
ODES D'HORACE , II , IV . 131
Oui , ta maison des champs , tes pompeux édifices ,
Près du Tibre acquis à grands frais ,
Et ces vastes forêts qui faisaient tes délices ,
D'un heureux héritier vont combler les souhaits.
Issu de parents vils , au rang le plus infime ,
Ou bien descendu d'Inachus ,
Qu'importe? ô Dellius , tu seras la victime ,
Au fond du noir séjour , de l'inflexible Orcus .
Même destin nous presse, et dans l'urne fatale
Place le nom de tout mortel ;
Tòt ou tard il en sort , et la barque infernale
Nous mène aux tristes lieux d'un exil éternel.
lllllllllllll
ODE IV .
A Xanthias Phocéus.
POURQUOI rougir de l'amour que t'inspire
Ta jeune esclave , au doux souris ?
Le fier Achille aima jusqu'au délire
La belle Briséis , au teint plus blanc qu'un lis ;
132 HORATII CARMINUM II , IV.
Movit Ajacem Telamone natum
Forma captivæ dominum Tecmessæ :
Arsit Atrides medio in triumpho
Virgine raptâ ,
Barbaræ postquàm cecidêre turmæ ,
Thessalo victore , et ademptus Hector
Tradidit fessis leviora tolli
Pergama Graiis .
Nescias an te generum beati
Phyllidis flavæ decorent parentes :
Regium certè genus , et penates
Mæret iniquos.
Crede non illam tibi de scelestâ
Plebe dilectam , neque sic fidelem ,
Sic lucro adversam , potuisse nasci
Matre pudendâ .
Brachia et vultum , teretesque suras
Integer laudo fuge suspicari ,
Cujus octavum trepidavit ætas
Claudere lustrum .
ODES D'HORACE , II , IV . 133
Encor plus aimable , Tecmesse
Du fils de Télémon sut fixer la tendresse :
Le vainqueur de Priam , le chef de tant de rois ,
D'une vierge captive a bien subi les lois .
Il en était épris , quand le bouillant Achille
Semait et l'épouvante et la destruction ;
Quand , immolant Hector , son bras rendait facile
Aux Grecs découragés la chute d'Ilion.
Le père de Phyllis , en te nommant son gendre ,
Peut-être te ferait honneur ;
Le sang royal dont elle doit descendre
Des Dieux de sa maison accuse la rigueur .
Ce cœur si pur , qu'un noble amour enflamme ,
D'une race avilie aurait-il pu sortir?
Avec tant de vertus , non , d'une mère infâme
Ta Phyllis n'a point à rougir.
Ne conçois pas de jalousie ,
Si je vante ses traits par Cyprine embellis ,
Ses bras charmants , sa jambe avec grâce arrondie ;
Je compte , tu le sais , huit lustres accomplis.
154 HORATII CARMINUM II , V.
llllllllllll.............................ll llllllllllllll
ODE V.
In Lalagen.
NONDUM Subactâ ferre jugum valet
Cervice ; nondùm munia comparis
Æquare , nec tauri ruentis
In Venerem tolerare pondus.
Circa virentes est animus tuæ
Campos juvencæ , nunc fluviis gravem
1
Solantis æstum , nunc in udo
Ludere cum vitulis salicto
Prægestientis . Tolle cupidinem
Immitis uvæ jàm tibi lividos
Distinguet autumnus racemos
Purpureo varius colore .
Jàm te sequetur : currit enim ferox
Ætas , et illi , quos tibi dempserit ,
Apponet annos ; jàm protervâ
Fronte petet Lalage maritum ,
ODES D'HORACE , II , V. 155
.......................................................................... ÿÿÿ
ODE V.
Sur Lalagé .
NoN , ta génisse , encor peu vigoureuse ,
Ne pourrait soutenir le joug du laboureur ,
Ni supporter l'attaque impétueuse
Du fier taureau qu'emporte une amoureuse ardeur.
N'aimant que la verdure , encore peu docile ,
Vois la jouer , bondir au milieu du troupeau ;
Près des saules touffus , aux bords d'un clair ruisseau ,
Contre les feux du jour chercher un frais asile.
Avant de les cueillir laisse croître les fruits ;
Incessamment l'automne , à la face vermeille ,
T'offrira , de ses dons enrichissant la treille ,
Les raisins savoureux que Phébus a mûris .
L'âge d'aimer , l'âge fatal avance ;
Les ans vont l'enrichir de ce qu'ils t'ont ravi ;
Tu la verras alors , bravant toute décence ,
Avec ardeur rechercher un mari .
136 HORATII CARMINUM II , VI .
Dilecta , quantùm non Pholoë fugax ,
Non Chloris ; albo sic humero nitens ,
Ut pura nocturno renidet
Luna mari , Cnidiusve Gyges :
Quem si puellarum insereres choro ,
Mirè sagaces falleret hospites
Discrimen obscurum , solutis
Crinibus , ambiguoque vultu .
2820
ODE VI .
Ad Septimium.
SEPTIMI , Gades aditure mecum , et
Cantabrum indoctum juga ferre nostra , et
Barbaras Syrtes , ubi Maura semper
Estuat unda ;
Tibur , Argeo positum colono ,
Sit meæ sedes utinam senectæ !
ODES D'HORACE , II , VI . 137
Ni Pholoé , ni Chloris , dans ton âme
N'allumèrent jamais une si vive flamme .
Le sein de Lalagé , plus éclatant qu'un lis ,
Charme les regards éblouis ;
Telle , sur la liquide plaine ,
Brille Phébé dans une nuit sereine .
Elle efface par ses attraits
Le rival de l'Amour , le jeune et beau Gygès ,
Qui , confondu parmi les belles ,
Les cheveux dénoués , au gré des vents épars ,
Sur son sexe aisément trompe tous les regards .
llllllllllllllll!
ODE VI .
A Septimius.
Toi qui suivrais mes pas au fond de l'Ibérie ,
Chez le cruel Cantabre , ennemi des Romains ,
Jusqu'aux Syrtes affreux , en ces déserts lointains
Où bouillonne sans cesse une mer en furie ;
Plût au ciel qu'épuisé par de si longs travaux ,
Fatigué de combats , de courses , de naufrages ,
138 HORATII CARMINUM II , VI.
Sit modus lasso maris , et viarum ,
Militiæque !
Undè si Parcæ prohibent iniquæ ,
Dulce pellitis ovibus Galæsi
Flumen , et regnata petam Laconi
Rura Phalanto .
Ille terrarum mihi præter omnes
Angulus ridet , ubi non Hymetto
Mella decedunt , viridique certat
Bacca Venafro :
Ver ubi longum , tepidasque præbet
Jupiter brumas ; et amicus Aulon
Fertili Baccho minimùm Falernis
Invidet uvis .
Ille te mecum locus et beatæ
Postulant arces ; ibi tu calentem
Debitâ sparges lacrymå favillam
Vatis amici .
ODES D'HORACE , II , VI. 139
Tibur , dans mes vieux ans , et sous de frais ombrages ,
Fut mon dernier séjour , le terme de mes maux !
Mais si les Dieux m'òtaient cet espoir qui m'enchante ,
J'irai près du Galèse , où de riches troupeaux
Se plaisent sur les bords de ses limpides eaux ,
Au pays fortuné qui vit régner Phalante .
Ce coin de l'univers , où le miel est plus doux
Qu'au sommet de l'Hymette , où la terre féconde
Nourrit les oliviers dont Vénafre est jaloux ,
Ce coin me charme plus que le reste du monde .
Là , le Dieu des saisons constamment adoucit
Des rigoureux hivers l'influence ennemie ;
Et les coteaux d'Aulon , que Bacchus enrichit ,
Aux raisins de Calès ne portent point envie .
Viens , cher Septimius ; cet aimable séjour
Nous offre une retraite et paisible et riante ;
C'est là que du poète objet de ton amour
Tes pleurs arroseront la cendre encor fumante .
140 HORATII CARMINUM II , VII.
lllllllll828
ODE VII.
Ad Pompeium Varum.
O SÆPE mecum tempus in ultimum
Deducte , Bruto militiæ duce ,
Quis te redonavit Quiritem
Dis patriis , Italoque cœlo ,
Pompei , meorum prime sodalium ,
Cum quo morantem sæpè diem mero
Fregi , coronatus nitentes
Malobathro Syrio capillos ?
Tecum Philippos et celerem fugam
Sensi , relictâ non benè parmulâ ,
Quum fracta virtus , et minaces
Turpe solum tetigère mento .
Sed me per hostes Mercurius celer
Denso paventem sustulit aëre :
Te rursùs in bellum resorbens
Unda fretis tulit æstuosis .
ODES D'HORACE , II , VII . 141
ODE VII.
A Pompéius Varus.
QUEL destin fortuné t'amène dans mes bras ,
Te rend au ciel de l'Italie ,
Aux Dieux soutiens de la patrie ,
Varus , ami si cher , toi qui , dans les combats ,
Souvent , à mes côtés , as prodigué ta vie ,
Quand sous ses étendards Brutus guidait nos pas ?
De myrtes et de fleurs la tête couronnée ,
Les cheveux embaumés de parfums syriens ,
Combien de fois , charmés par de bons vins ,
N'avons-nous pas abrégé la journée ?
Dans les champs de Philippe on me vit près de toi
Laisser mon bouclier et fuir saisi d'effroi
Ce trait pour ma vertu guerrière
Est , je le sais , peu glorieux ;
Mais déjà nos soldats les plus audacieux
De leur sang répandu rougissaient la poussière .
D'un vol léger Mercure accourant sur les lieux ,
Au milieu des vainqueurs , dont il trompait la rage ,
142 HORATII CARMINUM II , VII .
Ergò obligatam redde Jovi dapem ;
Longâque fessum militia latus
Depone sub lauro meȧ ; nec
Parce cadis tibi destinatis .
Oblivioso levia Massico
Ciboria exple ; funde capacibus
Unguenta de conchis quis udo
Deproperare apio coronas
Curatve myrto ? quem Venus arbitrum
Dicet bibendi ? Non ego saniùs
Bacchabor Edonis : recepto
Dulce mihi furere est amico .
ODES D'HORACE , II , VII. 143
M'enleva tout tremblant dans un épais nuage ,
Tandis que les flots furieux
Te reportaient loin du rivage ,
Sur une mer, hélas ! si féconde en naufrage .
Sauvés de ces périls , au plus puissant des Dieux
Offrons à l'envi notre hommage ;
Viens , à l'ombre de mes lauriers ,
Te reposer de tes fatigues ;
Viens , et surtout soyons prodigues
Des vins délicieux que gardent mes celliers .
Laissons , laissons couler à grands flots le Massique :
Il bannit de nos cœurs les soucis importuns ;
Que cette conque asiatique
Nous verse les plus doux parfums !
Qui me prépare une couronne
Des myrtes les plus frais , des plus brillantes fleurs ?
Quel est le roi que Vénus donne ,
En ce charmant festin , à d'aimables buveurs ?
Au Thrace même , abjurant la sagesse ,
Je veux ravir la palme de l'ivresse :
Un délire joyeux est bien permis le jour
Où d'un ami si cher on fête le retour.
144 HORATII CARMINUM II , VIII .
lllllllllllll
ODE VIII.
Ad Barinem.
ULLA si juris tibi pejerati
Pœna , Barine , nocuisset unquàm ,
Dente si nigro fieres , vel uno
Turpior ungui ;
Crederem . Sed tu , simul obligâsti
Perfidum votis caput , enitescis
Pulchrior multò , juvenumque prodis
Publica cura.
Expedit matris cineres opertos
Fallere , et toto taciturna noctis
Signa cum cœlo , gelidâque divos
Morte carentes .
Ridet hoc , inquam , Venus ipsa ; rident
Simplices nymphæ , ferus et Cupido ,
Semper ardentes acuens sagittas
Cote cruenta .
ODES D'HORACE , II , VIII . 145
000000
ODE VIII.
A Barine.
BARINE , je pourrais te croire ,
Si de chaque infidélité
Le moindre châtiment rappelait la mémoire ,
Si la plus faible tache altérait ta beauté :
Mais trahis -tu la foi jurée ,
Tes appas sont plus enchanteurs ;
Plus belle que jamais , toujours plus admirée ,
Tu vois grossir l'essaim de tes adorateurs .
Tu leur deviens encor plus chère ;
Ton art fascine mieux leurs yeux
Quand tu prends à témoin les cendres de ta mère ,
L'astre brillant des nuits , le ciel et tous les Dieux.
Vénus rit de ton stratagème ;
Les nymphes , de tes faux serments ;
Le cruel Cupidon , tout bas , sourit lui-même ,
Puis aiguise , en riant , ses traits les plus brûlants .
13
146 HORATII CARMINUM II , IX .
Adde quòd pubes tibi crescit omnis ,
Servitus crescit nova ; nec priores
Impiæ tectum dominæ relinquunt ,
Sæpè minati.
Te suis matres metuunt juvencis ;
Te senes parci , miseræque nuper
Virgines nuptæ , tua ne retardet
Aura maritos .
llllllllllllllll
ODE IX .
Ad Valgium.
NON semper imbres nubibus hispidos
Manant in agros , aut mare Caspium
Vexant inæquales procellæ
Usquè ; nec Armeniis in oris ,
ODES D'HORACE , II , IX . 147
La belle jeunesse romaine
S'élève pour subir ta loi :
Quels amants irrités ont pu briser leur chaîne !
D'invincibles attraits les fixent près de toi.
Une mère qui voit tes charmes
Craint pour le fils qu'elle chérit ;
Du vieillard , dont l'or seul excitait les alarmes ,
Tu troubles à la fois et le cœur et l'esprit .
La jeune épouse , belle , aimable ,
Redoute , en un transport jaloux ,
Qu'un air contagieux , un charme insurmontable ,
N'enchaîne à tes côtés son infidèle époux .
llllllllll
ODE IX .
A Valgius.
Les nuages épais sur une triste plaine
Versent-ils d'éternelles eaux ,
Et les vents orageux de la mer Caspienne
Sans cesse mugissants agitent-ils les flots ?
148 HORATH CARMINUM II , IX.
Amice Valgi , stat glacies iners
Menses per omnes : aut Aquilonibus
Querceta Gargani laborant ,
Et foliis viduantur orni.
Tu semper urges flebilibus modis
Mysten ademptum ; nec tibi Vespero
Surgente decedunt amores ,
Nec rapidum fugiente Solem .
At non ter ævo functus amabilem
Ploravit omnes Antilochum senex
Annos ; nec impubem parentes
Troïlon , aut Phrygiæ sorores
Flevêre semper . Desine mollium
Tandem querelarum , et potiùs nova
Cantemus Augusti tropæa
Cæsaris , et rigidum Niphaten ,
Medumque flumen gentibus additum
Victis , minores volvere vortices ;
Intràque præscriptum Gelonos
Exiguis equitare campis.
ODES D'HORACE , II , IX . 149
Voyons-nous l'Arménie et déserte et sauvage ,
Couverte , au printemps , de glaçons ,
Les ormeaux dépouillés de leur riant feuillage ,
Les chênes du Gargan en butte aux aquilons ?
Sur la mort de Mystès tes pleurs coulent sans cesse
Devant l'étoile de Vénus ,
Soit qu'elle brille aux cieux , soit qu'elle disparaisse
Devant le char pompeux où resplendit Phébus .
A-t-il toujours pleuré la mort d'un fils aimable ,
Ce Nestor qu'épargna le Temps ?
La douleur de ses sœurs fut-elle inconsolable ,
Quand Troïle périt à la fleur de ses ans ?
Cesse donc d'exhaler une plainte amollie
Ou bien d'efféminés regrets ;
Ah ! plutôt , d'une voix par la gloire affermie ,
D'Auguste célébrons les éclatants succès ;
Le Niphate glacé , les fleuves de Médie ,
Moins fiers , roulant leurs flots soumis ;
Et les Gélons bornés sur la terre ennemie
Aux climats que César à leur course a permis .
150 HORATII CARMINUM II , X.
ODE X.
Ad Licinium Murenam.
RECTIUS Vives , Licini , neque altum
Semper urgendo , neque , dùm procellas
Cautus horrescis , nimiùm premendo
Littus iniquum .
Auream quisquis mediocritatem
Diligit , tutus caret obsoleti
Sordibus tecti , caret invidendå
Sobrius aulâ .
Sæpiùs ventis agitatur ingens
Pinus , et celsæ graviore casu
Decidunt turres , feriuntque summos
Fulgura montes .
Sperat infestis , metuit secundis
Alteram sortem benè preparatum
Pectus . Informes hiemes reducit
Jupiter, idem
ODES D'HORACE , II , X. 151
llllllllllll
ODE X.
A Licinius Muréna.
BRAVER en pleine mer les aquilons fougueux ;
D'un cœur timide et qui craint le naufrage ,
Suivre de près un dangereux rivage ,
N'est pas , Licinius , le secret d'être heureux .
Loin du chaume, où languit la misère avilie ,
Loin des palais pompeux , objets de tant d'envie ,
La douce médiocrité
Donne au sage la paix et la félicité .
Sous les vents déchaînés le plus haut pin succombe ;
La tour au faite altier , avec un bruit affreux ,
Voit crouler ses débris ; la foudre éclate et tombe
Sur la cime des monts qui sont voisins des cieux.
Dans l'infortune , un cœur réglé par la sagesse
Espère ; heureux , il craint de funestes revers ;
Le même Dieu dissipe et ramène sans cesse
Et la saison des fleurs et les affreux hivers .
152 HORATII CARMINUM II , XI.
Summovet . Non , si malè nunc , et olim
Sic erit quondam citharâ tacentem
Suscitat musam , neque semper arcum
Tendit Apollo .
Rebus angustis animosus atque
Fortis appare ; sapienter idem
Contrahes vento nimiùm secundo
Turgida vela .
lllllllllllll llllllllllllll
ODE XI.
Ad Quintium Hirpinum.
QUID bellicosus Cantaber, et Scythes ,
Hirpine Quinti , cogitet , Adrià
Divisus objecto , remittas
Quærere , nec trepides in usum
Poscentis ævi pauca . Fugit retrò .
Levis juventas , et decor , aridà
Pellente lascivos amores
Canitie , facilemque somnum .
ODES D'HORACE , II , XI. 153
De chagrins votre âme remplie ,
Demain peut goûter le bonheur .
Le Dieu du Pinde éveille une muse endormie ,
Et sa main quelquefois retient un trait vengeur .
Éprouvez -vous du sort la rigueur implacable ?
A ses coups opposez un cœur ferme et constant ;
Sage nocher, repliez prudemment
La voile qu'enfle un vent trop favorable.
ODE XI.
A Quintius Hirpinus.
GARDE-TOI de sonder, d'un air mystérieux ,
Les desseins du Cantabre au courage héroïque ,
Du Scythe errant aux bords fangeux
Que sépare de nous la mer Adriatique.
A quoi bon tant de soins pour des instants si courts ?
Vois-tu s'évanouir les grâces , la jeunesse ,
Que suit de si près la vieillesse ,
Chassant le doux sommeil et les tendres amours ?
154 HORATII CARMINUM II , XI .
Non semper idem floribus est honos
Vernis , neque uno Luna rubens nitet
Vultu quid æternis minorem
Consiliis animum fatigas?
Cur non sub altâ vel platano , vel hâc
Pinu jacentes sic temerè , et rosa
Canos odorati capillos ,
Dùm licet , Assyriâque nardo
Potamus uncti ? Dissipat Evius
Curas edaces : quis puer ociùs
Restinguet ardentis Falerni
Pocula , prætereunte lymphâ ?
Quis devium scortum eliciet domo
Lyden ? Eburnâ , dic age , cum lyrâ
Maturet , incomptam , Lacænæ
More , comam religata nodo .
ODES D'HORACE , II , XI . 155
La fleur qui le matin naît des pleurs de l'Aurore ,
Au déclin d'un beau jour a perdu sa fraîcheur ;
Phébé , brillante de splendeur ,
1
Voit pâlir tous les mois l'éclat qui la décore .
Pourquoi de vains projets tourmenter nos esprits ?
Des parfums de Syrie et des présents de Flore ,
Puisqu'un Dieu le permet encore ,
Parfumons nos cheveux que les ans ont blanchis .
Sous ses arbres touffus , dans un ruisseau limpide ,
Enfants , rafraîchissez le Falerne écumeux ;
Qu'à ce festin Bacchus préside :
Il chasse et les soucis et les chagrins affreux .
Volez près de Lydé ; qu'ici Lydé paraisse ,
Quittant un doux séjour , portant son luth charmant ,
Ses blonds cheveux négligemment
Tressés , comme autrefois les filles de la Grèce.
156 HORATII CARMINUM , II , XII .
llllllllll
ODE XII .
Ad Mæcenatem .
NOLIS longa feræ bella Numantiæ ,
Nec durum Annibalem , nec Siculum mare
Poeno purpureum sanguine , mollibus
Aptari citharæ modis :
Nec sævos Lapithas , et nimium mero
Hylæum , domitosque Herculeâ manu
Telluris Juvenes , undè periculum
Fulgens contremuit domus
Saturni veteris tuque pedestribus
Dices historiis prælia Cæsaris ,
Mæcenas , meliùs , ductaque per vias
Regum colla minantium .
Me dulces dominæ musa Licymniæ
Cantus , me voluit dicere lucidum
Fulgentes oculos , et benè mutuis
Fidum pectus amoribus :
ODES D'HORACE , II , XII. 157
lllllllllllllllllll8 llllllllllll
ODE XII .
A Mécène.
LE luth , cher aux amours , peut-il , noble Mécène ,
Célébrer et Numance et ses fameux exploits ,
Le terrible Annibal , et la mer de Tyrrhène
Rougie au loin du sang Carthaginois ?
Puis-je chanter Hylée et son ivresse ardente ,
Les Lapithes cruels , Hercule furieux
Terrassant les géants qui portaient l'épouvante
Jusqu'au palais du plus ancien des Dieux ?
Tes sublimes écrits , qui retracent l'histoire
De ses combats , des rois enchaînés à son char ,
Chez nos derniers neveux , du grand nom de César ,
Mieux que mes vers , consacreront la gloire .
Le Dieu du Pinde veut que je borne mes chants ,
En ce jour, ô Mécène , à vanter Licymnie ,
Son cœur avec le tien toujours en harmonie ,
Sa douce voix , ses yeux vifs et brillants ;
158 HORATII CARMINUM II , XIII.
Quam nec ferre pedem dedecuit choris ,
Nec certare joco , nec dare brachia
Ludentem nitidis virginibus , sacro
Dianæ celebris die.
Nùm tu , quæ tenuit dives Achæmenes ,
Aut pinguis Phrygiæ Mygdonias opes ,
Permutare velis crine Licymniæ ,
Plenas aut Arabum domos ,
Dùm flagrantia detorquet ad oscula
Cervicem , aut facili sævitiâ negat ,
Quæ poscente magis gaudeat eripi ,
Interdùm rapere occupet?
llllllllllllll..............888
ODE XIII .
In arborem cujus casu penè oppressus fuerat.
ILLE et nefasto te posuit die ,
Quicumque primùm , et sacrilegâ manu
Produxit , arbos , in nepotum
Perniciem , opprobriumque pagi :
ODES D'HORACE , II , XIII . 159
A louer son esprit , ses répliques charmantes ,
Sa grâce se mêlant à ces choeurs solennels
Où l'essaim radieux de vierges ravissantes
Vient de Diane entourer les autels .
Les fertiles moissons qui dorent la Phrygie ,
De l'Arabe opulent les trésors précieux ,
Tout l'or d'Achéménès , valent-ils à tes yeux
Un seul cheveu de ta fidèle amie ;
Soit qu'elle s'abandonne à l'ardeur de tes vœux ,
Soit que pour t'enflammer, aimable en son caprice ,
Elle ose refuser un baiser amoureux ,
Pour qu'à l'instant ta bouche le ravisse ?
llllllllllllllllllll lllllllllllll
ODE XIII .
A un arbre dont la chute avait failli l'écraser.
OPPROBRE du village , arbre que je déteste ,
Oui , c'est pour le malheur de sa postérité
Qu'un coupable , en un jour funeste ,
De sa main sacrilége en ce lieu t'a planté .
160 HORATII CARMINUM II , XIII.
Illum et parentis crediderim sui
Fregisse cervicem , et penetralia
Sparsisse nocturno cruore
Hospitis ; ille venena Colcha ,
Et quidquid usquàm concipitur nefas ,
Tractavit , agro qui statuit meo
Te , triste lignum , te caducum
In domini caput immerentis .
Quid quisque vitet , nunquàm homini satis
Cautum est in horas . Navita Bosphorum
Pœnus perhorrescit , neque ultrà
Cæca timet aliundè fata ;
Miles sagittas et celerem fugam
Parthi ; catenas Parthus et Italum
Robur ; sed improvisa leti
Vis rapuit , rapietque gentes .
Quàm penè furvæ regna Proserpinæ ,
Et judicantem vidimus Æacum ,
Sedesque discretas piorum , et
Æoliis fidibus quærentem
Sappho puellis de popularibus ;
Et te sonantem pleniùs aureo ,
ODES D'HORACE , II , XIII . 161
De son hôte égorgé par son bras sanguinaire
Il fut , pendant la nuit , l'exécrable bourreau ,
Ou plutôt , dans le cœur d'un père
Il avait lâchement enfoncé le couteau .
Oui , tout était possible à la rage infernale
Du scélérat qui vint te planter dans mon champ ,
Arbre , dont la chute fatale
A menacé les jours de ton maître innocent .
Livrés à des périls que tout mortel ignore ,
L'inévitable Mort nous poursuit ici -bas :
Sauvé des écueils du Bosphore ,
Le nocher africain trouve ailleurs le trépas .
Le Romain craint le Parthe en fuyant si terrible ;
Le Parthe craint le fer et le joug des Romains ;
La Mort , d'un trait irrésistible ,
Mais toujours imprévu , frappe tous les humains.
Mes yeux ont presque vu la sombre Proserpine ,
L'inflexible Eacus , le séjour du repos ,
Sapho , sur sa lyre divine
Déplorant les mépris des vierges de Lesbos .
J'étais près de t'entendre , ô toi , sublime Alcée ,
Qui sur ta lyre d'or , le front ceint de lauriers ,
14
162 HORATII CARMINUM II , XIII.
Alcæe , plectro dura navis ,
Dura fugæ mala , dura belli !
Utrumque sacro digna silentio
Mirantur umbræ dicere ; sed magis
Pugnas , et exactos tyrannos
Densum humeris bibit aure vulgus .
Quid mirum , ubi illis carminibus stupens
Demittit atras bellua centiceps
Aures , et , intorti capillis
Eumenidum recreantur angues ?
Quin et Prometheus , et Pelopis parens
Dulci laborem decipitur sono ;
Nec curat Orion leones ,
Aut timidos agitare lyncas .
ODES D'HORACE , II , XIII . 163
Célèbres la mer courroucée ,
Les rigueurs de l'exil , les dangers des guerriers .
Les pâles habitants de l'infernale rive
Vous écoutent tous deux , étonnés et ravis ;
Mais leur foule est plus attentive
Quand tu chantes la guerre et les tyrans punis .
Eh ! que dis-je? le monstre aux cent têtes livides
S'incline devant toi , charmé par tes accents ,
Et sur le front des Euménides
Les serpents enlacés s'apaisent à tes chants.
La douceur de ta voix d'un long tourment délivre
Tantale et Prométhée ; elle enchaîne Orion
Qui ne songe plus à poursuivre ,
Au travers des forêts , le lynx et le lion.
164 HORATII CARMINUM II , XIV.
ODE XIV .
Ad Posthumum.
EHEU ! fugaces , Posthume , Posthume ,
Labuntur anni ; nec Pietas moram
Rugis et instanti Senecta
Afferet , indomitæque Morti.
Non , si trecenis , quotquot eunt dies ,
Amice , places illacrymabilem
Plutona tauris ; qui ter amplum
Geryonem , Tityonque tristi
Compescit undâ , scilicet omnibus ,
Quicumque terræ munere vescimur,
Enavigandâ , sive reges ,
Sive inopes erimus coloni.
Frustrà cruento Marte carebimus ,
Fractisque rauci fluctibus Adriæ ;
Frustrà per autumnos nocentem
Corporibus metuemus Austrum .
ODES D'HORACE , II , XIV. 165
ODE XIV .
A Posthumus.
De nos ans fugitifs que la chute est rapide !
La vertu même , hélas ! n'arrête ni l'essor
D'une vieillesse instante , au front chauve et livide ,
Ni ses tristes progrès , ni l'indomptable Mort.
En vain de cent taureaux tu lui ferais hommage ;
N'espère pas fléchir l'insensible Pluton ,
Qui tient dans les replis du sinistre rivage
Le géant Tityus , le triple Géryon .
Nous , qui sommes nourris des présents de la terre ,
Possesseurs opulents des plus riches trésors ,
Malheureux , par le sort réduits à la misère ,
Rois ou bergers , un jour nous franchirons ses bords .
Des vents pernicieux qui soufflent en automne ,
Des flots retentissants d'une mer en courroux ,
Des jeux ensanglantés de l'horrible Bellone ,
En vain , ô Posthumus , nous préserverons-nous .
166 HORATII CARMINUM II , XIV.
Visendus ater flumine languido
Cocytus errans , et Danaï genus
Infame , damnatusque longi
Sisyphus Æolides laboris .
Linquenda tellus , et domus , et placens
Uxor ; neque harum , quas colis , arborum
Te , præter invisas cupressos ,
Ulla brevem dominum sequetur.
Absumet hæres Cæcuba dignior
Servata centum clavibus , et mero
Tinget pavimentum superbum ,
Pontificum potiore cœenis .
ODES D'HORACE , II , XIV . 167
Du noir Cocyte , ami , tu verras l'eau fangeuse ,
Et le flot indolent et le cours sinueux ;
Danaüs et sa race à jamais odieuse ,
Sisyphe , trop puni par un supplice affreux .
Maison , terre fertile , épouse aimable et sage ,
Il faudra tout quitter , et du jardin charmant
Où tant d'arbres t'offraient un doux et frais ombrage ,
Le cyprès suivra seul son maître d'un moment.
Plus digne d'en jouir, et surtout moins avare ,
Un brillant héritier va répandre à grands flots
Ce Falerne écumeux , ce Cécube si rare
Que sous cent clefs d'airain enfermaient tes caveaux ;
Et , de pompeux festins amphytrion aimable ,
Nous le verrons bientôt , des vins délicieux ,
Que le pontife même envierait pour sa table ,
Inonder chaque jour tes pavés fastueux .
168 HORATII CARMINUM II , XV.
ODE XV.
In sui sæculi luxuriam.
JAM pauca aratro jugera regiæ
Moles relinquent : undique latiùs
Extenta visentur Lucrino
Stagna lacu , platanusque cælebs
Evincet ulmos : tùm violaria , et
Myrtus , et omnis copia narium ,
Spargent olivetis odorem
Fertilibus domino priori ;
Tùm spissa ramis laurea fervidos
Excludet ictus . Non ità Romuli
Præscriptum , et intonsi Catonis
Auspiciis , veterumque normà .
Privatus illis census erat brevis ,
Commune magnum : nulla decempedis
ODES D'HORACE , II , XV . 169
ODE XV.
Contre le luxe de son siècle.
DÉJA , de toutes parts , au soc du laboureur
Nos superbes palais ont laissé peu d'espace ;
Nos étangs du Lucrin surpassent la grandeur ;
Et l'ormeau , de la vigne utile protecteur ,
Au stérile platane abandonne la place .
Le myrte , l'oranger , mille arbres odorants
Exhalent leurs parfums sur le même rivage
Où l'olivier de ses fruits abondants
Enrichissait un possesseur plus sage .
Il faudra désormais sous des lauriers touffus
Contre les feux du jour chercher un frais ombrage ;
De nos dignes aïeux , du sage Romulus ,
De l'austère Caton tenons-nous cet usage ?
Sous ces grands citoyens , d'immenses revenus
Venaient grossir la fortune publique ;
L'homme privé , riche de ses vertus ,
170 HORATII CARMINUM II , XVI.
Metata privatis opacam
Porticus excipiebat Arcton.
Nec fortuitum spernere cespitem
Leges sinebant , oppida publico
Sumptu jubentes , et Deorum
Templa novo decorare saxo.
llllllllllllll8
ODE XVI.
Ad Grosphum.
OTIUM Divos rogat in patenti
Prensus Ægæo , simul atra nubes
Condidit lunam , neque certa fulgent
Sidera nautis :
Otium bello furiosa Thrace ,
Otium Medi pharetrâ decori ,
Grosphe , non gemmis , neque purpurâ ve-
nale , neque auro .
ODES D'HORACE , II , XVI . 171
Se contentait du bien le plus modique ;
Et le souffle du Nord , sous un vaste portique ,
Ne le préservait pas des ardeurs de Phébus.
Des lois la sage prévoyance
Défendait de quitter le toit de ses aïeux ;
Et Rome destinait , en sa magnificence ,
Les marbres les plus précieux
Pour orner les cités et les temples des Dieux .
llllllls
ODE XVI .
A Grosphus.
Le pâle nautonier qui , sur la mer Égée ,
Voit de l'astre des nuits s'éclipser la splendeur ,
Et sa fragile nef près d'être submergée ,
D'un long repos aux Dieux demande la faveur :
C'est après le repos que soupirent le Thrace
Et le Mède au combat signalant son audace ;
De la pourpre , de l'or , des somptueux rubis ,
Ce doux repos , Grosphus , est-il jamais le prix ?
172 HORATII CARMINUM II , XVI .
Non enim gazæ , neque consularis
Summovet lictor miseros tumultus
Mentis , et curas laqueata circum
Tecta volantes .
Vivitur parvo benè , cui paternum
Splendet in mensâ tenui salinum ;
Nec leves somnos timor aut cupido
Sordidus aufert .
Quid brevi fortes jaculamur ævo
Multa ? quid terras alio calentes
Sole mutamus ? patriâ quis exul
Se quoque fugit ?
Scandit æratas vitiosa naves
Cura , nec turmas equitum relinquit ,
Ocior cervis , et agente nimbos
Ocior Euro .
Lætus in præsens animus quod ultrà est
Oderit curare , et amara lento
Temperet risu . Nihil est ab omni
Parte beatum .
Abstulit clarum cita mors Achillem ;
Longa Tithonum minuit senectus ;
ODES D'HORACE , II , XVI . 173
Les trésors de Crésus , les faisceaux redoutables ,
Du pouvoir des consuls emblèmes révérés ,
Chassent-ils de leurs 1 cœurs les soucis effroyables
Sans cesse voltigeants sous les lambris dorés ?
Il vit à peu de frais l'homme modeste et sage
Qui borne ses désirs à son humble héritage :
La sordide avarice , une affreuse terreur
Jamais de son sommeil n'ont troublé la douceur.
Pourquoi par tant de soins tourmenter notre vie ,
Dont le terme fatal est , hélas ! si prochain ?
Pourquoi nous exiler dans un pays lointain ?
Peut-on se fuir soi-même en fuyant sa patrie?
Le noir chagrin s'élance après le nautonier ;
Plus léger que l'Eurus qui pousse le nuage ,
Ou plus prompt que le daim effrayé par l'orage ,
A travers l'escadron il suit le cavalier .
Jouissons de ce jour qui pour nous est prospère ,
Sans scruter l'avenir d'un regard indiscret ;
Tempérons par les ris une douleur amère ;
Quel mortel ici-bas goûte un bonheur parfait ?
Achille , en triomphant , meurt à la fleur de l'àge ;
Le vieux Tithon languit par les ans épuisé ;
174 HORATII CARMINUM 11 , XVII.
Et mihi forsan , tibi quod negârit ,
Porriget hora .
Te greges centum , Siculæque circùm
Mugiunt vaccæ ; tibi tollit hinnitum
Apta quadrigis equa ; te bis Afro
Murice tinctæ
Vestiunt lanæ : mihi parva rura et
Spiritum Graiæ tenuem Camoenæ
Parca non mendax dedit , et malignum
Spernere vulgus .
lllllllll llllllllllll
ODE XVII.
Ad Mæcenatem ægrotum.
CUR me querelis exanimas tuis ?
Nec Dis amicum est , nec mihi , te priùs
Obire , Mæcenas , mearum
Grande decus columenque rerum .
ODES D'HORACE , II , XVII . 175
Sur toi peut-être un jour m'accordant l'avantage ,
Le sort me donnera ce qu'il t'a refusé.
De la pourpre de Tyr tes habits resplendissent ;
Cent troupeaux de Sicile autour de toi mugissent ;
Et tes brillants coursiers , épars dans les vallons ,
De leurs hennissements font retentir les monts .
Moi , je tiens de la Parque un peu de cette veine
Qui des Grecs fit la gloire ; un modeste domaine ,
Une âme qui se rit du vulgaire envieux ;
Ainsi , Grosphus , la Parque a comblé tous mes vœux .
lllllllll
ODE XVII.
A Mécène.
O vous , à qui je dois ma gloire et mon bonheur ,
Par vos plaintes combien mon âme est attendrie !
J'en jure par les Dieux , j'en atteste mon cœur ,
Avant que vous mouriez j'aurai perdu la vie.
176 HORATII CARMINUM II , XVII .
Ah ! te meæ si partem animæ rapit
Maturior vis , quid moror altera ,
Nec carus æquè , nec superstes
Integer? Ille dies utramque
Ducet ruinam . Non ego perfidum
Dixi sacramentum : ibimus , ibimus ,
Utcumque præcedes , supremum
Carpere iter comites parati .
Me nec Chimæræ spiritus igneæ ,
Nec , si resurgat , centimanus Gyas
Divellet unquàm : sic potenti
Justitiæ placitumque Parcis .
Seu Libra , seu me Scorpius aspicit
Fomidolosus , pars violentior
Natalis horæ , seu tyrannus
Hesperia Capricornus undæ ,
Utrumque nostrum incredibili modo
Consentit astrum te Jovis impio
Tutela Saturno refulgens
Eripuit , volucrisque Fati
ODES D'HORACE , II , XVII. 177
Si la Parque inflexible , en frappant mon ami ,
De mon être enlevait la moitié la plus chère ,
Infortuné mortel , n'existant qu'à demi ,
Mécène , quel serait mon destin sur la terre ?
Un seul et même coup nous ravira le jour ;
Je tiendrai mon serment de ne pas vous survivre :
Compagnons dévoués , toujours prêts à nous suivre ,
Nous descendrons ensemble au ténébreux séjour .
Voici des justes Dieux les ordres immuables :
Contre nous la Chimère exhalant tous ses feux ,
Du géant aux cent bras les efforts redoutables ,
Ne détruiront jamais d'indestructibles nœuds .
Que le signe tyran de la mer d'Hespérie ,
Le Scorpion terrible , ou la Balance amie
A mon heure natale ait présagé mon sort ,
Mon astre avec le vôtre offre un parfait accord.
De Saturne éloignant l'influence homicide ,
Le puissant Jupiter vous secourut d'abord ;
Et sa main tutélaire a repoussé la mort
Qui vers vous s'élançait d'une aile si rapide.
A votre heureux aspect , le peuple transporté ,
De vos grandes vertus toujours plus idolâtre ,
I 15
178 HORATII CARMINUM II , XVIII .
Tardavit alas , quum populus frequens
Lætum theatris ter crepuit sonum :
Me truncus illapsus cerebro
Sustulerat , nisi Faunus ictum
Dextra levâsset , Mercurialium
Custos virorum. Reddere victimas
Ædemque votivam memento :
Nos humilem feriemus agnam .
lllllllllllll
ODE XVIII .
Ad avarum.
NoN ebur neque aureum
Meå renidet in domo lacunar ;
Non trabes Hymettiæ
Premunt columnas ultimâ recisas
Africâ , neque Attali
Ignotus hæres regiam occupavi ;
Nec Laconicas mihi
Trahunt honestæ purpuras clientæ .
ODES D'HORACE , II , XVIII . 179
Du bruit le plus flatteur mille fois répété
Fit unanimement retentir le théâtre .
Sous un arbre maudit , hélas ! j'allais périr ,
Si Faune , protecteur des amis de Mercure ,
Qui veillait sur mes jours , d'une main prompte et sûre
N'eût détourné le coup prêt à m'anéantir.
Aux Dieux , souvenez-vous , en des jours plus propices ,
D'élever les autels qui leur furent promis ,
De faire en leur honneur d'abondants sacrifices :
Pour moi , je répandrai le sang d'une brebis.
ODE XVIII .
Contre l'avidité des riches.
L'ARGENT , l'or et l'ivoire , et les pompeux lambris
Qui décorent ailleurs les poutres de l'Attique ,
Et le marbre à grands frais transporté de l'Afrique ,
Chez moi ne viennent point briller aux yeux surpris .
Héritier inconnu , de l'opulent Attale
Je n'habitai jamais la demeure royale ;
L'épouse d'un client ne vint jamais m'offrir
Les superbes tissus de la pourpre de Tyr.
180 HORATII CARMINUM II , XVIII .
At fides et ingeni
Benigna vena est ; pauperemque dives
Me petit nihil suprà
Deos lacesso , nec potentem amicum
Largiora flagito
Satis beatus unicis Sabinis .
Truditur dies die ,
Novæque pergunt interire lunæ :
Tu secanda marmora
Locas sub ipsum funus , et , sepulcri
Immemor , struis domos ;
Marisque Baiis obstrepentis urges
Summovere littora ,
Parùm locuples continente ripâ .
Quid ? quòd usquè proximos
Revellis agri terminos , et ultrà
Limites clientium
Salis avarus ! pellitur paternos
In sinu ferens Deos ,
Et uxor , et vir , sordidosque natos .
Nulla certior tamen
Rapacis Orci sede destinata
Aula divitem manet
ODES D'HORACE , II , XVIII . 181
Plus heureux , j'ai reçu du Dieu de l'harmonie
Un luth aux doux accords , un facile génie ;
Pauvre , je plais aux grands d'un puissant protecteur
Je n'invoquerai plus la bonté tutélaire .
Les Dieux m'ont satisfait ; un petit coin de terre
Au pays des Sabins suffit à mon bonheur.
Eh quoi ! lorsque nos jours , dont le ciel est avare ,
Si promptement s'éclipsent à nos yeux ,
Sans songer au tombeau qui pour toi se prépare ,
Tu fais bâtir un palais fastueux !
C'est peu de ton vaste domaine ;
Tu veux encor , par d'immenses travaux
Qu'entrave le courroux des flots ,
L'agrandir aux dépens de la mer de Tyrrhène .
Du bien de tes clients infâme usurpateur ,
Au foyer paternel ton avide fureur
Arrache encor et l'époux et la mère ,
Qui , tristes , éplorés , au ciel levant les yeux ,
Loin d'un tyran n'emportent que leurs dieux
Et des enfants réduits à la misère.
Toutefois , du riche inhumain
Dont le luxe orgueilleux nous frappe ,
Le Ténare , à qui rien n'échappe ,
Est le séjour le plus certain .
182 HORATII CARMINUM II , XIX .
1
Herum . Quid ultrà tendis ? æqua tellus
Pauperi recluditur
Regumque pueris ; nec satelles Orci
Callidum Promethea
Revexit auro captus hic superbum
Tantalum atque Tantali
Genus coercet ; hic , levare functum
Pauperem laboribus ,
Vocatus atque non vocatus , audit .
ODE XIX .
In Bacchum.
BACCHUM in remotis carmina rupibus
Vici docentem ( credite , posteri ! )
Nymphasque discentes , et aures
Capripedum Satyrorum acutas .
Evoe ! recenti mens trepidat metu ,
Plenoque Bacchi pectore , turbidùm
ODES D'HORACE , II , XIX . 185
Que prétends-tu ? quelle est ton espérance ?
La même terre engloutit , et sans choix ,
Le mortel qui longtemps a souffert l'indigence ,
Et le riche , et le fils du plus puissant des rois .
En vain , pour le fléchir , l'habile Prométhée
Au nocher des enfers promet tous ses trésors ;
Tantale et sa famille à jamais détestée
Du Styx ont pour toujours franchi les sombres bords .
Quand le pauvre a rempli sa tâche ,
Qu'il invoque ou non son secours ,
L'implacable Pluton l'arrache
Aux pénibles travaux qui fatiguaient ses jours .
..................................................................................
ODE XIX .
A Bacchus.
J'AI vu (siècles futurs , croyez cette merveille) ,
J'ai vu sur un rocher Bacchus chanter des vers ,
Et les Nymphes et Faune à ses divins concerts
Prêter avec respect une attentive oreille .
O Bacchus ! je frémis , tous mes sens sont émus ;
J'éprouve dans ma joie un trouble inexprimable !
184 HORATII CARMINUM II , XIX.
Lætatur. Evoe ! parce , Liber ,
Parce , gravi metuende thyrso !
Fas pervicaces est mihi Thyadas ,
Vinique fontem , lactis et uberes
Cantare rivos , atque truncis
Lapsa cavis iterare mella :
Fas et beatæ conjugis additum
Stellis honorem , tectaque Penthei
Disjecta non leni ruinâ ,
Thracis et exitium Lycurgi .
Tu flectis amnes , tu mare barbarum ;
Tu separatis uvidus in jugis ,
Nodo coerces viperino
Bistonidum , sine fraude , crines :
Tu , quum parentis regna per arduum
Cohors Gigantum scanderet impia ,
Rhœtum retorsisti , leonis
Unguibus horribilique malà ;
Quanquàm choreis aptior et jocis ,
Ludoque dictus , non sat idoneus
Pugnæ ferebaris sed idem
Pacis eras mediusque belli .
ODES D'HORACE , II , XIX . 185
Ah ! daigne m'épargner ; je t'implore , ô Bacchus ,
Dont le bras est armé du thyrse redoutable .
Des Thyades je veux , je veux , ô Dieu puissant ,
Célébrer les fureurs , le miel coulant des chênes ,
Les doux ruisseaux de lait , le vin de cent fontaines
Sous ta main bienfaitrice à grands flots jaillissant.
Oui , je veux célébrer ton épouse charmante ,
Astre nouveau , qui luit à la voûte des cieux ;
La maison de Penthée et sa chute effrayante ;
Lycurgue qui te venge et s'immole à tes yeux .
Tu domptes à ton gré les vagues écumantes ;
Enivré d'un doux jus , sur des rochers lointains ,
De serpents dépouillés de leurs mortels venins
Tu te plais à couvrir le front de tes Bacchantes .
Lorsqu'aux portes du ciel les Titans parvenus
Allaient escalader le palais de ton père ,
Indomptable lion , d'une dent meurtrière
C'est toi qui déchiras l'audacieux Rhétus .
Il n'aime que les ris et les jeux de Cythère ;
Les combats , disait-on , sont pour lui sans attraits :
Mais vainqueur en tous lieux , tu parus dans la guerre
Encor plus redouté qu'aimable dans la paix .
186 HORATII CARMINUM II , XX.
Te vidit insons Cerberus aureo
Cornu decorum , leniter atterens
Caudam , et recedentis trilingui
Ore pedes tetigitque crura.
lllllllllllll
ODE XX .
Ad Mæcenatem.
NON usitata , nec tenui ferar
Pennå biformis per liquidum æthera
Vates , neque in terris morabor
Longiùs , invidiâque major
Urbes relinquam . Non ego , pauperum
Sanguis parentum , non ego , quem vocas
Dilecte , Mæcenas , obibo ,
Nec Stygia cohibebor undâ .
Jam jam residunt cruribus asperæ
Pelles , et album mutor in alitem
ODES D'HORACE , II , XX . 187
De cornes d'or voyant ton front sacré reluire ,
Cerbère au même instant oublia son courroux ,
Et de sa triple langue il léchait tes genoux
Quand tu quittas les bords du ténébreux empire .
20000000008
ODE XX .
A Mécène .
Oui , je vais , sur une aile et rapide et légère ,
M'élancer dans les airs où m'appellent les Dieux ;
Triomphant de l'envie , et brisant tous les noeuds
Qui me captivaient sur la terre ,
Je vais , loin des cités , planer au haut des cieux .
En vain un père obscur m'a donné la naissance ;
Je puis braver la mort ... Non , le Styx abhorré
N'enfermera jamais le poète illustré
Par votre noble bienfaisance ,
Et que du nom d'ami vous avez honoré .
C'en est fait Apollon a changé mon visage ;
Je perds subitement ma forme et ma couleur ;
De l'oiseau qu'il chérit mes chants ont la douceur ,
188 HORATII CARMINUM II , XX .
Superne , nascunturque leves
Per digitos humerosque plumæ .
Jam Dædaleo ocior Icaro
Visam gementis littora Bosphori ,
Syrtesque Getulas , canorus
Ales , Hyperboreosque campos.
Me Colchus , et qui dissimulat metum
Marsæ cohortis Dacus , et ultimi
Noscent Geloni ; me peritus
Discet Iber , Rhodanique potor .
Absint inani funere næniæ ,
Luctusque turpes et querimoniæ :
Compesce clamorem , ac sepulcri
Mitte supervacuos honores .
LIBRI SECUNDI FINIS .
ODES D'HORACE , II , XX . 189
Et déjà son léger plumage
A couvert tout mon corps éclatant de blancheur .
D'un vol hardi , plus sûr que le vol de Dédale ,
Bientôt je franchirai , cygne mélodieux ,
Les flots retentissants du Bosphore orageux ,
Des Syrtes la plage fatale ,
Les lieux où toujours règne un hiver rigoureux .
Mes vers seront connus dans Colchos , chez le Dace
Qui cache sa terreur devant nos bataillons ,
Dans les climats lointains qu'habitent les Gélons ,
Chez l'Ibère aimé du Parnasse ;
L'heureux peuple du Rhône entendra mes leçons .
D'un funèbre appareil et d'une pompe vaine
Épargnez-vous le soin ; pourquoi verser des pleurs ?
Calmez ces cris plaintifs , apaisez vos douleurs ;
D'un fastueux tombeau , Mécène ,
Pour un autre que moi réservez les honneurs .
FIN DU LIVRE SECOND .
NOTES .
NOTES
SUR
LE PREMIER LIVRE .
ODE I.
.....
... Doctarum hederæ præmia frontium
Dis miscent superis .....
Les traducteurs ne s'accordent point sur ce passage. Les uns ont
écrit me doctarum , les autres te. Cette dernière version nous semble
préférable. Horace , dans cette ode , qui est une espèce de dédicace ,
veut louer avec délicatesse Mécène , protecteur éclairé des lettres et
I 16
194 NOTES DU LIVRE I.
des beaux-arts , et qui n'est point lui-même étranger au culte des
muses. Le poète , bien que cette louange nous paraisse outrée , a pu
dire : Le lierre , Mécène , prix des doctes fronts , vous met au rang
des Dieux qui habitent l'Olympe . Horace ne blesserait-il pas toutes
les bienséances en se plaçant d'abord parmi les Dieux ? On n'est
point étonné que , maîtrisé par l'enthousiasme lyrique , il s'écrie
ailleurs : Non usitatá , nec tenui ferar penná......, ou bien : Exegi
monumentum ære perennius , parce qu'alors il a fait ses preuves ,
parce que là il n'établit point de parallèle entre lui et le favori
d'Auguste. En adoptant la première version , on ôterait à Horace ,
si parfait dans son style , le mérite de la gradation . Quel sens , dans
cette hypothèse , auraient les deux vers majestueux qui terminent
cette belle ode , et qui prouvent à Mécène , d'une manière si flatteuse ,
tout le prix qu'Horace attache à son suffrage ?
Quod si me lyricis vatibus inseres ,
Sublimiferiam sidera vertice.
Il est bien évident que si le poète est déjà classé parmi les Dieux ,
il n'ira plus toucher aux cieux d'une tête sublime.
Lebrun a heureusement imité quelques vers de la première strophe ;
voici cette imitation :
<< Parmi des torrents de poussière ,
» Son char, dévorant la carrière ,
» Paraît s'égarer dans leurs flots ;
» Mais toujours sa roue enflammée ,
» Rasant la borne accoutumée ,
» Ravit la palme à ses rivaux . »
(LIVRE II " ODE I. )
NOTES DU LIVRE I. 195
0000 0000000Q
ODE II.
Jam satis terris nivis atque dirœ………
..
HORACE attribue au courroux des Dieux tous les désastres qui ont
affligé Rome et le monde depuis l'assassinat de César. Il en fait un
tableau effrayant. Il conjure les divinités de l'Olympe de secourir
l'empire Romain près de succomber victime des dissensions civiles.
La haine des citoyens n'a que trop tourné contre eux-mêmes le fer
qui ne devait immoler que les Parthes. Il suppose que Mercure ,
sous les traits d'Auguste , vient expier le meurtre de César ; il le
supplie d'habiter longtemps parmi les fils de Romulus , et d'oublier
la demeure céleste. Les plus beaux triomphes doivent le réjouir ;
son cœur sera fier d'obtenir les doux noms de prince et de père de
la patrie ; sous son règne enfin, les Parthes , si longtemps indomptés ,
ne ravageront plus le sol de l'empire. Lebrun a traduit cette ode
sublime , et il fallait un talent aussi élevé pour accomplir avec succès
une tâche si difficile.
<< Assez et trop longtemps des orages sinistres ,
>> De ton courroux , grand Dieu ! redoutables ministres ,
» Ont épouvanté les mortels !
>> Assez et trop longtemps tes mains étincelantes
>> Ont lancé la tempête et les foudres brûlantes
» Sur nos remparts et nos autels .
196 NOTES DU LIVRE I.
>> Roi des Dieux ! souviens-toi que Rome te fut chère !
» Laisse aux pleurs des humains attendrir ta colère ; (1)
» Daigne enfin calmer nos terreurs .
» Déjà les nations craignaient que ta puissance
» Du siècle de Pyrrha , dans ces jours de vengeance ,
>> Ne ressuscitât les horreurs.
>> Siècle horrible en effet , où les pâles Dryades
» Virent avec effroi les tremblantes Naïades
» Nager sur les vertes forêts ,
» Et les lions cruels , entre les daims timides ,
» Flotter au gré des vents sur des plaines liquides
» Où s'engloutirent nos guérets .
» Nos yeux ont vu le Tibre , écumant de furie ,
» Ramener tout-à-coup des bords de l'Étrurie
» Ses flots et son humide char.
» De son Ilie en pleurs trop esclave peut-être ,
» Aux yeux de Rome entière il fait assez connaître
» Qu'il venge l'ombre de César .
>> Quel frein peut retenir ses nymphes vagabondes ?
» Aux fureurs d'une épouse il a prêté ses ondes ;
>> Il franchit ses bords désolés ;
>> Et le cours orageux de ses ondes fatales ,
» Du palais de Numa, du temple des Vestales
» Entraîne les murs écroulés .
(1) Racine a dit :
<< Laisse aux pleurs d'une épouse attendrir sa victoire . »
(IPHIGÉNIE , ACTE iii , scène iv. )
NOTES DU LIVRE I. 197
>> Et vous , jeunes Romains ! ô lamentables restes !
>> Vous , à peine échappés au délire funeste
>> De vos parricides aïeux ,
» Vous saurez que nos mains , aux forfaits obstinées ,
» Plongeaient dans notre sang des armes destinées
» Au sein du Parthe injurieux.
» O désastre ! ô fureurs ! oh ! quelle main divine ,
>> De l'empire déjà penché vers sa ruine
» Daignera soutenir le poids ?
>> Quel sacrifice heureux , quelle pieuse adresse
» Peut enfin de Vesta réveiller la tendresse
>> Toujours insensible à nos voix ?
» Dieu suprême ! quel Dieu de nos guerres impies
» Doit enfin expier les fureurs assoupies ?
» César, hélas ! est trop vengé.
>> Viens , puissant Apollon ! qu'un nuage environne
» Ces rayons immortels dont l'éclat te couronne ;
» Que ton char en soit ombragé.
» Ou toi , que les Amours caressent de leurs ailes ,
>> Toi , que suivent les Jeux et les Grâces fidèles ,
› Descends , mère des doux Plaisirs !
>> Ou toi , Mars , Dieu de sang , vengeur de nos murailles ,
>> Viens : tant d'affreux combats , d'horribles funérailles ,
>> Ont trop assouvi tes désirs .
198 NOTES DU LIVRE I.
» Vois nos champs ravagés ! vois ta Rome expirante !
>> De ta race plaintive entends la voix mourante ;
» Calme nos destins orageux .
>> Mais le choc et l'éclat des casques et des armes ,
>> Le carnage effréné , les sanglantes alarmes ,
» Le fer, la mort...... voilà tes jeux !
>> Toi seul , divin Mercure , as daigné nous entendre :
>> Sous les traits d'un héros mes yeux t'ont vu descendre
» Vers les remparts de Romulus .
>> O vengeur de César ! dans le sein de nos villes
» Étouffe ces flambeaux de discordes civiles
» Encor teints du sang de Rémus .
» Sois le Dieu des Romains ! Rome en toi seul espère ;
>> Daigne sourire aux noms et de chef et de père !
>> Reçois nos vœux et nos autels ;
» L'Olympe , qui t'est dû , t'envie à nos collines .
» Ah ! laisse le nectar, dans les coupes divines ,
» T'attendre chez les immortels .
» Avant qu'au sein des Dieux ta grande âme s'envole ,
> Le triomphe t'appelle aux murs du Capitole ;
» Ses lauriers implorent tes mains :
» Protège nos remparts ; que tes mains fortunées
» Écartent loin de nous les courses effrénées
» Du Parthe fatal aux Romains ! >
NOTES DU LIVRE I. 199
ODE IV.
Solvitur acris hiems gratâ vice.....
CETTE ode , qui allie des idées si opposées , des images si gracieuses
et si terribles , des pensées si philosophiques sur la mort qui frappe
indistinctement à l'humble cabane du pauvre , aux palais des rois ,
et sur la brièveté de la vie qui nous défend une longue espérance ,
cette ode , où Horace excelle dans tous les tons et brille dans les
contrastes les plus opposés , est certainement l'une de celles qui ont
le plus embarrassé ceux qui ont osé concevoir la vaine espérance de
rendre avec précision , fidélité , élégance , dans un idiome ingrat ,
dont la clarté est le principal mérite , les merveilleuses créations d'un
des plus grands poètes du siècle d'Auguste.
La traduction de l'ode à Sestius a été donnée en vers libres dans
notre première édition ; nous la reproduisons en strophes régulières .
Cette ode admirable méritait bien un nouvel effort ; puisse-t-il n'être
pas jugé impuissant et téméraire ! Notre crainte est d'autant plus
fondée , que les traducteurs les plus fidèles et les plus élégants , soit
en prose , soit en vers , que nous avons consultés , nous paraissent en
avoir interprété bien imparfaitement plusieurs passages. Comment ,
en effet , traduire ces vers :
200 NOTES DU LIVRE I.
Jam te premet nox , fabulæque Manes
Et domus exilis Plutonia : quo simul mearis ,
Nec regna vini sortiere talis ,
Nec tenerum Lycidan mirabere , quo calet juventus
Nunc omnis , et mox virgines tepebunt.
Les deux premiers vers ne pourraient être traduits qu'à l'aide d'un
petit commentaire mythologique qui affaiblirait la pensée d'Horace ,
et ne serait pas supportable en poésie ; j'explique ainsi comment ,
étudiant une difficulté insurmontable , je me suis abstenu de traduire
ce passage. Le reste de la strophe n'est pas moins embarrassant. Les
mœurs françaises sont , grâces au ciel , entièrement contraires , sur
ce point , à celles des Romains ces vers licencieux ont toujours
blessé notre juste susceptibilité , et même quelque peu altéré notre
admiration pour le poète dont les maximes morales sont souvent
inspirées par la sagesse même.
Jean-Baptiste Rousseau a imité en même temps et cette ode et la
sixième du quatrième livre , dans les quatre premières strophes de
son ode au comte de Zinzindorf. A l'exception du quatrième vers de
la première strophe , qui a tant excité l'hilarité caustique de Voltaire ,
et du second vers de la troisième , où Rousseau a fait du mot prémices
un substantif masculin , l'imitation n'est point indigne de l'original.
Le lecteur va être mis à même de la juger .
<< L'hiver, qui si longtemps a fait blanchir nos plaines ,
» N'enchaîne plus le cours des paisibles ruisseaux ;
» Et les jeunes zéphyrs de leurs chaudes haleines
> Ont fondu l'écorce des eaux.
NOTES DU LIVRE I. 201
» Les troupeaux ont quitté leurs cabanes rustiques ;
» Le laboureur commence à lever ses guérets ;
>> Les arbres vont bientôt , de leurs têtes antiques ,
>> Ombrager les vertes forêts .
» Déjà la terre s'ouvre , et nous voyons éclore
» Les prémices heureux de ses dons bienfaisants ;
» Cérès vient à pas lents , à la suite de Flore ,
>> Contempler ses nouveaux présents .
>> De leurs douces chansons , instruits par la nature ,
>> Mille tendres oiseaux font résonner les airs ;
» Et les nymphes des bois , dépouillant leurs ceintures ,
>> Dansent au bruit de leurs concerts . >>
Malherbe a plus heureusement encore imité cette belle strophe de
la même ode :
Pallida mors æquo pulsat pede pauperum tabernas
Regumque turres……………….
<< Le pauvre , en sa cabane où le chaume le couvre ,
>> Est sujet à ses lois ,
>> Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
» N'en défend pas nos rois. ›
Lamotte , qui occupe un rang honorable parmi nos poètes du
second ordre , a imité en entier la même ode. Les lecteurs aimeront
à la comparer aux vers d'Horace et de Rousseau . Nous la transcri-
vons ici :
202 NOTES DU LIVRE I.
<< Nos bois reprennent leurs feuillages ;
» Après les noirs frimas , le printemps a son tour ;
>> Et le soleil plus pur , dissipant les nuages ,
» Sans obstacles répand le jour.
» Déjà dans la plaine fleurie
>> Le berger laisse errer ses troupeaux bondissants ,
» Et du son de sa flûte Écho même attendrie
» En imite les doux accents.
» Cythérée avec ses compagnes ,
» Le soir , d'un pas léger , danse au bord des ruisseaux ,
>> Tandis que son époux ébranle les montagnes
› Du bruit fréquent de ses marteaux.
» Couronnons-nous de fleurs nouvelles ,
» Nous en verrons bientôt l'éclat s'évanouir ;
>> Profitons du printemps qui passera comme elles :
» L'âge nous presse d'en jouir.
» Hâtons-nous , tout nous y convie ;
>> Saisissons le présent sans soins de l'avenir ;
» Craignons de perdre un jour, un instant d'une vie
» Que la mort doit si tôt finir.
> Sa rigueur n'épargne personne ;
> Tout l'effort des humains n'interrompt point ses lois ;
>> Et de la même faux la cruelle moissonne
» Les jours des bergers et des rois.
NOTES DU LIVRE I. 203
» Sitôt que , froids et vains fantômes ,
» Des fleuves redoutés nous toucherons les bords ,
» Nous n'aurons plus d'Iris dans ces sombres royaumes :
» Il n'est point d'amours chez les morts .
» On n'y sait plus chanter ni rire ;
>> Ils n'ont plus ce nectar qui comble ici nos vœux ;
>> Ces festins où , des rois contrefaisant l'empire ,
» Nous nous croyons plus heureux qu'eux.
> Des jours que la Parque nous file
>> Consacrons donc le cours à Cypris , à Bacchus ;
>> Eh ! que faire sans eux d'une vie inutile ?
» Il vaudrait autant n'être plus. »
On peut affirmer qu'il n'y a rien dans cette imitation qui approche
seulement , et pour le fond , et pour la forme , de la mollesse et
de la grâce du poète latin.
204 NOTES DU LIVRE I.
ODE V.
Quis multa gracilis te puer in rosâ.....
LA HARPE a traduit cette ode avec quelque succès . Toutefois le
lecteur s'apercevra aisément que sa traduction n'est qu'une para-
phrase du texte , dont il ne reproduit ni la facilité , ni l'élégante
concision. Cette ode a été insérée dans son Cours de littérature ,
dans le but de faire apprécier aux jeunes étudiants toute la flexibilité
et toute la délicatesse d'Horace . Sachons-lui gré , du moins , d'une
aussi louable intention.
A PYRRHA .
<< Pyrrha ! quel est l'amant enivré de tendresse ,
» Qui , sur un lit de rose étendu près de toi ,
» T'admire , te sourit , te parle , te caresse ,
» Et jure qu'à jamais il vivra sous ta loi ?
» Quelle grotte fraîche et tranquille
> Est le voluptueux asile
>> Où ce jeune imprudent , comblé de tes faveurs ,
» Te couvre de parfums , de baisers et de fleurs ?
>> C'est pour lui qu'à présent Pyrrha veut être belle ;
>> Que ton goût délicat relève élégamment
» Ta simplicité naturelle ,
NOTES DU LIVRE I. 205
>> Et fait naître une grâce à chaque mouvement.
» Pour lui ta main légère assemble à l'aventure
» Une flottante chevelure
> Qu'elle attache négligemment .
» Hélas ! s'il prévoyait les pleurs qu'il doit répandre !
» Crédule , il s'abandonne à l'amour, au bonheur.
>> Dans ce calme perfide il est loin de s'attendre
» A l'orage affreux du malheur.
> L'orage n'est pas loin ; il va bientôt apprendre
›
> Que l'aimable Pyrrha , qu'il possède aujourd'hui ,
» Que Pyrrha , si belle et si tendre ,
>> N'était pas pour longtemps à lui .
» Qu'alors il pleurera son fatal esclavage !
» Insensé qui se fie à ton premier accueil !
» Pour moi , le temps m'a rendu sage ;
» J'ai regagné le port , et j'observe de l'œil
» Ceux qui vont , comme moi , se briser à l'écueil
» Que j'ai connu par mon naufrage. »
Le traducteur , assurément , est loin d'avoir rendu la strophe
charmante qui finit l'ode à Pyrrha :
Me tabula sacer
Votiváparies indicat uvida
Suspendisse potenti
Vestimenta maris Deo.
L'heureux rival de Parny, le Properce français , Bertin , ce poète
doué d'une imagination si brillante , qui a répandu dans ses des-
206 NOTES DU LIVRE I.
criptions tant de richesse et de variété , et dont les peintures
érotiques sont si animées , a très - bien imité la strophe que nous
venons de citer.
<< Mon vaisseau , battu par l'orage ,
» A fui sous les flots écumants ;
» Par le péril rendu plus sage ,
» J'abjure mes égarements .
» Je gagne le port à la nage ;
» Et sur le sable du rivage
» Je dépose mes vêtements ,
» Pour instruire de mon naufrage
» Le peuple insensé des amants. »
Le marquis de Lafare , à qui le désir de plaire inspira , dans un
àge fort avancé , quelques vers heureux , et qui aurait pu dire ,
comme le personnage le plus comique de la Métromanie :
<< Dans ma tête un beau jour ce talent se trouva ,
>> Et j'avais soixante ans quand cela m'arriva ; »
le marquis de Lafare a aussi traduit l'ode à Pyrrha , et nous allons
la transcrire , pour que le lecteur puisse décider lequel des deux
poètes l'emporte.
< Dis-moi , Pyrrha , quel est cet amant fortuné ,
» Tout parfumé d'odeurs , et de fleurs couronné ,
>> Pour qui , sans aucun soin de te rendre plus belle ,
» Ta simplicité naturelle
NOTES DU LIVRE I. 207
>> Laisse flotter tes blonds cheveux ,
» Et qui , dans une grotte où ton amour l'appelle ,
>> Croit de tous les mortels être le plus heureux.
» Là , sur un lit semé de jasmins et de roses ,
>> Où tranquillement tu reposes ,
» S'abandonnant à ses désirs ,
» Il aime à se noyer dans les plus doux plaisirs .
» Mais sitôt qu'il verra son vaisseau trop fragile ,
» Agité par les vents , prêt à se renverser,
» On le verra bientôt pousser
>> Vers le ciel sa plainte inutile ;
› Lui qui , par sa crédulité ,
» Sur la foi de ton cœur voguait en sûreté.
» Malheur , beauté trop inconstante ,
» Malheur à qui tu parais si charmante !
» Je suis à l'abri de l'orage ,
» Et j'offre de bon cœur aux Dieux qui m'ont sauvé ,
>> Tout le débris de mon naufrage. »
208 NOTES DU LIVRE 1 .
ODE VI.
Scriberis Vario fortis et hostium.....
CETTE ode , modèle de concision , célèbre dans vingt vers et le
génie poétique de Varius , et les grandes actions d'Agrippa , et la
gloire d'Auguste , que l'aigle seul de Méonie pourrait dignement
chanter. Horace mêle adroitement à l'éloge de l'empereur le nom
des héros immortalisés par Homère ; et de son vol élevé , par une
transition qui relève ses louanges , il descend à des pensées remplies
de charme et de grâce .
Nos convivia , nos prælia virginum ,
Sectis in juvenes unguibus acrium ,
Cantamus vacui , sive quid urimur ,
Non præter solitum leves.
C'est ici que se fait sentir la différence du génie des deux langues ,
et qu'il est impossible de traduire littéralement. Dacier , s'attachant
non à l'esprit qui vivifie , mais à la lettre qui tue , a traduit ainsi cette
strophe :
<< En quelque état que je sois , libre ou amoureux " et toujours
» prêt à changer , je ne m'amuse qu'à chanter les combats des jeunes
» filles qui se font les ongles pour mieux égratigner leurs amants. »
1
NOTES DU LIVRE I. 209
Rien assurément n'est plus risible que de jeunes filles qui se
coupent les ongles pour mieux égratigner. Ce n'est pas traduire ;
c'est travestir , et de la manière la plus burlesque , le plus gracieux
des poètes . Quelle idée concevraient de sa délicatesse exquise , à bon
droit si vantée , sur une pareille traduction , ceux à qui la langue
latine est inconnue ?
Tous les traducteurs en prose , je ne sais par quel scrupule , ont
retranché ces vers ; mieux valait supprimer l'ode entière que de
l'offrir ainsi mutilée à notre admiration . Félicitons MM. Campenon
et Després de s'être affranchis d'une fausse délicatesse , et surtout
d'avoir bien traduit la dernière strophe de la sixième ode :
« Que mon cœur soit libre ou qu'il soit épris , toujours entraîné
» par une humeur volage , je ne sais chanter que les festins , que les
>> doux combats des jeunes filles repoussant avec une feinte rigueur
>> les attaques des jeunes Romains. >>
ODE VII .
Laudabunt alii claram Rhodon , aut Mitylenen………
..
On peut sentir, on ne peut exprimer tout le charme de cette ode.
Le poète nous fait partager les douces sensations de son âme. Rien
de plus ravissant que la description de la riante campagne qui fait
ses délices . Le chevalier Bertin était encore plein de la tendre et
I 17
210 NOTES DU LIVRE 1 .
vive émotion que cette ode et la cinquième du second livre ( Sep-
timi, Gades aditure mecum ) lui avaient causée , lorsqu'il composa
l'une de ses plus belles élégies .
Nous mettons sous les yeux du lecteur les passages qui nous
semblent empruntés d'Horace ou inspirés par ses vers .
<< Avec quel doux saisissement ,
>> Ton livre en main , voluptueux Horace ,
» Je parcourrai ces bois et ce coteau charmant ,
>> Que ta muse a décrits dans des vers pleins de grâce ,
>> De ton goût délicat éternel monument !
> J'irai dans tes champs de Sabine ,
>> Sous l'abri frais de ces longs peupliers
>> Qui couvrent encor la ruine
>> De tes modestes bains , de tes humbles celliers :
» J'irai chercher , d'un œil avide ,
» De leurs débris sacrés un reste enseveli ;
» Et dans ce désert embelli
» Par l'Anio grondant dans sa chute rapide ,
>> Respirer la poussière humide
>> Des cascades de Tivoli .
» Puissé-je , hélas ! au doux bruit de leur onde ,
» Finir mes jours , ainsi que mes revers !
>> Ce petit coin de l'univers (1 )
» Rit plus à mes regards que le reste du monde.
» L'olive , le citron , la noix chère à Palès ,
(4) Voyez la cinquième ode du deuxième livre.
NOTES DU LIVRE I. 211
>> Y rompent de leur poids les branches gémissantes ;
>> Et sur le mont voisin les grappes murissantes
» Ne portent point envie aux raisins de Calès.
» Là , le printemps est long , et l'hiver sans froidure ;
» Là , croissent des gazons d'éternelle verdure ;
» Là , peut-être , l'étude , et l'absence et le temps "
>> Pourront bannir de ma mémoire
>> Un amour insensé qui ternit trop ma gloire ,
» Et dont le vain désir abrégea mes instants. >
Rousseau a imité , mais avec moins de bonheur , la fin de l'ode
à Munatius Plancus , dans les strophes suivantes ( LIV. III , ODE III ) :
<< Par elle (la liqueur de Bacchus) bravant la puissance
» De son implacable démon ,
>> Le vaillant fils de Télamon ,
» Banni des lieux de sa naissance ,
» Au fort de ses calamités ,
>> Rendit le calme et l'espérance
>> A ses compagnons rebutés .
» Amis , la volage fortune
» N'a , dit-il , nuls droits sur mon cœur ;
» Je prétends , malgré sa rigueur,
>> Fixer votre course importune.
» Passons ce jour dans les festins ;
» Demain les zéphyrs et Neptune
>> Ordonneront des nos destins .
212 NOTES DU LIVRE I.
» C'est sur cet illustre modèle
» Qu'à toi-même toujours égal ,
» Tu sus , loin de ton lieu natal ,
> Triompher d'un astre infidèle ,
» Et , sous un ciel moins rigoureux ,
» D'une Salamine nouvelle
» Jeter les fondements heureux. » (1)
(1) Quelle pâle et froide copie d'un si beau modèle ! quel excès de ridicule,
dans ce vaillant fils de Télamon , bravant la puissance de son implacable
démon. Ces mots sont étonnés d'être ensemble ! Combien de strophes sem-
blables , dans les odes de Rousseau , lassent et dégoûtent le lecteur ! On le
trouve souvent plus occupé de la rime que du sens. Pour lui pardonner tant
de vers dépourvus et de grâce et de raison , il faut relire plusieurs de ses
cantiques , et presque toutes ses cantates.
ODE VIII .
Lydia , dic , per omnes.....
BIEN que cette ode et la cinquième du premier livre n'aient
aucun rapport entre elles , Rousseau a cru pouvoir les réunir pour
en former un seul tout. C'est ainsi qu'il a composé sa quinzième ode
du second livre , qui est , en effet , une imitation des deux odes
dont nous venons de parler. Cette imitation ne nous paraît pas
NOTES DU LIVRE I. 213
heureuse. L'ode du poète français , bien versifiée sans doute , est
redondante ; elle manque de grâce ; elle ne rappelle aucune des
beautés des odes originales ; les deux dernières strophes , par trop
précieuses , nous paraissent encore insignifiantes. Le lecteur pro-
noncera si notre critique est trop sévère , lorsqu'il aura comparé
Horace et Rousseau.
« Quel charme , beauté dangereuse ,
» Assoupit ton nouveau Pâris ?
» Dans quelle oisiveté honteuse ,
» De tes yeux la douceur flatteuse
> A-t-elle plongé ses esprits ?
>> Pourquoi ce guerrier inutile
>> Cherche-t-il l'ombre et le repos ?
» D'où vient que , déjà vieil Achille ,
» Il suit le modèle stérile
>> De l'enfance de ce héros ?
» En proie au plaisir qui l'enchante ,
» Il laisse dormir sa raison ;
» Et de la coupe séduisante
> Que le fol amour lui présente ,
» Il boit à longs traits le poison.
> Ton accueil , qui le sollicite ,
>> Le nourrit dans ce doux état.
» Oh ! qu'il est beau de voir écrite
» La mollesse d'un Sybarite
» Sur le front brûlé d'un soldat !
214 NOTES DU LIVRE I.
» De ses langueurs efféminées
» Il recevra bientôt le prix ;
» Et déjà ses mains basanées ,
> Aux palmes de Mars destinées ,
> Cueillent les myrtes de Cypris.
> Mais qu'il connaît peu quel orage
» Suivra ce calme surborneur !
» Qu'il va regretter le rivage !
» Que je plains le triste naufrage
> Que lui prépare son bonheur ,
> Quand les vents , maintenant paisibles ,
» Enfleront la mer en courroux ;
» Quand pour lui les Dieux inflexibles
» Changeront en des nuits horribles
» Des jours qu'il a trouvés si doux !
» Insensé , qui sur tes promesses
> Croit pouvoir fonder son appui ,
» Sans songer que mêmes tendresses ,
» Mêmes serments , mêmes caresses ,
» Trompèrent un autre avant lui !
» L'amour a marqué son supplice :
» Je vois cet amant irrité ,
>> Des Dieux accusant l'injustice ,
» Détestant son lâche caprice ,
» Déplorer sa fidélité ;
NOTES DU LIVRE I. 215
» Tandis qu'au mépris de ses larmes ,
>> Oubliant qu'il sait se venger ,
» Tu mets tes attraits sous les armes ,
» Pour profiter des nouveaux charmes
>> De quelque autre amant passager. »
Rousseau n'a pas fait preuve , dans les dernières strophes , du
naturel et du bon goût qui distinguent quelquefois , et si éminem-
ment , ses œuvres lyriques.
« Ce style figuré , dont on fait vanité ,
» Sort du bon caractère et de la vérité ;
> Ce n'est que jeux de mots , qu'affectation pure ,
» Et ce n'est pas ainsi que parle la nature . »
(MOLIÈRE , Le Misanthrope. )
ODE IX . !
Vides ut alta stet nive candidum.....
Les nouveaux traducteurs d'Horace , MM . Campenon et Després ,
se sont , à bon droit , un peu égayés aux dépens de leurs prédé-
cesseurs , qui tous , ignorant que le mot Thaliarche veut dire Roi du
festin , se sont avisés de le personnifier . Cette méprise , en effet , est
216 NOTES DU LIVRE I.
assez plaisante . Mais les critiques auraient pu borner leur longue
note sur la neuvième ode à cette judicieuse remarque. Ils n'avaient
pas besoin , ce nous semble , de rechercher les anciennes et modernes
coutumes de l'Italie , et de faire un commentaire étendu sur une ode
qui est d'ailleurs si facile à expliquer.
La neige couvre les cimes du mont Soracte; les forêts peuvent à
peine en soutenir le poids ; les fleuves sont enchaînés par les glaces :
Horace invite son ami à se garantir par un bon feu d'un froid excessif,
et à tirer de ses caveaux les meilleurs vins . C'est au milieu des festins ,
près d'un foyer ardent , qu'il oubliera les rigueurs de l'hiver. Il le
conjure de s'en remettre du reste à la prudence des Dieux , qui
sauront bien apaiser l'aquilon fougueux qui soulève les mers . Il le
prie de jouir du présent sans s'inquiéter de l'avenir , et de regarder
chaque jour de sa vie comme un gain ; il l'engage , pendant que les
beaux jours de la jeunesse brillent pour lui , à ne dédaigner ni les
tendres amours , ni les chœurs de danse , et à se montrer , selon
l'ordre des saisons , tour - à - tour au champ de Mars ou dans les
places publiques ; il l'invite enfin à rechercher ces doux entretiens
qui se font à voix basse au déclin du jour , ainsi que le plaisir de
surprendre une jeune beauté qui , cachée dans un coin , se trahit
par un rire folâtre , et qui alors laisse arracher de ses jolis doigts
quelque gage d'amour qu'elle feint de céder à regret.
Voilà l'ode tout entière. Elle est claire , facile à saisir , et ne
nécessite aucun commentaire. Un scrupule peu fondé a encore dé-
terminé tous les interprètes d'Horace , MM . Campenon et Després
exceptés , à retrancher la dernière strophe , qui en est le complément
indispensable , et qui en relève le mérite par un charme inexpri-
mable .
NOTES DU LIVRE I. 217
llllllllll
ODE XI.
Tu ne quæsieris , scire nefas, quem mihi, quem tibi.....
CETTE ode est d'une concision expressive , à laquelle la langue
française ne peut atteindre. Il a fallu deux vers au plus concis de
nos poètes pour exprimer ces mots : dùm loquimur , fugerit invida
ætas :
<< Hâtons-nous , le temps fuit et nous traîne avec soi :
» Le moment où je parle est déjà loin de moi. »
( BOILEAU , ÉP.. III.:)
Le vers le plus énergique et le plus concis de la poésie latine est
peut-être celui-ci :
Vive memor leti, fugit hora ; hoc quod loquor inde est..
(PERSE , Sat. v. )
L'un des mérites de la bonne poésie est d'employer moins de
mots que la prose . Boileau , qui a souvent donné l'exempl d'une
e
rare et élégante concision , à dit , en parlant des héritiers :
<< Sur quelques pleurs forcés qu'ils auront soin qu'on voie ,
>> Se faire consoler du sujet de leur joie. »
218 NOTES DU LIVRE I.
ODE XII.
Quem virum aut heroa lyrâ , vel acri.....
HORACE déploie dans cette ode toute la richesse et toute la magni-
ficence de son génie , pour célébrer son heureux protecteur , qui ,
après d'affreuses proscriptions , eut du moins la gloire de rétablir
dans Rome l'ordre , la paix , les mœurs et les lois.
Si l'on peut reprocher au poète des flatteries excessives pour un
prince qui ne parvint à la puissance suprême que souillé de crimes ,
les sages conseils qu'il mêle si adroitement à des louanges outrées
effacent , ou du moins affaiblissent un tort si grave (1) ; même en
prodiguant des hommages excessifs , il ne cesse d'être animé d'un
noble sentiment d'honneur et de patriotisme. Il vante , en face du
destructeur sanguinaire des libertés de Rome , l'austère vertu de Caton
et des fiers Romains qui avaient le plus illustré la république. Avec
quel enthousiasme il célèbre et leurs grandes actions et leur courage !
Il grave ainsi par des vers immortels , dans la mémoire et dans le
cœur des lecteurs , les plus beaux traits de l'histoire romaine. Les
(4) Vos lene consilium et datis , et dato
Gaudetis , almæ.
(HOR. liv. III, ode iv. )
NOTES DU LIVRE I. 219
sublimes inspirations de cette ode nous intéressent d'autant plus
maintenant , que le généreux dévouement de nos citoyens , et surtout
des dames Françaises , a égalé pendant nos discordes civiles la
fermeté et la magnanimité des Romains , et que nos soldats , dans les
guerres de la République et de l'Empire , ont à coup sûr effacé les
éclatants exploits du peuple-roi dans toutes les parties du monde.
Aucune nation ne peut désormais atteindre à une pareille gloire.
Des critiques ont reproché à la neuvième strophe un défaut d'ordre
chronologique. En effet , le poète place la mort héroïque de Caton
après l'expulsion des Tarquins , et avant l'éloge de Régulus , de
Scaurus et de Paul-Émile. Mais Boileau a d'avance répondu à ce
reproche, lorsqu'il s'écrie :
<< Loin ces rimeurs craintifs dont l'esprit flegmatique
» Garde dans ses fureurs un ordre didactique. >
Le poète lyrique a bien le droit de prendre quelques licences ,
surtout dans l'ode , dont
<< Le style impétueux souvent marche au hasard :
» Chez elle un beau désordre est un effet de l'art. >>
220 NOTES DU LIVRE I.
lllllllllllll
ODE XIII .
Cùm tu, Lydia, Telephi………..
CETTE ode est immédiatement placée à côté de celle qui célèbre
Auguste en vers majestueux , comme pour attester toute la flexibilité
du génie d'Horace. C'est lorsqu'il passe d'une ode sublime à une
ode érotique , que l'on peut le mieux apprécier ce poète admirable ,
qui revêt toutes les formes et brille de toutes les couleurs . Une langue
variée , libre , abondante , harmonieuse , propre à exprimer les pensées
les plus sublimes comme les pensées les plus ingénieuses et les plus
délicates , seconde encore le talent divin d'Horace . Notre idiome ,
au contraire , monotone , sans inversions , chargé d'articles fatigants
et reproduits à chaque mot , gêné par tant d'entraves , et qui ne brille
guère que par la clarté , la première et la plus incontestable de ses
qualités , un tel idiome , dis-je , doit rendre bien embarrassante la
tâche de l'interprète d'Horace. Qu'on ajoute à cela un rhythme ingrat ,
assujéti à des rimes si difficiles à accorder avec le sens " qui ne
permet aucune licence qui est si restreint dans le choix d'expres-
sions nobles , élégantes , sonores , un rhythme enfin qui ne tolère
aucun enjambement d'un vers sur l'autre , et l'on reconnaîtra qu'il
est presque impossible de vaincre pleinement tant de difficultés.
NOTES DU LIVRE I. 221
Tous les traducteurs en prose ont supprimé cette ode : respectons
la délicatesse de leurs scrupules ; mais il nous a semblé qu'en adou-
cissant quelques expressions d'Horace , on pouvait essayer cette
traduction. Quant au texte littéral , on sait que
<< Le latin dans les mots brave l'honnêteté. »
ODE XVI.
O matre pulchra filia pulchrior .....
LEBRUN ( voyez l'ode quinzième , troisième livre de ses Odes ) a
imité plusieurs passages de la palinodie d'Horace :
<< Ma colère a tracé des lignes criminelles ;
» J'ai condamné ses yeux à des larmes cruelles
> Par des reproches indiscrets.
>> Que ne peut le courroux , quand il aveugle une âme !
› L'airain tonnant , le fer, la flamme ,
>> S'opposeraient en vain à ce monstre indompté ;
> Il braverait la foudre et la vague écumante ;
» Il blesserait les Dieux ! ..... puisqu'il blesse une amante
> Et qu'il outrage la beauté.
222 NOTES DU LIVRE I.
» L'insensé qui pétrit l'argile à son image ,
> Sans doute a du lion sauvage
>> Mis la férocité dans le cœur des mortels :
>> Trop digne qu'un vautour à jamais le dévore ,
» C'est lui seul , ô Vénus , déité que j'adore ,
>> Qui m'a fait braver tes autels. »
lllllllllllll
ODE XIX .
Mater sæva Cupidinum.....
LORSQUE Racine a mis dans la bouche de Phèdre ces vers si
énergiques :
<< Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée ;
» C'est Vénus toute entière à sa proie attachée………... »
a-t-il eu , sans le savoir , la même pensée qu'Horace ? ou , ce qui
est plus vraisemblable , le premier de nos poètes , nourri de la lec-
ture des classiques grecs et romains , n'a-t-il fait que traduire , en
les embellissant , ces vers latins :
enus
In me tota ruens Ver
Cyprum deseruit…………..
NOTES DU LIVRE I. 225
8.882 ......................................................................
ODE XX .
Vile potabis modicis Sabinum .....
CETTE ode est un modèle de familiarité noble et décente. Horace
est peut - être le premier poète qui , à force d'art et d'esprit , ait
trouvé le secret de se mettre de niveau avec les personnages revêtus
des plus hauts emplois , et même de la puissance souveraine. Un
auteur moderne , Voltaire , a été , sous ce rapport , le plus heureux
des imitateurs de l'ami de Mécène. On sait comment la liaison du
fils d'un affranchi avec le second personnage du plus puissant empire
du monde s'est opérée , et comment elle s'est affermie. Les vers du
poète latin nous apprennent à chaque instant comment cette heu-
reuse union est si promptement devenue intime ; mais aussi quelle
finesse inimitable , quel goût exquis , quel admirable tact dans les
éloges ! Dans l'ode dont il s'agit , combien la familiarité du poète
devait plaire à Mécène et laisser d'agréables impressions dans son
esprit , lorsque le protégé dit à son illustre patron : « Venez , mon
» cher Mécène , vous , l'honneur des chevaliers romains , venez
» boire dans ma modeste campagne , dans une humble coupe , le
» vile Sabinum , mais que j'ai scellé moi-même en un vase grec ,
» le jour où retentirent au théâtre les applaudissements et les accla-
>> mations d'un peuple qui vous aime , et que répétèrent à l'envi
» les joyeux échos du Vatican ! »
224 NOTES DU LIVRE I.
ODE XXII .
Integer vitæ scelerisque purus.....
Le commencement de cette ode nous prépare à l'expression des
sentiments les plus tendres. Il n'appartient en effet qu'à un cœur
exempt de crimes et de remords de jouir des plus douces affec-
tions de l'amitié et de l'amour. Horace est un grand peintre et un
peintre varié. Voltaire , dans l'épître si gracieuse qu'il lui a adressée ,
dit avec raison :
<< Sur vingt tons différents tu sus monter ta lyre ;
» J'entends ta Lalagé , je vois son doux sourire. »
Bertin , dans sa deuxième élégie (livre troisième) a imité les deux
dernières strophes de cette ode.
<< Transportez-moi sous le pôle du monde ,
» Dans ces déserts glacés où , tout couvert de peaux ,
>> Seul , errant tristement dans une nuit profonde ,
>> Le Lapon , emporté sur de légers traîneaux ,
>> Promène incessamment sa hutte vagabonde ;
> Transportez-moi sous l'ardent équateur ,
» Dans les sables brûlants de l'inculte Libye :
» Oui , j'aimerai toujours les yeux de Catilie ,
>> Oui , j'aimerai toujours son sourire enchanteur . >
NOTES DU LIVRE I. 225
lllllllllll! elllllllllls
ODE XXIII .
Vitas hinnuleo me similis , Chloe………..
Voici encore une ode impitoyablement retranchée par les traduc-
teurs en prose d'Horace , même par MM. Campenon et Després . Il
est à regretter qu'un excès de sévérité que rien ne nous paraît excuser
les ait empêchés d'enrichir leur recueil de cette ode érotique , si
remarquable par la grâce et la simplicité. Aussi Lebrun ( Liv. I ,
Ode 4) a-t-il pris plaisir à la traduire ; et le lecteur va reconnaître
que le poète latin a bien inspiré le digne émule de Rousseau .
« Tu fuis , bergère timide !
» Tu fuis , hélas ! plus rapide
» Qu'un faon dans l'ombre égaré ,
> Qui cherche , au bois solitaire ,
>> Les pas errants de sa mère ,
>> Dont la nuit l'a séparé.
» Que l'air agite un feuillage ,
> Qu'un ramier sur son passage
>> Ébranle un peu les buissons ,
»
» Plein d'une frayeur mortelle ,
» Il bondit , tremble , chancelle ,
> Et se perd dans les vallons .
18
226 NOTES DU LIVRE 1 .
» Ainsi la frayeur t'égare ;
>> Mais suis-je un tigre barbare ?
» Suis-je un lion en courroux ?
» Et toi , farouche bergère ,
>> N'as-tu point l'âge où ta mère
> Subit le joug d'un époux ?..... »
ODE XXIV .
Quis desiderio sit pudor aut modus .....
UNE sensibilité exquise règne dans cette ode , dont les vers sont
gravés dans la mémoire de tous ceux qui étudient Horace. Quand ,
bien jeune encore , j'eus à les expliquer pour la première fois ,
j'éprouvai une vive émotion . Malheur à qui pourrait les lire sans
être attendri ! Les rhéteurs se donnent bien de la peine pour en faire
remarquer toutes les beautés à leurs élèves : ils les analysent avec soin ;
ils les considèrent sous tous les rapports , en décomposent , pour
ainsi dire , chaque syllabe ; ils ne manquent pas d'observer que le
poète devait d'abord s'écrier qu'on ne pouvait ni regretter trop vive-
ment , ni pleurer assez longtemps le trépas de Quintilius ; que
l'invocation à Melpomène , pour lui dicter les chants les plus lu-
gubres , est bien placée ; qu'on ne pouvait faire un plus bel éloge
des vertus de l'ami dont on déplore la perte ; qu'il était sage d'avertir
Virgile que les Dieux n'avaient point confié pour toujours à sa
NOTES DU LIVRE I. 227
tendresse un ami si rare ; qu'il le redemande en vain , puisque la
voix mélodieuse du chantre de la Thrace ne pourrait elle - même
ranimer une ombre vaine que Mercure à une fois poussée dans le
sombre royaume de Pluton ; et qu'enfin la patience et la résignation
pouvaient seules apporter quelques adoucissements à un malheur
irréparable.
Horace , selon eux , et d'aprè cette analys , a dit en pareil cas
s e
tout ce qu'il fallait dire , et ils en concluent que cette ode est un
chef-d'œuvre . Rien n'est plus certain : mais je soupçonne , moi , que
l'illustre ami de Virgile n'a mis aucun art dans sa composition .
Toutes ses pensées ont été inspirées par
<< L'amitié , don du ciel , plaisir des grandes âmes . >>
(VOLTAIRE. )
Oui , l'amitié seule lui a dicté des vers aussi touchants . L'ode sur
la mort de Quintilius est digne du chantre d'Énée , du grand poète
à qui elle est adressée , que la nature avait doué lui-même d'une
sensibilité si délicate et si profonde , et qui fit répandre tant de
pleurs à Auguste , à Livie , à toute la cour, en récitant devant eux ,
et d'un ton si pathétique , le touchant épisode sur la mort de Mar-
cellus . Nos lecteurs , dans une situation qui a tant de rapports , ne
seront pas fâchés de trouver une occasion de comparer les beaux
vers d'Horace et de Virgile.
Tùm pater Anchises , lacrymis ingressus obortis :
<< O nate , ingentem luctum ne quære tuorum ;
>> Ostendent terris hunc tantum fata , neque ultrà
» Esse sinent . Nimiùm vobis Romana propago
228 NOTES DU LIVRE 1 .
» Visa potens , Superi , propria hæc si dona fuissent.
» Quantos ille virům magnam Mavortis ad urbem
> Campus aget gemitus ! vel quæ , Tiberine , videbis
» Funera , quùm tumulum præterlabêre recentem !
> Nec puer Iliacâ quisquam de gente Latinos
» In tantum spe tollet avos " nec Romula quondam
» Ullo se tantùm tellus jactabit alumno .
» Heu pietas , heu prisca fides , invictaque bello
» Dextera , non illi se quisquam impunè tulisset
» Obvius armato , seu quùm pedes iret in hostem ,
>> Seu spumantis equi foderet calcaribus armos.
» Heu, miserande puer , si qua fata aspera rumpas ,
» Tu Marcellus eris . Manibus date lilia plenis ;
» Purpureos spargam flores , animamque nepotis
> His saltem accumulem donis , et fungar inani
» Munere .…………….. » ( ÆNEIDOS LIB. VI. )
<< Mon fils , dit le vieillard d'un accent douloureux ,
» Ces traits de Marcellus sont la brillante image.....
>> Mais pourquoi sur son front ce lugubre nuage ?
>> Lui seul à tant d'honneurs demeure indifférent......
» Ah ! que demandes -tu ? dit Anchise en pleurant :
» Cette fleur d'une tige en héros si féconde ,
>> Les destins ne feront que la montrer au monde.
» Dieux , vous auriez été trop jaloux des Romains ,
» Si ce don précieux fût resté dans leurs mains !
» Pleure , cité de Mars , pleure , Dieu des batailles ;
NOTES DU LIVRE I. 229
>> Oh ! combien de sanglots suivront ces funérailles !
» Et toi , Tibre , combien tu vas rouler de pleurs ,
» Quand son bûcher récent t'apprendra nos malheurs !
» Quel enfant mieux que lui promettait un grand homme ?
» Il est l'orgueil de Troie : il l'eût été de Rome.
> Quelle antique vertu ! quel respect pour les Dieux !
» Nul n'eût osé braver son bras victorieux ,
» Soit qu'une légion eût marché sur sa trace ,
» Soit que d'un fier coursier il eût guidé l'audace.
>> Ah ! jeune infortuné , digne d'un sort plus doux ,
» Si tu peux du destin vaincre un jour le courroux ,
>> Tu seras Marcellus..... Ah ! souffrez que j'arrose
» Son tombeau de mes pleurs . Que le lis , que la rose "
» Trop stérile tribut d'un inutile deuil ,
» Pleuvent à pleines mains sur son triste cercueil ;
> Et qu'il reçoive au moins ces offrandes légères ,
> Brillantes comme lui , comme lui passagères ! »
(Trad. de DELILLE. )
La catastrophe qui enleva le duc d'Orléans à la famille royale et à
la France est l'un de ces événements imprévus et terribles qui laissent
une trace ineffaçable dans le souvenir des nations. Le prince royal
avait à peine dépassé sa trentième année , lorsqu'il périt d'une manière
si déplorable. L'héritier du trône joignait à une taille élevée , à une
forte constitution , un beau et noble visage , une physionomie régu-
lière et imposante . Un doux et gracieux sourire animait ses traits .
Il tenait de son auguste père le talent de la parole , et déjà il impro-
250 NOTES DU LIVRE I.
visait ses discours avec la même facilité , avantage précieux dans un
gouvernement constitutionnel. Ses réponses respiraient la plus aimable
bienveillance. Élève de l'un des colléges royaux de Paris , il avait
trouvé dans plusieurs de ses condisciples des rivaux capables d'exciter
son émulation, et lui-même avait perfectionné cette première éducation
par des études approfondies. Doué des plus heureuses qualités , son
âme ardente fut exaltée de bonne heure par l'amour de la gloire.
Destiné à porter le sceptre , il eût souhaité , par un sentiment exquis
de délicatesse , et selon l'expression énergique d'un poète , renaître
obscur , afin de s'élever sans rien devoir ni à sa naissance , ni à sa
fortune. Les hautes dignités dont il était investi même avant son
adolescence , la royauté qui devenait pour lui le plus beau des patri-
moines , n'effaçaient pas de son esprit éclairé , et d'une raison solide ,
les nobles et généreuses pensées que nous venons de citer. Les vic-
toires de l'empire ont quelquefois troublé son sommeil . Aussi son
âme recherchait-elle avec empressement toutes les occasions d'acquérir
une grande réputation. Le siége d'Anvers ouvrit pour lui avec éclat
la carrière des armes. Bientôt l'armée d'Afrique lui valut une belle
renommée. Les soldats , qui le trouvaient toujours au poste le plus
périlleux , admiraient son sang-froid . Oubliant sans peine les délices
des palais , il apprit à supporter avec résignation les fatigues et les
privations d'une armée en campagne . De graves blessures ont attesté
qu'il ne ménageait pas sa vie alors qu'un courageux exemple pouvait
enflammer l'ardeur des troupes. Toutes les bouches de la renommée
se sont plu à proclamer ses belles actions , son dévouement , ses
paroles ingénieuses , en un mot, ses services militaires et civils .
Cette simple notice suffira pour démontrer combien le duc d'Orléans
était digne de succéder au roi Louis - Philippe. Peut - être un
NOTES DU LIVRE I. 231
irrésistible désir de mériter pleinement cet insigne honneur a-t-il
été cause de la perte prématurée de cet excellent prince. Lorsque
la guerre semblait imminente , il se montrait plus jaloux encore
d'accroître son instruction par des manœuvres stratégiques , et ,
dans l'espérance d'être incessamment appelé sur les champs de
bataille en qualité de général en chef , il voulait , à l'exemple du
vainqueur de Rocroy , se mettre en état de rendre à sa patrie des
services décisifs . Le président du conseil des ministres , M. Thiers ,
s'empressait de seconder son zèle martial ; il lui facilitait les voies et
s'appliquait à l'initier dans tous les secrets de l'administration
militaire , en lui ouvrant , aussi souvent qu'il le désirait , les bureaux
de la guerre , occupés alors des immenses et dispendieux préparatifs
d'une prochaine campagne , que le génie pacifique de M. Guizot ,
si fécond en expédients , a trouvé le secret de prévenir.
Cette heureuse paix , maintenue par l'habileté du grand ministre
si cher à l'Angleterre , n'avait point diminué l'ardeur du prince ,
dont le bon sens se refusait à croire à une paix perpétuelle et à tout
prix , et qui savait d'ailleurs que le meilleur moyen de la conserver ,
était d'être toujours prêt à la guerre. On venait de lui confier le
commandement d'un camp d'exercice , où trente mille hommes de
toutes armes étaient rassemblés depuis quelques jours. Au moment
de partir pour son quartier-général , il venait , avec le respect filial
qui le caractérisait si éminemment , faire ses adieux au Roi et à la
Reine. Il touchait aux portes du palais de Neuilly , lorsque les deux
chevaux attelés à son cabriolet s'emportèrent et le précipitèrent vio-
lemment sur le pavé , où il se brisa la tête. Qu'on juge de la douleur
du Roi , de la Reine et de toute la famille royale , presque témoins
232 NOTES DU LIVRE 1.
de cet affreux accident , et qui assistèrent , pendant quatre heures mor-
telles , sans une lueur d'espérance , à cette horrible agonie.
Attaché depuis douze ans , en qualité d'aide-de-camp , à la per-
sonne du Roi , j'ai partagé ces cruelles émotions ; et , le cœur en
proie à la plus vive douleur , j'ai composé l'élégie qui va suivre.
Mais tristement préoccupé de l'affreux événement que la France
déplore , j'ai compris que mon poème avait dû se ressentir de cette
disposition d'esprit ; et sans en changer le fond , j'en ai modifié la
forme , afin de le rendre plus digne des lecteurs .
AU ROI , A LA REINE , A LA FAMILLE ROYALE.
Ostendent terris hunc tantùmfata , neque ultrà
Esse sinent.
(ENEIDOS LIB. VI1.)
.
Cette fleur d'une tige en héros si féconde ,
Les destins ne feront que la montrer au monde .
(Trad. de DELILLE. )
PARIS , dans un jour d'allégresse ,
Inaugurant l'Arc triomphal ,
Contemplait le prince royal
Brillant de grâce et de jeunesse ,
De l'adorable Hélène amant , époux heureux ,
Resplendissant de gloire , au comble de ses vœux .
NOTES DU LIVRE I. 233
O douleur ! ô vives alarmes !
Quel coup funeste au noir séjour
A précipité sans retour
Ce prince , objet de tant de larmes ?
Eh quoi ! sous le même Arc , déjà le peuple en deuil
Se presse autour d'un char où s'élève un cercueil .
Plus loin , l'antique cathédrale ,
Que la foule envahit d'abord ,
Mêle au triste aspect de la mort
L'éclat d'une pompe royale.
De longs gémissements , d'unanimes regrets ,
Augmentent la terreur de ces sombres apprêts .
Par l'ardeur d'une humble prière
Alors que le prêtre à genoux
Du ciel apaise le courroux ,
Le maintien du peuple est austère :
En face de l'autel , au pied du monument ,
Voyez-le pénétré d'un saint recueillement.
Et quand , à vos maux accessible ,
Il gémit d'un si grand malheur,
Quelle sera votre douleur ,
O Reine , dont le cœur sensible
Vit ce fils , notre espoir , entre vos bras mourir !
Hélas ! si vous vivez , ce n'est que pour souffrir.
234 NOTES DU LIVRE I.
Non , non , la plus belle couronne ,
Tous les hommages souverains
Ne peuvent calmer vos chagrins :
De votre divine patronne ,
Ainsi le cœur pieux , dans sa peine abîmé ,
Pleura longtemps la mort de son fils bien-aimé.
Puisse sa faveur protectrice ,
En veillant au salut du Roi ,
Vous résigner , pleine de foi ,
Au plus douloureux sacrifice !
Sa justice déjà , pour prix de vos vertus ,
A marqué votre place au séjour des élus.
D'une charité peu commune
Brille en vous l'élan vertueux ;
Laissez-vous un seul malheureux
Sans adoucir son infortune ?
Ainsi vous soulagez vos maux et vos regrets ;
Tous vos jours sont comptés par de nouveaux bienfaits .
Ce bon fils , votre noble image "
Qu'inspirait un cœur généreux ,
Conquit bientôt un nom fameux ,
Et périt à la fleur de l'age.
Que d'illustres guerriers , notre honneur , notre appui ,
Et courbés sous les ans , ont vécu moins que lui !
NOTES DU LIVRE I. 235
Avant trente ans , habile et sage ,
Ami constant de l'équité ,
Célèbre par sa loyauté ,
De la paix il était le gage.
Ne soyons pas surpris si , d'un commun accord ,
Les peuples à l'envi s'affligent de sa mort .
Juste , il n'eût souhaité la guerre
Qu'afin d'affermir notre honneur ;
Il eût , déployant la valeur
D'un chef hardi , non téméraire ,
Sur les rives du Rhin effacé les affronts
Que le destin jaloux imprima sur nos fronts .
A l'exemple de Henri quatre ,
Il aimait nos braves guerriers ;
Ardent à cueillir des lauriers ,
Avec zèle on le vit combattre ,
Et comme son aïeul , conquérir des amis ,
Et non moins fortuné , fléchir nos ennemis.
Son noble et gracieux visage ,
Son esprit , ses mots enchanteurs
Entraînaient vers lui tous les cœurs ,
Dont il enflammait le courage ,
Alors que de nos droits défenseur redouté ,
Il s'efforçait d'unir l'ordre à la liberté.
236 NOTES DU LIVRE I.
Et vous , dont le cœur magnanime
Brava le sort le plus affreux ,
Cessez de cacher à nos yeux
La douleur la plus légitime.
Le devoir d'un grand roi stoïquement rempli ,
Que le père , à son gré , pleure un fils accompli.
Mais Dieu met fin à tant d'alarmes
En vous conservant , comme à nous ,
Quatre fils si dignesde vous.
Ému par nos vœux , par nos larmes ,
Le ciel , qui des périls a préservé vos jours ,
De vos ans précieux doit prolonger le cours .
Le deuil qui couvrit la patrie
Quand retentit avec fracas
Le bruit d'un horrible trépas ,
Atteste à votre âme attendrie
Que vos rares vertus , du trône heureux soutiens ,
Ont captivé pour vous le cœur des citoyens .
Cependant le peuple s'étonne ,
Lui qui croit , avec fermeté ,
A votre légitimité ,2.
Que le prince , héritier du trône ,
Appelé par la Charte à recueillir vos droits ,
Ne soit pas déposé dans la tombe des rois .
NOTES DU LIVRE I. 237
O vous , malheureuse princesse ,
Mère du comte de Paris ,
Qu'au moins votre amour pour un fils
Console une amère tristesse.
Dans ce fils , tendre objet de vos soins les plus doux ,
Ne revoyez-vous pas les traits
de votre époux ?
Cet enfant , formé par sa mère ,
Digne du sang dont il est né ,
Au trône aujourd'hui destiné ,
Suivra les traces de son père ;
Pareil au jeune aiglon qu'un vol audacieux
Sous la voûte azurée emporte jusqu'aux cieux .
Craignons pour lui le rang suprême :
Quel mortel est plus malheureux ,
Que le prince au front soucieux ,
Paré d'un brillant diadème ,
Lorsque tant de pervers , brisant le frein des lois ,
Détruisent tout respect pour Dieu même et les rois !
Mais loin d'énerver son courage ,
Cherchons plutôt à l'animer ;
Répétons , pour lui faire aimer
Un si périlleux héritage ,
Que le roi , vraiment roi , bon , juste , vertueux ,
Est le plus grand bienfait que nous tenons des cieux.
238 NOTES DU LIVRE I.
Puisse l'événement funeste
Qui , dans votre cœur paternel ,
Grave un souvenir si cruel ,
Épuiser le courroux céleste !
Dieu , par tant de forfaits trop longtemps irrité ,
Nous rendra-t-il la paix et la félicité ?
Vous avez cru , plein de prudence ,
Que le plus horrible malheur
Obligeait le législateur
A recourir à la régence ;
Sage et puissant moyen d'affermir le pouvoir :
Mais la patrie en vous met un plus cher espoir.
Votre âme aux travaux endurcie ,
Un corps sain , dont l'active ardeur
A fortifié la vigueur ,
Promettent une longue vie ;
Et votre jeune fils , élevé sous vos yeux ,
Sera d'un père aimé l'héritier glorieux.
NOTES DU LIVRE I. 239
En réponse à cette élégie , la Reine a daigné nous adresser une
lettre autographe , que nous nous empressons de reproduire. Elle
donnera une juste idée de la tendresse maternelle , des éminentes
vertus et de la bonté angélique de l'auguste princesse , dont la
conduite a toujours été si exemplaire et si pure , que les mauvaises
passions , qui n'ont épargné personne après la révolution de juillet ,
ont été forcées , par un respect invincible , de garder le silence.
<< Neuilly , le 26 août 1842.
» J'AI été bien touchée , mon cher Général , des vers que vous
› m'avez envoyés ; vous avez voulu porter de la consolation dans le
» cœur d'une mère infortunée ; recevez-en tous mes remerciments .
» La douleur que j'éprouve durera autant que ma vie ; j'aimais
>> tant mon pauvre enfant ! Ma seule consolation est d'offrir à Dieu
» mes prières pour le bonheur de cette âme chérie ; mais c'est un
» adoucissement à notre douleur de la voir si généralement par-
> tagée. Croyez, mon cher Général , que le Roi et moi nous avons
» bien apprécié vos sentiments ; comptez , je vous prie , sur ceux de
» Votre bien affectionnée
» MARIE-AMÉLIE. »
240 NOTES DU LIVRE I.
llllllllll
ODE XXX .
O Venus , regina Gnidi Paphique…………
..
Je ne sais si La Harpe , en traduisant cette ode recueillie dans
son Cours de littérature , aura réussi à donner aux jeunes littérateurs
une juste idée de la mollesse et de la grâce du plus flexible des
poètes. Il me semble qu'il se rapproche bien peu de la perfection
de son modèle , et qu'il n'atteint pas le but qu'il se proposait. Quoi
qu'il en soit , reproduisons ici sa traduction :
« O Reine de Paphos , de Gnide et de Cythère !
> Viens , quitte ces beaux lieux , quitte-les pour Glycère ;
>> Sa demeure est plus belle et son encens plus doux.
> Mène avec toi l'enfant qui nous commande à tous ,
» Qui règne sur le monde , et même sur sa mère ,
» Mercure , ennemi des jaloux ,
>> Les Grâces en robe flottante ,
>> Les Nymphes à l'envi se pressant sur tes pas ,
» Et la Jeunesse enfin , divinité charmante ,
>> Qui sans toi ne le serait pas. »
Philinte lui-même , en voyant la fin de cette ode , quel que soit
son penchant à la flatterie , n'oserait s'écrier :
<<< La chute en est jolie , amoureuse , admirable. »
NOTES DU LIVRE 1. 241
ODE XXXI.
Quid dedicatum poscit Apollinem.....
CETTE ode prouve toute la simplicité des goûts d'Horace . Il
chérissait le séjour de la campagne ; un modique domaine suffisait à
ses besoins ; les richesses qui éveillent l'ambition n'excitaient point
son envie : il se contentait d'un repas frugal ; aussi ne demande-t-il
au fils de Latone que de lui conserver , avec le peu de biens dont il
jouit , un corps et un esprit également sains , et de lui accorder une
heureuse vieillesse , qui lui permette de tirer de sa lyre des sons
harmonieux. Les Dieux ont surpassé ses vœux. Horace est mort dans
la cinquante - septième année de son âge , au moment où les forces
de l'homme s'affaiblissent . Il n'a éprouvé ainsi ni les infirmités
inhérentes à la vieillesse , ni la douleur de vivre longtemps privé de
l'illustre et généreux bienfaiteur qui était à si juste titre l'objet de
toute sa tendresse , et auquel il avait juré de ne pas survivre.
Bertin a imité avec succès quelques vers de cette belle ode , qui
brille par d'ingénieux contrastes , et qui nous intéresse si vivement
aux plaisirs purs et vrais du favori d'Apollon .
Voici les vers imités par le jeune poète français :
I 19
242 NOTES DU LIVRE I.
< Que peut demander aux Dieux
» L'amant qui baise tes yeux ,
» Et qui t'a donné sa vie?
» Il ne voit rien sous les cieux
» Qu'il regrette ou qu'il envie.
» Qu'un autre amasse en paix les épis jaunissants
> Que la Beauce nourrit dans ses fertiles plaines ;
» Qu'il range sous ses lois vingt troupeaux mugissants ;
> Que la pourpre de Tyr abreuve encor ses laines ;
» Longtemps avant l'aube du jour
> Que l'avide marchand s'éveille ,
>> Et quitte sans pitié le maternel séjour ,
» Amoureux des travaux qu'il détestait la veille ;
» Qu'il brave et les sables brûlants ,
> Et les glaces hyperborées ;
» Qu'il fatigue les mers , qu'il enchaîne les vents ,
>> Pour boire le Tokai dans des coupes dorées.
(ÉLÉG. XII , LIV. I. )
ODE XXXIV .
Parcus Deorum cultor , et infrequens ....
QUELQUES Commentateurs ont prétendu que cette ode était ironique,
et qu'Horace , épicurien au fond de l'âme , s'y moquait des terreurs
NOTES DU LIVRE 1. 243
religieuses. Sans doute un esprit aussi juste et aussi éclairé devait
être à l'abri de toutes les superstitions : mais l'ode qu'ils appellent
une palinodie a un ton sérieux qui dément leurs conjectures.
D'autres écrivains ont prétendu que cette même ode et la suivante
ne devaient point être séparées , et qu'elles formaient un seul tout.
La Harpe a partagé cette opinion , et il a réuni les deux odes dans
une traduction unique. Nous pensons différemment : bien qu'on ne
puisse méconnaître que les deux odes ont quelque analogie dans les
pensées et les images , la seconde nous paraît traiter le même sujet
d'une tout autre manière ; et nous avons encore pour preuve de notre
opinion le début : 0 Diva , gratum quæ regis Antium………..
TRADUCTION
DES TRENTE-QUATRIÈME ET TREnte-cinquième odes ,
Par LA HARPE.
(Voyez son cours de littérature , 1ª . vol. )
ODE XXXIV .
< D'Épicure élève profane ,
>> Je refusais aux Dieux des vœux et de l'encens .
» Je suivais les égarements
» Des sages insensés qu'aujourd'hui je condamne.
>> Je reconnais des Dieux : c'en est fait , je me rends .
» J'ai vu le maître du tonnerre ,
> Qui , la foudre à la main , se montrait à la terre ;
244 NOTES DU LIVRE İ.
» J'ai vu dans un ciel pur voler l'éclair brillant ,
» Et les voûtes éternelles
» S'embraser des étincelles
>> Que lançait Jupiter de son char foudroyant.
>> Le Styx en a mugi dans sa source profonde :
>> Du Ténare trois fois les portes ont tremblé ;
» Des hauteurs de l'Olympe aux fondements du monde
» L'Atlas a chancelé.
> Oui , des puissances immortelles
» Dictent à l'univers d'irrévocables lois.
» La Fortune , agitant ses inconstantes ailes 9
> Plane d'un vol bruyant sur la tête des rois .
>> Aux destins des états son caprice préside :
>> Elle seule dispense ou la gloire ou l'affront ,
» Enlève un diadème , et d'un essor rapide
» Le porte sur un autre front. >
ODE XXXV :
« Déesse d'Antium , ô déesse fatale !
>> Fortune ! à ton pouvoir qui ne se soumet pas ?
» Tu couvres la pourpre royale
» Des crêpes affreux du trépas .
» Fortune , ô redoutable reine !
>> Tu places les humains au trône ou sur l'écueil ;
» Tu trompes le bonheur , l'espérance et l'orgueil :
NOTES DU LIVRE I. 245
» Et l'on voit se changer , à ta voix souveraine ,
>> La faiblesse en puissance et le triomphe en deuil .
» Le pauvre te demande une moisson féconde ,
>> Et l'avide marchand , sur les gouffres de l'onde
> Rapportant son trésor ,
» Présente à la Fortune , arbitre des orages ,
> Ses timides hommages ,
» Et te demande un vent qui le conduise au port.
>> Le Scythe vagabond , le Dace sanguinaire ,
>> Et le guerrier Latin , conquérant de la terre ,
» Craint tes funestes coups .
» De l'Orient soumis les tyrans invisibles ,
» A tes autels terribles ,
>> L'encensoir à la main , fléchissent les genoux.
>> Tu peux (et c'est l'effroi dont leur âme est troublée) ,
>> Heurtant de leur grandeur la colonne ébranlée ,
> Frapper ces demi- dieux ,
>> Et soulevant contre eux la révolte et la guerre ,
» Cacher dans la poussière
>> Le trône où leur orgueil crut s'approcher des cieux .
» La Nécessité cruelle
» Toujours marche à ton côté ,
>> De son sceptre détesté
» Frappant la race mortelle.
>> Cette fille de l'enfer
>> Porte dans sa main sanglante
» Une tenaille brûlante ,
>> Du plomb, des coins et du fer.
246 NOTES DU LIVRE 1 .
» L'Espérance te suit , compagne plus propice ;
» Et la Fidélité , déesse protectrice ,
» Au ciel tendant les bras ,
» Un voile sur le front , accompagne tes pas ,
» Lorsqu'annonçant les alarmes ,
> Sous un vêtement de deuil ,
>> Tu viens occuper le seuil
>> D'un palais rempli de larmes ,
>> D'où s'éloigne avec effroi
>> Et le vulgaire perfide ,
>> Et la courtisane avide ,
» Et ces convives sans foi ,
» Qui , dans un temps favorable ,
› Du mortel tout-puissant par le sort adopté
» Venaient environner la table
> Et s'enivraient du vin de sa prospérité.
» Je t'implore à mon tour , déesse redoutée !
> Auguste va descendre à cette île indomptée
» Qui borne l'univers ;
>> Tandis que nos guerriers vont affronter encore
» Ces peuples de l'Aurore
>> Qui seuls ont repoussé notre joug et nos fers .
> Ah ! Rome vers les cieux lève des mains coupables.
> Ils ne sont point lavés , ces forfaits exécrables
» Qu'ont vus les immortels.
» Elles saignent encor , nos honteuses blessures ;
» La fraude et les parjures ,
>> L'inceste et l'homicide entourent les autels .
NOTES DU LIVRE I. 247
>> N'importe c'est à toi , Fortune , à nous absoudre ;
>> Porte aux antres brûlants où se forge la foudre
» Nos glaives émoussés :
» Dans le sang odieux des guerriers d'Assyrie
» Il faut que Rome expie
>> Les flots du sang Romain qu'elle-même a versés . >
Il faut attribuer en grande partie à la différence des deux langues
la faiblesse et la pâleur de cette copie , qui est si loin de reproduire
la variété , la noblesse , la touche vigoureuse du poète latin , et
surtout la sublimité des images terribles dont l'original est rempli.
Jean-Baptiste Rousseau a aussi adressé à la Fortune une ode qui
est justement admirée ; mais l'œuvre du poète français est moins un
chant lyrique qu'une grave et pompeuse dissertation sur les caprices
et les coups funestes de la Fortune , qu'il a semée de traits brillants
et historiques , mais dont l'application n'est pas toujours heureuse.
Horace , au contraire , abonde en images et en sentiments énergiques
qui font mieux ressortir les leçons de la sagesse et de la résignation.
Comme l'ode à la Fortune , l'une des plus belles productions de
Rousseau , est dans la mémoire de tous les littérateurs , nous nous
dispenserons de la reproduire ici comme terme de comparaison.
248 NOTES DU LIVRE I.
ODE XXXV .
O Diva, gratum quæ regis Antium .....
LA Fortune a une si grande part dans les événements de ce monde ,
qu'il n'est pas étonnant que les peuples lui aient érigé des autels . Les
plus hautes vertus , la plus profonde sagesse , la persévérance la plus
opiniâtre , les plus savantes combinaisons des plus vastes génies ne
peuvent rien contre sa bizarre et funeste inconstance. C'est surtout
dans les jeux sanglants de Mars qu'elle se plaît , par des coups
imprévus , à déjouer toutes les prévoyances de l'habileté humaine .
Les deux plus grands capitaines de Rome , au milieu des fureurs de
la guerre civile , se trouvent en présence l'un de l'autre ; leurs talents
ont été éprouvés de la manière la plus brillante ; ils exercent sur les
esprits le même ascendant ; leur renommée, leurs victoires sont égales .
Rome et le monde flottent incertains entre Pompée et César. Plein
du sentiment de sa supériorité , aucun d'eux ne veut souffrir de rival.
L'intérêt public masque leur ambition effrénée. Tous deux aspirent à
la domination universelle avec la même ardeur. Les moyens et les
ressources de ces deux hommes extraordinaires semblent dans un
parfait équilibre. C'est donc la Fortune qui décidera entre eux . Ainsi
le premier , vainqueur à Dyrrachium , est vaincu à Pharsale ; il
cherche un asile loin du théâtre de sa défaite , et de lâches assassins
lui donnent la mort ; et son illustre rival , quand il se croit au moment
NOTES DU LIVRE I. 249
de ceindre son front du diadème royal , tombe à son tour sous le fer
des républicains qui ont juré sa perte. La république est détruite ; la
liberté de Rome , et par suite celle du monde , est anéantie. Les
victoires d'Octave , qui vengent César , fondent pour plusieurs siècles
le pouvoir absolu. On ne peut se défendre d'un vif intérêt pour le
parti que soutenait le vertueux Caton , qui déchira ses entrailles pour
refuser , dit Rousseau , au crime heureux l'hommage de la vertu dans
les fers.
Nous-mêmes , n'avons-nous pas été témoins naguère de toutes les
prospérités et de tous les revers dont la fortune peut combler le
même homme ? Nous avons vu un jeune officier d'artillerie , sorti de
nos rangs , combattre d'abord pour la république , en vaincre les
ennemis les plus acharnés , et s'élever par son génie à la puissance
suprême sur les ruines des factions . Il distribue des couronnes ; les
rois sont à ses genoux ;; le monde se tait devant lui comme jadis devant
Alexandre ; il l'ébranle comme Jupiter en fronçant le sourcil . Rien
ne résiste ni à sa volonté ni à ses armes ; il sait , en grand homme ,
profiter de la fortune ; mais il abuse étrangement de ses faveurs , et
ses désastres sont aussi prompts , aussi inouis que ses succès ont été
immenses et rapides . Trahi par l'inconstante déesse , il ne faut rien
moins que la coalition de l'Europe pour abattre le colosse dont la tête
touchait aux cieux. Après vingt-cinq ans de guerres qui ont épuisé
toutes les nations , la bataille de Mont- Saint-Jean doit être décisive.
Le guerrier moderne , qui compte plus de glorieuses journées
qu'Alexandre et César , et dont les soldats sont toujours animés de
la même ardeur , dont toutes les dispositions pour remporter une
victoire complète sont admirables , est cependant vaincu par un
adversaire dont la science militaire n'est point incontestable , et qui
250 NOTES DU LIVRE I.
doit ses succès dans l'Inde à des circonstances heureuses , et ses
victoires dans la Péninsule à la mésintelligence de ses adversaires. Le
général anglais , sur ce dernier champ de bataille , a rangé ses troupes
en avant d'une forêt et de défilés qui rendaient sa retraite , s'il eût été
vaincu , presque impossible , ou qui l'eussent changée en un désastre
irréparable. Déjà la terre est couverte de ses morts , et les chemins
sur ses derrières obstrués de blessés et de débris ; sa défaite semble
certaine : mais la fortune vient à son secours. Un officier porteur de
dépêches se fourvoie ; plus du tiers de nos forces est paralysé , et
l'armée prussienne , qui n'est ni contenue ni suivie , vient changer ,
au déclin du jour , la déroute des ennemis en un triomphe éclatant.
L'empire fondé par tant de victoires est détruit. Le plus puissant
des rois se réfugie avec confiance sur les vaisseaux anglais ; un
gouvernement perfide le charge de fers et assouvit sa vengeance , en
le faisant torturer par le plus vil des geoliers et le plus cruel des
bourreaux. La fortune , ainsi que nous l'avons remarqué , égale ses
revers à ses succès , et ses humiliations à ses triomphes.
Les jeux du sort replacent sur le trône la plus illustre et la plus
antique des dynasties . Un roi revenu d'un long exil , un roi inspiré
par la sagesse , formé par le malheur , instruit par l'expérience ,
consacre par un acte solennel et ses droits et les libertés du peuple.
Au moyen de cette Charte , qui comble tous nos vœux , la France ,
rentrée dans ses anciennes limites , peut se consoler d'avoir un instant
subi le joug de l'étranger , et reprendre parmi les nations le rang dont
sa valeur et ses éminentes qualités la rendent digne. Elle ne regrette
point un empire qui , trop étendu et hors de ses limites , devait tôt ou
tard s'écrouler sous son propre poids . Mais elle veut avec force les
institutions qui lui ont été promises , et pour lesquelles a coulé le sang
NOTES DU LIVRE I. 251
d'un million de soldats ; c'est le juste prix de tant de sacrifices. Elle
sait que sa tranquillité , sa gloire , sa prospérité , sont attachées
irrévocablement au maintien de ses droits ; elle compte sur l'accom-
plissement des promesses sacrées qui ont précédé le retour de ses
princes légitimes; elle espère aussi la diminution des charges excessives
dont elle est accablée : mais une faction, naguère auxiliaire de l'étranger,
ne voit dans la restauration que le retour d'un régime abhorré. Les
cosaques à peine congédiés , elle exige de nous une rançon privilégiée
d'un milliard, à titre d'indemnité. Elle impose à la France l'injuste et
ruineuse agression de l'Espagne , lorsqu'une guerre de trente ans ,
deux invasions et des contributions énormes prescrivent la plus rigide
économie. Elle introduit par la ruse des moines ambitieux que leurs
crimes ont fait proscrire de tous les états de l'Europe . Elle tente de
reconquérir ses priviléges par les intrigues les plus odieuses. Elle a
juré la destruction des droits reconnus par la Charte , tout en feignant
pour ce pacte sacré un respect insidieux et hypocrite ; enfin elle
n'épargne rien pour dégrader et avilir le caractère national . Ses
efforts allaient être couronnés par un funeste succès , lorsque l'énergie
du peuple Français s'est tout-à-coup réveillée. Un ministère auquel
sa déloyauté , sa mauvaise foi , ses agents provocateurs , ses basses
machinations , ses déprédations , ses conspirations factices ( 1 ) , ses
(1) Le plus cruel et le plus infâme de ces complots est celui qui a coûté la
vie au lieutenant- colonel Caron , brave officier de l'ancienne armée , dont il
a été trop facile d'égarer l'esprit , déjà exaspéré par des événements sinistres.
Cet horrible guet-apens , que les scélérats dont l'échafaud punit les exé-
crables forfaits n'auraient osé commettre , a failli mettre à feu et à sang l'un
de nos départements les plus riches et les plus industrieux . Et cet atroce
complot a été accompli sous le ministère de MM . de Villèle , de Peyronnet ,
252 NOTES DU LIVRE I.
crimes ont à jamais acquis une déplorable célébrité , a disparu sans
retour. C'est à la sagesse et au patriotisme de la génération qui s'élève
à conserver ce que nous avons conquis. On ne peut calculer sans
doute les événements auxquels la fortune nous réserve encore ; mais
il est certain qu'une nation aguerrie , éclairée , étroitement unie ,
attachée à l'honneur , à la liberté , à l'indépendance , à la gloire , aux
institutions fortes et généreuses qui la régissent , doit longtemps
encore prospérer au dedans, être respectée au dehors , rester à la tête
de la civilisation , et jouer un des premiers rôles parmi les nations du
monde les plus riches et les plus puissantes (1) .
de Corbière et de Clermont-Tonnerre ! Des officiers français , dont l'honneur
et la loyauté devaient être le caractère distinctif, se sont prêtés , sous les
yeux du préfet et du général commandant du Haut-Rhin , à réaliser , avec
la plus détestable perversité , cet effroyable complot ; et l'autorité supérieure,
comme pour attester sa participation solennelle à cette atrocité , a fait
décerner publiquement des récompenses aux militaires qui avaient eu le
malheur d'être les instruments de ses perfides intentions ; et les hommes
qui composaient alors la haute administration , au lieu d'être livrés à la juste
vengeance des lois , ont été revêtus des plus hautes dignités . Mais le sang
de l'infortuné colonel , si lâchement vendu , crie vengeance , et retombera tôt
ou tard sur la tête des coupables ! La morale , l'honneur , l'équité exigent
impérieusement cette tardive mais trop juste expiation .
(1) Ces notes ont été écrites par l'auteur au commencement de l'année
1828. (Observ. de l'éditeur. )
NOTES
SUR
LE SECOND LIVRE .
ODE III .
Equam memento rebus in arduis .....
La vie est si courte , la Fortune si capricieuse , que le plus sage
conseil qu'on puisse nous donner est de conserver une âme égale , et
dans la prospérité , par la crainte d'événements sinistres , et dans
l'adversité , par l'espoir d'un meilleur avenir. Le poète nous avertit
qu'heureux ou malheureux , nés dans l'obscurité ou issus des plus
grands rois , il nous faudra subir la loi de l'inflexible Parque. Hâtons-
254 NOTES DU LIVRE II .
•
nous donc de profiter des plaisirs passagers que nous offrent et le
printemps et nos beaux jours. Ces idées sont communes , elles ont
été reproduites mille fois ; mais il n'appartenait qu'à Horace de les
consacrer à jamais par un charme irrésistible.
Voici l'imitation libre de cette ode par La Motte.
< Ami , puisqu'une loi fatale
» Nous a tous soumis à la mort ,
>> Songe , dans l'un ou l'autre sort ,
» A conserver une âme égale.
>> Par de longs malheurs combattu ,
» Des chagrins ne sois point la proie ;
> Heureux , crains que la folle joie
» Ne triomphe de ta vertu .
>> Que tes jours coulent dans la peine
» Ou qu'ils coulent dans les plaisirs ,
» Attends , sans crainte et sans désirs ,
>> La fin d'une vie incertaine .
>> Jouis sagement du loisir
>> Que l'oubli des Parques te laisse ;
» L'âge , la santé , la richesse ,
» Te donnent les biens à choisir.
» Erre dans tes riches prairies ,
>> Où des arbres entrelacés
>> Offrent aux voyageurs lassés
» L'ombre de leurs branches fleuries ;
NOTES DU LIVRE II. 255
>> Fréquente ces coteaux riants
» Qu'en fuyant lave une onde pure ,
» Qui , par son paisible murmure ,
>> Endort les soins impatients .
>> Porte dans un réduit champêtre ,
» Avec des parfums et du vin ,
>> Ces fleurs que produit le matin ,
> Et que le soir voit disparaître.
» Bientôt tu laisseras aux tiens
>> Tes palais , ton vaste domaine ;
>> Et tes biens accrus avec peine
» Bientôt ne seront plus tes biens.
>> Tout meurt , jeune ou vieux , il n'importe ;
» Pauvre , riche , illustre ou sans nom ,
>> Chez l'impitoyable Pluton
>> Le temps rapide nous emporte.
» Du monarque du sombre bord
>> Tout ce qui vit sent la puissance ,
>> Et l'instant de notre naissance
>> Fut pour nous un arrêt de mort. »
Le Virgile français , Jacques Delille , en se moquant des insipides
rimeurs qui , dans des vers ennuyeux , ne savent louer la nature
qu'en répétant des lieux communs mille fois rebattus , s'est montré
digne appréciateur du mérite de cette ode , dans le début du chant
quatrième de son poème intitulé l'Homme des champs :
256 NOTES DU LIVRE II .
« Peut-on être si pauvre en chantant la nature !
>> Oh ! que plus varié , moins vague en sa peinture ,
>> Horace nous décrit en vers délicieux
» Ce pâle peuplier , ce pin audacieux ,
>> Ensemble mariant leurs rameaux frais et sombres ,
» Et prêtant aux buveurs l'hospice de leurs ombres ;
» Tandis qu'un clair ruisseau , se hâtant dans son cours ,
» Fuit , roule , et de son lit abrège les détours !
» La nature en ses vers semble toujours nouvelle ,
» Et vos vers en naissant sont déjà vieux comme elle. »
lllllllllllll8
ODE VIII.
Ulla si juris tibi pejerati ………..
On pourrait dire à plusieurs traducteurs d'Horace qui ont retranché
cette ode de leur recueil :
<< Vos scrupules font voir trop de délicatesse . »
car il n'y a rien , dans ce joli et galant badinage , qui puisse effa-
roucher les lecteurs les plus sévères . On ne peut , sans blesser aucune
des bienséances , persifler avec plus d'agrément une belle qui , selon
toute apparence , ne se piquait pas de constance dans ses amours ,
NOTES DU LIVRE II . 257
qui réunissait tous les appas , et que ses infidélités même rendaient
plus séduisante. Le Quintilien français , à qui d'excellents écrits ont
assuré un rang distingué parmi nos auteurs 9 mais qui n'est pas
toujours le favori des Grâces , a inséré la traduction de cette ode
dans son Cours de littérature ; il s'est efforcé d'imiter le molle et
facetum qui la caractérise. Il nous semble que dans cette ode ,
comme dans celle à Pyrrha , son essai n'a pas été tout - à - fait
heureux .
A BARINE .
<< Si le ciel t'avait punie
>> De l'oubli de tes şerments ,
>> S'il te rendait moins jolie
» Quand tu trompes tes amants "
» Je croirais ton doux langage ,
» J'aimerais ton doux lien :
» Hélas ! il te sied trop bien
» D'être parjure et volage.
» Viens-tu de trahir ta foi ,
>> Tu n'en es que plus piquante ,
» Plus belle et plus séduisante ;
» Les cœurs volent après toi.
>> Par le mensonge embellie ,
>> Ta bouche a plus de fraîcheur ;
» Après une perfidie ,
>> Tes yeux ont plus de douceur.
20
258 NOTES DU LIVRE II.
» Si par l'ombre de ta mère ,
>> Si par tous les Dieux du ciel
» Tu jures d'être sincère ,
>> Les Dieux restent sans colère
» A ce serment criminel .
» Vénus en rit la première :
>> Et cet enfant si cruel ,
> Qui sur la pierre sanglante
» Aiguise la flèche ardente
>> Que sur nous tu vas lancer ,
>> Rit du mal qu'il te voit faire ,
>> Et t'instruit encore à plaire
>> Pour te mieux récompenser .
>> Combien de vœux on t'adresse !
>> C'est pour toi que la jeunesse
>> Semble croître et se former.
>> Combien d'encens on t'apporte !
>> Combien d'amants à ta porte
» Jurent de ne plus t'aimer !
» Le vieillard qui t'envisage
>> Craint que son fils ne s'engage
>> En un piége si charmant ,
» Et l'épouse la plus belle
>> Croit son époux infidèle
>> S'il te regarde un moment. »
NOTES DU LIVRE II . 259
ODE IX .
Non semper imbres nubibus hispidos .....
CETTE ode si variée , où tant d'images fortes et de pensées ingé-
nieuses abondent , nous fournira encore l'occasion de remarquer
combien Horace est supérieur à ses rivaux . Voici comment Rousseau
( Liv. II , Ode 4 ) a imité le début du poète latin , dans l'ode à
Valgius , sur la mort de son fils :
<< Toujours la mer n'est pas en butte
>> Aux ravages des aquilons ;
>> Toujours les torrents par leur chute
» Ne désolent pas nos vallons.
» Les disgraces désespérées (1)
» Et de nul espoir tempérées ,
» Sont affreuses à soutenir ;
>> Mais leur charge est moins importune
» Lorsqu'on gémit d'une infortune
» Qu'on espère de voir finir. »
(1) C'est-à-dire : « la charge des disgrâces désespérées , qui ne sont tem-
» pérées d'aucun espoir , est moins importune , lorsqu'on gémit d'une
>> infortune qu'on espère de voir finir. » Quels vers pitoyables ! en vérité ,
valait-il la peine d'enfermer dans des rimes pompeuses un si bizarre gali-
matias ? Est-ce ainsi que le charmant auteur des cantates devait reproduire
les pensées d'Horace ?
260 NOTES DU LIVRE II.
ODE X.
Rectiùs vives , Licini , neque altum .....
CETTE ode , où la plus haute poésie embellit les leçons d'une
profonde sagesse , enseigne le secret d'être heureux . Le bonheur
n'existe point dans les situations extrêmes , c'est - à - dire dans la
misère , qui dégrade l'âme , ou dans l'opulence , qui excite l'envie
et qui dévore le riche d'affreux soucis. On ne le trouve que dans
une douce médiocrité , aurea mediocritas. Voltaire a imité ce passage
dans ces vers :
<< Heureuse médiocrité ,
» Préside à mes désirs , préside à ma fortune ;
» Écarte loin de moi l'affreuse pauvreté ,
>> Et d'un sort trop brillant la splendeur importune . »
NOTES DU LIVRE II . 261
ODE XII.
Nolis longa feræ bella Numantiæ .....
CETTE ode nous confirme dans la conjecture que non seulement
le favori d'Auguste protégeait les beaux esprits , mais encore
qu'il cultivait lui-même les muses . S'il eût été tout-à-fait étranger
à leur culte , Horace était trop fin courtisan pour lui dire que c'était
à lui , meilleur appréciateur des grandes actions d'Auguste , à
célébrer sa gloire , à le représenter montant au Capitole ceint de
lauriers et vainqueur de tous ses ennemis . Avec quelle ingénieuse
adresse le protégé de Mécène sait mêler dans la même ode l'éloge
et d'Auguste , et de Mécène , et de la belle Licymnie , qui réunit
tous les attraits et tous les talents ! La dernière strophe surtout est
délicieuse . C'est le modèle le plus parfait de grâce , d'amabilité et
de précision .
Quumflagrantia detorquet ad oscula
Cervicem , autfacili sævitiá negat
Quæ poscente magis gaudeat eripi
Interdùm rapere occupet.
Il est vraisemblable que l'auteur de l'Art poétique , nourri et saturé,
262 NOTES DU LIVRE II.
si je puis m'exprimer ainsi , des pensées d'Horace , avait cette strophe
présente à son souvenir, lorsque , parlant de l'ode , il dit :
<< Tantôt comme une abeille ardente à son ouvrage ,
» Elle s'en va de fleurs dépouiller le rivage : (1 )
» Elle peint les festins , les danses et les ris ;
» Vante un baiser cueilli sur les lèvres d'Iris ,
» Qui mollement résiste , et par un doux caprice ,
>> Quelquefois le refuse afin qu'on le ravisse . »
Bertin , dans sa huitième élégie (premier livre) a aussi imité la
sixième strophe de cette ode , dans les vers suivants :
<< A posséder son cœur je borne tous mes vœux ;
>> Eh ! qui voudrait donner un seul de ses cheveux
>> Pour tous les trésors de l'Asie ? »
(1) Les deux premiers vers sont empruntés de la deuxième ode du qua~
trième livre.
Ego , apis matinæ
More modoque ,
Grata carpentis thyma per laborem
Plurimum.....
NOTES DU LIVRE II . 263
22083
ODE XIII.
Ille et nefasto te posuit die.....
On peut appliquer à Horace ce que Boileau disait d'Homère :
<< Tout ce qu'il a touché se convertit en or ;
>> Tout reçoit dans ses mains une nouvelle grâce. »
Sa brillante imagination féconde et embellit le moindre sujet. La
chute de l'arbre qui avait failli l'écraser lui inspire d'abord des
imprécations contre celui qui l'avait planté. Il le croit souillé de
tous les crimes . Il peint ensuite les dangers qui nous menacent de
toutes parts , et la mort prête à chaque instant à nous frapper. Il
se transporte au sombre royaume de Proserpine . Il écoute les
plaintes touchantes de l'amante de Phaon ; il entend le sublime
Alcée , que les habitants des enfers admirent avec plus de respect
lorsqu'il célèbre les combats des guerriers et les tyrans que leur
bras a punis. Le récit des grands exploits a toujours intéressé les
peuples au plus haut degré ; les citoyens se sont constamment
montrés reconnaissants envers les guerriers qui avaient versé leur
sang pour défendre leur pays . Il était réservé à des ministres qui
légueront à la postérité la plus reculée la mémoire exécrable de
leurs fraudes et de leurs infamies , d'outrager , de persécuter les
264 NOTES DU LIVRE II .
nobles défenseurs de la France ; de se montrer envers eux avares "
ingrats , injustes , iniques , et de pousser l'audace jusqu'à briser
l'épée de ses plus braves généraux. Aucune nation n'avait encore
été témoin d'un spectacle aussi révoltant ; et les coupables , pour
tout châtiment , ont été revêtus des plus hautes dignités de l'État.
Mais l'opinion publique a imprimé sur leurs fronts le sceau ineffa-
çable de l'ignominie ; mais la noble indignation que la France a
fait éclater contre eux de toutes parts , les a du moins pour jamais
réduits , eux et leurs adhérents , à l'impossibilité de lui nuire encore.
eles
ODE XIV .
Eheu! fugaces , Posthume , Posthume.....
UN sentiment de tristesse irrésistible nous saisit en lisant les
premiers vers de cette ode . Ils s'échappent de l'âme du poète comme
un cri douloureux ; empreints d'une douce mélancolie , ils nous
retracent et la brièveté de la vie , et les ravages du temps , et
l'approche de la mort , dont nos qualités les plus solides , dont les
vertus les plus pures ne peuvent suspendre ni prévenir les immuables
arrêts . Horace nous avertit encore , par de fameux exemples puisés
dans la Mythologie , que l'avare Acheron ne lâche jamais sa proie.
Il redouble notre tristesse en nous rappelant qu'il faudra incessam-
ment quitter , et pour toujours , et les lieux charmants qui nous ont
1
NOTES DU LIVRE II . 265
vus naître , et l'épouse aimable , objet de notre tendresse , et tout ce
qui embellissait notre existence , hélas ! si bornée. Le poète annonce
à Posthume que ses immenses richesses vont devenir la proie d'un
héritier impatient , qui saura mieux en profiter , et qui prodiguera ,
dans de joyeux festins , ce précieux nectar qu'il tient enfermé dans
de profondes caves , sous cent clefs d'airain.
ODE XVI.
Otium Divos rogat in patenti .....
Le chevalier de Boufflers , l'un des auteurs les plus aimables et
les plus spirituels du siècle passé , a traduit avec quelque succès
cette belle ode , si riche en pompeuses images et en maximes philo-
sophiques.
<< Environné d'écueils , dans l'horreur des ténèbres ,
» Quand le navire cède à la fureur des flots ,
» Le nocher vers les Dieux pousse des cris funèbres ,
>> Et leur demande le repos.
» Le Thrace belliqueux et le Mède sauvage
>> Demandent le repos au milieu des combats ;
>> Nous le demandons tous ; mais de tout l'or du Tage
>> En vain on le pairait : il ne s'achète pas .
266 NOTES DU LIVRE II.
>> Le riche , tourmenté de secrètes alarmes ,
>> Sous ses lambris dorés n'a pas un jour serein :
>> Et la crainte , au travers des faisceaux et des armes ,
>> Vient saisir le tyran dans son palais d'airain .
s
» Au sage les trésors ne sont pas nécessairees ;
>> Content de posséder la paix et la santé ,
>> Il vit dans ses foyers comme ont vécu ses pères ,
>> Modeste imitateur de leur simplicité.
> Pourquoi ces longs projets dans cette courte vie ?
>> Nous n'avons qu'un instant , hâtons-nous d'en jouir.
>> Malheur à l'insensé qui fuit de sa patrie !
>> Il trouvera partout celui qu'il cherche à fuir.
» Pour trop fidèle escorte , en ses tristes voyages ,
» Il traînera l'ennui par cent pays divers :
>> Aussi prompt que le vent qui chasse les nuages ,
>> L'ennui le poursuivra sur les plaines des mers.
>> Aux soins de l'avenir l'esprit ne peut suffire ;
>> Recevons chaque jour comme un nouveau bienfait ;
» Qu'à nos maux la gaîté mêle son doux sourire :
>> Il ne faut pas compter sur un bonheur parfait.
>> La mort trancha trop tôt les beaux destins d'Achille ;
>> Tithon dans les regrets vit prolonger les siens ;
>> Et peut-être , Grosphus , que la Parque me file
>> Des jours plus heureux que les tiens .
NOTES DU LIVRE II. 267
» Le hasard , la nature et les arts t'obéissent ;
> Tes coursiers en Élide ont remporté le prix ;
» Dans les prés de Sicile au loin tes bœufs mugissent ,
» Et Tyr a pris le soin de teindre tes habits.
» Moi , je reçus du ciel un moins riche héritage ;
» Mais les Grecs m'ont transmis leur lyre avec leurs chants ;
» Et , satisfait de mon partage ,
» Je sais rire des sots et me passer des grands . »
ODE XVII .
Cur me querelis exanimas tuis ? .....
HORACE , comblé des bienfaits de Mécène , n'échappe aucune
occasion de lui témoigner sa reconnaissance. Son cœur est tou-
jours rempli des sentiments les plus tendres et les plus généreux.
Dans cette ode , comme dans la vingt-quatrième du premier livre ,
sur la mort de Quintilius , le poète manifeste l'amitié la plus pure ,
cette vive amitié ,
<< Seul mouvement de l'ame où l'excès soit permis. »
(VOLTAIRE.)
268 NOTES DU LIVRE II .
Il s'identifie avec Mécène ; il fait des voeux ardents pour que
le destin lui épargne la douleur de lui survivre ; les liens qui les
enchaînent l'un à l'autre sont tels , qu'il serait juste que la Parque
les frappât tous deux le même jour. De si nobles pensées viennent
du cœur le cœur seul peut les inspirer.
Le poète nous attendrit encore plus par des vœux si touchants
qu'il ne nous charme par son génie éminemment doué de la faculté
de nous associer à tous ses sentiments et à toutes ses affections.
C'est ainsi qu'après avoir lu l'ode dix-huitième , nous confondons
dans un même amour et dans une même admiration les deux
illustres amis , si dignes l'un de l'autre.
Le plus brillant poète qui ait honoré la France , celui qui , comme
Horace , excellait dans tous les genres , semble à son tour avoir
puisé dans les inspirations d'une belle âme les vers pathétiques
qu'il adressait aux mânes de Genonville. Les lecteurs nous sauront
gré d'en transcrire ici la fin :
<< Loin de nous à jamais ces mortels endurcis ,
>> Indignes du beau nom , du nom sacré d'amis ,
>> Ou toujours remplis d'eux ou toujours hors d'eux-même ,
» Au monde , à l'inconstance ardents à se livrer ,
>> Malheureux , dont le cœur ne sait pas comme on aime ,
>> Et qui n'ont point connu la douceur de pleurer ! »
NOTES DU LIVRE II. 269
ODE XIX .
Bacchum in remotis carmina rupibus.....
L'UNE des plus belles cantates de Rousseau célèbre aussi Bacchus .
Lebrun admire avec raison , dans ce chef-d'œuvre , la variété et la
magnificence des images , l'harmonie enchanteresse des vers , et l'en-
thousiasme vraiment poétique qui la caractérise d'un bout à l'autre.
Mais il a ce nous semble , tort d'affirmer qu'il ne connaît rien
qui lui soit comparable , ni chez les anciens , ni chez les modernes .
Malgré une opinion d'un si grand poids ( car Lebrun est souvent
critique aussi judicieux que grand poète ) , nous oserons dire que
les deux odes d'Horace adressées au Dieu du vin , savoir , celle
dont nous nous occupons , et la vingt-huitième du troisième livre ,
Quò me, Bacche, rapis tui... l'emportent évidemment sur la cantate
du poète français . Lebrun lui -même y a signalé avec justesse des
fautes qui la déparent , et des vers peu dignes de la majesté du
sujet. On ne découvre point de semblables négligences dans Horace ,
dont les vers , pleins de mélodie , sont encore relevés par de plus
belles images , et ont surtout le mérite d'une admirable concision.
Nous remarquerons en passant que nos poètes lyriques , fort esti-
mables d'ailleurs , sont généralement trop prolixes , et que trop
souvent ils épuisent leur veine dans des strophes redondantes.
270 NOTES DU LIVRE II.
Presque toutes les odes françaises , sans même excepter celle au
comte du Luc , regardée comme le chef - d'œuvre de Rousseau ,
gagneraient sans doute à être réduites de moitié. Horace sait se
borner et faire un choix parmi toutes les pensées qui s'offrent en
foule à son esprit. Ses odes sur les sujets les plus élevés n'excèdent
jamais vingt strophes. Il faut que le poète lyrique , pour ne pas
déchoir, soit toujours concis. Son enthousiasme , sous peine d'en-
nuyer, doit être aussi brillant , mais aussi rapide que le feu des éclairs .
Nous avons encore à remarquer que plusieurs passages de l'ode
si vantée par Lebrun sont empruntés d'Horace.
<< Mais quels transports involontaires
>> Saisissent tout-à-coup mon esprit agité ?
>> Sur quel vallon sacré , dans quels bois solitaires
>> Suis-je en ce moment transporté ?
>> Bacchus à mes regards dévoile ses mystères.
» Un mouvement confus de joie et de terreur
» M'échauffe d'une sainte audace ;
» Et les Ménades en fureur
>> N'ont rien vu de pareil dans les antres de Thrace . »
Ces vers ne sont-ils pas la traduction de ceux-ci :
Quò me, Bacche , rapis tui
Plenum ? quæ nemora aut quos agor in specus
Velox mente nová ?
( ODE XXV " LIV . III.
1. )
NOTES DU LIVRE II. 271
Recenti mens trepidat metu ,
Plenoque Bacchi pectore , turbidùm
Lotatur.
( ODE XXIX , LIV. II . )
Non secus in jugis
Exsommis stupet Ævias.
( ODE XXV , LIV. III. )
<< Mais parmi les transports d'un aimable délire ,
» Éloignons loin d'ici ces bruits séditieux
>> Qu'une aveugle vapeur attire :
>> Laissons aux Scythes inhumains
>> Mêler dans leurs banquets le meurtre et le carnage ;
» Les dards du Centaure sauvage
>> Ne doivent pas souiller nos innocentes mains . »
Rousseau n'a fait ici autre chose que traduire le commencement
de la vingt-septième ode du premier livre.
Natis in usum lætitiæ scyphis
Pugnare , Thracum est. Tollite barbarum
Morem , verecundumque Bacchum
Sanguineis prohibete rixis.
Vino et lucernis Medus acinaces
Immanè quantum discrepat ! Impium
Lenite clamorem…………..
272 NOTES DU LIVRE II .
D'après ces observations , qui pourrait soutenir avec Lebrun
que , même pour la cantate à Bacchus , et au moins une fois , le
poète français est préférable au poète latin ?
Rousseau , dans son ode au comte de Bonneval , a encore imité
les quatrième et cinquième strophes de l'ode que nous examinons ,
mais en dénaturant tout-à-fait les charmantes images d'Horace .
<< De ses Ménades révoltées
>> Craignons l'impétueux courroux ;
>> Tu sais jusqu'où ce Dieu jaloux
>> Porte ses fureurs irritées ,
» Et quelles tragiques horreurs
>> Des Lycurgues et des Penthées
» Payèrent les folles erreurs .
>> C'est lui qui , des fils de la terre
» Châtiant la rébellion ,
>> Sous la forme d'un fier lion ,
» Vengea le maître du tonnerre ;
>> Et par lui les os de Rhécus
» Furent brisés comme le verre ,
>> Aux yeux de ses frères vaincus. >>
NOTES DU LIVRE II. 275
ODE XX .
Non usitata , nec tenui ferar
Pennȧ.....
CETTE ode , entièrement dans le genre de Pindare , est un modèle
sous tous les rapports . L'illustre ami de Mécène , plein d'un trans-
port sacré , s'abandonne à toute sa verve lyrique.
« Ce n'est plus un mortel , c'est Apollon lui-même
» Qui parle par sa voix. »
Il suppose que , tout-à-coup transformé en cygne , et vainqueur
de l'envie qui s'acharne contre les hommes extraordinaires , il s'élève
au-dessus des cités vers les demeures célestes. Il annonce que ses
vers mélodieux vont parcourir toute la terre , et seront à l'envi
répétés par tous les peuples. Jamais prédiction n'a été mieux accom-
plie. Vingt-quatre vers ont suffi au cygne de l'Ausonie pour de si
pompeuses descriptions , pour une si brillante métamorphose.
Je ne sais si l'enthousiasme du poète ne l'entraîne pas trop loin ,
lorsque , dépréciant un peu ses parents pour donner plus d'éclat à
l'éloge de Mécène , il s'écrie : « Non , non , je ne mourrai pas ; les
> replis tortueux des ondes du Styx n'enfermeront jamais le poète
I 21
274 NOTES DU LIVRE II.
» auquel , tout issu qu'il est de parents pauvres , vous avez donné
» le nom glorieux d'ami . »
Au risque d'être accusé d'une excessive délicatesse , j'avouerai que
j'aime mieux Horace vantant le bon sens , la raison , les sages conseils
de son vertueux père , qui le prémunit , en joignant les exemples
aux préceptes , contre les vices odieux ; qui lui recommande de
ménager avec une prudente économie les biens qu'il lui avait amas-
sés , et de fuir le commerce infâme des courtisanes pour goûter en
paix des voluptés permises . « Un philosophe t'apprendra , lui disait-
» il ( voyez satire 4 , livre 1º . , v. 105–129) , par de doctes leçons ,
> ce que tu dois éviter , ce que tu dois rechercher ; mais le devoir
» d'un bon père est de transmettre les utiles maximes que nous ont
» laissées nos pères , au moins tant qu'un guide te sera nécessaire
» pour préserver de toute atteinte ta réputation et ta vie. --Telles
> sont les sages leçons par lesquelles le meilleur des pères dirigeait
» ma jeunesse. Avait-il conçu le dessein de me faire prendre une
> résolution ? il me citait l'exemple d'un magistrat renommé. Vou-
> lait-il me détourner de quelque mauvais projet ? il ajoutait : Peux-tu
> douter que cette action , qui a déshonoré tel personnage éminent,
> ne soit illicite et honteuse ? >>
Le père d'Horace , quoique simple affranchi , mais doué du plus
heureux naturel , gardien incorruptible d'un fils qui devait s'élever
à une si haute renommée , assistait à toutes les leçons de ses maîtres ,
et veillant ainsi sur ses mœurs , premier garant des vertus , il sut le
prémunir contre les vices et le corriger de ses défauts : « Aussi ,
» dit Horace , sa vigilante bonté méritait plus d'estime et de respect ,
» et , de ma part , une plus vive reconnaissance . >>
> Je ne serai donc jamais assez insensé , continuait le poète , pour
NOTES DU LIVRE II. 275
» ne pas me féliciter d'un pareil père , et je ne dirai pas comme tant
> d'autres : -Est-ce ma faute si je ne dois pas le jour à des parents
> illustres ? - Ah ! combien ma raison et mon langage diffèrent
» d'une semblable opinion. Oh ! oui , si la nature nous permettait ,
» parvenus à un certain âge , de recommencer une vie nouvelle et
» de choisir nos parents au gré de notre envie , satisfait de ceux
» que la bonté du ciel m'a donnés , je me garderais bien de les
> chercher parmi les grands personnages revêtus des dignités et des
> faisceaux sans doute insensé aux yeux du vulgaire , mais sage
» au jugement de Mécène , qui m'approuverait de refuser un fardeau
» trop pesant et disproportionné à mes forces. » Horace parle aussi
de ses modestes goûts , de son inappréciable liberté , de ses doux
loisirs , de la saine frugalité de ses repas , enfin , de la simplicité
d'une vie dégagée d'ambition , de soucis , d'inquiétudes , à laquelle il
doit son repos et son bonheur : « Plus heureux mille fois , dit-il en
» terminant , de ce que je n'ai point , que si mes aïeux ou mon père
> eussent été dépositaires des trésors de l'empire. »
Ces judicieuses réflexions , exprimées dans des vers si doux , si
suaves , d'un goût si délicat , et d'une raison parfaite , laissent dans
notre âme l'ineffaçable impression d'un sentiment exquis ; elles nous
prouvent qu'il poussait jusqu'au scrupule et sa tendresse et sa recon-
naissance pour un père d'un si rare mérite , si affectionné à son fils ,
et dont les soins n'ont pas peu contribué à former l'esprit et le cœur
de l'un des hommes des plus éminents du siècle d'Auguste. La
récompense de ses soins paternels a été l'immortalité . C'est ainsi que
chez quelques nations , les grandes actions anoblissent les aïeux de
de ceux qui les ont faites. C'est d'après ce principe que , lorsque
l'on eut épuisé envers l'empereur des Français tous les genres d'adu-
276 NOTES DU LIVRE II .
lation , le duc de Parme , archi - chancelier de l'Empire , s'avisa
d'ordonner à Montpellier l'érection d'un fastueux tombeau , avec
cette pompeuse inscription en lettres d'or : LÈVE-TOI , CHARLES BONA-
PARTE ; TON FILS NAPOLÉON T'A DONNÉ L'IMMORTALITÉ.
Horace a dû à son père une grande partie de sa gloire. Néan-
moins , si les bons exemples produisent de tels effets , il faut avouer
que les mauvais , par l'horreur qu'ils inspirent , en ont quelquefois
produit de salutaires. Quelques-uns des aïeux d'un grand prince de
nos jours n'ont pas été des modèles de vertu , et lui n'a jamais cessé
de remplir tous les devoirs du fils le plus dévoué , du père et de
l'époux le plus tendre , et de captiver au plus haut degré l'estime
de l'Europe entière par la conduite la plus pure , et ses fils ont suivi
ses nobles traces . Cette admirable régularité de mœurs " soutenue
par un beau caractère et par une grande force d'âme , ont puissam-
ment contribué , malgré d'immenses obstacles , à consolider et à
fortifier dans ses habiles mains un pouvoir si vivement contesté. Cet
éclatant et mémorable exemple apprendra à la postérité que les
bonnes mœurs et les vertus privées sont presque toujours la base
la plus solide des trônes .
FIN DES NOTES DU PREMIER VOLUME .
TABLE.
PREFACE de l'éditeur . ( 1re édition . ) Page I
ÉPITRE familière à M. DELORT . VI
NOTICE historique sur Aimé DELOY. XI
PREFACE de l'auteur. XIII
PRÉFACE de l'éditeur. ( 2. édition . ) XIX
HORATIO GALLICO . XXIV
A l'HORACE français . XXV
LE Château de Verreux . XXVII
Au général DELORT. XXXIV
ODES d'Horace , article de M. Ch . NODIER. XXXVII
ODES d'Horace , article de M. GENISSET . XLIV
LIVRE I.
26
ODE 1. A Mécène . Maecenas , atavis. 2
II . A César Auguste . Jam satis terris. 6
III . Au vaisseau qui portait Virgile . Sic te
diva. 12
278 TABLE .
ODE IV . " A Sestius . Solvitur acris hiems. 16
V. A Pyrrha. Quis multâ gracilis. 20
VI. A Agrippa . Scriberis Vario . 22
VII . A Munatius Plancus . Laudabunt alii. 24
VIII . A Lydie. Lydia , dic. 28
IX . A un ami . Vides ut altâ. 32
X. A Mercure. Mercuri , facunde. 34
XI. A Leuconoé . Tu ne quesieris. 36
XII . A Auguste . Quem virum. 38
XIII . A Lydie. Cùm tu , Lydia. 44
XIV . Au vaisseau de la république . O navis,
referent. 46
XV . Prédiction de Nérée à Pâris. Pastor cùm
traheret. 50
XVI. Palinodie. O matre pulchrâ. 54
XVII. A Tyndaris. Velox amænum. 56
XVIII. A Quintilius Varus . Nullam , Vare. 60
XIX . A Glycère. Mater sæva . 62
XX. A Mécène. Vile potabis. 64
XXI. Hymne à Diane et à Apollon . Dianam
teneræ. 66
XXII . A Fuscus Aristius . Integer vitæ . 68
XXIII . A Chloé. Vilas hinnuleo. 72
XXIV . A Virgile. Quis desiderio . 74
XXV . A Lydie. Parciùs junctas. 76
XXVI. A Ælius Lamia . Musis amicus. 78
TABLE . 279
ODE XXVII. A ses amis . Natis in usum. 80
XXVIII . Archytas et un nautonier. Te maris et
terræ. 84
XXIX . A Iccius . Icci , beatis. 88
XXX . A Vénus . O Venus , regina. 92
XXXI. A Apollon . Quid dedicatum. 94
XXXII . A sa lyre. Poscimur..... 96
XXXIII. A Tibulle . Albi , ne doleas. 98
XXXIV . Palinodie . Parcus Deorum. 102
XXXV. A la Fortune. O diva, gratum. 104
XXXVI. Sur le retour de Plotius Numide . Et
thure et fidibus. 108
XXXVII . A ses amis . Nunc est bibendum. 112
XXXVIII . A son jeune esclave. Persicos odi. 116
LIVRE II.
ODE I. A Asinius Pollion . Motum ex Metello. 120
II. . A Crispus Sallustius . Nullus argento. 124
III. A Dellius. Æquam memento . 128
IV. A Xanthias . Ne sit ancillæ. 130
V. Sur Lalagé. Nondùm subactâ. 134
VI. A Septimius. Septimi , Gades. 136
VII . A Pompéius Varus . O sæpè mecum. 140
VIII . A Barine. Ulla si juris. 144
IX . A Valgius . Non semper imbres. 146
X. A Licinius Muréna . Rectiùs vives . 150
280 TABLE .
ODE XI. A Quintius Hirpinus . Quid bellicosus . 152
XII. A Mécène. Nolis longa. 156
XIII . A un arbre dont la chute avait failli
l'écraser. Ille et nefasto. 158
XIV . A Posthume. Eheu, fugaces. 164
XV. Contre le luxe de son siècle . Jam pauca
aratro . 168
XVI. A Grosphus. Otium divos. 170
XVII . A Mécène. Cur me querelis. 174
XVIII . Contre l'avidité des riches . Non ebur
neque aureum . 178
XIX . A Bacchus . Bacchum in remotis. 182
XX. A Mécène . Non usitata. 186
NOTES DU LIVRE 1. 195
NOTES DU LIVRE II . EQUE 253
T
10
DE
LA
LYON
IL
LE
* 18
96
FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.
riches. Non elite
Bacchum in
Don usitata.
FREMIER VOLUME.