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Les Rites Magiques de La Royaute

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Les Rites Magiques de La Royaute

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Licence eden-13-548925-LIQ944604 accordée le 03 octobre 2022 à

bukoko-ikoki
LES RITES MAGIQUES
DE LA ROYAUTÉ
Jean-Pierre Bayard
Patrice de la Perrière

LES RITES
MAGIQUES
DE LA ROYAUTÉ

LES ÉDITIONS FRIANT


96, boulevard Auguste-Blanqui 75013 Paris
L e s éditions F r i a n t , 1982
I S B N : 2-86613-008-1

Tous droits de traduction et d'adaptation réservés; toute reproduction d'un extrait


quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie
ou microfilm, strictement interdite sans l'autorisation écrite de l'éditeur.
Introduction

Le devoir de transmettre paraît être une loi de la


nature : le fils hérite de ses parents biologiquement, mais
aussi spirituellement.
Si dans les civilisations traditionnelles, le fils succède
souvent au père dans l'exercice de sa fonction, il doit
recevoir, pour la cohésion de la communauté à laquelle il
appartient, une consécration qui prouve que sa valeur
n'est pas usurpée et qui le fait reconnaître par ses pairs au
sein de cette communauté. Cette consécration lui octroie
l'aptitude à commander, à ordonner les forces naturelles
et ainsi à établir l'harmonie tant à l'intérieur qu'à
l'extérieur de lui-même.
Les rites de passage (initier, adouber, sacrer, cou-
ronner) sont des formes différentes manifestant une même
pensée : elles honorent un être choisi par la communauté
pour s'intégrer pleinement à sa vie, à ses mystères, à sa
Règle.
Si le sacre ecclésiastique consacre un lieu ou un être
et sanctionne par un rite une qualité déjà acquise, le sacre
du roi élève un homme au-dessus des autres en lui
remettant toutes les fonctions et toutes les qualités de ses
sujets; en effet, le sacre confère un titre d'autorité
matérielle et spirituelle et représente donc un acte
initiatique authentiquement créateur. L'élu change de
nom, marquant ainsi le passage d'un monde dans un
autre. Le prince meurt à sa vie d'autrefois pour renaître à
une qualité royale lui donnant des prérogatives en rapport
avec ses devoirs; c'est ainsi que sacralisé par l'onction il a
le pouvoir de guérir.
Toutes ces cérémonies soumises à une influence
divine, réalisent l'éveil d'un être, sa prise de conscience
d'un monde à peine entrevu et enfin sa transmutation
alchimique où toutes ses qualités terrestres sont sublimées
en concepts archétypaux.
La fonction royale d'un individu n'est pas indépen-
dante de sa personnalité humaine. Et bien que saint
Augustin déclare que l'indignité d'un prêtre ne peut
l'empêcher de conférer valablement les sacrements, nous
pensons plutôt que les deux plans doivent être cohérents
pour que l'acte royal soit réellement divinisé.
Lorsque le roi meurt, le royaume sombre dans
l'indifférenciation, dans les ténèbres : témoin, cette bougie
que l'on soufflait lors du dernier soupir royal, comme
pour montrer qu'une étoile s'était éteinte. Toutefois, la
phrase « Le Roi est mort, vive le Roi! » signifiait qu'il y
avait succession immédiate et que le cycle initiatique
n'était pas interrompu.
Tous les rites de passage ont pour mission de relier le
sujet au Centre spirituel, considéré comme point parfait
où se résolvent toutes les finalités, en rejoignant l'Identité
suprême. Une maxime des Compagnons exprime fort
clairement cette idée 1 :
« Un point,
qui se place dans le cercle,
qui se trouve dans le carré
et dans le triangle :
si vous trouvez le point,
1. Jacq (C.) et Brunier (F.), Le message des bâtisseurs de
cathédrales Paris, 1974; p. 227.
vous êtes sauvés,
tirés de peine, angoisse et danger. »
Par cette chaîne ininterrompue d'initiés, les com-
munautés initiatiques ont une origine non-humaine : elles
puisent leurs racines dans le puits de la Tradition afin de
se réintégrer dans l'état primordial d'Adam, avant la
chute. C'est dans cet état inconditionné de l'être que le roi
est relié directement au Principe divin, représentant de
Dieu, il devient le Christ.
Par le rituel du sacre, le roi de France va assumer
une fonction sacrificielle, grâce à un triple procédé
alchimique, magique et initiatique qui va lui conférer la
Connaissance divine.
En cette fin d'ère du poisson où sévit le triomphe de
la matière sur la spiritualité, nous pensons qu'au-delà de
tout passéisme, il est utile d'étudier les faits qui ont
sacralisé notre civilisation occidentale, afin d'aider les
êtres en quête de lumière à prendre conscience de leur
place d'hommes actant, pour vivre en royauté au sein de
leur communauté. Le Maître d'Œuvre Petrus Talema-
rianus, dans son ouvrage De l'architecture naturelle,
écrit : « La réalisation de l'harmonie me semble être la
condition nécessaire pour permettre à l'homme d'atteindre
pleinement, à la fois son but naturel qui est de manifester
les perfections divines en lui-même et autour de lui par
ses œuvres, et son but surnaturel qui est de retourner vers
l'Absolu dont il est issu. »
Et pour paraphraser une sentence de Jean de
Salisbury, évêque de Chartres, disons qu'avant de cher-
cher à gouverner les autres, il faut d'abord se gouverner
soi-même.
1

Rites de passage
Le roi initié

Dans les civilisations traditionnelles, qu'elles soient


d'Orient ou d'Occident, les rites couplent les hommes avec
le divin. Ces rites manifestés sous la forme de rituels, ont
pour la plupart, la mission de changer le regard, ou
comme il est dit dans certains textes sacrés « d'inverser les
lumières ». Ces rituels agissent magiquement, grâce à la
pratique, et transforment un individu en fonction, un
groupe d'hommes en communauté initiatique. Ces rites et
ces initiations, en participant du principe divin, structu-
rent une société et soudent entre elles les différentes castes
sociales ainsi que les individus les composant. Du roi au
paysan, tout est intimement lié.
Ces rites, appelés « Rites de passage », confèrent à
ceux qui ont été choisis pour les vivre, une seconde
naissance : le nouvel initié devient un être deux fois né;
tout ceci assurant par là même la continuité d'un
enseignement spirituel, la succession dans une fonction,
supprimant ainsi la mort.
Hocart, dans ses écrits insiste de très nombreuses fois
sur l'indispensabilité du roi, rappelant en cela les Lois de
Manou :
« En effet, ce monde privé de rois étant de tous
côtés bouleversé par la crainte, pour la conservation de
tous les êtres, le seigneur créa un roi.
En prenant des particules éternelles de la substance
d'Indra, d'Anila, de Yama, de Soûrya, d'Agni, de
Varouna, de Tshandra et de Couvera. Et c'est parce
qu'un roi a été formé de particules tirées de l'essence de
ces principaux dieux, qu'il surpasse en éclat tous les
autres mortels.
De même que le soleil, il brûle les yeux et les cœurs,
et personne sur la terre ne peut le regarder en
face. »
On retrouve cette idée symbolique en Égypte, où il
est dit que Pharaon mange tous les dieux; il les incorpore
en lui, devenant ainsi la totalité, l'unité des multiplicités,
en assimilant leurs puissances vitales et créatrices.
Lorsque le roi de France est investi et intronisé, il ne
devient pas un homme politique quelconque, avec le
simple pouvoir de diriger un Etat. Par l'entremise de
Dieu, il reçoit la puissance magique de gouverner
l'univers tout entier et par là même son royaume. Il est le
pont indispensable entre l'humain et le divin. Car
contrairement à l'idée religieuse acquise depuis des
siècles, l'homme seul, traditionnellement, ne peut com-
munier avec le Principe divin hors de l'Assemblée, -
l'Ecclesia -, unifiée par l'acte initiatique royal.
C'est pour cela que le monarque oint est à la fois le
sacrifiant et le sacrifié : il est le bouc émissaire, le Christ
s'offrant en holocauste. Il est celui qui accepte la mort
pour que les autres vivent. Il est la bouche de son peuple,
mais aussi son fer de lance. Tous les seigneurs et barons
sont ses actes : le roi élu de Dieu incorpore tous ses sujets
et représente ainsi les trois castes sociales de son royaume
(noblesse, clergé et tiers état), les trois mondes, les trois
cercles imbriqués où toutes les âmes qui lui sont commises
cohabitent. Tout cela détermine l'entité royale.
Le roi est le père du peuple et le peuple est le corps
du roi. Et c'est ainsi que les souffrances de ses sujets
doivent être ressenties par lui-même, illustrant ainsi les
paroles du Christ : « Si l'on fait du mal à l'un d'entre
vous, c'est à moi que l'on fait du mal ».
Le rôle du roi est essentiellement de maintenir
l'ordre cosmique en assurant sa fonction divine de bon
pasteur. Pour que l'harmonie règne dans le royaume, il
faut que partout la justice royale soit préservée : non pas
la justice judiciaire, mais la justice que les anciens textes
appellent la justesse. Si une iniquité s'est produite ne
serait-ce que dans une parcelle de l'Etat, le roi se doit
traditionnellement de faire en sorte que l'acte négatif soit
corrigé et que de nouveau la justesse triomphe.
Dans cette lettre (citée par Leber, Des cérémonies du
sacre, Paris 1825) du parlement au roi Charles IX, datée
de l'an 1563, on voit bien que pour les juristes des siècles
passés, la grande justice du roi était liée à sa personne dès
sa naissance : « Quand, Sire, vous ne seriez âgé que d'un
jour, vous seriez majeur quant à la justice, comme si vous
aviez trente ans, puisqu'elle est administrée par la
puissance que Dieu vous en a donnée et en votre
nom. »
Cela rappelle la mythologie égyptienne qui dit que
Pharaon est chargé de ses puissances royales dès l'œuf. A
Hermopolis (ville de Thot), il y avait un œuf monumental
qui symbolisait la royauté perpétuelle. D'ailleurs, selon
certains textes gnostiques, le Christ serait né dans cette
ville, lieu de la création de toute chose.
L'origine du roi et son autorité royale étant toutes
deux divines, il ne peut exister d'autre contrôle sur les
actes du roi que celui de la colère divine et de limite à son
pouvoir que l'intervention d'un châtiment divin. C'est
pour cela que le roi de France a droit à la formule qui
implique l'origine divine de son pouvoir : « par la grâce de
Dieu ».
Le roi est le seigneur de tous et ne peut être le vassal
de personne. Car si le roi tient sa terre et son royaume de
Dieu, les barons et seigneurs tiennent leurs États du roi et
sont ses sujets. D'ailleurs si beaucoup de vassaux ou
même de rois d'autres pays font suivre leur titre d'un
certain nombre de titres inférieurs, le roi de France n'est,
pourrait-on dire que roi de France, comme l'empereur
n'est qu'empereur. Le roi apparaît donc au moyen âge,
comme un personnage tout à fait à part dans la société du
temps, qui ne reconnaît au temporel, aucune supériorité,
ni de la part d'un seigneur de son royaume, ni des deux
chefs de la république chrétienne dont fait partie le
royaume, l'empereur et le pape. Cela il le doit à l'onction
sacrée; par elle le roi de France est pour tous l'objet d'une
vénération religieuse. Ainsi, violer sa foi ou se parjurer
envers son suzerain est un crime qui relève non seulement
des hommes, mais de Dieu. La félonie au moyen âge est
un crime puni des plus graves sanctions : le chevalier y
perd ses armoiries, ses armes et son nom; c'est-à-dire toute
ses identités communautaire, fonctionnelle et sociale.
Grand justicier, le roi se doit d'être vigilant et
impartial : il doit savoir punir mais aussi récompenser
afin que tous ses sujets reçoivent leur dû, dans le respect
mutuel.
Anciennement, que ce soit en Inde ou en Égypte, on
sacrait le roi tous les ans, ou plutôt on le confirmait dans
sa charge. Ainsi le papyrus du Musée de Brooklyn
(numéro 47.218.50, édité par J. Goyon) nous donne le
rituel de Confirmation du pouvoir royal au nouvel an.
C'était une façon de boucler un cycle, et de « recharger »
magiquement la puissance de Pharaon. Cette confirma-
tion royale se faisait dans un temple et comportait un
voyage initiatique bien précis que l'on pourrait comparer
aux différents parcours qu'exécute le roi de France durant
la cérémonie du sacre. Au cours de ces voyages, le
pharaon comme le roi de France se transforme magi-
quement grâce aux épreuves qu'il traverse, aux symboles
qu'il rencontre et aux prières et incantations des repré-
sentants religieux.
A Venise, on trouve également une pratique rituelle
fort intéressante. Chaque année, le doge épousait la mer
en de grandes noces cosmiques. De cette manière il
assurait la prospérité de sa ville et rajeunissait sa fonction
en fécondant symboliquement un élément immuable, mais
non figé. Il accédait ainsi au rang des dieux en
s'identifiant à Neptune; il triomphait des mouvances et
ordonnait la matière.
Chez les Celtes, le rôle équilibrateur et intermé-
diaire, moteur et pivot de la société, a été très clairement
explicité par Françoise Le Roux : « Le roi équilibre la
société humaine par les impôts ou tributs qui montent vers
lui et les générosités qu'il fait en contrepartie à ses sujets.
Il rend la justice, protège les faibles, condamne les
méchants et récompense les bons. Le mauvais roi est celui
qui ne fait pas de cadeaux, ne veille pas à la prospérité et
augmente les impôts. Par son initiation, à laquelle
président les druides, il est extrait de la classe guerrière...
Mais bien qu'il soit extrait de cette classe guerrière il ne
continue pas moins à en faire partie et il la représente
auprès de la classe sacerdotale. Il joue le rôle d'inter-
médiaire. Ceci revient à dire que son importance sociale
vient de sa subordination spirituelle et que la royauté
n'existe que dans la dépendance du sacerdoce 1».

1. Françoise Le Roux, Introduction générale à l'étude de la


Tradition Celtique I, Celticum XIII, Ogam, Rennes 1967, p. 53-
54.
Le roi, prêtre et chaman

La fonction royale consiste principalement à main-


tenir une masse humaine en harmonie avec des principes
dynamiques de vie, de spiritualité; le roi est ainsi un
médiateur entre la terre et le ciel; il doit agir aussi bien
sur le temporel que sur le spirituel. Ainsi à l'origine le
père, chef de famille, chef de clan joue aussi la fonction du
prêtre, de celui qui officie et sanctifie la nature. Base de la
famille, de la lignée il est celui qui crée, qui donne son
sang, le feu de la vie de la tribu; il est l'initiateur. De là
naît le culte de l'ancêtre. Le magicien, l'homme aux
pouvoirs multiples, a une place prépondérante dans cette
vie cellulaire et c'est ainsi que Frazer, en recherchant les
Origines magiques de la Royauté 1 s'interroge sur le rôle
du magicien et du guérisseur qui aboutit à celui du
monarque dans les groupes sociaux plus avancés; et
l'auteur dans sa préface résume son opinion à laquelle
nous nous rallions : « On ne connaît cette évolution qu'en
se familiarisant avec les principes généraux de la
magie. »
En réalité le roi, principe actif, produit de l'énergie
de ses sujets qu'il représente et dont il est l'image, est
commissionné par la divinité. Il est ainsi le représentant

1. Paris, Geuthner, 1920. Traduction de P.-H. Loyson.


de D i e u . A v a n t d'être u n magicien, il est u n prêtre, il
r e p r é s e n t e sur t e r r e le D i e u fécond. N o u s reviendrons sur
cette sacralisation sexuelle q u i se rattache à la fonction
initiatique, mais nous a d m e t t r o n s i m m é d i a t e m e n t q u e si
le souverain est le p r o d u i t de son royaume, il réfléchit
l'expression et la tendance d u m o m e n t mais il influe aussi
sur son entourage. J u g é comme le plus digne des hommes
il est écouté; sa parole d'or l'engage à bon escient dans les
mesures q u i s'imposent p o u r le bien de ceux q u i lui sont
soumis.
Selon les livres sacrés de toutes les religions, l ' h o m m e
est initié dès son origine. A d a m , en communication avec
D i e u , participe de son esprit, de sa connaissance, et à ses
enfants il parle d u P a r a d i s perdu. M a i s il ne peut en
t r a n s m e t t r e q u ' u n reflet car sa parole ne saurait révéler
tout ce q u ' é t a i t cet état initial; ses enfants t r a n s m e t t r o n t
encore plus difficilement ce message, ces souvenirs; à la
troisième ou q u a t r i è m e génération les paroles deviendront
vides de sens. Ainsi d ' a p r è s la tradition des livres sacrés,
l ' h u m a n i t é r a y o n n e à p a r t i r d ' u n foyer primordial
u n i q u e , l'ancêtre est l'être universel. L a connaissance
diverge à p a r t i r de ce point initial; elle s'altère a u cours
des siècles; l'initiation tente de faire retrouver cette source
où la compréhension fut alors totale. Les théories
évolutionnistes vont à l'inverse de ce principe puisqu'elles
précisent q u e la cérébralisation de plus en plus poussée
doit nous p e r m e t t r e d'accéder à u n e connaissance totale,
a u point O m é g a comme le dit T e i l h a r d de C h a r d i n ; c'est
d i m i n u e r la valeur du « Roi d u M o n d e » p u i s q u e nous
devrions nous être enrichis p a r r a p p o r t à cet être
primordial.
C'est ce q u e fait ressortir H e n r i F r a n k f o r t dans u n
livre r e m a r q u a b l e 1 en m o n t r a n t q u e M e n è s a u r a i t été le
1. Frankfort, La royauté et les dieux, Payot, Paris 1951, p.
97.
p r e m i e r roi d ' u n e p r e m i è r e dynastie. Roi de H a u t e -
Egypte et roi de Basse-Égypte, il était dit « les d e u x
seigneurs », c'est-à-dire le r e p r é s e n t a n t d ' H o r u s et de
Seth les d e u x éternels adversaires. C e dualisme du roi
m o n t r e bien la complexité de notre n a t u r e , mais le
p h a r a o n équilibre les contraires; il y a là u n symbolisme
religieux très profond. H e n r i F r a n k f o r t a m o n t r é q u e le
p h a r a o n , é m a n a t i o n d u dieu H o r u s , pouvait diriger
sagement son pays grâce à cette profonde intégration :
c h a q u e entreprise, m ê m e la plus simple, a été d é t e r m i n é e
symboliquement p a r le p h a r a o n perspicace et prévoyant.
« C'est p a r la vertu de l'entremise du roi q u e fonctionnent
les forces vitales de la nature. »
Cette puissance royale, de provenance divine, est bien
comparable à la connaissance initiatique; grâce à cette
chaîne i n t e r r o m p u e , on se relie au C e n t r e l u i - m ê m e
considéré comme parfait, comme Identité S u p r ê m e , point
où se résolvent toutes les finalités. L e passage de ce point,
de ce centre, à la circonférence a m è n e u n e dégénérescence
spirituelle p u i s q u ' i l y a limitation de la Connaissance. Il y
a donc dans la succession des rois r a t t a c h e m e n t à u n e
organisation traditionnelle régulière, les m o n a r q u e s se
considérant comme les descendants, ou à défaut c o m m e les
représentants de D i e u . Cette série i n i n t e r r o m p u e d'in-
termédiaires fait également songer à l'origine non-
h u m a i n e de la F r a n c - M a ç o n n e r i e q u i réintègre ainsi
l'état p r i m o r d i a l A d a m avant la chute. C'est l'état
inconditionné de l'être.
Afin de lutter contre toute dégénérescence, afin de

1. Enel, dans Les origines de la genèse et l'enseignement des


temples de l'ancienne Égypte (Le Caire, 1935), a montré que Seth
qui est perpétuellement en lutte avec Horus ne représente pas le mal
absolu, mais seulement la force involutive et condensente qui s'oppose
à l'évolution prédestinée, mais dont l'opposition ne fait que rendre
cette dernière plus active (p. 24).
retrouver cette fonction sacrificielle, le roi est soumis à un
rituel fort élaboré, un procédé magique, initiatique,
propre à lui conférer la Connaissance divine. Le sacre
l'investit de ce pouvoir.

LE NOM : MAGIE DE L'ÂME

Prononcer le nom exact de la personne est en effet un


acte magique, car le nom propre caractérise celui qui le
porte; l'indication patrimonique montre la constitution de
l'être, sa profonde individualité, puisque Dieu afin de
caractériser chaque être, chaque âme, a dû lui donner un
nom particulier; il l'a donc « nommé » en fonction de son
aspect physique ou en caractérisant un trait moral; au
cours des ans beaucoup de noms ne sont en fait que des
surnoms. A la campagne le surnom reste de rigueur et
bien souvent il surpasse le nom qui n'est rappelé que dans
les pièces officielles.
Le nom de Dieu reste par contre imprononçable, car
par cette évocation on pourrait contraindre la Divinité et
lui donner des ordres; si l'on donne l'intonation juste on
peut même faire apparaître l'Être Suprême; grâce au nom
bien prononcé, on asservit l'être à sa volonté. Aussi dans la
plupart des religions le nom de Dieu est un nom subsistué
et l'on cherche à retrouver le nom véritable; cette quête
figure dans le mythe maçonnique à partir de la légende
d'Hiram.
A la manière des dieux antiques qui ont ainsi
beaucoup de noms, en Chine, dans l'Inde chaque homme
a deux noms : l'un habituel, l'autre secret qui ne reste
connu que des parents. En révélant le nom on donne prise
aux démons, à leurs maléfices et c'est le cas de Sindbad le
Marin qui ravi par les accents des musiques célestes
prononce le Nom. Bien des dieux, bien des héros sont
obligés de répondre à des questions parce que les hommes
ont su prononcer leur nom véritable.
Pour illustrer ce que nous venons de dire, nous
citerons quelques lignes de A. Moret, égyptologue de
talent : « Pour un égyptien, le nom-image a une réalité
concrète; une légende conservée sur un papyrus dont
Lefébure a donné l'interprétation, nous le prouve clai-
rement. Il y est question du dieu Râ blessé dangereu-
sement par un serpent : le dieu ne sera guéri que si l'on
prononce son nom, en lequel réside sa toute-puissance. A
la naissance du dieu, ce nom avait été dit par son père et
sa mère, puis caché dans sa poitrine afin que nul ne le pût
dérober; or Râ consent à se laisser fouiller par Isis qui
trouve le nom et s'en saisit, disposant ainsi de l'âme et de
la force du dieu. Le nom comme l'a démontré Lefébure,
était donc pour les égyptiens, une des formes de l'âme et le
signe distinctif de la personnalité. Dans ces conditions, on
comprendra pourquoi les Égyptiens définissaient le pou-
voir créateur du Démiurge en disant simplement qu'il a
nommé les dieux, les hommes et les choses. »
La puissance magique du nom a été aussi mise en
valeur par Enel dans son ouvrage Les origines de la
genèse (p. 22-23) : « Le nom pour être lié avec un être ou
une chose doit représenter son essence, c'est-à-dire une
sorte de formule de l'être ou de la chose qu'il définit. Ainsi
pour détruire un être quelconque il suffisait d'effacer son
nom. L'incantation contre le serpent Apep commence par
les mots : que son nom n'existe pas. »
Le changement de nom caractérise ainsi un nouvel
état et établit la profonde identité de celui qui le porte. Le
nom nouveau indique la possession de nouveaux pouvoirs.
Non seulement l'être nouveau a abandonné sa vie passée
mais il oublie même son nom; son nouveau nom
caractérise l'état qu'il vient d'acquérir. Les rituels com-
pagnonniques mettent bien l'accent sur cette mort ini-
tiatique qui confère d'autres obligations; notons que chez
le tailleur de pierre le nom reçu est placé avant le lieu de
naissance (La Fidélité d'Argenteuil); les Gavots, menui-
siers et charpentiers placent le nom du pays avant leur
surnom (Nantais la Belle Conduite), tandis qu'un
menuisier du Devoir (Maître Jacques) place le vrai
prénom suivi de l'indication du pays (Louis-le-Charo-
lais).
Ce changement de nom, que l'on retrouve dans les
rites archaïques, ne figure pas uniquement dans les
sociétés initiatiques, mais également dans l'Église Catho-
lique romaine. La religieuse, avant de prononcer ses
vœux, est placée dans un cercueil et on lui coupe les
cheveux; elle prend alors son nom. Le pape, choisi parmi
les évêques, prend aussi un nom nouveau lorsqu'il est
élevé à ses nouvelles fonctions. On comprend ainsi plus
aisément que le prince qui change d'état en devenant roi,
qui acquiert de nouvelles vues et un autre mode de vie,
avec son investiture reçoit un nouveau nom, car il est
l'oint du Seigneur. Au cours de son règne il aura même un
surnom qui le caractérise : Louis le Pieux, Louis le
Bien-Aimé, Charles le Téméraire.
Mais cette « nomination » ne sera réelle que par le
rituel d'investiture, terme qui étymologiquement signifie
revêtir quelqu'un d'une fonction en donnant une pièce de
vêtement; en effet, ce sont les habits de la fonction qui
créent le nouveau nom.
Le nom a une importance telle qu'il est recommandé
dans divers textes traditionnels (d'occident ou d'orient), de
ne pas l'oublier afin de ne pas négliger sa fonction. Ainsi
dans la Règle de saint Benoît, il est dit : « l'abbé qui est
jugé digne de gouverner le monastère doit se souvenir sans
cesse du nom qu'il porte et réaliser par ses actes le titre de
chef de famille. On le regarde, en effet comme tenant la
place du Christ dans le monastère; c'est pourquoi il porte
le nom même donné au Seigneur, selon ces paroles de
l'Apôtre : vous avez reçu l'esprit des enfants d'adoption
qui crie en nous, Abba c'est-à-dire Père ».
Le roi de France est souvent appelé « le Père du
peuple et le protecteur du royaume ». C'est pour cela qu'il
se doit de connaître parfaitement les noms de toutes choses
afin que sa double nature laïque et ecclésiastique lui
permette de régir en harmonie les âmes qui lui sont
commises, grâce à la Sagesse de sa pensée créatrice, et à la
force de ses actes justes.

L'OR, LE SANG DU ROI

« le Roi ne se présente pas comme un despote livré


aux méandres de son bon plaisir. En assumant la direction
de l'État, il devient le fidèle serviteur des dieux. Ces
derniers sont tantôt ses pères, tantôt ses frères... Les textes
nous apprennent que ce n'est pas du sang qui coule dans
les veines de Pharaon mais l'or des dieux et des
déesses 1».
A ce sujet, le professeur Daumas a montré que si
l'Egypte ancienne jusqu'à la conquête d'Alexandre, n'a
pas utilisé l'or dans son système monétaire, c'est que selon
la Tradition égyptienne, l'or était considéré comme la
chair des dieux. On retrouve également ce symbolisme
survivant dans les œuvres de Suétone, où l'on nous dit que
Caligula avait coutume de se rouler sur des monceaux de
pièces d'or. Jean Guey 2 nous donne l'explication de ce
texte : « Si le jeune empereur se roule sur d'immenses tas
d'aurei, c'est en vue d'une communion épidermique avec
1. Ch. Jacq, Pouvoir et sagesse selon l'Égypte ancienne, Paris,
1981.
2. Guey, Les bains d'or de Caligula, in Bull. de la Société
française de Numismatique.
cette matière sacramentelle qu'était pour lui le métal
jaune : il s'agit d'un pur égyptianisme de conduite bien
explicable par la culture de Caligula, ses traditions de
famille et sa passion d'être divinisé de son vivant. Aussi
bien l'empereur se livre-t-il à l'excentricité de ses bains
d'or, au moment même où il se prépare pour un
pèlerinage de déification à Alexandrie. »
La fonction initiatrice

LE LANGAGE DES OISEAUX

Dans la mythologie Indo-Européenne, les oiseaux


symbolisent le plus souvent les amitiés des dieux envers les
hommes. Ils ont un rôle de médiateur entre le ciel et la
terre. C'est pourquoi il est conseillé aux rois d'apprendre
l'occulte « langue des oiseaux », afin d'être à même de
comprendre les désirs divins et de les exaucer.
Le Rig-Veda compare l'oiseau à l'intelligence et c'est
peut-être pour cela que cet animal illustre les différents
états de l'esprit ainsi que ses différentes formes de
réalisation.
Dans les légendes celtiques, les oiseaux guident les
élus vers leurs résidences de bienheureux, où ils pourront
s'épanouir en cultivant la découverte des secrets magiques
qui les conduiront auprès du dieu Odin.
Ce langage des oiseaux est très souvent représenté
dans la statuaire médiévale, sur les chapitaux : on voit
généralement deux oiseaux mettre chacun leur bec dans
les oreilles d'un homme, lui communiquant ainsi la
langue des dieux qui lui permettra d'accéder à l'éveil
intérieur et ainsi de vivre en esprit en se détachant de la
matière.
Les colombes lâchées lors de fêtes religieuses appar-
tiennent à une symbolique évangélique et manifestent les
âmes chrétiennes s'en allant par le monde.
Dans Le Mystère des Cathédrales, Fulcanelli, par-
lant des langues sacrées écrit : « ... l'argot est une des
formes dérivées de la langue des oiseaux, mère et doyenne
de toutes les autres, la langue des philosophes et des
diplomates. C'est elle dont Jésus révèle la connaissance à
ses apôtres, en leur envoyant son esprit, l'Esprit-Saint.
C'est elle qui enseigne le mystère des choses et dévoile les
vérités les plus cachées. Les anciens Incas l'appelaient
Langue de Cour, parce qu'elle était familière aux
diplomates, à qui elle donnait la clef d'une double science :
la science sacrée et la science profane. Au moyen âge, on
la qualifiait de Gaie science, ou Gay sçavoir, Langue des
dieux, Dive bouteille. La tradition nous assure que les
hommes la parlaient avant l'édification de la tour de
Babel, cause de sa perversion et, pour le plus grand
nombre, de l'oubli total de cet idiome sacré.
La mythologie veut que le célèbre Tirésias ait eu une
parfaite connaissance de la langue des oiseaux, que lui
aurait enseignée Minerve, déesse de la Sagesse ».

LA FONCTION INITIATRICE FÉMININE

Les fonctions symboliques de la femme médiévale


dérivent de la Vierge conçue comme un principe cosmi-
que, magnifiée par les constructeurs de cathédrales.
L'archétype de la Vierge mystérieuse est antérieure à la
civilisation chrétienne qui synthétisa dans la figure de
Notre-Dame, bon nombre de caractéristiques des déesses
mères de l'ancien monde.
Dans le roman courtois, la femme se présente comme
étant l'incarnation de l'initiatrice. Ainsi c'est la reine
Guenièvre qui donne l'épée à Lancelot et qui adoube
Perceval; Cécile la fille du roi de France Philippe I
adoube Gervais, un seigneur breton comte de Dol, vers
l'an 1115; plus tard, la mère de saint Louis fait chevalier
le seigneur de Saint-Yon et la plupart du temps, ce sont
des dames nobles qui ceignent l'épée au nouveau chevalier.
Rappelons aussi que c'est la reine Clotilde, épouse de
Clovis, qui conseille à son mari de se faire baptiser et par
là même de naître magiquement à une nouvelle vie. Très
souvent magicienne, - on pense aux fées Viviane ou
Morgane -, la femme médiévale peut se comparer au
Graal : elle possède, en effet, en elle tous les éléments de
transmutation qui vont lui permettre d'éveiller ses pou-
voirs surnaturels pour créer.
Au moyen âge, la femme possède une autorité
certaine qui se remarque à tous les plans de la société.
Ainsi, en commençant par le domaine spirituel, les
abbesses avaient une influence réelle et disposaient de
pouvoirs personnels aussi importants que ceux d'un abbé.
Au niveau corporatif, il existait parallèlement à la
hiérarchie des maîtres d'Œuvre, une hiérarchie de
« maîtresses » qui avaient pouvoir d'embaucher des
ouvriers et d'instruire des apprentis, particulièrement
dans le travail des tissus, de la reliure, de l'enluminu-
re...
Notons à ce sujet, qu'à la cathédrale de Strasbourg,
on peut voir deux statues : l'une représente Erwin de
Steinbach, le maître d'Œuvre alsacien, et l'autre, une
maîtresse d'Œuvre dont le nom ne nous est pas parvenu.
Ces deux êtres symbolisent la complémentarité, confon-
dant ainsi les lois universelles en une unité créatrice.
Dans le monde féodal, la femme peut exercer tous les
droits de n'importe quel seigneur laïc et tenir un ou
plusieurs fiefs : elle rend la justice, signe les chartes et
s'entretient directement avec le roi. D'autre part, elle est
respectée et protégée : injurier ou battre une femme est
puni aussi sévèrement qu'un homicide prémédité; et dans
une charte de Bigorre datée de 1097 et citée par Gourdon
de Genouillac, il est précisé que la femme a le pouvoir de
sauver et de faire gracier quiconque s'approche d'elle.
C'est là, clairement exprimé, l'exercice du célèbre droit
d'asile qui assimile la femme à une église et l'entoure
d'une véritable aura sacrée et magique.

LES CHANOINESSES DE REMIREMONT

C'est Romary, qui fonde en 620 avec son frère Ame


un monastère au sommet du mont Habend, dans les
Vosges, ouvert aux seules dames nobles 1 désireuses de
vivre paisiblement. La règle choisie est celle de Colomban
réputée pour sa dureté et sa discipline. L'intérêt de cette
règle vient du fait que Colomban, originaire d'Irlande a
su adapter la nouvelle religion chrétienne au druidisme et
au vieux fond spirituel celtique.
On construit donc au sommet de cette petite mon-
tagne un monastère placé sous le vocable de saint Pierre,
et aux alentours on bâtit six chapelles; ces sept cons-
tructions sacrées sont appelées parfois les Sept églises,
rappelant ainsi l'Apocalypse de Jean. Nous retrouvons le
nombre sept, nombre essentiellement féminin, dans de
nombreuses relations de la vie du monastère; ainsi par
1. Il convient de préciser ce que l'on entend par noble.
Etymologiquement noble et noblesse viennent du latin nobilis et
nobilitas, c'est à dire de noscere, c'est à dire connaître.
Vulson de la Colombière, héraldiste du X V I I siècle et l'un
des derniers à avoir perçu la dimension métaphysique de l'héraldique
et de la chevalerie, estime que « la vraie noblesse consiste purement et
simplement en la vertu qui rend toujours noble celui qui la possède;...
Et c'était cette seule noblesse qui était la plus estimée, la façon de
vivre nous faisant mieux connaître que la façon de naître (La Science
Héroïque, 1644).
exemple, les chanoinesses étaient groupées en compaignies
de sept prébendes, composées chacune de douze sœurs,
nombre i n d i q u a n t l'unité cosmique. C h a q u e prébende se
dévouait à une des Sept églises afin d ' e n t r e t e n i r le chant
perpétuel de j o u r comme de nuit, symbolisé p a r le feu de
sainte Brigitte, flambeau dont la flamme ne devait j a m a i s
s'éteindre. O n retrouve le m ê m e symbolisme du feu
éternel dans l ' a n t i q u i t é avec les Vestales. Ce feu est en fait
la manifestation de la spiritualité du m o n d e et évoque la
sagesse. L u m i è r e des lumières 1
Symboliquement, il est i m p o r t a n t de définir la n a t u r e
de ce feu. Cette f l a m m e q u i brille au centre du monastère
est sans naissance et sans m o r t : elle est de toute éternité et
au-delà de toute différence. Elle symbolise l'énergie
immatérielle q u i a présidé à toute chose, la l u m i è r e
principielle source de vie et de création. Ce feu n ' a a u c u n
lien avec u n feu terrestre. Si le foyer où b r û l e la flamme
est a u centre de la c o m m u n a u t é , c'est parce q u e cette
flamme est en r a p p o r t direct avec la Sagesse. Ainsi le
mestier des chanoinesses est-il de veiller sur cette flamme
afin d ' e n t r e t e n i r le sacré et de faire vivre le principe
d'unité q u i préside à toute création véritable et p a r là,
manifester le principe de vie. Ce foyer est aussi le point de
concordance vers lequel convergent tous les membres de la
c o m m u n a u t é afin de reconstituer l'unité p r i m o r d i a l e
indispensable à toute quête de la connaissance. C h a q u e
chanoinesse avait ainsi u n centre c o m m u n et pouvait ainsi
p r é t e n d r e à u n e réelle fraternité originelle, car disent les
textes sacrés : « L à où b r û l e la flamme, là est le centre du
monde ».

1. Au V I siècle, en Irlande, existait un collège de druidesses qui


veillaient sur une flamme éternelle. L'une d'entre elles, Brigitte, se
convertit au christianisme, bientôt imité par ses sœurs. Toutefois ces
nouvelles chrétiennes continuèrent d'entretenir le feu sacré. Brigitte
fut aussi à l'origine de la création de plusieurs monastères de femmes,
et à ce titre peut prétendre au titre de Maîtresse d'Œuvre.
I I

Les centres du monde


Les lieux privilégiés

Au cours de fouilles archéologiques nous constatons


avec étonnement la continuité de l'esprit humain : sous le
temple que nous connaissons et dans lequel on implore la
divinité, existe un autre temple, ou les vestiges d'une
pensée religieuse, avec parfois un seul élément, une
pierre, mais qui reflète l'aspiration et l'âme d'un peuple.
Ces constructions qui se succèdent au même emplacement
soulèvent maintes questions.
On peut songer que la construction précédente
fournit les soubassements à la nouvelle réalisation; mais le
constructeur sait combien il est délicat de fonder son
bâtiment sur des assises aux résistances imparfaitement
connues; les plans ne correspondent guère à ceux du
nouvel édifice; ces vestiges gênent le constructeur qui ne
peut ou ne veut tout démolir; l'architecte préfère un
terrain vierge, sans contrainte. Pourquoi ne pas aban-
donner l'ancien sanctuaire et créer le nouveau temple en
un autre lieu, sans avoir à tenir compte de ce qui a été
déjà établi?
Et cependant fort souvent sous l'assise de la nouvelle
construction se retrouvent d'anciennes structures. Non
seulement l'orientation de l'édifice reste la même, mais les
centres coïncident, situent le cœur de ces réalisations
humaines. Parfois sous le temple une pierre levée : le
menhir est bien le symbole axial par excellence.
Est-ce pour inviter l'homme à revenir au même
endroit et ne pas déranger une de ses habitudes que l'on
reconstruit au même lieu? Mais n'avons-nous pas encore
à la mémoire la reconstruction continuelle de la cathé-
drale de Reims, où les rois lors de la plus haute
consécration, devaient passer sous des échafaudages,
forçant les constructeurs à trouver des solutions rapides et
éphémères permettant au sacre de se dérouler normale-
ment?
Le culte doit être rendu au même lieu, autour d'un
point bien défini où fuse la prière. D'après la Génèse la
création suprême érige le Ciel, la Terre et la Mer; le
temple réfléchit cette trinité divine. Le soleil fascine
l'homme qui contemple la nature et le regard s'arrête sur
cet astre vivant, lumineux, qui marque le centre du
monde. Le Saint des Saints reflète cette lumière mystique
où réside l'Etre Suprême; dans la culture hébraïque qui
imprègne le christianisme, Yahvé réside au sein de
l'édifice, au centre du Tabernacle, représentation de la
Terre; l'autel des parfums reçoit tous les fruits de la
nature, toute l'odeur subtile des fleurs et c'est là que les
pains de proposition sont déposés; et dans cette étonnante
description du Temple élevé par Salomon, la Mer
d'Airain représente bien ces eaux supérieures, cette Mer
cosmique dont nous provenons sans doute, tout comme
Vénus naît de l'écume de la mer verte qui dépose aussi des
algues vertes.
Le Temple de Salomon

Mais revenons à Salomon qui élève à Jérusalem un


Temple à l'Éternel entre 1014 et 930 avant Jésus-Christ,
à une date assez incertaine d'ailleurs. Précisons que le
premier Temple fut édifié pour recevoir l'Arche qui
symbolise l'Alliance entre Dieu et son peuple; ce fut
Moïse qui réalisa le tabernacle selon les prescriptions de
l'Eternel, et l'on en trouve la description dans Exode
(XXV, 10-17).
« Tu feras, en bois d'acacia, une arche longue de
deux coudées et demie, large d'une coudée et demie, et
haute d'une coudée et demie. Tu la plaqueras d'or pur,
au-dedans et en dehors... »
L'arche, la tente et son mobilier, les étoffes, la
charpente, le voile, l'autel des holocaustes, les vêtements,
tout est ainsi minutieusement réglementé.
Bien que nous ne voulions pas étudier le problème de
l'Arche, notons que chaque commentateur a émis les idées
les plus diverses sur la nature de ce qui était contenu dans
le tabernacle. Le Deutéronome mentionne les Tables de la
Loi, mais on a aussi pensé à une pierre, un bétyle. Seuls
les prêtres, les Lévites, pouvaient toucher l'Arche, les
mains gantées. Oza, qui faillit à cette précaution, tomba
foudroyé. Aussi recouvre-t-on ce tabernacle de peaux de
bêtes teintes; ce sont les éléments protecteurs, et il faut
construire un bâtiment pour abriter cet étonnant récep-
tacle.
L'Éternel a confié le plan de ce Temple à David et
Hiram remplit un rôle essentiel dans la construction de ce
monument sacré dont la réalisation dura sept ans. (En
réalité, d'après II Chroniques, 6 ans 5 mois 21 jours, soit
77 mois ou 7 x 11).
Vers - 589 les Chaldéens, menés par Nabuchodo-
nosor, mettent le siège devant Jérusalem. Après vingt
mois, la ville sainte prise d'assaut voit son Temple
entièrement rasé tandis que les Juifs sont exilés (II Rois
XXXV; II Chroniques XXIX, XXXVI).
Il faut rêver au Temple que l'on doit reconstruire :
c'est la célèbre vision d'Ezéchiel (vers - 572) où le temple
possède toutes les qualités; malheureusement il reste dans
l'imagination de l'homme.
Mais Cyrus, roi des Perses, autorise les Juifs à
revenir dans leur patrie. Zorobabel, gouverneur de Juda,
reconstruit le Temple détruit alors que Josué est le Grand
Prêtre et qu'Aggée le Prophète ranime les énergies
défaillantes. Le Temple est moins riche que le précédent.
Zorobabel devient ainsi le successeur d'Hiram; à ce titre il
figure dans les rites maçonniques car pour les prophètes
Esdras (III, 2, - v, 2), Aggée (II, 1 à 9), Zacharie (IV, 6 et
7), Zorobabel est le guide envoyé par Dieu et le
précurseur du Messie.
Hérode, en - 37, grand constructeur, fait réaliser son
palais et embellit le Temple. Ce Saint des Saints sera à
nouveau détruit vers l'an 70 de notre ère par Titus le
Romain. C'est d'ailleurs ce qu'avait prophétisé Jésus qui,
s'adressant à un de ses disciples, lui avait dit : « Tu vois
ces grands bâtiments? Il n'en restera pierre sur pierre qui
ne soit renversée ».
Sur ces deux Temples de Jérusalem il faut transcrire
une note inédite de Jean Tourniac, écrit d'autant plus
intéressant qu'il situe l'aspect du nomadisme propre au
Compagnonnage, tout en situant deux temples qui ont pu
fournir des rituels propres à l'art de construire :
« Les Temples de Jérusalem, en pierres taillées, se
limitent à ceux de Salomon et de Zorobabel.
« Sur l'emplacement du premier Temple, celui de
Salomon situé sur le mont Moriah, fut édifié le second,
celui de Zorobabel. On sait que c'est à ce dernier Temple
que se réfère l'encadrement rituel de certains hauts-grades
de l'Ecossisme Ancien et Accepté et Rectifié. De même le
retour de Babylone et la construction du Temple de
Zorobabel, avec la " découverte de la Parole ", constituent
le thème de la Maçonnerie de l'Arche, dans le Rite
Anglais, au degré complémentaire de la Maîtrise
dénommé " Sainte et Royale Arche de Jérusalem ".
« Du point de vue technique et historique, il est
intéressant de noter que le Temple de Salomon fut
construit avec l'aide d'une main-d'œuvre étrangère : celle
de Tyr, alors que l'édification de celui de Zorobabel
s'effectua grâce à la main d'œuvre locale d'Israël. Le fait
mérite d'être signalé car, dans le premier cas, il s'agit d'un
acte qui va concrétiser la sédentarisation rituelle des tribus
errant depuis longtemps, pratiquement depuis l'époque
d'Abraham jusqu'à celle de Moïse et de Josué. Les
nomades ne disposant pas d'initiations et de techniques
relatives à la fixation spatiale, il est normal qu'ils aient eu
recours à l'aide de gens de métier appartenant aux
peuples sédentaires. Dans le second cas, l'intervalle de
temps séparant Salomon de Zorobabel a permis au peuple
juif, devenu sédentaire, de se doter d' " arts " propres au
sédentarisme, dont celui de la Maçonnerie.
« On relira à ce sujet ce que René Guénon a écrit
dans Le Règne de Quantité et les Signes des Temps
(Ch. XXI. Caïn et Abel), Éd. Gallimard.
« Il est en outre curieux d'observer que ce double
aspect nomade et sédentaire, qui reste attaché à l'histoire
juive quand elle aboutit à l'élévation des deux Temples,
trouve comme une sorte de résonance dans le Compa-
gnonnage médiéval, à la fois " sédentaire " par son
appartenance religieuse, ethnique et sociale, et " nomade "
par les déplacements jalonnés du " Tour de France Il y
aurait une étude à faire sur ce point.
« Pour en revenir au second Temple et à la
Maçonnerie de la " Sainte et Royale Arche de Jérusa-
lem il faut encore préciser que celle-ci met en scène
trois personnages principaux, Zorobabel représentant la
Royauté, Aggée la prophétie et Josué le Sacerdoce.
« La fonction prophétique occupe donc ici une place
" centrale ", au milieu des deux autres, et elle est accordée
symboliquement à l'invocation et à la transmission du
Nom du Dieu Tout-Puissant. Nous avons traité de cette
place centrale dans d'autres ouvrages.
« Le second Temple fut celui que connut Jésus et où
il fut présenté selon le récit évangélique (Luc 2, 22). C'est
à cet événement que fait allusion le prophète Aggée dans
ces paroles :
« Oracle de l'Éternel Tsabaoth,
Grande sera la gloire de cette maison,
Plus encore la dernière que la première
Et dans ce lieu je donnerai La Paix.
Oracle de l'Éternel Tsabaoth. » (Aggée 2, 9)
« Telle est du moins l'interprétation que les chré-
tiens donnent à ce texte. L'Église lui rattache encore la
prophétie de Malachie (III, 1) : " Voici que j'envoie mon
messager et il préparera le chemin devant moi; soudain le
Seigneur que vous cherchez, l'ange de l'Alliance que vous
désirez, viendra dans son Temple. Voici, il vient, dit
l'Éternel Tsabaoth. "
« D'aucuns ont pensé parfois qu'un troisième Tem-
ple de pierre aurait été bâti dans la Cité Sainte à l'époque
du Christ. Il s'agit en fait d'une confusion. En revanche,
Hérode fils de l'Iduméen Antipater et victorieux d'An-
tigone, descendant de Simon Macchabée, fit agrandir et
embellir le Temple de Zorobabel. Maître de Jérusalem,
Hérode fit également construire un palais royal et un
théâtre, mais son nom reste attaché à la restauration du
Temple qu'il orna somptueusement. Cette transformation
s'effectua avec le concours d'une abondante main-d'œuvre
locale.
« Les travaux, commencés en l'an 730 de Rome -
18 année du règne d'Hérode - se poursuivaient encore
lors du début du ministère de Jésus. D'où le passage bien
connu de l'Évangile : " Les Juifs lui dirent : C'est en
46 ans que ce sanctuaire a été bâti " (Jean, 2, 20). Il y
avait en effet 46 ans que la restauration avait été
entreprise. Celle-ci fut définitivement achevée en 64, et le
Temple fut démoli 6 ans après, en 70.
« C'est à ce laps de temps, dit " temps du Vav " (le
Vav vaut 6), que quelques gnostiques judéo-chrétiens du
premier siècle ont fait allusion, à propos de l'avertisse-
ment donné par le Christ : "... Il ne restera pas pierre sur
pierre " (Matthieu 24, 2; Marc 13,2 et Luc 21,6); Le Vav
hébraïque, signe conjonctif mutant le passé en futur et
inversement, était parfois considéré par eux comme un
symbole du Verbe. » (Jean Tourniac.)
Ainsi le Temple de Salomon n'est pas le seul édifice
réalisé à la gloire de l'Éternel et nous ne le connaissons
que par les longs commentaires de la Bible. Mais il est
curieux de noter que ces indications qui paraissent très
précises ne permettent pas d'établir le plan de cet édifice;
nous ne pouvons en dresser une image concrète, si ce n'est
par notre imagination.
Comme nous venons de le voir, il y a eu d'autres
personnages susceptibles de transmettre une initiation :
Zorobabel considéré comme le constructeur du second
Temple, ou encore Phaleg qui aurait réalisé la tour de
Babel, Phaleg « au nom très juif dans un rituel très
chrétien ». Mais ces personnages ne donnent lieu qu'à
l'établissement de petites scènes particulières dans le
contexte d'un scénario plus général, celui du mythe
d'Hiram qui, lui, atteint une véritable grandeur.
La Bible, principalement dans I Rois (v, 1 à 18),
donne des indications sur cette édification. Le Roi des
Rois disposait de 20 000 ouvriers venus de Judée, mais on
parle aussi de 70 000 manœuvres, de 200 000 hommes
employés pour apporter les bois, les pierres et les
matériaux précieux travaillés avec amour, que ce soit l'or,
l'argent, l'airain ou le fer. Il fallait teindre le pourpre,
l'écarlate, l'hyacinthe, mais aussi couper les bois de cèdre,
de genièvre, de pin. Cet immense chantier aurait été
dirigé, d'après les textes bibliques, par le maître d'oeuvre
Adon Hiram, plus souvent nommé Hiram. Les documents
bibliques mentionnent aussi d'autres Hiram : le roi de
Tyr qui apparaît dans II Samuel (v, 11), dans I
Chroniques (XIV, 1), puis dans II Chroniques (II, 2); il
existe aussi un Adoniram « commis sur les tribus » qui
figure dans I Rois (XII, 18). Certains ont fait du Maître
Architecte, sans qu'on puisse le prouver, le cousin ou le
frère du roi de Tyr; mais comme le mentionne I Rois (VII,
13 à 46), il est plus sûrement «ouvrier en airain, fils
d'une veuve de la tribu de Nephtali et d'un père tyrien ».
N'est-ce pas là qu'il faut rechercher l'origine de « fils de la
veuve » revendiquée par les Francs-Maçons? C'est Hiram
qui fonde les deux colonnes nommées Jakin et Boaz, les
chapiteaux, les entrelacs en formes de filets, quatre cents
pommes de grenade, la mer d'airain, etc... Ses travaux
sont innombrables et il faut une équipe de spécialistes, des
ouvriers aux aptitudes variées d'origine phénicienne,
élèves des Egyptiens et des Assyriens. Maître Jacques et
le Père Soubise travaillent à ses côtés, mais leurs noms ne
figurent dans aucun document; la Bible ne mentionne pas
ces hommes qui vont cependant être honorés par les
Compagnons du Tour de France 1
Gérard de Nerval a bien su traduire cet esprit
corporatif, cette vocation du métier. Dans son Histoire de
la reine du matin et de Soliman, Prince des génies, qui
figure dans Voyage en Orient, il a repris cette magnifique
légende d'Hiram. Bien entendu le roi Soliman Ben
Daoud n'est autre que Salomon, fils de David et
Adoniram, chef des légions d'ouvriers, est son serviteur.
Nerval précise qu'Adoniram s'appelle autrement Hiram,
« nom qui lui a été conservé par la tradition des
associations mystiques. Adom n'est qu'un terme d'excel-
lence, qui veut dire Maître ou Seigneur. Il ne faut pas
confondre cet Hiram avec le roi de Tyr, qui portait par
hasard le même nom. »
Gérard de Nerval pour écrire son texte a sans doute
eu recours à la Bibliothèque Orientale de d'Héberlot, mais
avant de donner la parole au poète des Chimères notons
que l'ex-roi d'Abyssinie proviendrait de la lignée de la
reine de Saba; il possède les deux pouvoirs et on l'a ainsi
toujours appelé « Le prêtre Jean », ses sujets se nomment
« Chrétiens de Saint-Jean ».
Adoniram présente ses ouvriers à la reine de
Saba.
« La foule est attentive et curieuse... Adoniram lève le
bras droit, et, de sa main ouverte, trace dans l'air une
ligne horizontale, du milieu de laquelle il fait retomber
une perpendiculaire, figurant ainsi deux angles droits en
équerre comme les produit un fil à plomb suspendu à une

1. B. Cacérès, dans un récit étrange, Le Compagnon Char-


pentier de Nazareth (Le Seuil 1974), mentionne cette légende
d'Hiram et fait de Jésus un Compagnon charpentier initié aux
mystères du Compagnonnage.
règle, signe sous lequel les Syriens peignent la lettre T,
transmise aux Phéniciens par les peuples de l'Inde, qui
l'avaient dénommée Tha, et enseignée depuis aux Grecs,
qui l'appellent Tau.
« Désignant dans ces anciens idiomes, à raison de
l'analogie hiéroglyphique, certains outils de la profession
maçonnique, la figure T était un signe de ralliement.
« Aussi, à prene Adoniram l'a-t-il tracée dans les airs,
qu'un mouvement singulier se manifeste dans la foule du
peuple. Cette mer humaine se trouble, s'agite, des flots
surgissent en sens divers, comme si une trombe de vent
l'avait tout-à-coup bouleversée. Ce n'est d'abord qu'une
confusion générale; chacun court en sens opposé. Bientôt
des groupes se dessinent, se grossissent, se séparent; des
vides sont ménagés; des légions se disposent carrément;
une partie de la multitude est refoulée; des milliers
d'hommes, dirigés par des chefs inconnus, se rangent
comme une armée qui se partage en trois corps princi-
paux subdivisés en cohortes distinctes, épaisses et pro-
fondes.
« Alors, et tandis que Soliman cherche à se rendre
compte du magnifique pouvoir de maître Adoniram, alors
tout s'ébranle, cent mille hommes alignés en quelques
instants s'avancent silencieux de trois côtés à la fois. Leurs
pas lourds et réguliers font retentir la campagne. Au
centre on reconnaît les maçons et tout ce qui travaille à la
pierre; les maîtres en première ligne; puis les compa-
gnons, et derrière eux, les apprentis. A leur droite et
suivant la même hiérarchie, ce sont les charpentiers, les
menuisiers, les scieurs, les équarrisseurs. A gauche, les
fondeurs, les ciseleurs, les forgerons, les mineurs et tous
ceux qui s'adonnent à l'industrie des métaux.
« Ils sont plus de cent mille artisans, et ils appro-
chent, tels que de hautes vagues qui envahissent un
rivage...
« Troublé, Soliman recule de deux ou trois pas; il se
détourne et ne voit derrière lui que le faible et brillant
cortège de ses prêtres et de ses courtisans.
« Tranquille et serein, Adoniram est debout près des
deux monarques, Il étend le bras; tout s'arrête, et il
s'incline humblement devant la reine, en disant : « Vos
ordres sont exécutés ».
Tout est parfaitement organisé sur ce chantier : les
apprentis reçoivent leurs salaires à la colonne B, les
compagnons à la colonne J, les maîtres dans la chambre
du milieu. Des rites maçonniques ont conservé ces
dispositions 1

1. J.-P. Bayard, Le Symbolisme Maçonnique Traditionnel.


Edimaf.
La vision d'Ezéchiel

La pensée juive, avec aussi le Temple de Salomon,


imprègne notre religion tout comme le sacre royal français
s'inspire de la lignée des rois de Juda. Mais la réalisation
du Temple relève aussi de la symbolique de la Montagne
Sacrée et nous y retrouvons les trois enceintes, les trois
terrasses qui sont un raccourci cosmique. C'est peut-être
dans la description du Temple d'Ezéchiel que nous
retrouvons le mieux les sens subtils de cette maison de
Dieu; cependant, comme nous l'avons déjà souligné, cet
édifice n'a existé que dans l'imagination du prophète;
mais il est vrai que plans et mensurations de cet édifice
ésotérique ont été communiqués par un envoyé de
Yahvé.
Non seulement nous y retrouvons des unités de
mesure, mais aussi l'orientation par rapport au soleil
levant lors d'un jour particulier, celui de la naissance d'un
saint ou d'une sainte, ou encore à un moment particulier
de l'histoire sainte.
La vision d'Ezéchiel se rapportant au « Temple
restauré » n'étant guère connue, il nous a paru intéressant
de citer ce texte d'une très haute importance. (Chapitres
XL à XLVIII).
« La vingt-cinquième année de notre captivité, au commence-
ment de l'année le dixième jour du mois, quatorze ans après la prise
de la ville, en ce même jour, la main de l'Éternel fut sur moi, et il m'y
transporta. Il m'amena, en visions divines, au pays d'Israël, et me
plaça sur une montagne fort haute, sur laquelle, du côté du sud, se
trouvaient comme les bâtiments d'une ville. Et après qu'il m'y eut fait
entrer, voici un homme dont l'aspect était semblable à celui de
l'airain; il tenait en sa main un cordeau de lin et une canne à
mesurer, et il était debout à la porte. Cet homme me dit : Fils de
l'homme, regarde de tes yeux, et écoute de tes oreilles, et fais attention
à tout ce que je vais te montrer. Tu as été amené ici afin que je te les
montre. Fais connaître à la maison d'Israël tout ce que tu vas
voir.
Et voici, il y avait un mur extérieur, entourant la maison de tous
côtés. Et l'homme, qui avait à la main une canne à mesurer de six
coudées, chaque coudée mesurant une palme de plus que la coudée
usuelle, mesura la largeur de la construction, qui était d'une canne, et
la hauteur qui était d'une canne.
Il alla vers la porte orientale, et en monta les degrés, pour
mesurer le seuil de la porte, qui avait une canne de largeur; et l'autre
seuil avait une canne de largeur. Chaque chambre était longue d'une
canne, et large d'une canne; et entre les chambres il y avait un espace
de cinq coudées; et le seuil de la porte, près du vestibule de la porte, à
l'intérieur, avait une canne. Il mesura le vestibule de la porte, à
l'intérieur : il avait une canne; il mesura le vestibule de la porte : il
avait huit coudées, et ses poteaux deux coudées; c'était le vestibule de
la porte, à l'intérieur. Les chambres de la porte orientale étaient au
nombre de trois de chaque côté, toutes trois de même grandeur, et les
poteaux de chaque côté avaient une même mesure. Il mesura la
largeur de l'ouverture de la porte, c'étaient dix coudées, et sa hauteur,
qui était de treize coudées. Devant les chambres, il y avait un espace
d'une coudée, de côté et d'autre; et chaque chambre avait six coudées
d'un côté, et six de l'autre. Il mesura la porte, depuis le toit d'une
chambre jusqu'au toit de l'autre, ce qui donnait une largeur de
vingt-cinq coudées entre les deux ouvertures opposées. Puis il fit
soixante coudées pour les poteaux; et près des poteaux, un parvis tout
autour de la porte. L'espace entre la porte d'entrée et le vestibule de la
porte intérieure, était de cinquante coudées. Il y avait des fenêtres
grillées aux chambres et à leurs poteaux, à l'intérieur de la porte, tout
autour, de même qu'aux vestibules; les fenêtres étaient tout autour, à
l'intérieur; et sur les poteaux étaient sculptées des palmes.
Puis il me conduisit dans le parvis extérieur, où je vis des
chambres, et un dallage posé tout autour du parvis; sur ce dallage se
trouvaient trente chambres. Le dallage s'étendait sur les côtés des
portes, et répondait à leur longueur; c'était le dallage inférieur. Il
mesura la largeur depuis le devant de la porte inférieure, jusque
devant le parvis intérieur, au-dehors, cent coudées à l'Orient et au
Nord. Il mesura la longueur et la largeur de la porte septentrionale
du parvis extérieur. Ses chambres, au nombre de trois par côté, et ses
poteaux, et son vestibule, avaient la même mesure que la première
porte : cinquante coudées en longueur, et vingt-cinq en largeur. Ses
fenêtres, son vestibule et ses palmes, avaient les mêmes mesures que la
porte orientale; on y montait par sept degrés, en face desquels était
son vestibule. Et vis-à-vis de la porte septentrionale et de la porte
orientale, se trouvait la porte du parvis intérieur; d'une porte à l'autre
il mesura cent coudées.
Après cela il me conduisit du côté du Sud, où je vis la porte
méridionale; il en mesura les poteaux et les vestibules, qui avaient la
même mesure. Cette porte et ses vestibules avaient des fenêtres tout
autour, semblables aux fenêtres précédentes; et sa longueur était de
cinquante coudées, et sa largeur de vingt-cinq. On y montait par sept
degrés, en face desquels se trouvait un vestibule; de chaque côté, il y
avait des palmes sur ses poteaux. Le parvis intérieur avait une porte
au Midi, et il mesura d une porte à l'autre, du côté du Midi, cent
coudées.
Puis il me fit entrer au parvis intérieur par la porte du Midi; il
mesura la porte du Midi; elle avait les mêmes mesures. Ses chambres,
ses poteaux et ses vestibules avaient les mêmes mesures. Cette porte et
ses vestibules avaient des fenêtres tout autour; la longueur en était de
cinquante coudées, et la largeur de vingt-cinq. Tout autour était un
vestibule de vingt-cinq coudées de long, et de cinq de large. Les
vestibules de la porte arrivaient au parvis extérieur; il y avait des
palmes à ses poteaux, et huit degrés pour y monter.
Ensuite il me fit entrer au parvis intérieur du côté de l'Orient; et
il en mesura la porte qui avait les mêmes mesures. Ses chambres, ses
poteaux et son vestibule avaient les mêmes mesures, et cette porte et
ses vestibules avaient des fenêtres tout autour. La longueur en était de
cinquante coudées, et la largeur de vingt-cinq. Les vestibules de la
porte arrivaient au parvis extérieur; il y avait des palmes à ses
poteaux, de chaque côté, et huit degrés pour y monter.
Puis il me mena vers la porte du Nord, et la mesura; elle avait
les mêmes mesures, ainsi que ses chambres, ses poteaux et ses
vestibules; il y avait des fenêtres tout autour; et la longueur en était de
cinquante coudées, et la largeur de vingt-cinq; ses vestibules
arrivaient au parvis extérieur; il y avait des palmes sur ses poteaux,
de chaque côté, et huit degrés pour y monter. Il y avait une chambre
qui avait ses ouvertures du côté des poteaux des portes; c'est là qu'on
lavait les holocaustes. Dans le vestibule de la porte se trouvaient deux
tables, de chaque côté, pour y égorger les holocaustes pour le sacrifice
pour le péché, et pour le sacrifice pour le délit. A l'un des côtés
extérieurs, là où l'on montait, à l'entrée de la porte du Nord, étaient
deux tables; à l'autre côté, vers le vestibule de la porte, deux tables.
Ainsi, quatre tables d'un côté, quatre tables de l'autre, aux côtés de la
porte; ce qui fait huit tables, sur lesquelles on égorgeait les victimes. Il
y avait encore quatre tables pour l'holocauste, en pierre de taille,
longues d'une coudée et demie, larges d'une coudée et demie, et
hautes d'une coudée. On y déposait les instruments avec lesquels on
égorgeait les victimes pour les holocaustes et les autres sacrifices. A la
maison, tout autour, étaient fixés des crochets, larges d'une paume; et
la chair des oblations devait être déposée sur les tables.
En dehors de la porte intérieure étaient deux chambres pour les
chantres, dans le parvis intérieur; l'une était à côté de la porte du
Nord, et regardait le Midi; l'autre à côté de la porte Orientale, et
regardait le Nord. Il me dit : La chambre qui regarde le Midi, est
pour les sacrificateurs qui font le service de la maison; la chambre qui
regarde le Nord, est pour les sacrificateurs qui font le service de
l'autel. Ce sont les fils de Tsadok, qui, parmi les fils de Lévi,
s'approchent de l'Eternel pour faire son service.
Et il mesura le parvis; il avait cent coudées de long, et cent
coudées de large, en carré; l'autel se trouvait devant la maison.
Ensuite il me fit entrer dans le vestibule de la maison, et en
mesura les poteaux, cinq coudées de chaque côté; la largeur de la
porte était de trois coudées, de chaque côté. Le vestibule avait vingt
coudées de long, et onze de large; on y montait par des degrés, et près
des poteaux se trouvaient des colonnes, l'une d'un côté, l'autre de
l'autre.

L'intérieur du temple
Puis il me fit entrer dans le temple, et en mesura les poteaux; il y
avait six coudées de largeur d'un côté, et six de l'autre; c'était la
largeur du tabernacle. La largeur de la porte était de dix coudées :
cinq coudées d'un côté, cinq de l'autre. Il mesura la longueur du
temple : quarante coudées; et la largeur : vingt coudées. Il entra dans
l'intérieur, et mesura les poteaux de la porte : deux coudées; la
hauteur de la porte : six coudées; et la largeur de la porte : sept
coudées. Il mesura une longueur de vingt coudées sur le devant du
temple, et me dit : c'est ici le lieu très-saint.
Ensuite il mesura la muraille de la maison : six coudées; la
largeur des chambres latérales tout autour de la maison : quatre
coudées. Les chambres latérales étaient en trois étages, trente par
étage; elles entraient dans une muraille construite tout autour de la
maison, où elles s'appuyaient sans entrer dans le mur de la maison.
Plus les chambres s'élevaient, plus le mur d'enceinte devenait large;
car il y avait une galerie tout autour de la maison, à chaque étage
supérieur; ainsi la largeur de la maison était plus grande vers le haut,
et l'on montait de l'étage inférieur à l'étage supérieur par celui du
milieu.
Et je considérai la hauteur, tout autour de la maison; depuis les
fondements des chambres latérales, il y avait une canne entière, six
grandes coudées. L'épaisseur de la muraille extérieure des chambres
latérales était de cinq coudées. L'espace libre entre les chambres
latérales de la maison et les chambres autour de la maison, était large
de vingt coudées tout autour de la maison. L'entrée des chambres
latérales donnait sur l'espace libre : une entrée du côté du Nord, une
du côté du Sud; et la largeur de l'espace libre était de cinq coudées
tout autour. Le bâtiment qui était devant l'espace libre, vers
l'Occident, était large de soixante et dix coudées; la muraille tout
autour était épaisse de cinq coudées, et longue de quatre-vingt-
dix.
Puis il mesura la maison, qui était longue de cent coudées; et
l'espace libre, avec ses bâtiments et ses murailles, avait une longueur
de cent coudées. La largeur de la face de la maison, avec l'espace libre
du côté de l'Orient, était de cent coudées. Il mesura ensuite la
longueur du bâtiment devant l'espace libre, sur le derrière, ainsi que
les galeries de chaque côté : cent coudées.
Et le temple intérieur et les vestibules du parvis, les seuils, les
fenêtres grillées, les galeries du pourtour, dans leurs trois étages en
face des seuils, étaient recouverts d'un lambris de bois, tout autour;
depuis le sol aux fenêtres fermées, le dessus de la porte, l'intérieur de
la maison et le dehors, toute la muraille du pourtour, à l'intérieur et à
l'extérieur, tout avait les mêmes dimensions. On y avait sculpté des
chérubins et des palmes, une palme entre deux chérubins; chaque
chérubin avait deux faces, un visage humain d'un côté vers la palme,
un visage de lion de l'autre côté vers la palme; telles étaient les
sculptures de toute la maison, tout autour. Du sol jusqu'au-dessus de
la porte, il y avait des chérubins et des palmes sculptés, ainsi que sur
la muraille du temple. Les poteaux du temple étaient carrés, et la
façade du lieu très-saint avait le même aspect.
L'autel était de bois, haut de trois coudées, long de deux. Ses
angles, sa longueur et ses côtés, étaient de bois. Il me dit : C'est ici la
table qui est devant l'Éternel.
Le temple et le lieu très-saint avaient deux portes; les deux
portes avaient deux battants qui se repliaient, deux battants pour une
porte, deux pour l'autre. Des chérubins et des palmes étaient sculptés
sur les portes du temple, comme sur les murs. Sur le devant du
vestibule, en dehors, se trouvait un entablement de bois. Il y avait
également des fenêtres grillées, et des palmes de part et d'autre, aux
côtés du vestibule, aux chambres latérales de la maison et aux
entablements.

L'intérieur du temple (suite)

Puis il me fit sortir vers le parvis extérieur, dans la direction du


Nord, et me fit entrer dans les chambres qui se trouvaient en face de
l'espace vide, vis-à-vis du bâtiment du côté du Nord. Sur la face où se
trouvait l'entrée du côté du Nord, il y avait une longueur de cent
coudées, et la largeur était de cinquante. C'était en face des vingt
coudées du parvis intérieur, vis-à-vis du dallage du parvis extérieur,
là où étaient les galeries des trois étages. Devant les chambres, à
l'intérieur, il y avait une allée large de dix coudées, et un corridor
d'une coudée; leurs portes étaient tournées du côté du Nord. Les
chambres supérieures étaient plus étroites que les inférieures et que
celles du milieu, parce que les galeries leur ôtaient de l'espace. Il y
avait trois étages, mais pas de colonnes comme celles des parvis; c'est
pourquoi, depuis le sol, les chambres inférieures et celles du milieu
étaient plus étroites. Le mur extérieur parallèle aux chambres, dans
la direction du parvis extérieur, devant les chambres, avait cinquante
coudées de longueur; car la longueur des chambres, du côté du parvis
extérieur, était de cinquante coudées, tandis qu'en face du temple
elles avaient cent coudées. Au bas de ces chambres se trouvait l'entrée
orientale, quand on y venait depuis le parvis extérieur.
Il y avait des chambres sur la largeur du mur du parvis, du côté
de l'Orient, en face de l'espace libre et du bâtiment. Devant elles était
une allée, comme devant les chambres septentrionales; elles avaient la
même longueur et la même largeur, toutes les mêmes sorties, les
mêmes dispositions et les mêmes entrées. Il en était de même des
portes des chambres méridionales. A l'entrée de l'allée, de l'allée en
face du mur oriental correspondant, se trouvait une porte par où l'on
entrait.
Et il me dit : Les chambres du Nord et celles du Midi, en face de
l'entrée libre, sont les chambres saintes, celles où les sacrificateurs qui
s'approchent de l'Éternel mangeront les choses très-saintes. Ils y
déposeront les choses très-saintes, savoir les offrandes, les victimes
pour le péché, les victimes pour le délit, car ce lieu est saint. Quand
les sacrificateurs y seront entrés, ils ne sortiront pas du lieu saint au
parvis extérieur; mais ils déposeront là les vêtements avec lesquels ils
font le service, parce qu'ils sont sacrés, et ils mettront d'autres
vêtements pour s'approcher du peuple.
Après avoir achevé les mesures de la maison intérieure, il me fit
sortir par le chemin de la porte orientale, et il mesura l'enceinte tout
autour. Il mesura le côté de l'Orient avec la canne à mesurer; il y
avait tout autour cinq cents cannes, de la canne à mesurer. Il mesura
le côté septentrional : cinq cents cannes, de la canne à mesurer, tout
autour. Il mesura le côté du Midi : cinq cents cannes, de la canne à
mesurer. Il se tourna vers le côté occidental pour le mesurer; il y avait
cinq cents cannes de la canne à mesurer. Il mesura de quatre côtés le
mur qui entourait la maison : cinq cents cannes de long, et cinq cents
cannes en largeur; il servait à séparer le saint et le profane.

Vision de la gloire de l'Éternel

Ensuite il me conduisit vers la porte, vers la porte orientale; et


voici, la gloire du Dieu d'Israël s'avançait de l'Orient; sa voix était
semblable au bruit des grandes eaux, et la terre resplendissait de sa
gloire. La vision que j'eus alors était semblable à celle que j'avais eue,
lorsque j'étais venu pour détruire la ville, et ces visions étaient comme
celles que j'avais eues près du fleuve du Kébar; et je me prosternai sur
ma face. La gloire de l'Eternel entra dans la maison par le chemin de
la porte orientale, et l'Esprit m'enleva, et me fit entrer dans le parvis
intérieur; et voici, la gloire de l'Éternel remplissait la maison.
J'entendis quelqu'un qui me parlait depuis la maison, et un homme
se tenait près de moi.
Et il me dit : Fils de l'homme, c'est ici le lieu de mon trône, le
lieu de la plante de mes pieds, où j'établirai à jamais ma demeure
parmi les enfants d'Israël. La maison d'Israël, ni ses rois, ne
souilleront plus mon saint nom par leurs prostitutions, ni par les
cadavres de leurs rois sur leurs hauts lieux. Ils mettaient leur seuil
près de mon seuil, leur poteau tout près de mon poteau, tellement
qu'il n'y avait plus qu'une paroi entre moi et eux; ils ont souillé mon
saint nom par les abominations qu'ils ont commises; et dans ma colère
je les ai consumés. Maintenant ils éloigneront de moi leurs
prostitutions et les cadavres de leurs rois, et j'établirai à jamais ma
demeure au milieu d'eux.
Toi, fils de l'homme, montre cette maison à la maison d'Israël;
qu'ils soient confus de leurs iniquités; qu'ils mesurent le plan de cette
maison. Quand ils seront confus de tout ce qu'ils ont fait,
explique-leur la forme de cette maison, sa disposition, ses sorties, ses
entrées, tous ses dessins, toutes ses dispositions, toutes ses ordon-
nances et toutes ses lois. Fais-en une description sous leurs yeux, afin
qu'ils observent ses dispositions et ses ordonnances, et qu'ils s'y
conforment.
Voici la loi de la maison : toute son enceinte, au sommet de la
montagne, est un lieu saint. Telle est la loi de la maison.
Voici les mesures de l'autel, en coudées dont chacune a une
palme de plus que la coudée usuelle. La base aura une coudée de
haut, et une de large; le rebord qui en fait le tour sera d'un empan;
c'est le support de l'autel. Depuis la base sur le sol jusqu'à
l'encadrement inférieur, il y aura deux coudées, et une coudée de
largeur; depuis le petit au grand encadrement, quatre cordées, et une
de largeur. L'âtre aura quatre coudées, et de l'âtre s'élèveront
quatre cornes. L'âtre aura douze coudées de longueur, sur douze de
large, un carré par ses quatre côtés. L'encadrement aura quatorze
coudées de long, quatorze de large à ses quatre côtés; il aura tout
autour un rebord d'une demi-coudée; la base aura une coudée tout
autour, et ses degrés regarderont l'Orient.
Et il me dit : Fils de l'homme, ainsi a dit le Seigneur l'Éternel :
Voici les ordonnances concernant l'autel, dès le jour qu'il aura été
fait, afin qu'on y offre l'holocauste et qu'on y répande le sang. Tu
donneras aux sacrificateurs Lévites, qui sont de la race de Tsadok et
qui s'approchent de moi pour me servir, dit le Seigneur l'Eternel, un
jeune taureau pour le sacrifice pour le péché. Tu prendras de son
sang, et en mettras sur les quatre cornes et les quatre angles de
l'encadrement, sur le rebord tout autour, pour purifier l'autel et faire
l'expiation pour lui. Tu prendras le taureau du sacrifice pour le
péché, et on le brûlera au lieu réservé de la maison, en dehors du
sanctuaire. Le second jour, tu offriras un bouc sans défaut, pour le
péché, pour purifier l'autel, comme on l'aura purifié avec le taureau.
1. Héb. : Harel (montagne de Dieu).
2. Héb. : Ariel (foyer de Dieu).
Lorsque tu auras achevé la purification, tu offriras un jeune taureau
sans défaut, et un bélier sans défaut, pris dans le troupeau. Tu les
offriras devant l'Éternel, et les sacrificateurs jetteront du sel dessus, et
les offriront en holocauste à l'Éternel. Durant sept jours, tu
sacrifieras un bouc chaque jour, en sacrifice pour le péché; et on
sacrifiera un jeune taureau, et un bélier sans défaut, pris dans le
troupeau. Durant sept jours on fera l'expiation pour l'autel; on le
purifiera, on le consacrera. Après que ces jours seront écoulés, depuis
le huitième jour et dans la suite, lorsque les sacrificateurs sacrifieront
sur cet autel vos holocaustes et vos sacrifices de prospérité, je vous
serai favorable, dit le Seigneur l'Éternel.

La porte du prince; les sacrificateurs idolâtres

Puis il me ramena au chemin de la porte extérieure du


sanctuaire, celle de l'Orient. Elle était fermée. L'Éternel me dit :
Cette porte sera fermée, et ne sera point ouverte; personne n'entrera
par elle, parce que l'Éternel, le Dieu d'Israël est entré par elle; elle
demeurera fermée. Le prince seul, parce qu'il est prince, pourra s'y
asseoir pour manger le pain devant l'Eternel; il entrera par le chemin
du vestibule de la porte, et sortira par le même chemin.
Et il me conduisit au chemin de la porte du Nord, jusque sur le
devant de la maison; et je regardai, et voici, la gloire de l'Éternel
remplissait la maison de l'Éternel, et je tombai sur ma face.
Alors l'Éternel me dit : Fils de l'homme, fais attention, regarde
de tes yeux, et écoute de tes oreilles tout ce que je vais te dire, toutes
les ordonnances de la maison de l'Éternel, et toutes ses lois; on
considère avec soin l'entrée de la maison et toutes les sorties du
sanctuaire. Et tu diras aux rebelles, à la maison d'Israël : Ainsi a dit
le Seigneur l'Éternel : Maison d'Israël, j'ai assez de toutes vos
abominations! Vous avez fait entrer les enfants de l'étranger,
incirconcis de cœur et incirconcis de chair, pour être dans mon
sanctuaire et pour profaner ma maison, quand vous offriez mon pain,
la graisse et le sang, et vous avez violé mon alliance avec toutes vos
abominations. Vous n'avez point fait le service de mon sanctuaire;
mais vous les avez établis à votre place, pour faire le service de mon
sanctuaire.
Ainsi a dit le Seigneur l'Éternel : Aucun fils d'étranger,
incirconcis de cœur et incirconcis de chair, n'entrera dans mon
sanctuaire, aucun de tous les fils d'étrangers qui se trouvent au milieu
des enfants d'Israël. En outre, les Lévites qui se sont éloignés de moi,
lorsque Israël s'est égaré, et qui se sont détournés de moi pour suivre
leurs idoles, porteront leur iniquité. Ils serviront dans mon sanc-
tuaire, comme gardes aux portes de la maison; ils feront le service de
la maison; ils égorgeront pour le peuple l'holocauste et les autres
sacrifices; et ils se tiendront devant lui pour le servir. Parce qu'ils
l'ont servi devant ses idoles, et qu'ils ont fait tomber la maison d'Israël
dans l'iniquité, à cause de cela j'ai levé la main contre eux, dit le
Seigneur l'Eternel : ils porteront leur iniquité. Ils ne s'approcheront
pas de moi pour exercer mon sacerdoce; ils ne s'approcheront ni de
mon sanctuaire, ni de mes lieux très-saints; mais ils porteront leur
ignominie et la peine des abominations qu'ils ont commises; je les
établirai pour avoir la garde de la maison, pour en faire tout le service
et tout ce qui s'y fait.
Mais, pour les sacrificateurs Lévites, fils de Tsadok, qui ont fait
le service de mon sanctuaire, lorsque les enfants d'Israël se sont
égarés loin de moi, ils s'approcheront de moi pour faire mon service,
et ils se tiendront devant moi, pour m'offrir de la graisse et du sang,
dit le Seigneur, l'Éternel. Ceux-là entreront dans mon sanctuaire,
ceux-là s'approcheront de ma table, pour me servir, et ils feront mon
service. Lorsqu'ils entreront par les portes du parvis intérieur, ils
auront à se vêtir de vêtements de lin; ils n'auront point de laine sur
eux, pendant qu'ils feront le service aux portes du parvis intérieur et
dans la maison. Ils auront des tiares de lin sur la tête, des caleçons de
lin sur les reins, et ne se ceindront point de manière à exciter la sueur.
Mais quand ils sortiront au parvis extérieur, au parvis extérieur vers
le peuple, ils quitteront leurs vêtements de service, les déposeront
dans les chambres saintes, et se revêtiront d'autres vêtements, afin de
ne pas sanctifier le peuple par leurs vêtements. Ils ne se raseront pas
la tête, et ne laisseront pas croître leurs cheveux; mais ils couperont
leur chevelure. Aucun sacrificateur ne boira de vin, lorsqu'il entrera
dans le parvis intérieur. Ils ne prendront point pour femme une veuve
ou une répudiée; mais ils prendront des vierges, de la race de la
maison d'Israël, ou une veuve qui soit veuve d'un sacrificateur. Ils
enseigneront à mon peuple la différence entre le sacré et le profane;
ils lui feront connaître la différence entre ce qui est souillé et ce qui
est pur. Quand il surviendra quelque procès, ils présideront au
jugement, et jugeront selon le droit que j'ai établi; ils garderont mes
lois et mes statuts dans toutes mes solennités, et sanctifieront mes
sabbats. Aucun sacrificateur n'ira vers un homme mort, de peur d'en
être souillé; toutefois ils pourront se souiller pour un père, pour une
mère, pour un fils, pour une fille, pour un frère, et pour une sœur qui
n'aura point eu de mari. Après qu'il se sera purifié, on lui comptera
sept jours. Le jour où il entrera dans le lieu saint, au parvis intérieur,
pour faire le sacrifice dans le lieu saint, il offrira un sacrifice pour son
péché, dit le Seigneur, l'Éternel.
Ils auront un héritage; je serai leur héritage. Vous ne leur
donnerez aucune possession en Israël; je serai leur possession. Ils se
nourriront des offrandes, des sacrifices pour le péché et le délit, et tout
l'interdit en Israël leur appartiendra. Les prémices de toutes les sortes
de produits, toutes les offrandes présentées en élévation, appartien-
dront aux sacrificateurs; vous donnerez aux sacrificateurs les
prémices de votre pâte, afin de faire reposer la bénédiction sur la
maison de chacun de vous. Les sacrificateurs ne mangeront la chair
d'aucune bête morte d'elle-même ou déchirée, soit oiseau, soit
bétail.

Partage du pays
Quand vous partagerez par le sort le pays en héritage, vous
prélèverez comme offrande à l'Éternel une portion du pays, qui sera
sacrée; elle sera de vingt-cinq mille cannes de long, et de dix mille de
large; elle sera sacrée dans toute son étendue. Dans cette portion, il y
aura, pour le sanctuaire, cinq cents cannes sur cinq cents, formant un
carré, autour duquel il y aura un rayon libre de cinquante coudées.
Sur cet espace, de vingt-cinq mille en longueur et de dix mille en
largeur, tu mesureras un emplacement pour le sanctuaire, le lieu
très-saint. Ce sera la portion sainte du pays; elle appartiendra aux
sacrificateurs qui font le service du sanctuaire, qui s'approchent de
l'Éternel pour faire son service; ce sera un emplacement pour leurs
maisons, et un lieu très-saint pour le sanctuaire.
Vingt-cinq mille cannes en longueur, dix mille en largeur,
appartiendront aux Lévites qui font le service de la maison; ce sera
leur possession, avec vingt chambres.
Pour la possession de la ville, vous prendrez cinq mille cannes en
largeur, et vingt-cinq mille en longueur, parallèlement à la portion
sainte prélevée; ce sera pour toute la maison d'Israël.
Pour le prince, vous réserverez un territoire, des deux côtés de la
portion sainte prélevée et de la possession de la ville, le long de la
portion sainte prélevée et de la possession de la ville, au côté de
l'Occident vers l'Occident, au côté de l'Orient vers l'Orient, sur une
longueur parallèle à l'une des parts, depuis la limite occidentale à la
limite orientale. Ce sera sa terre, sa possession en Israël, et mes
princes ne fouleront plus mon peuple; mais ils donneront le pays à la
maison d'Israël, selon ses tribus.

Licence eden-13-548925-LIQ944604 accordée le 03 octobre 2022 à


bukoko-ikoki
Ainsi a dit le Seigneur, l'Éternel : Princes d'Israël, que cela vous
suffise; ôtez la violence et l'oppression; faites droit et justice; enlevez
vos extorsions de dessus mon peuple, dit le Seigneur l'Éternel.
Ayez des balances justes, un épha juste et un bath juste. L'épha
et le bath auront la même mesure; le bath contiendra la dixième partie
d'un homer, et l'épha la dixième partie d'un homer; leur mesure se
réglera sur le homer. Le sicle aura vingt guéras; vingt sicles, plus
vingt-cinq sicles, plus quinze sicles, feront la mine.
Voici la portion que vous prélèverez : un sixième d'épha par
homer de blé, et un sixième d'épha par homer d'orge; pour l'huile,
pour un bath d'huile, vous prélèverez un dixième de bath par cor, qui
vaut un homer de dix baths; car dix baths font le homer. Vous
prélèverez une tête de menu bétail sur deux cents, dans les gros
pâturages d'Israël, pour l'offrande, l'holocauste, les sacrifices de
prospérités, afin de faire expiation pour eux, dit le Seigneur,
l'Éternel. Tout le peuple du pays devra prélever cette offrande pour
le prince d'Israël. Mais le prince sera tenu de fournir les holocaustes,
les offrandes et les libations, aux fêtes, aux nouvelles lunes, aux
sabbats, à toutes les solennités de la maison d'Israël. Il offrira le
sacrifice pour le péché, l'offrande, et l'holocauste, et les sacrifices de
prospérités, afin de faire propitiation pour la maison d'Israël.
Ainsi a dit le Seigneur, l'Éternel : Au premier jour du premier
mois, tu prendras un jeune taureau sans défaut, pour purifier le
sanctuaire. Le sacrificateur prendra du sang de ce sacrifice pour le
péché, pour en mettre sur les poteaux de la maison, sur les quatre
angles de l'encadrement de l'autel, et sur les poteaux de la porte du
parvis intérieur. Tu feras la même chose, le septième jour du mois,
pour les hommes qui auront péché involontairement ou par
imprudence, et vous ferez l'expiation pour la maison.
Le quatorzième jour du premier mois, vous aurez la Pâque, fête
de sept jours; on mangera des pains sans levain. Ce jour-là, le prince
offrira pour lui et tout le peuple du pays un taureau pour le péché. Et
durant les sept jours de la fête, il offrira sept taureaux et sept béliers
sans défaut, en holocauste à l'Éternel, chaque jour durant sept jours,
et chaque jour un bouc en sacrifice pour le péché. Il offrira comme
offrande un épha par taureau, et un épha par bélier, et un hin d'huile
par épha. Le quinzième jour du septième mois, à la fête, il offrira
durant sept jours les mêmes choses, le même sacrifice pour le péché, le
même holocauste, les mêmes offrandes, et les mêmes mesures
d'huile.
La porte du prince. — Lois sur les sacrifices
Ainsi a dit le Seigneur, l'Éternel : la porte du parvis intérieur,
celle qui regarde l'Orient, sera fermée les six jours ouvriers; mais elle
sera ouverte le jour du sabbat, et elle sera aussi ouverte le jour de la
nouvelle lune. Le prince y entrera par le chemin du vestibule de la
porte extérieure, et il se tiendra près des poteaux de la porte, pendant
que les sacrificateurs offriront son holocauste et ses sacrifices de
prospérités. Ils se prosternera sur le seuil de la porte, et sortira, et la
porte ne sera pas fermée jusqu'au soir. Le peuple du pays se
prosternera devant l'Éternel, à l'entrée de cette porte, aux sabbats et
aux nouvelles lunes.
Et l'holocauste que le prince offrira à l'Éternel, au jour du
sabbat, sera de six agneaux sans défaut et d'un bélier sans défaut.
L'offrande sera d'un épha pour le bélier, et pour les agneaux de ce
qu'il voudra, avec un hin d'huile par épha. Au jour de la nouvelle
lune, il offrira un jeune taureau sans défaut, six agneaux et un bélier,
qui seront sans défaut. Comme offrande, il offrira un épha pour le
taureau, un épha pour le bélier, et pour les agneaux ce qu'il voudra
donner, avec un hin d'huile par épha.
Lorsque le prince entrera, il entrera par le chemin du vestibule
de la porte, et sortira par le même chemin. Quand le peuple du pays
entrera, pour se présenter devant l'Éternel aux fêtes solennelles, celui
qui entrera par la porte du Nord pour adorer, sortira par le chemin
de la porte du Midi; et celui qui entrera par le chemin de la porte du
Midi, sortira par le chemin de la porte du Nord. On ne retournera
pas par le chemin de la porte par laquelle on sera entré, mais on
sortira par celle qui est vis-à-vis. Le prince entrera parmi eux quand
ils entreront; et quand ils sortiront, il sortira.
Dans les fêtes et dans les solennités, l'offrande sera d'un épha
pour un taureau, d'un épha pour un bélier, et pour les agneaux ce
qu'il voudra donner, avec un hin d'huile par épha.
Si le prince offre un sacrifice volontaire, quelque holocauste ou
quelque sacrifice de prospérités, en offrande volontaire à l'Éternel, on
lui ouvrira la porte tournée à l'Orient, et il offrira son holocauste et
ses sacrifices de prospérités, comme il les offre au jour du sabbat; puis
il sortira, et lorsqu il sera sorti, on fermera cette porte.
Chaque jour tu sacrifieras à l'Éternel un agneau d'un an, sans
défaut; tu le sacrifieras le matin. Tu offriras aussi comme offrande,
tous les matins, avec l'agneau, un sixième d'épha, un tiers de hin
d'huile pour détremper la fine farine C'est là l'offrande de l'Éternel;
ce sont des statuts permanents, pour toujours. Ainsi on offrira tous les
matins l'agneau, l'offrande et l'huile, en holocauste continuel.
Ainsi a dit le Seigneur l'Éternel : Quand le prince fera un don
pris sur son héritage à quelqu'un de ses fils, ce don appartiendra à ses
fils, et sera leur propriété comme héritage. Mais s'il fait un don pris
sur son héritage à l'un de ses serviteurs, le don lui appartiendra
jusqu'à l'année de l'affranchissement, et retournera au prince; son
héritage n'appartient qu'à ses fils, il leur demeurera.
Le prince ne prendra rien de l'héritage du peuple, en le
dépouillant de sa possession; c'est de sa possession qu'il donnera un
héritage à ses fils, afin qu'aucun homme de mon peuple ne soit chassé
de sa possession.

Après cela, il me mena par l'entrée, qui était à côté de la porte,


dans les chambres saintes des sacrificateurs, vers le Septentrion; et
voici, il y avait une place au fond vers l'Occident. Il me dit : C'est là le
lieu où les sacrificateurs feront bouillir la chair des sacrifices pour le
délit et pour le péché, et où ils cuiront les offrandes, afin de ne pas les
porter au parvis extérieur et de ne pas sanctifier le peuple. Puis il me
fit sortir vers le parvis extérieur et me fit passer vers les quatre angles
du parvis; et voici, il y avait une cour à chacun des angles du parvis.
Aux quatre angles du parvis, il y avait des cours fermées, longues de
quarante coudées, et larges de trente; toutes les quatre avaient la
même mesure, dans les quatre angles. Ces quatre parvis étaient
entourés d'un mur, et sous les murs tout autour, on avait pratiqué des
foyers. Il me dit : Ce sont ici les cuisines, où ceux qui font le service
de la maison bouilliront la chair des sacrifices du peuple.

Le fleuve sortant du temple


Ensuite il me ramena vers l'entrée de la maison; et voici, des
eaux sortaient sous le seuil de la maison, du côté de l'Orient; car la
façade de la maison regardait l'Orient, et ces eaux descendaient de
dessous le côté droit de la maison, au Midi de l'autel. Il me fit sortir
par le chemin de la porte du Nord, et me fit tourner par le chemin du
dehors, jusqu'à la porte extérieure, un chemin qui regardait l'Orient;
et voici, les eaux coulaient du côté droit. Quand l'homme s'avança
vers l'Orient, il tenait en sa main un cordeau, et mesura mille
coudées; il me fit passer au travers des eaux, et j'en avais jusqu'aux
chevilles. Il mesura encore mille coudées, et me fit traverser les eaux,
qui me venaient jusqu'aux deux genoux; il mesura encore mille
coudées, et me fit traverser les eaux : elles atteignaient mes reins. Il
mesura mille autres coudées : c'était un torrent, que je ne pouvais
traverser; car ces eaux s'étaient enflées, et il fallait les passer à la
nage; c'était un torrent qu'on ne pouvait traverser.
Alors il me dit : Fils de l'homme, as-tu vu? Puis il me fit aller et
revenir vers le bord du torrent. Quand j'y fus retourné, je vis des deux
côtés, sur le bord du torrent, un fort grand nombre d'arbres. Il me dit :
Ces eaux vont se rendre dans le district oriental; elles descendront
dans la plaine, et entreront dans la mer; et lorsqu'elles se seront jetées
dans la mer, les eaux de la mer en deviendront saines. Tout être
vivant qui se meut, vivra partout où le torrent coulera, et il y aura
une fort grande quantité de poissons; et là où ces eaux arriveront, les
eaux deviendront saines, et tout vivra où arrivera ce torrent. Les
pêcheurs se tiendront le long de cette mer; depuis En-Guédi jusqu'à
En-Églaïm on étendra les filets, et le poisson sera fort nombreux,
chacun selon son espèce, comme le poisson de la grande mer. Ses
marais et ses fosses ne seront point assainis; ils seront abandonnés au
sel. Et près de ce torrent, sur ses bords, des deux côtés, croîtront des
arbres fruitiers de toute espèce, dont le feuillage ne se flétrira point, et
dont les fruits ne cesseront point; chaque mois, ils en produiront de
nouveaux, parce que les eaux sortiront du sanctuaire; leur fruit sera
bon à manger, et leur feuillage servira de remède.

Ainsi a dit le Seigneur, l'Éternel : Voici les frontières du pays


que vous distribuerez en héritage aux douze tribus d'Israël; Joseph
aura deux portions. Vous en aurez tous également la possession,
parce que j'ai promis, la main levée, de le donner à vos pères, et ce
pays-là vous tombera en partage.
Voici la frontière du pays du côté du Nord : depuis la grande
mer, le chemin de Hethlon jusqu'à Tsédah, Hamath, Béroth et
Sibraïm, entre la frontière de Damas et celle de Hamath, Hatser-
Hatthicon vers la frontière de Havran; ainsi la frontière sera, depuis
la mer, Hatsar-Énon, la frontière de Damas, Tsaphon au Nord et la
frontière de Hamath; ce sera le côté septentrional. Le côté oriental
s'étendra entre Havran, Damas, Galaad et le pays d'Israël, le long du
Jourdain; vous mesurerez depuis la frontière septentrionale jusqu'à la
mer orientale; ce sera le côté oriental. Le côté méridional, le Midi, ira
depuis Thamar jusqu'aux eaux de contestation de Kadès, le long du
torrent, jusqu'à la grande mer; ce sera là le côté méridional, le Midi.
Le côté occidental sera la grande mer, depuis la frontière Sud jusqu'à
l'entrée de Hamath; ce sera le côté occidental.
Vous partagerez ce pays entre vous, selon les tribus d'Israël;
vous le distribuerez par le sort, en héritage, à vous et aux étrangers
qui habitent au milieu de vous et qui engendreront des enfants parmi
vous. Ils seront pour vous comme celui qui est né au pays parmi les
enfants d'Israël; ils partageront au sort avec vous l'héritage parmi les
tribus d'Israël. Et vous assignerez à l'étranger son héritage dans la
tribu dans laquelle il sera domicilié, dit le Seigneur, l'Eternel.

Partage du pays.
La ville appelée « l'Eternel est ici. »

Voici les noms des tribus. Depuis l'extrémité septentrionale, le


long du chemin de Héthlon, en continuant vers Hamath, Hatsar-
Énon, la frontière de Damas au Nord vers Hamath, de l'Est à
l'Ouest, ce sera la part de Dan. Sur la frontière de Dan, de l'Est à
l'Ouest, la part d'Asser. Sur la frontière d'Asser, de l'Est à l'Ouest, la
part de Nephthali. Sur la frontière de Nephthali, de l'Est à l'Ouest, la
part de Manassé; sur la frontière de Manassé, de l'Est à l'Ouest, la
part d'Éphraïm. Sur la frontière d'Éphraïm, de l'Est à l'Ouest, la
part de Ruben. Sur la frontière de Ruben, de l'Est à l'Ouest, la part
de Juda; sur la frontière de Juda, de l'Est à l'Ouest, sera la part que
vous prélèverez, vingt-cinq mille cannes de large et longue comme
l'une des parts de l'Est à l'Ouest; le sanctuaire sera au milieu.
La portion que vous prélèverez pour l'Eternel, aura vingt-cinq
mille cannes de long, et dix mille de large. C'est pour les
sacrificateurs que sera cette portion sainte; vingt-cinq mille cannes au
Nord, dix mille en largeur à l'Ouest, et dix mille en largeur à l'Est, et
vers le Midi vingt-cinq mille en longueur; le sanctuaire de l'Éternel
sera au milieu. Elle sera pour les sacrificateurs consacrés, pour les fils
de Tsadok, qui ont fait le service de mon sanctuaire sans s'égarer,
lorsque s'égarèrent les enfants d'Israël, comme se sont égarés les
Lévites. Ils auront une portion prélevée sur la portion prélevée du
pays, une portion très-sainte, à côté de la frontière des Lévites; car les
Lévites auront, parallèlement à la frontière des sacrificateurs,
vingt-cinq mille cannes de longueur et dix mille en largeur;
vingt-cinq mille pour toute la longueur, et dix mille pour la largeur.
Ils n'en vendront ni n'en échangeront rien; ils n'aliéneront point les
prémices du sol, parce qu'elles sont consacrées à l'Éternel. Mais les
cinq mille cannes qui resteront, dans la largeur, sur le décompte des
vingt-cinq mille de longueur, seront un espace non consacré, pour la
ville, pour les habitations et les faubourgs; la ville sera au milieu.
Voici ses mesures : du côté Nord quatre mille cinq cents cannes, du
côté Sud quatre mille cinq cents, du côté oriental quatre mille cinq
cents, du côté occidental quatre mille cinq cents. Les faubourgs pour
la ville auront au Nord deux cent cinquante, et au Midi deux cent
cinquante; à l'Orient deux cent cinquante, et à l'Occident deux cent
cinquante.
Quant à ce qui restera sur la longueur, parallèlement à la
portion consacrée, soit dix mille cannes à l'Orient et dix mille à
l'Occident, parallèlement à la portion consacrée, ce sera le revenu
pour nourrir ceux qui travailleront pour la ville. Ceux qui
travailleront pour la ville, de toutes les tribus d'Israël, cultiveront
cette portion. Le total de la portion prélevée sera de vingt-cinq mille
sur vingt-cinq mille; vous prélèverez un quart de cette portion sainte,
pour la possession de la ville. Le reste sera pour le prince, aux deux
côtés de la portion sainte prélevée et de la possession de la ville, le
long des vingt-cinq mille cannes de la portion prélevée, jusqu'à la
frontière de l'Orient, et à l'Occident, le long des vingt-cinq mille
cannes jusqu'à la frontière de l'Occident, parallèlement aux parts. Ce
sera pour le prince; la portion sainte prélevée et le sanctuaire de la
maison seront au milieu. La part du prince sera donc depuis la
possession des Lévites et depuis la possession de la ville; l'espace entre
la frontière de Juda et la frontière de Benjamin, sera pour le prince.
Le reste sera pour les autres tribus : de l'Est à l'Ouest, une part
pour Benjamin; sur la frontière de Benjamin, de l'Est à l'Ouest, une
part pour Siméon; sur la frontière de Siméon, de l'Est à l'Ouest, une
part pour Issacar; sur la frontière d'Issacar, de l'Est à l'Ouest, une
part pour Zabulon; sur la frontière de Zabulon, de l'Est à l'Ouest,
une part pour Gad; et sur la frontière de Gad du côté Sud, au Midi,
la frontière ira depuis Thamar jusqu'aux eaux de contestation, à
Kadès, jusqu'au torrent vers la grande mer.
C'est là le pays que vous partagerez, par le sort, en héritage aux
tribus d'Israël, et ce sont là leurs portions, dit le Seigneur,
l'Éternel.
Voici les sorties de la ville : du côté Nord, quatre mille cinq cents
cannes; les portes de la ville porteront le nom des tribus d'Israël : trois
portes au Nord : la porte de Ruben, une; la porte de Juda, une; la
porte de Lévi, une. Du côté oriental, quatre mille cinq cents cannes,
et trois portes : la porte de Joseph, une; la porte de Benjamin, une; la
porte de Dan, une. Du côté Sud, quatre mille cinq cents cannes, et
trois portes : la porte de Siméon, une; la porte d'Issacar, une; la porte
de Zabulon, une. Du côté occidental, quatre mille cinq cents cannes,
et trois portes : la porte de Gad, une; la porte d'Asser, une; la porte de
Nephthali, une. Le circuit de la ville sera de dix-huit mille cannes, et
depuis ce jour le nom de la ville sera : L'Éternel est ici. »
La montagne Sacrée,
axe du Monde

Ainsi temples, et même palais, pour prendre toute


leur valeur, ne peuvent être établis qu'à des emplacements
particuliers. Le prêtre, ou le mage, sait établir ces
correspondances sacrées : orientation, heure propice où les
influences planétaires sont favorables; il permet qu'un
échange terre-ciel s'instaure. Le prêtre reflète également
l'activité créatrice de Dieu, dont il est l'image comme le
temple est l'image cosmique de l'Univers. Aussi est-il
nécessaire qu'un rituel naisse et que les constructeurs
soient aussi soumis à des règles précises : ainsi des
confréries laïques mais surtout ecclésiastiques réalisent
ces œuvres qui chantent la gloire du divin et qui sont
effectivement un grand livre de pierre. Les Compagnons
du Devoir proviennent de ces collèges de constructeurs.
On y trouve principalement les « pontifs », des person-
nages sacrés, détendeurs des pouvoirs tant spéculatifs
qu'opératifs. Cette classe sacerdotale, par sa qualité de
« pontifex », a surtout construit des ponts, des ouvrages de
l'art royal; elle a su unir les deux rives, union que l'on
trouve tant dans nos contes que dans l'Inde où il faut être
deux pour aborder l'autre rivage. Goethe s'est souvenu
aussi de cette image dans son Serpent Vert. Mais le pont
c'est l'arche, et son symbolisme s'imprègne de celui de
l'arc-en-ciel. Le pontife, par sa construction, permet le
passage d'un monde à l'autre; il établit aussi une liaison
entre la terre et le ciel. Plus tard lorsque la confrérie
initiatique disparaît le « pontifex maximus » ou « souve-
rain pontife » deviendra le pape, le chef sacerdotal d'une
hiérarchie religieuse, celui qui sait placer la pierre
angulaire lors de l'édification du temple idéal.
Les colonnes du Temple de Salomon, si minutieu-
sement décrites, font songer au pilier dressé, à l'arbre, qui
déraciné et dénudé, devient le poteau, l'axe du monde. Ce
symbole que nous retrouvons dans toutes les traditions
peut se traduire par l'arbre de Jessé 1 Mais c'est aussi le
poteau sacrificiel, le Yupa ou l'Axis-Mundi, le totem ou le
poteau mitan du Vaudou. Il appartient au domaine de la
pierre-pilier avec la colonne, le menhir. C'est l'axe autour
duquel tourne le monde.
Partout dans notre monde nous trouvons le même
symbolisme. Dans la cosmologie indienne cet axe prend le
nom de Skambha. Et c'est au sommet central du mont
Sinaï que Moïse communique avec l'Éternel. Mais il y a
bien d'autres montagnes sacrées dont le Fouji-Yama,
l'Aborj en Iran, le mont Thabor.
Ces piliers, ces axes verticaux, sont parfois envisagés
comme d'énormes phallus et il est vrai que des courants
traversent la pierre au même titre que la force vitale
humaine chemine le long de la colonne vertébrale; la
Kundalini est une force serpentine qui conduit à l'équi-
libre de l'être.
Cet axe du monde qui est élévation, verticalisation,
conduit à l'idée d'ascension. L'échelle mystérieuse de
Jacob n'est évoquée que durant le sommeil de l'heureux
patriarche, qui dort près d'un bétyle et l'on songe dans ce
domaine des images à la montagne sainte qui permet

1. « Il sortira un rejeton du tronc de Jessé et une fleur naîtra de


ses racines. » Isaïe (II, 1-3).
d'atteindre le ciel; cette jonction terre-ciel ne se faisant
q u ' a u centre du monde.
L a m o n t a g n e est ainsi le h a u t lieu de notre
h u m a n i t é : le temple r e p r e n d la m ê m e image, représente
ensuite cette m o n t a g n e q u i domine et l u i - m ê m e surplombe
la ville. L a t o u r de Babel s'inscrit dans ce symbolisme,
mais ce m o n u m e n t d'orgueil ne peut effacer le souvenir
des gigantesques Z i g g u r a t s mésopotamiennes q u i sans
doute ont eu u n e influence sur la réalisation du Tombeau
de la Chrétienne. N o u s pourrions évoquer le Stupa,
Borobudur, Angkor, les p y r a m i d e s tant d ' E g y p t e q u e de
l ' A m é r i q u e ancienne et bien entendu nos cathédrales.
Le M o n t - S a i n t - M i c h e l , entouré d ' e a u x vives, dresse
audacieusement sa flèche vers le ciel; l'église s'établit sur
u n e petite colline, naturelle ou artificielle, comme on p e u t
le voir avec netteté à N o t r e - D a m e de l ' E p i n e , à peu de
distance de R e i m s d'ailleurs. T o u t e s nos cathédrales, p a r
leur flèche, participent à ce symbolisme cosmique afin q u e
dans ce Saint Vaisseau, ce matras, ce ventre r é g é n é r a t e u r ,
les fidèles puissent bénéficier de toutes les radiations
célestes et qu'ils puissent ainsi se transformer, se t r a n s -
m u t e r p a r la grâce divine.

Cette m o n t a g n e sacrée, ce temple, se situent a u lieu


le plus privilégié, celui q u i reçoit la grâce divine. C'est là
le centre du monde. C h a q u e peuple, c h a q u e ville, a son
lieu le plus p u r ; c'est l'omphalos, le nombril et la Bible
n o m m e le m o n t sacré des samaritains, G a r i z i m , le
« nombril de la terre » (Juges, I X , 37). D a n s l ' I s l a m la
K a ' a b a absorbe toutes les forces qui se concentrent vers la
pierre sanctifiante. C'est le lieu d'équilibre où tout le réel
se condense, où l'unité s'établit, mais q u i aussi grâce à son
r a y o n n e m e n t p e r m e t à l'adepte de franchir u n seuil. N o u s
avons noté q u e grâce à l'Échelle on franchissait des degrés

Licence eden-13-548925-LIQ944604 accordée le 03 octobre 2022 à


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et que l'on pouvait atteindre le ciel. Cette illumination se
fait sans doute mieux sentir à Luz, cette petite ville au
nom prédestiné, qui recèle le souvenir templier et dont le
Gave passe à Lourdes, la ville aux miracles.
Nous pourrions évoquer bien des réalisations humai-
nes dans toutes les parties du monde; c'est que dans
chaque lieu nous trouvons des « Centres du Monde ». Ce
n'est donc pas un lieu exclusif, mais l'endroit où
l'Esprit-Saint peut se manifester, comme Yahvé doit
descendre dans le Saint des Saints de Jérusalem. Toute la
Bible commente ces montagnes sacrées; retenons simple-
ment qu'après le mont Sion, Jésus a promulgué la charte
du Royaume des cieux au mont des Béatitudes, qu'il est
mort sur le mont du Calvaire et que son ascension a eu
lieu au mont des Oliviers.
Le symbolisme de la pierre sacrée entre dans la
construction du Temple; elle peut figurer sous le trône du
souverain comme la Lia-Fail, car la pierre abrite la
divinité. Beit-El devenu Béthel signifie Maison de Dieu;
elle aussi le siège de la présence de Yahvé. Il y a un lien
entre la pierre de Jacob, le mont Sinaï et la pierre cubique
de la Ka'aba au centre de La Mecque.
Ainsi le temple figure artificiellement la montagne
sacrée; il matérialise le lieu le plus saint du monde, celui
où la parole de Dieu sait se faire entendre. Nous
comprenons enfin pourquoi le sanctuaire s'élève sur les
bases de l'ancien sanctuaire, pourquoi l'orientation reste
la même.
Nous verrons que la cathédrale du sacre, à Reims, en
est aussi la vivante image et que le baptistère où Clovis a
été immergé pour recevoir la sainte onction se situait en
un lieu déjà consacré. Mais l'église n'est en fait qu'une
surface plus ou moins importante, susceptible de recevoir
le nombre des fidèles attachés en ce lieu. La grotte, dont il
nous faudrait parler, puisqu'elle est ce lieu souterrain
situé sous la montagne cosmique, n'a en général qu'une
dimension réduite; c'est cependant dans ce ventre naturel
que s'effectue la naissance ou la re-naissance de l'être.
Aussi afin de se solidariser avec la réalité extérieure,
recevoir les fidèles dans les meilleures conditions, on
transcende lieux et temps : l'autel est le véritable lieu
consacré, protégé par tout l'environnement d'un espace
liturgique. L'autel est un microcosme, et le prêtre bien
orienté devant cette pierre plate et unie, monte les trois
marches qui isolent le Saint des Saints.
Avec ces marches nous retrouvons l'idée d'ascension,
de séparation. Le rite de consécration des autels - avec le
tracé par l'huile de cinq croix disposées selon le signe de
croix, mais donnant toute son importance au centre - avec
la purification par l'eau, cette eau-de-vie mystère de la
genèse - avec les prières, est bien le schéma de la
possession d'une totalité cosmique. L'homme se situe dans
uh univers spiritualisé.
N'est-il pas ainsi étonnant de découvrir dans les
lieux initiatiques la même pensée et bien des loges
maçonniques, orientées, ont encore conservé la présence
du fil à plomb, afin de marquer que ce point est le centre
du monde, qu'en ce lieu s'effectue plus aisément la
communication Terre-Ciel.
La ville traditionnelle :
Reims centre spirituel

La ville d'autrefois reflète l'univers; elle est l'image


du cosmos. Aussi l'emplacement de la cité est choisi avec
soin et les dispositions répondent à des préoccupations
multiples. Les fondations ne sont établies que sous l'aspect
astral le plus bénéfique, mais ses axes répondent à une
recherche spirituelle.
Jean Richer, dans un remarquable ouvrage, Géo-
graphie sacrée du monde grec (Hachette 1967) a montré
que les plus anciennes traditions avaient fait correspondre
leurs édifications à des positions astrales, plus particu-
lièrement selon la course apparente du soleil dans le
zodiaque.
La pose de la première pierre donne lieu à un
ensemble de rites et de cérémonies ayant pour but de
s'assurer la protection des divinités; on nomme la ville,
qui a son nom sacré, inconnu de tous, mais qui répond à
un rythme, à la force du Verbe. Les limites sacrées se
situent selon un plan cosmique, qu'il soit carré, cercle,
ovale ou rectangle. La ville est ainsi un « mandala », une
image du monde qui reflète à la fois le microcosme et le
macrocosme. Le cercle est souvent réservé à Dieu, car
c'est là une représentation de la perfection. Ainsi si la
Jérusalem terrestre est carrée, la Jérusalem céleste est
circulaire. Le Saint des Saints peut être ainsi un cercle
dans un temple carré, et outre l'idée d'assembler et de
définir le cercle par rapport au carré - ce qui revient à la
quadrature du cercle - nous trouvons la conception du
dôme, de la coupole qui surmontent l'ouvrage. Si Louis
Hautecœur a écrit un remarquable ouvrage Mystique et
Architecture - Symbolisme du cercle et de la coupole
(Picard 1954) René Guénon a également commenté ces
partages du plan traditionnel de la ville dans Symboles
fondamentaux de la Science Sacrée (N.R.F. 1962,
p. 121).
Ainsi la ville joue un rôle médiateur; reflet du centre
primordial de la Tradition, diverse dans ses manifesta-
tions, la ville enfante et façonne l'homme qu'elle place
sous les influences célestes, les intégrant ainsi dans un
ordre traditionnel qui puise par ses racines dans une
réalité matérielle. La cité est un pôle mystique et selon
l'heureuse expression de Saint-Yves d'Alveydre « L'Agar-
tha forme le zéro mystique; l'introuvable... » Tout comme
nous rechercherons indéfiniment l'emplacement du Châ-
teau aventureux, de cette région où le Graal est encore
caché et qui peut-être nous mettra sur le chemin des Iles
Vertes.

Nous venons de voir, trop brièvement, que tout autel,


toute église, toute ville, toute montagne qui entourent le
Saint des Saints, devenaient un Centre du Monde, un
centre spirituel dans un environnement liturgique. Cer-
tains lieux prennent une plus grande importance, souvent
par des faits politiques (Jérusalem, La Mecque, Rome).
Reims, tout comme le Mont-Saint-Michel, Chartres,
Saint-Denis et bien d'autres lieux, participe à cette
géographie sacrée des Hauts Lieux de la spiritualité.
Nous allons découvrir maintenant l'importance de Reims,
lieu du Sacre par excellence et dont la situation mystique
a pu créer la fonction royale.
Mais le rayonnement de son autel, de son église, de
sa sainte ampoule, de la pensée de saint Remi, se fait
sentir sur toute la ville. Avant d'aborder ce mystère ne
faut-il pas noter, sur un plan profane il est vrai, que c'est
à Reims que Daumal, Gilbert-Lecomte et Roger Vailland
firent leurs études et constituèrent l'équipe connue sous le
nom Le Grand Jeu?
I I I

Reims, ville du sacre


La capitale des Rèmes :
Reims, la Rome du Nord

Il est hors de doute que le rôle politique joué par


Hincmar, alors archevêque de Reims a été déterminant
dans le choix de la ville du sacre. En écrivant la vie de
saint Remi il affirme que l'évêque de Reims a le privilège
de sacrer les rois de France.
Il est exact que cette cité a l'honneur de conserver les
sépultures de nos premiers rois. L'abbaye Saint-Remi ne
montre pas ces premiers sarcophages, simples et austères;
sa crypte est difficilement accessible; cependant Saint-
Remi de Reims a longtemps revendiqué l'honneur de
recevoir les sépultures des rois, honneur qui fut finale-
ment reconnu à l'abbaye de Saint-Denis; on connaît la
beauté des gisants.
Reims conserve les reliques de saint Remi, considéré
comme le fondateur de la royauté franque.
C'est encore Reims qui a la garde de la sainte
ampoule, ce baume venu mystérieusement du ciel et qui
lie ainsi le monarque temporel au ciel, à la puissance
cosmique.
Reims est ainsi un haut lieu initiatique et magi-
que.
Cependant d'autres villes ont pu communiquer à des
sujets d'élite une fonction spirituelle. La consécration des
Carolingiens qui avaient une vie itinérante, s'est faite en
bien des lieux, tant à Sens, Soissons, Laon qu'à Orléans
ou Saint-Denis.
L'archevêque de Sens, l'abbaye de Saint-Denis ont
vainement revendiqué le privilège de sacrer les rois.
Saint-Denis a par contre souvent couronné les reines,
lorsque celles-ci n'étaient pas encore associées au trône
lors de la cérémonie du sacre.
Mais Reims a un passé fort riche et l'on peut dire
que saint Nicaise, au début du V siècle, a été le fondateur
de la Reims chrétienne. Trente ans avant le concile
d'Ephèse (431), Nicaise transfère son église à l'intérieur
des thermes gallo-romains et il dédie ce sanctuaire à la
Vierge.
Pourquoi la ville de Reims a-t-elle eu ce rôle?
Pourquoi Reims ville du sacre?

Les Rèmes sont, à l'époque protohistorique, une


peuplade belge; leur oppidum, Duro-Corter, protégé par
les marais de la Vesle, est déjà prospère; au centre d'un
grand nombre de voies, il est dit « la forteresse ron-
de ».
Les Rèmes se rallient sans réserve au proconsul
romain, et Jules César rendra hommage, dans ses
commentaires, à la fidélité des Rèmes qui permirent la
victoire de ses armées. La bourgade gauloise devint
Durocortorum : « la forteresse des Dieux », une ville très
florissante de la province Belgique Seconde. Grâce à sa
position géographique, Durocortorum ne fut pas seule-
ment un centre militaire mais également un lieu vivant du
commerce des céréales, du vin « de la montagne », mais
aussi des étoffes de laine.
La ville qui grandit bénéficie de cet apport du
conquérant romain qui lui apporte son goût de l'ordon-
nancement, des tracés topographiques précis. Sans doute
la topographie de la ville n'est pas spécifique à la culture
romaine; d'autres traditions découpent la cité selon un
plan méthodique obtenu à partir de deux axes perpen-
diculaires, le cardo et le decumanus, qui en leur point de
rencontre situe le cœur de la ville; à Reims, ce sera la
place royale où d'ailleurs symboliquement la sainte
ampoule sera brisée à l'époque révolutionnaire.
Grâce à son alliance militaire avec l'envahisseur
romain, Reims peut prendre sa figure et devenir la ville
florissante, dotée d'édifices de prestige. Quatre arcs de
triomphe y sont édifiés. Sur le decumanus, cet axe féminin
orienté est-ouest, les deux portes ont leurs monuments
consacrés à deux divinités féminines, Vénus et Cérès; ces
réalisations n'existent plus. Mais sur l'axe du cardo, cet
axe du feu orienté vers le sud, dédié aux puissances
masculines, Mars et Bacchus, nous trouvons sous le nom
de porte Bazée quelques vestiges près de la rue de
l'université alors que la porte de Mars, autrefois incluse
dans des remparts hâtivement réalisés contre les enva-
hisseurs, a pu être ainsi conservée.
Cette porte qui ouvre vers le plein soleil du midi,
nous est restituée depuis 1846, date à laquelle les
remparts furent démolis. Ce remarquable vestige de
l'époque romaine montre l'importance de Durocortorum.
Cet arc de triomphe de près de trente-trois mètres de long
est le plus important de tous ceux qui nous sont parvenus.
Son dallage avec les sillons creusés par le passage des
chars, montre l'intensité de la circulation. Le monument,
qui a gardé fière allure, n'a malheureusement pas
toujours été entretenu; nous avons peine à déchiffrer son
ornementation mais ses caissons, ses frises décoratives
restent un remarquable message. Les travaux des mois
figurent au centre, tandis qu'à droite, vers le boulevard
Foch nous voyons Jupiter et Léda alors qu'à sa gauche,
vers les halles, la légende de Romulus et Rémus réaffirme
que la construction et l'épanouissement de la ville sont
dues aux princes romains.
Suivant une légende tenace le fondateur de la ville
serait Rémus et c'est ainsi créé un fantastique jumelage
entre Reims et Rome, deux villes marquées mystérieu-
sement par la même puissance spirituelle. Rémus, chassé
et non tué par Romulus, serait parvenu jusqu'à la Vesle
et se serait arrêté en ce haut lieu.
Reprenons, d'après Mario Meunier, la légende de la
création de Rome :
« Après la mort d'Énée qui disparut, dit-on, au cours
d'une bataille sur les bords du Numicius et au milieu de
subites ténèbres, son fils la continue. Peu après la
disparition de son père, Ascagne quitta la côte insalubre
où Enée, dit-on, avait fondé Ostie et vint bâtir, sur les
monts Albains, la ville d'Albe-la-Longue. Douze princes
issus de sang troyen, s'y succédèrent. Le dernier, Procas,
laissa deux fils : Numitor et Amulius. En tant qu'aîné,
Numitor devait hériter du royaume. Mais Amulius s'en
empara et relégua son frère dans un domaine éloigné.
Puis, pour assurer son trône à ses descendants directs, il
tua le fils de Numitor et fit entrer sa fille Rhéa Sylva dans
le collège des Vestales. Prêtresses de Vesta, ces jeunes
vierges devaient entretenir sur l'autel de la Déesse, un feu
perpétuel. Malheur à celle qui le laissait éteindre, ou qui
violait le vœu de chasteté qu'elle avait fait en entrant au
service de l'auguste Vesta! Les lois la condamnaient à être
enterrée vivante. Or, un jour que Sylva était allée puiser
dans une source sacrée, l'eau nécessaire au culte, Mars lui
apparut et lui prédit une postérité. Devenue mère, Sylva
fut condamnée à mort, et ses deux jumeaux furent exposés
sur le Tibre. Comme le fleuve était alors débordé, leur
berceau, doucement porté par les eaux jusqu'au pied du
mont Palatin, s'arrêta près d'un figuier sauvage, et une
louve attirée par leurs cris les emporta dans sa tanière et
les nourrit de son lait. Faustulus, un des bergers du roi,
découvrit ce prodige, recueillit les jumeaux et les confia
aux bons soins de sa femme, Acca-Laurentia, qui les
nomma Rémus et Romulus. Elevés sur le mont Palatin
comme les enfants de ce berger, les fils du dieu Mars
grandirent en force et en courage. Un jour, ils se prirent
de querelle avec les bergers de Numitor, dont les
troupeaux paissaient sur l'Aventin, et Rémus, surpris
dans une embuscade, fut par eux traîné devant le roi, qui
était son aïeul. Les traits du prisonnier, son âge, sa
noblesse frappèrent Numitor. Il se fit alors amener
Romulus, et Faustulus découvrit à son maître la secrète
origine des enfants de la louve. L'un et l'autre devaient
plus tard aider Numitor, en tuant Amulius, à reconquérir
la ville d'Albe-la-Longue. Pour les récompenser, Numitor
leur concéda tout le pays qui s'étend entre le Tibre et le
pied des monts Albains. Désireux alors de bâtir une ville,
à l'endroit même où ils avaient été si étrangement allaités
et sauvés, Rémus et Romulus, égaux en force et en âge, se
disputaient l'honneur de lui donner un nom. D'un
commun accord, ils résolurent alors de s'en remettre à la
décision des dieux. Rémus se plaça sur le mont Aventin,
Romulus se posta sur le mont Palatin, et les deux fils de
Mars et de Sylva attendirent que le ciel manifestât, par
quelque signe éclatant, sa claire volonté. Peu après,
Rémus vit six vautours évoluer sur sa tête; mais au même
instant, Romulus en vit douze. Les dieux eux-mêmes
s'étant ainsi prononcés, ce fut à Romulus qu'échut le droit
de donner son nom à la ville naissante, d'en tracer
l'enceinte et d'en bâtir les murs. Ainsi fut fondée, par les
descendants d'Énée, cette nouvelle Troie, cette Rome
éternelle qui devait être un jour la maîtresse du mon-
de 1 »

1. M. Meunier, La légende dorée des dieux et des héros.


Cette prétention des Rèmes à descendre de R é m u s
explique q u e seul ce peuple de la G a u l e ait pu se livrer a u
c o n q u é r a n t sans combattre, se reconnaissant de la race
m ê m e de César.
Cette légende dépasse l'explication d ' u n e liaison
historique, mais grâce à la m ê m e personnalité fondatrice
de ces deux villes, nous pouvons songer au véritable
voyage initiatique. Les six, puis douze vautours, laissent
présager bien des influences numérales et en dehors de la
symbolique christique r e m a r q u o n s que les rosaces de la
cathédrale ont également six lobes. V a u t o u r ou aigle?
D e r r i è r e le c o u r o n n e m e n t de la Vierge, a u centre de la
façade, u n aigle caché veille : n'est-ce pas l'oiseau de saint
J e a n , le signe de la Révélation et de la Connaissance
secrète? C'est sans doute encore retrouver le caractère
royal, solaire, dans une correspondance h a r m o n i q u e . Cet
aigle caché évoque aussi p o u r nous l'Eglise de J e a n p a r
opposition à l'Eglise de Pierre.
D a n s l ' É v a n g i l e de J e a n , on peut lire ces quelques
lignes :
« Près de la croix de J é s u s se tenaient sa mère, la
s œ u r de sa mère, M a r i e femme de Clopas et M a r i e de
M a g a l o l a . V o y a n t sa mère et près d'elle le disciple ( J e a n )
qu'il aimait, J é s u s dit à sa mère : « femme, voici ton fils ».
Puis il dit a u disciple : « voici ta mère ». A p a r t i r de cette
heure, le disciple la prit chez lui. »
P a r ces mots le Christ assure la filiation de son
enseignement. J e a n va en q u e l q u e sorte devenir le frère
du C h r i s t en se r a t t a c h a n t à M a r i e , matrice originelle
d'où n a q u i t toute chose.
Si Pierre a été choisi p o u r être le chef de l'Eglise
exotérique, de l'Église « extérieure », J e a n est ici claire-
m e n t désigné comme étant le message du H a u t M a î t r e et
ainsi devient le chef de l'Église ésotérique.
Pierre et J e a n étant alors complémentaires s'unissent
dans la manifestation de l'Église, l'Ecclesia, que repré-
sente la cathédrale.
Mais grâce à cette ambition originelle, les deux
légendes romaine et champenoise, peuvent encore nous
faire revivre la puissance secrète de ces deux villes qui se
veulent éternelles. Si Rome est par excellence le centre
sacerdotal, comment ne pas songer au centre royal qu'est
Reims? Le Pape, pontife suprême, illumine le roi de
France, fils aîné de l'Église, le Roi très Chrétien.
Ainsi grâce à cette surprenante parenté, Reims
reflète l'éclat divin de Rome. Le Lieutenant du Seigneur
ne peut être sacré et prendre son investiture que dans une
cité auréolée de la gloire cosmique. Le baptême de Clovis,
d'où découle le sacre des Rois, prend naissance dans cette
ville, conservatrice des sépultures de nos premiers monar-
ques.
Il se peut que quelques cérémonies du couronne-
ment, et même de l'onction royale, se soient déroulées en
dehors de Reims (comme à Saint-Denis, Orléans, Sens,
Soissons, Laon), il n'en reste pas moins que ce lieu reste la
capitale spirituelle de la France qui elle-même rayonne
sur toutes les autres cours d'Europe. La colombe y
apporte la sainte ampoule qui y est toujours conservée.
Grâce à cet événement majeur, recopié sans grande foi par
les princes français qui règnent alors sur la cour de
Londres, saint Remi, au nom prédestiné, devient non
seulement un personnage spirituellement et politiquement
considérable, mais aussi le représentant divin auquel on
élèvera le sanctuaire idéal. Remi, prophète de la vocation
divine, établit également la puissance royale.
Paris, par d'autres influences aussi très particulières,
devient la capitale administrative de la France, mais la
capitale spirituelle de la monarchie de droit divin reste
Reims où les rois se rendent afin d'y être consacrés.
L'itinéraire du sacre

Soucieux de maintenir le prestige des Carolingiens,


les premiers Capétiens ont désiré relier Paris - décrétée
capitale de leur domaine - à Reims en passant par les
fiefs des anciens rois; c'est-à-dire Soissons et Laon. Henri
I s'empare de Saint-Médard de Soissons fin 1044 ou
début 1045; l'abbé en était Étienne, frère de Thibaud I
Le concile de Senlis (23 mai 1048) lui reconnaît cette
possession, puis en 1057 il installa un de ses fidèles à
Soissons. Ce ne fut qu'en 1284 que le comté de
Champagne fut rattaché à la couronne par le mariage de
Philippe le Bel avec Jeanne de Navarre, l'intégration
définitive du comté ne se faisant cependant qu'en
1314.
Ce tracé du trajet royal, plus long que celui passant
par Lizy et Mareuil, ou même celui empruntant la vallée
de la Marne, évite les grandes villes, les péages importants
et les châteaux. Pierre Desportes a rapporté après le
Guide des chemins de France ces itinéraires reliant les
deux cités l'une passant par Claye, Lizy-sur-Ourcq,
Gandelu, Saponay, Mareuil-en-Dôle, Jonchery et Reims;
l'autre route passant par Fismes et Soissons. L'Itinéraire
Bourgeois indique l'une et l'autre voie, note que la
distance à parcourir est de 95 milles romains contre 105
en cas de détour par Soissons. On sait que le clerc de
Charles IV, Jehannot Martin, chargé de tenir les comptes
du sacre, a effectué sept fois l'aller-retour Paris-Reims,
entre mars 1322 et octobre 1323. Chaque voyage lui
prend en moyenne deux jours et demi; il dîne à Claye et
couche à Lizy; le deuxième jour il dîne à Walez ou à
Coincy, fait étape à Jonchery-sur-Vesle; l'arrivée à Reims
a lieu avant le dîner. Les indemnités de déplacement, les
loyers des montures et les salaires des valets qui
accompagnaient les échevins étaient calculés sur la base de
trois journées. En cas d'urgence ces délais pouvaient être
réduits.
Si avant le sacre ces routes étaient sillonnées par un
défilé de diligences, de carrosses, de chaises, de voitures
emplies de mobiliers, de vaisselle, de tapisseries, le roi
avec son escorte empruntait un itinéraire fort différent. Le
roi s'arrêtait dans les châteaux, dans les abbayes, dans les
lieux saints. Il chassait, assistait à des fêtes, à de
nombreuses réjouissances. La route du sacre était de 163
kilomètres (37 lieues) au lieu de 128 kilomètres. Ce
parcours avait été dicté par des considérations politiques;
le Capétien ne voulait pas pénétrer dans le domaine
champenois, mais bien rester sur ses propres terres. La
relation de la cérémonie du sacre et couronnement du roy
(Louis XV) montre bien cet itinéraire et la joie qui éclate
sur le chemin royal.
Le roi sort par la Porte Saint-Martin, traverse la
Villette, le Bourget, Roissy et la première « couchée » à
lieu à Dammartin-en-Goële, un lieu où apparaît d'ail-
leurs un des premiers cultes de la Vierge comme l'a voulu
un ancien officier d'Amiens, saint Martin, vers 380. Plus
tard, Antoine de Chabannes, fidèle serviteur de Charles
VII, recevra Jeanne d'Arc venue y prier le 14 août
1429.
La deuxième couchée avait lieu à Villers-Cotterêts
dont le prieuré est devenu l'abbaye Saint-Remi. François
I y fera édifier une fastueuse demeure par Philibert
Delorme, en 1522. L'ordonnance qui y est rendue en
1539 est célèbre puisque les registres paroissiens doivent
alors mentionner les naissances en français et non plus en
latin.
La troisième couchée avait lieu à Soissons, autrefois
Noviodunum, puis Augusta Suessionum, capitale de la
Belgique. Le souvenir de Clovis y reste attaché. Clotaire
et Chilperic y résident, Pépin le Bref y reçut la couronne
et ce n'est qu'au X siècle que Soissons est rattaché à
l'Ile-de-France; ses évêques ont le privilège de sacrer les
rois, à défaut de l'archevêque de Reims, comme ce fut le
cas pour saint Louis et Louis XIV. Bernard de Clairvaux
y fit condamner les théories d'Abailard qui sont toujours
étudiées de nos jours.
La quatrième couchée se faisait à Fismes, une ville
ravagée par la guerre de 1914-1918 et où les souvenirs
disparaissent.
Mais si ces haltes étaient rigoureuses, le voyage,
authentique voyage initiatique, avec ses haltes, ses détours
comme des épreuves, durait plusieurs jours. C'est ainsi
que Louis XV s'absente de Versailles du 16 octobre au 10
novembre 1722, Louis XVI du 5 au 19 juin. D'après
l' Itinéraire de Bruges, la comtesse Mahaut d'Artois mit
six jours pour rejoindre Reims, en s'arrêtant à l'abbaye
cistercienne de Longpont qui avait été fondée en 1131 par
Raoul IV, comte de Crépy. Mais en général les dames de
la cour arrivaient par une autre route, en empruntant la
vallée de la Marne par Ludes et ces « dames de France »
qui arrivaient avant le roi bien que passant par l'abbaye
d'Hauvillers près d'Epernay ont laissé leur nom à ce
« Chemin des Dames de France » qui devait par la suite
avoir bien funeste réputation. Le musée du champagne et
de la préhistoire, à Epernay, installé dans l'ancien
château Perrier, retrace l'histoire de ces haltes.
Notre-Dame de Reims
l'abbaye Saint-Remi,
le palais du Tau

Les souverains carolingiens résident surtout à Laon,


mais Reims est l'un des grands carrefours de toutes les
activités tant agricoles, industrielles, marchandes qu'in-
tellectuelles. Au temps de saint Sixte, son premier évêque
au III siècle, la ville peut sans doute compter 80.000 ha-
bitants; le culte est consacré dans les faubourgs méridio-
naux de la ville. Au V siècle, saint Nicaise établit l'église à
l'intérieur du Castrum et les thermes gallo-romains
deviennent un sanctuaire dédié à la Vierge, trente ans
avant le concile d'Ephèse (431) qui se prononce sur le
culte de la mère de Jésus.
Sous Charlemagne l'archevêché de Reims compte
onze évêchés suffrageants : Amiens, Arras, Cambrai,
Beauvais, Thérouanne, Tournai, Châlons, Senlis, Noyon,
Laon et Soissons. Puis le siège épiscopal est élevé à dignité
de duc et de pair; les cinq autres pairies ecclésiastiques
sont Beauvais, Châlons, Laon, Noyon, Langres. Il a été
recherché la signification de ces six pairies qui dessinent
un arc de cercle au nord-est de Paris. Mais cette
géographie sacrée des lieux n'a pas livré le secret de cette
disposition que l'on veut imaginer très particulière,
malgré des commentaires plus ou moins valables. Il faut
principalement retenir le rôle de Reims, comme ville pivot
autour de laquelle s'organise, sur le sol franc, un pouvoir
spirituel qui doit aussi compter avec la puissance
administrative, où le duché de Champagne tient une place
prépondérante.
Aussi n'est-il pas inutile de se souvenir que face à ces
six pairies ecclésiastiques s'assemblent six pairies laïques,
qui représentent les grands du royaume. Nous avons ainsi
les ducs de Bourgogne, de Normandie et d'Aquitaine, les
comtes de Flandres, de Champagne et de Toulouse. Au
milieu de ces douze pairs qui vont étendre leurs mains
au-dessus de la tête de celui qui a été choisi pour les
représenter, se tiendra le prince qui accède ainsi à la
maîtrise de sa charge.
Reims a donc un rôle privilégié tant par son
consécrateur, sa province ecclésiastique que par son rôle
politique.

Notre-Dame de Reims figure parmi les treize


cathédrales gothiques dédiées à Notre-Dame et qui se
répartissent selon les figurations des constellations de la
Vierge et de Cassiopée. Dans l'expression de cette
géographie sacrée, citons Amiens (1220), Bayeux (1177),
Beauvais (1247), Chartres (1194), Évreux (1193), Laon
(1153), Noyon (1140), Paris (1163), Reims (1211), Senlis
(1153), Sens (1230), Soissons (1175) et l'étonnante église
Notre-Dame-de-l'Epine (1220).
De nombreuses monographies célèbrent la cathédrale
gothique de Reims qui reste la cathédrale nationale, celle
du sacre. Il faut cependant citer plus spécialement les
ouvrages du chanoine Cerf, de Hans Reinhardt et bien
entendu d'Émile Mâle; effectivement ce monument
raconte toute la vie de la sculpture française, mais
également toute la succession de la France; une bien belle
page de l'histoire!
La cathédrale, comme la plupart de nos monuments,
est située sur l'emplacement d'un autre lieu consacré.
L'église carolingienne incorpore les thermes romains qui
devaient encore exister au V siècle; le baptistère qui servit
à Clovis est vraisemblablement celui qui fut découvert au
cours des fouilles dans la cour nord, sur la rue Robert de
Coucy; il a un diamètre de dix mètres.
L'église mérovingienne de Saint-Nicaise (401) est
remplacée en 817 par une cathédrale entreprise par
l'archevêque Ebbon, avec l'aide de l'empereur Louis le
Débonnaire. Hincmar la continue (oct. 862); l'archevêque
Samson la transforme de 1140 à 1160, mais c'est vers
1221 que débutent les réels travaux sous la conduite de
Jean d'Orbais dont le nom est associé aux constructions
d'Orbais-en-Brie, (près de Soissons), Laon, Chartres,
Soissons. Jean le Loup continue les travaux de 1228 à
1244, Gaucher de Reims (de 1244 à 1252), enfin Bernard
de Soissons (1252 à 1287). Ces quatre noms figuraient sur
le labyrinthe de 1264, démoli en 1779 par le chanoine
Jacquemart.
Villard de Honnecourt, dans son remarquable car-
net, a consigné cette harmonie qui provient de figures
géométriques simples. Avec ces figures des « architec-
teurs », on songe aussi au maître d'œuvre Libergier, dont
la belle pierre tombale a été posée par Aubry de Humbert
le 6 mai 1211, dans la basilique Saint-Nicaise, actuel-
lement détruite. Mais la pensée de Nicaise qui a su
donner une impulsion au culte marial, qui est le
fondateur de cet esprit chrétien subsiste en maints endroits
de la cathédrale, ne serait-ce que par sa statue où il figure
portant sa tête dans ses mains puisqu'il fut décapité par
les Vandales en 407.
La troisième basilique a sur le transept nord, mur de
droite, une inscription lapidaire qu'il est bon de repro-
duire :
La première pierre
De cette église métropolitaine
Fut posée le 6 mai 1211
Aubry de Humbert étant
Archevêque de Reims
Le premier maître de l'œuvre
fut Jean d'Orbais qui
donna le plan de l'édifice
et commença le chevet.
Il eut pour continuateurs
Jean le Loup
Gaucher de Reims
Bernard de Soissons
auteur de la Grande Rose
et Robert de Coucy
mort le 12 novembre 1311.

Cette cathédrale, ornementée par la grâce de la


sculpture champenoise, a été conçue pour le sacre de nos
Rois. Il faut remarquer que la construction s'élève au
temps où le cérémonial est rédigé. Il s'établit une
concordance entre les deux modes représentatives qui
émanent de la même recherche spirituelle. Le roi
médiateur entre son peuple et le cosmos, bénéficie d'une
élévation dont le symbolisme imprègne la pierre. « La
cathédrale de Reims est l'arche fantastique d'une alliance
rompue » écrit Henry Montaigu 1 mais le roi en figurant
sa succession se relie aussi aux rois de l'Ancien Testament
et à Melchissedec, cet étrange personnage sur qui nous
n'avons que de minces commentaires, mais qui est prêtre
et roi, qui communie avec le pain et le vin. Un espace
magique marqué par le couronnement de la Vierge, par
ce couronnement suprême auquel le roi temporel aspire.
1. H. Montaigu, Reims ou le dimanche de l'Histoire. SOS
1976.
Rodin a chanté ce triomphe de la Vierge et le haut fronton
révèle cette apothéose de l'obéissance et de la douceur.
Royauté de la Vierge à laquelle tous les hommes
s'associent, où les anges sont ses serviteurs ravis. Sur les
2303 figures sculptées, dont les 211 grandes statues de
trois à quatre mètres de hauteur, comment ne pas songer
à cette grâce ailée, à cette ascension entière de l'édifice qui
gravit les échelons pour atteindre le ciel?
Le film de Paul Barba-Négra 1 a montré cet envol
frémissant, ici encore plus sensible que dans tout autre
édifice. Mais si la suite des anges nous fait escalader le
cosmos il faut aussi dire que l'énorme vaisseau a subi bien
des dégâts, qu'il est en éternelle réparation et que ce
chantier constant nous relie encore à ce milieu du
compagnonnage qui n'a cessé son activité depuis l'époque
médiévale.
Toute cette sculpture mêle l'histoire de l'Ancien
Testament à notre propre monde parce que l'oint du
Seigneur est le représentant du monde et que dans cette
royauté cosmique l'accent a été mis à partir du baptême
de Clovis, motif central de cette étonnante galerie de
56 rois : rois de Juda, ancêtres du Christ, ou représen-
tations de nos rois? La discussion reste ouverte entre les
historiens de l'art, mais pour nous ces motifs sont la
jonction entre le sacré et le profane, le spirituel et le
temporel, et en ce lieu sacré, en cet espace magique, c'est
bien le roi médiateur que nous évoquons. L'alliance
Melchissedec, Abraham, Jésus symbolise ce pouvoir divin;
la lutte entre David et Goliath est encore la révélation de
la royauté triomphante.
Comme nous l'avons déjà souligné « Notre-Dame
1. Ce film présente les significations symboliques de la Cathé-
drale de Reims et celles du sacre, pour souligner les rapports qui
existaient au moyen âge entre l'idée de la royauté du Christ et les
origines divines de tout roi chrétien.

Licence eden-13-548925-LIQ944604 accordée le 03 octobre 2022 à


bukoko-ikoki
Royale » est la reine couronnée située au centre de la
façade, une reine de paix entourée par tous les rois qui se
présentent debout. Aussi cet édifice est-il orienté : son axe
est dirigé sur le point où le soleil se lève sur le sanctuaire
le 15 août; jour du couronnement de la reine du ciel et de
la terre. Mais le soir du 15 août la constellation du
Sagittaire perce au méridien, dans l'axe nord-sud du
monument. C'est sans doute pourquoi sur le transept sud,
la statue du Sagittaire domine l'Assomption de la Vierge.
Ce signe de feu, symbole de l'union de la nature animale
et de la nature spirituelle, montre que le soleil a atteint le
maximum de sa déclinaison sud; avec la Vierge aspirée
par le ciel, la montée de l'esprit, l'assomption du feu de la
vie se situent sous le rayonnement vital; la flèche du
Sagittaire, tournée vers notre sol, transperce notre lour-
deur terrestre. Cet archer céleste transmet et nous
communique une vision cosmique.
Henri Deneux 1 fait remarquer que les fouilles ont
permis de constater que la crypte de la première
cathédrale, celle de saint Nicaise, puis celle d'Ebbon
avaient leurs axes dirigés sensiblement dans la même
direction que celle de nos jours. Cette orientation précise
est donc fort ancienne et peut être antérieure au culte
marial. Marcel Jay a interrogé cette structure interne, la
valeur numérale et le symbolisme du tracé régulateur
effectué à partir du Nombre d'or 2 Guillaume Durand,
évêque de Mende (1286), a fait de l'orientation des
édifices religieux une règle impérative : on doit axer le
sanctuaire sur le point où apparaît à l'est le soleil levant le
jour de la nativité du saint ou de la sainte, patron de
l'édifice religieux. Mais cet orient n'est pas un point fixe;
1. H. Deneux, Dix ans de fouilles dans la cathédrale de
Reims.
2. M. Jay, Petit guide mémento de la cathédrale de Reims,
l'Alliance catholique, 1949.
il change suivant les variations du cours du soleil, entre les
deux solstices.
La cathédrale de Reims eut à subir bien des
incendies: en 1210, en 1390, en 1393. Celui de 1481
causa de grands désordres; mais les guerres ont aussi
détérioré le monument; celle de 1914-1918 détruisit une
grande partie des travaux repris en 1860 par Viollet-
le-Duc.
Ce vaste édifice dont la voûte de la nef se situe à 38
mètres au-dessus du sol, dont la hauteur de l'édifice, en
dehors des tours, est de plus de 59 mètres, qui mesure
intérieurement 139 sur 50 mètres, chante bien la conquête
de la royauté chrétienne. Saint Michel ici présent terrasse
Lucifer, comme Marie écrase le serpent qui jusque-là a
dominé Eve; évolution, involution... Le soleil de justice
montre Marie dans toute sa gloire de créature régénérée,
et donne toute sa valeur à la vocation chrétienne de la
France.

Saint Remi, mort en 533, fort vénéré, donna


rapidement naissance à un pèlerinage. L'archevêque
Tilpin assurait la garde des reliques au VIII siècle. Au
sud de Castrum, dans le bourg Saint-Remi, l'abbé Airard
entreprit en 1005 la construction de l'abbatiale Saint-
Remi, consacrée le 1 octobre 1049 par le pape Léon IX.
De ce bel ensemble roman ne subsistent que la tour sud et
onze travées de la nef. L'édifice fut modifié selon le goût
de l'époque et après de graves destructions, en 1914-1918,
l'église ne fut rendue au culte qu'en 1958.
Le premier dimanche d'octobre la châsse est portée
en procession et on procède à la réanimation des 96
bougies de la grande couronne de lumière; ces 96 bougies
représenteraient les 96 années de la vie du saint, mais
remarquons que ce grand candélabre forme le dessin d'un
ensemble de 8 cercles ayant chacun 12 bougies. Ce
symbolisme numéral est fort apparent.
Jusqu'à la Révolution française la sainte ampoule
était conservée dans le tombeau du saint. Nous avons vu
qu'elle est maintenant au musée du Tau.
Nous avons également mentionné que nos premiers
rois ont été enterrés à Saint-Remi et nous avons quelques
détails sur l'inhumation du roi Lothaire (986).

Le style gothique a été jugé barbare; à partir de


Louis XIII on s'ingénie à faire disparaître cette archi-
tecture dont on se moque; des tapisseries, tentures, toiles
peintes masquent l'intérieur de la cathédrale; on cache les
piliers; on construit estrades, balcons, tribunes qui trans-
forment totalement l'édifice. Le roi monte sur un jubé en
bois, construit spécialement.
L'extérieur de l'édifice est aussi modifié. Lors du
sacre de Louis XIII la façade est voilée en grande partie;
pour Louis XIV on établit une galerie à ciel ouvert entre
l'archevêché et le portail de la cathédrale. Les mêmes
tapisseries des Gobelins masquent la façade lors du sacre
de Louis XVI, mais la galerie d'accès est alors couver-
te.
Les gravures d'époque montrent ce nouveau visage
pris par la cathédrale.

La cérémonie du sacre se déroule le plus souvent un


dimanche, le jour consacré au Seigneur, mais aussi au
soleil. Le sacre peut être aussi fixé un jour de fête
religieuse, comme Noël, Pâques, Pentecôte, Epiphanie,
Toussaint, Assomption, Ascension ou Trinité. En Egypte
le couronnement coïncidait avec l'un des renouvellements
de la nature, au début de l'été ou de l'automne.
Le Tau, qui affecte la forme de la lettre T, est en fait
le Taw hébraïque, la dernière lettre de l'alphabet,
comparable à l'oméga grec. Sa valeur est 300. Peut-être
est-ce là la véritable croix du supplice, sans partie
verticale dépassant la partie horizontale; le Tau est-il le
signe de la fin des temps? En symbolisme on évoque le
ternaire, alors que la croix latine se situe sous le
quaternaire. Le Tau, qui fait penser à la forme du
marteau, ébranle, frappe, façonne le nouveau roi; sans
doute ce palais participe par sa forme à l'intronisation
royale. Le prince en, y veillant y acquiert sa première
puissance et l'homme foudroyé, soumis aux rythmes de la
construction, se transforme, subit ce rite de passage. Sa
veillée, effective au temps de la chevalerie, le prépare à la
mort de son état - celui de prince - afin de devenir le roi;
il y a reconnaissance. Ce palais, qui est hache, ou plus
exactement double hache, lui transmet l'éclair de l'illu-
mination; la hache porte la lumière et communique
l'immortalité à celui qui a dû se préparer à sa divine
charge, qui implique l'idée de sacrifice.
Dans cette valeur numérique on peut encore songer
avec 300, à 15 fois 20, c'est-à-dire les « quinze-vingts »;
n'est-ce pas le nom de l'hôpital réalisé par saint Louis
pour y guérir les lépreux? Or le Tau a été un signe
permettant de lutter contre la peste; Saint Éloi (588-659)
a pris cet emblème pour rendre la vue aux aveugles et
aussi pour soigner les scrofules. Or les rois très chrétiens
n'ont-ils pas le privilège de guérir les écrouelles?
Ce palais du Tau, qui abrite le prince au moment où
celui-ci change de vie pour devenir le roi, qui sanctifie un
rite de passage, qui présage l'art de guérir d'un être initié
- d'un chaman puisque prêtre, roi, magicien -, donne
aussi son dernier message à celui qui vient de subir une
intense cérémonie.
Le festin se déroulait à l'archevêché, selon un
cérémonial fort ancien, dans cette grande salle de
cinquante sur dix-huit mètres. La table du roi était
dressée sur une estrade de quatre marches. Sur la table
royale on disposait les regalia. Le roi, le dos à la
cheminée, restait seul à sa table, isolé. Le connétable,
l'épée nue, se tenait à ses côtés. Dans cette salle quatre
autres tables recevaient pour la première les pairs
ecclésiastiques, la seconde les pairs laïcs, la troisième les
ambassadeurs et le nonce apostolique, la quatrième les
hauts dignitaires du royaume. Les convives conservaient
les costumes de la cérémonie.
Ce festin est le dernier acte cérémonial : c'est le
premier repas du roi pris au milieu de sa cour, donc au
milieu de son peuple. Un repas pris en commun, une
communion qui est la forme même de l'agape.
Ainsi le roi pour exercer régulièrement sa fonction
doit recevoir non seulement l'investiture du sacerdoce avec
sa consécration, mais aussi une transmission temporelle,
avec l'assentiment du peuple représenté par les sei-
gneurs.
Les armes de France

La légende nous dit qu'avant le baptême de Clovis,


en 486, les bannières des guerriers francs portaient trois
crapauds; et ce n'est qu'après ce baptême, sur ordre du
ciel, que les fleurs de lis succédèrent aux trois cra-
pauds.
Sur un plan symbolique, la filiation crapauds-lis
s'explique fort bien. En effet, ces deux symboles sont issus
du milieu aquatique et marécageux. Le crapaud évolue
dans l'eau qui selon la tradition occidentale représente
l'univers de tous les possibles. Dans l'ancienne Egypte, les
crapauds, - comme les grenouilles -, sont associés aux
morts et l'on en a découvert momifiés dans les tombeaux.
Ceci rapproche cet animal du symbolisme indo-européen
de la grenouille, souvent associée à la résurrection et à la
renaissance en esprit. Il n'est donc pas surprenant que ce
batracien soit le symbole d'un pays dont le chef n'est pas
encore baptisé, c'est-à-dire initié.
En revanche, le lis, transposition médiévale du lotus
égyptien, avec ses racines plongeant au plus profond de
l'eau, épanouit sa fleur au-dessus des étangs, comme
aspirée par les rayons de l'astre solaire. Symbole de la
réalisation des potentialités créatrices de l'être, cette fleur
s'élève au-dessus des eaux boueuses et informelles,
au-dessus des mouvances et des errances, pour sortir à la
lumière et par là même témoigner de la création.
D'ailleurs, le sceptre dit « de Charlemagne », nous
montre un lotus épanoui donnant naissance à un trône
portant l'empereur en majesté; cette image n'est rien
moins que la survivance d'un symbole souvent représenté
dans l'Egypte pharaonique : Horus enfant, coiffé de la
mèche du myste et naissant d'une fleur de lotus.
Avec le baptême de Clovis, les crapauds, véritable
materia prima, se transmutent en fleurs de lis, symboles
de l'acte réalisé.
Au moyen âge, on disait qu'il existait dans le crâne
des vieux crapauds une pierre merveilleuse que l'on
appelait la crapaudine. Certaines traditions lui attri-
buaient la propriété de se couvrir de sueur au contact
d'une boisson empoisonnée. C'est pour cela que les
inventaires de certains grands seigneurs, - duc d'Anjou
(1360), duc de Berry (1416) et duc de Bourgogne (1467),
mentionnent des bagues ou des coupes ornées de cra-
paudines.
Cette pierre aux vertus médicales et magiques
attestées dans de nombreux ouvrages est, symboliquement,
la pierre philosophale présidant à la transmutation des
crapauds en fleurs de lis.
Le cerf de Gervais

Peu de pages ont été consacrées au cerf en bronze qui


ornait la cour de l'archevêché. Pourtant cet animal a joué
un rôle important dans la cérémonie du sacre. H.-
M. Legros, dans la Revue des Études historiques 1 a
évoqué en quatre pages cette statue; il nous indique que
c'est l'archevêque Gervais qui fit couler cette statue et la
plaça dans la cour archiépiscopale. Puis il cite un passage
fort intéressant de Dom Piolin que nous reproduisons ici :
« On vit aussi plus d'une fois, Gervais, regretter la
distraction qu'il trouvait dans sa jeunesse à la poursuite
du cerf. Ne pouvant plus se procurer cet exercice dans les
plaines nues de Champagne, et voulant du moins avoir
sans cesse sous les yeux l'image du noble animal dont il
avait tant de fois suivi les pas rapides, il fit couler en
bronze et placer devant les portes de son palais archié-
piscopal un cerf d'une immense stature. Sur le socle, on
lisait ces vers attribués à Gervais lui-même :
Dum Cenomanorum saltus lustrare solebat
Gervasius, cervos tum sufficienter habe bat:
Hunc, memor ut patriae sit semper, condidit
aere.
qui se peuvent traduire ainsi :
1. Paris, 1931, pp. 407-410.
« L o r s q u e Gervais p a r c o u r a i t les forêts du M a i n e , il
y trouvait des cerfs à souhait. Il a fait poser celui-ci pour
se r a p p e l e r sans cesse le souvenir de son pays. »
Ce m o n u m e n t élevé p a r Gervais, en souvenir de la
patrie absente, a joué u n rôle considérable dans la célèbre
ville de la C h a m p a g n e . D a n s la grande fête du sacre des
rois, on le t r a n s p o r t a i t sur le parvis de l'église cathédrale,
et on le remplissait de vin q u e l'on faisait couler au
m o m e n t de l'entrée du cortège royal; ce qui occasionnait
des joies bruyantes dans la foule du peuple.
L e sceau de l'officialité de Reims offrait l'image d ' u n
cerf armorié, depuis l'époque de Gervais j u s q u ' a u
XVIII siècle, avec l'exergue Cervus Remensis. Gervais
l u i - m ê m e avait adopté ce même emblème avec sa légende,
comme on le voit encore sur le contre-sceau de plusieurs
actes é m a n é s de lui. S u r le sceau lui-même était l'image
de la sainte Vierge à mi-corps.
Le cerf est l ' u n des a n i m a u x q u i furent acceptés de la
façon la plus certaine, dès les premiers temps chrétiens
comme u n e image symbolique de J é s u s - C h r i s t . Ainsi dans
la Légende dorée, plusieurs scènes de chasse nous
m o n t r e n t J é s u s e m p r u n t e r la forme d ' u n cerf blanc pour
se manifester et e n t r a î n e r avec lui les êtres qu'il a choisis.
C'est p o u r cela q u ' a u moyen âge, la chasse a u cerf était
très souvent p r a t i q u é e p a r des ecclésiastiques et symbo-
lisait la quête divine. Le cerf est aussi l'emblème de l'âme
fidèle q u i aspire vers D i e u et le r a p p r o c h e m e n t de cet
animal avec le sacrement de l'Eucharistie est particuliè-
r e m e n t souligné p a r de n o m b r e u x documents : p a r
exemple sur l'évangéliaire de S a i n t - M é d a r d de Soissons,
q u a t r e cervidés entourent la vasque vivifiante, véritable
« F o n t a i n e de vie » représentant la source de toute
chose.
C'est donc p o u r cette raison q u e le cerf en bronze de
Gervais était comme nous l'avons vu précédemment,
transporté pour la durée de la cérémonie du sacre, sur le
parvis de la cathédrale, et rempli de vin : ce breuvage
assimilé par certains textes à la boisson d'immortalité,
était répandu pour tous, comme le sang du Christ était
versé pour sauver l'humanité.
Cela nous rapproche une fois de plus de la statuaire
médiévale et de son message symbolique : ainsi sur de
nombreuses cathédrales et églises, on peut voir la repré-
sentation du Christ au pressoir.
D'après Christian Jacq et François Brunier, l'ori-
gine de ce mythe « est à rechercher dans la passion
d'Osiris; en Egypte, le vin fut considéré comme le sang du
dieu supplicié qui est introduit dans le pressoir afin de
préparer l'esprit de vie pour l'humanité » 1
Ainsi lors de cette fête cosmique qu'est le sacre,
chaque membre du royaume pouvait prétendre à
« l'ivresse divine », donc à la connaissance. Le roi, une fois
de plus, vivait à l'image du Sauveur.

1. Le message des bâtisseurs de cathédrales. Paris 1974.


Jeanne d'Arc et saint Nicaise

LE RAYONNEMENT DE JEANNE

Nous avons vu au chapitre I le rôle magique et


initiatique de la femme gardienne de la flamme sacrée.
Dans cette lignée, le rôle de Jeanne d'Arc apparaît comme
prépondérant dans l'évolution de la cérémonie du
sacre.
La fin de la guerre de Cent Ans a soulevé un cas bien
difficile dans la succession royale.
Charles V, roi à la santé fragile, a cherché à exalter
la couronne; ce mécène, qui a dû s'éloigner des combats,
commande au carme Jean Golein un Traité du Sacre; ce
texte terminé avant 1372 est inséré dans sa traduction du
Rational des Divins offices de Guillaume Durand 1 Jean
Golein y mentionne non seulement l'ordonnance du sacre,
mais établit un commentaire sur son symbolisme et sur la
valeur du toucher des écrouelles.
A la mort de Charles VI, le cérémonial est donc bien
défini.
Or en 1420 le traité de Troyes a écarté du trône le
dauphin Charles préférant le roi Henri V d'Angleterre,
de souche française et marié à la princesse Catherine de

1. Ms. 437 de la Bibliothèque nationale.


France. Depuis Guillaume le Conquérant, ce sont des
nobles français qui dirigent ce petit pays qu'est alors
l'Angleterre. Charles VI en désignant pour successeur
une personne étrangère à sa lignée crée un nouvel état
d'esprit. La consécration religieuse donnée à Paris au
jeune souverain anglais affirme traditionnellement aux
yeux de tous que le prince oint est le lieutenant du Christ.
Cependant, Jeanne d'Arc, en fonction du Traité du Sacre
conteste aussi bien le Traité de Troyes que cette forme de
succession et que le lieu de la consécration.
En faisant sacrer le Dauphin à Reims, Jeanne veut
redonner sa véritable dimension à la royauté françai-
se.
Le procès publié par J. Quicherat, d'après la relation
d'Eberhard de Windecken, précise que « la Pucelle fit
promettre au roi de se démettre de son royaume, d'y
renoncer et de le rendre à Dieu de qui il le tenait ». Ainsi,
le roi devient le « vicaire de Jésus-Christ en sa tempo-
ralité ». D'ailleurs, Jeanne dira au Dauphin Charles,
futur Charles VII : « Vous serez le lieutenant du roi des
cieux qui est roi de France. »
Ainsi le Roi Très Chrétien participe à la royauté
universelle du Christ.
En effet, le roi par la transmission du fluide
spirituel, devient un « Christ », un messie. Il ne devient
sacré, au sens vrai du mot, qu'après son onction, et ce
caractère ne parviendra à sa maturité que par la pratique
de sa fonction qui n'est en somme qu'un métier.
L'initiation royale, avec sa transmission spirituelle
ininterrompue repose sur des rites bien précis; c'est par
eux que le roi dont la fonction est de diriger son peuple et
de maintenir l'harmonie dans son royaume, va se
rattacher à une lignée qui remonte à la création du
monde.
Le roi durant la cérémonie du sacre, participe à une
immolation sacrificielle, à une mort initiatique. Par une
sorte de baptême supérieur, le roi meurt en tant
qu'individu, pour renaître comme principe symbolique,
comme condensateur de l'énergie rassemblée dans ses
sujets. Afin de bien caractériser cette prise de pouvoir, le
roi change de nom. Les rites de l'élection pontificale
comme ceux du compagnonnage suivent le même pro-
cessus.
Ainsi Jeanne d'Arc, que l'on dit à tort être une
bergère, puisque élevée comme une fille d'aisés agricul-
teurs, cherche à donner une valeur absolue à cette
cérémonie.
Bien des faits restent mystérieux dans la vie de
l'héroïne originaire des Marches de Lorraine; sujette du
roi de France, elle est née dans un village au nom
prédestiné : Domrémy. Est-ce un nouveau miracle de
saint Remi qui après celui de la conversion de Clovis,
permet par l'intercession de Jeanne, de constituer la
monarchie divine?
Le sacre de Charles VII est préparé hâtivement. On
ne peut apporter de Saint-Denis, aux mains des Anglais,
les ornements royaux. Il faut les emprunter au trésor de
la basilique Saint-Remi de Reims. Le futur roi aurait
ainsi trouvé sur place une couronne remplaçant celle de
Tradition; en effet, d'après quelques commentateurs, la
couronne commandée par le roi au meilleur orfèvre de
Bourges n'aurait pu arriver à temps. Hervé Pinoteau 1
émet cependant l'hypothèse, sans preuve, que la couronne
de Tradition a été conservée à Bourges; ce serait alors elle
qui aurait servi au sacre de Reims. Seules deux lettres fort
laconiques, parlent de cette couronne « trouvée sur
place » : ce sont les lettres des seigneurs angevins et celle

1. H. Pinoteau, L'Ancienne couronne française dite de Char-


lemagne.
de J e a n n e d ' A r c adressée a u duc de Bourgogne, citée p a r
Quicherat.
Il est aussi vraisemblable q u e les manuscrits con-
servés à la Bibliothèque royale du Louvre, - a u x mains
des Anglais depuis 1424 - , n'aient pu servir lors de ce
sacre. R. A. J a c k s o n 1 pense q u ' o n a d û se servir du
d e r n i e r ordo capétien disponible à Reims.
L'office se déroule selon le cérémonial décrit sous
saint Louis. S u r les six pairs ecclésiastiques appelés, deux
seulement sont présents : l'archevêque-duc de Reims,
R e g n a u l t de Chartres, q u i officie, et l'évêque de Châlons,
J e a n de Sarrebruck. Les q u a t r e évêques qui n'ont pas
voulu se d é r a n g e r sont l'évêque-duc de Langres, l'évêque-
comte de Noyon, celui de L a o n et l'évêque-comte de
Beauvais (Pierre Cauchon). M ê m e s défections dans les
pairies laïques : celles de N o r m a n d i e et de G u y e n n e
a p p a r t i e n n e n t a u roi d'Angleterre; mais Philippe le Bon
q u i a les pairies de Bourgogne et de F l a n d r e est aussi
absent. J e a n n e fait remplacer les pairs titulaires p a r ses
compagnons. L e duc de Bourgogne est remplacé p a r le
j e u n e duc d'Alençon, - gendre de Charles d ' O r l é a n s le
comte de C l e r m o n t , fils du duc de Bourbon prisonnier en
Angleterre, remplace le duc de N o r m a n d i e . P o u r le duc de
G u y e n n e , c'est Louis de Bourbon, comte de Vendôme.
G u y de Laval, les sires de la T r é m o u i l l e et de Beau-
m a n o i r représentent les comtes de Flandre, de Toulouse
et de C h a m p a g n e . L a question se pose de savoir si un tel
c o u r o n n e m e n t est valable lorsqu on substitue tant de
r e m p l a ç a n t s a u x titulaires des douze pairies. J e a n n e
savait fort bien le peu de solidité de ce couronnement; elle
espérait dans la venue du duc de Bourgogne afin que fût
reconnu le Roi T r è s Chrétien. Le duc de Bourgogne
envoya seulement ses ambassadeurs conduits p a r D a v i d de
Brimeu.

1. R. A. Jackson, Les manuscrits des ordines.


Jusqu'à présent on consacrait un état de fait et le
sacre n'avait qu'une valeur déclarative. Sous l'impulsion
de Jeanne c'est un acte nouveau qui se crée. Charles VII,
qui se considère comme roi depuis la mort de son père,
devient roi reconnu à partir de son sacre; parce qu'il a
reçu les saintes huiles, il a le droit de régner et les
seigneurs lui doivent obéissance. C'est aussi affirmer le
principe de la légitimité dans la succession au trône. C'est
ce qu'affirme Jeanne au cours de la cérémonie, lorsqu'en
tenant les jambes du roi dans ses bras elle dit : « Gentil roi
or est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que je levasse
le siège d'Orléans, et vous amenasse dans cette cité de
Reims recevoir votre saint sacre, en montrant que vous
êtes vrai roi, et celui auquel le royaume de France doit
appartenir. »
Ainsi la position prise par Jeanne à l'occasion de ce
sacre, marquera désormais la cérémonie des sacres; le roi
de France sera fait le représentant direct de Dieu; un
christ pouvant régner sur la France, la Fille aînée de
l'Église.

LE SACRIFICE DE SAINT NICAISE


« Quand les Vandales, les Suèves et les Alains, étant
entrés dans les Gaules, prirent et brûlèrent les villes de
Mayence, Worms, d'Amiens, d'Arras, etc., ce qui arriva
l'an 407, saint Nicaise demeura enfermé dans sa ville,
lorsque ces barbares y mirent le siège; et lorsqu'elle fut
prise, ils lui tranchèrent la tête, et tuèrent à ses côtés
Florent son diacre et Jocon, lecteur. On leur joint encore
sainte Eutrope, sa sœur. Le corps de saint Nicaise fut
enterré dans l'église que l'on appelait autrefois de
Saint-Agricole, et qui porte aujourd'hui le nom de
Saint-Nicaise .
1. Grand dictionnaire historique, par Louis Moréri, Paris 1759,
tome VII.
Représenté le plus souvent décapité et tenant sa tête
mitrée à deux mains dans la statuaire religieuse, il évoque
symboliquement la maîtrise de l'intellectualité.
Schwaller de Lubicz, dans Le Temple de l'Homme,
(Paris 1957, p. 640), nous parle d'une autre représen-
tation de saint Nicaise tenant simplement sa calotte
crânienne en mains. Ceci procède du même symbolisme;
aussi citons-nous les quelques lignes intéressant notre
sujet : « C'est marquer un autre état, celui de l'intuition
pure, c'est-à-dire : laisser parler la connaissance innée du
Neter (Fonction cosmique) l'Anthropocosme en l'homme,
c'est en même temps l'homme adamique (non chassé du
Paradis terrestre) et l'homme qui a passé les épreuves de
l'incarnation corporelle. »
I V

Les symboles du sacre


Licence eden-13-548925-LIQ944604 accordée le 03 octobre 2022 à
bukoko-ikoki
Les insignes
de la puissance magique royale

La cérémonie du sacre est avant tout une opération


alchimique, au cours de laquelle un individu va devenir
un symbole, une fonction intemporelle. Lorsque le roi de
France meurt, une phrase est immédiatement prononcée
dans son entourage : « Le roi est mort, vive le roi! » Cela
explique fort bien tout l'esprit de la royauté occidentale :
si le roi-individu peut disparaître, la fonction, elle, est
immortelle et ne peut se dissocier de la vie traditionnelle.
Cette transmutation qui va s'opérer dans l'athanor
représenté par la cathédrale de Reims nécessite plusieurs
éléments, plusieurs « outils » symboliques : il s'agit des
ornements royaux qui sont appelés communément en
Angleterre les Regalia. En général bien définis par les
ordines, ces objets sont chargés d'un pouvoir magique.
D'ailleurs, Frazer dans son excellent et très documenté
ouvrage Les origines magiques de la royauté, a noté, que
ces insignes peuvent être considérés comme des talismans
opérant des miracles et dont la possession confère le droit
au trône. Ainsi pour certains peuples du sud de la
Malaisie, les Célèbes, « ce sont les insignes qui règnent et
les princes ne sont rien que leurs représentants »; ainsi, on
peut dire que l'âme de Dieu s'intègre dans l'objet 1 Par

1. Lire à ce sujet La symbolique du feu, de J.-P. Bayard.


leurs actions, les regalia vont faire en sorte que la
transmutation royale s'achève bien par la sortie du
roi-fonction en majesté, imageant ainsi les diverses
représentations du Christ en Gloire.
En France ces ornements sont dits de « Charlema-
gne », à cause du rayonnement de cet empereur, chaque
roi désirant se rattacher d'une manière formelle à son
prédécesseur, en établissant ainsi une filiation héréditaire
et légitime du message sacré de cette fonction. C'est
pourquoi, la plupart du temps, on reprend à chaque sacre
les mêmes insignes royaux 1 Il en est de même pour
toutes les organisations spirituelles, - clergé, chevalerie,
corporations -, où le pouvoir se transmet de manière
ininterrompue, tout comme le pape est le successeur de
saint Pierre. Toutes les religions, toutes les sociétés
traditionnelles et par conséquent toutes les successions
royales puisent à une source supra-humaine et trans-
mettent directement cette valeur spirituelle.
Nous évoquerons dans ce chapitre les couronnes,
l'épée, le sceptre, la main de justice, les éperons, l'anneau,
l'agrafe et le livre sacré en les décrivant historiquement,
mais aussi et surtout en tentant de cerner leur valeur
magique et symbolique.
Ces objets ont été en général détruits; la Révolution
de 1789 a fait les dégâts les plus importants : Hervé
Pinoteau a cité le discours du maire de Franciade (ex
Saint-Denis), le citoyen Pollart, prêtre défroqué, qui
remit aux conventionnels le trésor de l'abbaye, « des
pourritures dorées» (12 novembre 1793).

1. Pour H. Pinoteau, le premier ordo décrivant avec précision


les regalia et le port de l'épée serait celui du sacre de Philippe II
Auguste, en 1179. La tenue du sacre de saint Louis, p. 128.
La couronne

Le rite du couronnement reste l'instant décisif de la


cérémonie. La couronne est un symbole où s'exprime la
personnalité juridique de l'État. Le peuple doit fidélité à
la couronne, accessoirement à celui qui la porte. C'est la
définition du quatrième concile de Tolède : « Ce qui fait le
roi, ce n'est pas sa personne, c'est le droit. » Cependant en
France, la possession de ces ornements n'investit pas le roi
d'un pouvoir spécial, mais ne fait qu'affirmer sa position.
Ainsi certains rois ont assumé leur pouvoir réel avant
d'être couronnés, ou même n'ont jamais été couronnés
(Louis XVIII) sans pour autant diminuer le prestige
royal. Cependant posséder la couronne, c'est assurer
pleinement la royauté : ainsi en Hongrie, cette possession
est la condition principale pour la prise de commande-
ment suprême. Mais en France si les regalia manquent on
les remplace par d'autres ornements : on ne leur attache
ainsi qu'une valeur décorative. Cependant la numisma-
tique médiévale situe le Roi sur son trône, en majesté,
couronné, avec sceptre et main de justice. Représentant de
l'harmonie universelle, le roi prend sa puissance cosmique
en étant assis sur le trône qui le révèle et le situe.
UNIVERSALITÉ DE LA COURONNE

Les couronnes se retrouvent dans toutes les parties


du monde; elles participent ainsi à une recherche
universelle et l'on retrouve la même pensée dans les
civilisations Aztèque, Inca, toutes ces religions d'un
continent qui eut à subir la domination espagnole. On
trouve ainsi des couronnes, des diadèmes ornés de plumes
multicolores mêlées à l'or, aux pierres précieuses; ces
coiffures étaient l'apanage des souverains, des chefs et
aussi des prêtres. Un grand nombre de monnaies médié-
vales représentent ces diverses formes de couronnes.
Dans l'Antiquité grecque, d'environ 800 avant J.-C.
à 400 après J.-C. des couronnes d'olivier, avec des rubans,
récompensaient les champions des épreuves sportives.
Cette tradition se perpétua avec les Romains et ce furent
également des soldats, des marins qui reçurent des
couronnes de chêne ou de laurier.
On sait avec plus de précision depuis la découverte
de la tombe de Toutankhamon que les pharaons étaient
couronnés le jour de leur intronisation. Sur la tête du
pharaon recouverte de bandelettes de lin, on déposait le
diadème en or, orné de disques de cornaline, de lapis et de
turquoises; des rubans latéraux, en or, se terminaient par
des têtes de cobras se redressant sur le visage; au sommet
du diadème figuraient le cobra et le vautour, symboles
respectifs de la Basse et Haute-Egypte.
Les premiers rois ne semblent pas porter une
couronne mais un diadème, ou un bandeau d'étoffe semé
de perles. Osiris, le Dionysos égyptien, dieu du vin et de
l'ivresse sacrée, porte un bandeau autour des tempes —le
mitrophore —symbole de sa souveraineté. Nous pouvons
faire la distinction entre la couronne articulée avec
cabochon et pendeloque (insigne des empereurs) et le
diadème (insigne des césars). Le diadème, employé par les
rois d'Orient, aurait servi à Constantin qui imitait les rois
d'Israël.
A la mort de Saül, on apporte ce symbole de sa
puissance (II Rois I, 10), et celui du roi des Ammonites
« pesait un talent d'or et était garni de pierres précieuses »
(II Rois XII, 30). De là dérive la couronne des Rois de
France.
On peut encore songer à toutes ces couronnes qui
ornent les têtes divines. La Vierge Marie tient sur ses
genoux l'enfant Jésus et nous y voyons des couronnes,
parfois sculptées avec la statue même, parfois des
couronnes rapportées. A l'image des empereurs et des
rois, on remet à Jésus les insignes de la royauté et à
l'exposition de Vaux-le-Vicomte, nous avons pu voir dans
l'étonnante collection Jürgen Abeler, la reproduction des
couronnes, sceptre et globe sculptés en 1763 par le maître
orfèvre Johan Josef Anton Reidler, d'Angsbourg. Le pape
coiffe également une tiare. Cet usage semble apparaître
vers 700, et ce n'est qu'au fur et à mesure des ans que la
mitre est renforcée par un cercle d'or, puis par une
seconde couronne (Boniface VIII, 1294) et enfin com-
plétée par une troisième couronne. Notons qu'il n'existe
pas une tiare unique servant indistinctement à tous les
papes. Peut-être la tiare de saint Sylvestre, en usage du
XIII au XV siècle, remplissait-elle cet usage, mais elle fut
dérobée. Chaque pape avait ainsi sa tiare personnelle,
mais certains d'entre eux se servirent de l'ornement de
leur prédécesseur. Au château de Vaux-le-Vicomte, la
collection Jürgen Abeler a ainsi exposé la tiare pontificale
commandée par Grégoire XVI (1831-1846) modifiée par
Pie IX (1846-1878) et qui servit aux papes ultérieurs
jusqu'à Jean XXIII (1958): «C'est un travail d'or et
d'argent, orné de 540 perles, 146 pierres précieuses et
11 diamants. La croix repose sur un monde en lapis-
lazuli, les rubans sont ornés des armes pontificales. » Le
texte du catalogue de cette exposition ajoute : « Paul VI
fut couronné en 1963 avec une tiare offerte par les
milanais (il était archevêque de Milan) qu'il confia en
1964 au peuple américain, ne voulant plus se servir d'un
tel insigne à l'avenir. »
A l'image de la tiare pontificale les évêques portent
une mitre depuis 1150 environ. Conique, puis hémis-
phérique, « la mitre rappelle mystiquement le casque du
salut et la tiare du grand prêtre Aaron, et par ses deux
cornes, les deux testaments et les rayons lumineux (ou
cornes) de la face de Moïse » (H. Rabotin cité dans le
catalogue exposition de Vaux-le-Vicomte).
La couronne et des scènes du sacre ont été reprodui-
tes sur des médailles et monnaies.

DESCRIPTION DES COURONNES

Les couronnes sont en général réservées aux sou-


verains. Les couronnes orientales reflètent les pensées du
bouddhisme et de l'hindouisme. Le souverain, médiateur
entre la terre et le ciel, est l'incarnation et la représen-
tation de la divinité; il est le souverain universel et les
couronnes ont un symbolisme complexe que nous ne
pouvons étudier en détail. Mais on y intègre la pensée
d'un monde cosmique; la couronne symbolise la montagne
polaire, l'axe du monde, le Point Central de l'Univers.
Les couronnes étagées représentent nos mondes et les
influences astrales, les puissances cosmiques inondent le
souverain : chaque couronne a ainsi un aspect particulier
s'inscrivant dans un symbole général.
Retenons également que la couronne du souverain
est une couronne fermée par des arches, - alors que la
couronne d'un prince est une couronne ouverte -, souvent
comblée par un bonnet qui en assure l'équilibre sur la
tête. La couronne archée fut portée par François I
en France, par Henri V (1387-1422) en Angle-
terre.
On trouve dans quelques couronnes des formes
anciennes, la calotte, survivance des casques gemmés ou
des casques couronnes, avec souvent une aspiration vers la
tradition orientale mais on y ajoute aussi une partie de la
mitre. La tiare souligne l'aspect ecclésiastique et même
pontifical du roi de France.
Ainsi trouve-t-on la couronne de Frédéric II de
Hohenstaufen (1197-1250) empereur du Saint Empire
germanique, couronne de la fin du XII siècle, conservée à
la cathédrale de Palerme (Italie). Cet aspect oriental se
trouve dans les bonnets ou couronnes de Russie. Cas
encore plus apparent avec les couronnes françaises qui
sont évoquées ci-après, ou avec la couronne bohémienne
de saint Wenceslas sans doute inspirée par la couronne
française de tradition. (Trésor de la cathédrale Saint-Gui
à Prague (Tchécoslovaquie).
Comme nous l'avons noté, la possession de la
couronne en Hongrie assure l'élu de sa royauté. Cette
couronne aurait été offerte par le pape Sylvestre II à saint
Etienne, premier roi de Hongrie en l'an 1000. Notons ce
fait curieux : on dit qu'après avoir été enterrée, au siècle
dernier, aux Portes de Fer (les gorges du Danube entre la
Hongrie et la Roumanie), elle servit pour la dernière fois
en 1916 pour couronner l'empereur Charles I d'Autri-
che, renversé en 1918; mais au moment de l'avance russe
en 1945, des résistants hongrois emportèrent aux États-
Unis cette couronne qui ne fut rendue à la Hongrie qu'en
1978 par le président Carter.
La couronne impériale d'Autriche (1602) conservée
au musée de Vienne (Autriche) avec son saphir qui
domine le sommet n'est pas un cas isolé pour symboliser la
liaison entre le souverain et le ciel; la couronne de
Charlemagne figure déjà le même esprit, repris aussi à la
cour de Russie.

CÉRÉMONIAL DE LA REMISE DE LA COURONNE

La couronne n'apparaît en Occident qu'au moment


de la consécration de Charlemagne comme empereur, soit
en l'an 800 tandis que dans l'empire d'Orient elle figure
au sacre de l'empereur Justin couronné par Jean I en
525. Jusqu'à la fin du IX siècle, l'évêque élève à deux
mains la couronne au-dessus de la tête du roi, et seuls les
évêques formant cercle autour du souverain la soutien-
nent. Vers le milieu du X siècle, certains grands digni-
taires sont admis dans le cercle car ils reçoivent le serment
ou plus exactement la collaudalio. Ils font partie de la
« cour de justice » qui se prononce sur l'élection roya-
le.
La présence des pairs laïques semble attestée par les
faits rapportés lors du sacre de Louis IV à Laon le 19 juin
938. Les grands du royaume sont peut-être associés au
cercle afin de bien prouver qu'ils acceptaient de revenir au
descendant de la race carolingienne, qu'ils reconnaissaient
le fils de Charles le Simple - mort captif, prisonnier de
Herbert de Vermandois -, qu'ils abandonnaient la lignée
des rois Raoul et Robert.
Bien que les douze pairs apparaissent pour la
première fois dans la Chanson de Roland au vers 541, la
chronique de Reims ne les signale que lors du sacre de
Louis VIII (1223); l'importance donnée à ces grands
seigneurs sera plus grande lors du sacre de saint Louis
(1226), car le monarque n'a que douze ans et les nobles
doivent le soutenir.
Dans les représentations iconographiques du cou-
ronnement des empereurs byzantins c'est le Christ lui-
même qui dépose la couronne sur la tête de l'élu. Le pape,
son représentant, sacre ainsi empereurs et rois. Aussi les
souverains se prosternent devant le représentant du
Christ, le temporel s'incline devant le spirituel. L'évêque
est délégué par le pape dans le sacre royal mais
l'empereur qui aurait dû continuer à être sacré par le
pape, premier des évêques, s'en passe souvent pour des
raisons politiques.
Les pairs laïques sont choisis parmi les grands
connétables du royaume; durant la cérémonie ils portent
des petites couronnes. Le duc de Bourgogne, premier des
pairs, a la prérogative de chausser les éperons au roi.
Notons que lors du sacre de Philippe le Long, Mahaut,
comtesse d'Artois, soutint la couronne et le peuple
murmura.
Les pairs ecclésiastiques ont par ailleurs des pré-
rogatives bien déterminées. Si l'archevêque de Reims doit
oindre et couronner, son remplaçant immédiat est l'évê-
que de Langres; l'évêque de Laon porte la sainte
ampoule; celui de Beauvais, le manteau royal; celui de
Châlons remet l'anneau; quant à celui de Noyon il
présente la ceinture et le baudrier.
Ils sont douze pairs, chiffre bien symbolique, nombre
sacré puisque étant celui des apôtres. Nous retrouvons
cette valeur dans de nombreux cas; Bellomer, qui se
prétendait fils de Clotaire, exigeait des serments de
fidélité en douze lieux saints. Pour recevoir le serment il
fallait douze certificateurs et d'après la charte bretonne,
un homme libre ne peut être condamné que sur les
serments de douze individus choisis dans le voisinage de
l'accusé (art. 14 et 29). A l'image des douze signes
zodiacaux, le collège ecclésiastique d'une église cathédrale
comprend douze membres.
Ce rite du couronnement est la survivance d'une
pratique païenne et s'accorde à ce que nous avons dit de la
royauté primitive. Virgile dans « Énée aux Enfers »
(Enéide, VI, 772), dépeint toute la lignée des Silvii -
dynastie d'Albe-la-Longue - avec ses couronnes de chêne.
Ces guirlandes auraient donc compté parmi les insignes
des anciens rois qui fondèrent Rome et nous retrouvons
encore les feuilles de chêne dans certaines de nos
distinctions.
Les pairs, en tenant la couronne au-dessus de la tête
du roi, symbolisent le geste du peuple qui accepte et élève
le roi à sa dignité. La couronne, reflet du caractère
collectif du sacre, unit ainsi le roi à son peuple.
Eudes en recevant le 13 novembre 888, à Reims, une
couronne remise par l'empereur Arnulf accepte d'être
considéré comme le vassal de l'Empire. Même pensée
lorsque Philippe Auguste partage avec ses barons sa
couronne avant la bataille de Bouvines; alors que selon
son habitude le roi prend sa soupe - faite avec du vin
d'Argenteuil - il offre sa couronne « au plus digne d'entre
eux car son autorité ne peut subsister que par eux ». Le
roi dépend donc de la couronne.

LES DEUX COURONNES DU SACRE ET LES PAIRS DU


ROYAUME

Durant la cérémonie du sacre, le roi se verra


couronné deux fois, de deux couronnes différentes : l'une
se rattache au corpus immortale, l'autre au corpus
mortale.
La première, la plus grande, symbolise la Jérusalem
céleste et ne peut être la propriété d'une seule personne;
c'est elle qui manifeste le plus la fonction royale : être le
centre du royaume, c'est-à-dire du monde. En effet, cette
couronne est soutenue par les pairs du royaume qui après
avoir été « nommés » par l'archevêque, vont se placer en

Licence eden-13-548925-LIQ944604 accordée le 03 octobre 2022 à


bukoko-ikoki
cercle autour du roi assis, et tenir de leurs mains le
symbole éternel de la royauté. Le roi devient alors le
moyeu d'une roue, dont les rayons sont les douze pairs
dont le nombre symbolise les douze apôtres, les douze
signes du zodiaque, le cosmos tout entier. Ainsi, ouver-
tement, le monarque s'affirme en tant que personne
communautaire. Plus tard, après la communion sous les
deux espèces, l'archevêque ôte au roi la grande couronne
pour la remplacer par une couronne plus petite. « Cet acte
rituel est une mise en garde destinée à préserver la
royauté spirituelle : que jamais l'homme investi de la
fonction de roi ne croie représenter en tant qu'individu,
l'Homme communautaire qu'il a le devoir de symboliser;
que l'homme individuel soit à la mesure de sa petite
couronne, du règne temporel d'un moment de l'histoire en
respectant le message de la grande couronne, l'immortelle
royauté à la mesure de l'univers 1 »
Comme nous venons de le dire, les douze pairs
laïques et ecclésiastiques représentent la totalité du
royaume, c'est-à-dire du cosmos. Philippe Lavastine, lors
de plusieurs conférences a d'ailleurs magistralement
développé ce thème : en Inde, tous les princes des
différents états composant ce pays sont des monarques
universels. Cette puissance cosmique était symbolisée
entre autres choses, par le parasol blanc qui les abritait en
toutes circonstances et figurait le ciel. En Occident, cette
idée de royauté cosmique s'est perpétuée à travers le
symbolisme du dais que l'on retrouve dans le voyage de la
sainte ampoule et dans celui du pavillon royal, tente de
forme ronde représentant le cercle magique où le roi se
tient. Ce pavillon, toujours fleurdelisé, représente la voûte
céleste, indiquant ainsi la divinité du roi et sa double
fonction matérielle et spirituelle.
1. Jacq (C.) et La Perrière (P. de), Les origines sacrées de la
royauté française. Paris 1981, pp. 154-155.
LA COURONNE FRANÇAISE DE TRADITION, DITE « DE
CHARLEMAGNE »

Il faut r e p r e n d r e les études fort minutieuses du baron


H e r v é P i n o t e a u s u r les avatars de cette couronne. Bien
q u e son analyse soit plus complète dans la brochure
L ' A n c i e n n e couronne française dite « de C h a r l e m a g n e »
1180? - 1794 1 nous reproduisons du secrétaire général de
l'Académie internationale d ' h é r a l d i q u e la notice figurant
dans le catalogue Couronnes du monde, reflets de l'histoire
( V a u x - l e - V i c o m t e 1978).
« O n est longtemps resté dans l'indécision a u sujet de
la forme des couronnes servant a u sacre du roi de France.
J u s q u ' à P h i l i p p e Auguste (1180-1223) les rois de F r a n c e
étaient couronnés avec u n e couronne « fleur de lisée » dont
on n ' a a u c u n e reproduction sérieuse. Philippe Auguste fit
faire d e u x couronnes similaires, l'une p o u r lui-même et
l ' a u t r e p o u r la reine, mais celle-ci plus petite. Son
petit-fils, le g r a n d roi saint Louis, fit déposer ces
couronnes a u trésor de S a i n t - D e n i s en 1260. L a couronne
royale servit à tous les couronnements j u s q u ' à H e n r i I I I ,
c'est-à-dire à la veille du XVII siècle (sauf à ceux de J e a n
II le Bon et de Charles V I I ) . E n 1590, la ligue
catholique, c'est-à-dire le parti du duc de Guise, q u i
voulait se substituer a u roi H e n r i I I I , mais que celui-ci fit
assassiner a u château de Blois, parvint à s ' e m p a r e r de la
couronne et la fondit afin de procurer les moyens
nécessaires p o u r financer sa rébellion.
« D e ce fait, H e n r i I V (1589-1610), le bon roi H e n r i
- successeur d ' H e n r i I I I - se trouvait privé de la
1. Paris - Le vieux Papier 1972 - Bul. n° 243, janv. 1972 - Voir
également catalogue de l'exposition : La symbolique capétienne -
château d'Angers, avril 1977.
couronne de tradition et fut contraint de c o m m a n d e r u n e
nouvelle couronne p o u r son sacre, à Chartres. L a
couronne d ' H e n r i I V ne servit plus j a m a i s et fut déposée
a u trésor de S a i n t - D e n i s où elle d e m e u r a j u s q u ' à la
Révolution française.
« Les Bourbons, successeurs d ' H e n r i IV, de Louis
X I I I à Louis X V I , se servirent alors de la seule c o u r o n n e
subsistant du temps de P h i l i p p e Auguste, c'est-à-dire de
celle faite p o u r la reine. Cette dernière couronne du sacre,
ainsi q u e la couronne d ' H e n r i IV, furent fondues p a r
ordre de la Convention nationale en 1 7 9 4 . »
Ainsi d ' a p r è s H e r v é P i n o t e a u ce ne serait q u ' e n t r e
1160 et 1165 « q u e fut forgé le diplôme q u i nous dépeint
C h a r l e m a g n e déposant sa couronne sur l'autel de Saint-
D e n i s » (p. 18), et l'abbaye royale de S a i n t - D e n i s , q u i
vivait a u X I I siècle dans le culte de l ' E m p e r e u r n ' a u r a i t
pas « hésité à f a b r i q u e r de faux diplômes, t e n d a n t à
mettre la F r a n c e entière sous la Vassalité de Saint-
Denis! »
Cette couronne q u i porte à tort le n o m de c o u r o n n e
« de C h a r l e m a g n e », réputée être celle q u e Léon I I I
employa le 25 décembre 800, fabriquée sans doute vers
1180, a cependant p e u t - ê t r e couronné vingt-trois rois.
H e r v é P i n o t e a u précise q u e cette couronne n ' a u r a i t
servi q u e j u s q u ' à H e n r i I I I compris, q u e J e a n I I le Bon
et C h a r l e s V I I n ' a u r a i e n t p u s'en servir, q u e la ligue la fit
détruire en 1590 p o u r en avoir de l'argent. L a couronne,
tout d'abord ouverte, avec u n e coiffe conique, est devenue
u n e couronne fermée, en écrasant les arches, depuis H e n r i
II.
Les rois Louis X I I I , Louis X I V , Louis X V et Louis
X V I a u r a i e n t été alors couronnés avec « la deuxième
couronne de C h a r l e m a g n e », une couronne faite p o u r la
reine Isabelle de H a i n a u t lors de son m a r i a g e avec
P h i l i p p e II Auguste. Cette couronne assez légère (2,6 kg)
a u r a i t servi j u s q u ' e n 1571, à célébrer les reines (Elisabeth
d'Autriche, femme de Charles IX). Ce serait cette seconde
couronne, q u i a u r a i t servi a u x couronnements des rois
Louis X I I I à Louis X V I qui a u r a i t été fondue p a r la
Convention en 1794.
« C'est le 7 floréal, a n II (26 avril 1794) que les
commissaires habilités à la destruction de ci-devant trésor
de F r a n c i a d e 1 commençaient à dépecer les couronnes de
C h a r l e m a g n e et de saint Louis, ce qui dura, semble-t-il
plusieurs jours. Les opérations, faites à la M o n n a i e , se
t e r m i n è r e n t le 27 fructidor suivant (13 septembre 1794) et
l'on remit alors 450 marcs d'or à la M o n n a i e . Q u a n t a u x
pierres, il est p o u r ainsi dire impossible de dire où
passèrent celles de la couronne de C h a r l e m a g n e » (Hervé
P i n o t e a u — L ' a n c i e n n e couronne dite « de Charlemagne »,
p. 35).
C e p e n d a n t cette fabuleuse couronne a été fort bien
décrite p a r H e r v é Pinoteau à p a r t i r tant de descriptions
q u e de documents iconographiques. Elle a été dessinée
p a r B e r n a r d Morel. Cette couronne était composée de
deux éléments : une couronne d'or ouverte chargée de
pierreries et u n bonnet intérieur en forme de tiare, en
velours cramoisi, afin de bien mettre en évidence le rôle
religieux du roi. H e r v é Pinoteau ajoute que Melchissedec
est l u i - m ê m e coiffé de la couronne ouverte, celle des rois, à
laquelle on ajoute le bonnet conique rouge : « L a synthèse
des deux coiffures conduit à la royauté divine, les deux
pouvoirs sont ainsi rassemblés p a r la m ê m e personne, fait
caractérisé et porté à son point sublime p a r Melchisse-
dec. »
Cette couronne d'or chargée de diamants, avec ses
q u a t r e fleurs de lis, ses 48 pierres (rubis, émeraudes,

1. Franciade est le nouveau nom de la cathédrale Saint-


Denis.
saphirs), avec son bonnet et ses 108 perles, pesait fort
lourd : 16 marcs 4 onces, soit plus de quatre kilogrammes.
A titre indicatif notons que la couronne de saint Edouard
(Royaume-Uni) pèse 4 livres 15 onces (soit sensiblement
un peu plus de la moitié de celle de Charlemagne) et la
couronne Impériale de Vienne (qui date d'Othon I pèse
12 marcs de Vienne et 3,5 onces. Aussi nous verrons que
les rois utilisent une seconde couronne, plus légère, dès
que la cérémonie proprement dite est terminée (à la sortie
de l'église et durant le festin).
Le gros rubis, au sommet et dans l'axe de la
couronne fut offert par le roi Jean II le Bon, proba-
blement en 1360. Hervé Pinoteau y voit le rappel du sang,
d'où la notion du sacrifice qui reste effectivement liée à
celle du pouvoir. Je songe également à l'œil frontal, à
cette émeraude qui serait tombée du front de Lucifer, ce
troisième œil, qui est celui de l'Éveil et qui découvre les
valeurs cachées; ce serait venir à la valeur du Graal.
Si nous nous sommes attardés sur la représentation
de cette couronne de Charlemagne c'est qu'elle a influencé
les autres cours étrangères, et ne serait-ce que par son
nom, elle a donné une suprématie au sacre français.
Cet insigne royal disparu a été reconstitué par le
joaillier Jürgen Abeler et a figuré à l'exposition de
Vaux-le-Vicomte.

COURONNES DES REINES DE FRANCE

Le couronnement des reines de France - où la femme


ne peut régner directement - ressemble à celui des rois.
Nous avons évoqué ce rite dans l'histoire du sacre.
Les souveraines utilisent deux couronnes lors de leur
consécration. La couronne du sacre, ouverte, ou de Jeanne
d'Evreux, est déposée sur leur tête par le cardinal
officiant. Après l'oraison, elles reçoivent une couronne
plus petite, moins pesante.
Jean Feray, dans Plaisir de France n° 415, précise
que la couronne de tradition, remontant au XII siècle,
disparut lors des troubles de la Ligue. En 1590, elle est
fondue pour soulager les pauvres. C'est à ce moment que
l'on prit la couronne réalisée en 1326 pour Jeanne
d'Évreux, épouse de Charles IV. Conservée à Saint-Denis
depuis Marie de Médicis, elle est détruite en 1794.
Tous les regalia remis à la reine sont de dimensions
réduites par rapport aux ornements du roi qui assure la
direction du royaume. Il faut insister sur le fait que la
couronne de la reine s'apparente à un simple bonnet,
qu'elle est sans tiare, puisqu'elle ne peut participer à la
célébration du culte religieux.

SYMBOLISME DE LA COURONNE, DE LA COIFFURE ET


DES CHEVEUX
On a fait de la couronne un symbole d'espérance,
d'immortalité. Dans la fête juive des Tabernacles existe
une couronne de feuillages qui s'est perpétuée dans la
cérémonie du baptême. Des couronnes de lierre, de roses,
de myrte, de verveine, d'armoise et d'autres feuillages
donnant la béatitude éternelle se retrouvent dans la
tradition juive (testament de Levi, livre de Jeû). Jean dit :
« Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne
de vie» (Apocalypse II, 10). Cette couronne se retrouve
dans l'œuvre de Gustav Meyrink, plus particulièrement
dans Le Golem 1où Pernath, le tailleur de gemmes, vit un
étrange destin par le simple échange d'un chapeau. C'est
que ce chapeau a la même signification que la mitre d'un

1. G. Meyrink, Le Golem. éd. la Colombe.


évêque ou q u ' u n e couronne. N'oublions pas q u e le port
d ' u n vêtement i m p l i q u e à soustraire, ou à développer, le
r y t h m e des relations entre u n organe et la puissance
cosmique. L e c h a p e a u de m a î t r e P e r n a t h me fait songer à
celui de G é r a r d de Nerval, cet initié lucide, ce poète
mystique, q u i m e u r t r u e de la Vieille-Lanterne, le
c h a p e a u sur la tête, comme a u g r a d e de M a î t r e . Le
c h a p e a u j o u e le m ê m e rôle q u e le parasol porté au-dessus
de la tête du souverain, au-dessus du chef du sultan d u
M a r o c ou des rois nègres. Le parasol, insigne de la
souveraineté, participe a u symbolisme de la coupole q u i
régénère, voûte céleste q u i met en c o m m u n i c a t i o n deux
mondes. L e port du c h a p e a u ou de la couronne veut-il
i n d i q u e r q u e le sujet se trouve a u grade t e r m i n a l de la
connaissance et qu'il n ' a plus rien à recevoir? M a i s cela
viendrait à l'inverse de la parole de Moïse, q u i s'adressant
a u peuple, dit : « T u garderas ta tête couverte devant
l'Éternel. »
Suggérons q u e l q u e s r a p p r o c h e m e n t s 1 L a couronne est
posée sur le d e r n i e r C h a k r a , la fleur rituélique a mille
pétales selon l'expression H i n d o u e ; le crâne du p r ê t r e
B o u d d h i q u e q u i s'isole est entièrement rasé, comme celui
des H i é r o p h a n t e s égyptiens, afin sans doute de m i e u x
c o m m u n i q u e r avec la puissance astrale. P a r contre, le
p a p e porte u n e calotte de lin q u i couvre tout le sommet d u
vertex : le lin est le tissu m a g i q u e p a r excellence. D a n s le
même esprit le juge, q u i a reçu toute la lumière, se couvre
a u m o m e n t de juger. Cet emblème de souveraineté est
Kether, p r e m i è r e séphira des Kabbalistes.
N o u s avons noté p a r ailleurs 2 toute l'importance de
ce « troisième œil » ou « œil pinéal », trou de B r a h m a p a r

1. Lanoé-Villène, Le livre des symboles, art. «Coiffures».


2. J.-P. Bayard, Le Monde souterrain, Payot, Paris, pp.
105-107, 126.
o ù s ' é c o u l e l a s u b s t a n c e u n i v e r s e l l e et a p r è s C o n r a d 1
n o u s p o u v o n s n o t e r les d i m e n s i o n s d e la t o n s u r e selon
l'état d'avancement du prêtre, l'auréole du pape occupant
p r e s q u e t o u t e l a p a r t i e s u p é r i e u r e d e la tête. E n é t u d i a n t
les l é g e n d e s c e l t i q u e s , et p l u s p a r t i c u l i è r e m e n t celle d e
s a i n t B r e n d a n , n o u s r e m a r q u o n s q u e le s y s t è m e p i l e u x
j o u a i t u n g r a n d rôle. L e s s a i n t s p e n s e u r s q u i v i v e n t r e t i r é s
et s é d e n t a i r e s s o n t d o t é s d e g r a n d e s c h e v e l u r e s t a n d i s q u e
le m o i n e actif, v o y a g e u r , d e v i e n t c h a u v e . Il p e u t a p p a -
r a î t r e q u e le s y s t è m e p i l e u x j o u e le r ô l e d ' o r g a n e
r é c e p t e u r et l ' i c o n o g r a p h i e m o n t r e l ' i m p o r t a n c e d e la
c h e v e l u r e a u v e r t e x . L e s c h a k r a s se r e l i e n t a u p l e x u s , et
e n c o r e u n e fois d a n s la c é r é m o n i e d u s a c r e des rois n o u s
t r o u v o n s la r e c h e r c h e d ' u n e prise de conscience m a g i q u e ,
l a p o s s i b i l i t é d ' u n a c c è s v e r s les forces p s y c h i q u e s d e
l ' i n d i v i d u . C e t t e v a l e u r c o s m i q u e e n t r e t i e n t des m a n i f e s -
t a t i o n s d a n s l ' o r d r e p r o p h é t i q u e et c ' e s t e n c o r e r e t r o u v e r
le r o i p r ê t r e et m a g i c i e n .
C e t t e v a l e u r d e l a c h e v e l u r e est a t t e s t é e p a r le fait
q u e l a b a r b e , les m o u s t a c h e s , é t a i e n t r a s é e s c h e z le f o r ç a t
r e j e t é d e la collectivité; q u e les I n d i e n s p a r l a p r a t i q u e d u
s c a l p s u p p r i m a i e n t le s i è g e d e l ' â m e c h e z l e u r e n n e m i .
N o u s p o u r r i o n s é v o q u e r d e m ê m e l ' é p i l a t i o n des f e m m e s
m u s u l m a n e s , o u à n o u v e a u le p o r t d e s v ê t e m e n t s p r o -
t e c t e u r s , voiles, t u r b a n s , fez p o u r e n r e v e n i r à la c o u r o n n e
q u i c o m m u n i q u e u n e puissance m a g i q u e . M a i s ne
v a u d r a i t - i l p a s m i e u x n o t e r q u e les M é r o v i n g i e n s p o r -
t a i e n t d e l o n g u e s c h e v e l u r e s et q u ' o n les n o m m a i t a i n s i les
R e g e s c r i n i l i ? O r , c h e z les F r a n c s , s e u l s les rois a v a i e n t le
d r o i t d e p o r t e r les c h e v e u x l o n g s , l e u r s s u j e t s d e v a n t
g a r d e r l e u r s c h e v e u x r a s . J e a n d e P a n g e cite u n a u t e u r d u
V I siècle, A g a t h i a s , q u i é c r i t : « c a r c'est u n p r i v i l è g e p o u r
les r o i s d e s F r a n c s d e n e j a m a i s se r a s e r la tête. L e s s u j e t s

1. Le Goéland, n° 75 et n° 108 (juin 1953).


ont les cheveux coupés en rond, et il ne leur est guère
permis de les laisser croître davantage ».
Les grands seigneurs sont ainsi autorisés à porter les
cheveux longs et cette prérogative a p p a r a î t très clairement
lorsque Childebert II publie u n e constitution en 595 dans
laquelle il défend à tous ses sujets, « m ê m e a u x seigneurs
français chevelus », de contracter des mariages inces-
tueux.
T o n d r e u n M é r o v i n g i e n revenait en effet à le r a y e r
de la famille royale, et J e a n de P a n g e note q u ' u n de ces
princes déchus, Daniel, devant r e m p l a c e r le roi Dagobert,
dut laisser repousser ses cheveux p o u r être élevé à la
royauté; on lui d o n n a d'ailleurs u n n o u v e a u n o m -
Chilpéric - de façon à bien s é p a r e r la nouvelle vie du roi
de sa précédente existence.
Les rois mérovingiens jugeaient-ils q u e dans la
chevelure était le siège de leur force et de leur dignité?
Samson leur était-il u n exemple? N o u s pensons p o u r
notre p a r t q u e le système pileux a toujours préoccupé
l ' h o m m e et que le c o u r o n n e m e n t reste en étroit r a p p o r t
avec la tonsure du prêtre. L a couronne, attribut de la
divinité, p e r m e t a u roi de devenir u n Christ. Ce diadème
l u m i n e u x , c o u r o n n e m e n t de l'arbre des Séphiroth, révèle
bien l'aspiration collective, cet idéal dont est chargé le
roi.

1. Fleury, Histoire ecclésiastique, t. V I I I , 1. 35.


Les joyaux de la Couronne
et le symbolisme
des pierres précieuses

François 1 par lettre patente signée du


15 juin 1530, créa les «joyaux de la couronne» qui
deviennent ainsi un trésor inaliénable et sont la propriété
de l'État. D'après l'inventaire qui en fut dressé, les plus
belles pièces proviennent de la première femme de
François 1 Claude de France, qui les tenait de sa mère,
Anne de Bretagne.
Le « Régent », de 137 carats, fut acheté par Philippe
d'Orléans à l'anglais Thomas Pitt, gouverneur de
Madras; il figure dans la collection des «joyaux de la
couronne » à partir de 1717 et Louis XV le porte pour la
première fois en 1721.
Le « Sancy » et le « Miroir du Portugal » furent
achetés par Mazarin à la veuve de Charles 1 d'Angle-
terre, Henriette-Marie, sœur de Louis XIII.
Jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, ces regalia ou
insignes du sacre étaient conservés dans la basilique de
Saint-Denis.
On sait que Louis XVI remit en 1791 ces bijoux au
Garde-Meuble (aujourd'hui à son emplacement existe le
Ministère de la Marine). Entre le 11 et le 17 septembre
1792 c'est le vol le plus étonnant entre tous puisque toutes
ces pierres célèbres disparaissent. Les voleurs se sont
introduits par une fenêtre, les scellés sur les portes sont
donc intacts. On a soupçonné les Girondins d'avoir acheté,
au moyen des bijoux dérobés, la complicité du duc de
Brunswick, commandant les forces ennemies lors de la
bataille de Valmy. La majorité des pierres ont été
retrouvées et ce trésor s'enrichit à la Révolution des
pierres confisquées aux émigrés, ou saisies comme gages
des biens ennemis, ainsi que des bijoux du roi de
Sardaigne saisis en Hollande, comme gages de biens
ennemis.
Cependant le « Sancy », déposé comme gage à
Madrid, a échoué dans les bijoux de la famille Astor.
Napoléon fit d'importants achats, surtout à partir de
1810; en deux ans il dépense 6 millions de francs
(1810).
Si le diamant « bleu », dit le Hope, figure maintenant
au Smithsonian Institute de Washington après sa vente en
1887, le « Régent » a figuré sur la couronne royale lors du
sacre de Charles X; il appartient au musée du Louvre qui
conserve divers ornements royaux ainsi que le « dragon »
taillé pour la croix de la Toison d'Or de Louis XV.
Le musée du Louvre - galerie d'Apollon - conserve
maintenant la bague de saint Louis, les couronnes (de
Napoléon et de Louis XV), l'épée du sacre (dite de
Charlemagne), les épées de Louis XV et Charles X; les
éperons du sacre (de Charlemagne), le sceptre de Charles
V (1370), la main de justice (X et XIV siècles), l'agrafe du
manteau royal (XIII et XIV siècles). Ce musée a exposé en
1962 un grand nombre de ces bijoux. Le trésor de Reims
possède également des attributs du sacre et conserve plus
particulièrement les manteaux et broderies, le reliquaire
de la sainte ampoule.

Les pierres précieuses fascinent les regards; leur


rareté, leur beauté s'ajoutent à leurs qualités d'inaltéra-

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bilité de dureté; leurs feux provoquent un enchantement
et chaque pierre précieuse a son caractère bien particulier.
Elles sont des œuvres uniques, mystérieuses par leur
composition chimique, leur lumière reflétée; l'inclusion de
corps étrangers provoque un caractère jusque-là différent.
Le chrome donne au béryl commun la couleur verte de
l'émeraude, mais certaines pierres prennent des nuances
irisées. Suivant l'éclairage la pierre peut changer sa
gamme colorée comme l'alexandrite qui, verte à la
lumière diurne, devient rouge à la lumière artificielle. Le
diamant règne sur ces gammes ensorcelantes : sa limpidité
ne peut que se comparer à son éclat.
L'homme admire ces joyaux qui recueillent la
lumière, la captent et la renvoient. Pline a parlé de leur
personnalité et nous pouvons nous interroger sur leur
secrète architecture qui révèle un monde merveilleux et
caché.
La nature garde au plus profond d'elle ces fragments
d'éternité. Ainsi l'homme s'est interrogé sur cette étincelle
mystérieuse qui anime des éléments bien simples : le
carbone, l'alumine, la silice, la chaux, le magnésium. La
terre est le creuset, la matrice, où naissent les pierres et
cette mystérieuse élaboration de millions d'années a fait
naître de longs commentaires. Des traités minéralogiques
indiens parlent de l'émeraude dans sa matrice qui n'est
autre que la roche.
Par la grotte, le soleil pénètre le monde minéral;
dans cette montagne solaire, la rosée cristalline engendre
la pierre précieuse qui devient ainsi l'aboutissement d'un
état. Aussi les pierres se trouvent dans des points bien
symboliques et dans le système nerveux terrestre. Dans un
texte bouddhique - le Gandhamâdana - l'une des quatre
montagnes d'or enferme dans son centre la grotte des
gemmes; l'arbre manjâsaka produit toutes les fleurs
aquatiques et terrestres et se couvre d'une poudre
éblouissante de pierreries; ses racines plongent dans l'eau
du lac Anavatapa et sous son ombre les Pratyekabuddha
se livrent à l'exercice du dhyâna ou médita-
tion 1
Ces gemmes étincelantes sont des étoiles, elles
peuvent être aussi détachées du trône céleste; elles sont
donc l'image du soleil : « Les pierres précieuses sont les
étoiles élémentaires, elles tirent leur couleur, forme et
teinture des métaux par la formation des astres 2 » Même
conception chez Alphonse Barba qui y voit la représen-
tation de l'éclat des astres 3 Ce caractère sacré qui apporte
la lumière de l'au-delà dans la pierre, intervient dans les
initiations chamaniques des Australiens, des Négritos de
Malacca ou d'Amérique du Nord 4
La formation de ces pierres peut aussi illustrer le
thème alchimique. Dans le Livre des Mystères du Ciel et
de la terre, écrit par le moine Isaac, figure le mythe de la
perle : un oiseau blanc, fécondé par le soleil, plonge dans
la mer; il enfante, le huitième mois, des oiseaux qui se
trouvent dans son flanc gauche; des pierres précieuses se
situent dans son flanc droit; cet oiseau se nomme le
karbé-dinél, le « plus pur des oiseaux ». Les perles sont au
nombre de douze la première fois, soixante la seconde, et
la troisième fois l'oiseau ne livre qu'une perle unique 5Ce
symbole de la perle blanche se retrouve d'après Jean
Doresse, dans un ouvrage des Falachas : L'Apocalypse de
Gorgorios, dans lequel « une page admirable développe la
vision de la Perle, symbole de la Sion céleste ».
1. Odette Viennot, Le Culte de l'Arbre, p. 103.
2. Crollius, Royale Chymie, p. 112. Lyon, 1624.
3. A. Barba, Métallurgie ou l'art de tirer et de purifier les
métaux, t. I, p. 82. Trad. 1751.
4. Eliade, Forgerons et Alchimistes, p. 17.
5. Jean Doresse, L'Empire du prêtre Jean, t. II, p. 107. Plon,
1957.
Cependant les pierres précieuses n'acquièrent toutes
leurs vertus que si elles sont travaillées et taillées à des
heures bien déterminées, ce qui a pour but d'accroître leur
puissance. Ce ne sont plus seulement des pierres astro-
logiques, mais également des pentacles qui agissent selon
l'esprit de la planète qui leur correspond. Nous retrou-
vons la pensée d'Eliphas Lévi qui fait participer les astres
aux vertus des pierres. Jean de Mandeville, chevalier,
avait lui aussi consigné, dans un curieux ouvrage, que le
minéral attire l'astral, et il écrivait à propos de la pierre
du soleil :
« La pierre du soleil est noire et ronde avec de
blanches veines parfois bleues; de laquelle est un doux
éclat comme la lumière du soleil. Si elle est mise en une
maison en la lueur du Soleil en un vaisseau avec cette eau,
elle rendra une très grande clarté. Elle plaît aux princes,
car elle les garde et les fait douter de tous; elle accroît
richesses et dominations et fait avoir délits : et garde les
vertus du corps 1 » Cette pensée de Mandeville se
retrouve dans de nombreuses légendes où une pierre
précieuse éclaire une pièce par sa valeur morale, la
projection de son intimité. Or la pierre philosophale
correspond en langue sacrée à la pierre qui porte le signe
du soleil; ainsi on a rapproché la gemme de la pierre
philosophale, ce corps mystérieux dont la quête est aussi
celle du Graal.
Les écrivains de la Renaissance disent que les pierres
précieuses portent un défi au monde des ténèbres. Mais
nous touchons là la valeur spirituelle de la pierre,
puissance d'enrichissement, représentation de la volonté.
Le Graal, taillé dans une émeraude, conduit à la

1. Jean de Mandeville, Le Grand Lapidaire où sont déclarés les


noms des pierres orientales avec leurs vertus et propriétés. Paris,
1561.
connaissance spirituelle, à la réalisation entière de l'être;
les paroles d ' H e r m è s sont elles aussi gravées sur une
é m e r a u d e taillée en forme de table. Cette émeraude qui
semble la pierre sacrée p a r excellence figure dans le sceau
de Salomon comme dans les fondements de la Sainte
Jérusalem :

Les pierres fondamentales du m u r de la ville sont


ornées de toutes sortes de pierres précieuses : « la première
base est d u jaspe, la deuxième du saphir, la troisième de la
calcédoine, la q u a t r i è m e de l'émeraude, la cinquième du
sardonyx, la sixième de la sardoine, la septième de la
chrysolithe, la huitième du béryl, la neuvième de la
topaze, la dixième de la chrysoprase, la onzième de
l'hyacinthe, la douzième de l'améthyste, la gloire de Dieu
l'illumine et l ' A g n e a u est son flambeau. » (Apocalypse
XXI, 18-21).

B e r n a r d Palissy dans sa Récepte véritable définit les


qualités des douze pierres de la S a i n t - J e a n qui sont les
douze fondements de la Sainte Cité; ce sont des eaux
congelées a u x caractéristiques individuelles. L ' o r n e m e n t
pectoral d u g r a n d prêtre A a r o n se compose aussi de douze
pierres précieuses disposées selon trois gemmes sur quatre
rangs 1 T o u t e s ces pierres diffèrent les unes des autres,
mais les douze apôtres ont eu chacun leur chemin d'accès
vers Dieu; la s u p r é m a t i e de l ' u n d'entre eux ne se conçoit
pas.
Pline a cependant rangé les pierres précieuses dans
l'ordre suivant : le diamant, les perles, l'émeraude. P o u r
Victor-Émile Michelet « nulle matière ne peut rayer le
diamant; nulle émotion ne semble pouvoir le pénétrer. Il

1. Exode XXVIII, 17-20; XXXIV, 9-12.


2. V.-E. Michelet, Les Portes d'airain, p. 125.

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vit dans l'intellectualité pure, mort à toute sensibilité..., on
l'appelle aussi solitaire ». Pour bien des écrivains, le
diamant condense les forces de l'univers; porté comme
talisman, il s'associe à la puissance cosmique et établit la
liaison entre l'astral et le désir de l'homme. Le poète
Charles Cros, en étudiant la synthèse des pierres pré-
cieuses, écrit que la gemme est un talisman sans limite;
pour Paul Claudel, la pierre n'apporte pas seulement le
chatoiement de ses couleurs mais aussi des parfums. Le
bijou devient ainsi un gage, une présence effective.
Les talismans royaux

L'EPÉE

L'épée du sacre est celle que Léon III remit à


Charlemagne. En réalité il semble bien, historiquement,
que l'épée n'apparaisse que lors du couronnement de
Louis consacré roi des Lombards en 844 par le pape
Serge II. Le pontife lui remet le glaive royal, lui ordonne
de le ceindre. Cette épée est dite de Saint-Pierre; on la
nomme aussi Joyeuse, car elle ne sert qu'aux jours
d'allégresse. La poignée, la garde et le haut du fourreau
sont en or massif incrusté de pierreries. Le fourreau est en
velours violet, garni de perles. Cette épée est tout d'abord
bénie, sans être retirée du fourreau : l'archevêque la remet
alors au roi debout, puis la lui ôte. Il la replace nue sur
l'autel, la reprend alors et la présente au roi après l'avoir
brandie la pointe levée, la baise, la pose sur l'autel d'où
l'archevêque la reprend une seconde fois pour la lui
remettre définitivement.
Le roi la reçoit à genoux et la remet entre les mains
de son connétable qui désormais va la porter par l'église.
Le connétable la tient ainsi à la main, la pointe levée
pendant une partie de la cérémonie du sacre, au retour de
l'église et pendant le festin. Lorsque le roi se déplace le
connétable marche devant lui, l'épée nue.
Attribut d'une puissance militaire, nous pouvons
nous demander pourquoi l'Eglise bénit une armée guer-
rière, alors qu'elle doit faire triompher un idéal pacifique,
tous les fils de Dieu étant frères.
Au VII siècle, les armes du roi et de son armée sont
bénites dans la cathédrale de Tolède, avant leur entrée en
campagne. Cette remise de l'épée royale s'accompagne des
mêmes recommandations qui sont faites au chevalier qui
« doit défendre l'Eglise, les veuves, les orphelins, et tous
les serviteurs de Dieu contre les cruautés des païens ». Les
païens ne sont-ils pas les fils de Dieu? Des souverains ont
tenté, à diverses reprises, de faire régner une ère de
concorde. Robert le Pieux et l'empereur Henri II le Saint
recherchent le 10 août 1023, à Wois, sur la Meuse, les
moyens d'assurer la paix aux États chrétiens. En 1041 les
évêques de la province d'Arles rédigent un mémoire sur la
trêve de Dieu et au concile de Narbonne (1054) il est dit
« qu'un chrétien qui tue un autre chrétien répand le sang
du Christ ». En fait l'archevêque ôte au roi le glaive de la
chevalerie temporelle et lui remet un glaive spirituel,
glaive de l'Église qui sert à punir les méchants. C'est donc
une arme qui doit être prête à défendre les « causes
justes », si l'on peut toutefois considérer comme «juste»
une guerre, car les deux factions ennemies ont toutes deux
des raisons qui leur paraissent «justes » et même « sain-
tes ». Cependant dans le domaine social l'épée a une
fonction de «justice», fonction légitime puisqu'elle n'est
dirigée que contre ceux qui troublent l'ordre. C'est ce que
veut dire le Christ : « Je ne suis pas venu apporter la paix,
mais l'épée » (Matthieu X, 34). Nous pouvons aussi
songer à l'épée magique dont la pointe soutire les mauvais
fluides; cette épée protège alors le roi contre l'envoûteur
aux intentions néfastes, contre l'envoûtement par action
astrale. L'épée est une sorte de paratonnerre et joue un
rôle protecteur que nous ne pouvons développer ici à

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moins d'entrer dans la pratique de la magie. Symbole du
rayon lumineux ou cosmique qui peut désintégrer toutes
choses, l'épée, d'après les textes taoïstes, peut permettre la
transformation de notre corps en corps subtil.
L'épée peut être aussi considérée comme une arme à
double tranchant, la dualité s'exerçant suivant son axe à
la manière des deux serpents qui s'enroulent autour du
bâton ou du caducée. Cette force double est cependant
d'essence unique en elle-même, ainsi que celle de cet axe
du monde plus apparent sans doute lors du transport de
l'épée devant le Saint-Vessel (le Saint-Graal). Par ce
symbolisme axial nous pouvons songer aux deux pôles, et
en réalité l'épée est souvent assimilée symboliquement à la
foudre, ou encore aux rayons solaires, à la flèche. Double
pouvoir créateur et destructeur de la parole, l'épée,
manifestation du Verbe, symbole de l'initiation, met ainsi
en relation le monarque avec les forces du cosmos; elle est
l'axe du monde et par là l'axe du royaume.
Symbole de la connaissance, elle est d'après la Bible,
le Verbe, l'éclair de lumière qui manifeste la présence
divine, en annonçant le tonnerre; l'épée des séraphins
garde l'entrée qui conduit auprès de l'arbre de vie. Selon
Marie-Madeleine Davy, l'épée représente le lever et le
coucher du soleil, l'instant juste créateur, la vie en acte.
Dans le cycle arthurien, l'épée est souvent appelée la
lumière de la guerre. La description de l'épée du géant
Frolle qui combat le roi Arthur est fort explicite1 :
« C'était une des bonnes lames du monde, celle-là même
dont Hercule se servit quand il mena Jason en l'Ile de
Colchide pour conquérir la Toison d'or, et elle avait nom
Marmiadoise. Dès qu'elle jaillit hors du fourreau, si
grande fut la clarté qu'elle répandait que le pays en fut
1. J. Boulenger, Les romans de la Table Ronde, t. I, p.
143.
illuminé, et qu'Arthur fit un pas en arrière pour mieux la
voir flamboyer. »
Dans certaines sociétés initiatiques, l'épée flam-
boyante représente la flamme éternelle, la lumière spi-
rituelle de la tradition que l'on va transmettre au
néophyte.
Comme nous venons de le voir, l'épée est à la fois
lumière, amour, vie et mort. Elle est le jugement, elle
sépare, tranche, écarte, mais en même temps anoblit,
purifie et féconde : en effet, traditionnellement ses deux
tranchants sont mâle et femelle, recréant ainsi l'andro-
gynat primordial, le creuset alchimique d'où naît la vie.
Le poète Ibn Errûmi, à la question : « Quelle est la
meilleure arme? » répondait : « Seulement un sabre bien
aiguisé, avec son tranchant mâle et sa lame femelle 1 »
Dans la Tradition chinoise, la fabrication des épées fait
très souvent intervenir les notions de magie et de sacrifice,
couplant spirituellement l'épée à fabriquer et le forgeron.
Ainsi, « Mo-ye et Kan-tsiang, mâle et femelle, sont un
couple d'épées : ils sont aussi, mari et femme, un ménage
de forgerons. Kan-tsiang, le mari, ayant reçu l'ordre de
forger deux épées, se mit à la besogne et ne put réussir,
après trois mois d'effort, à faire entrer le métal en fusion.
A sa femme, Mo-ye, qui lui demandait la raison de son
insuccès, il répondit d'abord évasivement. Elle insista,
rappelant le principe que la transformation de la matière
sainte (qu'est le métal) exige pour s'accomplir (le sacrifice
d')une personne. Kan-tsiang raconta alors que son maître
n'avait réussi à réaliser la fusion qu'en se jetant, lui et sa
femme, dans la fournaise. Mo-ye se déclara prête à
donner son corps si son mari faisait fondre le sien. Ils
coupèrent leurs cheveux et rongèrent leurs ongles.
Ensemble ils jetèrent dans le fourneau rognures et
1. Mircea Eliade, Forgerons et Alchimistes. Paris 1956,
p. 39.

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cheveux. Ils d o n n è r e n t la p a r t i e p o u r d o n n e r le
tout 1 »
Ainsi s'effectue u n m a r i a g e m y s t i q u e entre des êtres
h u m a i n s et des m é t a u x : le forgeron et sa femme, a n i m e n t
la fusion d u métal p a r u n échange sacrificiel où ils vont
d o n n e r une partie de leur vie, ou quelquefois p a r le don
total de leur vie.
L o r s q u e l'on parle d'épée, on pense aussitôt à l ' u n
des événements, r a p p o r t é s dans le cycle a r t h u r i e n , où l'on
voit le f u t u r roi A r t h u r retirer de l'enclume l'épée
magique.
Cette enclume est fort bien décrite, et se trouve sur
u n e pierre taillée symbolisant l'élément masculin. L ' e n -
clume, elle, s ' a p p a r e n t e à la féminité et dans plusieurs
traditions, engendre les œ u v r e s d u forgeron. E n G r a n d e
Kabylie, l'enclume symbolise l'eau et est placée s u r u n
morceau de frêne q u i représente la montagne. Ainsi b a t t r e
l ' e n c l u m e , c'est a r r o s e r la terre2.

D a n s le n o r d - e s t d u C o n g o , l ' e n c l u m e est a b s o l u m e n t
c o n s i d é r é e c o m m e la d e u x i è m e é p o u s e d u f o r g e r o n , et est
t r a n s p o r t é e d a n s sa case selon u n rituel q u i se r a p p r o c h e
de celui r é s e r v é à l'entrée d ' u n e s e c o n d e é p o u s e , afin
q u ' e l l e ait d e n o m b r e u x enfants.

D o n c retirer l'épée d e l ' e n c l u m e , c'est e n q u e l q u e


sorte a c c o u c h e r cette d e r n i è r e afin de libérer les p o t e n -
tialités créatrices q u e s y m b o l i s e l'épée. L o r s d e la
c é r é m o n i e d u sacre, l o r s q u e le roi a p r è s la r e m i s e d e
l'épée la d é g a i n e p u i s la r e n t r e à n o u v e a u d a n s le

f o u r r e a u , il p a r t i c i p e d e la m ê m e action s y m b o l i q u e : il
p a s s e des potentialités à l'acte, p r o u v a n t qu'il est d i g n e d e
m a n i e r cette é p é e m a g i q u e et c o m m e A r t h u r , se m a n i f e s t e
roi a u x y e u x d e tous, r e c e v a n t ainsi la r e c o n n a i s s a n c e d u
r o y a u m e .

1. M. Granet, Danses et légendes de la Chine ancienne, p.


500-501, in M. Eliade, Forgerons et Alchimistes, p. 65-66.
2. J. Servier, Les portes de l'année, Paris 1962, p. 152.
LE SCEPTRE

Le sceptre dit de C h a r l e m a g n e est en réalité l'œuvre


des orfèvres de Charles V. A l'origine c'est u n bâton de six
pieds de haut, avec la figure en relief de l'empereur
C h a r l e m a g n e assis sur u n e chaise garnie de deux lions et
de deux aigles; C h a r l e m a g n e a dans les mains un sceptre
et u n globe, sur la tête la couronne impériale. E n or
massif, émaillé et enrichi de perles orientales, c'est
l'emblème d u commandement, insigne des maréchaux.
Ce bâton, en réalité, se termine p a r la représentation
du lis de France, et peut figurer la m a i n bénissant à la
m a n i è r e latine c'est-à-dire les trois premiers doigts levés,
les deux derniers repliés. Soumis à l'influence du nombre
trois, il e x p r i m e également le principe mâle et positif.
C o m m e le lis royal, dont nous avons déjà parlé, le sceptre
p e u t r e p r é s e n t e r l'organe mâle directeur, principe de la
fécondité, survie de l'homme 1 il est le symbole de la
foudre.
E n Egypte, le sceptre - le heq - a la forme d ' u n
crochet et il s ' a p p a r e n t e à la crosse des évêques qui peut
avoir la m ê m e fonction. R e n é G u é n o n , en parlant de
J a n u s , a i n d i q u é q u e le sceptre et la clef sont en relation
symbolique avec l'axe du monde et D a n t e dans De
M o n a r c h i a ( I I I , 16), «assignait pour fonctions à l'em-
p e r e u r et a u pape de conduire l ' h u m a n i t é respectivement
au « Paradis terrestre » et au « Paradis céleste ». Le
sceptre i n d i q u e donc le chemin à suivre; comme la clef, il
ouvre la porte d ' u n e connaissance.
1. Lanoé-Villène, Le livre de symboles, art. « Le bâton. ». Le roi,
considéré comme le gardien de l'arbre du lieu saint, près de la source
de la connaissance s'identifie à l'arbre de vie. C'est pour cela que les
spectres sont tous végétaux, car ils représentent la branche de l'arbre,
manifestant ainsi la tradition.

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Mais ce bâton fleurdelisé s'apparente également au
bâton fleuronné seigneurial, au bourdon des pèlerins et
des moines mendiants, au bâton compagnonnique nommé
plus récemment canne. Dans la société juive le bâton est
honoré et sur les monuments archéologiques nous retrou-
vons sa trace, puisqu'il symbolise les voyages à travers les
peuples. Notre pauvre Juif Errant est toujours représenté
avec cet attribut. Chez les Gaulois c'est un signe de
noblesse et lors du mariage, l'époux porte le bâton tressé à
grosse pomme afin sans doute de montrer son pouvoir,
mais il n'est cependant pas la trique car le bâton pastoral
concilie et n'est qu'amour; le bâtonnier de l'ordre des
avocats - celui qui portait le bâton de la confrérie - veille
à l'honneur et à la discipline du barreau.
Le bâton compagnonnique n'était pas uniquement
une arme meurtrière servant lors des rencontres entre
groupements, mais également un instrument de mesure;
pour le maître d'oeuvre c'est un étalon. Sous Louis XV ces
bâtons, qui aident aussi à marcher, deviennent des cannes;
ils s'amincissent, ont des formes décoratives et sont
ornementés. Le jonc est alors recherché, mais sans vouloir
nous étendre sur la valeur de la canne, notons que le
compagnonnage a fixé un rituel de son port, et que par là
on peut aussi bien indiquer le mépris, la colère que le
salut fraternel.
Le sceptre royal britannique qui date du couron-
nement de Charles II (1661) a été modifiée dans sa
richesse en 1908 : Édouard VII y fit placer la première
« Etoile d'Afrique », le plus gros diamant du monde de
530 carats. Ce sceptre est conservé à la tour de Lon-
dres.
Notons que seul le roi de France porte le sceptre en
même temps que la main de justice.
LA MAIN DE JUSTICE

Quant à la main de justice - celle qu'aurait eue


Charlemagne selon la légende-, c'est également une
verge, un bâton d'or plein, d'une coudée de haut, avec
en haut une main d'ivoire aux doigts levés, ayant au
quatrième doigt un anneau d'or enrichi d'un saphir.
Sous la main est un cercle à feuillages, garni de
grenats, saphirs et perles. On la nomme la Virgia
Virtulis atque aequitalis. Elle est le symbole de la
justice royale, du pouvoir judiciaire, mais c'est égale-
ment la main bénisseuse. Le roi porte la main de
justice dans sa main gauche, et en même temps le
sceptre dans sa main droite. L'ivoire symbolise la
pureté, mais également la puissance. Le trône du roi
Salomon était d'or et d'ivoire, alliant ainsi les puissan-
ces matérielle et spirituelle.

L'AGRAFE DU MANTEAU ROYAL

L'agrafe servant à maintenir le manteau royal nous


rapproche de la symbolique féminine. En effet, ce fermail
est un losange d'or, garni au-dedans d'une fleur de lis d'or
et enrichi de pierreries, de diamants et de perles.
La forme de ce fermail, comme celle de l'écu
héraldique féminin, n'est autre que l'adaptation géomé-
trique du fuseau, ou de la navette à tisser, considérée
comme « l'épée de la femme. » Les rites de tissages sont
des rites spécifiquement féminins que l'on retrouve dans
la quasi-totalité des anciennes civilisations. C'est par le
tissage que la femme initiée apprend à recréer le monde,
c'est par le fuseau qu'elle divinise la matière 1
1. Ch. Jacq et P. de la Perrière, De sable et d'or. Paris 1974,
p. 148.
Ainsi ce fermail évoque l ' e m p r i s o n n e m e n t , librement
consenti, du roi, dans u n cercle m a g i q u e et nous rappelle
la prison d'air q u e constitua la fée Viviane a u t o u r de
Merlin l'Enchanteur.
E n Angleterre, le roi ou la reine reçoit des bracelets
protecteurs et isolants q u i r e n d e n t le souverain p r i s o n n i e r
de son peuple.
L e fermail d'or rappelle a u roi qu'il se doit de rester
en fonction à l ' i n t é r i e u r de ce m a n t e a u cosmique afin
d ' a s s u r e r l'axe i m m u a b l e d u r o y a u m e confié p a r Dieu.

LES ÉPERONS

Les éperons sont dits aussi de C h a r l e m a g n e . Ils sont


en or émaillés d ' a z u r , semés de fleurs de lis d'or, ornés de
grenats. L a verge est semée de fleurs de lis à c h a m p
d'azur. D e u x boucles d'or à la tête de lion p e r m e t t e n t de
les attacher, prérogative d u duc de Bourgogne. Ils sont
nécessaires à la célérité du prince q u i doit pouvoir
traverser r a p i d e m e n t son r o y a u m e afin de défendre
l'opprimé.
Cette notion de déplacement, se retrouve dans divers
contes, - n o t a m m e n t celui d u Petit Poucet (avec les bottes
de l'Ogre) et celui d u C h a t Botté, où ce dernier, grâce à
ses bottes m a g i q u e s p r e n d la m e s u r e d u r o y a u m e q u ' i l
remet ensuite a u x m a i n s d u Prince p o u r lequel il agit. O n
retrouve cette idée de m e s u r e r son r o y a u m e dans l ' E g y p t e
ancienne, où c h a q u e année, à u n e date déterminée,
P h a r a o n courait a u t o u r du T e m p l e afin de p r e n d r e
p h y s i q u e m e n t la m e s u r e cosmique de son royaume. Cette
idée s'est perpétuée dans la r o y a u t é française. E n effet, les
premiers chefs francs, avaient coutume, à l e u r investiture
de faire le t o u r de leurs états, afin de les m a r q u e r
symboliquement de leurs empreintes.
Ce parcours royal, s'est prolongé j u s q u ' à nous dans
certains rites corporatifs (le T o u r de France compagnon-
nique), véritable voyage initiatique orienté, au cours
d u q u e l le compagnon prend effectivement possession de
son métier. Ainsi, le roi de France, en p a r c o u r a n t son
royaume, acquiert son métier, et surtout le pratique.

L'ANNEAU ET L'AIGLE

L e pontife passe à l ' a n n u l a i r e de la m a i n gauche du


prince u n a n n e a u symbolisant l'union du souverain et du
R o y a u m e . D ' u n e m a n i è r e générale, l ' a n n e a u est le
symbole de la servitude volontairement consentie. Cette
bague, bénite p a r le prêtre, est remise a u x mariés qui se
d o n n e n t l ' u n à l ' a u t r e p o u r la vie. L'alliance d'argent
portée p a r la S œ u r m a r q u e son m a r i a g e mystique avec le
Seigneur; l'argent est l'emblème de la pureté. « L a bague
de l'évêque est le symbole de l'alliance qu'il contracte avec
l'Église q u i lui est confiée 1 » Certains auteurs ont
assimilé l ' a n n e a u a u cercle, et p a r là a u cosmos, a u temps.
L e choix d u doigt peut aussi retenir notre attention.
P o u r les Égyptiens, u n n e r f vital reliait l'annulaire a u
cœur. Ce q u a t r i è m e doigt dévolu a u soleil, se nommait le
doigt d'Apollon. C'est retrouver le culte solaire et
n'oublions d'ailleurs pas que cette cérémonie se déroulait
souvent le dimanche, j o u r consacré a u soleil puisque Dieu
y créa la lumière et q u e J é s u s y ressuscita. D ' a p r è s D o m
Bouquet, le dimanche est le j o u r choisi p a r l'Esprit-Saint
p o u r descendre sur les Apôtres et c'est ainsi que le sacre
des évêques, a u X siècle, ne se fait que le dimanche
comme l'indique u n passage de la vie d'Adalbéron, évêque
de M e t z 2 Chez les Chaldéens, le dimanche est également
1. Lanoé-Villène, Le livre des Symboles, art. « Anneau ».
2. J . de Pange, Le roi Très Chrétien, p. 239.
le j o u r d u soleil. Si É l i e m o n t e a u ciel s u r u n c h a r s o l a i r e ,
le s y m b o l e d e s a i n t J e a n é v a n g é l i s t e est l ' a i g l e s o l a i r e ,
o i s e a u q u i p e u t n o u s é l e v e r a u ciel.
Cette influence solaire, q u e n o u s voyons é g a l e m e n t
a p p a r a î t r e a v e c le b a l d a q u i n , a v e c le C h r i s t q u i p e r s o n -
n i f i e le soleil, se r e t r o u v e d a n s les a t t r i b u t s , le g l o b e et
l ' a i g l e q u i f i g u r e n t s u r les a r m e s i m p é r i a l e s . L a d o m i -
n a t i o n d u roi des o i s e a u x c o n d u i t à l'idée de s o u v e r a i n e t é
et d e p o u v o i r .
« L e s rois é t r u s q u e s p o r t e n t u n sceptre a u h a u t
d u q u e l é t a i t s c u l p t é u n a i g l e et les r o m a i n s p r i r e n t d ' e u x
cette enseigne, a u dire de D e n y s d ' H a l i c a r n a s s e . »
« C o m m e le r o i d e s o i s e a u x - ê t r e s d u m o n d e i n t e r m é -
d i a i r e – l ' a i g l e a p p a r a î t c o m m e le M a î t r e s u p r ê m e d u
m o n d e a n i m i q u e o u p s y c h i q u e se t r o u v a n t e n t r e l a t e r r e
et le c i e l », c ' e s t e n ce s e n s q u e C h a r l e m a g n e i m p o s e
l ' a i g l e s u r ses é c u s s o n s . D ' a p r è s le t r è s p r é c i e u x o u v r a g e
de V o l g u i n e s u r L e Symbolisme de l'aigle, l'aigle cou-
r o n n é m o n t r e le t r i o m p h e d e l ' A s c e n s i o n , l a V i c t o i r e d e l a
s o u v e r a i n e t é et l a p u i s s a n c e r é c o m p e n s é e .
O t t o n IV, e m p e r e u r r o m a i n g e r m a n i q u e de 1198 à
1218, i n t r o d u i t d a n s son sceau l'aigle bicéphale déjà
c o n n u p a r Byzance. S a n s doute a-t-il la m ê m e signifi-
c a t i o n q u e J a n u s , cet ê t r e à d e u x v i s a g e s q u i p e u t
r e g a r d e r à la fois v e r s le p a s s é et v e r s l ' a v e n i r , à l ' i n t é r i e u r
et à l ' e x t é r i e u r d e l ' ê t r e . C o m p l é m e n t a i r e p a r s o n e s p r i t , il
r e j o i n t l a n o t i o n d e l ' a n d r o g y n e et ces d e u x a s p e c t s
o r i e n t e n t v e r s l a r e c h e r c h e d e l ' u n i t é . C ' e s t le g a r d i e n d e s
p o r t e s q u i c o m m a n d e n t les d e u x r é g i o n s c o s m i q u e s et s u r
le p l a n t e m p o r e l les r o y a u m e s d ' O r i e n t et d ' O c c i d e n t .
M a i s e n l u i - m ê m e cet a i g l e b i c é p h a l e r é u n i t les d e u x
a u t o r i t é s , s p i r i t u e l l e et t e m p o r e l l e . D ' a p r è s V o l g u i n e ,

1. Volguine, Le symbolisme de l'aigle, éd. des Cahiers astro-


logiques 1960, p. 21.
cet aigle « n'est pas, a u X I I siècle, l'image d'orgueil et de
domination, mais bien l'exhortation à abandonner les
basses préoccupations terrestres p o u r s'élever vers Dieu
avec la force et la rapidité q u i distinguent cet
oiseau ».

LE LIVRE SACRÉ

S u r le volume de la Loi Sacrée - la Bible - le roi


prête serment. C e n'est q u ' a u Brésil que le Livre Sacré
fait partie des o r n e m e n t s royaux; en F r a n c e il n'entre pas
dans la liste des regalia, mais il a cependant une grande
i m p o r t a n c e puisqu'il est le fondement de notre civilisa-
tion, de notre croyance; c'est le guide infaillible de la
Vérité et de la Justice. T o u t e l'action royale, et celle de ses
sujets, sera réglée d ' a p r è s les principes divins que ces
paroles de lumière renferment.
Aussi le livre reçoit u n écrin a p p r o p r i é à sa fonction
et a u rôle qu'il joue dans cette cérémonie fastueuse : tous
les serments et les obligations du Roi envers la religion,
envers son peuple sont prêtés s u r ce livre sacré.
Les Vêtements

Que ce soit dans la cérémonie religieuse ou dans


l'acte magique, le vêtement de l'officiant affecte une
importance comparable. On attache ainsi un sens sym-
bolique à la forme, à la couleur, au tissu même du
vêtement et bien sûr à leur nombre. Hervé Pinoteau et
Claude Le Gallo ont tenté de reconstituer les tenues de
sacre.
Les contes de Peau d'Ane, de Cendrillon, les légendes
du cycle arthurien, - avec Viviane -, insistent sur
l'habillement de ces êtres étranges. On pressent un
déguisement qui influe sur la personnalité, et nous
assistons à un phénomène comparable à celui de la
réintégration de l'être. Dans les variantes du conte
universel de Cendrillon, Mariam Roalfe Cox a étudié
minutieusement cent trente c a s dans les pièces 153 de
Russie et 176 de Grèce, Cendrillon revêt des robes qui
s'apparentent aux saisons et au temps; dans l'Inde une
jeune fille revêt la peau d'une mendiante. Or les membres
des sociétés initiatiques se vêtaient de peaux de bêtes ou de
masques d'animaux. Ces métamorphoses figurent dans la
Genèse (III, 21) : « Et Dieu fit à l'homme et à la femme
des robes de peau et les en revêtit », car en réalité toute
1. Mariam Roalfe Cox, Cinderella, Londres, 1893.
m a t i è r e universelle est vivante. D e là sont nés les récits
m a g i q u e s d o n n a n t naissance a u x P u r u r â v a s , à Psyché, à
R i q u e t à la H o u p p e ou a u x contes de m a d a m e Leprince
de Beaumont, Kusa, le P r i n c e Spirituel, la Belle et la
Bête.
P o r t e r u n m a s q u e , u n vêtement, u n e parure, se
déguiser, se farder, se g r i m e r i m p l i q u e n t que l'on veut
modifier sa structure apparente; on veut p r e n d r e u n autre
aspect, refléter u n e a u t r e personnalité. L e prince, en
a b a n d o n n a n t son n o m primitif; en devenant divin p a r
l'onction, devient u n a u t r e h o m m e : le roi. Les nouveaux
vêtements qu'il va revêtir a u cours du sacre, vont traduire
a u m ê m e titre q u e les autres rites, ce changement d'état.
L ' h o m m e de chair se transforme, devient l'oint du
seigneur et p a r là acquiert des qualités supérieures qui lui
sont c o m m u n i q u é e s p a r le cosmos. Les vêtements portés
p a r le roi i n d i q u e n t bien la notion de rites de passage. L e
R a t i o n a l des Divins offices de G u i l l a u m e D u r a n d (1286)
insiste sur ce fait 1
L e m a n t e a u royal est donc l' « englobant célestiel », le
cosmos, la voûte céleste. Il condense dans la personne du
roi les puissances créatrices, délimitant ainsi une enceinte
m a g i q u e où le m o n a r q u e va volontairement s'enfermer,
afin de se libérer de toute influence néfaste et vivre en
h a r m o n i e avec les désirs du H a u t Maître. M a i s le
m a n t e a u royal peut aussi étouffer le serviteur indigne de
la divinité : m a l h e u r à celui q u i confondrait la notion de
roi symbole avec sa p r o p r e personne. P a r la recherche de
la puissance cosmique, le prince accède à u n nouveau
monde; irradié p a r les forces « d'en h a u t », il devient roi
divin, illuminé p a r l'huile de la sainte ampoule. Aussi la
chemise du sacre comportait des fentes bordées de galons
d'or à j o u r , avec des lacets en fil d'or et soie, à glands,
propres à p e r m e t t r e d'effectuer les onctions. L a chemise

1. H. Pinoteau, La tenue du sacre de saint Louis, p. 163.


en soie était autrefois en chanvre ou surtout en lin. Cette
chemise, - véritable robe d ' a r g e n t - , est symboliquement
blanche, couleur de l'initiation et du noviciat : elle m o n t r e
la pureté de conscience de celui q u i va revêtir u n e
nouvelle p e r s o n n a , u n nouveau caractère. D ' a p r è s H é r o -
dote et P l u t a r q u e , les prêtres de l ' a n t i q u i t é ne portaient
q u e des habits de lin ou de papyrus. Les a s p i r a n t s a u x
emplois publics portaient, chez les romains, des robes
blanches tout comme les futurs baptisés.
A u cours du sacre, c'est le G r a n d C h a m b e l l a n q u i
aide le roi à revêtir la t u n i q u e , la d a l m a t i q u e et le
m a n t e a u , les trois vêtements sacerdotaux des ordres de
sous-diacre, de diacre et de prêtre. Ces trois vêtements
rituels ne semblent pas figurer lors des premiers sacres. L e
Traité du Sacre de J e a n Golein, bien mis en lumière p a r
R.A. Jackson, ne m e n t i o n n e pas la d a l m a t i q u e , qui p a r a î t
cependant avoir été portée p a r J e a n I I le Bon et C h a r l e s
V, donc après 1300.
Symbolisant la T r i p l e Enceinte, ces trois vêtements
nous font penser à la T r i n i t é , mais aussi à la Trimurti. Le
roi se situe a u centre de cette triple enceinte et représente
le centre du monde.
A cette époque, la pensée alchimique se développe et
le vase philosophique fait appel à cette triplicité, mais
aussi a u breuvage universel d'immortalité, représenté p a r
Rabelais dans son commentaire de la Dive bouteille
trimegiste
Toutefois, on ne p e u t c e p e n d a n t affirmer q u e le port
de ces trois vêtements fait du roi l'égal du pape; en fait les
deux pouvoirs sont séparés et des luttes opposèrent
e m p e r e u r s et rois a u x papes. Le m a n t e a u , p o u r R e n é
Gilles, a p p o r t a i t a u prince les forces nécessaires à
l'exercice de ses fonctions 1 Cet a u t e u r fait u n r a p p r o -

1. R. Gilles, Le symbolisme dans l'art religieux. Paris.


chement avec le « maillot suaire d'Osiris dont on revêtait
l'initié égyptien p a r v e n u a u dernier stade de son ensei-
g n e m e n t ». Ainsi la t u n i q u e serait l'emblème de la
dernière révélation, la d a l m a t i q u e « représentant à peu
près comme le m a n t e a u q u i la couvrait le symbole de la
concentration en m ê m e temps q u e l'isolement volontaire
et le secret observé, le silence j u r é sur les révélations
reçues ».
D a n s la cathédrale de Bamberg, on peut voir le
m a n t e a u impérial de l ' e m p e r e u r H e n r i I I (mort en 1024)
: sur u n fond de soie blanche, on y voit des médaillons en
broderies d'or figurant les constellations, les signes du
zodiaque et de nombreuses étoiles. P a r m i d'autres ins-
criptions brodées, on lit : Descripcio totius orbis. Le roi en
recevant le m a n t e a u sur ses épaules se couvre de la voûte
étoilée; il épouse le ciel et devient ainsi le créateur du
r o y a u m e d'en bas à l'image du r o y a u m e d'en h a u t 1
Les chausses d u roi, comme ses gants étaient parfois
en velours violet semé de lis d'or. Après avoir oint les
p a u m e s d u roi, l'archevêque bénissait les gants et les lui
mettait a u x mains. Ces gants allaient g a r d e r les mains du
roi de toute souillure et lui p e r m e t t r e d'agir en rectitude
t a n t sur le p l a n spirituel q u e sur le plan matériel. D a n s
les serments de fidélité des vassaux, ces derniers offrent un
de leurs gants à leur roi afin de lui prouver leur foi et de
renouveler ainsi leur décision de le servir loyalement et en
toute circonstance. D a n s la chanson de geste de Roland,
on voit ce dernier lors de sa m o r t tendre vers le ciel son
gantelet, m o n t r a n t ainsi sa fidélité.
Afin d'éclairer le lecteur sur la symbolique des gants,
nous citons m a i n t e n a n t u n passage du Rational des divins
offices de G u i l l a u m e D u r a n d , évêque de M e n d e (XIII
siècle) où il réunit toutes les explications de ses devan-
ciers :
1. C. Jacq et P. de la Perrière, Les origines sacrées de la royauté
française, Paris 1982.

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« C o m m e la p l u p a r t des h o m m e s c o r r o m p e n t , p a r la
vaine gloire, la b o n n e œ u v r e qu'ils font, voilà p o u r q u o i
aussitôt après avoir revêtu la d a l m a t i q u e , le pontife, selon
le rite des Apôtres, couvre ses m a i n s de gants, afin q u e sa
gauche ne sache pas ce q u e fait sa droite. O r , le g a n t
désigne convenablement la p r u d e n c e qui fait les œ u v r e s en
public, en g a r d a n t toutefois l'intention secrète. C a r , bien
q u e le Seigneur ait dit : " Q u e votre lumière luise devant
les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œ u v r e s et qu'ils
glorifient votre P è r e q u i est dans les cieux " (ce q u e le
g a n t voulant m a r q u e r a p a r dessus u n cercle d'or),
cependant il a l u i - m ê m e d o n n é encore ce précepte :
" P r e n e z g a r d e de ne pas faire p a r a î t r e votre justice
devant les h o m m e s p o u r être vus p a r eux, a u t r e m e n t vous
n ' a u r e z pas votre récompense devant votre P è r e q u i est
dans les cieux. " »
« D o n c on voile parfois les m a i n s avec les gants, et
parfois on les tient nues, parce q u e l'on cache tantôt les
bonnes œuvres p o u r éviter la vaine gloire, et q u e t a n t ô t on
les r e n d publiques p o u r édifier le prochain.
« M a i s ils sont sans couture, parce q u e les actions des
pontifes doivent s'accorder avec u n e foi droite. P a r les
gants a u x mains, on entend aussi les exemples des Saints
q u e l'on doit se proposer dans ses œuvres, lesquelles
œuvres seront exemptes de toute souillure, de p e u r q u ' u n
peu de f e r m e n t ne c o r r o m p e toute la masse. E t p a r les
gants blancs sont symbolisées la chasteté et la pureté, afin
q u e les mains, c'est-à-dire les œuvres, soient p u r e s et
débarrassées des moindres taches.
« Enfin, p o u r ce q u i se r a p p o r t e à notre chef, q u i est
le Christ, les gants sont les petites p e a u x de che-
v r e a u x dont Rébecca e n t o u r a les m a i n s de Jacob, afin
qu'elles ressemblassent a u x m a i n s velues de son frère
aîné.
« Assurément, la p e a u du bouc est l'image d u péché
dont les m a i n s d u véritable Jacob, c'est-à-dire les œuvres
d u Christ, ont été entourées p a r sa mère Rébecca,
c'est-à-dire p a r la grâce du Saint-Esprit, afin que le
C h r i s t devînt semblable à son aîné, le p r e m i e r Adam. Or,
le Christ a pris la ressemblance du péché sans p o u r t a n t le
commettre, afin q u e le mystère de l ' I n c a r n a t i o n fût caché
a u diable; car, à l'image des pécheurs, il a eu faim et soif,
il a été triste et rempli de crainte, il a dormi et travaillé.
D ' o ù vient q u e lorsqu'il eut j e û n é p e n d a n t q u a r a n t e jours
et q u a r a n t e nuits et q u ' e n s u i t e il eut faim, le diable venant
à lui le t e n t a à l'image du p r e m i e r Adam. M a i s lui qui
avait vaincu le p r e m i e r A d a m fut vaincu à son t o u r p a r le
second A d a m , p a r des moyens semblables à ceux qu'il
avait employés l u i - m ê m e ».
Ces gants, comme la chemise, imprégnés d'huile
sainte p a r les onctions étaient ensuite brûlés p o u r éviter
les éventuelles profanations. E n effet magiquement, le
fluide m a g n é t i q u e h u m a i n peut se transmettre p a r les
vêtements, et on p o u r r a i t dire q u e celui q u i se serait vêtu
de cette chemise ou de ces gants a u r a i t volé une partie du
pouvoir royal.
Si autrefois l'habit royal était blanc, couleur de
l'indépendance, de la souveraineté, de la candeur et p a r là
m ê m e de l'initiation, le plus souvent lors de son sacre, le
roi portait des vêtements violets brodés de fleurs de lis
d'or. C e r t a i n s a u t e u r s ont affirmé q u e le violet était la
couleur du deuil de la maison royale, et c'est d'ailleurs
ainsi q u e Louis X I I I q u i n'avait pas quitté le deuil s'est
fait couronner. E n réalité, les rois ont aussi employé p o u r
le sacre le bleu azuré tissé ou brodé de fleurs de lis d'or, le
hyacinthe et le bleu très foncé, qui a semblé noir et aussi le
rouge. Les reines, à l'image des castillanes, des romaines
et des femmes russes, portaient le deuil en blanc j u s q u ' à
A n n e de Bretagne qui le prit en noir.
L e violet est cependant une couleur royale p a r
excellence puisqu'elle est u n compromis entre le bleu, la
couleur du c h a m p des a r m e s de F r a n c e , et le rouge, feu
des cardinaux. Ainsi p a r le choix de cette couleur, le roi
affirme sa double a p p a r t e n a n c e : l a ï q u e et ecclésiastique.
J e a n Golein, m e n t i o n n e dans son traité q u e la couleur
violette signifie q u e D i e u est p r ê t à nous secourir : « q u i
est couleur céline q u i m o n s t r e q u e d u ciel vient layde a u x
bons Roys si comme disoit de bon machabée ». Il faut
également se référer a u travail d ' H e r v é Pinoteau, q u i
dans L a tenue du sacre de saint Louis, fait u n très habile
r a p p r o c h e m e n t entre les vêtements de couleur hyacinthe
et les relations avec l'univers.
D a n s les livrées royales on retrouve souvent u n
mélange de bleu, de rouge et de blanc. L e m a n t e a u
d ' H e n r i I I était doublé de satin cramoisi, avec des
broderies de perles sur fond d'or.
D ' u n e m a n i è r e générale, toute la royauté a pris des
vêtements de couleur p o u r p r e . Aussi bien en E g y p t e q u ' e n
Grèce, p o u r les chrétiens comme p o u r les Arabes, le rouge
est le symbole de l ' a m o u r de l ' h o m m e p o u r son créateur.
M a h o m e t porte des robes rouges le vendredi et lors des
fêtes du Beyram. Les édits, les signatures, les sceaux
étaient soit en encre, soit en cire rouge, couleur d u sang
q u i symboliquement donnait sa puissance a u x serments de
fidélité. Aussi, le code J u s t i n i e n c o n d a m n a i t à m o r t
l'acheteur ou le v e n d e u r d ' u n e étoffe de pourpre. « L e
rouge, - dit C o u r t de Gibelin - , était à R o m e la couleur
des g é n é r a u x , de la noblesse, des patriciens : elle devint
p a r conséquent celle des empereurs. C e u x de C o n s t a n -
tinople étaient entièrement habillés de rouge. Aussi, le
dernier de ces princes ayant été étouffé dans u n e foule en
combattant v a i l l a m m e n t contre les T u r c s q u i p r e n a i e n t sa
capitale, fut r e c o n n u à ses bottines rouges, a u milieu d ' o u
monceau de morts ».
Mais comme le remarque Portal, à qui nous
e m p r u n t o n s ces notes 1 le diable, dieu des enfers, a p p a r a î t
aussi vêtu de rouge. Cela n'est d'ailleurs pas étonnant,
p u i s q u e tout symbole porte en lui les contraires que le
c h e r c h e u r se doit d'unifier afin d'atteindre le troisième
terme, c'est-à-dire l'élément h a r m o n i q u e .
Q u o i qu'il en soit notons q u e les p a r u r e s de nos rois
portent toujours u n semis de fleurs de lis d'or brodées,
avec du taffetas cramoisi. P a r exemple, le dernier roi de
F r a n c e , C h a r l e s X, le j o u r de son sacre, avait un m a n t e a u
en forme de chlamyde à l'antique, qui pesait 84 livres,
m e s u r a i t vingt pieds de long sur douze de large et ne
comportait pas moins de 1 200 fleurs de lis d'or. Ce
m a n t e a u ample, à traîne, était bordé d ' u n e large bande
d ' h e r m i n e mouchetée avec chaperon qui s'arrondissait sur
les épaules et le dos; il s'attachait sur l'épaule droite à
l'aide d ' u n e agrafe ornementée d ' u n e fleur de lis et en
forme de losange. Ce faste se retrouve encore dans la
décoration d u trône élevé a u milieu du jubé de la
cathédrale : toutes les draperies du siège royal (accou-
doirs, coussins, tapis), sièges des pairs, banquettes des
dignitaires étaient en velours violet, semé de fleurs de lis
en broderie d'or.
Sans doute pourrions-nous étudier plus compléte-
m e n t le symbolisme des vêtements et de leurs couleurs. Il
faut c e p e n d a n t r é s u m e r cette vaste question qui mériterait
q u ' o n lui réserve de très nombreuses pages, voire m ê m e
u n ouvrage entier.
Ce q u i est indéniable, c'est q u e le symbolisme de la
royauté d Israël a influencé toutes nos conceptions. David,
Salomon, i m p r è g n e n t notre littérature, nos arts, nos
légendes. N'est-il pas curieux de trouver également dans
les rituels des C o m p a g n o n s du T o u r de F r a n c e des
légendes à base initiatique se r a p p o r t a n t à Salomon, le
bâtisseur du T e m p l e de J é r u s a l e m ?

1. Portal, Des couleurs symboliques. Paris 1957, pp. 81-82.


Les rois portent ainsi des vêtements q u i p r o u v e n t
qu'ils sont les oints d u Seigneur, c'est-à-dire des r e p r é -
sentants divins; mais, comme nous l'avons déjà dit, ils sont
également des laïques, donc compétents p o u r diriger
p o l i t i q u e m e n t le p e u p l e q u i l e u r est soumis. C'est là
l'esprit de la Société Traditionnelle. Le roi s u r son
m a n t e a u couleur hyacinthe porte tout d'abord des étoiles,
le r a y o n n e m e n t d u ciel, comme sur les voûtes des églises et
des temples on représente la m ê m e puissance astrale. Les
tissus fleurdelisés ont u n e influence cosmique et en
définitive c'est bien ce caractère sacerdotal c o m m u n i q u a n t
avec D i e u q u e nous devions m e t t r e en évidence, p u i s q u e
le port d ' u n vêtement t r a n s m u t e l ' h o m m e et le m a r q u e
d ' u n influx divin.
Les Offrandes

Pendant que l'archevêque fait l'oblation des hosties,


le roi d'armes et les hérauts vont prendre les offrandes qui
ont été mises sur les crédences de l'autel et les portent sur
des tavaïolles de satin rouge à franges d'or aux quatre
chevaliers désignés pour les porter et qui sont dans les
premières stalles des chanoines. Le premier prend un
grand vase d'argent doré rempli de vin, le second un pain
d'argent, le troisième un pain d'or, le quatrième une
bourse de velours rouge remplie d'or dans laquelle sont
treize pièces d'or symbolisant le mariage du roi avec la
nation, en rappelant celles que l'époux offre à l'épouse le
jour de ses noces, selon une coutume fort ancienne.
Ces quatre chevaliers sont conduits par le grand
maître et le maître des cérémonies au trône du roi, par
l'escalier du côté de l'évangile; ils font les mêmes
révérences que l'aumônier de France. Alors, précédé ou
accompagné de tous ceux qui étaient sur le jubé (à
l'exception du grand chambellan et du premier gentil-
homme de la chambre qui gardent le trône) et dans le
même ordre que la première fois, les quatre chevaliers
marchant en tête, le roi descend de son trône vers le chœur
par l'escalier du côté de l'épître.
Arrivé devant l'autel où l'archevêque s'est assis, le
visage tourné vers l'assistance, il se met à genoux et, ayant
remis le sceptre et la main de justice aux deux maréchaux
de France désignés à cet effet, il reçoit successivement des
mains des quatre chevaliers le vin, le pain d'or, le pain
d'argent et la bourse qu'il présente à l'archevêque de
Reims en lui baisant chaque fois la main. L'archevêque
dépose à mesure ces offrandes dans un plat d'argent.
Puis le roi remonte à son trône avec le même cortège
et les quatre chevaliers sont reconduits cérémonieusement
à leurs places.
L'offrande primitive était le pain et le vin du
sacrifice puis le roi offrit les pains d'or et d'argent,
prémices des fruits de la terre qui reçoivent les influences
solaires et lunaires. On songe au conte de Goethe Le
Serpent Vert et en fait c'est bien montrer que le roi
s'engage à conserver son action bénéfique sur tout ce qui
est vie.
Le symbolisme numérique réapparaît avec les pièces
d'or, au nombre de treize. Treize est la place de l'élu, mais
place dangereuse pour celui qui ne peut la tenir; avant
que la superstition populaire s'en soit emparée combien
de chevaliers ont été enlevés de mort violente pour avoir
occupé cette place qui revenait à Galaad, au Christ.
Douze chevaliers, douze apôtres réunis autour de celui
qui possède la Sagesse. Dans le sacre les douze pairs
entourent le roi.
D'après quelques vieilles coutumes le fiancé remet-
tait à la future un treizain (terdenarius), tandis qu'en
Belgique la loi Ripuaire, par son article XII, indiquait
qu'un sou était divisé en douze deniers.
L'offrande provient peut-être du geste de Charle-
magne qui remet au clergé quatre besans, monnaie d'or de
Byzance ou de Constantinople. Mais quatre est le nombre
des éléments, des saisons de la Terre. Le geste de
l'empereur est suivi par ses successeurs jusqu'à Henri III
inclusivement.
Ces treize individualités (douze pairs et le roi), ces
treize monnaies sont bien les signes d'une alliance, d'une
union; nous voici encore devant un rite de passage, un
rapport entre le ciel et la terre.
V

Les symboles de vie


Le trône
symbole magique et cosmique

La tradition indo-européenne a coutume de dire que


« le trône fait le roi » ou bien que « le roi naît du trône ».
Jeanine Auboyer dans son remarquable ouvrage Le trône
et son symbolisme dans l'Inde ancienne a très bien défini
le concept exprimé par ce symbole royal et a démontré la
corrélation parfaite entre le trône divin et le trône du
roi.
En Inde comme en France, le monarque reçoit le
trône du pouvoir ecclésiastique; mais en plus, ce siège
royal est en quelque sorte la manifestation de toutes les
castes du royaume sur lesquelles le roi devra asseoir sa
puissance afin d'être reconnu aux yeux de tous comme
chef incontesté et le représentant de la divinité sur la
terre. L'intronisation, acte suprême du sacre et de
l'investiture royale se déroule après les onctions et le
couronnement. Dans l'Inde ancienne, cela se passait
ainsi : « L'intronisation intervient après l'ondoiement. On
apporte le trône, on le place sur une peau de tigre en
disant : Tu es le siège de noblesse (knight-hood). Enfin, le
roi y prend place et se trouve ainsi au centre même de la
noblesse. » On comprend, grâce à ces quelques lignes,
pourquoi il tient une place prépondérante dans la vie
spirituelle de ce pays et pourquoi « devant supporter un
occupant déterminé à l'exclusion de tout autre, il est
interdit de l'occuper indûment. Aussi doit-il rester vide
pendant l'absence du roi ». Cela nous fait penser au « siège
d'étrange vacuité » figurant dans le cycle arthurien la
place du héros qui foudroie l'imprudent indigne osant s'y
installer.
Le trône n'est pas un objet ordinaire et est assimilé
au microcosme : sa puissance créatrice et son pouvoir
magique en font un symbole particulièrement efficace. Le
trône est la royauté et peut attribuer à celui qui y prend
place des vertus qui ne peuvent appartenir au commun
des mortels. De nombreux textes traditionnels nous
enseignent que certaines usurpations se font par le simple
fait de prendre possession du trône sans même qu'il y ait
un sacre. C'est pourquoi la salle du trône est toujours très
sévèrement gardée, et que l'être indigne qui y pénètre
paye souvent de sa vie son ambition illégitime. Il existe un
« couplage », une symbiose très intime entre le roi et son
trône. On pourrait même dire que symboliquement il est
difficile de distinguer le roi du trône, étant tous deux de
même nature.
Le trône quelquefois appelé « la pierre cachée » est
également un élément alchimique favorisant la transmu-
tation de l'individu en fonction. Tant pis pour celui qui
n'aurait pas la force de supporter une telle cosmicité. Ce
serait alors l'implosion d'un être non préparé à vivre une
spiritualité aussi haute.
Il faut songer que les Germains proclamaient leur
roi sur le « banc du roi », une pierre plate sur laquelle le
futur souverain était hissé et porté. Est-ce la survivance de
l'élection sur le pavois, cette sorte de bouclier ou de
dolmen mobile, ou est-ce un rite encore plus ancien où le
roi devait monter sur une pierre? Nous n'en savons rien,
mais nous retrouvons là l'expression de la pensée
druidique, avec son culte de la pierre et nous devons
fournir quelques explications.
Pour le sacre primitif anglais nous savons qu'en 925
Athelstan a été proclamé roi après être monté sur un banc
de marbre, long de douze pieds, large de trois. On montre
encore dans la banlieue de Londres, à Kingston, les
rochers ayant été à la base de cette consécration. Athelstan
respecte et même codifie les usages. Nous connaissons la
charte qui sous son nom définit, en 926, les « lois
fondamentales de la confraternité des maçons basées sur
les anciens écrits, concernant les lois et privilèges des
anciennes corporations de constructeurs romains, telles
qu'elles furent confirmées l'an 290 par l'empereur
Carausius en sa résidence à Verulum (Saint-Alban) ».
Edwin, fils du roi Athelstan, convoqua ainsi, à York, les
Loges d'Angleterre en assemblée générale. Cette charte
devait être modifiée en 1350 par Edouard III, mais tous
ces documents servirent à l'établissement des édits cor-
poratifs d'une maçonnerie opérative qui devint finalement
spéculative, en une de ses formes, en 1717 par le travail de
l'équipe d'Anderson. Quoi qu'il en soit, que la charte
d'Athelstan soit apocryphe ou non, nous pouvons consi-
dérer que la pierre a une place importante lors de la
proclamation du roi où sont réunis les guerriers mais
aussi les gens de métier dont les tailleurs de pierre.
Ainsi chaque nouveau roi était placé sur la pierre;
s'il était le successeur légitime elle était silencieuse, mais
s'il était un usurpateur, elle mugissait avec un bruit de
tonnerre.
D'après une tradition c'est sur cette pierre que Jacob
aurait reposé sa tête; c'est sur cet oreiller qu'il aurait eu
son songe avec la vision de l'échelle. En réalité la pierre de
Jacob devait avoir une autre forme et d'autres dimensions
puisqu'il la dressa comme un menhir et qu'il put

1. J.-P. Bayard, La spiritualité de la Franc-Maçonnerie,


Dangles.
r é p a n d r e de l'huile sur son sommet. M a i s la pierre de
Jacob a u r a i t été transportée en Egypte, reprise p a r Scotia,
la fille de P h a r a o n , q u i la fit passer en Espagne, puis de
là en Irlande.
Les Irlandais la n o m m è r e n t la Lia F a i l ou « Pierre
de la destinée » et ils la m o n t è r e n t a u sommet du mont
Tara sans doute comme principe de l'axe du monde.
Saint Colomban s'en sert également comme oreiller; en
565 le moine fonde u n monastère dans l'île d ' I o n a et en
571, il y bénit, avec imposition des mains, le chef écossais
Aïdan.
Puis la L i a F a i l passe encore la mer; p a r F e r g u s elle
est déposée à D u n s t a f f n a g e et vers 840, sous le règne de
Kenneth, on la dresse sur u n tertre de gazon, à Scone,
« parce q u e c'était là qu'avait été livrée la dernière bataille
contre les Pictes ».
C'est là en 1296 q u ' É d o u a r d I à l'issue de sa
victoire contre les Écossais, s'en empare, détruisant ainsi
la possibilité de créer des rois écossais; on peut assimiler
cet acte à celui de la destruction de la sainte ampoule,
voulant ainsi affirmer q u e la royauté ne peut se p e r p é t u e r
sans ce sacrement suprême. L a pierre génétrice, a en effet
les mêmes propriétés q u e le saint b a u m e ou que l'huile
fécondante.
É d o u a r d I (1272-1307) place ainsi la pierre sacrée
à Westminster; il désirait l'encastrer dans un siège de
bronze; ce fut finalement sous un siège de chêne, exécuté
p a r M a î t r e W a l t e r , qu'elle figure encore de nos jours à
Westminster.
C e p e n d a n t le traité de N o r t h a m p t o n , en 1328,
prévoyait dans l ' u n de ses articles, la restitution des
reliques enlevées à l'Écosse. E d o u a r d I I I cherche à
1. Dans le n° 295, d'oct.-déc. 1977, la revue Atlantis note p. 84
que Tar, Tara signifie pierre en pré-indoeuropéen, mais qu'en
sanscrit Târa veut dire « étoile polaire ».

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restituer la pierre, mais « le peuple de Londres ne voulut
absolument en aucune manière permettre le départ de la
pierre de Scone, sur laquelle les rois d'Ecosse étaient
intronisés 1».
Fin février 1951, au grand émoi des Anglais, la
pierre disparut mystérieusement de Westminster. Aussitôt
des propos circulèrent : les nationalistes écossais affir-
maient ainsi leur indépendance envers le roi d'Angleterre;
ils reprenaient leur bien; ils étaient des sacrilèges. Aussi
mystérieusement la pierre retrouva sa place quelques
jours plus tard.
Mais les commentaires de la presse montrent le
prestige de cette pierre à laquelle on attache une valeur
magique. Les Écossais n'ont sans doute pas participé à cet
enlèvement clandestin qui peut avoir été effectué par
quelques occultistes de mauvais aloi, car enfin par la
pensée attachée à cette pierre, ce vol attaque le fondement
même de la monarchie.
Nous venons de citer le cas de la sainte ampoule et
nous commentons par ailleurs ce geste destructeur qui
dépasse un simple fait matériel. Mircea Eliade, au cours
de son œuvre a montré le symbolisme de la pierre, cette
pierre omphalique, centre du monde, aux propriétés bien
mystérieuses et que nous ne pouvons reprendre ici. Mais
ce centre, ce nombril, conduit à l'idée de fertilité, et
Mircea Eliade écrit : « Lia Fail, " la pierre de Fail " (le
nom est obscur; Fail : Irlande?), commence à chanter au
moment où celui qui est digne d'être roi s'y assied; dans
les ordalies, l'accusé qui monte sur elle devient blanc s'il
est innocent; en présence d'une femme condamnée à rester
stérile, la pierre transpire du sang; mais si la femme est
appelée à la maternité, c'est du lait qu'elle transpire. Lia
Fail est une théophanie de la divinité du sol, la seule à

1. J. de Pange, Comment se fait un roi. Plon 1937, p. 64.


reconnaître son m a î t r e (le roi d'Irlande), la seule à diriger
l'économie de la fécondité et à g a r a n t i r les ordalies . »
N o u s pourrions également évoquer toute la puissance
latente de la pierre, avec sa puissance alchimique, et nous
devrions citer bien des a u t e u r s dont notre bon maître
P e t r u s T a l e m a r i a n u s . Retenons q u e p a r ses propriétés la
pierre q u i vit t r a n s m u e la n a t u r e de l'homme et le fait
participer à u n e c o m m u n i o n céleste.
L a décoration des trônes comporte la p l u p a r t du
temps des symboles géométriques, floraux et animaliers.
O r dans toute civilisation traditionnelle l'art pour l'art
n'existe pas, et si le sens esthétique est recherché, il est en
q u e l q u e sorte « donné de surcroît ». J e a n i n e Auboyer a
d'ailleurs bien défini ce problème en m o n t r a n t que les
symboles artistiques, n'étaient là que pour donner une
efficacité m a g i q u e à l'objet et que la notion d'art est
inséparable de la conception spirituelle.
E n conclusion, disons que dans notre pays, le trône
jouit du pouvoir de t r a n s m e t t r e la royauté, alors que les
rois successifs ne font q u e passer et assurent la charge
royale dans u n espace temps limité.

1. Mircea Éliade, Traité d'Histoire des religions. Payot 1970,

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La sainte ampoule

L'origine miraculeuse de la sainte ampoule, apportée


par une colombe blanche lors du baptême de Clovis, le
jour de Noël 498, donne naissance à l'usage de consacrer
les rois de France à Reims. La colombe, symbole du
Saint-Esprit, plane également au-dessus du Christ au
moment de son baptême, et cette huile aux dons divins
permet au prince d'accéder à un état supérieur, à celui de
monarque dans notre monde terrestre.
A vrai dire le baume de la sainte ampoule, substance
résineuse et odorante, de couleur rouge, était mélangé au
saint chrême, l'huile des onctions. Le mélange était rouge
et consistant. Les parcelles du baume étaient détachées à
partir d'une aiguille d'or, placées dans une patène.
D'après Froissart la quantité de substance restait la même
malgré les emprunts successifs qui y étaient pratiqués. Ce
mélange très particulier ne servait que pour sanctifier les
souverains.
Bien que le thème de la sainte ampoule soit attesté
par Godefroy de Viterbe, Guillaume le Breton, saint
Thomas d'Aquin (Gouvernement des princes) qu'on le
retrouve dans la chronique de Morigny et dans l'épitaphe
de Clovis, on a souvent dit qu'il avait été inventé par
Hincmar. Le pape Nicolas I dénonce même ce prélat
comme faussaire. En réalité, si les deux documents rédigés
par cet archevêque ont fait énormément pour la diffusion
de cette légende — Procès-verbal du couronnement de
Charles le Chauve à Metz et Vie de saint Remi -, ce
thème préexistait dans la tradition de l'Église de Reims et
Hincmar n'a fait que se servir d'une légende antérieure,
F. Baix liturgiste, en examinant en 1946 la publication
des Œuvres grammaticales de Godescale d 'Orbais par
Dom Lambot, a montré que l'histoire de cette fiole pleine
d'huile divine était connue avant qu'Hincmar la note de
façon plus affirmée dans sa Vie de saint Remi.
L'ampoule de Thomas Becket, la seconde ampoule,
conservée à l'abbaye de Marmoutier, près de Tours,
aurait été apportée à saint Martin pour le rétablir de sa
chute. L'huile sert à sacrer Henri IV. De tels prodiges
sont aussi recherchés par la cour d'Angleterre qui trouve
finalement une huile divine; c'est l'ampoule de Thomas
Becket.
Une tradition affirme qu'un peu avant le sacre de
Charles VII, en 1429, les Anglais se seraient emparés de
la sainte ampoule de Reims et que les habitants du
Chesne-le-Populeux l'auraient reprise. Cependant le
jeune roi d'Angleterre Henri VI, déclaré roi de France
selon les termes du traité de Troyes, a été sacré avec
l'huile contenue dans la sainte ampoule miraculeuse de
Thomas Becket et non avec celle de Reims. Bien que ce
rapt soit à peine croyable, et qu'aucune preuve sérieuse ne
puisse nous être fournie, il est probable que la question de
sa possession ait été soulevée. On sait avec quelle fougue
Jeanne d'Arc soutint la valeur de ce sacrement et il est
hors de doute que le «roi de Bourges» ne devint le
véritable roi de France que par son sacre. L'Église qui,
jusque-là ne l'a pas reconnu, traite alors avec cette
nouvelle autorité.
LE CORTÈGE DE LA SAINTE AMPOULE

Depuis le sacre de Clovis la sainte ampoule était


conservée à l'abbaye de Saint-Remi, dans le tombeau du
saint. Ce précieux trésor ne devant quitter ni le royaume,
ni même l'abbaye, il fallait cependant la mener jusqu'à
l'église cathédrale. Il convenait de la convoyer avec respect
sûreté et honneur.
Autrefois, quatre barons ou seigneurs de la plus
ancienne noblesse, désignés par le prince, déclaraient
demeurer à l'abbaye comme otages. Mais bientôt on leur
accorda le droit d'accompagner la sainte ampoule.
Faisant partie du cortège ils juraient sur les évangiles
qu'ils conduiraient la sainte fiole jusqu'au lieu du sacre et
qu'ils la reconduiraient au monastère, la cérémonie
accomplie.
L'abbé de Saint-Remi attachait à son col le reliquaire
et montait une haquenée blanche, arrivait sous un dais
jusqu'aux degrés de l'église. C'est là sans doute la
survivance d'un esprit chevaleresque où les moines
montaient aussi à cheval.
Les seigneurs marchant devant et aux côtés de l'abbé,
prenaient le titre de barons de la Sainte-Ampoule et ils
recevaient comme bijou une croix d'or émaillée anglée
représentant d'un côté une colombe ayant dans son bec la
sainte ampoule, au revers l'image de saint Remi.

SORTIE ET DESTRUCTION DE LA SAINTE AMPOULE

De source historique, la sainte ampoule n'est sortie


qu'une seule fois de Reims. Louis XI, fort malade,
demanda de Montils-les-Tours, le 15 juillet 1483, la
sainte ampoule afin de recouvrer la santé. Après auto-
risation du pape, sa réception donna lieu à une grande
cérémonie et cette précieuse huile resta sur le lit du roi
jusqu'à sa mort le 30 août. Elle fut alors renvoyée à
Reims le 5 septembre où elle arriva le 15.
La sainte ampoule étant devenue le symbole de la
continuité de la royauté française, la Convention en
envoyant son représentant Ruhl en mission à Reims, lui
demanda de briser « la petite fiole de verre ». Ce qu'il fit le
16 Vendemiaire an II (7 octobre 1793). Il la brisa à coups
de marteau sur les degrés de la statue de Louis XV, érigée
au milieu de la place royale de Reims, tout en criant :
« Vive la République ». L'Abbé Jean Goy donne un
extrait de la lettre du conventionnel Ruhl rendant compte
de sa mission, et y ajoute son commentaire :
« Je me suis transporté sur la place ci-devant Royale,
aujourd'hui nationale; j'y ai prêché la haine des tyrans, et
pour joindre l'exemple au précepte, la pratique à la
théorie, j'ai brisé en présence des autorités constituées et
d'un peuple nombreux, sous les acclamations répétées de
« Vive la république une et indivisible », le monument
honteux créé par la ruse perfide du sacerdoce pour mieux
servir les desseins ambitieux du trône ».
L'abbé Jean Goy ajoute :
« L'ancien prieur de l'abbaye avait projeté de faire
disparaître la relique mais cela parut trop dangereux
pour la suite. Prévenu la veille par la municipalité, le curé
constitutionnel de Saint-Remi, A. J. Seraine, avait prélevé
une notable portion du baume qu'il put conserver à
travers la tourmente. Lors du bris, un autre rémois en
reçut quelques fragments sur sa manche qu'il conserva lui
aussi précieusement. Ces fragments furent restitués en
1819 et reconnus officiellement le 25 janvier par un
procès-verbal de J. B. Dessain de Chevrières, procureur
du roi. Le nouveau reliquaire fut commandé dès cette
époque. Le 22 mai 1825 ce fut la reconnaissance officielle
dans la chapelle de la Congrégation Notre-Dame par le
Cardinal de Latil, archevêque de Reims. Mélangées avec
du saint chrême, les parcelles de baume furent replacées
dans la nouvelle ampoule pour être utilisées quelques
jours plus tard au sacre de Charles X. »
Ajoutons qu'il peut paraître surprenant de détruire
une relique à qui on nie tout pouvoir : la détruire revient
à affirmer que l'on craint sa puissance. Ruhl, pasteur
luthérien, régicide, se suicida le soir du 1 prairial 1795
afin d'éviter l'échafaud.
Cette sainte huile, même avec ses parcelles recueil-
lies, ne servit pas au sacre de Napoléon I pour qui
l'ampoule était détruite. L'abbé Goy nous a transmis le
double du procès-verbal du 4 mai 1819 attestant par l'abbé
Seraine que des parcelles du saint baume avaient bien été
prélevées. Le reliquaire actuel fait partie du trésor de la
cathédrale de Reims (palais du Tau).
La Caisse nationale des Monuments Historiques a
publié dans les Trésors des Eglises de France une note (n°
141) sur ce reliquaire de vermeil et cristal, réalisé en 1820
et utilisé pour le sacre de Charles X. (H. 0,35 m; L. 9,465
m; Prof. 0,32 m) : « Aux angles, quatre statuettes
d'angelots ailés symbolisant la religion, la justice, la force
et la chevalerie. Au-dessus, quatre bas-reliefs en doucine
représentant sur les grandes faces le baptême de Clovis et
le sacre de Charles X... » (Le couvercle) « sommé d'une
colombe, s'ouvre sur un réceptacle avec motif treillisé à
fleur de lys, contenant sous un cristal de roche, la sainte
ampoule fermée par une couronne royale ».

LA TROISIÈME SAINTE AMPOULE

On peut se demander si le saint Chrême dont les rois


de France avaient coutume d'être oints en l'église
métropolitaine se trouve toujours dans le reliquaire
détenu par le Musée du Tau à Reims et devant lequel des
visiteurs défilent, souvent indifférents. L'abbé Jean Goy a
été amené à photographier la fiole contenant le précieux
dépôt : étonné de sa légèreté il a ouvert le récipient et a pû
constater qu'il ne recélait que quelques parcelles accro-
chées aux parois. Il s'est interrogé sur le lieu où pouvait se
trouver le saint chrême.
Or le 5 janvier 1979 l'abbé Bourlon demande à l'abbé
Jean Goy de venir classer quelques papiers à l'archevêché
de Reims. « Dans le coffre nous avons trouvé une sacoche
de cuir jaune contenant une série de papiers originaux
concernant la sainte ampoule : l'original du procès-verbal
de M. Dessain de Chevrières, avec plusieurs lettres de
témoignages, concernant la translation du saint chrême
effectué en 1825 par Mgr de Latil » (Texte latin et texte
français).
L'abbé Goy trouve ensuite un « texte latin, calligra-
phié, sans en-tête, 245 × 190 mm, mal coupé à droite et
en bas ». En bas, à gauche, le sceau sec de l'archevêque.
L'abbé Jean Goy en donne la traduction suivante :
« L'an du Seigneur 1906, le 7 jour de décembre, en
la vigile de l'Immaculée conception de la B.V.M., à la 6
heure après-midi, au siège de l'Archevêché où fut
apportée l'Ampoule contenant le Saint chrême dont les
Rois de France avaient coutume d'être oints en l'Eglise
Métropolitaine.
Em. et Rêv. Seigneur, Louis Joseph Luçon, Arche-
vêque de Reims, pour soustraire à la perte ou à la
profanation ce chrême insigne venu du ciel, comme le
rapporte la traddition, ouvrit avec révérence l'Ampoule
susdite, soigneusement il en retira ce qu'il put en extraire
de l'huile coagulée depuis longtemps et le remplaça par
une certaine quantité de saint chrême consacré cette année
et il remit l'Ampoule dans la cassette.
Ensuite il transféra les particules extraites dans une
autre ampoule de verre que, la fermant convenablement
avec un sceau de cire de couleur rouge et un ruban de soie
de couleur rouge, il marqua de son empreinte pour la
conserver et la reconnaître pour des temps plus favora-
bles.
Pour accomplir cela, furent présents et témoins : M.
Eugène Ernest Cauly, vicaire général et protonotaire
apostolique, M. Henry Froment, chanoine et archiprêtre
de l'Église Métropolitaine, M. Jean Hippolyte Jules
Dupuit, vicaire de la même Église.
En foi de quoi, ils soussignèrent les présentes lettres
le 7 de décembre de l'année susdite 1906.
Louis Joseph, archevêque de Reims - H. Froment,
curé de N.D. - Ern Cauly, vic gen prot ap - J. Dupuit,
vie. »
Dans son ouvrage Le Sacre des Rois de France,
l'abbé Jean Goy explique (p. 29) les raisons qui ont incité
l'archevêque Luçon à mettre en sécurité la précieuse
fiole.
« Discutée au cours du mois de juillet 1905 la loi de
séparation de l'Église et de l'État fut promulguée le 9
décembre de la même année. L'année suivante vit les
inventaires et les expulsions. C'est ainsi que Monseigneur
Luçon, archevêque de Reims fut expulsé de son palais
historique, manu militari, le lundi 17 décembre 1906.
Prévoyant les événements, 10 jours auparavant, en
présence de trois témoins, trois prêtres, « il retira ce qu'il
pût extraire de l'huile coagulée depuis longtemps » qu'il
transféra dans une petite fiole dûment scellée ».
Parmi ces papiers se trouvait une note de quatre
pages 210 X 135 mm portant les armes du Cardinal
Suhard.
« L'an de Notre Seigneur mil neuf cent trente sept, le
16 octobre, avec l'autorisation de son Éminence le
Cardinal Suhard, archevêque de Reims.
En présence de Mgr Lecomte, secrétaire général, de
M. le chanoine Delmont, secrétaire de l'archevêché, de
M. l'abbé Adam, directeur au grand séminaire, de M.
l'abbé Hannesse, secrétaire, les sceaux de la fiole qui
contenait le baume de la sainte Ampoule, destinée aux
onctions des Rois, ont été brisés et l'on a prélevé quelques
parcelles de ce baume pour le mêler au Saint chrême
destiné à la consécration de l'autel majeur de la Cathé-
drale, le surlendemain. Après quoi, de nouveaux sceaux
ont été apposés aux armes de son Eminence le Cardinal
Suhard.
En foi de quoi, je soussigné, J. Lecomte, secrétaire
général, ai signé à Reims, - le 23 octobre 1937.
J. Lecomte; v; g; - A Delmont - P. Adam P.S.S. - C.
Hannesse. »
Sceau encré du Cardinal Suhard.

« Le 10 janvier 1979, je revins à l'archevêché, muni


de la traduction du premier texte et le chancelier décida
d'inspecter le coffre. C'est ainsi que nous avons trouvé un
petit coffret en cuir jaune dans lequel se trouvait notre
petite fiole. Le 5 juillet je revins faire des photos et
prendre des mesures.
« C'est une petite bouteille de verre blanc, fermée par
un bouchon de même nature dit à l'émeri qui est bloqué
par un ruban rouge noué et maintenu en place par deux
sceaux de cire rouge aux armes du Cardinal Suhard, l'un
au fond de la bouteille en bon état, l'autre sur le côté,
brisé. La bouteille mesure 64 mm de haut et le bouchon 22
mm ce qui fait un total de 86 mm pour 22 mm de large.
Une étiquette de papier blanc collée sur presque tout le
tour de la bouteille, elle porte l'inscription latine sui-
vante : « Balsamum ex sacra ampulla regali extractum
1906» «Baume extrait de la sainte ampoule royale,
1906. » On peut voir à l'intérieur de la fiole des fragments
d'huile desséchés qui sont loin de remplir celle-ci. La
couleur est jaune or foncé.
« Dans le même coffret se trouve un petit reliquaire
qui contient une esquille de la première sainte ampoule
avec un soupçon de baume. Un papier lui est joint :
d'origine inconnue, elle fut authentifiée en 1844 et donnée
à l'archevêque de Reims en 1910. »
Il est émouvant de constater que le saint Baume ait
pu ainsi traverser des périodes aussi troublées, qu'il y ait
eu à chaque époque des hommes soucieux de le sauve-
garder. Peut-être ce Baume, à nouveau protégé par
Monseigneur Luçon, redécouvert par l'abbé Jean Goy,
pourra servir à l'onction du Grand Monarque qui selon
certaines prophéties doit venir régner sur la France,
apportant le bienfait à tous les peuples de la terre.
Le saint Baume détenu par la Cour d'Angleterre,
copie de celui reçu par saint Remi, a disparu. Seule la
sainte Ampoule française survit à toutes ces tourmen-
tes.
Le symbolisme de l'huile

L'huile qui sert aux onctions a des qualités fort


particulières. Le saint Chrême est un mélange d'huile
d'olive, - symbole de la force et de la douceur -, et de
baume, dont le parfum figure la bonne odeur de la grâce
et de la vertu. Le saint Chrême utilisé au sacre des rois est
également employé au sacrement de confirmation, à
l'ordination des prêtres, dans l'onction baptismale, mais
également lors de la consécration d'un calice, d'un autel
ou d'une église.
L'huile et le baume étaient autrefois conservés dans
deux récipients accolés; dans les églises primitives, deux
cuvettes existent dans la pierre de l'autel : l'une contient
l'eau des purifications, l'autre l'eau ignée.
L'huile d'olive, odoriférante, a une action douce et
pénétrante; l'olivier arbre au feuillage vert symbolise aussi
bien la longévité que la fécondité. La colombe en revenant
à l'arche de Noé, porte dans son bec, un rameau d'olivier
en signe de paix et d'espérance. L'huile d'olive est une
liqueur insinuante et lorsqu'elle brûle, sa lumière est à la
fois spirituelle et matérielle.
Perfection du germe initial, l'huile, à l'image du
Verbe crée l'homme nouveau. On songe à la fonction
génératrice de cet élément de transmutation; d'ailleurs,
l'huile n'est-elle pas considérée dans certains textes
comme une semence divine, un sperme fécondateur?
Toutes les grandes civilisations ont divinisé le phallus, et
le lingam reste un symbole capital dans les rites de l'Inde
ancienne. Il faut aussi se souvenir d'un passage de la
légende d'Osiris où le poisson Mormyre, dévore l'organe
reproducteur du dieu; Isis est alors fécondée par le
poisson et donne naissance à Horus, bénéficiaire de la
semence spirituelle d'Osiris.
D'après le cinquième livre de l'Avesta, la semence du
taureau mystique donne naissance au premier homme et à
la première femme, Meschra et Mésohsané.
Si beaucoup de textes citent les naissances ou les
renaissances, à partir des eaux, dans l'Océan cosmique, il
faut savoir que la gestation fœtale part d'un acte créateur
dans une eau animée, possédant son Feu coagulant, Feu
qui est l'impulsion à la vie apparente. R. A. Schwaller de
Lubicz, dans Le roi de la théocratie pharaonique 1 écrit à
propos du mythe de la création évoqué dans un passage
des textes des pyramides :
« C'est Toum qui est devenu (de lui-même) par sa
masturbation à Héliopolis.
« Il plaça son phallus en son poing, il fit de la joie en
lui,
« naissent deux jumeaux, Shou avec Tefnout,
« ils placèrent ce Pépi entre eux.
« Sans forme visible ou tangible, la semence est le
modèle, l'Idée de ce qu'elle engendre : elle est une
Puissance transcendante. Autour d'un modèle sans corps
se coagule une substance sans forme en un être vivant,
complet, complexe, pensé par la Puissance.
« De l'action ésotérique de l'Idée à la Forme - sa
finalité - résultent les finalités ésotériques, transitoires,
les étapes formelles apparentes.
1. Flammarion, Paris 1961, pp. 232-233.
« C'est la merveille de monde, et tout ce q u i est, tout
ce qui existe a semence; comme p o u r la création mentale
sont semence la volonté et la Pensée.
« U n e pensée en la Puissance t r a n s c e n d a n t e oblige
une substance de la Substance universelle, passive (qui
attend n ' i m p o r t e quelle semence) à devenir tel produit, tel
héritier, un m o n d e q u i succède à u n m o n d e : u n e seule
Puissance en u n e seule Substance, à travers toutes les
finalités transitoires vers la finalité prévue : l ' H o m -
me...
« L a Réalité du mystère évident, q u i fait de l'invisible
le visible, de l'impondérable le pondérable, est le Verbe de
la Sagesse. L'invariable de la loi de la Genèse est la base
philosophique traditionnelle. T o u t e recherche sans ces
guides conduit à l'impasse ou a u néant.
« L ' a p p a r i t i o n de T o u m sous-entend le devenir de
tous les éléments q u i r e n d e n t visible l'invisible et que,
philosophiquement, on va a p p e l e r les q u a t r e éléments
constitutionnels de la matière, définis p a r les q u a t r e
qualités essentielles : C h a u d et Froid, H u m i d e et Sec,
c'est-à-dire essentiellement F e u et E a u , l ' u n ne p o u v a n t
être sans l'autre. » R. A. Schwaller de Lubicz ajoute
encore (p. 234) :
« T o u m , p a r la force ou p a r le feu de son c œ u r , se
projette l u i - m ê m e dans N o u n p o u r sa p r o p r e mise a u
monde, et c'est p a r la m ê m e projection qu'il va faire
a p p a r a î t r e la g r a n d e E n n é a d e dans N o u . Projeter, écrit-il
ici avec le hyéroglyphe de l'arc, signifie dans ce texte f a i r e
p a r a î t r e au loin (ou en h a u t ) , dans le milieu de l'eau
primordiale N o u , qu'il faut distinguer de l'Océan pri-
mordial N o u n . L ' a r c symbolise la force répulsive et
signifie l'acte de projeter hors de soi, dans l'esprit m ê m e
de la Puissance q u i est en T o u m qui se projette l u i - m ê m e
en tant q u e colline surgissant du N o u n .
« Les N e t e r de l ' E n n é a d e présentent le fait accompli,
c'est-à-dire la l u m i è r e projetée, tandis q u e l'action de
projeter est représentée p a r l'arc.
« O r ce qui, à Héliopolis, est situé philosophique-
m e n t à l'origine absolu des choses, est aussi la fonction
primitive q u i va présider à toute manifestation de la Vie,
qu'elle soit minérale, végétale ou animale. A u t r e m e n t dit :
le M y s t è r e n'est limité ni en espace à Héliopolis, ni en
temps dans l ' œ u v r e de vie. »
Ainsi le roi q u i est d'essence divine, u n ferment de la
perfection, sera symboliquement u n Osiris, image du
renouvellement et de ces cycles où l'on se spiritualise
graduellement. L e roi p e u t passer dans les constellations
célestes et peut, p a r là, favoriser le renouveau de la nature
où la pensée se complaît à r e g a r d e r la germination du grain.
L e s p e r m e divin a en lui les deux principes mâle et
femelle; s u r le p l a n supérieur, c'est la réunion des deux
pouvoirs temporel et spirituel. Cette semence mystique est
le véritable acte baptismal p u i s q u e p a r elle l'être com-
m u n i q u e avec l'état primordial, celui d u temps de l'Eden.
L e s p e r m e et les saintes huiles ont donc des propriétés
communes. A u t r e r a p p o r t curieux : des commentateurs
ont évoqué le lis comme u n emblème phallique p a r la
forme de son pistil; outre le pollen fécondant, couleur or
de la vie, cette fleur a une o d e u r aphrodisiaque.
D ' a p r è s le Larousse du X X siècle, plusieurs rois de
Fance, - dont P h i l i p p e I et Louis V I - , ont été nommé
Vénérables. O r vénérable vient du latin venerabilis et
d ' a p r è s le dictionnaire de Lebaigue (1922), d u verbe
veneror, c'est-à-dire vénérer les dieux, rendre u n culte,
h o n o r e r p a r des cérémonies. M a i s le verbe veneror a pour
racine Vénus, déesse de l ' a m o u r et de la beauté, qui
d ' a p r è s Virgile signifie aussi semence génitale. Le roi
vénérable, c'est donc celui q u i est capable de faire l'acte,
q u i peut ensemencer, e n g e n d r e r tant spirituellement que
physiquement.
A u t r e fait r e m a r q u a b l e , la colombe est u n oiseau
consacré à V é n u s ; or cet oiseau j o u e u n rôle i m p o r t a n t
dans la symbolique d u sacre, p u i s q u e c'est elle q u i selon la
légende a u r a i t a p p o r t é la sainte ampoule. D ' a p r è s u n
texte ancien, il est dit q u e le contenu de cette sainte
a m p o u l e d i m i n u e lorsque la santé d u roi s'affaiblit; c'est
encore retrouver u n e analogie entre le s p e r m e substance
de vie, et l'huile de la consécration. C'est aussi constater
u n e fois de plus, la symbiose parfaite entre le g e r m e divin
et sa manifestation s u r terre. Ce q u e nous devons retenir,
c'est q u e l'huile régénère spirituellement le n o u v e a u
m o n a r q u e et que, tout comme le germe fécondant, elle est
le Principe, le Verbe créateur, la pierre philosophale.
L'onction

LE RITE D'AGRÉGATION

L'effusion de l'huile sainte reste le moment décisif


dans la consécration royale. Le couronnement est un acte
temporel, permettant l'union du roi avec son peuple, mais
l'onction, acte spirituel, lie le souverain à la présence
divine, au cosmos. L'onction symbolise l'Esprit; la
Lumière illumine celui qui est consacré.
Par l'onction on répand en général l'huile sur la
tête : ainsi est consacré le grand prêtre ou le roi. Mais on
peut aussi bien consacrer une pierre. Jacob répand l'huile
sur le bétyle qu'il dresse et qui vient de lui servir
d'oreiller. L'huile marque cependant de son sceau celui
dans lequel l'Esprit-Saint descend; Elisée est oint par
Elie, tout comme les premiers chrétiens le sont par Paul.
Yahvé répand sa lumière vivante et le Verbe s'incar-
ne.
Par l'onction deux mondes se rapprochent; ce rite de
passage permet par une sorte d'escalade, de pénétrer un
autre milieu. Les sacrifices d'animaux, les rites d'échan-
ges, (contacts, cadeaux, participations à un rite alimen-
taire, boire et manger ou même le calumet) participent du
même esprit, celui de transformer et de nouer une
alliance. L'onction royale s'accompagne elle-même d'un
sacrifice, celui offert par le mystère de la messe où le roi
communie sous la forme des deux espèces; il n'est pas
indifférent de noter que le cérémonial du sacre se clôt par
le « festin », qui n'est pas uniquement un repas où l'on
peut se réjouir, mais bien la dernière partie d'un rituel où
chaque convive communie avec son voisin en absorbant les
mêmes aliments et les mêmes liquides, et en effectuant les
mêmes gestes. Ce sont là les « agapes » et nous avons
évoqué ailleurs ces repas qui permettent aux partici-
pants de se situer sous la même puissance, d'équilibrer
tant des forces corporelles que des fonctions spirituelles,
de sacrifier dans une pensée communiée. Ce sont là des
rites de purification, avec les échanges des sangs de la
terre, qui aboutissent à la formation de tous les
tabous.
Les onctions peuvent être réalisées de manières fort
différentes : à partir du feu, d'une eau spéciale (souvent
ignée), d'huiles, de parfums; Van Gennep a rapporté dans
les rites d'agrégation de l'Arizona des aspersions de
farine.
Ces rites de «baptême» imprègnent des points
particuliers du corps. Souvent ce sont les plantes des
pieds, les paumes et les avant-bras, le haut de la poitrine
et les clavicules, les omoplates, les deux sommets de la
tête. On songe naturellement aux chakras. On peut aussi
marquer les oreilles, la bouche ou la lèvre supérieure.
Au cours de ces rites d'agrégation, il y a échange ou
remise d'objets (dans le sacre royal ce sont les regalia),
mais aussi des liens se tissent grâce à la remise d'un
anneau, de vêtements imprégnés d'une puissance parti-
culière, d'un mana. Mais le prince n'accède pas seul à la
royauté; l'onction est un rite collectif. On couronne le roi
au milieu de ses sujets représentés par les grands de la
cour; l'onction est un acte d'agrégation au clan. L'onction,
plus que le couronnement, a une puissance contraignante;
le roi accepte d'être l'oint du Seigneur, mais c'est aussi
tout son groupe qui participe à ce véritable rite de
passage, acte initiatique par excellence. Le roi est le « Roi
Très Chrétien » mais la France est « la fille aînée de
l'Église », le chef de l'État français est un chanoine de
Rome 1
L'oint du Seigneur se doit à son Dieu, mais aussi à
son peuple; la reine accouche ainsi au milieu de ses sujets,
car elle ne s'appartient plus, mais dépend de la collec-
tivité; reconnu apte à régner, le fruit de ses entrailles
appartient au peuple qui reconnaît dans le nouveau-né
celui qui doit diriger mais aussi servir; d'où les droits de la
succession.
Il reste beaucoup à dire sur l'onction, force efficiente;
mais ce que nous pouvons retenir dans la présente étude
c'est que l'onction reste l'instant décisif où le prince
acquiert sa qualité royale, celui-ci restant le représentant
d'une assemblée qui grâce à son souverain, va bénéficier
d'une grâce divine.

LES ONCTIONS ROYALES

Bien que le nombre des onctions soit variable selon


les ordines, elles sont le plus souvent au nombre de neuf.
Faites avec le pouce elles sont ainsi réparties : sur le
sommet de la tête, (c'est le roi Louis VII qui a établi vers
1144, avec l'aide de l'archevêque de Bourges, un parallèle
entre les rois et les évêques; il a insisté sur le fait que seul
rois et pontifes étaient oints sur la tête) sur la poitrine,
entre les deux épaules, sur l'épaule droite, sur l'épaule
gauche, aux plis et jointures de chaque bras, dans la
1. Depuis Henri IV les chefs d'État français sont chanoines
honoraires de la basilique Saint-Jean-de-Latran, en remerciement
des générosités des rois de France à l'égard du Saint-Siège.
p a u m e de c h a q u e main. O n accompagne ces sacrements
en p r o n o n ç a n t la formule : Ungo te in Regem de oleo
Sanctificato, in nomina P a t r i s et Filii et Spiritus Sanc-
tis.
Le m a n u s c r i t 342 de Reims, de la fin du X I I siècle,
ne p a r a î t cependant pas faire mention de neuf onctions,
mais d ' u n e seule, le roi étant oint d'huile a u milieu de la
prière. L'abbé J e a n Goy pense que les grâces ont dû être
codifiées plus tardivement et il date du XIV siècle celles
des mains.
P o u r oindre le roi suivant le pontifical, les vêtements
devaient être a p p r o p r i é s à cette cérémonie; nous en avons
vu la description. Les Archives nationales possèdent un
g r a n d nombre de documents qui décrivent avec minutie
toute cette cérémonie. N o u s y apprenons en particulier
q u e si l'évêque de Soissons présente la patène avec son
mélange de saint b a u m e et de saint chrême à l'évêque de
Reims, les évêques de L a o n et de Beauvais tiennent
chemise et camisole ouvertes a u x endroits des onctions à
faire a u roi; c'est encore l'évêque de Soissons qui est
chargé d'essuyer l'huile de l'onction tandis que les
évêques de L a o n et de Beauvais referment les ouvertures
des vêtements avec des petits cordons d'or; l'archevêque de
R e i m s s'essuie ensuite les mains avec de la mie de pain,
puis se les lave. Le roi reçoit les vêtements debout, les
onctions à genoux, mains et doigts tenus comme ceux d ' u n
prêtre. Puis c'est la remise et la bénédiction des gants de
chevreuil blanc.
M a i s l'onction sur la tête a une signification
profonde sur laquelle insiste A m a l a i r e de M e t z : « L'évê-
q u e est fait vicaire du Christ, c'est pourquoi il est oint sur
la tête. L e C h r i s t est notre tête. N o t r e tête est ointe d'huile
invisible. » D ' a p r è s les paroles de l'Écclésiaste, la tête
signifie l'esprit : « Les yeux du sage, c'est-à-dire son
intelligence, sont placés dans sa tête. » L a partie supé-
rieure de cette intelligence c'est la raison représentée par
le haut de la tête, la partie inférieure étant la sensualité.
Cette onction sur la tête signifie, selon saint Grégoire, « la
charité dans le cœur, car la tête est le siège de la puissance
et de la dignité ».
En 1654, le prédicateur de Louis XIV, l'abbé Le
Maïre écrivait que l'onction confère la « participation au
sacerdoce et c'est pourquoi le roi communie sous les deux
espèces, afin qu'il sache que sa dignité est royale et
sacerdotale tout ensemble. Et nos rois ont encore cet
avantage de n'être point sacré de l'huile des catéchumènes
comme les prêtres, mais du saint chrême comme les
évêques ».
Et comme le disent Lot et Fawtier 1 : « Cette onction
rend manifeste l'intervention divine dans la création du
nouveau roi. Elle fait de lui le représentant au temporel
de Dieu sur la terre de France. »
Mais à l'onction de la tête, il faut aussi associer le
chrêmeau, sorte de bonnet de toile qui recouvrait la tête
du récipiendaire. Est-ce vouloir signifier qu'en se cou-
vrant on occulte une perception hermétique? ou est-ce
encore retrouver le symbolisme de la couronne et peut-être
en particulier celui de la coiffe intérieure qu'Hervé
Pinoteau, symboliquement compare au bonnet de la
puissance sacerdotale?
Le chrêmeau a été ensuite remplacé par un linge
avec lequel l'évêque essuie le front de celui qui est
confirmé.

1. Histoire des institutions royales, p. 32.


Le roi guérisseur

Après le sacre, et chargé des influx magnétiques


divins, le roi de France a coutume d'aller à Corbeny, aux
environs de Reims afin d'y faire œuvre de thaumaturge à
l'imitation de Jésus, et d'y guérir les sujets atteints du mal
des écrouelles. Ce pouvoir que seuls les rois de France et
d'Angleterre possèdent n'appartient qu'à celui qui est
oint. Cela image parfaitement l'un des premiers devoirs
du roi : transmettre. Rien ne lui appartient en propre,
tout lui a été confié par le Ciel afin qu'il en fasse
bénéficier les sujets qui lui sont commis.
Le fait de guérir par imposition des mains n'est pas
au moyen âge considéré comme un miracle, mais tout
simplement comme l'un des privilèges royaux. Grégoire
de Tours parlant du pouvoir thaumaturgique du roi
mérovingien Goontran évoque la sainteté de ce dernier et
y attribue cette vertu médicinale.
C'est à partir des Capétiens que la transmission de
cette puissance va prendre corps. Le moine Helgand à
propos de Robert II nous dit : « La vertu divine accorda à
cet homme parfait une très grande grâce : celle de guérir
les corps. De sa très pieuse main, touchant les plaies des
malades et les marquant du signe de la sainte Croix, il les
délivrait de la douleur et de la maladie » 1

1. M. Bloch, Les rois thaumaturges. Paris 1961, p. 36.


Ce pouvoir t h a u m a t u r g i q u e du roi de France ne se
limite pas a u j o u r m ê m e du couronnement ou au
lendemain. Le roi le conserve d u r a n t toute sa vie. Le
c h r o n i q u e u r q u i nous raconte les derniers moments du roi
P h i l i p p e IV, p r e n d bien soin de noter que le souverain sur
son lit de mort, fait écarter tous les assistants pour pouvoir
dire à son fils aîné q u i va lui succéder le secret des paroles
q u e le roi prononce q u a n d il exerce le pouvoir mystérieux
de guérison des scrofuleux 1 Il y a la transmission des
paroles de rédemption, de bouche à oreille, comme dans la
p l u p a r t des sociétés initiatiques, afin q u e les non-initiés
ne puissent percevoir u n secret aussi important.

SAINT MARCOUL

Saint M a r c o u l serait né à Bayeux, vers 490. Il


vécut dans u n e profonde solitude. U n ange lui a p p a r u t
et lui ordonna, de la part du Seigneur, de se rendre
auprès de Childebert I à Poissy afin d'obtenir un lieu
n o m m é N a n t e u i l , situé sur le bord de la mer, afin d'y
élever u n monastère. Cette faveur lui ayant été accor-
dée, il prit la Règle de saint Benoît et il m o u r u t le
1 mai 558. U n pèlerinage a été ainsi créé le 1 mai à
J a r g e a u (Loiret), du diocèse d'Orléans. Son souvenir
est aussi à J e r s e y où il chassa les pirates et où il fonda
u n a u t r e monastère. Ce vénérable abbé a u x dons de
guérisseur, d e m a n d a confirmation de ces donations, le
roi étant à Compiègne; ce fut à cette occasion, que de
la p a r t de D i e u , il assura le prince que lui et ses
successeurs a u r a i e n t le privilège de guérir les écrouel-
les.
L e monastère fut r u i n é p a r les N o r m a n d s ; aussi
1. Lot et Fawtier, Histoire des institutions françaises
au Moyen Age, t. II. Paris 1958.
Charles le Simple demanda à l'évêque de Coutances le
droit de conserver les saintes reliques de Marcoul dans
son palais de Corbeny; ce qui lui fut accordé par lettres
patentes signées par les évêques et l'archevêque de Rouen.
Le roi fonda un monastère à Corbeny par acte du
22 février 907 pour bien marquer sa dévotion au
saint.
Corbeny, dans l'Aisne, sur la route de Laon à Reims,
à 22 kilomètres de la première de ces villes et à
28 kilomètres de l'autre, a été un fief des princes
mérovingiens. La féodalité semble avoir pris naissance
dans cette région. De nombreux conciles se tinrent à
Soissons, notamment ceux de 862, 941, 1201. Quierzy-
sur-Oise fut une grande cité carolingienne; son capitulaire
de 877 consacrait l'hérédité des bénéfices. En 1059 le pape
Léon IX donna un bref en faveur de Corbeny dit aussi
Saint-Marcoul. Il semble que ce soit saint Louis qui, en
1229, ait été le premier monarque a être venu à Corbeny.
La coutume est ainsi prise par les rois de se rendre, au
lendemain de leur sacre, au reliquaire afin de toucher les
scrofuleux, les guérir « et ravir d'étonnement les Italiens
émerveillés ».
D. Bourgeois raconte l'ordre qu'ils observaient dans
ce pèlerinage : nous le transcrivons \
« Après que le roi a fait ses dévotions à Reims, il se
met au chemin de Corbeny, où il rencontre, à l'endroit
nommé l'Epinette, le Maître des Merciers, qui porte le
cierge de la confrérie de Saint-Marcoul, par lequel il est
conduit à un autel où repose sa châsse. C'est en ce lieu,
que le Prieur, accompagné de ses religieux et ecclésias-
tiques, présente le baiser de la croix à S.M. Le Roi,
descendu de cheval, prend l'image de saint Marcoul, qu'il
porte jusqu'à l'église, au lieu de son chef qu'il portait

1. Histoire du pèlerinage de Saint-Marcoul à Corbény.


autrefois. A la suite de ce corps saint, il entre dans l'église,
et, passant sous la châsse avec toute l'assistance, se rend
au grand autel, où le prieur lui donne l'eau bénite. Après
s'être un peu recueilli à son oratoire, il se retire au palais,
jusqu'au lendemain qu'il vient revêtu de ses habits
royaux, ouïr la messe de son grand aumônier ou celle du
Prieur; ses héraults le conduisent à l'offrande, après
laquelle se fait le sermon sur la célébrité du jour, et à la
fin de la messe le roi communie sous les deux espèces,
. comme au jour de son sacre; ensuite, le roi s'étant rendu
dans la nef de l'église, ou en la cour du palais, il touche les
malades des écrouelles avec les cérémonies prescrites. Ce
n'est pas assez à nos rois de visiter Saint-Marcoul pour
contenter leur piété; ils font une neuvaine auprès de ses
reliques; que si leurs affaires ne le leur permettent pas, ils
en donnent la commission à un de leurs aumôniers, qui
prend une attestation en bonne forme de s'en être
acquitté. »

SAINT ÉLOI

Mais il y a d'autres faits curieux, rapportés en partie


par Frédérick Tristan 1 Saint Marcoul (ou Marculphe) a
sa fête le 1 mai; or autrefois saint Éloi avait deux fêtes le
1 décembre et le 1 mai; il y a donc là une substitution
d'autant plus étrange que saint Éloi rendait la vue aux
aveugles, soignait les scrofules. Cet excellent orfèvre, fort
modeste, qui vécut de 588 à 659 devint ainsi évêque de
Noyon et le patron d'un grand nombre de métiers. Bien
des récits le montrent comme forgeron, remettant ou
refaçonnant les hommes, et s'il sait manier le feu il

1. F. Tristan, Géants et gueux de Flandre, Balland 1979.


reforme avec u n m a r t e a u , dont le symbolisme est évoqué
p a r ailleurs. N o n seulement il règne s u r u n g r a n d nombre
de métiers mais il est évoqué plus spécialement p o u r les
maladies de peau, les écrouelles. C e g r a n d saint, q u e l'on
h o n o r e parfois lors des d e u x solstices et q u i ainsi remplace
saint J e a n , est p e u t - ê t r e le p r o p h è t e Elie, le révélateur.
M a r c o u l a-t-il été u n guérisseur? N o u s n'avons pas de
renseignements précis j u s q u ' a u XIV siècle, alors q u e la vie
d'Éloi, contée p a r saint O u ë n , évêque de R o u e n , s'auréole
de miracles. Éloi fut d ' a u t r e p a r t le conseiller et le
trésorier d u roi Dagobert, fils de C l o t h a i r e II. L a ville de
Corbeny, centre spirituel, avait-elle u n e influence dynas-
tique? P é p i n et C h a r l e m a g n e et sans doute leurs p r é -
décesseurs, habitaient cette région de Laon. P e u t - ê t r e en
ce lieu faut-il a d m e t t r e u n e chaîne initiatique et F r é d é r i c k
T r i s t a n voit dans Corbeny, corb, pierre solaire. Saint Éloi
a r r a n g e les affaires de Dagobert, le roi « q u i met tout à
l'envers »; le saint en r e p l a ç a n t à l'endroit effectue u n e
r e s t a u r a t i o n et en fait dans l'ordre politique le r o y a u m e
franc est remis en o r d r e t a n t s u r la base religieuse q u e
judiciaire. F r é d é r i c k T r i s t a n conclut : « Ainsi, saint Eloi,
et son e a u guérisseuse, est-il d e m e u r é le conseiller secret
du r o y a u m e de France. L e signe de sa présence spirituelle
a u x côtés d u m o n a r q u e était le don de g u é r i r les
écrouelles, le don d ' É l o i réservé a u roi, souvenir du don
d'Élie c'est-à-dire du don de prophétie qui, primitive-
ment, était conféré a u m o m e n t d u sacre et q u e l'Église,
p a r prudence, occulta. »
C o m m e n t alors ne pas songer a u x vers nostalgiques
de T r i s t a n Corbière, poète de la m e r q u i dans A r m o r a
chanté, sans doute longuement, L a Rapsodie foraine et le
P a r d o n de Sainte-Anne p o u r nous dire :

P u i s tous ceux que les Rois de F r a n c e


Guérissaient d ' u n toucher de doigts...
- Mais la France n'a plus de rois,
Et leur dieu suspend sa clémence.
Charité dans leurs écuelles!...
Nos aïeux ensemble ont porté
Ces fleurs de lis en écrouelles
Dont ces choisis ont hérité.

TRANSLATION DE LA CHÂSSE DE SAINT MARCOUL À


REIMS

Les reliques furent ainsi transportées à Reims. Dans


la plaquette parue à Corbeny en 1842 (Histoire du
pèlerinage), il est indiqué que cette marche triomphale
passait par Pontavert, Merphy, Caurroy, Saint-Thierry
dont les religieux effectuaient la moitié du chemin de
Reims; ces reliques étaient attendues par le clergé de
Saint-Remi et de Saint-Nicaise, le saint corps étant
déposé à Saint-Remi. Le retour s'effectuait de la même
façon.

AUTRES COMMENTAIRES SUR LES NOMS CORBENY ET


MARCOUL

Quelques commentateurs ont fait des rapproche-


ments entre Corbeny et Corbenic, le château du Graal en
pensant ainsi à une quête alchimique. C'est ainsi que
pour Caro 1 l'anagramme de Corbenic est corni-bec, la
cornue à long bec; mais lu à l'envers on lit cinebro. Or
Bliocadran, nom du père de Perceval comporte aussi en
anagramme « Cinabro »; la seule nourriture du roi
1. Pontifical et cérémoniaire des êvéques de l'Église de la
Nouvelle Alliance. Éd. Caro 1975.
méhaigné est une hostie par jour, un feu salin? En
retournant à Corbenic peut-être trouve-t-on la matière.
Mais ce chemin nous conduit-il à Corbeny?

LE ROI GUÉRISSEUR DE L'ÂME

Comme on libère l'oiseau prisonnier, le roi fait


délivrer les prisonniers. C'est l'ancien droit d'asile qui
réapparaît, mais l'enceinte ne recevait que les malheu-
reux, elle ne pouvait être un refuge pour les grands
coupables. Et si autrefois les empereurs chrétiens de
Constantinople, tout comme les empereurs romains, ou
hindous faisaient ouvrir les prisons soit à Pâques, soit le
jour de l'avènement au trône, ou aux moments de
triomphe, les rois de France font des distinctions dans
leurs largesses. Étaient jugés crimes irrémissibles : le duel,
les vols de grands chemins, le crime de lèse-majesté divine
et humaine; l'empoisonnement, le rapt, le viol; les crimes
des faux-monnayeurs, des incendiaires aux desseins
prémédités, des assassins de guet-apens, des faux-
sauniers, des contrebandiers en attroupements avec port
d'armes, des officiers de justice convaincus de faux, et des
déserteurs. Quatre magistrats, nommés par le roi, exa-
minaient les informations sur les crimes et les délits. Ce
ne fut qu'après ce contrôle que Louis XIV enfant accorda
10 000 grâces, Louis XV 600, tandis que Louis XVI ne
délivrait que 112 prisonniers sur les 150 présentés.
Symboliquement, cet épisode de la vie du roi nous
rapproche de sa qualité de magicien et de guérisseur de
l'âme. Si le roi peut libérer les prisonniers, c'est que par
son investiture, le monde est rééquilibré, ordonné et par
conséquent harmonisé. Tout est remis à sa juste place : les
impurs deviennent purs, les méchants deviennent bons, les
coupables innocents. Dans un passage du cycle arthurien,
il est dit que le couronnement du roi libère le peuple et les
chevaliers de la folie. Et comme le dit Christian Jacq,
« sans un centre, un axe qui oriente l'existence quoti-
dienne, les hommes se perdent, ils errent dans les forêts de
l'apparence et n'agissent qu'en raison de leur " bon
plaisir " au détriment d'autrui. Le roi rassemble les
aspirations dispersées de chacun, les fait passer par le
tamis de la Connaissance et les met ainsi à leur juste place
dans l'édifice social qui doit être le reflet sur terre de la
cité sainte que composent des pierres vivantes, les hommes
dignes de ce nom. »
Conclusion

Nous ne prétendons pas par cette étude apporter une


contribution exhaustive à un problème capital dans la
recherche de la spiritualité et de la valeur du sacré. Les
rites de passage permettant à l'homme de passer d'un état
à l'autre, dans la quête d'une amélioration personnelle,
dépassent le cadre de ce volume. Toutefois, dans le grand
courant de la pensée traditionnelle, le monarque, premier
personnage du royaume, concentre sur lui toutes les
potentialités magiques de la religion, de la chevalerie, et
des corporations de métiers.
Le sacre royal, baptême supérieur, initiation suprême,
dépend d'un rituel millénaire : des marques distinctives
sont attachées au prince qui reçoit un nom nouveau,
acquiert le pouvoir de guérir les corps comme les âmes, et
qui seul peut recevoir la consécration des bienfaits de la
sainte ampoule, venue du ciel pour le baptême de
Clovis.
Après avoir vu ces rites royaux, cette sacralisation
supérieure, il faut convenir que l'élu, par cette prise de
conscience magique, est propre à assurer le bien-être de
ceux qui lui sont soumis, - matériellement et spirituel-
lement -, assumant d'immenses devoirs allant jusqu'au
sacrifice.
Nous n'avons pu mettre le lecteur que sur le chemin
de l'éveil et d'une prise de contact avec un univers
inhabituel peuplé de symboles. Le roi, comme l'initié
vivent une expérience incommunicable : une sorte de
couplage avec le cosmos, avec le sacré dont notre société
perd de plus en plus la notion.
Que ce petit livre nous permette de prendre cons-
cience d'un état qui existe en nous, que nous pressentons
souvent intuitivement mais que nous percevons mal : qu'il
soit une clef donnant accès à un petit sentier dans ce
labyrinthe de la pensée traditionnelle, mais que la porte
ouverte débouche sur la sensibilité du cœur, loi éternelle
d'amour unissant les hommes de désir initiatique.
Que l'initiation du roi de France, nous incite à
devenir le roi de nous-même, - comme le dit maître
Eckart-, afin que nous parvenions à la vie en esprit.

Licence eden-13-548925-LIQ944604 accordée le 03 octobre 2022 à


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Cet ouvrage a été réalisé sur
SYSTÈME CAMERON
par Firmin-Didot S.A. - Paris-Mesnil
pour le compte des Éditions Friant
le 21 avril 1982
Imprimé en France
Dépôt légal : avril 1982
N° d'impression : 9711
JEAN-PIERRE BAYARD ET PATRICE DE LA PERRIÈRE

LES RITES MAGIQUES DE LA ROYAUTÉ

Quelle est l'origine de la royauté? Quel est son symbo-


lisme?
Quels étaient les pouvoirs magiques des premiers rois?
Autant de questions tout aussi mystérieuses que passion-
nantes.
A travers le sacre des rois de France, les auteurs se livrent à
une enquête qui nous entraîne dans un passé fabuleux dont
les influences restent encore vivantes.

Jean-Pierre Bayard est un symboliste très connu dans les milieux de


l'ésotérisme, et Patrice de la Perrière un numismate spécialiste du Moyen
Age. Ils ont tous deux une connaissance approfondie de l'histoire et de la
magie.
Participant d’une démarche de transmission de fictions ou de savoirs rendus difficiles d’accès
par le temps, cette édition numérique redonne vie à une œuvre existant jusqu’alors uniquement
sur un support imprimé, conformément à la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012
relative à l’exploitation des Livres Indisponibles du XXe siècle.

Cette édition numérique a été réalisée à partir d’un support physique parfois ancien conservé au
sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.
Elle peut donc reproduire, au-delà du texte lui-même, des éléments propres à l’exemplaire
qui a servi à la numérisation.

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La couverture reproduit celle du livre original conservé au sein des collections


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La société FeniXX diffuse cette édition numérique en vertu d’une licence confiée par la Sofia
‒ Société Française des Intérêts des Auteurs de l’Écrit ‒
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