0 évaluation 0% ont trouvé ce document utile (0 vote) 125 vues 47 pages Saint-Francois-D-Assise Belles - Abbe Jean Pihan
Belles vies belles histoires
Copyright
© © All Rights Reserved
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF ou lisez en ligne sur Scribd
Accéder aux éléments précédents Accéder aux éléments suivants
Enregistrer saint-francois-d-assise belles- - Abbe Jean Pihan pour plus tard
A belle histoire que je vais te
raconter se passe en Italie, au
Moyen Age, a l'époque ot la
Franceavaitcommeroi Philippe-A uguste.
L’Italie était alors divisée en un
grand nombre de principautés et de
républiques. Ces Etats minuscules se
faisaient souvent la guerre, mais ils
s‘alliaient ausst de temps en temps pour
se défendre contre un grand personnage
dont ils étaient plus on moins les
vassaux : I’ Empereur,
Celui-ci révait de reconstituer
'Empire de Charlemagne. IU avait
beaucoup de difficultés avec le Pape,
dont les Etats occupaient tout le centre
de I'Italie. Le Pape ne voulait pas que
I’Empereur, en devenant trop fort,
finisse par dominer tous les peuples.| Mon histoire commence a Assise, une belle petite
ville s'éageant sur une colline qui domine une
plaine magnifique. On est a moins de cinguante lieues
de Rome, avec les détours de la route. C'est dans cette
petite ville que vint su monde, en 1182, un petit gar-
on que sa mére, Dame Pica, voulut appeler Jean. be
papa, Pierre Bernardone, riche marchand d’étoffes,
était alors en voyage. Quand il revint, il voulut faire
plaisic & sa femme qui était francaise, et i décida que
enfant s'appellerait Francois, c'est-i-dire « petit Fran-
sais ».
3 Frangois commenga de bonne heure a aider son
pére dans son commerce, D'un esprit vi, enjoue
il attra les cliente. Intelligent ef adroit, il montraie das
dispositions pour les affaires. Son pére n’aurait eu qu’
se louer de lui, s'il n'avaie &é eres prodigue.
argent qu'il gagnait, il ne songeait guére & 'amasser
1 préférait le dépenser en faxes de toutes sorces avec ses
amis, Son pére et sa mere le gourmandaiert vainement
& Te erois-tu done le fils d'un grand seigneur ? »
2 Ventane fut baptisé dans Ia belle cathédrale d's
sise, dédiée & saint Rufin. un missionnaire qui avait
vangélisé le pays au Ill sigcle avant de subic lo mareyre.
Les parents de Francois firent donner a leur fils une
bonne instruction. Les prétres de I'église Saint-Georges,
qui tenaient une petite école pas trét éloignée de lat
maison de maitee Bernardone, lui apprirent le latin et
mame le frangais qui état alors is langue des postes et
des troubadours.
4 Frangois laissait dire, II devint le chef et le « roi »
d'une bande de joyeux amis, qui aimaient circuler
dans laville, eriant fort, faisant des niches aux bons bour-
geois, buvant sec ot s'offrant a toute occasion de plantu-
eux repas a [a fin desquels on récitalt des vers ou I'on
chantait des romances, 4 la maniére des troubadours.
En pleine quit, la bande déambulait bruyamment 4
travers les rues étroites, au son de la viole et du
luth. Frangois, qui marchait en téte, s°était fait faire un
hhabie de jongleur.5 Toue en jetant, comme on dit, I'argent par les
fenétres, le jeune homme ne refusaic jamais de
faire I'auméne. Tout naturellement, il se croyait obligé,
Pulsqu'll avait beaucoup d'argent, d'en donner beaucoup
aux pauyres puisque, disait-il : « Dieu lul-méme m’a
promis de me repayer au centuple. »
1 faut dire aussi que Frangois — chose étrange pour un
jeune homme qui dépense beaucoup, qui festoie, qui
s'étourdit avec une bande de camarades — restait irré-
prochable dans sa conduite morale. Il ne permetcait pas
que, devant lui, on pronongit des paroles inconvenances,
IN respectait [es jeunes filles comme un vrai chevalier,
$ Un jour, un mendiant vint lui demander Mauméne
sors quil était trés occupé, dans Ia boutique de
son pére, A servir les clients. Agacé, Francois le chassa
Puis, tout honteux de ce quill venait de faire, #1
s'élanga dans la rue, retrouva son mendiant, lui demand
pardon les larmes aux yeux.
Et ce jour, il ft veeu de ne jamais refuser de secourir
quiconque viendrait ui demander quelque chose « pour
Vamour de Dieu ».
7 Bien entendu, les gens raisonnables
‘indignarent
de voir les jeunes bourgeois d’Assise commettre
mille folies. Plus d'une fois, les voisines vinrent trouver,
la mare de Francois : « Ah! pauvre Dame Pica, vous étes
bien & plaindre d'avoir un fils pareil! >
Mais elle, qui savait que son fils aimaie les pauvres,
qu'il était loyal et courageux, et quill gardait son ccxur
pur, répondait avec confiance | « Patience, patience!
Qui ssie s'il ne deviendea pas un véritable enfant de
Dieu? »
8B larriva que les citeyens d’Assise décidérenc d'en-
tourer leur ville de remparts. Toute la population
se mit au travail avec enthousiasme, Francois lui-eméme
transporta des pierres et fit le magon,
Le peuple, fier de ses remparts, se révolea contre la
noblesse des environs. Ce fut la guerre civile, Les nobles
nvhésitarent pas a demander du secours a la puissante
ville de Pérouse, voisine et rivale d’Assise
Pérouse ne demandait pas mieux et envoya son armée
S‘emparer d'Assise,9 Au lieu de rester derriére leurs remparts, les
citoyens d'Assise — soldats, bourgeois, nobles
restés fidéles & leur petite patrie — allérent rencontrer
les asaillants dans la plaine, au Pont-Saint-Jean, Pérouse
fut victorieuse, et un grand nombre de combattants
d'Assise, parmi lesquels Francois qui avait alors vingt
ans, furent faits prisonniers.
Le fils du marchand avait si belle allure qu'on l'enferma
avec les nobles et les chevaliers. Il devait demeurgr un
an environ dans son cachot, situé sous le palais du capi
taine du peuple.
18 Les journées paraissaient longues a tous ces jeunes,
qui s'enmoyaient et se décourageaient. Mais Fran-
ois s'efforgait de conserver sa belle humeur afin de
réconforter les autres : il chantait, plaisantale, faisait
mille cours amusants : « Tu te moques de nous, s'éeria
un jour !'un de ses compagnons, Le temps n’est pas la
plaisancerie. Si nous savions seulement quand finira cette
maudite eaptivité! »
« Bah! répondit Frangois, pensons a demain! De beaux
jours ceviendront. Ainsi, moi, je pense qu'un grand
avenir m'attend et que le monde entier s'inclinera
devant mol. >
HI @ Nous voici libres, amis, A nous tes (tes et les
plaisirs! » Frangois, & la céte de sa joyeuse bande,
paraissait plus décidé que jamais 4 mener grande vie
Un jour, i! comba malade. il failit mourir, Dame Pica
soigna son fils avec beaucoup de bonté, Un jour vint of
elle lui permit, pour la premiére fois, d’aller faire une
petite promenade dans fa campagne, en s‘aidant ¢’une
Ce jour-li, Frangols, qui avait beaucoup réfléchi pen-
dant ses insomnies, se sentic cout eriste en contemplant
sa ville et en pensant ses amis!
12. A avait impression d'éere un inutile et de gicher
32 vie, Alors, lui qui avait entendu si souvent les
troubadours déciamer Ia Chanson de Roland et les autres
romans de chevalerie, décida de devenir chevalier et de
se couvrir de gloire. Il entreprit de rejoindre le cote
Gauthier qui, avec quelques chevaliers frangais, avait
mis son épée au service du Pape et se dispasait 4 chasser
G'ltalie les Allemands a Ia solde de |'Empereur.
Frangois prépara son équipement. Bientét, pensait-i,
it serait armé. chevalier. « Je vais devenir un grand
prince! » disait-il a ses camarades,
‘Comme il earacoiait figrement, essayant son cheval et
son armure, il reneantra un de ses amis qui, lui aussi, se
préparait, C'éeait un noble ruiné; son cheval était
‘maigre et son armure piteuse.13. Frangois hésite un peu, puis sa générosicé I'em-
porte, I! descend de cheval, retire son armure et
ses beaux vétements qui lui avaient coute sicher,
‘change tout avec son ami qui proteste : « Tu es plus
digne que moi de monter ce beau cheval et de revétir
cette armure. Tu es noble, je ne suis que le fils d'un
marchand! »
15 Ses camarades de jeux et de festins, loin de le
teaiter de capon et de dire qu'il ne savait pas se
décider, lui irent féte et lui donnérent un titre qui veut
dire « prince des plaisirs >. Frangois, cepris par ses
anciennes habitudes, organisa sur leur demande un
magnifique banquet qui couta des sommes folles.
Chacun le félicita 3 qui mieux mieux. Mais Frangois
ne participait pas a [a gaiteé commune, Quand les con-
vives, 3 "aube, se répandirent en chantant dans les rues,
il les suivit de loin tout pensif
14 Enfin, Frangois prit le départ, Mais 4 la seconde
étape — Spolece
combe malade, Ii se couche, et soudain il s'entend appe-
notre apprenti chevalier re-
ler : « OU vas-tu? — En Pouille, pour devenir chevalier.
= Disemoi, Frangois, du maitee ou du serviteur, qui des
deux est le plus capable d’étre généreux & ton égard ? ~
Le maitre! » répond Francois. « Alors, reprit Ia voix,
pourquoi Voccupes-tu du serviteur et non du maitre ? »
Frangois devina que cette voix venait de Dieu, mais il
n’en comprit pas le sens. Tout songeur, il retourna
Assise.
16 Une fois de plus, il venait de sentir combien sa vie
éuait frivole et inutile. En méme temps, un senti-
ment tout nouveau envahissait, comme lannonce de
quelque chose de trés doux et de teés fort & la fois,
Ses compagnons retournérent sur leurs pas et I'inter:
peliérent
«Eh! Frangois! A quoi réves-tu! Tu songes & te
Et, entrevoyant tout & coup la vie nouvelle qui atten-
ait, Frangois leur repondit
« Beaux seigneurs, vous dites vrai, et la fancée que
je veux conquérir est plus noble, plus riche et plus belle
‘que toutes les femmes que vous connaisse2, »17 Frangois, le jeune homme riche qui ne refusaie
jamais rien aux pauvres, avait compris cette fois
pour toujours que le Maitre qu'il fallaie servir, cétait
Notre Seigneur Jésus-Christ, et que la fiancée qu'il
fallait conquérir, était la pauveeté.
« Dame Pauvreté », dira-til
Ii serait désormais le chevalier de la Pauvreté.
Ec, se regardant, il se méprisa et regretta les longues
années perdues. On était en 1205. 11 avait vingt-trois ans.
18 Frangois était « converts», mais il ne faut pas
roire qu'il était devenu saint du premier coup.
Pour devenir chevalier, il faut un long exercice.
Frangois réfléchissait,lisait I'Evangile, priait beaucoup.
De quelle maniére le Seigneur voulait-Il quill servic
«sa Dame »?
II priait dans les églises, il priait dans la campagne et
dans les creux de rochers of il allait chercher un peu
de solitude,
Ul demandait 4 Dieu le courage dont il avait besoin,
car i était souvent tenté de reprendre Ia vie facile et
joyeuse de naguére,
19 Tour son argent passait désormais en auménes, ov
encore en athats de vases précieux pour les églises
trop pauvres. lI donna. ses vatements. son chapeau,
ses souliers,
Peu a peu, il comprit que, pour bien servir Oame
Pauvreté, il fallait faire davantage encore, Il fallait qu'il
devienne pauvre lui-méme, pauvre comme un mendiant
En aurait-il le courage?
A Assise, on se moquersit de lui. Ses parents, ses amis
le croiraient devenu fou.
20 Il décida de partir en pelerinage 4 Rome. Li, on ne
fe connaissait pas. I! pourrait, « pour voir », faire
Je mendiant pendant quelque temps.
Arrivé A Rome, il alla prier au tombeau de saint Pierre
Voyant les pélerins jeter quelques maigres oboles, il vida
complétement, sur les dalles, la bourse bien garnie que
Dame Pica lui avait remise. Puis, n’ayant plus rien, il
alla trouver ("un des mendiants assis sur le portail de la
basilique et lentraina 8 'écart21 Couvert des haillons sordides du mendlant, Ie fls
du riche marchand d’Assise, tout frémissant de
egoit, s'assit A son tour sur les marches et se mit 3
implorer en francais la charité des pélerins. Lorsqu'i!
feut ramassé quelques sous, il rejoignit le pauvre, lui
remit les auménes, partagea avec lui une écvelle de
soupe, puis, ayant repris ses vétements, il rentra a
Assise, tout ému davoir fait — un court instant —
Vexpérience de fa misére totale.
1 savait maintenant que cette pauvreté absolue ne
lui ferait pas peur.
22. Il attendaie cependant des signes plus précis de la
Providence pour orienter son action, et il se ren.
dait compte aus: quill avait encore des victoires im-
portantes 3 remporter sur lui-méme.
Ainsi, il avait une répugnance extraordinaire pour les
lépreux nombreux en Italie A cette époque-Ii. Quand
Il passait devant leurs hépitaux, il s'enfuyait en détour-
nant le visage et en se Souchant |e nez, car les malheu
‘eux, qui se décomposaient cout vivants, répandaient
une odeur infecte et talent horribles 4 voir.
Frangois sentit que cétait justement 18 que Dieu
attend.
23. Un jour, 1! eireuaie & cheval dans Ia campagne. 53
monture fit un éeart : devant ius, 4 dix pas, s'avane
ait un lépreux reconnaissable & son costume spéciai ct
4A sa clochette destinge & avertir les passants d'avoir 3
se protéger.
Frangois eut d'abord envie de senfuir, Puls, arrétant
son cheval, il s'approcha du matheureux tout effaré. I
tira de sa ceinture une auméne qu'il déposa dans Ia
main crevassée, Précipitamment il se pencha et, domp.
tant son dégout. il déposa un baiser sur les doigts pourris
ft purulents,
24° I avait fait ce geste héroique dans une sorte dn
conscience. Comment $e retrouvart-il sur son che.
val, frissonnant, secoué par des haut-le-corut? Mais zon
Ame chantait. Il comprenait maintenant une parole qu'il
avait cru entendre au cours d'une médicacion solitaire
« Tout ce que tu as aime dans le monde, Feangors I faut
maintenant le mépriser: dés que tu auras commencé,
tout ce qui te paraissait doux et agréabie te deviendra
amer, et tout ce qui te répugnait jusqu'alors se changers
pour tol en délices. »
Dés le lendemain, Frangois visitait tous les lépreux:
@'une « maladrerie > (hépital des lépreux), leur faisait
Vauméne et les embrassait comme des frares, II écait
vaingueur25 Parmi les sanctuaires que visitait Francois, ily
avait, un quart d'heure de la ville, Ia paure vieille
chapelle Saint-Damien, toute délabrée et |ézardée. Son
seul ornement était un grand crucifix peint sur bois
« Seigneur, disait Frangois en regardant ardemment
le crucifix, éclaire:moi et dis-moi ce que je dois faire. »
Ex voli. que le crucifix s'anima et le jeune homme
fentendit ces mots : « Frangois, ma maison tombe en
ruines et s'écroule, Va et reconstruissla. »
« Volontiers, Seigneur » répondie Frangois, cout
joyeux d'avoir enfin regu un ordre clair
27. It-vendit aussi te cheval, et il apporta une bourse
bien remplie au chapelain, qui retusa tout cet or,
craignant 4 juste tere les coléres de maitre Bernardone.
Frangois demanda alors comme une grace de rester 4
Saint-Damien, pour y prier dans la solitude. Quant 4
argene il le jeea négligemment sur un appui de fenétre,
Pierre Bernardone, rentrant de voyage, fut étonné de
re pas trouver son fils 4 a maison, et d'apprendre que
celui avait vendy sans permission un rouleau de son
drap et son meilleur cheval.
Quand on lui eit dit que Frangois vivait en ermite 3
Saint-Damien, il y courut, furieux, s'emporta contre le
pauvre chapelain et fut assez heureux pour retrouver
ha fameuse bourse
26 Frahgois regarda les murailles fissurées, les poutres
branlantes. il croyait qu'il s’agissait seulement de
réparer la pauvre chapelle et il le fit en effet.
En réalité Notre-Seigneur iui demandait ce jour-li de
Valder a reconstruire, 3 « réformer » — sans révolution
Violente, rien que par l'exemple contagieux de ses
vertus — I'Eglise catholique qui traversait alors une
triste période de désordre. Selon Ia parole de Jésus
@ le sel de la terre s'étaie affadi ». Les chrétiens avaient
oublié Evangile
Afin de se procurer les ressources nécessaires 3 la
restauration et 4 lentretien de la petite chapelle, Fran-
ois partie cheval vendre du drap au marché de Foligno,
A quelques lieues d’Assise
28 Mais Frangois s'était caché dans une grotte, ob $1
mere [ui envoyait en secret un peu de nourriture.
« Bah! se dit sans doute le maitre drapier, ga lui
passera, comme ses autres folies! »
Mais Frangois ne rentrait pas... A vrai dire, on le
voyait parfois sur les chemins, mais vétu comme un
mendiant, tout amaigri et plongé dans un recueillement
que certains prenaient pour de la folie. Les gamins se
moguaient de lui, le poursuivaient et lui jetaient des
pierres. Les comméres jasaient et plaignaient Dame Pica,
mais pour une tout autre raison que naguere.29 Pierre Bernardone apprit bien vite que zon fils
Zing était deveny la risée publique. Il partic 3 sa
recherche, le trouva, Ventraina jusqu'a Ia. msison et
Frenferma dans Ia cave, ob chaque Jour il venait essayer
de te convaincre, avec force menaces et coups, de deverir
plus raisonnable-
Dame Pica detcendit aussi 3 la cave. Mais c'est Fran
ois qui la convainguit, si bien qu'elle ui ouvrit la porte
fn pleurant. Frangois Vembratsa avec efusion et sen
fuse joyeux 3 Saint-Damien
ori le pauvre pére, qui ne comprenait décidément
rien a tout cela. deciara, aprés avoir fait une scéne ter-
Fible sa femme, qui allait employer les grands moyens
30 Ii se rendit sans plus tarder chez les consuls (qui
gouvernaient la Cité d’Assise) demandant que son
fils fat déshérité, qu'il rendit tout l'argent qu'il pouvait
encore avoir, et qu'on le chassat de cette ville ot il se
rendait ridicule
Les consuls, bien ennuyés — car Frangois était sympa
thique, mais son pére était un des « gros bonnets » de
Ia ville — envoyérent chercher le jeune homme. Mais,
celui-ci refusa de comparaitre devant le tribunal evil
«Je n'ai d'autre Maitre que Dieu, et je ne suis pas tenu
de comparaitre devant les consuls. »
Ceuxel furent bien soulagés. « Cela ne nous regarde
plus! — Eh bien, s'écria le pére toujours plus irrité
F'irab voir évéque! »
31 Frangois, par sa réponse, montrait en effet qu'il se
considérait désormais comme un homme 4’Eglise
On ne pouvait le juger, en terre de chrétienté, que
evant un tribunal Eglise
Lévaque, Guido, connaissait bien Frangois, Il lui avait
eid donne plusicurs fois des conseils et 'avait encouragé
WN savait que Frangois n’était pas un de ces hurluberlus
atteints, comme on dit, de « folie mystique ». Ni un
lentété qui se figure étre envoyé par le Saint-Esprit pour
tout révolutionner. Non. Cétait un fils de lEglise, res-
pectueux, humble et obéissant.
32 « Sirah volontiers devant Messire Mévéque, dit
Frangois, ear il est maitre et seigneur des ames »,
Et, au jour dit, il se rendie au palais épiscopal, of 'atten:
daient son pére et une foule de gens, curieux de voir
comment cela se passerait,
Ce que le pére voulait, avant tout, était son argent
Doucement, Hévéque demanda au’ jeune homme de
rendre a son pére ce quill lui devait.
« Tout! » répondit Frangois. Et, se déshabillant en:
tidrement, il déposa ses vétements et le reste de son
or aux pieds de son pére, s'écriant : « Jusqu'ici, j'ai
appelé Pierre Bernardone mon pére ; mais voici que je
lui rends cout ce qui vient de lui. Et désormais je dirs)
seulement : Notre Pére, qui étes aux cieux! »33. Lévéque et l'assembiée étaient violemment émus.
Beaucoup pleuraient, Pierre, bléme d'indignation,
prit les vatements, I'or, et sortit. Guido descendit de
son tréne, couvrit Frangols de son manteau, le pressa sur
son conur et I"emmena.
On tui trouva une vieille souquenille de jardinier,
Frangois la recut avec joie et, avant de la revétir, il y
dessina sur le dos, a la craie, une grande croix comme
celle des Croisés
Encore ce vétement lui fut-il volé peu aprés par des
brigands qui le jetérent nu dans un fossé plein de neige,
en se moquant de lui parce quill s'était déclaré
«Le héraut du Grand Roi, »
34 N’ayant plus rien, Frangois dut mendier son véte-
ment et sa nourriture, d'abord dans un monastére
ou il se fit employer a la cuisine, puis chez un de ses,
anciens amis qui demeurait 4 Gubbio.
Ensuite, aprés un séjour dans un hépical de lépreux,
ll revint 4 Assise, pour accomplir sa promesse de recons-
truire I'église de Saint-Damien.
Mais comment se procurer des pierres et de la chaux ?
Frangois se mit 4 chanter sur les places, sans honte,
comme un troubadour. Certains se moquérent de lui:
d'autres, qui comprenaient que la conversion de Frangois
était sérieuse, ui donnérent quelque argent ou fui
permirent d'emporter des pierres inutilisées,
35. Francois chargeait les pierres sur ses épaules et les
transportait a Saint-Damien. Puis il se mit & recons
truire et 4 magonner les murs, chantant joyeusement
comme un bon compagnon. Les badauds venaient le
voir : « Montez plutét, leur criaitil, et venez
miaider. »
Deux fots par jour le bon chapelain invitait son ouvrier
4 partager son repas, Mais bientét, Francois trouva que
corte modeste chare était encore trop bonne pour lui
« Je ne suis pas encore un véritable pauvre », se d
36 Le lendemain, sur le coup de midi, il se rendit 4
Assise, une écuelle en main, Frappant 4 chaque
porte, il demandait qu'on vouldt bien mettre quelques
restes, ou un peu de pain ou desoupe, dans son écuelle,
Puis, quand elle fut pleine, il s'assitet se prépara A manger.
Mais le singulier mélange avait lair bien peu appe-
tissant. OU étaient les soupers fins d'autrefois ?
Ecceuré, mais courageux, Frangois se décida 4 goiter
Vinnommable patée, Et il se sentit aussi heureux que
lorsque, surmontant sa répugnance, i avait osé baiser
les doigts du pauvre Iépreux. Il se souvine alors de la
mystérieuse promesse que I'Esprit de Dieu lui avait
faite,37 De temps en temps, il arrivait que Francois ren-
contrait son pauvre pére, qui n'avait pas désarmé
Ia vue de son fils fe mectait en rage et il lui criait des
ingultes. Frangois baissait la téte et ne répondait pas,
‘ar il respectait toujours son pére.
Mais il se choisit un compagnon de mendicité, un
pauyre vieux nommé Albert: et lorsqu'ils rencon-
traient le maitre-drapier, tendant le poing 4 son fils et
le maudissant, Francois s'agenouillait devant Albert ot
lui disait : « Bénis-moi, mon pére! » Et il ajoutait
« Dieu m’a donné un pére qui me bénit, pour remplacer
celui qui me maudit. »
38 Le (rare cadet de Frangois, Angelo, avait pris le
parti du pére et se moquait de son ainé. Un jour
que Frangois grelottait dans ses haillons, Angelo qui
passait dit A un camarade : « Tiens, voli Frangois. Va
donc lui demander s'il ne voudrait pas te vendre pour
deux sous de sa sueur! » Frangois avait tout entendu.
Nise tourna vers son frére et, souriant, lui dit en fan:
sais: « Ma sueur, elle est déji vendue, et dans de
bonnes conditions, a Notre-Seigneur. »
39° Ii ne faudrait pas croire que tous ces renoncements
ne codtaient rien & Frangois. Un jour qu'il men:
diait de Vhuile pour Ia lampe de Saint-Damien, il s'arrét2
net a la porte d'une maison oi retentissaient les cris et
les chants joyeux d'une jeunesse déchainé
dentrer : sans doute y avait-il [A d’anciens camarades
qui le méprisaient et lui lanceraient quelques brocards.
Ui eut honte
Mais ayant songé & toutes les humiliations que Jésus
avait supportées pendant sa Passion, Frangoisse reprocha
sa couardise, Il entra dans Ia salle du banquet, s'age-
nouilla, osa dire pourquoi il avait craint d'entrer. Per-
sonne ne se moqua de lui et on lui remit 'auméne qu'il
demandait
40° Aprés avoir restauré Saint-Damien, le « magon
du Bon Dieu » entreprit de reconstruire d'autres
Gglises. I répara une vielle petite chapelle située 4 3 ki
lométras de la ville, dans la vallée : Sainte-Maric-des-An.
ges. qu'on appelair aussi la « Portioncule » parce qu'elle
fhisait partie d'un « tout petit lot de terrain » (nous
dirions + la parcelle) appartenant 4 des Bénédictins.
IN résida désormais tout pres de cette chapelle.
Le 24 février 1209 (jl avait done un peu plus de
26 ans), Frangois fu tres frappé par la lecture de
Evangile pour la fete de saint Mathias (1).
(1) fespére bien que cu as un Evangile. Tu ¥ chercherat, dans
salne Mathieu, le chapiere 10 00 t0 te ian depuis Te verse 8 jor
Suinw verses 16, (Actuclement ce set plan cx pisage ls qu'on
ie 24 evr)41 aJe ne suis pas encore assez pauvre, s'écria-til,
puisque j'ai des sandales, une ceinture et un
biton. Et je ne suis pas encore allé"précher partout le
Royaume de Dieu. »»
Toujours soucieux d'etre fiddle a I'Eglise, Frangois
se fit expliquer par le prétre le texte évangélique. Puis,
ayant encore simplifié son costume et obtenu de Guido
la permission de précher, il s'en alla sur les routes. Dés
Quil voyait un petit groupe de gens rassembiés, il alait
Sux et, avec des mots trés simples, il leur parlait de
Dieu, de FEvangile de Jésus et surtout de fa paix : paix
avec Dieu en observant les commandements, paix avec
les hommes par (a loyauté, la justice et la bonté, paix
avec soi-méme par une bonne conscience.
Les gens d’Assise ne riaient plus.
42. Et voici qu'un jeune noble d’Assise, du meme age
que Frangois vint le trouver et lui avoua que,
longtemps, il avait pris pour wn fou; mais que mainte.
nant, éclairé par la grace de Dieu, il Cadmirait et i! vou:
fait limiter. Ce jeune homme s'appelsit Bernard de
Quintavalle
Un jour, invita Frangois & loger chez lui, Puis, la auit,
il fc semblant de dormir et il apersut Frangois se lever
A titons pour aller prier A genoux; il lentendit qui
répérait : « Mon Dieu et man tout, » Sar désormais,
que la dévotion de Frangais n’était pas crompeuse, il le
supplia de le prendre avec lui
43. Frangois voulut s'en remettre aux Evangiles. i se
rendit avec Bernard 4 ['église Saint-Nicolas, pria
avec son compagnon, prit fe gros évangéliaire de l'autel,
Vouvrit au hasard et tomba sur les paroles suivantes
«Si tu veux étre parfait, vends tout ce que tu possédes,
donne 'argent aux pauvres, et tu Camasseras un trésor
dans |e ciel. » Une deuxime épreuve amena le verset
de saint Matthieu : « Si quelqu’un veut me suivre, qu'il
renonce & soi-méme et porte sa croix. » Une troisiéme
_question donna a réponse suivante : « Et il leur défendit,
de rien emporter avec soi, sur la route, »
44° Toute Ia ville apprit bientét la nouvelle stupé.
fiante : Bernard de Quintavalle avait distribué
tous ses biens aux pauyres. Un second jeune homme.
plein d'avenir, Pierre de Catane, conseiller juridique
des chanoines d’Assise, en faisait autant. Une semaine
apras, c'était le tour d'un troisidme, nommé Gilles
(Egide). lls furene bientét douze!
Frangois devenait fondateur d'Ordre, I ne pensait
ailleurs pas que ses compagnons étaient des moines
leur vie était si différente ! lis étaient tout simplement
les « Jongleurs du Bon Dieu ».45 Toute cette petite équipe accompagnait Francois
dans ses tournées, Le frére Gilles (car Frangois
appelait ses compagnons : frdres) I"écoutalt bouche bée,
et & la fin de chacun de ses discours, il ne manquait pas
de dire naivement aux assistants : « Clest la vérité
qu'il vous dit l3, Ecoutez-le bien, et faites comme il vous
dit. »
Bientét, Francois les envoya précher deux par deux,
sur des rouies différentes, Auparavant, il les avait
rassemblés pour leur donner quelques conseils, puis
il les avait embrassés en leur disant > « Le Seigneur
prendra soin de vous. »
47 Quand ils se retrouvalent, Frangois les emmenait
ans Ia montagne en suivant le lit d'un torrent qui
s'appelle Rivo-Torto, car il est tout tortueux, Tout |3-
haut, ily avait des grottes ot l'on pouvait passer Ia
nuit, Et puis, l'on pouvait prier Ia si tranquillement, en
contemplant [a belle nature du Bon Dieu!
Frangois, pendant de longues heures, pleurait ses
péchés et demandait pardon 4 Dieu. Depu's qu'il se
trouvait 4 Ia téte d'une équipe de disciples, il se sentaie
bien plus misérable encore et se demandait de quel
droit il se permettait de les diriger.
AG On ne leur faisait pas partout le méme accueil.
lei on les écoutait avec respect, |i, on les prenait
pour des fous ou des brigands. On en avait méme peur:
4 leur vue, les jeunes filles s'enfuyaient en poussant des
cris, Mais ils avalent lair si doux que les enfanes s’enhar-
dissaient, let poussalent en avant, venaient tirer leur
eapuchon, leur fangaient des cailloux.
Mais ils ne se fachaiene pas, Ils souriaient et repre-
naient leur prédication. lls chantaient aussi de beaux
antique: que Frangois leur avait appris. ls étaient
contents de tout et remerciaient le Seigneur pour tout.
48 Léveque dAssise dit un jour & Frangois + « La wie
tue vbus menes est benlcoup trop dure, Si vout
ne posseder absolument ren et que vour deveniex nom
Brean, les gens se hsseront de vous hire taumone. >
Pout ure tes habitants @astse avaientsls commence
Sse plandre, trowass que ces nouveaux mendanes
txagdraent
Fangs répondit : « SI nous avions det blens i
nous fudrait"des armes pour nous detendre, Et puls
hous aurions faalement dev proce, Tout cela nuat
S*Tamour que nous voulons avoir pour Dieu et les
homes.»
Cevegue soupira, Des biens, il en avait, Des proeés
aussi Songes bux paroles du Chiat i Bénit Fangs
a pauvrete49° D%ailleurs, il ne faudrait pas croire que Frangois
at les fréres ne vivalent que de mendicité. lis
mendiaient quand ils n'avaient pas eu le temps de tra-
vailler, & cause de leurs marches et de leurs prédica-
tions, Mais Frangois voulait les voir travailler de leurs
‘mains pour gagner [a nourriture de chaque jour, et il
donnait Wui-meme exemple. Ii voulait que chaque
frére edt un métier honorable, et plus tard, quand son
Ordre se développera, i reprenara trés Severement
ceux quil appelait les « fréres mouches » qui sont
toujours I pour manger, eisait-il, mals jamais pour
travailler. il leur rappellera le mot de saint Pau!
4 Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas non plus
manger. »
50 Le nombre des fréres augmentait rapidement.
‘Chacun des premiers en ramenait quelques-uns
avec iui a chaque mission, ils s'entassaient maintenant
ans une sorte de hangar au bord du Rivo-Torto.
Frangois leur assignait a chacun une place pour se
coucher et inscrivait leur nom sur le mur, Puis il fallut
construire d'autres cabanes,
Ces débuts de la grande famille franciseaine furent
merveilleux. Quelle joie ¢@ vivre unis comme des
fréres! Tous étaient jeunes et Solides. Coucher sur la
dure ne leur faisait pas peur. Aprés les tongues marches,
Ia mauvaise soupe leur paraissait excellence.
Ec Francois transfigurait toutes les difficultés et les
changeait en délices!
51 Toutefois, ainsi que iveque I'avait fait craindre &
Frangois, les problémes organisation commen-
gaient 3 se poser. Les fréres donnaient continuellement
Teurs misérables habits a des mendiants. Comment les
remplacer? Ec puis, il fallait instruire les nouveaux
arrivants, renvoyer gentiment ceux qui ne semblaieat
pas avoir une vocation solide, soigner les malades... Il
fallait « une Régle » et Frangois sen préoccupait.
Pour étre bien sir de ne pas faire fausse route, il
décida d'aller 4 Rome avec tous ses fréres, pour voir le
Pape et lui parler.
Voici done la petite troupe sur la route de Rome,
durant 'été de 1210, Le frére Bernard a é&é nommé
chef de Vexpédition.
En route, on prie et on chante.
52 A Rome, les fréres eurent Ia chance de trouver li
évaque @’Assise, qui eut dabord bien peur, en
les voyant, que Frangois n’ait pris la déeision ¢'aban-
donner sa patrie. Guido était fier de ces admirables
pénitents, qui avaient dj fait tant de bien
Rassuré, il promit de les sider & obtenir une audience
du Pape et de témoigner en leur faveur.53. De plus, la Chrétienté état alors menacée_par
deux hérésies tres graves # celle des Vaudois’ et
celle des Albigeots.
Les Albigeots étaient répandus dans presque toute
I'Europe, Pour eux ly avait deux Dieux un Dieu bon
Gui a ered les mes e un mauvals qui a er6é le monte
Uisible et les corps, Is rejetaene le mariage, [a famille:
is déctaraent que la Creation était mauaite.
Le marchand'lyonnais Pierre Valdo, fondateur des
Vaudots, avait Bien comme dalla pauveeté évangelique,
tras bes sermmons comportaient de Rraves erreurs: i
SUpprimait presque tous les sacrements, déelaait que
tes prévres Gaient inutles, et au leu de précker, comme
Frangots la conversion et la penitence, il invectivait les
Fiches et les impies et meme le clergé et les évéques,
54° Il y avait aussi, & cette époque, beaucoup d'autres
illumings, des fanatiques, des prédicateurs sans
permission, Ine fallait pas que le Pape pat croire que
Frangois et ses compagnons étaient des gens de cet
acabit, Mais on comprend qu'il était nécessaire de se
méfier.
Lévaque d’Assise parla du petit groupe au cardinal
de Saint-Paul, qui fit venir Frangois auprés de lui, fut
‘out & fale rassuré sur la parfaite orthodoxie du « petit,
pauvre » et il en parla au Pape. «J'ai trouvé, dit-l,
lun homme de la plus haute perfection et je crois que
le Seigneur veut sen servir pour faire beaucoup de
bien dans 'Eglise et par le monde entier. »
Ea
i
bo
es
|
=
55. Le Pape, tout heureux, regut done Francois, qui
hhumblement, entouré de ses compagnons, exposa
son programme au Saint-Pére.
Celui-ei fur dans I'admiration > « Mes potits enfants,
ditil toutefois, la vie que vous menez me semble tout
de méme trop dure. Pour vous, cela peut aller ; mais il
faut penser 4 ceux qui viendront aprés vous et qui
nvauront peut-étre pas le méme zéle, »
Frangois répondit que Jésus avait promis Ia vie éter-
nelle a ceux qui vivraient ainsi, et qu'il ne pouvait pas
refuser sa grice & ceux qui essaleraient de réaliser cet
‘déal
56 Avant d’approuver définitivement Francois, le
Pape lui avait demandé de prier et de revenir le
Il voulait prendre conseil de ses cardinaux, qui firent
toutes sorter d'objections, déciarérent que cette vie
de mendicité errante était indigne de religieux, qu'il
leur fallait des maisons pour étudier, et par conséquent
tun minimum de biens et de propriétés. A les entendre,
Taventure devait mal tourner et finir en hérésie comme
elie des Vaudois,
Pourtant fe cardinal Colonna répliqua : « Si ce que
vous dites est vrai, Cest que IEvangile est impossible
A pratiquer! Mais attention : en présendant cela, vous
outragez le Christ!»57. Cette parole impressionna beaucoup Innocent Il,
et encore plus un rave qu’ll it la nuit suivante. I
se tenait debout devant sa cathédrale, Méglise Saint-Jean
de-Latran, et jl Ia voyait chanceler, se craqueler, s'ef-
fondrer, Il restait comme paralysé devant [a catastrophe,
sans pouvoir appeler ai méme prier. Et voila qu‘arrivait
lun pauvre petit homme vétu en paysan; il s'appuyait
contre le mur de immense église: et au lieu é'étre
éerasé sous elle, il 18 redressait et la consolidait. Le petit
homme se retournait alors vers le Pape : c'était Francois.
59 La campagne était si belle qu'ils eurent ailleurs
la tentation de s'arraéter en route, dans les monts
Sabins, pour vivre dans |a solitude, priant ensemble et
contemplant la nature,
Mais Francois comprit vite que c'était 1A une idée
satanique, Gui devait les empécher d'accomplir la
mmission que le Pape leur avait reconnue, « Nous sommes
faits pour précher, dit-il, pour arracher des Ames au
iable et les gagner a Dieu. Allons, en route! ».
Et bientét les horizons familiers é'Assise apparurent
A leurs yeux, et les pauvres cabanes du Rivo-Torto,
58 Le Saint-Pére regut 4 nouveau le petit pauvre. Il
Membrassa, le bénit ainsi que ses frares, leur fit
promettre obgissance a lui et 4 Francois, Ce dernier
regut Ia permission de précher et de désigner ceux de
ses fréres qui en étaient capables aussi. Tous regurent fa
torsure des mains du cardinal de Saint-Paul, pour bien
marquér qu'ils étaient hommes 4’Egiise
Et aprés un pélerinage aux tombeaux des Apétres, les
premiers « franclseains » (que Frangois appelait fréres
rmineurs, ce qui veut dire : tout petits) reprirent tout
Joyeux lour route de 'Gmbrie et d’Assise.
60° Les fréres eurent bientdt Ia joie ¢'accueillir parmi
eux, pour la premigre fois, un prétre, Silvestre.
Autrefols, celui-ci avait fait preuve d'avarice en deman-
dant & Francois beaucoup d'argent pour quelques pierres
destinges 4 Saint-Damien, A la facon dont Frangois lui
avait répondu, il avait senti le remords entrer dans son
Ame et compris qu'on ne pouvait servir a fa fois Dieu et
argent,
A partir de cette époque, le succés de Frangois fut
Immense dans toute la région. Les hommes instruits
étaient les plus étonnés en lécoutant, lis constataient
que ce prédicateur sans instruction pessédait le secret
de toucher les coeurs.61 Des merveilles analogues s'accomplissalent &
Pérouse, & Sienne, 4 Arez20, 4 Gubbio, C'est peut-
Gere A quill fut chercher Vorigine de la légende du
loup de Gubbio, si chéce aujourd'hui aux « Louve:
eaux ». (Aprés tout, ce n'est peut-étre pas une légende,
mais une histoire vrale.)
I y avait 1d un grand loup trés féroee, qui dévorait
bites et gens, On avait bien fait des battues mais jamais
fon n'avait pu en délivrer le pays.
43 Les nouveaux fréres étaient enthousiasmés par les
paroles, les exemples ct tes actions merveilleuses
de Frangois. Il falait cee enthousiasme pour « tenir le
coup > dans I'éeroite cabane de Rivo-Torto, surtout les
jours ce pluie e de bourrasque ou l'on rescait IA gre:
jottants, 4 attendre les fréres quéteurs qui revenaient
ia besace vide.
Mais comment se plaindre de ne manger que de mau-
vaises raves quand on voyait Francois saupougrer de
cendres son écuelle? Comment se plaindre du froid
quand on le voyait se plonger en plein hiver dans un
torrent, ou se rouler dans les 6pines ?
62 Frangois encendit parler de cela. Il se rendit a
Gubbio, marcha a la rencontre du loup, Il te Mt,
fit le signe de Ia croix et lui dit doucement : « Viens ici,
mon frére loup, Je te commande, de la part du Christ,
e ne faire de mal, ni A moi, ni A personne, »
Le loup vint se coucher aux pieds de Frangois. Celui-
ci lui reprocha tous ses méfaits et Massura qu'il obtien-
dealt que les hommes et les chiens lui pardonnent
s'il voulait bien promettre d'etre désormait (noffensif,
Le loup placa s3 patte dans la main du saint homme,
ensigne de promesse. II vécut familigrement et sagement
parmi [a population de Gubbio, et finit par mourir de
vieillesse.
64 D’ailleurs, Frangois écait attentif aux moindres
besoins des fréres. Ceux-ci n’avaiene rien de eaché
pour lui; mais souvent i! devinait leurs pensées et leurs
désies.
Un frare tout nouveau, Richer, s'était mis dans Vidte
que Francois ne l'aimait pas et allait le renvoyer: il en
beait désespé
Frangois 'appela et fui dit : « Tu es mon enfant bien
aimé, un de ceux qui me tiennent le plus au catur, Viens
me trouver chaque fois que tu en auras le désir ou que
tu te sentiras inquiet: eu seras toujours le bienveny. »
Richer tressaillic de bonheur.65 Une nuit, un rave gémissait : « Je meurs, je
meurs ! » Frangois fit allumer la lanterne. « Qui
a erié qu'il mourait ? — C'est moi, — Que te manque-t-
II done, petit rare ? —Je meurs de faim! »
Frangois fit mettre la table et, pour que le pauvre
affamé n’ait point de honte, il mangea avec lui, invitant
les autres fréres a en faire autant : « Il faut que chacun
accorde A son corps ce que celuici réclame, afin d'avoir
en lui we domestique prét A le servir, dit-il. Que chacun
consulte sa nature et que ceux qui ont besoin de manger
davantage ne se croient point obligés d'imiter les
autres. »
66 Une autre fois, il emmena avec lui dans une vigne
tn frére malade, pour lui faire manger une grappe
ou deux; et il en mangea aussi, pour que le frére n'eat
pas de honte. Devenu vieux, ce frére ne pouvalt pas
caconter ce souvenir sans pleurer.
Devant de tels exemples de bonté, Jes fréres rivali
saient d'esprit fraterne} et évangélique. Un jour, deux
fréres furent attaqués par un mauyais homme qui s'était,
mis A leur lancer des pierres ; alors I'on vit chacun d'eux
s'efforcer de changer constamment de place pour...
recevoir les cailloux a fa place de I'autre.
67 Francois était I'ime de cette communauté frater-
nelle. Les fréres lui obéissalent avec amour. Is
accomplissalent non seulement les moindres de ses
ordres, mals ile cherchaient eux aussi, & deviner ses
pensées et ses désirs.
Quill devait étre beau, le « petit pauvre » (Poverello),
au milieu de ses chers petits fréres! Il était de taille
moyenne, ses yeux étaient aoirs et vifs, son nez droit,
#25 dents bien blanches, sa barbe courte et fine. I avait
conservé toute sa distinction naturelle, son regard était,
tendre et pénétrant. En le voyant, on se sentait meilleur:
quand il vous regardait, on se sentait compris.
68 Le s6jour 4 Rivo-Torto se termina d'une manidre
imprévue. Un jour, alors que chacun priait dans s2
cabane ou dans son coin, un paysan entra avec un ane
comme sil était chez lui. « Entre ici, Grison, nous stlons
pouvoir nous installer tout 4 notre aise! »
Frangois trouva li une excellente occasion de montrer
que les fréres navaient aucune attache, On leur prenait
leurs eabanes : tr&s bien, car elles ne leur appartenaient
pas. Tous se levérent, quittérent pour toujours cet
endroit et se rendirent & la Portioncule.69 La chapelle de Sainte-Marie.des-Anges et le terrain
environnant appartenaient maintenant 4 une
abbaye de moines Camaldules. L’abbé accorda volon
tiers & Francois la permission de disposer du sanctuaire
IN voulait méme en faire don aux Fréres Mineurs, mais,
Frangois refusa obstinément de devenir propriétaire.
Les fréres se construisirent des cabanes de branches
entrelacées, erépies de boue et recouvertes de feuilles.
Sur le sol, de la paille pour coucher. La terre nue, avec
tn petit fossé, formait Ia table et les chaises. Une hale de
branchages constituait la « cléture » de ce monastére
d'un nouveau genre.
70 De nouveaux disciples accouraient. Certains de-
Vineent célébres : frére Rufin, frére Massée, frare
Léon, « ma petite brebis du Bon Dieu », comme l'appe-
lait Francois, et frére Junipére, dont les avencures et les
naivetés font bien rire,
On écrivit plus tard un petit livre délicieux qui nous
raconte les exploits de tous ces chers compagnons de
saint Frangois, C'est le livre des « Fioretti » ou des
Petites Fleurs. Il y a probablement beaucoup de légende
dans tout cela, mais c'est charmant, et ce qui est sire
ment et absolument vrai, c'est I'esprit tout simple, tout
joyeux, tout plein de charité fraternelle et de mépris
des richesses, dont font preuve let héros des Fiorettl.
TI Les fréres se refusaient & voir le mal et cherchaient
toujours & interpréter avec charieé ce que chacun
disale
Un jour, un bon frére fut croisé par un prétre qui le
traita d'hypocrite. Syr quoi, le pauyre frére se mit &
pleurer.
« Pourquoi pleures-tu? » lui dit un autre frére qui
cheminait avec lui. « Parce que je suis un hypocrite,
Crest certainement vrai, puisque ce prétre me le dit.
Un prétre ne peut pas mentir. »
72 Et le bon frére Gilles (ou Egide)! Que de bonnes
histoires l'on pourrait raconter & son sujet! Il lui
arriva d’@tre invité chez un cardinal, Tous les jours, i!
S'arrangeait pour gagner son déjeuner, et il arrivait &
table avec sa portion. Un matin, toutefois, il pleuvait &
torrents et le cardinal se dit : « Hl va bien étre obligé,
aujourd'hui, de manger ce que je Tul offre, il n'a pas pu
sortir. » Mais il apprit que Gilles était allé 4 Ia cuisine
fet que pour « gagner » son repas, il avait repassé cous
les couteaux de Ia maison,73. Il ne manquait pas de finesse, ce {rave Gilles! Sur
ses vieux jours, deux riches évéquex viennent le
voir et se recommandent 4 ses pridres : « Il est bien
inutile que je prie pour vous, Messeigneurs, qui avez
bien plus de foi et d’espérance que moi! — Et comment
cola? demandérent les évéques, un peu inquiets tout de
méme, — Certes, réplique Gilles, vous étes abondam-
ment pourvus de richesses et é'honneurs et pourtant
vous espérez bien tre sauvés. Tandis que moi, je suis,
tout fait pauvre et je crains bien, malgré cela, de perdre
mon &me !
74 Frére Gilles aimait beaucoup les animaux et il leur
parlait comme saint Frangois fe fasait luioméme
A Pérouse, on le voyait discourir avec les tourterelles
cil parcourait Ia campagne en chantant, composant des
‘antiques et faisant semblant de s'accompagner sur une
viole, au moyen de deux bitons qu'il froteait Pun contre
Vautee
75 Frere Massée, lui, était beau parleur. Quand i
sortait avec Frangots pour précher, le disciple avait
beaucoup plus de succés que son matere, Cela se voyae...
4 la quéte, Alors que Frangols n‘obtenait que quelques
bouchées de pain rassi, on voyait Massée revenir avec
de gros pains frais. Il risquait de devenir orgueilieux,
Pour le préserver de ce défaut, Francois le chargea de
garder la porte, de Soccuper dela cuisine et du nettoyage
pendant que les autres méditaient et priaient.
76 Un jour, comme il voyageait avec Francois, on
arriva 4 un carrefour. « Quelle route prendre? —
Celle que Dieu nous indiquera, dit Francois. — Mais
comment connaitrons-nous la volonté de Dieu? — Eh
bien, tu vas tourner en rond comme un toton, et tu
Carréteras quand je te le diral! »
Massée obit. Il tourne, il tourne ; le voila pris de
vertige, il tombe; mais comme Francois ne lui a pas dit
de s'arréter, il se reléve et continue 4 tourner.
« Arréte-toi, finit par dire Frangols; et dis-moi de quel
été ton visage est tourné. » Chancelant, frére Massée
Ecarquille les yeux et voit quill est tourné du cété de
Sienne. « C'est bien, frére Massée; Dieu veut que nous
allions & Sienne aujourd'hui, »TT De frare Junipére (ou Geniavre), Francois disait
fen riant : « Que n’avons-nous tout un bois de
genévriers comme celui-la! » Un jour, un frére malade
disait qu'il aurait bien envie de manger un pied de
cochon, Frére Geniévee s'en va par les bois, trouve un
cochon, Iui coupe une patte, laisse [a le cochon cout
saignant et hurlant et revient 4 la cuisine pour faire
cuire cette patte et la donner a son frére,
Bientét, un paysan arrive furieux; c'est lui le pro-
priétaire du cochon, Frangois s’écrie : « Ce doit etre
ln tour de frére Genidvre ». Et celui-ci avoue : « Ce
pied de cochon a fait tant de bien 4 notre frére que j'en
‘couperais bien cent pareils sans remords! »
79 Des maivetés de frére Genidvre, on ferait tout un
livre, Ne Savi pa, un jour, de trouver que
la culsine prenait beaucoup trop de temps? Il décida
donc de cusiner d'un seul coup pour quince jours, Le
voild qui met, pélesméle dans d’énormes marmites, de
tavlande, de la Vola, des cuts, des ldgumes en grande
abondance, Le tout al lavé, ni plume, nl vide
Wait ers content de son exploit et ft erés 6tonné
en voyant que les fréres prenaient un air dégouté
forsquil se mit a leur servirsa ratatouille, Quand
il eut compris 18 sottse, i se jeta & genoux et leur
demanda pardon en pleurant.
78 Francois reproche tout de méme A {rere Genlevre
davoir pris le bien d'autrui. « Eh bien! dit
Genievre, je vais aller trouver cet homme, et je saurai
Vapaiser. > Et le voila qui explique toute V'affaire au
paysan, ajoutant que les cochons sone faits pour les
hommes et que toute Ia création appartient & tout le
monde,
Le paysan ne veut rien savoir. ll traite Geniévre, non
seulement de voleur, mais encore d'idiot ot de téte
d’ine, « Décidément, il n’a rien compris! » se dit
Geniévre. Et il recommence ses explications, se jetant
méme au cou du paysan, qui finit par &tre si bien touché,
qu'il pleura, demanda pardon, abattit le cochon, le fit
rétir et l'apporca aux fréres,
80 Frére Genidvre n'était peut-étre pas si naif que
cela, Peut-étre voulat-il donner des legons sant
fen avole Fair. Un jour, son supérieur lui avait fait de
violents reproches. Aprés le couvre-feu, il va le trouver
avec une éevelle : « Mon pére, tutes beaucoup échautlé
aujourd'hui. » Le supérieur envoie promener le mali-
cieux Genidvre, « Bon, dit celui-ci, mais Ia soupe est
cuite: si tu n'en veux pas, je vais la manger; veuxtu
ime tenir la chandelle pendant ce temps-li? >»81 Le bon frére devint c6lébre, On venait le voir
comme une curiosité. Il eut vite compris qu’en se
moqualt de lui, Un jour que les visiteurs étaient nom:
breux, il se mit & se balancer comme un enfant sur une
longue poutre posée sur un billot de bois; un gamin
des cues occupait l'autre bout. Il demeura ainsi tras
longtemps, sant avoir 'air d'apercevoir les badauds. Si
bien que ceux-ci s'en allérent tout dépités, déclarant
que ce frére qui passait pour un saint n'était qu'un simple
d'esprit.
82 Et Jean le Simple, qui avait laissé ses boeuls et ses
‘champs A ses fréres et 8 ses vieux parents pour venir
rejoindre Frangois! lise crut obligé de faire cout ce que
frisait celui-ci, MH V'accompagnait partout, observait,
frisat les mémes gestes.. Il se mettait & genoux comme
Jui, levat les mains au eel, soupirsit, crachai, toussait,
tout comme Frangois. Celui-ci eut routes les peines du
monde a l'en dissuader et a lui expliquer que ce n’était
pas li Ia bonne manidre d'imiter son supérieur,
83 Un jour que Frangois était sorti avec frére Léon,
ii 6e trouva quiils n'avaient pas de bréviaire. « Cela
ne fait rien, dit saint Frangois. Voici comment nous
allons prier. Je vais dire : Oh! frére Frangois, tu as fait
tant de mal ec commis tant de péchés que tu mérices
dialler en enfer. Et toi, tu reprendras : Oh! oui, c'est
vrai, frére Frangois, tu mérites d'aller au plus profond
de Venfer! », Et frére Léon de dire : « Fort bien, Pare,
‘commengons l'office. »
Frangois commence comme il avait dit, mais voila
frere Léon qui répond : « Non, frare Frangois, Dieu
accomplira tant de bien a travers toi, que tu iras au
Paradis. »
84 « Ce n'est pas du tout cela, voyons! s'écria Fran
sols. Tiers, fe diral : Frére Francois, tu
tu reprendras : Oui, c'est vrai,
tu mérites bien d'étre jeté parmi ies damnés! — Dac.
cord! » dit Léon
Mais il ne put que reprendre : « Frére Francois, tu
deviendras bienheureux entre les bienheureux! »,
Frangols ordonna i frére Léon de ne pas recommencer.
Mais il’ n'eut pas meilleur suecés une troisiéme et une
quatriéme fois. II pleura : « Misérable frere Francois,
comment peux-tu croire que Dieu aura pitié de toi?
Ec col, frdre Léon, comment peux-tu me désoler ainsi?
Je fais ce que je peux, répliqua frére Léon, mais c'est
Dieu qui me force a parler comme ll lui piait, et pas
comme je veux et comme.tu veux. »85 Un jour, Frangois entreprit dexpliquer a frare
Léon ce que c'est que la joie parfaite : « Ce n'est
pas d'étre trés saint, de faire des miracles, de connaitre
toutes les langues et toutes les sciences et les secrets
de la nature... Mais tiens, si, arrivant 4 Ia Portioncule,
tout percés de pluie, transis de froid, croteés de boue,
le frére portier refusait de nous recevoir; il nous chas~
sait avec des coups en nous traitant de coquins; si, mal-
aré nos supplications, It nous roulait dans fa neige et
ous assommait avec un gourdin; et si nous supportions
tout cela patiemment et gaiment en songeant aux sout-
frances du Christ, 6 frére Léon, ce serait cela, [a joie
parfaite! »
86 Il y avait A cette époque, a Assise, une belle et
pleuse jeune fille, de famille noble, que ses parents
songeaient déji 4 marier, Elle allait sur ses dix-huit ans
fet avait trois sceurs et un frére, Elle s'appelait Claire
Offreducci. Elle entendit Frangois pracher dans [a cathé-
drale e¢ fut bouleversée, Déja décidée A se donner tout
entiére a Dieu, elle comprit que le Seigneur lui deman:
ait de vivre de la mame vie de pauvreté que le jeune
prédicateur, Mais comment faire? Grice & son cousin
Rufin, qui était 'un des premiers fréres, elle put se
rendre aupras de Frangols et lui fit part de son projet.
87. Frangois l'encouragea et la prépara peu a peu, sans
toutefois brusquer les choses. Tous deux con-
vinrent du dimanche des Rameaux (18 mars de l'année
1212) : ce jour-ta, Claire devait dire adieu au monde.
Dans la cathédrale Saint Rufin, elle assista & la messe
pontifcale, entre sa mére et ses sceurs qui ne se dou-
talent de rien, et parée de sa plus riche robe de féte,
Absorbée dans sa priére, elle oublia de s’avancer vers
le bane de communion pour recevoir le rameau bénit.
Alors I'évéque Guido — que Francois avait mis au cou-
rant de la décision de Claire — se dérangea Iui-méme et
vint remettre la palme a Ia jeune fille toute confuse,
88 Quand la nuit fut venue, Claire sortit de fa maison
de ses parents en passant par le cellier. Avec une
de ses parentes, elle gagna a Portioncule, Les fréres
Mattendaient avec des torches et la conduisirent devant
Vamage de la Vierge. Elle se dépouilla de sa belle robe
fet regut un grossier sarrau de laine analogue 4 celui des
frdres;; une corde remplaga sa ceinture ornée de joyaux.
Agenouillée devant Frangois, celui-ci lui coupa sa belle
chevelure d'or; elle se couvrit Ia eéte d'un voile noir.
Claire prononga alors les voeux que font toutes les
religiouses, et elle promit obéissance 4 Frangois. Celui-
ci l'emmena dans un couvent de Bénédictines oi elle
serait en sécurité.89 Le matin venu, les parents de Claire crirent qu'on
avait enlevé leur fille. Ayant appris sa résolution,
et découvert sa retraite, ils irent tout pour la ramener
cher elle de gré ou de force. Mais Claire, s'enfermant
derriére la grille de la « cldture » qu'un homme ne peut
franchir sans tre excommunié, rejeta son voile et mon-
tra sa tate rasée : « Je suis 'épouse du Christ. » Sa
famille renonga alors & la reprendre.
Mais quinze jours plus tard, la petite Agnas, sceur
cadette de Claire, s'enfuyait aussi et venait rejoindre sa
soeur. La fureur des parents ne conaut plus de bornes,
dautant plus qu’Agnés était fiancée et quon avait déj
fxé le jour des noces,
91 Bientét, Francois put installer sceur Claire A Saint
Damien. De nombreuses jeunes filles, de nobles
dames, demandérent 4 rejoingre celle qui avait renoneé
au monde. Il y eut mame des mariages qui se dénouerent,
le mari s'en allant retrouver Frangois, et la femme
rejoignant Claire.
Ainsi fut fondé ordre des « Pauvres Dames » que le
peuple appela par Ia suite les « Clarisses ». Les jeunes
filles qui entraient 4 Saint-Damien abandonnaient tous
leurs biens. Les sceurs se nourrissaient de quelques
légumes qu’elles cultivaient et des auménes que les
fréres mendiaient pour elles. Elles prisient une grande
partie du jour et de la nuit,
90 L’oncle des jeunes filles, Monald, se rengit au
couvent avec douze hommes armés, décidé a s'em=
parer de la fugitive. Les smurs bénédictines, épouvan-
tées, laissérent forcer leur couvent. Agnés eut beau se
débattre © saisie, rouge de coups, foulée aux pieds,
trainge par les cheveux, on l'emmenait
Claire priait pour sa soeur, impuissante qu'elle était
la protéger. Et voici que cout 4 coup, les douze hommes
se sentirent incapables de faire avancer le corps de la
jeune fille, deveny fourd comme un bloc de pierre.
Monald, en colére, leva le poing pour la {rapper : son
bras s'arréta, paralysé et douloureux. Force fut de laisser
‘Agnds rejoindre sa sceur.
+s
i?
Nt
92. Elles tissaient et brodaient des linges d'autel pour
les églises pauvres; elles confectionnaient des
hosties pour la célébration de la messe, en se sorvant
d'un moule que Frangois avait fabriqué lui-méme. Elles
recueillaient et soignaient les malades et ies infirmes,
Claire, que saint Frangois obligea 4 prendre le titre
dabbesse, veillait sur ses scours ot préchait d'exemple.
Elle poussait aussi loin que Frangois le souei de la pau-
vyreté et ne voulut jamais que les couvents des Pauvres
Dames puissent posséder quoi que ce soit, Non sans
difficuleé, elle se fit donner par Innocent Ill ce « privic
ege » de la pauyreté absolue que le Pape signa de sa93. Claire travaillait de ses mains comme les autres
sceurs, servait 4 cable, soignait les malades, [avait
les pieds des sceurs qui avaient été mendier, se réser-
vaie les besognes les plus répugnantes.
Quand Ia maladie l'obligeait & se coucher, elle brodait
des nappes et des parements d'autel. Elle jednait, se
contentant de pain et d'eau; elle couchalt sur des sar~
ments, avec une biiche pour oreiller. Frangois eut beau-
coup de peine a lobliger a modérer ses mortifications
il duc recourir aux ordres de I'évaque. Encore Claire,
pour compenser, décida-t-elle de porter une chemise
fen cuir de pore, dont les soies étaient cournées vers.
Vineérieur,
95 Claire demandait souvent & Frangois de venir man-
ger avec lui, et toujours il refusait. Un soir, pressé
par ses fréres, il finie par accepter, mais lft venir Claire
4 Sainte-Marie-des-Anges, ol elle avait prononcé ses
Le repas fut servi sur la terre nue. Dés qu'on apporta
le plac, Frangois se mit a parler du Bon Dieu avec tant
de charme que chacun en oublia de manger. Et de loin,
les gens d’Assise erurent voir comme des grandes
flammes. Se figurant que le couvent, I'église et le bois
bralaient, ils accoururent, Mais ils ne virent plus aucun
feu, Seulement, Frangois, assis par terre, parlait et Claire
ainsi que les fréres semblaient en extase en I'écoutant.
94° Frangois, reconnaissant que Claire était trés eapa-
ble de diriger elle-meme son monastére, désirait
de plus en plus, par humilité, que les sceurs s‘habituent
Ase passer de Iui, Il espaca ses visitas.
Un jour que Ciaire, a force de supplications, avait
‘obtenu que Frangois vienne précher aux sceurs, il se dit
quielles trowveraient sans doute un plaisir trop humain
44a parole, II vint, demanda des cendres, se les versa sur
Ia téte en présence des soeurs et récita le « Miserere »,
Cest-iedire le grand eantique de pénitence du roi David,
Ce fut coute sa prédication.
96 Un jour, le couvent de Saint-Damien fut attaqué et
assiégé par les Sarrasins, qui dévastaient la région,
Les sceurs avaient grand’ peur, et se rassemblérent autour
de Claire, alors malade et au lit.
Alors Habbesse demanda qu’en [ui remit lostensoir
Sargent et d'ivoire o¥ Mon conservait le Saint-Sacre-
ment; puis elle se fic transporter jusqu’s la porte bien
fermée du couvent et y demeura plongée dans la pridre,
tenant toujours son divin fardeau et implorant Jésus-
Hostie de protéger ses files
Ec es Sarrasins levérent le siége, respectant le couvent
et les religieuses,
Vous aimerez peut-être aussi