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Lecture Linéaire

« Un rêve »

extrait du recueil Gaspard de la Nuit, d’Aloysius Bertrand, 1842.

Le philosophe en méditation, 1632, de Rembrandt. Conservé au Musée du Louvre, Paris.


Jacques Callot (1592 – 1635) , Le Joueur de violon.
Note à mes chers élèves de 1G3 afin qu’ils aient envie de
mieux comprendre le texte : j’ai choisi ce texte pour deux
raisons, la première est que le recueil de A. Bertrand a inspiré
Les Fleurs du Mal, et donc l’ouverture en sera facilitée. La
deuxième est qu’il appartient au sous-genre du romantisme
noir, amorcé entre autres par Mary Shelley et son Frankenstein
! Le romantisme noir est fascinant : c’est la part d’ombre,
d'irrationnel et d'excès qui se dissimule sous l'apparent
triomphe des Lumières, de la Raison du siècle précédent. Si
vous n’avez pas froid aux yeux, allez voir les Caprices du
peintre Goya !

Tyrion Raymond-Lannister.

Introduction :

• Le recueil Gaspard de la Nuit publié en 1842 par Aloysius Bertrand sera sous-titré : « Fantaisies à
la manière de Rembrandt et de Callot ». On retiendra pour cette lecture linéaire, la technique du
clair-obscur de Rembrandt, que l’on retrouvera dans le poème « Un rêve ». Et l’étrangeté quasi
fantastique liée à Callot, qui parcourt également tout le recueil de Bertrand, ce poème y compris.

• On notera également que ce poème est extrait du livre III intitulé « La Nuit et ses prestiges ». Le
prestige en question prendra d’ailleurs, dans « Un rêve », une connotation particulièrement cynique.
Surtout si l’on se fie à la légende selon laquelle Gaspard de la nuit serait, à Dijon, patrie de l’auteur,
l’incarnation du Diable.

• Ce poème en prose est donc constitué de 5 paragraphes qui s’apparentent aux strophes d’un
poème. Le poète commence par y raconter trois visions morbides dans un premier mouvement,
chacune correspondant à un paragraphe et à une phrase ; puis il termine par un mouvement de deux
paragraphes concluant de manière énigmatique la fin du rêve. Mais si le titre annonce clairement le
thème du poème, la citation de Pantagruel, laisse entendre que le sens sera difficile, sinon
impossible à percer. (« j’ai rêvé tant et plus mais je n’y entends note ».)

• Cette nouvelle forme de poème, le poème en prose, permet-elle donc au poète de faire le compte-
rendu d’un rêve ?
Lecture linéaire :

Premier mouvement : dans ce premier mouvement, le poète rend compte de trois visions
successives.

Avec le premier paragraphe c’est la première vision :

• L’embrayeur « Il était nuit » (l.1), propre aux contes de fées, et sa syntaxe étrange, pose déjà
l’atmosphère. (ce n’est pas « il faisait nuit »…). Un conte de fées qui va s’avérer inquiétant.

• « Ce furent d’abord » (l.1) : le connecteur temporel va organiser le rêve, ajoutant une


volonté de structurer l’univers onirique, qui d’habitude se présente à l’esprit de façon
désordonnée. Chacun des trois premiers paragraphes, afin de manifester cette volonté
d’organiser les 3 visions, va prendre la forme d’une phrase complexe, bien que morcelée sur le
plan syntaxique, torturée à la façon d’un cauchemar.

• L’incise « ainsi j’ai entendu, ainsi je raconte » sorte de leitmotiv anaphorique, fait
apparaître le poète comme témoin des événements, mais sans le moindre indice quant à ses
émotions.

• A la ligne 2/3 : « une abbaye […] lune » : création d’une atmosphère médiévale inquiétante.
La nuit est connotée par la « lune ». Thème de la « forêt », toujours inquiétante dans les
contes, encore plus à l’époque médiévale, elle rajoute une dimension mystérieuse et
dangereuse.

• On notera que les tirets, mettant en exergue les GN COD, comme de petites phrases
nominales détachées, traduisent cette dimension morcelée du rêve.

• A la ligne 3 encore, « Une forêt percée de sentiers tortueux » fonctionne comme un


alexandrin caché dans le paragraphe / strophe : il comporte bien 12 syllabes. Nous nous
rapprochons plus de la poésie que du récit.

• Afin de le confirmer, cet alexandrin dissimulé fait apparaître une puissante allitération en
liquide [r] , couplée à une allitération en sifflantes [f]/[s] , ainsi qu’une assonance en [é]/[è];
l’ensemble donnant la désagréable impression que le souffle du vent a je ne sais quoi
d’inquiétant et de surnaturel, comme une présence fantomatique : « une forêt percée de
sentiers tortueux ». C’est donc bien à un poème que nous avons à faire.

• La conjonction de coordination « et » qui ajoute le thème de la mort par l’exécution qui se profile,
achève de dresser un tableau minimaliste macabre et glaçant.

• La foule désignée par les métonymies « capes » et « chapeaux » apparaît comme dénuée de
personnalité, incarnant un désir morbide : elle est venue assister à l’exécution. Le « Morimont
», par ses sonorités, et son sens de place des supplices et des condamnations à mort, donne une
dernière touche horrible. Une question reste cependant en suspend : qui est le condamné ?
Le second paragraphe, paragraphes que nous appellerons dorénavant « strophes », rend
compte de la deuxième vision :

• On notera encore une fois la tendance minimaliste de la description : peu d’informations, mais
très évocatrices, comme dans la première strophe.

• Ensuite, le blanc séparant les strophes, et donc la ligne 3 de la ligne 4, est quelque chose sur
lequel Aloysius Bertrand a insisté auprès du metteur en pages : « Règle générale – Blanchir
comme si le texte était de la poésie […] Il jettera de larges blancs entre ces couplets comme si
c’était des strophes en vers ». Cette typographie, dans « Un rêve », va mimer les sauts du rêve,
le blanc qui sépare chaque paragraphe soulignant l’absence de logique d’un paragraphe à
l’autre. Ce poème en prose tente donc de mimer l’univers onirique.

• La formule anaphorique « Ce furent / ainsi j’ai entendu, ainsi je raconte » donne à ce compte-
rendu onirique une valeur de témoignage.

• Le deuxième connecteur temporel « Ensuite » signale que le rêve se poursuit avec une autre
vision. Mais ce qui va faire le lien avec la vision de la première strophe, c’est le thème de la mort
qui apparaît avec le lexique « glas », et la répétition des adjectifs épithètes « funèbre » (l. 1 et 2).

• Les trois images de la ligne 5 à 7 sont particulièrement lié à l’univers du cauchemar :

• L’octosyllabe dissimulé « Le glas funèbre d’une cloche » (l.4), ajoute une dimension sonore
lugubre. De même pour les décasyllabes les sanglots funèbres d’une cellule » (l.5) / « des cris
plaintifs et des rires féroces » (l.5). L’antithèse cris / rires, et le parallélisme de de construction
soulignant l’horreur de la situation. Seule la nature semble compatir avec le sort du condamné à
mort que l’on mène au « supplice » : les fleurs qui [frissonnent] sont personnifiées. (l.6)

• L’allitération en liquides [r] « les prières bourdonnantes des pénitents noirs » ainsi que
l’assonance en ou/o/an miment les murmures inquiétants des pénitents, sortes de membres
d’une secte diabolique.

La troisième strophe rend compte de la troisième vision :

• C’est le connecteur « Enfin » qui semble annoncer la fin du rêve ; et qui va dévoiler
l’identité de la victime.

• Alors que le seul religieux agonise, c’est une « jeune fille » qui est présentée comme étant la
suppliciée. L’horrible vision est rendue particulièrement frappante par le verbe de
mouvement à l’imparfait de description « se débattait ». Nous n’en connaissons cependant pas
encore l’identité.

• Plus inquiétant encore, à la ligne 10, le poète fait irruption dans le rêve par la proposition
coordonnée amorcée par « et moi », troisième personnage de la strophe. Le poète va subir le
supplice des roués (des condamnés attachés à l’horizontale sur une roue de charrette, auxquels le
bourreau brisait bras et jambes et laissait mourir ensuite). Cette dernière vision se termine sur une
allitération en [r] et une double assonance en é/è et ou/on, qui soulignent l’horreur de la
situation (murmures de la foule / cris du supplicié) : « que le bourreau liait échevelé sur les
rayons de la roue ». Le poète passe donc du rôle de témoin à celui de supplicié, comme si la
dernière pièce d’un puzzle savamment construit où l’on s’apercevrait avec effroi qu’elle nous
représente.

Bilan de ce premier mouvement : l’alternance, au cours de ces trois premières strophes, entre le
passé simple des formules « Ce furent » et les imparfaits qui décrivent les visions, rend les visions
encore plus frappantes, par leur durée. Elles donnent allongent et prolongent le cauchemar, comme
si l’on ne pouvait plus l’arrêter. Ces trois paragraphes dont la structure et la musicalité les
rapprochent plus de strophes, présentent 3 visions minimalistes, qui jouent sur les thèmes
traditionnels du romantisme noir, mais qui se complètent et se répondent (le moine de la troisième
vision est lié à l’abbaye de la première ) et dévoilent peu à peu l’identité de deux victimes, dont le
poète. Le thème de la mort est omniprésent et la religion y est désacralisée : ce « rêve » est un
cauchemar.

Deuxième mouvement : dans ce mouvement, comme dans un sonnet, les deux derniers paragraphes-
strophes appellent à la fois à commenter les visions et à en donner un sens plus énigmatique, leur
donnant plus de profondeur. Nous y apprenons également l’identité de deux des personnages.

• l.11 : c’est la figure du Diable lui-même qui est convoquée par ce paragraphe strophe. En effet
Marguerite, la jeune fille qui a été exécutée, est un personnage du Faust de Goethe, écrivain
romantique allemand. Dans ce mythe célèbre, le docteur Faust passe un pacte avec le diable, qui lui
donne le coeur de Marguerite. Cette dernière sera accusée d’avoir tué son enfant et l’on préparera la
potence pendant que Faust et le Diable célébreront la nuit de Walpurgis, sorte de fête démoniaque
nocturne.

• Si l’identité de la suppliciée ne fait plus de doute, celui de Dom Augustin est moins clair, bien
qu’il fasse référence à un Saint Augustin, un des pères de l’Église, mais aussi à un personnage
historique, Augustin Calmet, fin XVIIè, début XVIIIè siècle, un moine qui a notamment écrit un
traité sur les esprits, les revenants et vampires d’Europe de l’Est. La référence semble donc
volontairement ambiguë.

• Mais les deux personnages sont présentés comme innocents. L’évocation de la « chapelle ardente
» ligne 11 souligne l’atmosphère de clair-obscur à la Rembrandt.

• A la ligne 12, l’allitération en [s] et l’assonance en [an] « que son amant a tuée, sera ensevelie
dans sa blanche robe d’innocence » / « quatre cierges de cire » (l.13) rend l’atmosphère religieuse
lugubre, comme si la présence du Diable était toujours décelable en arrière-plan …

• La métaphore « robe d’innocence » alliée à l’antithèse « tuée » / « innocence » établit par


contraste une situation injuste et insupportable, qui suggère l’oeuvre du Malin (= le diable).

• L’octosyllabe « entre quatre cierges de cire » soulignant encore l’atmosphère lugubre.

• Ligne 14 : la conjonction « Mais » qui marque l’opposition, allié au pronom « moi », va libérer le
poète et le faire sortir du rêve. L’anacoluthe, rupture syntaxique avec le groupe nominal suivant
« la barre du bourreau », mime encore l’incohérence du rêve qui procède par cassures et
ellipses successives.

• Mais cette rupture intervient avec une brutalité et violence soudaine : ce qui est mis en relief
par l’allitération en [b] et [r] « la barre du bourreau [..] brisée », et mime le fracas de la barre en
question. Destinée à lui briser les membres, avec la fin du cauchemar, c’est la barre qui se
brise.
• Tout le rêve est ensuite noyé, effacé par des images fantastiques propres à l’univers onirique
(du grec oniros = le rêve). Les torches sont éteintes par les torrents de pluies, la foule est emportée
par les ruisseaux débordés : les hyperboles « torrents » et « débordés » renforcent le caractère
soudain de cette fin de rêve.

• Le champ lexical de l’achèvement « brisée / éteinte / écoulée », hâte le mot de fin, le « réveil
», et annonce encore la fin du rêve. Ce dernier mot, comme un mot placé à la rime dans un poème,
signifie par un dernier acte performatif, la fin à la fois du rêve du texte, de la lecture.

Bilan du Deuxième mouvement :


Le poète a, semble-t-il entrevu les actes du diable à travers trois épisodes lugubres. Plus inquiétant
encore : il aura été inclus, personnage à part entière, avec les suppliciés, avant de se réveiller
brutalement. Ces deux derniers paragraphes-strophes étant eux aussi chargés d’images et de vers
dissimulés.

Conclusion :
Cette forme particulière du poème en prose, par son aspect haché et l’importance accordée aux
blancs du texte notamment, tente de suggérer l’incohérence ou la déconcertante gratuité des visions
du sommeil. Mais Bertrand excelle dans l’art de suggérer ; il ne s’agit pas de retranscrire
exactement. Il s’agit donc, dans ce poème, non pas d’un récit de rêve mais plus d’une reconstitution
après coup ; et plus probablement d’une pure construction imaginaire. La phrase conclusive du
poème marquant nettement la rétrospection. L’architecture très réfléchie des éléments qui
composent le rêve, leur succession, qui se présentent comme des tableaux indépendants, des
ekphrasis (copie d’un tableau à l’écrit), cherchent moins à mimer un rêve que, par le jeu des
répétitions , du rythme et des images, à suggérer l’angoisse. Le poème d’Aloysius Bertrand est donc
moins un récit de rêve qu’une machine à faire rêver. Ce réseau d’images, qui décrivent une nuit de
Walpurgis, permet au poète de traduire quelque hantise (peur) majeure, en accentuant l’étrangeté de
motifs classiques. (thèmes classiques du romantisme noir = cimetières, religion pervertie, diable,
nuit, exécution, sectes etc).
A. Bertrand, en inventant le poème en prose, aura ouvert la voie à Baudelaire et à Rimbaud.
Baudelaire trouvera l’inspiration pour Les Fleurs du Mal en lisant Gaspard de la Nuit, et composera
même un recueil de poèmes en prose intitulé Le Spleen de Paris, en 1869.

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