EPREUVE ANTICIPÉE DE FRANÇAIS
SESSION 2023-2024
Série : 1ère STI2D
LYCÉE GÉNÉRAL ET TECHNOLOGIQUE FRANÇOISE CABRINI
20, rue du Docteur Sureau, Noisy-le-Grand 93160
La progression annuelle comprend les objets d’étude suivants :
1) La poésie du XIXème siècle à nos jours
- Séquence majeure : Les Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud
- Séquence mineure : Emancipations créatrices
2) Le roman et le récit du Moyen-Âge à nos jours
- Séquence mineure : roman de l’énergie et de la destruction
3) Le théâtre du XVIIème à nos jours
- Séquence majeure : Le malade imaginaire, Molière
4) La littérature d’idées du XVIème au XVIIIème siècle
- Séquence majeure : Les caractères, De l’homme, La Bruyère
- Séquence mineure : Peindre les hommes
Signature du chef d’établissement : Signature du professeur :
I - Œuvre intégrale : Les fleurs du Mal, Baudelaire (1857)
Problématique: Par quels moyens Rimbaud parvient-il à s’inspirer puis
à s’affranchir d’une poésie séculaire ?
Extraits étudiés en lecture analytique:
1- Vénus Anadyomène
2- Le bal des pendus
Lectures cursives:
o "Spleen",J.Laforgue, Le Sanglot de la terre, 1880
Recherches culturelles et artistiques:
o Le Romantisme.
o Le Parnasse
o Le Symbolisme
o Le sonnet.
o Biographies de Rimbaud
Activités proposées pour l'objet d'étude "Ecriture poétique..."
o Les recherches ci-dessus.
TEXTE 1 VENUS ANADYOMENE
Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Arthur Rimbaud
.
TEXTE 2: LE BAL DES PENDUS
Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël !
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles
Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah ! les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !
Belzébuth enragé racle ses violons !
Ô durs talons, jamais on n’use sa sandale !
Presque tous ont quitté la chemise de peau ;
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.
II Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours
II - Groupement de textes: Emancipations créatrices
Problématique: Par quels moyens certains poètes ont-ils pu transformer à la façon
d’un alchimiste certains codes inhérents à la poésie d’antan ?
Extraits étudiés en lecture analytique:
3- un rêve, Gaspard de la nuit, A. Bertrand
4- Une charogne, C. Baudelaire
Recherches culturelles et artistiques:
o Les courants poétiques au XIXème
o Biographie rapide de Bertrand
o Poème en prose ou prose poétique ?
Activités proposées pour l'objet d'étude "Ecriture poétique..."
o Etude portant sur les fonctions du poète et de la poésie
o Notion de grammaire : l’interrogation
TEXTE 3 : Un rêve
J'ai rêvé tant et plus, mais je n'y entends note.
Pantagruel, livre III.
Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux
murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le
Morimont(*) grouillant de capes et de chapeaux.
Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une
cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et
des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les prières
bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.
Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait
couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux
branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la
roue.
Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les honneurs de la
chapelle ardente; et Marguerite, que son amant a tuée, sera ensevelie dans sa
blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de cire.
Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un
verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des torrents de pluie,
la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je poursuivais
d'autres songes vers le réveil.
(*) C'est à Dijon, de temps immémorial, la place aux exécutions.
Aloysius Bertrand - Gaspard de la nuit - Livre III - 1842
TEXTE 4 : Une charogne
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon â me,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâ me
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brû lante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crû tes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Les Fleurs du Mal, Baudelaire, 1857
III Le roman et le récit du M-A à nos jours
I – Roman de l’énergie et de la destruction dans le cadre fantastique
Orientations de l’étude:
o Un réalisme traditionnel?
o Un roman fantastique ?
o Energie et destruction dans le topos du pacte avec le diable
Extraits étudiés en lecture analytique :
5- Incipit
6- Le Talisman
Recherches culturelles et artistiques pour les deux séquences sur le
roman:
o Recherches sur le roman en se centrant sur certains mouvements
littéraires ou certaines formes(Réalisme, fantastique, etc…)
o Biographie de Balzac.
o La genèse de l'œuvre
Activités proposées pour les deux séquences sur le roman:
o Les recherches présentées ci-dessus
TEXTE 5 : INCIPIT
Vers la fin du mois d’octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-Royal au
moment où les maisons de jeu s’ouvraient, conformément à la loi qui protège une
passion essentiellement imposable, et sans trop hésiter, monta l’escalier du tripot
désigné sous le nom de numéro 36. Monsieur, votre chapeau, s’il vous plaît ? lui cria
d’une voix sèche et grondeuse un petit vieillard blême, accroupi dans l’ombre,
protégé par une barricade, et qui se leva soudain en montrant une figure moulée sur
un type ignoble.
Quand vous entrez dans une maison de jeu, la loi commence par vous dépouiller de
votre chapeau. Est-ce une parabole évangélique et providentielle ? N’est-ce pas
plutôt une manière de conclure un contrat infernal avec vous en exigeant je ne sais
quel gage ? Serait-ce pour vous obliger à garder un maintien respectueux devant
ceux qui vont gagner votre argent ? Est-ce la police tapie dans tous les
égouts sociaux qui tient à savoir le nom de votre chapelier, ou le vôtre, si vous l’avez
inscrit sur la coiffe ? Est-ce enfin pour prendre la mesure de votre crâne et dresser
une statistique instructive sur la capacité cérébrale des joueurs ? Sur ce point
l’administration garde un silence complet. Mais, sachez-le bien ! à peine avez-vous
fait un pas vers le tapis vert, déjà votre chapeau ne vous appartient pas plus que
vous ne vous appartenez à vous-même : vous êtes au jeu, vous, votre fortune, votre
coiffe, votre canne et votre manteau. A votre sortie, le JEU vous démontrera, par une
atroce épigramme en action, qu’il vous laisse encore quelque chose en vous rendant
votre bagage. Si toutefois vous avez une coiffure neuve, vous apprendrez à vos
dépens qu’il faut se faire un costume de joueur.
TEXTE 6 : La découverte du talisman
Les paroles mystérieuses étaient disposées de la manière suivante :
لو ملكتنى ملكت آلك ل
و لكن عمرك ملكى
واراد هلال هكذا
اطلب وستننال مطالبك و لكن
قس مطالبك على عمرك
وهى هاهنا
فبكل مرامك استسنزل ايامك
أتريد فى
هلال مجيبك
آمين
Ce qui voulait dire en français :
SI TU ME POSSÈ DES, TU POSSÈ DERAS TOUT.
MAIS TA VIE M’APPARTIENDRA. DIEU L’A
VOULU AINSI. DÉ SIRE, ET TES DÉ SIRS
SERONT ACCOMPLIS. MAIS RÈ GLE
TES SOUHAITS SUR TA VIE.
ELLE EST LÀ . À CHAQUE
VOULOIR JE DÉ CROITRAI
COMME TES JOURS.
ME VEUX-TU ?
PRENDS. DIEU
T’EXAUCERA.
SOIT !
— Ah ! vous lisez couramment le sanscrit, dit le vieillard. Peut-être avez-vous voyagé
en Perse ou dans le Bengale ?
— Non, monsieur, répondit le jeune homme en tâtant avec curiosité cette
peau symbolique, assez semblable à une feuille de métal par son peu de
flexibilité.
Le vieux marchand remit la lampe sur la colonne où il l’avait prise, en lançant au
jeune homme un regard empreint d’une froide ironie qui semblait dire : Il ne pense
déjà plus à mourir.
— Est-ce une plaisanterie, est-ce un mystère ? demanda le jeune inconnu.
Le vieillard hocha de la tête et dit gravement : — Je ne saurais vous répondre. J’ai
offert le terrible pouvoir que donne ce talisman à des hommes doués de plus
d’énergie que vous ne paraissiez en avoir ; mais, tout en se moquant de la
problématique influence qu’il devait exercer sur leurs destinées futures, aucun n’a
voulu se risquer à conclure ce contrat si fatalement proposé par je ne sais quelle
puissance. Je pense comme eux, j’ai douté, je me suis abstenu, et…
— Et vous n’avez pas même essayé ? dit le jeune homme en l’interrompant.
— Essayer ! dit le vieillard. Si vous étiez sur la colonne de la place Vendôme,
essaieriez-vous de vous jeter dans les airs ? Peut-on arrêter le cours de la
vie ?
L’homme a-t-il jamais pu scinder la mort ? Avant d’entrer dans ce cabinet, vous aviez
résolu de vous suicider ; mais tout à coup un secret vous occupe et vous distrait de
mourir. Enfant ! Chacun de vos jours ne vous offrira-t-il pas une énigme plus
intéressante que ne l’est celle-ci ? Écoutez-moi. J’ai vu la cour licencieuse du régent.
Comme vous, j’étais alors dans la misère, j’ai mendié mon pain ; néanmoins j’ai
atteint l’âge de cent deux ans, et suis devenu millionnaire : le malheur m’a donné la
fortune, l’ignorance m’a instruit. Je vais vous révéler en peu de mots un grand
mystère de la vie humaine. L’homme s’épuise par deux actes instinctivement
accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes
les formes que prennent ces deux causes de mort : VOULOIR et POUVOIR. Entre ces deux
termes de l’action humaine il est une autre formule dont s’emparent les sages, et je
lui dois le bonheur et ma longévité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ;
mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. Ainsi
le désir ou le vouloir est mort en moi, tué par la pensée
IV Le théâtre et ses enjeux du XVIIème siècle à nos jours
I – Œuvre intégrale : Le malade imaginaire
Problématique: Comment le théâtre est-il passé d'un simple enjeu de règles classiques à une
règle qui s'est faite jeu?
Extrait étudié en lecture analytique :
8 Scène d'exposition
9 Acte III, scène 10
Recherches culturelles et artistiques pour les deux séquences sur le
théâtre:
o Recherches sur le théâtre d’un point de vue diachronique en se
centrant sur certains mouvements littéraires ou de pensées
o Biographies : Molière
o L’intertextualité comme catalyseur de la création théâtrale
Commedia dell’arte //classicisme
Activités proposées pour la séquence sur le théâtre:
o Les recherches présentées ci-dessus
o Point de grammaire : la négation
TEXTE 8 SCENE D’EXPOSITION
ARGAN, assis, une table devant lui, comptant avec des jetons les parties de son apothicaire.
Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt ; trois et deux font cinq. « Plus, du vingt-
quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif et rémollient, pour amollir, humecter et rafraîchir les
entrailles de monsieur. » Ce qui me plaît de monsieur Fleurant, mon apothicaire, c’est que ses parties
sont toujours fort civiles. « Les entrailles de monsieur, trente sols. » Oui ; mais, monsieur Fleurant, ce
n’est pas tout que d’être civil ; il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols
un lavement ! Je suis votre serviteur, je vous l’ai déjà dit ; vous ne me les avez mis dans les autres parties
qu’à vingt sols ; et vingt sols en langage d’apothicaire, c’est-à-dire dix sols ; les voilà, dix sols. « Plus, dudit
jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant
l’ordonnance, pour balayer, laver et nettoyer le bas-ventre de monsieur, trente sols. » Avec votre
permission, dix sols. « Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif et somnifère, composé pour
faire dormir monsieur, trente-cinq sols. » Je ne me plains pas de celui-là ; car il me fit bien dormir. Dix,
quinze, seize, et dix-sept sols six deniers. « Plus, du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et
corroborative, composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l’ordonnance de
monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de monsieur, quatre livres. » Ah ! monsieur Fleurant,
c’est se moquer : il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre
francs. Mettez, mettez trois livres, s’il vous plaît. Vingt et trente sols. « Plus, dudit jour, une potion
anodine et astringente, pour faire reposer monsieur, trente sols. » Bon, dix et quinze sols. « Plus, du
vingt-sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de monsieur, trente sols. » Dix sols, monsieur
Fleurant. « Plus, le clystère de monsieur, réitéré le soir, comme dessus, trente sols. » Monsieur Fleurant,
dix sols. « Plus, du vingt-septième, une bonne médecine, composée pour hâter d’aller et chasser dehors
les mauvaises humeurs de monsieur, trois livres. » Bon, vingt et trente sols ; je suis bien aise que vous
soyez raisonnable. « Plus, du vingt-huitième, une prise de petit lait clarifié et dulcoré pour adoucir,
lénifier, tempérer et rafraîchir le sang de monsieur, vingt sols. » Bon, dix sols. « Plus, une potion cordiale
et préservative, composée avec douze grains de bézoar, sirop de limon et grenades, et autres, suivant
l’ordonnance, cinq livres. » Ah ! monsieur Fleurant, tout doux, s’il vous plaît ; si vous en usez comme cela,
on ne voudra plus être malade : contentez-vous de quatre francs, vingt et quarante sols. Trois et deux
font cinq et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres quatre sols six deniers. Si bien donc que,
de ce mois, j’ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre,
cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et, l’autre mois, il y avoit douze médecines et
vingt lavements. Je ne m’étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l’autre. Je le dirai à
monsieur Purgon, afin qu’il mette ordre à cela. Allons, qu’on m’ôte tout ceci.
TEXTE 9 ACTE III SCENE 10
TOINETTE
Ignorantus, ignoranta, Ignorantum. Il faut boire votre vin pur, et, pour épaissir votre sang, qui est trop
subtil, il faut manger de bon gros boeuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande; du gruau et du
riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en
envoyer un de ma main; et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.
ARGAN
Vous m'obligerez beaucoup.
TOINETTE
Que diantre faites-vous de ce bras-là?
ARGAN
Comment?
TOINETTE
Voilà un bras que je me ferais couper tout à l'heure, si j'étais que de vous.
ARGAN
Et pourquoi?
TOINETTE
Ne voyez-vous pas qu'il tire à soi toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté-là de profiter?
ARGAN
Oui; mais j'ai besoin de mon bras.
TOINETTE
Vous avez là aussi un oeil droit que je me ferais crever, si j'étais à votre place.
ARGAN
Crever un oeil?
TOINETTE
Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre, et lui dérobe sa nourriture? Croyez-moi, faites-vous-le crever
au plus tôt: vous en verrez plus clair de l'oeil gauche.
ARGAN
Cela n'est pas pressé.
TOINETTE
Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui doit
se faire pour un homme qui mourut hier.
ARGAN
Pour un homme qui mourut hier?
TOINETTE
Oui: pour aviser et voir ce qu'il aurait fallu lui faire pour le guérir. Jusqu'au revoir.
ARGAN
Vous savez que les malades ne reconduisent point.
BERALDE
Voilà un médecin, vraiment, qui paraît fort habile!
ARGAN
Oui; mais il va un peu bien vite.
BERALDE
Tous les grands médecins sont comme cela.
ARGAN
Me couper un bras et me crever un oeil, afin que l'autre se porte mieux! J'aime bien mieux qu'il ne se
porte pas si bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot!
V La littérature d’idées du XVIème au XVIIIème siècle
I - Séquence majeure: Rire et savoir chez La Bruyère
Problématique: Comment La Bruyère parvient-il à conjuguer rire et savoir dans ses
peintures de l’homme du XVIIème siècle ?
Extraits étudiés en lecture analytique:
10- Gnathon
11- Irène
Recherches culturelles et artistiques:
o Le classicisme (points de vue métaphysique, historique
et linguistique)
o Biographie de La Bruyère
o Castigat ridendo mores
o L’honnête homme
Activités proposées pour l'objet d'étude "La question de l'homme..."
o Les recherches ci-dessus.
o Réflexions autour du thème de la peinture des moeurs et de
l'appareil critique porté à cette dernière
TEXTE 10 GNATHON
Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient
point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux
autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et
fait son propre1 de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de
tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains ; il
manie les viandes2, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les
conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés
dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du
menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un
autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut3 et avec grand bruit ; il roule les yeux
en mangeant ; la table est pour lui un râtelier4 ; il écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait,
quelque part où il se trouve, une manière d'établissement5, et ne souffre pas d'être plus pressé6 au
sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui
conviennent ; dans toute autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un
voyage avec plusieurs, il les prévient7 dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la
meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d'autrui, courent
dans le même temps pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes8,
équipages9. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne
connaît de maux que les siens, que sa réplétion10 et sa bile, ne pleure point la mort des autres,
n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.
1 son propre : sa propriété.
2 viandes : se dit pour toute espèce de nourriture.
3 manger haut : manger bruyamment, en se faisant remarquer.
4 râtelier : assemblage de barreaux contenant le fourrage du bétail.
5 une manière d'établissement : il fait comme s'il était chez lui.
6 pressé : serré dans la foule.
7 prévenir : devancer.
8 hardes : bagages.
9 équipage : tout ce qui est nécessaire pour voyager (chevaux, carrosses, habits, etc.).
10 réplétion : surcharge d'aliments dans l'appareil digestif
TEXTE 11: IRENE
rène se transporte à grands frais en Épidaure1, voit Esculape2 dans son temple, et le consulte sur
tous ses maux. D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que
cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire ; elle dit qu’elle est le soir sans
appétit ; l’oracle3 lui ordonne de dîner peu ; elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies ; et il lui
prescrit de n’être au lit que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante 4, et
quel remède ; l’oracle répond qu’elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses
jambes pour marcher. Elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l’oracle lui dit de boire de l’eau ;
qu’elle a des indigestions, et il ajoute qu’elle fasse diète. « Ma vue s’affaiblit, dit Irène ; – Prenez
des lunettes, dit Esculape ; – je m’affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si
saine que j’ai été ; – C’est, dit le dieu, que vous vieillissez ; – mais quel moyen de guérir de cette
langueur5 ? – Le plus court, Irène, c’est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule. –
Fils d’Apollon, s’écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les
hommes publient6, et qui vous fait révérer7 de toute la terre ? que m’apprenez-vous de rare et de
mystérieux, et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m’enseignez ? – Que n’en usiez-vous
donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long
voyage ? »
Jean de La Bruyère, Les Caractères, « De l’Homme », 35, 1688.
1Épidaure : sanctuaire de la Grèce antique où se rendaient les pèlerins soucieux de leur santé.
2Esculape : dieu romain de la médecine (Asclépios chez les Grecs), fils d’Apollon.
3L’oracle : prophète par la voix duquel s’exprime le dieu.
4Pesante : corpulente.
5Langueur : affaiblissement, épuisement.
6Publient : vantent.
7Révérer : vénérer.
VI – Séquence mineure : Le rire et le savoir
Problématique: Par quels moyens La Bruyère et Voltaire s’inscrivent-
ils comme les épigones d’Horace dans le cadre du placere et docere ?
Extraits étudiés en lecture analytique:
12-Candide, ce qu’il se passa à Surinam, Voltaire
Lectures cursives:
Recherches culturelles et artistiques:
o Le classicisme
o La figure de l’honnête homme
o Placere et docere
o La forme de la saynète
o Le conte philosophique
Activités proposées pour l'objet d'étude "Ecriture poétique..."
o Les recherches ci-dessus.
o Les subordonnées
Texte 12 : CANDIDE
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n'ayant plus que la
moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre
homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais,
que fais- tu là, mon ami, dans l'état horrible où je te vois ? -- J'attends mon maître, M.
Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. -- Est-ce M. Vanderdendur, dit
Candide, qui t'a traité ainsi ?
--Oui, monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous
attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la
jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en
Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée,
elle me disait : " Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre
heureux, tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la
fortune de ton père et de ta mère. " Hélas ! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils
n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins
malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les
dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas
généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de
germains. Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière
plus horrible.