La grâce" peut être comprise de plusieurs manières selon le contexte, mais voici quelques
définitions courantes :
En théologie : La grâce est une faveur divine accordée par Dieu aux humains pour les aider dans
leur vie spirituelle et les rapprocher de Lui. Elle est souvent vue comme un don gratuit, non
mérité par les œuvres humaines.
En esthétique : La grâce désigne une qualité de beauté, d'élégance et de raffinement. Une
personne ou une chose gracieuse est perçue comme étant particulièrement harmonieuse et
agréable à voir.
En droit : La grâce peut désigner une mesure de clémence, par exemple, un pardon ou une
réduction de peine accordée par une autorité, souvent un chef d'État.
En comportement : La grâce peut également se référer à une manière d'agir ou de se
comporter avec politesse, courtoisie et douceur.
Le terme peut donc prendre des significations variées selon le contexte dans lequel il est utilisé.
1 L a soif de liberté personnelle est vive et répandue de nos jours, au risque de
l’individualisme. Lorsque le concile Vatican II prenait acte de cette aspiration, il en affirmait la
valeur : « c’est seulement librement que l’homme peut se tourner vers le bien, et nos
contemporains font grand cas de cette liberté et ils la recherchent avec ardeur : ils ont tout à fait
raison de le faire [1][1]Gaudium et spes, 17. ». La liberté n’est-elle pas au cœur du message
chrétien, qui annonce la libération des êtres humains par le don gratuit du Dieu infiniment libre,
sa grâce qui œuvre à la pleine communion des libertés dans l’amour ? Une telle liberté implique
l’absence de contraintes non seulement extérieures, mais intérieures : « La dignité de l’homme
exige donc qu’il agisse selon un choix conscient et libre, personnellement, c’est-à-dire mû et
déterminé de l’intérieur, et non sous l’effet de poussées intérieures aveugles ou d’une contrainte
purement extérieure [2][2]Ibid. En 1653, la constitution Cum occasione défendait une… ».
2Pourtant, alors qu’en Occident l’adhésion à la foi chrétienne n’a jamais été aussi libre de
contraintes extérieures, peu se tournent vers elle, et beaucoup y voient une menace pour la liberté
de mœurs ou de pensée. La simple annonce d’une action intérieure de la grâce de Dieu, censée
libérer sans contraindre, ne suffira pas à les convaincre. Il importe donc particulièrement
aujourd’hui de montrer à quel point et en quel sens la foi chrétienne promeut la vraie liberté.
C’est pourquoi, estime le théologien allemand Thomas Pröpper dans
l’impressionnante Anthropologie théologique [3][3]Th. Pröpper, Theologische Anthropologie, t. I
et II, Herder,… qu’il a publiée en 2011, la pensée philosophique moderne de la liberté s’impose
aujourd’hui comme la forme de pensée à mobiliser dans l’approche théologique de la relation
libre entre Dieu et l’être humain dans l’histoire. Cette œuvre magistrale culmine tout
naturellement en une réflexion consacrée à la question des rapports entre grâce et liberté. Un des
intérêts de cette approche est sa mise en question du large consensus en cette matière atteint au
cours du XXe siècle. D’après ce consensus, l’impasse à laquelle conduisit la fameuse querelle
post-tridentine de auxiliis sur les aides (auxilia) de la grâce au libre arbitre humain tenait à une
approche concurrentielle des rapports entre l’action de Dieu et celle de l’être humain, qu’il
conviendrait de dépasser en acceptant d’y reconnaître un mystère insondable. Pröpper, par la voix
de son élève Michael Greiner qui a rédigé pour lui le chapitre magistral consacré à « la grâce
efficace de Dieu et la liberté humaine » [4][4]Th. Pröpper, ch. 15, p. 1351-1463. Par la suite
j’identifierai…, va jusqu’à prétendre que l’antique problème ayant tourmenté tant de brillants
esprits peut être tout simplement résolu : il ne s’agirait pas d’un mystère insondable, mais d’une
énigme soluble. On attribuerait volontiers une telle audace à du simplisme ou de la naïveté, si
Pröpper ne s’était dès longtemps acquis une grande réputation, et si son dernier ouvrage n’était
pas la somme si profonde et créative qui s’impose à notre attention [5][5]Voir sa recension dans
RSR 101/2 (2013), p. 125-134..
3L’objectif poursuivi en ces pages est de proposer une réflexion sur les rapports entre grâce et
liberté qui tienne compte de l’apport nouveau de cet ouvrage, tout en l’évaluant et en le situant
dans les débats contemporains concernant la liberté humaine et la prescience de Dieu,
particulièrement vivants dans le monde anglo-saxon. À cette fin, il est indispensable de
commencer par rappeler la teneur du problème, de son émergence à sa résurgence post-tridentine.
L’émergence du problème
4Deux types de passages du Nouveau Testament se sont avérés difficiles à accorder : ceux qui
présentent le salut comme requérant le libre engagement de l’être humain, qui peut le refuser ou
l’accepter [6][6]Voir notamment tous les appels à suivre le Christ, et 2 Co 3,…; ceux qui affirment
que cet engagement lui-même est un don de Dieu, qui a l’initiative souveraine du salut de tout
homme. La tension entre ces textes est assez tôt devenue l’occasion de violents conflits en
Occident, jusqu’à la déchirure. Le premier d’entre eux opposa Pélage, selon qui « il n’y a pas de
libre arbitre si l’aide (auxilio) de Dieu lui est nécessaire [7][7]De gestis Pelagii, 42 (PL 44, 345). »
et Augustin, l’ardent et très influent défenseur de la nécessité universelle d’une telle aide, sous la
forme de la grâce du Christ qui prévient, libère, et accompagne le libre arbitre. L’Église a donné
raison à Augustin en ce qui concerne le cœur de sa théologie de la grâce, et la façon la plus
simple de dire l’essentiel de son enseignement, tout en rassemblant les principaux versets qui le
fondent, est de se référer à quelques passages du second concile d’Orange (529), en particulier à
celui-ci : « Si quelqu’un affirme qu’il peut par la seule force de la nature […] donner son
assentiment à la prédication de salut de l’Évangile, sans l’illumination et l’inspiration du Saint-
Esprit qui donne à tous son onction lorsqu’ils adhèrent et croient à la vérité, il est trompé par un
esprit d’hérésie [8][8]DS 377. Cf. Vatican I, Dei Filius, 3 (DS 3010) et Vatican II,… ». Ce canon 7
du concile d’Orange fait référence à Jn 15, 5 : « hors de moi vous ne pouvez rien faire » et 2 Co
3, 5 : « Ce n’est pas que de nous-mêmes nous soyons capables de revendiquer quoi que ce soit
comme venant de nous ; non, notre capacité vient de Dieu [9][9]Cité également à Trente (DS
1547). Autres versets johanniques… ». (Quand il cite ce passage, Vatican I ajoute, en se référant
à Trente, la possibilité pour l’homme de résister à la grâce : « la foi en elle-même, même si elle
n’opère pas par la charité, est un don de Dieu ; et l’acte de foi est une œuvre salutaire, par
laquelle l’homme offre à Dieu lui-même sa libre obéissance en acquiesçant et en coopérant à la
grâce à laquelle il pouvait résister [10][10]DS 1525. »). En ce qui concerne l’action de Dieu sur
notre volonté, le concile d’Orange précise : « même notre volonté de purification est un effet de
l’infusion et de l’opération du Saint-Esprit en nous [11][11]DS 374. », en citant Ph 2, 13 : « Dieu
est là qui opère en vous à la fois le vouloir et l’opération même, au profit de ses bienveillants
desseins ». Il refuse le pélagianisme, selon lequel « l’accroissement de la foi comme aussi son
commencement, et l’attrait de la croyance […], ne sont pas en nous par un don de la grâce »,
mais « nous sont naturels ». Il s’oppose également à ce qui sera appelé le semi-pélagianisme,
selon lequel la grâce n’intervient que dans l’accroissement de la foi, mais pas en son
commencement. Il ajoute que le don de la grâce est « une inspiration du Saint-Esprit qui redresse
notre volonté en l’amenant de l’infidélité à la foi et de l’impiété à la piété [12][12]DS 375. Ce
canon, ainsi que DS 396, cite Ph 1, 6 ; Ph 1, 29 ;… » ; « notre foi, notre volonté, et notre capacité
d’accomplir ces actes comme il faut se font en nous par l’infusion et l’inspiration du Saint-
Esprit [13][13]DS 376. Ce canon cite 1 Co 4, 7 : « Qu’as-tu que tu n’aies… ».