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Justice et Constitution au Cameroun

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LES MUTATIONS DE LA JUSTICE A LA LUMIERE DU DEVELOPPEMENT

CONSTITUTIONNEL DE 1996
Jean-Calvin ABA’A OYONO

Voici un thème qui avait mis l'institution judiciaire du Cameroun en


situation avant-gardiste dans l'actualité nationale. A l'occasion des "premières
journées portes-ouvertes de la justice Camerounaise"1, l'environnement
extérieur avait spontanément saisi l'opportunité de scruter l'univers
momentanément "transparent" des praticiens du Droit, avec bien
évidemment la bénédiction des plus hautes autorités administratives de l'Etat.
Des théoriciens du Droit avaient même été associés à cette sorte d'état des
lieux par le truchement de conférences publiques, suivies de débats
contradictoires2, comme pour cristalliser et corroborer solennellement l'idée
d'une ouverture particulièrement critique et constructive.
L'observateur du quotidien ne pouvait que louer pareille initiative
gouvernementale intervenant dans un contexte ambiant de justice officielle
couramment vilipendée3. L'euphorie du discours pouvait tenir à deux
paramètres de fond : d'une part, l'approche avait le mérite de jeter les bases
d'une vulgarisation des mécanismes fondamentaux du service public de la
justice confiée aux magistrats stricto sensu considérés, et au terme de
laquelle s'installerait, dans les esprits, une certaine correction du cliché
outrancièrement collé à ces hommes de loi qui inspirent, à tort ou à raison,
les sentiments de peur et d'aversion, pour cause de prédation de la liberté
individuelle ; d'autre part et corrélativement, cet échange supposé franc entre
les uns et les autres avait vocation à instaurer, incidemment, un minimum de
transparence dans le processus de découverte d'une institution

qui se veut au service de tout le monde. Le souci de clarification ainsi


annoncé était de surcroît le signe d'une consolidation, par les autorités
publiques, du principe même de " bonne gouvernance" qui s'installe
progressivement dans le jargon politico-administratif des Camerounais.

1
- Elles se sont tenues du 25 au 29 octobre 1999 dans tous les chefs-lieux de province. Pour
l'essentiel, la direction des assises était assurée par les présidents de Cours d'appel, à l'exception
de la cérémonie tenue à Yaoundé sous la présidence du ministre de la justice, Garde des sceaux.
2
- A titre d'illustration, les Pr. Stanislas MELONE, Maurice KAMTO et Roger-Gabriel NLEP
étaient les intervenants à Yaoundé, tandis que les Dr. Jean-Calvin ABA'A OYONO et Prosper-
Rémy NKOU MVONDO avaient été sollicités pour la ville de Ngaoundéré,et ce dans des débats
respectifs de Droits public et privé.
3
- Prosper - Rémy NKOU MVONDO, La crise de la justice de l'Etat en Afrique noire francophone -
Etude des causes du "Divorce" entre la justice et les justiciables, PENANT, n°824, 1997, p 208-228.

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Au regard de l'ensemble des données qui précèdent, la pertinence du
thème suggéré par les politiques suffit à fonder toute exploitation
scientifique, fut-elle "tardive"4. Sans sous-estimer les enjeux de cette
éventuelle objection, elle apparaît néanmoins assez stérile, tant il est vrai que
ce qui importe est le contenu d'une réflexion et non point son moment. Les
dispositions constitutionnelles étant encore en vigueur, le débat sur la justice,
même au commencement du troisième millénaire, reste et demeure
d'actualité.
Le présent thème de Droit constitutionnel appelle, préalablement à toute
analyse de fond, un éclairage conceptuel, c'est - à dire définir, avec plus ou
moins de précision, ce que l'on entend par "mutations de la justice à la
lumière du développement constitutionnel de 1996". Assurément, la
démarche tient à ce que l'on se fera au départ un compte exact sur ce qui sera
développé par la suite. Car, comme le disait si bien en substance un grand
maître français administrativiste, il faut nécessairement commencer par
résoudre clairement le problème de fixation des concepts qui forment
l'armature d'un thème, "sinon, poursuit-il, on discuterait dans l'obscurité en
vain"5. La mutation, la justice et le développement constitutionnel sont
justement ces éléments à conceptualiser.
Par essence, la notion de "mutation" relève du littéraire. Il apparaît ce
faisant logique d'interroger le Dictionnaire qui indique que l'on est là en
présence d'un vocable latin, "mutatio" en l'occurrence, provenant de
"mutare" et se traduisant, en langue française, par le verbe changer6. De cette
équivalence terminologique, on retiendra qu'une mutation est la résultante
d'une chose ou d'un fait qui connaît, à un moment donné, quelque
transformation. C'est, autrement dit, un phénomène qui présente désormais
un aspect plus ou moins distinct par rapport à son état initial.
Quoique le second concept du thème qu'est la "justice" ait également une
base sémantique littéraire, comme l'essentiel des mots français au demeurant,
force est, a contrario, de reconnaître qu'il fait davantage l'objet d'une
appropriation par le droit. Par conséquent, au sens juridique qui semble plus
opérant ici, et non point littéraire qui évoque la vertu morale consistant pour
l'Homme à s'investir infailliblement dans les sentiers de la droiture, la justice
s'entend d'une institution publique désignée juridiction, qu'il s'agisse d'un
tribunal, d'une « cour » et de plus en plus d'un « conseil » pour autant qu'il
déploie une activité juridictionnelle7, au sein de laquelle

siègent par principe des organes ayant la qualité de magistrat, lesquelles


personnes ont pour mission de trancher les différends dans la société sur la

4
- La constitution est édictée le 18 janvier 1996. La doctrine s'intéresse à celles de ses
dispositions qui traitent du phénomène de la justice quatre années bien après. On peut donc
légitimement critiquer toute réaction "différée" de l'analyste en la matière.
5
- Charles EISENMANN, Cours de Droit administratif, tome I, L.G.D.J., Paris, 1982, p. 17.
6
- cf. "Le petit Larousse illustré" dans son édition de 1998.
7
- Dominique ROUSSEAU, Droit du contentieux constitutionnel, Montchrestien, 2e éd., Paris, 1992, p.
47 ; voir, également, sur la thèse de la nature juridictionnelle du conseil constitutionnel de France,
François LUCHAIRE, le conseil constitutionnel est - il une juridiction ? R.D.P., 1979, p. 27.

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base du droit et au moyen de décisions ayant force juridique que l'on appelle
jugement, ordonnance, arrêt, sentence arbitrale ...
L'ultime articulation du thème qu'est le "développement constitutionnel"
s'analyse comme un mouvement séquentiel de formation et de réformation
successives des dispositions de la constitution d'un Etat donné, laquelle
constitution, à son tour, devrait être perçue comme la charte fondamentale
de l'Etat qui fixe les droits et les libertés concédés aux individus, détermine le
statut des pouvoirs publics et aménage l'orientation des rapports qui doivent
exister entre lesdits différents pouvoirs. Techniquement, il s'agit encore de ce
qu'il convient de nommer le constitutionnalisme qui est le reflet de toute une
dynamique que subissent les normes contenues dans le texte de la
constitution. Le mouvement constitutionnel suppose en somme, par rapport à
son objet, une constitution primaire dans l'histoire normative d'un pays et un
texte constitutionnel en vigueur en transitant, bien entendu, par une
constitution intermédiaire comme c'est incontestablement le cas du
Cameroun.
En effet, il est établi en droit et science constitutionnels qu'à chaque degré
d'autonomie politique traversée par le Cameroun post - "colonial"
correspond une certaine nature des normes fondamentales qui le structurent8.
Et le Pr. Maurice KAMTO a excellemment retracé, dans une étude plus
récente, cette synergie dont on retiendra les grandes lignes ci-après9 :
- Le 1er janvier 1960, le Cameroun accède à l'indépendance et à la
souveraineté internationale. L'impératif de faire partie intégrante du monde
libre et la volonté de vibrer au rythme du changement politique majeur
conduisent à l'adoption de la constitution du 04 mars 1960 pour le compte du
Cameroun oriental francophone ;
- La vie constitutionnelle se révélera par trop éphémère car par l'effet
d'entraînement du plébiscite onusien de 1961, les Camerounais
occidentaux du "Southern Cameroons", alors sous administration de
la couronne britannique à partir du Nigeria voisin, choisissent de vivre
une épopée étatique commune avec ceux des précédents concitoyens
déjà libérés du joug français, plutôt que d’intégrer l’Etat nigérian en
fonction de l'option qui leur était offerte. Un Etat composé d'essence
fédérale viendra traduire le cadre spatial d'existence de ces
camerounais qui, manifestement, n'entendent nullement faire table rase
des spécificités culturelles. Au-delà de son intitulé trompeur, la
constitution du 4 mars 1960 s'éclipsera au profit d'une nouvelle
constitution fédérale adoptée en contravention de la

8
- Pierre-François GONIDEC et Jean -Marie BRETON, La République Unie du Cameroun,
Encyclopédie politique et constitutionnelle publiée par l'institut international d'administration publique,
série Afrique, éd. BERGER-LEVRAULT, Paris, 1976, pp. 22-32.
9
- Dynamique constitutionnelle du Cameroun indépendant, R.J.A., 1995/1,2 et 3, pp. 7-49. Voir aussi
François MBOME, les expériences des révisions constitutionnelles au Cameroun ; Penant, n° 808,
Janvier - Avril 1992, pp. 10-46.

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procédure conséquente le 1er septembre 196110. C'est donc à raison que la
doctrine parlera de "fraude à la constitution"11, formule du reste chère à
Gérard LIET-VEAUX12. Les contingences historiques propres aux
hommes qui se meuvent dans le milieu social vont cependant perturber et
réorienter le cours politico-institutionnel de l'Etat Fédéral et de sa
constitution ;
- On se remémore, à cet effet, que la période "coloniale"13, au Cameroun,
est le moment d'un multipartisme à la fois foisonnant et débordant.
L'expérience se prolongera même après l'accession à l'indépendance puisque
les partis politiques les plus représentatifs, de par leur rayonnement national,
continueront à se bousculer dans l'arène politique14. Le pouvoir en place et
l’opposition s'affrontent durement en usant même des armes à feu. Le
pouvoir appréhende alors la pensée politique unique comme la panacée aux
problèmes posés par le pluralisme supposé perturbateur. L'enracinement
démocratique entamé à l'époque du "Blanc" sera brusquement interrompu en
1965. Car le 11 juin 1966 se forme, sous l'impulsion du chef de l'Etat et de
parti Ahmadou AHIDJO, une structure qui se veut parti politique unifié15, et
au sein de laquelle se fondent les principales sensibilités politiques sus-
évoquées, exception faite de l'aile fondamentale de l'U.P.C de Ruben UM
NYOBE et du bloc démocratique Camerounais. Dès lors s'installe le
monisme, lequel sera relayé en 1985 par le parti politique du successeur
constitutionnel du précédent président de la République16, Paul BIYA
notamment, avec en prime l'exercice monopolistique du pouvoir politique.
Sur ces entrefaites, le fédéralisme est en perte de vitesse et l'on glisse de
façon irréversible vers l'Etat unitaire dont l'existence juridique sera scellée par
la constitution du 02 juin 1972. L'exposé des motifs joint au projet de
constitution dit, à cet effet, que le fédéralisme constitue un "handicap au

10
- L'intitulé exact de cette constitution fédérale est le suivant : "Loi n°61-24 du 1er septembre 1961
portant révision constitutionnelle et tendant à adapter la constitution actuelle (celle du 4 mars 1960)
aux nécessités du Cameroun unifié". On signalera, au passage, que l'Etat fédéré du Cameroun
anglophone était régi par la constitution du 26 octobre 1961 alors que l'entité parallèle francophone était
structurée au moyen de la loi organique du 1er novembre 1961.
11
- Maurice KAMTO, op. cit., p. 11.
12
- cité par Pierre PACTET, Institutions Politiques Droit constitutionnel, Masson/Armand Colin, 14e
éd., Paris, 1995, p. 76.
13
- L'épithète revient pour la seconde fois, entre guillemets. C'est qu'il ne faut pas se méprendre sur la
colonisation de fait qu'a connue le Cameroun car la S.D.N. avait, au plan normatif, reçu mandat
d'administrer le territoire (cf. Louis-paul NGONGO, histoire des institutions et des faits sociaux du
Cameroun, 1884-1945, Tome I, série travaux de recherches de l'Université de Yaoundé, BERGER-
LEVRAULT, Paris, 1987 pp. 78 et s).
14
- Il s'agit de l'U.P.C (Union des Populations du Cameroun) de Ruben UM NYOBE, de l'U.C (Union
Camerounaise) de AHMADOU AHIDJO, du K.N.D.P (Kamerun National Democratic Party) de John
NGU FONCHA, du C.P.N.D.P (Cameroon Peoples National Democratic Party) d'Emmanuel
ENDELEY, du C.U.C (Cameroon United Congress) de Salomon TANDEM MUNA et du O. C (One
Cameroon) de NDEH NTUMAZAH.
15
- En l'occurrence l'U.N.C (Union Nationale Camerounaise) qui rappelle fortement les initiales de l'ex-
parti "solitaire" de l'intéressé qu'était l'U.C (Union Camerounaise).
16
- Le R.D.P.C (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais) qui, convient-il de le préciser,
ne naîtra pas simultanément avec l'accession de son chef à la magistrature suprême le 06 novembre
1982.

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développement rapide du pays". Conformément à la science
constitutionnelle, la IIIe République a pris le pas sur la seconde de 1961 née,
quant à elle, des cendres de la première de 1960.
L'affranchissement moderne des peuples encore opprimés avec son
corollaire qu'est la libéralisation de la vie politique dans les Etats verront
subitement le jour tel un phénomène de mode. Les symboles restent gravés
dans la mémoire de l'histoire contemporaine : chute du mûr de Berlin,
déliquescence du bloc communiste, exécution sommaire du Président-
dictateur de Roumanie Nicolae CEAUCESCU, discours de la Baule (du nom
d'une agglomération balnéaire près de Nantes)... L'Afrique ne peut être
épargnée, dans ce contexte de globalisation politique, par ce vent de
sommation des dirigeants libéraux et des gouvernés épris de liberté. Et a
fortiori un Cameroun à la tête duquel se trouve un homme déjà animé, ne fût-
ce que sur le plan des principes, par des idées libérales17. Se pose donc le
double problème de la traduction constitutionnelle de ce nouveau verbalisme
révolutionnaire et des modalités par lesquelles la transition affectera le champ
politique classique.
Ce que l'on a nommé la "Tripartite" fut d'abord mise en place en vue de
mener une réflexion sur les voies et moyens relatifs à la démocratisation du
système politique18. Dans l'esprit de l'une de ses composantes qu'est
l'opposition, il est question, entre autres, d'exprimer le changement de cap
par l'élaboration d'une constitution nouvelle. Le concert de malentendus entre
le Président de la République et l'opposition dite radicale incite celui-ci à
prendre les responsabilités à lui confiées par voie de suffrages populaires.
C'est ainsi qu'il explore, non sans associer quelques radicaux de l'époque, une
voie autre par instauration, le 17 mai 1993, d'un comité technique ayant pour
mission de lui soumette un projet de constitution intégrant les aspirations
libérales du peuple. Cette fois encore, le Président de la République renvoie
aux calendes grecques les travaux du comité, probablement en raison des
dérapages constatés et qui tenaient à certaines velléités indépendantistes des
assises, à l'exemple de la conférence nationale souveraine béninoise alors
même que l’idée d’une telle conférence avait été déclarée "sans objet" par
Paul BIYA en terre Camerounaise.
Entre la situation d'un Etat à la recherche effrénée d'une constitution de
consensus national et l'interrogation quant à la forme référendaire ou
législative de son adoption, le Président de la République surprend quelque
peu l'opinion en soumettant, à la représentation nationale, le vote d'une autre
mouture qui aboutira à la constitution en vigueur, et précisément intitulée loi
n° 96/06 du 18 janvier 1996 portant révision de la constitution du 02 juin
1972. Quoique l'opportunité fût encore offerte à la doctrine de

17
-La vérité historique impose que l'on rappelle que les maîtres-mots de la méthode managériale du
Président Biya ont toujours oscillé entre "rigueur dans la gestion, moralisation des comportements et...
démocratisation de la vie publique". La pratique idéologique relève, par contre, d'un autre débat.
18
- Il s'est agi d'une table ronde tenue à Yaoundé du 30 octobre 1991 au 17 novembre de la même année
et réunissant des membres de l'exécutif, des représentants des partis politiques et quelques-uns de la
"société civile". Sur l’ensemble de la question, lire la réforme constitutionnelle du 18 janvier 1996 au
Cameroun : aspects juridiques et politiques, Fondation Friedrich Ebert, 1996, 418 p. ; François
MBOME, le processus d’élaboration de la constitution du 18 janvier 1996, lex-lata, n° 30, p. 3 et s.

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relever, avec pertinence, qu'il y a eu "... fraude à la procédure"
constitutionnelle19, avec ce qu'un tel comportement entraîne comme
confusion quant au rattachement temporel même du document
constitutionnel, force est tout de même de noter que l'histoire
constitutionnelle du Cameroun aura davantage été enrichie. Et cette richesse
du travail constituant du 18 janvier 1996 se mesure aux innovations qui
affectent le paysage institutionnel traditionnel. Que retenir donc de ce
traitement que le constituant de 1996 réserve au service public de la justice
comparativement aux options constitutionnelles de 1960, de 1961 et de 1972
? Les innovations tiennent indubitablement aussi bien aux acteurs même de
l'institution (I) qu'à leur cadre juridictionnel d'évolution quotidienne (II).

I- Un statut des acteurs de la justice aux relents novateurs

La scientificité dont se prévaut la discipline juridique, au même titre que


les sciences dites dures, dépend de l'observation de quelques considérations
épistémologiques. Le professeur Jean-Claude VENEZIA perçoit ces
dernières en ces termes : "La rigueur et la précision sont des attributs
fondamentaux ... des notions juridiques. Ne pourra être considérée comme
juridique une notion qui ne sera pas susceptible d'être définie avec
précision, délimitée"20. Que faut-il donc entendre par statut et par acteurs
respectivement ? Afin que ces concepts ne prêtent à équivoque, on dira, ici,
qu'il est question de la situation que le droit positif confère à une chose ou à
une personne humaine par rapport à une autre chose ou à un autre être
humain et là, il s'agit de tous ces hommes qui, chacun en ce qui le concerne à
un moment donné, consomment ou rendent cette justice en débat. A l'issue
du développement constitutionnel de 1996, il apparaît évident que les
premiers, c'est-à-dire les usagers du service public de la justice, ont vu le
principe procédural "des droits de la défense" élevé au rang constitutionnel
(A) ; tandis que les seconds, les magistrats notamment, ont cru devoir
conclure à un regain de vitalité de leur statut juridique qui bascule "de
l'autorité judiciaire" d'antan au "pouvoir judiciaire" (B).

A /La constitutionnalisation du principe procédural "des droits de la


défense" au bénéfice des justiciables

Entre autres droits et libertés que la loi constitutionnelle du 18 janvier


1996 confère aux individus, le préambule en contient un nouveau libellé en
ces termes : "Tout prévenu est présumé innocent jusqu'à ce que sa
culpabilité soit établie au cours d'un procès conduit dans le strict respect
des droits de la défense".

19
- Maurice KAMTO, Révision constitutionnelle ou écriture d'une nouvelle constitution, L'ex-Lata, n°s
023-024, février-mars 1996, p. 17.
20
- Sur le degré d'originalité du contentieux économique, Mélanges STANISSOPOULOS, L.G.D.J,
Paris, 1974, p. 148.

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Pour peu que l'on se souvienne de la démarcation traditionnelle qui existe
entre les deux grandes branches du droit que sont le droit public et le droit
privé, et en dépit des passerelles qui tendent de plus en plus à relativiser les
frontières, on peut, de prime abord, s'émouvoir de ce que des concepts
pénalistes tels "prévenu", "présomption d'innocence" et "culpabilité"
investissent le domaine du Droit constitutionnel d'essence publiciste21. Mais
l'inquiétude peut paraître artificielle voire stérile, et s'estomper par
conséquent, lorsqu'on note que la constitution, source formelle originaire du
Droit constitutionnel est, dans un Etat, ce Droit-mère qui irrigue toutes les
autres disciplines juridiques à raison de son positionnement au sommet de la
hiérarchie des normes de droit.
Le plus utile, dans cette formule du préambule constitutionnel, est que
tout «mis en cause», dans quelque procédure que ce soit, bénéficie au
préalable des droits de la défense, lesquels sont, vis-à-vis de l'instance qui le
met en état de jugement, une stricte obligation à mettre en œ uvre. Il s'agit
alors de porter à sa connaissance les griefs contre lui articulés dans le but de
lui permettre de mieux organiser sa contradiction, c'est-à-dire arguer en
s'opposant à ce qui a été précédemment dit par l'autre partie. Les droits de la
défense voudraient dire que l'opinion du «mis en cause» dans le litige compte
et précède toute décision relative à son sort eu égard aux exigences de la
manifestation de la vérité. On ne peut juridiquement se faire un compte exact
sur le bénéficiaire desdits droits sans lui avoir donné dès l'abord l'opportunité
de s'expliquer sur les faits à lui reprochés. Voilà résumée la signification à
donner à ce principe de droit processuel inscrit pour la première fois dans
toute l'histoire du constitutionnalisme national.
Pour autant, il serait outré d'alléguer qu'aucune norme infra -
constitutionnelle de tout l'ordre juridique n'en a fait état auparavant. droits
"de la première génération" comme l'affirme le juge administratif français22,
les droits de la défense ont été à la une de la jurisprudence administrative23,
de celle produite par la justice des intérêts des particuliers, et ce
consécutivement aux instances disciplinaires dans les Fonctions publiques et
Administrations privées qui les ont méconnus aux agents publics et
travailleurs du privé. Le droit disciplinaire dans la Fonction publique, qui est
quantitativement de loin la matière litigieuse la plus déférée devant les
formations contentieuses administratives, avait déjà permis au juge
administratif d'annuler, pour excès de pouvoir, les décisions administratives
prises en violation des droits de la défense24. Même dans son fonctionnement
interne, la juridiction administrative reste rivée à cette méthode du
contradictoire avant tout jugement au fond, et concrètement par

21
- A défaut de vocables fondamentalement publicistes, le constituant n'aurait-il pas pu insérer ceux plus
neutres que sont "mis en cause", "présumé non fautif" ou "agissement irrégulier" en lieu et place des
sus-désignés ?
22
- C.E ,sect. 5 mai 1944, Dame veuve TROMPIER GRAVIER, Rec. 133.
23
- Olivier GOHIN, la contradiction dans la procédure administrative contentieuse, Bibliothèque de
Droit public, Tome 151, L.G.D. J., Paris, 1988, 495 pages.
24
- C.C.A, Arrêt n°655 du 25 octobre. 1957, EBONGUE Jean-Adalbert ; C.F.J/A.P, Arrêt n°11 du 16
mars 1967, MAKOUBE EPEE Albert, et la même année Arrêt MPESSA Stanislas ; CS/CA, jugement
n°71 du 13 mai 1976, BENE BELLA Lambert ; CS/AP, Arrêt n° 18/A du 24 mars 1984, NANA David
...

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le canal de l'échange de mémoires entre les parties à l'instance, mémoire en


défense pour répondre au demandeur, mémoire en réplique pour répondre à
la défenderesse.
Avisées de cette inflexible position du droit jurisprudentiel, les autorités
administratives, en prévision des déboires contentieux tirés de leur fréquente
prédation de la liberté, n'avaient plus qu'à reprendre, et donc à codifier,
explicitement ou implicitement, ce principe des droits de la défense dans la
production du droit réglementaire, aussi bien dans l'administration d'Etat que
dans les collectivités décentralisées. S'agissant par exemple de l'Etat, pris
dans l'acception administrativiste du terme, l'article 23 alinéa 3 du décret n°
94/199 du 07 octobre 1994 portant statut général de la Fonction publique
d'Etat s'oriente implicitement dans ce sens de la protection des droits du
«fonctionnaire mis en cause» par le biais "du droit d'accès (au) dossier
professionnel personnel" à lui concédé. Plus explicite est la rédaction, en la
matière, de la procédure disciplinaire dans des corps de fonctionnaire
abusivement réputés en marge de la juridicité normale ou commune, à l'instar
des personnels des forces armées25 et de ceux de la police nationale26. Le
principe des droits de la défense a même gagné le terrain du fonctionnement
des administrations infra-étatiques. Ce qui a justement amené le juge
administratif à l'y consolider en frappant de nullité toute mesure disciplinaire
d'un établissement public administratif comme l'université à l'encontre
d'étudiants, au motif qu'elle intervient en contravention de la règle cardinale
de procédure disciplinaire27. Quoi qu'il en soit du champ de manifestation des
droits de la défense, administratif ou juridictionnel, il convient de retenir de
ce qui précède, du moins pour ce qui est exclusivement de la formation du
droit public, que c'est le juge du contentieux administratif qui les a introduits
initialement dans l'ordre juridique, et ce longtemps avant que le constituant
n'agisse dans ce sens. On comprend dès lors pourquoi celui-ci, d'une manière
somme toute mécanique, rappelle à toute occasion l'administrateur
impertinent à l'observation de l'ordre normatif démocratique28.
Par contre, on peut ne pas s'expliquer d'emblée ce mutisme constitutionnel
en trente cinq ans d'évolution des normes fondamentales dans l'Etat. Il est
fermement établi que le droit positif est le reflet des conceptions sociales
dominantes de l'heure, surtout lorsque celles-ci

25
- Article 25 du Décret n°94/184 du 29 septembre 1994 portant statut particulier du corps des officiers
d'active des Forces armées: "La procédure disciplinaire est contradictoire. Les droits de la défense sont
garantis. L'officier peut se défendre lui-même ou par l'intermédiaire d'un défenseur de son choix" ; ou
cet article 27(b) du Décret n° 94/185 du 29 septembre 1994 portant statut particulier des personnels
militaires non officiers des Forces armées : "les droits de la défense sont garantis au militaire mis
cause".
26
- Article 133 (4) du Décret n°94/200 du 07 octobre 1994 portant statut spécial du corps de la sûreté
nationale : "lors des débats (disciplinaires), le principe de la contradiction doit être observé et les droits
de la défense respectés".
27
CS/CA, jugement n°38 du 30 mars 1995, NYAM Charles, observations MBOUENDEU Jean-de-Dieu,
juridis-périodique, N°26, avril-mai-juin 1996, pp. 31-34.
28
- CS/CA, jugement n°32 du 25 février 1993, ETOGA Eily Florent.

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emportent l'adhésion du pouvoir politique en place. Et la dynamique de la


pensée politique, en cette ère incontestable de démocratisation de la vie
publique et de son pendant qu'est la liberté d'expression, conduit à coup sûr
le constituant à la relecture de sa philosophie de la marche d'une société
globale. Si donc les constituants de 1960, de 1961 et, par concession, de
197229 avaient omis de porter cette modalité libérale de protection du citoyen
dans leurs préoccupations normatives respectives, l'omission, du reste
volontaire, pourrait tenir à la prévalence de la verticalité des rapports existant
à cette époque totalitariste entre gouvernés et gouvernants, laquelle excluait
d'office toute tentative d'opposition verbale de la part de ces derniers. Pour
paraphraser Danielle LOSCHAK, le silence constitutionnel d'hier,
relativement aux droits de la défense, tenait justement à un "discours du
pouvoir" hostile à cette garantie de procédure.
Le texte constitutionnel en vigueur, dans son préambule notamment, a
désormais emboîté le pas à la jurisprudence et au règlement. Et c'est la
sécurisation du justiciable au sens large du terme qui s'en trouve davantage
renforcée. Car un droit préalablement doté d'un statut jurisprudentiel ou
décrétal parvient maintenant à se hisser au rang d'une prérogative
constitutionnellement protégée ou, si l'on veut, à l'échelle d'une garantie
fondamentale, à l'exemple du système juridique français30. La conséquence
immédiate en est que même le parlement, à travers les lois qu'il sécrète, ne
peut juridiquement plus s'autoriser à légiférer dans l'optique d'apporter ne
fût- ce qu'une légère entorse à ce droit fondamental du citoyen.
Pour évidente qu'elle s'avère, l'innovation constitutionnelle ne peut
réellement prospérer qu'à la condition que le mécanisme juridictionnel de
contrôle de constitutionnalité des normes infra - constitutionnelles soit
nettement moins moribond comme cela est de tradition institutionnelle. On
sait, à cet effet, que par voie d'action, il a prévalu une restriction du droit de
saisine, exclusivité accordée au Président de la République et, de façon moins
perceptible et pourtant admissible, au Président de l'Assemblée Nationale31.
Une telle orientation du droit comporte déjà les germes de son caractère
inopérant puisqu'elle place ces faiseurs de lois en destructeurs potentiels de
leur propre édifice juridique, ce qui est difficilement réalisable dans une
société au sein de laquelle les dirigeants se remettent très rarement en cause,
habitués qu'ils sont à se prévaloir de leur propre turpitude. Par
29
- L'opinion nationale est divisée quant aux lois fondamentales post-fédérales ayant existé au
Cameroun. Alors que le constituant de 1996 parle de "révision de la constitution de 1972", la procédure
suivie à cet effet conduit plutôt à conclure à une nouvelle constitution de 1996, eu égard à sa conformité
avec les principes de la science constitutionnelle.
30
- Décision du conseil constitutionnel français du 16 juillet 1971 conférant valeur constitutionnelle à
un principe fondamental reconnu par les lois de la République, la liberté d'association notamment. Jean
RIVERO, les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République : une nouvelle catégorie
constitutionnelle ? D. 1972, p. 265 ; Le conseil constitutionnel et les libertés. Economica, Paris, 2e éd.
1987 et idéologies et techniques dans le Droit des libertés publiques, in mél. Jacques CHEVALLIER,
Cujas, Paris, 1978, pp. 247-258. Pour ce qui est du respect des droits de la défense dans le même ordre
d'idées, voir C.C. 76-70 D.C 2 décembre 1976, R. p. 39.
31
- Philippe MANGA, le contrôle de constitutionnalité des lois au Cameroun : un cliché à corriger,
juridis-info, n° 11, juillet-Août-septembre 1992, pp. 62-63. Lire aussi François MBOME, le contrôle de
constitutionnalité des lois au Cameroun, R.C.D., n° 13 et 14, 1977, pp. 30 et s.

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voie d'exception, la jurisprudence administrative tout comme celle judiciaire


se sont refusées à opérer pareil contrôle au motif qu'aucun texte juridique ne
leur en attribuait la compétence32. Il est à espérer à l'avenir une action
beaucoup plus audacieuse des magistrats sur le fondement des nouvelles
dispositions constitutionnelles qui semblent réaménager leur statut juridique.

B /L’interprétation d’une transition : de l’« autorité judiciaire » au


« pouvoir judiciaire »

Selon une opinion très répandue, la lettre des constitutions du Cameroun


indépendant d'avant 1996 n'a nullement fait grand cas du statut de la justice
qui, comparativement aux exécutif et législatif traditionnellement érigés en
pouvoir d'Etat, a si souvent été ravalé au rang de la "simple" autorité
judiciaire. La réforme constitutionnelle du 18 janvier 1996, sacrifiant au rituel
par évitement de cette position affectée au rouage officiel du commandement
dans l'Etat, opère un son plutôt discordant aux termes son titre V qui
tranche désormais pour "... un pouvoir judiciaire, enfin là"33.
Cette transition, de "l'autorité judiciaire" au "pouvoir judiciaire", a fait,
certainement à chaud, l'objet de commentaires les plus surréalistes. Dès
maintenant, a-t-on martelé en substance, avec l'avènement dudit pouvoir, la
justice, si prompte à frapper le justiciable ordinaire qu'est le "pauvre"
citoyen, n'a plus de raison de manifester quelque frilosité que ce soit même à
l'égard de certains gouvernants présumés punissables mais qualifiés de
"puissants", traitement d'injustice du reste entretenu, prétend-on, par le
moins valorisant statut constitutionnel d'autorité jadis attaché aux magistrats
judiciaires. La portée de la distinction de l'autorité et du pouvoir est-elle si
éblouissante que l'on puisse s'autoriser à conclure à un regain de vitalité de la
magistrature agissante quelle que soit la nature du «mis en cause» devant ses
instances contentieuses ? Autrement formulée, y a t-il lieu d'interpréter cette
dynamique des règles constitutionnelles comme un vulgaire passe-passe
sémantique, le signe d'une révolution de palais ou, au contraire, une réelle
rupture constitutionnelle qui place la justice à un stade suffisamment différent
n'autorisant point de passerelle entre autorité et pouvoir judiciaires ? Les
substantifs en opposition supposée nécessitent, à cet effet, une brève analyse
théorique au préalable.
Sur le plan du droit fondamental dans l'Etat, Léon DUGUIT relevait déjà
que "dans tous les groupes sociaux ..., on trouve toujours un fait unique, des
individus plus forts que les autres qui veulent et qui peuvent imposer leur
volonté aux autres"34. Cet assujettissement des faibles aux forts, inhérent au

32
- Pour la jurisprudence administrative, voir CFJ/CAY, Arrêt n°178 du 29 mars 1972, MOUELLE
KOULA Eitel, Arrêt n°194 du 25 mai 1972, NANA TCHANA Daniel Roger, in RCD, n°3, 1973, obs.
Eric BOEHLER et Arrêt n°4 du 28 oct. 1970, S.G.T.E. Pour la jurisprudence judiciaire, voir Cour
d'appel de Garoua, Arrêt n° 9 /CRIM. du 5 mai 1973, Affaire dite "bandits de coffres-forts", note S.
MELONE, R.C.D n°4, 1973.
33
- Communication du ministre de la justice garde des sceaux aux procureurs généraux, lex-Lata, n° 23-
24- février-mars, 1996, p. 13.
34
- Traité de Droit constitutionnel, 3e éd., tome I, 1927, p. 655.

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rapport politique dans la collectivité humaine, est la traduction du
phénomène qu'est l'autorité. Et plus récemment, Pierre PACTET a réitéré
que l'autorité, lot constant des sociétés pré-étatique et étatique, naît "dès lors
qu'une personne ou un collègue est en mesure d'imposer sa volonté à
autrui"35. Nécessairement, l'autorité engendre une double relation de
prééminence et de subordination et, par ce fait même, une rupture organique
entre ceux qui occupent une place dominante les mettant en mesure de faire
prévaloir leur vision de la marche sociétale et ceux qui s'abstiennent de faire
écran aux idées des premiers. Dans cette équation politico-juridique,
commandement-obéissance notamment, se trouvent incidemment fixés deux
pôles verticaux : d'un côté, celui de l'énonciation de la norme juridique
relevant de la prérogative du gouvernant ; et de l'autre, l'acceptation des
impératifs y relatifs par le groupe constitué de gouvernés. A première vue
donc, l'autorité se manifeste par la situation de dépendance dans laquelle se
trouvent ces individus gouvernés vis-à-vis de toutes les prescriptions édictées
par les gouvernants.
La science administrative, du moins celle qui aborde le modèle français
d'autorité, semble développer le même refrain théorique lorsque Michel
CROZIER relève que "l'autorité est convertie le plus possible en règles
impersonnelles et les structures même de l'organisation semblent agencées
de telle sorte qu'une distance suffisante, pour que la sécurité de chacun soit
assurée, puisse s'établir entre les gens qui ont à prendre les décisions et
ceux qui seront affectés par ces décisions"36. On précisera au passage, à
travers la théorie dite de la circulation des élites, que ladite catégorisation
n'est pas immuable puisque le détenteur de l'autorité peut devenir bien après
le destinataire et vice -versa. Que dire alors du pouvoir que l'on prétend
fermement opposer à l'autorité sommairement élucidée ?
Au risque de gêner les susceptibilités dans une société politique où sévit
encore le mythe historique de l'allégeance au chef37, aussi bien dans sa
personne que dans ses actes, alors même que paradoxalement s'installe de
façon irréversible le droit à la pensée différente, il sied de dire, dans un style
de franchise qui confinerait à la brutalité psychologique, qu'autorité et
pouvoir ne s'excluent pas de manière significative. Le pouvoir n'est qu'un fait
d'autorité parmi tant d'autres. Incontestablement, les deux vocables se valent
relativement à leur expression. D'ailleurs, l'autorité bénéficie de l'antériorité,
au plan de la chronologie, par rapport au pouvoir. Associée
considérablement à la personne physique qui l'exerce, elle recouvre toute sa
dimension. Dissociée de l'individu gouvernant pour se fondre dans le moule
étatique, elle s'institutionnalise et prend le substantif de pouvoir. Voilà qu'il y
a rencontre avec l'analyse du politiste Georges BURDEAU qui affirmait :
"Lorsque nous considérions les formes du pouvoir politique, nous avons
distingué le pouvoir institutionnalisé d'où procède la forme étatique, et le

35
- Institutions politiques- Droit constitutionnel, 14e éd. Masson/Armand Colin, Paris, 1995, p.17.
36
- Le phénomène bureaucratique, 1933, p. 228.
37
- Maurice Kamto, Pouvoir et Droit en Afrique noire, bibliothèque Africaine et Malgache, Tome 43,
L.G.D.J., Paris, 1987.

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pouvoir individualisé où l'autorité, dans son fondement et dans son
exercice, s'incarne dans les personnalités dirigeantes"38.
En résumé, quant au fond, autorité et pouvoir, dans une formule familière,
sont bonnet blanc - blanc bonnet. Leur présentation respective, qui vire à la
forme, est probablement l'élément qui permettait d'établir le hiatus. Mais dans
la mesure où c'est le contenu des notions qui fait problème, l'autre aspect est
forcément relégué à la subsidiarité.
A ceux des analystes du phénomène constitutionnel de 1996 qui auraient
postulé de la remarquable évolution du statut des magistrats, motif pris de ce
qu'il passe de la simple autorité à un véritable pouvoir, l'apparence tirée de
l'éclat du mot ne saurait recevoir validation des sciences juridique, politique
et administrative, lesquelles ont justement pour vocation à ramener débats et
conclusions dans les proportions justifiées. Si différence il y a, ce n'est point,
en tout état de cause, au plan de la conceptualisation. A trop vouloir en
rechercher, ne se rend-on finalement pas compte qu'elle n'est que
psychologique ? le passage de l'autorité au pouvoir judiciaire n'est qu'une
technique rédactionnelle qui participe de la symbolique politique. Parler de
pouvoir judiciaire ne veut pas nécessairement signifier que son détenteur est
plus prépondérant, plus respecté, plus craint et moins invulnérable que ne le
serait le détenteur de l'autorité judiciaire.
Tout est en réalité fonction de la capacité de chaque catégorie à pouvoir
assumer sa fonction, à bien accrocher l'équation personnelle dans les limites
que lui confère le droit positif. Car il faut bien le redire, autorité et pouvoir
ne sont que des choses juridiques inanimées, qui n'ont pas conscience de
leurs existence et effets. La valeur de l'institution- règle, autorité ou pouvoir,
ne pourra avoir d'égal que le tempérament imperturbable du magistrat face
aux pressions diverses. Le cas de la France, qui a toujours guidé nos
conceptions juridiques, offre un cinglant démenti à ceux qui s’obstinent au
changement La constitution du 04 octobre 1958, dans son titre VIII composé
des articles 64 à 66, parle, au sujet de sa justice officielle, "De l'autorité
judiciaire". La justice française n'est donc pas formellement un pouvoir
d'Etat comme cela a désormais droit de cité au Cameroun. Et pourtant, la
pratique y afférente étale tout son penchant à pouvoir faire frémir n'importe
quel "puissant" indélicat dans la gestion des res publicae. On fait
difficilement obstacle à son rayonnement. Le magistrat français n'a pas
attendu que le constituant lui attribue l'étiquette de pouvoir pour mener de
façon respectable sa fonction sociale, du moins vu sous l'angle de l'étranger
qui apprécie favorablement les qualités d'une institution par moment critiquée
par les français eux mêmes. On saisit dès lors la démarche par laquelle le
"Dictionnaire de la constitution" en France ne dissocie pas autorité et
pouvoir judiciaires, les deux termes se renvoyant mutuellement39.
Plutôt que de s'agripper à la séduction voire à la magie que produirait
l'appellation nouvelle qu'est le "pouvoir", question de conclure
paresseusement que le magistrat camerounais s'est amélioré au regard de
cette situation juridique sans précédent dans le champ du commandement, il

38
- Traité de science politique, Tome V, L.G.D.J, Paris, 1985, p. 391.
39
4e éd., cujas, Paris, 1986, p. 360.

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convient d'orienter les uns et les autres dans une interprétation plus
supportable intellectuellement, laquelle a trait à la refonte de la psychologie
de celui-ci ainsi que l'avait judicieusement diagnostiqué l'ex-ministre de la
justice garde des sceaux, Me DOUALLA MOUTOME en l'occurrence, dans
une tranche de discours ci-après : "Il est d'usage, longtemps établi, qu'une
fois par an, vous vous retrouviez autour du garde des sceaux et des
principaux responsables du Département (ministériel) pour faire le point,
pendant quelques moments, de certains problèmes qui ont particulièrement
retenu l'attention de la chancellerie durant les douze précédents mois.
... Il m'a été difficile de me fixer sur un thème que le garde des sceaux ...
devait aborder en liminaire de nos travaux ...
Finalement, j'ai été attiré par l'actualité du moment et notamment par les
travaux qui viennent d'avoir lieu à l'Assemblée Nationale dont l'un des
aspects a concerné l'examen et l'adoption de la nouvelle constitution.
Il m'a paru important ... d'examiner avec vous ce qu'est cet apport
nouveau, l'érection de l'autorité judiciaire en pouvoir judiciaire et le
bénéfice que la société tout entière en attend par vos actions interposées.
Aujourd'hui ..., les acteurs de la chose judiciaire se doivent de se
convertir aux contraintes d'un pouvoir judiciaire, enfin là.
... celui-ci n'emporte l'indépendance de la justice qu'autant que ceux qui
ont en charge de distribuer celle-ci sont parfaitement pénétrés de l'idée que
constitue désormais ce troisième pouvoir de l'Etat.
Fini donc cet attentisme inhibant qui permettait à beaucoup d'entre vous
de n'entreprendre aucune action lorsque même l'évidence l'imposait de
façon éblouissante.
Le pouvoir judiciaire est incompatible avec le refus d'assumer ses
responsabilités, de les assumer courageusement ...
... L'avènement du pouvoir judiciaire ... exige des hommes de
compétence, des hommes de valeur comme il n'y a pas très longtemps aux
Etats-Unis il y a eu ces fameux incorruptibles.
Cessez d'être à la solde de ceux qui n'ont rien à voir avec vous".
Il est donc clair que par rapport à l'interrogation posée, l'on n’est pas
fondé à surestimer a priori le passage de l'autorité au pouvoir dès lors que les
hommes appelés à donner vie au pouvoir en question ne se seront pas
départis de leurs méthodes de travail consistant à entretenir le sentiment
populaire d'une justice à double vitesse, une à la fois expéditive et rigoureuse
lorsqu'il s'agit de censurer les agissements des particuliers, et une autre plus
bienveillante destinée à contourner le courroux des "grands" indexés.
Toutefois, on pourra valablement soutenir quelque évolution des règles
constitutionnelles. Non point par rapport à l'insertion du terme pouvoir, qui a
toujours juridiquement existé, sous une autre forme qu'est l'autorité, mais
relativement à une condition dans laquelle s'exercera dorénavant le pouvoir
judiciaire.
En effet, s'il a été affirmé que les constitutions du Cameroun indépendant
d'avant 1996 n'avaient pas fait grand cas du statut de la justice, c'est en
raison de ce que leurs dispositions avaient toujours été orientées dans le

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sens d'une "autorité de l'Etat exercée par : le Président de la République ;
l'Assemblée Nationale". Par un jeu de mots visant à ne pas la regarder
comme cet autre pouvoir d'Etat, au même titre que l'exécutif et le législatif, la
justice a conséquemment bénéficié d'un statut supposé moins prestigieux
«d'autorité».
Certes, l'article 4 de la loi de révision constitutionnelle du 18 janvier 1996
maintient cette formule de "l'autorité de l'Etat ... exercée par le président de
la République (et par) le parlement" devenu bicaméral. En revanche, la
tentation d'apporter une objection à la progression du constituant s'éclipse
aussitôt à lecture de son texte qui postule pour un pouvoir judiciaire exercé
dans la condition d'indépendance. Ainsi, aux termes de l'article 37 alinéa 2,
"le pouvoir judiciaire ... est indépendant du pouvoir exécutif et du pouvoir
législatif". La règle de l'indépendance attachée à la fonction judiciaire est
assurément l'innovation majeure introduite par le constituant vis-à-vis du
statut des magistrats. Il reste donc à signifier ce que recouvre pareille
orientation constitutionnelle.
Le problème posé en permanence, celui de l'indépendance du pouvoir
judiciaire tient à ce que les magistrats judiciaires sont, dans l'exercice de leurs
fonctions purement juridictionnelles, à l'abri de toute ingérence des
fonctionnaires et des politiques. Elle exclut toute inféodation à l'égard des
pouvoirs exécutif et législatif à l'occasion de ses interventions contentieuses
impliquant aussi bien le gouverné que le gouvernant. Restaurer
l'indépendance de la magistrature revient à inviter les magistrats à
l'observation de cette révolutionnaire prise de position du garde des sceaux
MOUTOME : "cessez d'être à la solde de ceux qui n'ont rien à voir avec
vous".
Le degré d'indépendance varie cependant selon que l'on relève de la
magistrature assise ou de celle debout. Dans le premier cas, l'indépendance a
toute la latitude d'être pleinement réalisée si son bénéficiaire a suffisamment
du caractère, et ce d'autant que la hors hiérarchie est le credo qui gouverne
ses relations professionnelles. "Les magistrats du siège, dispose l'article 37
alinéa 2 in fine de la constitution, ne relèvent dans leurs fonctions
juridictionnelles que de la loi et de leur conscience". Dans le second, elle est
relative puisque les procureurs de la République et les procureurs généraux
peuvent recevoir, en raison du fait hiérarchique qui s'applique à leur cadre,
des instructions des collègues plus gradés, du ministre de la justice et du
Président de la République. Le garde des sceaux MOUTOME a pu traduire
cette fluctuation de l'indépendance de la justice en ces termes : "En attendant
de changer le système judiciaire, le juge est entièrement indépendant. Le
magistrat du parquet est tenu à certaines obligations qui atténuent quelque
peu son indépendance"40.
Dans tous les cas, juge et "parquetier" doivent se garder de tout
triomphalisme quand on sait qu'aux termes de la constitution, "Le Président
de la République est garant de l'indépendance du pouvoir judiciaire"41.
N'est-ce pas là une curieuse manière d'allouer le gardiennage de

40
- Communication sus-citée, p. 15.
41
- Article 37 alinéa 3.

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l'indépendance d'un pouvoir d'Etat à un autre alors que les deux se valent
constitutionnellement ? N'eût - il pas été juridiquement plus satisfaisant de
laisser le judiciaire s'auto-protéger comme l'exécutif et le législatif se
prémunissent par eux-mêmes de par la constitution ? Ce trompe-l'oeil
constitutionnel a amené la doctrine à suggérer une garantie d'indépendance
autre que celle expérimentée jusque là42.
Le champ d'application de l'indépendance de la justice ainsi tracé par la
constitution est toutefois loin d'être épuisé. Car la conception restrictive du
constituant tient à ce qu'elle n'a été envisagée que sous l'angle des rapports
internes entre pouvoirs publics existants. Et pourtant, le magistrat baigne
dans un autre environnement externe qui le met aux prises avec les
justiciables mêmes. Certes, celui-ci est un fonctionnaire dont la rémunération
est à la charge du budget de l'Etat. Le temps des "épices" est-il pour autant
révolu ? En ces heures d'assainissement des mœ urs dans un Cameroun en
déliquescence plurielle, le discours officiel, de l'aveu même du chef de l'Etat,
a développé une cristallisation publique de ce mal qui ronge un corps d'élite
et susceptible d'amener les citoyens à désespérer de la justice43.
En tout état de cause, sécuriser davantage le justiciable et favoriser une
affirmation plus accentuée du magistrat dans la sphère du commandement
d'Etat ont été deux préoccupations majeures du développement
constitutionnel de 1996. Plus originale a été la fissuration imprimée au cadre
juridictionnel dans lequel évoluaient traditionnellement ces précédents
acteurs de la justice.

II- La fissuration du traditionnel édifice contentieux

"La loi assure à tous les hommes le droit de se faire rendre justice",
dispose le préambule de la constitution. Ceux-ci s'appellent les justiciables.
En saisissant la justice au moyen d'une requête, ils exercent leur droit de
saisine qui déclenche la réaction du juge, ce dernier ne pouvant s'auto-saisir.
Au plan des données humaines qui animent les contentieux, la justice
s'appréhende par rapport aux catégories requérantes et aux autorités qui
jugent, l'ensemble ayant été regroupé sous l'appellation générique d'acteurs.
La justice ne se réduit cependant pas à ces individus dont les rapports sont
gouvernés par le droit processuel. Elle se déploie encore dans un cadre
institutionnel approprié qu'est la juridiction, c'est-à-dire, du moins
élémentairement, un organisme tel le tribunal ou la Cour, composé de

42
- ONDOA Magloire, commentaire sous la loi n°96/06 du 18 janvier 1996 portant révision de la
constitution du 02 juin 1972, juridis périodique, n°25, janvier - février - mars 1996, p. 13. L'auteur
préconise qu'"elle consiste à autonomiser une institution chargée de garantir l'indépendance de la
magistrature et gérer la carrière des magistrats. Il peut s'agir d'un individu, reconnu pour son intégrité
et ses compétences, sans étiquette politique et élu au suffrage universel. Il peut également s'agir d'un
organe léger, dont les membres seraient désignés à vie par le président de la République, le parlement
et les magistrats eux-mêmes. Cette solution libérerait nos magistrats du carcan dans lequel ...
l'ancienne technique les avait enfermés".
43
- Message de fin d'année radio-télévisé du président de la République adressé à la nation le 31
décembre 1998, sur les ondes de la CRTV.

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personnels ayant la qualité de magistrat au sens strict (juge et «parquetier»)
spécifiquement chargés, conformément aux règles de répartition des
compétences, du règlement des litiges soulevés par l'activité des personnes en
rendant des décisions recouvertes de "l'autorité de chose jugée"44. La
réunion des différents cadres de résolution de litiges, pour autant qu'on sache
qu'ils sont respectivement de nature judiciaire, administrative,
constitutionnelle ou militaire, forme un tout cohérent que l'on nomme le
système juridictionnel. La révision constitutionnelle du 18 janvier 1996 l'a
quelque peu transformé. En quoi est-ce que l'institution-organe a été
affectée? La restitution de la traditionnelle organisation juridictionnelle est
forcément nécessaire (A) à qui veut saisir le sens de l'évolution
constitutionnelle en la matière (B).

A /L'état initial du système juridictionnel

Le schéma camerounais s'inscrit dans la tradition juridique africaine des


cours suprêmes45 qui a vu le jour au Royaume Chérifien46. Elle fait tâche
d'huile au Niger, en Côte d'Ivoire, au Gabon, au Togo, au Sénégal, à
Madagascar, au Mali, au Burkina - Faso, en République Centrafricaine ...,
mais avec des particularités plus ou moins marquées.
A titre d'exemple, la constitution sénégalaise du 7 mars 1963, traitant "du
pouvoir judiciaire" dans son titre VII, dispose, aux termes de l'article 80
paragraphe 1er, qu' "il est exercé par la Cour Suprême". Son champ de
compétence est étendu car elle "connaît de la constitutionnalité des lois et
des engagements internationaux ainsi que des conflits de compétence entre
l'exécutif et le législatif. Elle est aussi juge de l'excès de pouvoir des
autorités exécutives "47.
La loi organique y relative, ainsi que le prescrit l'article 84 de la
constitution, crée trois sections contentieuses en son sein48 : une judiciaire

44
Sur l'ensemble de la question, voir les repères bibliographiques ci-après :
• M. WALINE, du critère des actes juridictionnels, R.D.P, 1933, p. 565 ; La notion de juridiction et ses
conséquences, R.D.P. 1947, p. 68 ;
• R. BONNARD, la conception matérielle de la fonction juridictionnelle, mél. CARRE de MALBERG,
Sirey 1933, p. 3 ;
•P. LAMPUE, la notion d'acte juridictionnel, R.D.P. 1946, p. 38 ;
• J. CHEVALLIER, fonction contentieuse et fonction juridictionnelle, mél. STASSINOPOULOS,
L.G.D.J., 1974, p. 275 ;
- R. CHAPUS, qu'est-ce qu'une juridiction ? la réponse de la jurisprudence administrative, Mel.
EISENMANN, éditions CUJAS, 1975, p. 265. Droit du contentieux administratif, 2e éd., Domat. Droit
public, Monchrestien, Paris, 1990, p. 70 et s ;
• O. GOHIN, la contradiction dans la procédure administrative contentieuse, bibliothèque de Droit
public, Tome CLI, L.G.D.J., Paris, 1988, pp. 13, 23 et s., 33, 86.
45
G. CONAC et J. DUBOIS de GAUDUSSON (sous la direction de) : les cours suprêmes en Afrique, 3
volumes, Economica, Paris, 1988.
46
Olivier RENARD-PAYEN, l'expérience Marocaine d'unité de juridiction et de séparation des
contentieux, L.G.D.J., Paris, 1964.
47
Article 82 de la constitution.
48
Ordonnance n° 60-17 du 3 septembre 1960 portant Loi organique de la cour suprême, maintes fois
modifiée par les Lois organiques du 11 juillet 1962, par l'ordonnance n°63-07 du 26 juin 1963, du 5
juin 1964, du 19 février 1966, du 21 septembre 1970, du 12 mars 1971, du 15 septembre 1971 et du 24
février 1972.

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qui connaît des pouvoirs en cassation des affaires civiles pénales et


commerciales, une du contentieux administratif compétente en matière de
recours pour excès de pouvoir, de pourvois en cassation dans les affaires non
pénales où une personne morale de Droit public est partie, de contentieux
fiscal et électoral et des pourvois en cassation des matières sociales, "ces
dernières représentant en pratique 80% des affaires soumises" à ladite
section du contentieux administratif49, et, enfin, une autre constitutionnelle
qui statue sur la conformité des textes infra constitutionnels. A quelques
nuances près, le système juridictionnel Sénégalais présente des similitudes
avec celui camerounais de 1960 jusqu'à la fin de l’année 1995. L'absorption
des ordres juridictionnels administratif et constitutionnel par un système
foncièrement judiciaire y est en effet fortement perceptible, aussi bien dans la
première Cour Suprême du Cameroun oriental libre aux termes de la loi n°
61-12 du 20 juin 1961 qui créé ladite haute juridiction, dans la Cour fédérale
de justice fondée sur l'article 33 de la constitution fédérale du 1er septembre
1961 que dans la Cour suprême du Cameroun unitaire instituée par la
constitution du 02 juin 1972. Cet élément d'identité structurelle n'est pas
absent des principes d'édification de la justice en République Centrafricaine
limitrophe.
C'est la constitution de la République Centrafricaine du 28 novembre
1986 qui crée une Cour Suprême et renvoie son organisation et ses règles de
fonctionnement à une loi organique, l'ordonnance n° 87-051 du 28 novembre
1987 notamment. Aux termes de l'article 3 du texte législatif, les chambres
constitutionnelle, judiciaire, financière et administrative forment les instances
contentieuses intégrées à ladite Cour. Le corps de la magistrature
Centrafricaine étant exclusivement constitué de magistrats de formation
judiciaire, il y a effacement des autres ordres juridictionnels au profit du seul
ordre judiciaire au visage baroque50. Le système gabonais, qui instaure
également une haute juridiction centrale, n'échappe pas non plus à ce principe
du dédoublement fonctionnel du juge des questions de droit privé à l'intérieur
d'une voûte juridictionnelle.
En effet, une loi du 20 novembre 1962 consacrait déjà une Cour suprême
au Gabon. Y étaient intégrées les chambres constitutionnelle, judiciaire, des
comptes et administrative. Le propre des réformes n'étant pas
nécessairement de faire table rase du passé, le système juridictionnel
nouveau, dégagé par la loi n°6 du 1er juin 1978, sauvegarde la situation
acquise antérieurement en instaurant de nouveau une Cour Suprême

49
Jean-Claude GAUTRON - Michel ROUGEVIN BAVILLE, Droit public du Sénégal, 2 éd., coll. du
centre de recherches, d'études et de documentation sur les institutions et les législations Africaines,
Edition A. PEDON, Paris, 1977, p. 329.
Sur le Sénégal toujours, voir Michel AURILLAC, La cour suprême du Sénégal, conseil d'Etat-Etudes et
Documents, 1961 p. 207 ; Alain BOCKEL, sur la difficile gestation d'un Droit administratif Sénégalais,
Annales Africaines de la Faculté de Droit de DAKAR, 1973, p. 7 et s.
50
MANDABA - BORNOU Fidèle, Le contentieux administratif en Centrafrique après la réforme
judiciaire du 28 novembre 1987, 1ere partie, PENANT, n°810, p. 326 ; IIe partie, PENANT, n° 811, p.
93.

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chargée, entre autres, du contentieux administratif au travers d'une chambre
administrative51.
Cet aperçu historique et sélectif impose le constat de la multi
fonctionnalité des Cours Suprêmes en Afrique. Toutes les Cours suprêmes
du Cameroun d’avant la réforme constitutionnelle de 1996 ont toujours
parfaitement coïncidé avec cette physionomie plurielle où la séparation des
contentieux n'emportait pas automatiquement l'autonomie organique, les
litiges de droit privé et de droit public étant examinés par le seul juge
judiciaire. Autant dire que cette nomenclature juridictionnelle de l'unité
intégrant la diversité ou, inversement, de la diversification dans l'unité, sans
doute fondée par le souci d'économie en moyens financiers et en ressources
humaines52, n'est, au plan de la théorie juridique, ni moniste, ni dualiste.
Comme dans les pays de tradition anglo-saxone de common law, on ne
pouvait raisonnablement invoquer au Cameroun l'existence incontestée d'un
seul ordre de juridictions qui embrassait tous les contentieux et les tranchait
sur la base d'un même droit. Le modèle français n'y était pas non plus
fidèlement importé en raison de l'absence d'ordres de juridictions distincts
compétents à propos de contentieux spécifiques par suite résorbés au moyen
de règles processuelles tout aussi spéciales. La révision constitutionnelle du
18 janvier 1996 n'a certes pas fermement opté pour l'unité juridictionnelle ou
même en faveur de la dualité de juridictions, toutes modelées par l'Occident.
Elle n'a pas non plus reconduit ce bloc juridictionnel atypique mis en
évidence par les Cours Suprêmes Africaines. Mais elle a, à sa manière,
produit une autre figure juridictionnelle qui se rapprochera progressivement,
au fur et à mesure des réformes plus osées, des édifices contentieux français.

B /La nouvelle schématisation constitutionnelle

Aux termes des dispositions de l'article 37 alinéa 2 de la loi fondamentale,


"le pouvoir judiciaire est exercé par la Cour Suprême ..." et par les
juridictions qui lui sont soumises à des degrés intermédiaire et initial que
sont, respectivement, "... les cours d'appel (et) les tribunaux". Une Cour
Suprême a donc été reconduite en 1996, pour ainsi dire qu'il y a eu, à
certains égards, un statu quo juridictionnel. Là s'arrête la similitude par
rapport aux données juridiques antérieures.
En revanche, lorsqu'on compare cette structure naissante avec ses
devancières, notamment la première Cour Suprême du Cameroun oriental
libre créée par la loi n°61-12 du 20 juin 1961, la Cour fédérale de justice
instituée par l'article 33 de la constitution de la fédération du 1er septembre
1961 et la Cour Suprême du Cameroun unitaire résultant de la mouture
originelle de la constitution du 2 juin 1972, on remarque aisément une

51
Max REMONDO, Le Droit Administratif Gabonais, Bibliothèque Africaine et Malgache, tome XLIV,
L.G.D.J., Paris, 1987, p. 191 et s.
52
Joseph-Marie BIPOUN-WOUM, Recherches sur les aspects actuels de la réception du Droit
administratif dans les Etats d'Afrique noire d'expression française : le cas du Cameroun, R.J.P.I.C, 1972,
n°3,juillet-septembre, pp. 359-387.

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rupture dans ce qu'on avait pu considérer, à juste titre, comme l'acquis
juridictionnel dont l'hypertrophie des attributions était la caractéristique.
L'ampleur des fissures enregistrées par la classique juridiction centrale a varié
suivant la soustraction et l'injection des compétences contentieuses, toutes
choses qui se confondaient auparavant dans le même moule juridictionnel.
A l'allure d'une mutation qui se veut profonde, le constituant du 18 janvier
1996 est passé de l'expérience tenant à la séparation des litiges dans «l'un-
juridictionnel» à l'instauration d'une manifeste distinction limitative des
contentieux par suite de dislocation juridictionnelle. C'est ainsi que le
contentieux constitutionnel a été extirpé du joug de la Cour Suprême pour
être confié, conformément au titre VII du texte constitutionnel, à un "conseil
constitutionnel". Le sentier d'un ordre juridictionnel nouveau est désormais
tracé, laissant ainsi apparaître la fin du monopole contentieux jusqu'à lors
détenu par la Cour Suprême et l'évanouissement de la très forte impression
que le système juridique Camerounais avait embrassé l'option d'unité de
juridiction. Incontestablement inspiré par le modèle français de justice
constitutionnelle, à travers un Conseil constitutionnel répondant à la volonté
du constituant français de contenir un parlement parfois trop entreprenant
face à la branche gouvernementale de l'exécutif53, le constituant camerounais
de 1996 a affecté à la juridiction constitutionnelle nationale des charges aussi
variées que sont le contrôle de conformité des textes infra-constitutionnels, la
régulation du fonctionnement des institutions publiques, les contentieux
électoraux présidentiel, parlementaire, référendaire ainsi que cette fonction
de garantie préventive de la juridicité qu'est la consultation. Cette double
activité juridictionnelle et consultative sera pareillement exercée, héritage
français oblige, par "onze membres désignés pour un mandat de neuf ans
non renouvelable"54 et par un nombre indéterminé de membres de droit
siégeant à vie que sont les anciens présidents de la République. On fera
cependant remarquer que, contrairement à la pratique française, le choix des
onze obéit à des règles vagues et floues. Lorsque la constitution fixe
laconiquement comme critère de nomination "... les personnalités de
réputation professionnelle établie", ou encore celles jouissant "d'une
...compétence reconnue", on se pose la question de savoir de quelles
profession et compétence s'agit-il. Manifestement, les techniciens du droit au
premier rang desquels figurent les enseignants d'université ne peuvent
rigoureusement se prévaloir de telles dispositions, sujettes à interprétation,
pour assurer les fonctions de conseiller constitutionnel. Il est ce faisant à
retenir que la désignation en question reste empreinte d'une forte dose de
discrétionnalité aux termes de ces dispositions constitutionnelles pertinentes.
Ce d'autant que les textes

53
Louis FAVOREU et Loïc PHILIP, Le conseil constitutionnel, que sais-je ? n° 1724, P.U.F, 4e éd. mise
à jour, Paris, 1988 128 p.; Bruno GENEVOIS, L'influence du conseil constitutionnel, Revue pouvoirs,
n°49, P.U.F, pp. 47-56.
54
Au termes de l'article 51 de la constitution, le Président de la République, le président de l'Assemblée
Nationale après avis du bureau et le président du Sénat après également consultation du bureau
sénatorial nomment à parité égale, avec la particularité que le président du conseil constitutionnel est
l'émanation du chef de l'Etat ; quant aux deux membres restants, le conseil supérieur de la magistrature
s'en charge.

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d'application légiférant sur tout ce qui a trait à la juridiction constitutionnelle
concernent "les autres éléments du statut tels les incompatibilités, les
obligations, les immunités et privilèges"55, sans oublier son organisation et le
droit processuel y afférent56. Que reste - il finalement à la Cour Suprême
amputée de la justice constitutionnelle ?
L'article 38 (1) de la constitution répond à la préoccupation en ces termes
: "La Cour Suprême est la plus haute juridiction de l'Etat en matière
judiciaire, administrative et de jugement des comptes". La Cour Suprême
conserve d'abord ses attributions naturelles relevant des questions civile et
pénale. Et celles-ci s'exercent par le biais d'"une chambre judiciaire" créée à
l'article 38 (2) et qui, conformément à l'article 39, "... statue souverainement
sur ... les recours en cassation admis par la loi contre les décisions rendues
en dernier ressort par les cours et tribunaux ..." qui lui sont subjuguées.
Ensuite, la Cour Suprême réformée conserve quelque emprise sur le
contentieux administratif. Maintenue à l'article 38 (2) de la Constitution au
même titre que la précédente chambre judiciaire, "la chambre
administrative" actuelle, en application de l'article 40 de la constitution, joue
désormais le rôle de formation contentieuse d'appel, et non plus de premier
ressort, jadis confié à l'Assemblée plénière. Pour mémoire, on rappelle que la
présentation juridictionnelle antérieure à 1996, en tenant compte par exemple
de la Cour Suprême du Cameroun unitaire de 1972, était prescrite par
l'article 10 (nouveau) de l'ordonnance n° 72/6 du 26 août 1972 fixant
l'organisation de la Cours Suprême, modifiée par la loi n° 76/28 du 14
décembre 1976 ainsi qu'il suit : " La cour suprême, exclusivement pour
l'exercice des compétences (relevant du contentieux administratif)
énumérées dans l'article 9 ... comprend une Assemblée plénière jugeant en
appel et une chambre administrative jugeant en premier ressort". A la
question de savoir quelle est l'instance inférieure qui se substitue à l'ex
chambre administrative en vue de pérenniser le double degré juridictionnel
voulu par le constituant, l'article 40 de la constitution, qui parle vaguement
de "... juridictions inférieures en matière de contentieux administratif",
question de justifier la désormais position supérieure de la Chambre
administrative, trouve la précision nécessaire à l'article 42 (2) qui postule
explicitement "des tribunaux administratifs". Ces derniers illustrent par
conséquent la nouveauté organique dans l'orientation de la justice
administrative. Quoiqu'on puisse arguer de l'examen de leurs décisions par la
chambre administrative nouvelle formule, on peut néanmoins relever que les
tribunaux administratifs sont déconnectés de la Cour Suprême que ne
l'étaient les deux formations contentieuses administratives ou que ne l'est
l'instance d'appel qu'est la chambre administrative.
Enfin, dans le souci de sécuriser davantage les deniers publics, le
Constituant de 1996 a juridictionnalisé le contrôle des finances publiques par
incorporation, au sein de la Cour Suprême, d'"une chambre des comptes"
instituée à l'article 38 ( 2). Finie donc la controverse doctrinale sur le
caractère abusivement juridictionnel collé au Conseil de discipline

55
Article 51 (5)
56
Article 52.

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budgétaire et comptable57, alors même qu'il s'est toujours agi d'une structure
intégrée dans l'administration active centrale, composée de personnels
administratifs et dont la mission consiste à sanctionner les irrégularités de
gestion financière au moyen de décisions administratives par suite déférées
directement à l'ex - chambre administrative de la Cour Suprême58.
L'expression constitutionnelle des "mutations de la justice" semble
inachevée dès lors qu'une logique de distinction des contentieux dans un
cadre de moins en moins diffus fait fi d'une des incidences qu'est la
spécialisation des magistrats. A-t-on la garantie que le traitement judicieux
des litiges constitutionnels sera confié aux personnes ressources que sont
celles qui ont la maîtrise de la science et du droit constitutionnels ? Le
contentieux administratif sera t-il enfin l'apanage des magistrats solidement
formés à cet effet ? La justice financière produira t-elle les effets escomptés
pour peu que l'on note l'hystérie, la passion et le suivisme avec lesquels les
magistrats ont pris le relais de la lutte contre la corruption faute
d'imprégnation sérieuse aux règles de la comptabilité publique ? le
constituant a malheureusement éludé ces interrogations.
Et pourtant, on sait que la démultiplication fonctionnelle des seuls
magistrats de formation privatiste a largement contribué au lent
développement voire à la léthargie des contentieux publics. Le relent
judiciaire dans le dénouement du contentieux administratif59, la cacophonie
jurisprudentielle60 et la lecture superficielle des dossiers contentieux61 sont

57
Joseph BINYOUM, Droit Administratif, cours polycopié, Faculté de Droit et des Sciences
Economiques de l'université de Yaoundé, p. 180. Entre autres développements consacrés au "contrôle de
l'activité administrative", l'auteur sous-titre par exemple : "le contrôle juridictionnel des finances
publiques : Le conseil de discipline budgétaire et comptable".
LEKENE DONFACK Etienne Charles reprend cette approche in "Finances publiques camerounaises",
coll. Mondes en devenir, BERGER LEVRAULT, série Travaux de recherche de l'université de Yaoundé,
tome V, Paris, 1987, p. 339 et s.
58
ABA'A OYONO Jean-Calvin, la compétence de la juridiction administrative en Droit Camerounais,
Thèse de Doctorat Droit Public, Université de Nantes, 1994, pp 12-13.
59
Dans un Arrêt n°187 du 29 mars 1972 MBEDEY Norbert, la Cour Fédérale de justice avait, comme le
note si bien le Professeur Joseph OWONA, "consacré le principe d'une responsabilité pécuniaire des
fonctionnaires vis-à-vis de l'Etat pour les objets confiés à leur garde", in Droit Administratif spécial de
la République du Cameroun, EDICEF, Série Travaux et manuels de l'Université de Yaoundé, Paris,
1985, p. 134. Dans un jugement n°72 du 26 mai 1983, NKONDOCK Emile Valentin relatif à un
problème de chirurgie ratée dans un Hôpital public, la chambre administrative de la Cour Suprême
tranche : "Attendu ... que NKONDOCK se plaint d'un dommage qui aurait été causé à son épouse et à
lui-même par un préposé de l'Etat dans les fonctions ou à l'occasion des fonctions auxquelles celui-ci
l'a employé ; que l'action du recourant (entendons requérant) étant ainsi fondée sur un quasi-délit, elle
relève de la compétence du juge judiciaire".
60
Sélectivement, elle a pu être relevée dans le régime incohérent des autorités administratives habilitées
à recevoir le recours gracieux préalable (jugement n°7 du 13 mars 1976, BENE BELLA Lambert et
jugement n° 1 du 29 novembre 1979, Essimi Fabien, note R.G. NLEP; PENANT, n°779, janvier-mars
1983, pp. 66-72; confirmé en appel par Arrêt n°3 du 16 Décembre 1982) et dans le traitement
discriminatoire du contentieux des titres fonciers (jugements n°69 du 11 Août 1988, MINELI ELOMO
Bernard-Marie et n°4 du 28 juin 1990, ATEBA Barthélémy).
61
Dans le contentieux de l'expropriation pour cause d'utilité publique, le juge administratif s'est toujours
refusé à faire droit aux revendications de rétrocession, au motif que le requérant ne s'était pas pourvu en
temps utile (jugement n°12 du 26 mai 1984, Mme veuve ONGONO Régine, ,note Maurice KAMTO,
PENANT, 1989, pp. 517-547 ;jugement n°70 du 26 mai 1986, Mme veuve ONGONO Régine et celui
n°56 du 24 juin 1993, DZOU ESSOMBA Charles). Et pourtant, c'est la tardivité dans l'apparition du

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des éléments qui ont toujours fait le lit de la diatribe doctrinale tenant à la
légère assurance technique offerte par les magistrats62. En considération de
l'essence dynamique des règles de droit, le constituant devrait pouvoir tirer
les enseignements des imperfections ci-dessus relevées pour envisager une
réforme de la réforme.
Sous le bénéfice de l'ensemble des développements qui précèdent, et
nonobstant certaines réserves émises à l'endroit du travail constituant, il
apparaît évident que la refonte constitutionnelle du 18 janvier 1996 a façonné
un tout autre visage du paysage institutionnel au Cameroun. Pour ce qui est
du service public de la justice, magistrats et justiciables ont désormais à leur
portée, et ce dans un moule institutionnel retouché, de nouveaux grands
principes constitutionnels de nature à garantir les préoccupations
fondamentales de notre société.
- 22 -Simplement, quand on s'écarte de ce terrain purement formel
des dispositions constitutionnelles, on peut légitimement se poser la question
de savoir si les acteurs mêmes du jeu judiciaire seront à la hauteur de la
perche à eux tendue par le constituant. Le dicton populaire ne nous apprend-
il pas que la valeur des institutions se mesure à la capacité des hommes à les
manœ uvrer ? Les organes en charge de préciser les contours de ce renouveau
de la justice sauront-ils sauvegarder, eu égard aux pesanteurs habituelles la
voie tracée par le constituant ? La pierre angulaire de la justice qu'est le
magistrat pourra t- il se dépouiller de sa psychologie d'assisté pour mieux

préjudice causé par l'expropriation biaisée qui justifie et déclenche en Droit le mécanisme de
rétrocession (voir jugement du 30 novembre 1995, société RENAULT - Cameroun, note ABA'A
OYONO J.C. y relative intitulée La science du contentieux administratif au service du Droit de
l'expropriation et du Droit processuel y afférent, petites Affiches, n° 155, 26 Décembre 1997, pp. 9-16).
Il en est de même par rapport à la qualification des contrats des agents publics pour lesquels le
juge administratif s'est quasi-inflexiblement "radicalement (déclaré) incompétent pour (en) connaître
...", au motif qu'ils sont des contrats de Droit privé (jugements n°24 du 3 février 1977, NGANSO Jean-
Pierre, n°8 du 27 octobre 1988, BIBI joseph et n° 35 du 31 mars 1994, NOAH Robert). Alors même que
ceux-ci remplissent les critères jurisprudentiels du contrat administratif comme semble l'admettre
implicitement le juge en statuant au fond d'un litige contractuel dans la Fonction publique (jugement du
27 octobre TCHAMBA Robert, note ABA'A OYONO J.C., juridis-périodique n° 38, avril-mai-juin
1999, pp. 29-39).
62
Joseph-Marie BIPOUN-WOUN parle d'un juge non enclin à l'originalité puisqu'il "vit
davantage dans l''univers du juge français", in Recherches sur les aspects actuels ... op. cit., pp.
378-380).
Roger-Gabriel NLEP estime qu'il "est permis de douter que des juges judiciaires de formation puissent
disposer de la perspicacité nécessaire pour déterminer la voie contentieuse la plus appropriée" par le
justiciable eu égard à leur "connaissance approximative du contentieux administratif", in note sous
CS/CA, 29 juin 1989 Sté RAZEL CAMEROUN, PENANT, n°807, 1991, p. 397. L'auteur réitère comme
"... condition sine qua non de ... l'efficacité de l'intervention du juge de l'Administration en matière de
droits fondamentaux ... la parfaite formation juridique des hommes", in le juge de l'Administration face
aux droits fondamentaux en Afrique : le cas du Cameroun, Leçon inaugurale prononcée à l'occasion de
la rentrée solennelle des universités camerounaises, dactylographiée, Université de Douala, 1997/1998,
30 pages.
Jean Claude KAMDEM,plus critique dit : "une chose est sûre, c'est que le juge judiciaire ne peut
valablement connaître du contentieux administratif, (car) il n'a ni les connaissances, ni la tournure
d'esprit nécessaires pour trancher les litiges administratifs", in contentieux administratif, cours
polycopié, tome I, Faculté de Droit et de Sciences Economiques, Université de Yaoundé 1985, pp. 57-
58.

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assumer sa mission régulatrice de la collectivité des exigences des temps
modernes ? L'environnement extérieur, constitué par le

collège peu entreprenant des justiciables, se résoudra t- il enfin à participer


activement à la nouvelle dynamique ? Y répondre sans détours ne peut que
contribuer à asseoir davantage la réflexion entamée. Au bout du compte, il
faudrait s'accrocher à l'espoir que les sempiternelles proclamations
humaniste, libérale, démocratique et d'Etat de droit ne s'avéreront plus ces
ornements des façades constitutionnelles d'un Cameroun qui se veut de
moins en moins archaïque.

Jean-Calvin ABA'A OYONO


Docteur de l’Université de Nantes
Chargé de Cours de Droit Public à la Faculté
des Sciences Juridiques et Politiques de l'Université
de Ngaoundéré - CAMEROUN

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