Texte 1 Les Fausses Confidences, I, 14
DUBOIS. Vous ne croiriez pas jusqu'où va sa démence ; elle le ruine, elle lui coupe la gorge. Il
est bien fait, d'une figure passable, bien élevé et de bonne famille ; mais il n'est pas riche ; et
vous saurez qu'il n'a tenu qu'à lui d'épouser des femmes qui l'étaient, et de fort aimables, ma
foi, qui offraient de lui faire sa fortune et qui auraient mérité qu'on la leur fît à elles-mêmes :
5 il y en a une qui n'en saurait revenir, et qui le poursuit encore tous les jours ; je le sais, car je
l'ai rencontrée.
ARAMINTE, avec négligence. Actuellement ?
DUBOIS. Oui, Madame, actuellement, une grande brune très piquante, et qu'il fuit. Il n'y a pas
moyen ; Monsieur refuse tout. Je les tromperais, me disait-il ; je ne puis les aimer, mon cœur
10 est parti. Ce qu'il disait quelquefois la larme à l'œil ; car il sent bien son tort.
ARAMINTE. Cela est fâcheux ; mais où m'a-t-il vue, avant que de venir chez moi, Dubois ?
DUBOIS. Hélas ! Madame, ce fut un jour que vous sortîtes de l'Opéra, qu'il perdit la raison ;
c'était un vendredi, je m'en ressouviens ; oui, un vendredi ; il vous vit descendre l'escalier, à
ce qu'il me raconta, et vous suivit jusqu'à votre carrosse ; il avait demandé votre nom, et je le
15 trouvai qui était comme extasié ; il ne remuait plus.
ARAMINTE. Quelle aventure !
Texte 2 Les Fausses Confidences, II, 13
ARAMINTE, à part, pendant qu'il se place. Il ne sait ce qu'il fait ; voyons si cela continuera.
DORANTE, à part, cherchant du papier. Ah ! Dubois m'a trompé !
ARAMINTE, poursuivant. Êtes-vous prêt à écrire ?
DORANTE. Madame, je ne trouve point de papier.
5 ARAMINTE, allant elle-même. Vous n'en trouvez point ! En voilà devant vous.
DORANTE. Il est vrai.
ARAMINTE. Écrivez. Hâtez-vous de venir, Monsieur ; votre mariage est sûr... Avez-vous écrit ?
DORANTE. Comment, Madame ?
ARAMINTE. Vous ne m'écoutez donc pas ? Votre mariage est sûr ; Madame veut que je vous
10 l'écrive, et vous attend pour vous le dire. À part. Il souffre, mais il ne dit mot ; est-ce qu'il ne
parlera pas ? N'attribuez point cette résolution à la crainte que Madame pourrait avoir des
suites d'un procès douteux.
DORANTE. Je vous ai assuré que vous le gagneriez, Madame : douteux, il ne l'est point.
ARAMINTE. N'importe, achevez. Non, Monsieur, je suis chargé de sa part de vous assurer que
15 la seule justice qu'elle rend à votre mérite la détermine.
DORANTE, à part. Ciel ! Je suis perdu. Haut. Mais, Madame, vous n'aviez aucune inclination
pour lui.
ARAMINTE. Achevez, vous dis-je... Qu'elle rend à votre mérite la détermine... Je crois que la
main vous tremble ! Vous paraissez changé. Qu'est-ce que cela signifie ? Vous trouvez-vous
20 mal ?
DORANTE. Je ne me trouve pas bien, Madame.
ARAMINTE. Quoi ! Si subitement ! Cela est singulier. Pliez la lettre et mettez : À Monsieur le
Comte Dorimont. Vous direz à Dubois qu'il la lui porte. À part. Le cœur me bat ! À Dorante.
Voilà qui est écrit tout de travers ! Cette adresse-là n'est presque pas lisible. À part. Il n'y a
25 pas encore là de quoi le convaincre.
DORANTE, à part. Ne serait-ce point aussi pour m'éprouver ? Dubois ne m'a averti de rien.
Texte 3 Les Fausses Confidences, III, 8
Marton, froidement. Ne vous pressez pas de le renvoyer, madame. Voilà une lettre de
recommandation pour lui, et c’est M. Dorante qui l’a écrite.
Araminte. Comment !
Marton, donnant la lettre au Comte. Un instant, madame ; cela mérite d’être écouté. La lettre
5 est de monsieur, vous dis-je.
Le Comte, lit haut. « Je vous conjure, mon cher ami, d’être demain sur les neuf heures du
matin chez vous. J’ai bien des choses à vous dire ; je crois que je vais sortir de chez la dame
que vous savez ; elle ne peut plus ignorer la malheureuse passion que j’ai prise pour elle, et
dont je ne guérirai jamais. »
10 Madame Argante. De la passion ! Entendez-vous, ma fille ?
Le Comte lit. « Un misérable ouvrier, que je n’attendais pas, est venu ici pour m’apporter la
boîte de ce portrait que j’ai fait d’elle. »
Madame Argante. C’est-à-dire que le personnage sait peindre.
Le Comte lit. « J’étais absent ; il l’a laissée à une fille de la maison. »
15 Madame Argante, à Marton. Fille de la maison ; cela vous regarde.
Le Comte lit. « On a soupçonné que ce portrait m’appartenait. Ainsi, je pense qu’on va tout
découvrir, et qu’avec le chagrin d’être renvoyé et de perdre le plaisir de voir tous les jours
celle que j’adore… »
Madame Argante. Que j’adore ! ah ! que j’adore !
20 Le Comte lit. « J’aurai encore celui d’être méprisé d’elle. »
Madame Argante. Je crois qu’il n’a pas mal deviné celui-là, ma fille.
Le Comte lit. « Non pas à cause de la médiocrité de ma fortune, sorte de mépris dont je
n’oserais la croire capable… »
Madame Argante. Eh ! pourquoi non ?
25 Le Comte lit. « Mais seulement du peu que je vaux auprès d’elle, tout honoré que je suis de
l’estime de tant d’honnêtes gens. »
Madame Argante. Et en vertu de quoi l’estiment-ils tant ?
Le Comte lit. « Auquel cas je n’ai plus que faire à Paris. Vous êtes à la veille de vous
embarquer, et je suis déterminé à vous suivre. »
30 Madame Argante. Bon voyage au galant.
De grâce !…
Texte 4 Cyrano de Bergerac, III, 7 (30 vers)
ROXANE.
Non ! Vous ne m’aimez plus !
ROXANE, CHRISTIAN, CYRANO, d’abord caché sous le balcon.
CHRISTIAN,
ROXANE,
à qui Cyrano souffle ses mots.
entr’ouvrant sa fenêtre.
M’accuser, — justes dieux ! —
Qui donc m’appelle ?
De n’aimer plus… quand… j’aime plus !
CHRISTIAN.
ROXANE,
Moi.
qui allait refermer sa fenêtre, s’arrêtant.
ROXANE.
Tiens, mais c’est mieux !
Qui, moi ?
CHRISTIAN, même jeu.
CHRISTIAN.
L’amour grandit bercé dans mon âme inquiète…
Christian.
Que ce… cruel marmot prit pour… barcelonnette !
ROXANE, avec dédain.
ROXANE,
C’est vous ?
s’avançant sur le balcon.
CHRISTIAN.
C’est mieux ! — Mais, puisqu’il est cruel, vous fûtes sot
Je voudrais vous parler.
De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau !
CYRANO,
CHRISTIAN, même jeu.
sous le balcon, à Christian.
Aussi l’ai-je tenté, mais tentative nulle
Bien. Bien. Presque à voix basse.
Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule.
ROXANE.
ROXANE.
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
C’est mieux !
CHRISTIAN.
CHRISTIAN, même jeu. Or, moi, j’ai le cœur grand, vous, l’oreille petite.
De sorte qu’il… strangula comme rien… D’ailleurs vos mots à vous descendent : ils vont vite,
Les deux serpents… Orgueil et… Doute. Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !
ROXANE, ROXANE.
s’accoudant au balcon. Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
Ah ! c’est très bien. CYRANO.
— Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ? De cette gymnastique, ils ont pris l’habitude !
Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ? ROXANE.
CYRANO, Je vous parle en effet d’une vraie altitude !
tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place. CYRANO.
Chut ! Cela devient trop difficile !… Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur
ROXANE. Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !
Aujourd’hui… ROXANE,
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ? avec un mouvement.
CYRANO, Je descends !
parlant à mi-voix, comme Christian. CYRANO, vivement.
C’est qu’il fait nuit, Non !
Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille. ROXANE,
ROXANE. lui montrant le banc qui est sous le balcon.
Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille. Grimpez sur le banc, alors, vite !
CYRANO. CYRANO,
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi, reculant avec effroi dans la nuit.
Puisque c’est dans mon cœur, eux, que je les reçois ; Non !