Homme Aux Rats Revisite
Homme Aux Rats Revisite
Nous
allons
nous
intéresser
à
un
des
cas
princeps
analysés
par
Freud,
celui
qu’il
a
lui
même
nommé
l’«
Homme
aux
rats
»
(nom
fictionnel
pour
le
patient
Ernst
Lanzer)
et
analysé
comme
une
«
névrose
obsessionnelle
».
De
même
que
le
cas
Dora
serait
le
prototype
des
cas
d’hystérie,
de
même,
dans
ce
cas
clinique
Freud
entend
décrire
le
prototype
de
la
névrose
obsessionnelle
à
laquelle
aucun
élément
ne
manque.
Tout
y
est
en
effet
:
pensées
sexuelles
et
interdites
qui
obsèdent
le
sujet,
pensées
agressives
envers
les
personnes
qu’il
aime
(notamment
celle
que
l’on
nomme
la
«
dame
»
et
son
propre
père),
le
sens
du
devoir
et
de
la
dette
qui
s’imposent
sous
la
forme
d’une
contrainte
couteuse,
etc.
Pourtant,
un
examen
attentif
des
symptômes
du
patient
ainsi
que
de
son
comportement
aussi
bien
dans
sa
vie
quotidienne
qu’avec
son
thérapeute
nous
autorise
à
nous
demander
s’il
s’agit
vraiment
d’un
trouble
«
névrotique
»
et
non
pas
d’une
pathologie
différente,
notamment
en
rapport
avec
les
troubles
psychotiques.
Même
si
le
diagnostic
de
névrose
obsessionnelle
posé
par
Freud
peut
nous
évoquer
l’actuel
trouble
obsessionnel-‐compulsif,
d’autres
pathologies
et
comorbidités
qui
relativiseraient
le
diagnostic
principal
doivent
être
envisagées.
Mots-‐clés
:
Freud
–
névrose
obsessionnelle
–
schizophrénie
–
automatisme
mental
–
psychanalyse
Le
cas
Nous
allons
nous
intéresser
à
un
des
cas
princeps
analysés
par
Freud,
celui
qu’il
a
lui
même
nommé
l’«
Homme
aux
rats
»
(nom
fictionnel
pour
le
patient
Ernst
Lanzer)
et
analysé
comme
une
de
«
névrose
obsessionnelle
»
[1].
Dans
le
but
de
mieux
cerner
le
cas
clinique,
nous
allons
nous
intéresser
aussi
bien
au
cas
clinique
publié
par
l’auteur
sous
le
nom
«
Remarques
sur
un
cas
de
névrose
obsessionnelle
(L’homme
aux
rats)
»,
publiée
en
allemand
en
1909,
qu’aux
notes
non
publiées,
à
savoir
le
«
Journal
d’une
analyse
»
[2],
qui
ont
été
rendues
publiques
après
la
mort
de
Freud.
Ernst
Lanzer
vient
voir
Freud
pour
la
première
fois
le
1er
octobre
1907.
Il
le
consulte
parce
qu’il
a
lu
un
de
ses
textes
mais
aussi
parce
qu’il
souffre
d’obsessions
et
d’appréhensions,
dont
le
contenu
consiste
dans
la
crainte
qu’il
puisse
arriver
malheur
à
1
des
personnes
qui
lui
sont
chères.
Il
a
29
ans,
il
est
juriste,
même
si
ses
études
ont
été
ralenties
en
raison
précisément
de
ses
obsessions
qui
auraient
commencées
vers
l’âge
de
20
ans.
Il
est
assez
remarquable
que
Lanzer
ait
pu
se
confier
très
rapidement
à
Freud,
même
dans
les
sentiments
et
vécus
les
plus
intimes.
On
apprend
dès
le
début
que
le
jeune
homme
était
venu
voir
Freud
dans
le
cadre
d’une
grande
anxiété
liée
à
une
série
d’injonctions
pathologiques
qu’il
s’était
infligées
lui-‐même
en
rapport
à
une
«
dette
»
dérisoire
qui
prit
une
ampleur
démesurée
et
surtout
qui
comportait
des
ramifications
assez
étonnantes.
Freud
constate
également
que
même
s’il
trouve
l’inventaire
complet
d’une
névrose
«
il
y
a
(même)
quelque
chose
de
plus,
une
sorte
de
formation
délirante
à
contenu
bizarre
:
les
parents
de
l’enfant
[il
s’agit
des
souvenirs
de
son
enfance]
connaîtraient
ses
pensées,
car
il
les
exprimerait
sans
entendre
lui-‐même
ses
paroles
»
[1,
p.
205].
L’explication
de
Freud
nous
semble
quelque
peu
simpliste,
après
qu’il
ait
relevé
le
caractère
étrange
et
atypique
du
récit
:
«
«
Je
dis
mes
pensées
sans
m’entendre
»,
cela
sonne
comme
une
projection
à
l’extérieur
de
notre
propre
hypothèse
suivant
laquelle
on
a
des
pensées
sans
le
savoir
;
il
y
a
là
comme
une
perception
endopsychique
du
refoulé.
»
[1,
p.
205].
Qui
plus
est,
c’est
Freud
aussi
qui
constate
qu’il
s’agit
là
d’une
«
formation
délirante
»
et
le
mot
délire
revient
souvent
sous
sa
plume
dans
le
texte
publié
(au
moins
à
onze
reprises
[1,
pp.
205,
211,
237-‐239,
243-‐245,
251,
259,
260].
Nous
assistons
également
à
une
série
de
comportements
pour
le
moins
étranges
que
Freud
met
rapidement
sur
le
compte
de
«
transferts
»,
pour
la
simple
raison
qu’ils
incluent
la
personne
du
thérapeute.
Ainsi,
lors
de
la
deuxième
séance,
après
que
le
patient
lui
ait
raconté
le
fameux
supplice
aux
rats
qui
donne
le
nom
au
cas
clinique
où
le
bourreau
serait
identifié
à
un
«
capitaine
cruel
»
qui
avait
raconté
l’histoire
de
ce
supplice,
Freud
écrit
donc
:
«
A
un
moment
donné,
comme
je
lui
fais
remarquer
que
je
ne
suis
pas
cruel
moi-‐même,
il
réagit
en
m’appelant
«
Mon
capitaine
»
»
[2,
p.
53],
et
cela
«
à
plusieurs
reprises
»
[1,
p.
209].
En
fait
toute
une
série
presque
interminable
de
«
transferts
»
a
lieu
pendant
le
suivi
avec
Freud,
notamment
sous
la
forme
de
«
fantasmes
»,
à
savoir
des
imaginations
très
hostiles
et
à
contenu
sexuel
qui
viennent
à
l’esprit
du
jeune
homme
malgré
sa
volonté.
Un
autre
élément
qui
attire
l’attention
de
Freud
est
une
sorte
de
«
compulsion
à
comprendre
:
il
se
forçait
à
comprendre
exactement
toutes
les
syllabes
qu’on
prononçait
devant
lui,
comme
si
un
grand
trésor
risquait
de
lui
échapper.
C’est
pourquoi
il
ne
cessait
de
demander
:
«
qu’as-‐tu
dit
?
»,
et
lorsqu’on
lui
répétait,
il
lui
semblait
que
la
première
2
fois
cela
avait
sonné
autrement,
et
il
en
devenait
très
importun
»
[2,
p
.
215].
Dans
le
cas
publié,
Freud
note
:
«
une
compulsion
à
comprendre
qui
le
rendait
insupportable
à
tous
les
siens
»
[1,
p.
222],
à
laquelle
il
donne
une
explication
un
peu
forcée
:
«
la
compulsion
à
comprendre
se
ramène
à
la
cousine,
puisque
c’étaient
ses
paroles
qui
avaient
eu
pour
lui
une
telle
valeur
»
[2,
p.
217].
Il
est
intéressant
de
voir
comment,
à
partir
d’un
certain
moment,
le
suivi
s’effiloche,
devient
redondant,
s’interrompt
même
(séance
du
2
décembre,
donc
seulement
deux
mois
jour
pour
jour
après
le
début
du
suivi).
Freud
remarque
:
«
Chose
étrange
:
sa
conviction
d’avoir
éprouvé
réellement
de
la
colère
contre
son
père,
bien
qu’il
en
reconnaisse
toutes
les
raisons
logiques,
n’a
pas
fait
de
progrès
»
[2,
p.
217].
L’interprétation
ne
produit
donc
pas
les
effets
escomptés
et,
au
contraire,
on
assiste
par
moments
à
un
dialogue
de
sourds,
à
une
sorte
de
paraphrase
interprétative
freudienne.
Concentrons-‐nous
maintenant
sur
un
sujet
précis,
évoqué
par
le
patient
dès
la
deuxième
séance
avec
Freud
(soit
le
2
octobre).
Freud
écrit
dans
le
cas
publié
:
«
À
six
ans,
je
souffrais
déjà
d’érections,
et
je
sais
que
j’allais
un
jour
chez
ma
mère
pour
m’en
plaindre
(…)
j’eus
aussi,
à
cette
époque,
pendant
quelque
temps,
l’idée
morbide
que
mes
parents
connaissaient
mes
pensées,
et,
pour
l’expliquer,
je
me
figurais
que
j’avais
exprimé
mes
pensées
sans
m’entendre
parler
moi-‐même.
Je
vois
là
le
début
de
ma
maladie.
»
[1,
p.
203,
nous
soulignons].
Ce
propos
est
la
transcription
de
ce
que
l’on
peut
lire
dans
le
Journal,
lors
de
la
séance
du
2
octobre
:
«
Dès
l’âge
de
six
ans
j’ai
souffert
d’érections
et
je
sais
qu’un
jour
je
suis
allé
trouver
ma
mère
pour
m’en
plaindre.
Je
sais
aussi
que
pour
cela
j’ai
eu
à
surmonter
des
scrupules,
car
je
soupçonnais
qu’elles
avaient
un
rapport
avec
mes
représentations
et
ma
curiosité,
et
pendant
quelque
temps
j’ai
eu
l’idée
maladive
que
mes
parents
savaient
mes
pensées,
ce
que
je
m’expliquais
en
supposant
que
je
les
prononçais
à
haute
voix,
mais
sans
l’entendre
moi-‐même.
Je
vois
là
le
début
de
ma
maladie
»
[2,
p.
39].
Fort
bien,
mais
ce
propos
recueilli
ici
diffère
d’un
autre
prononcé
par
le
patient
lors
de
la
sixième
séance
(le
8
octobre)
retranscrit
ainsi
par
Freud
dans
son
journal
:
«
Il
faut
qu’il
raconte
un
fait
réel
de
son
jeune
âge.
Il
se
souvient
que,
à
l'âge
de
huit
ans,
il
avait
craint
que
ses
parents
ne
devinent
ses
pensées.
Au
fond,
cette
idée
lui
est
restée
fidèle
tout
au
long
de
sa
vie
("Diese
Idee
sei
ihm
eigentlich
treu
geblieben
durchs
weitere
Leben")
»
[2,
p.
73].
Précisons
donc
que
cet
aveu,
traité
par
le
patient
comme
étant
«
un
fait
réel
»,
n’est
pas
transcrit
par
Freud
dans
3
le
cas
publié.
Par
ailleurs,
comme
le
précise
la
traductrice
Hawelka,
dans
la
phrase
de
la
sixième
séance,
le
mot
employé
par
Freud
dans
le
Journal
n’est
pas
«
enfance
»
(Kindheit)
mais
«
jeunesse
»
(Jugend).
Alors
que
dans
le
cas
publié
Freud
ne
retient
que
la
notion
d’enfance
(Kindheit),
cette
différence
de
terme
nous
orienterait
dans
le
sens
d’un
phénomène
qui
ne
se
circonscrirait
pas
à
l’enfance
(6
ans),
comme
l’indique
d’ailleurs
le
patient
(8
ans).
Dans
la
phrase
«
Au
fond,
cette
idée
lui
est
restée
fidèle
tout
au
long
de
sa
vie
»,
il
semblerait
que
Freud
rapporte
un
propos
tenu
par
Lanzer
lui-‐
même,
comme
l’indiquerait
l’emploi
du
subjonctif
«
sei
».
Mais
ce
ne
serait
pas
tout,
car
non
seulement
Lanzer
continue
de
croire,
mais
il
explicite
cette
croyance
à
haute
voix.
Normalement
la
tournure
«
treu
gebleiben
»
a
pour
sujet
des
personnes,
comme
le
français
«
rester
fidèle
à
».
Faire
de
«
Idee
»
le
sujet
est
une
étrangeté
;
c’est
ce
qui
explique
l’emploi
de
l’adverbe
«
eigentlich
»,
que
l’on
peut
traduire
par
«
à
proprement
parler
».
Ainsi,
cette
formulation
serait
directement
reprise
de
Lanzer,
qui
sait
qu’il
inverse
la
relation
normale
:
on
demeure
fidèle
à
une
idée
(et
non
«
une
idée
vous
demeure
fidèle
»).
Freud
rapporte
les
mots
du
patient1,
et
insiste
donc
sur
le
fait
que
c’est
bien
de
cette
inversion
qu’il
s’agit.
Comme
tous
les
lecteurs
de
ce
cas
clinique
le
savent,
Freud
intervient
beaucoup
auprès
de
son
patient,
et
pour
cause
:
il
lui
fallait
le
faire
en
raison
de
la
gravité
de
la
pathologie.
Il
n’empêche
que
le
psychanalyste
interprète
sans
discrétion,
comme
l’indique
cet
échantillon
:
«
Après
que
je
lui
ai
dit
que
le
rat
est
le
pénis,
en
passant
par
le
ver
(…)
il
est
submergé
par
un
véritable
flot
d’idées
subites,
pas
toutes
liées
entre
elles,
et
dont
la
plupart
proviennent
du
côté
désir
de
sa
structure
»
[2,
p.
231].
On
voit
bien
qu’au
fond
l’interprétation
de
Freud,
même
si
elle
est
pour
le
moins
fantaisiste,
ne
produit
aucun
effet
sur
son
patient,
si
ce
n’est
un
flot
d’idées
décousues.
Mais
ce
n’est
pas
tout,
car
Freud
ajoute
ce
matériel
qui
fait
vraisemblablement
partie
de
la
vie
quotidienne
du
patient
:
«
Quelques
mois
avant
la
formation
de
cette
idée,
il
avait
rencontré
dans
la
rue
une
femme
qu’il
identifia
tout
de
suite
comme
une
prostituée
ou,
du
moins,
comme
une
personne
qui
avait
des
rapports
sexuels
avec
l’homme
qui
l’accompagnait.
Son
sourire
particulier
éveilla
en
lui
l’idée
bizarre
que
sa
cousine
était
dans
son
corps
et
que
ses
parties
génitales
étaient
placées
derrière
celles
de
la
femme
de
telle
façon
qu’elle
retirait
profit
de
chaque
coït.
Ensuite
la
cousine,
qui
était
à
l’intérieur
de
cette
femme,
s’enfla
de
telle
façon
qu’elle
fit
éclater
la
personne.
»
[2,
p.
231-‐2].
Fort
heureusement,
Freud
1
Je
dois
cette
explication
quant
au
texte
allemand
à
Jean-‐Claude
Milner.
4
limite
son
action
interprétative,
sans
quoi
l’interprétation
du
transfert
aurait
était
interminable,
comme
on
peut
le
lire
lors
de
la
séance
du
4
janvier
:
«
Joyeux.
Quantité
d’autres
idées,
transferts,
etc.,
que
nous
renonçons
à
interpréter
pour
le
moment.
»
[2,
p.
235].
Les
moments
délirants
atteignent
la
réalité
quotidienne,
et
non
pas
seulement
les
«
transferts
»
avec
Freud,
comme
l’écrit
le
psychanalyste
après
que
le
patient
ait
évoqué
sa
relation
trop
proche
avec
sa
propre
sœur
:
«
après
avoir
été
hier
pendant
un
moment
avec
sa
sœur
dans
une
autre
pièce,
dit
à
son
beau-‐frère
:
«
Ecoute,
s’il
arrive
à
Rita
d’avoir
un
enfant
d’ici
neuf
mois,
il
ne
faut
pas
croire
qu’il
est
de
moi
;
je
suis
innocent.
»
[2,
p.
239]
;
et
Freud
d’écrire
:
«
cela
constitue
son
dernier
délire
à
propos
de
son
comportement
ignoble,
qu’il
débite
de
façon
très
compliquée
».
Autrement
dit,
nous
sommes
à
nouveau
avec
un
récit
délirant
et
désorganisé
à
la
fois.
Pour
finir,
car
nous
arrivons
à
la
fin
des
notes
prises
par
Freud
(6
et
7
janvier),
voici
un
rêve
qui
semblerait
condenser
tout
le
rapport
de
Lanzer
avec
Freud
:
«
Joyeux,
souriant
d’un
air
astucieux,
comme
s’il
avait
un
tour
dans
son
sac.
Un
rêve
et
quelques
fragments
:
Il
va
chez
le
dentiste
pour
se
faire
arracher
une
dent
malade.
Celui-‐ci
en
arrache
une,
seulement
ce
n’est
pas
la
vraie,
mais
une
dent
voisine,
qui
était
légèrement
atteinte
»
[2,
p.
241]
Concernant
l’homme
aux
rats,
Freud
a
toujours
arraché
la
dent
d’à
côté.
Il
en
est
conscient,
car
lui-‐même
écrit
«
Longue
interruption,
humeur
extrêmement
joyeuse,
beaucoup
de
matériel,
rapprochements.
Pas
de
solution.
»
[2,
p.
249]
;
alors
que
dans
le
cas
publié
on
peut
lire
:
«
La
solution
une
fois
trouvée,
l’obsession
aux
rats
a
disparu
»
[1,
p.
242].
Or,
la
«
solution
»
repose,
selon
Freud,
par
la
mise
en
évidence
d’un
fantasme
d’accouchement
anal,
en
rapport
étroit
avec
le
fait
que
la
cousine
avait
subi
une
ovariectomie
bilatérale
et
donc
était
stérile.
Le
fameux
supplice
aux
rats
pouvait
(devait)
être
traduit
par
un
fantasme
d’accouchement,
ce
qui
correspond
bel
et
bien
aux
«
théories
sexuelles
infantiles
»
décrites
par
Freud
où
aussi
bien
les
hommes
que
les
femmes
peuvent
enfanter.
Il
est
vrai
que
le
récit
de
l’opération
gynécologique
de
la
cousine
(objet
de
ses
pensées
obsessionnelles)
avait
eu
lieu,
vraisemblablement
le
7
janvier,
juste
avant
une
«
longue
interruption
»
où
il
avait
été
question
à
nouveau
de
la
cousine,
de
son
«
beau
corps
»
ainsi
que
de
son
agressivité
envers
les
militaires,
thème
par
lequel
avait
commencé
la
cure.
Discussion
5
Le
diagnostic
de
«
névrose
obsessionnelle
»
est
une
entité
complexe.
A
titre
d’exemple
nous
avons
évoqué
l’honnête
échange
qui
a
eu
lieu
à
l’époque
de
l’analyse
de
l’homme
aux
rats,
entre
Freud
et
Jung.
Non
seulement
nous
assistons
au
changement
de
diagnostic
à
propos
du
cas
d’Otto
Gross
(nous
y
reviendrons),
mais
nous
constatons
aussi
que
des
tableaux
cliniques
similaires
peuvent
avoir
deux
pendants,
soit
dans
le
sens
de
la
«
névrose
»,
soit
dans
celui
de
la
schizophrénie.
La
comorbidité
entre
«
obsession
»
(«
trouble
obsessionnel
compulsif
»)
et
troubles
psychotiques
est
importante.
Mais
cette
question
a
aussi
intéressé
la
psychanalyse
post-‐freudienne
:
nous
n’avons
aussi
qu’à
nous
référer
aux
cas
de
névrose
obsessionnelle
étudiés
par
le
psychanalyste
français
M.
Bouvet,
cas
que
lui-‐même
diagnostiquait
comme
étant
des
névroses
obsessionnelles
alors
que
d’autres
praticiens
avaient
posé,
pour
certains
de
ces
patients,
le
diagnostic
de
schizophrénie
[3,
p.
28].
Dans
le
cas
apparemment
typique
de
névrose
obsessionnelle
de
l’homme
aux
rats,
on
ne
peut
pas
ne
pas
voir
des
éléments
cliniques
qui
correspondraient
à
la
psychose
plutôt
qu’à
la
névrose.
D’abord,
Freud
écrit
à
plusieurs
reprises
que
son
patient
subit
une
sorte
de
«
délire
»
:
certes,
le
mot
employé
par
Freud
est
«
délirium
»
et
non
Wahn,
ce
qui
aurait
signé
l’aspect
moins
catégoriel
dans
le
mesure
où
le
délirium,
en
allemand,
contient
le
sens
d’un
trouble
de
la
conscience,
trouble
que
l’on
peut
trouver
dans
n’importe
quelle
«
structure
clinique
».
Il
a
été
souligné
que
le
«
délire
»
dont
il
s’agit
(délirium)
ne
se
confond
pas
avec
le
délire
psychotique
(Wahn)
[4,
p.
52].
Evidemment,
on
peut
se
poser
la
question
suivante
:
pourquoi
Freud
emploie
le
mot
délire
(Wahn)
quand
il
s’agit
d’analyser
le
cas
de
fiction
de
la
Gradiva,
contemporain
de
l’analyse
de
Lanzer,
alors
que
concernant
ce
dernier,
publié
un
an
après,
il
préfère
le
mot
«
delir
»
?
Qui
plus
est,
le
cas
de
fiction
de
Norbert
Hanold
semble
bien
moins
grave
que
celui
de
notre
Lanzer.
Il
est
intéressant
aussi
de
rappeler
que
dans
le
cas
de
l’homme
aux
rats,
une
discussion
a
lieu
entre
patient
et
thérapeute,
à
propos
du
diagnostic
:
le
premier
évoque
une
«
désagrégation
de
la
personnalité
»
[2,
p.
69]
(Zerfall
der
Persönlichkeit),
ce
avec
quoi
Freud
serait
d’accord
:
a)
dans
le
Journal
il
dit
être
d’accord
avec
une
«
Spaltung
der
Persönlichkeit
»
[2,
p.
71]
un
clivage
de
la
personnalité
(alors
que
ce
n’est
pas
le
mot
employé
par
le
patient)
;
b)
alors
que
dans
le
cas
publié
Freud
indique
«
Je
me
déclare
entièrement
d’accord
avec
sa
notion
de
la
désagrégation
de
la
personnalité.
»
[1,
p.
214].
Freud
ira
encore
plus
loin
en
stipulant
que
la
morale
c’est
le
conscient
alors
que
le
«
mal
»
c’est
l’inconscient,
afin
d’expliquer
deux
aspects
présents
chez
le
même
individu
6
habité
donc
par
une
Spaltung,
une
scission.
Ce
qui
compte
ici
c’est
que
c’est
le
même
Ernst
Lanzer
qui
considère
que
cette
désagrégation
est
«
donnée
dès
le
début
»
[2,
p.
69],
c’est-‐à-‐dire
qu’elle
fait
partie
de
la
personnalité
même
et
ne
doit
rien
à
un
accident
occasionnel
dans
le
parcours
d’une
vie.
La
notion
de
Spaltung
a,
chez
Freud,
un
statut
ambigu
(mais
en
fait
c’est
toute
notre
hypothèse
:
Freud
est
ambigu
quant
au
diagnostic
de
l’homme
aux
rats,
et
ce
dès
le
début),
qu’il
emploie
tantôt
pour
les
psychoses
sévères,
tantôt
pour
le
fétichisme
ou
d’autres
rapports
altérés
à
la
réalité
[5].
A
ce
propos,
il
faut
rappeler
également
que
c’est
la
notion
de
scission
qui
servira
à
Bleuler
à
établir
les
bases
de
la
schizophrénie.
Plus
encore,
il
est
probable
que
la
névrose
obsessionnelle
de
Freud
ait
posé
des
problèmes
à
Bleuler,
comme
semble
en
témoigner
l’échange
épistolaire
entre
ces
deux
auteurs.
En
effet,
dans
une
lettre
de
Bleuler
à
Freud
écrite
peu
après
la
publication
du
cas
de
l’homme
aux
rats,
on
peut
lire,
vraisemblablement
en
référence
à
ce
dernier
:
«
Grand
merci
pour
votre
Vie
quotidienne
et
les
pensées
sur
les
névroses
obsessionnelles.
Avec
ces
dernières,
m’y
trouver
est
un
gros
travail.
Votre
conception
a
continué
à
se
développer
si
rapidement
que
j’ai
du
mal
à
suivre
(…)
En
bien
de
matières
j’ai
déjà
pu
vous
suivre
en
boitant
et
j’espère
qu’ici
aussi
mes
faibles
jambes
me
conduiront
un
jour
au
bout.
[6,
p.
82]
».
L’autre
point
que
nous
devrions
considérer
est
celui
qui
concerne
la
«
toute-‐puissance
de
la
pensée
»,
qui
semble
couler
de
source
aussi
bien
chez
Freud
que
chez
les
psychanalystes.
On
sait
bien
que
chez
l’enfant
une
sorte
de
«
pensée
magique
»
ou
même
«
illogique
»
(Piaget)
peut
nous
faire
supposer
l’existence
d’une
pensée
toute
puissante
en
ce
sens
qu’elle
irait
au-‐delà
des
limites
de
la
«
réalité
»
(même
s’il
faudrait
encore
se
demander
ce
que
l’on
entend
ici
par
réalité).
Comme
exemple
de
cette
toute-‐puissance,
Freud
explique
que
son
patient
était
«
superstitieux
»,
mais
il
précise
que
cette
superstition
ne
reposait
pas
sur
des
thèmes
communs
comme
par
exemple
les
vendredis,
ou
le
chiffre
13,
et
qu’elle
consistait
au
contraire
en
des
«
rêves
prémonitoires
»,
comme
le
fait
de
recevoir
des
lettres
de
personnes
auxquelles
il
avait
«
soudain
»
pensé,
ou
bien
de
rencontrer
continuellement
«
des
personnes
dont
il
venait
de
s’occuper
sans
raison
»,
ou
encore
des
présages,
etc.
Bref
:
nous
avons
des
moments
interprétatifs
continuels
qui
parasitaient
le
patient
en
permanence
lui
donnant
l’impression
d’une
sorte
de
«
synchronicité
».
Nous
avons
souligné
en
particulier
ce
que
le
patient
confie
à
Freud
lors
de
sa
deuxième
rencontre,
à
savoir
qu’il
croyait
que
l’on
pouvait
deviner
ou
savoir
ce
qu’il
pensait,
7
élément
clinique
qui
est
repris
à
nouveau
par
le
patient
lors
de
la
sixième
séance
avec
Freud.
De
manière
explicite,
Lanzer
estime
que
cette
idée
l’habite
toujours,
elle
lui
est
restée
fidèle,
elle
fait
partie
de
sa
propre
personnalité.
Nous
ne
croyons
pas
trop
forcer
les
choses
en
considérant
que
cet
élément
clinique
ressemble
beaucoup
à
ce
que
l’on
connaît
sous
le
nom
d’automatisme
mental
[7]
et
qu’il
constitue
à
lui
tout
seul
un
symptôme
de
«
premier
rang
»
dans
le
diagnostic
de
la
schizophrénie
[8].
Nous
ne
faisons
pas
ici
abstraction
du
reste
de
l’histoire
du
patient
:
nous
pensons
que
cet
élément
(à
savoir
que
cette
idée
lui
est
restée
fidèle)
a
été
négligé
et
même
censuré
par
Freud
(le
propos
est
présent
dans
le
«
Journal
d’une
analyse
»,
mais
il
est
absent
dans
le
cas
clinique
publié).
Sans
doute,
cet
«
automatisme
mental
»
pouvait
contredire
la
conviction
de
Freud
:
l’homme
aux
rats
devait
être
un
cas
de
«
névrose
obsessionnelle
»
et
non
pas
une
psychose.
Plus
encore,
à
cette
époque
(1907-‐8),
Freud
n’était
pas
très
au
clair
à
propos
de
ce
qu’était
la
«
névrose
obsessionnelle
»
et
de
ses
limites
avec
une
«
dementia
praecox
»,
comme
en
témoigne
la
correspondance
entretenue
à
cette
époque
précise
avec
C.G.
Jung
à
propos
du
cas
d’Otto
Gross,
patient
de
Freud,
suivi
ensuite
par
Jung
en
Suisse.
Tantôt
Jung
considère
que
le
cas
de
Gross
relève
de
la
névrose
obsessionnelle,
ce
avec
quoi
Freud
est
d’accord,
tantôt
Jung
estime
que
c’est
une
schizophrénie,
diagnostic
avec
lequel
Freud
ne
saurait
ne
pas
être
en
accord
non
plus,
compte
tenu
de
l’expérience
qu’avait
Jung
au
sujet
des
schizophrènes
[6,
pp.
219-‐224].
Précisons
ce
point
qui
nous
semble
important,
et
ce
à
double
titre
:
a)
le
phénomène
s’étend
bien
au-‐delà
de
l’enfance
et
l’on
peut
déduire
qu’il
fait
même
partie
du
psychisme
quotidien
du
patient
;
b)
Freud
censure
sciemment
cet
élément
clinique
qui
le
dérangerait
à
propos
d’un
diagnostic
non-‐psychotique
(névrose)
d’autant
plus
qu’à
y
regarder
de
près,
il
pourrait
au
contraire
lui
servir
à
établir
sa
théorie
de
la
toute-‐
puissance
de
la
pensée,
question
sur
laquelle
il
revient
à
la
fin
du
texte
publié
sans
toutefois
évoquer
cette
«
lecture
de
la
pensée
».
Comment
donc
justifier
cette
autocensure
?
Par
ailleurs,
on
peut
être
que
surpris
de
constater
que
la
plupart
des
commentateurs
critiques
de
Freud
ne
se
sont
pas
arrêtés
sur
cet
aspect
clinique,
comme
par
exemple
P.
Mahony,
qui
évoque
la
question
de
manière
pertinente
mais
n’en
tire
pas
pour
autant
des
conclusions
cliniques
:
«
L’extériorisation
de
la
critique
et
des
auto-‐
observations
de
son
surmoi
était
manifeste
dans
sa
dépendance
excessive
à
l’égard
de
confidents
rassurants
et
dans
sa
croyance
de
toute
une
vie
que
ses
parents
pouvaient
lire
dans
ses
pensées
»
[9,
p.
81,
nous
soulignons].
8
Un
premier
élément
de
réponse
consisterait
à
comprendre
que
Freud
envisageait
la
pathologie
mentale
d’une
manière
différente
de
ses
contemporains,
en
mettant
l’accent
sur
la
genèse
psychologique
des
troubles
à
travers
l’interprétation
psychanalytique.
Nous
avons
pu
lire
le
caractère
un
peu
forcé
de
ce
procédé
comme
en
témoignent
notamment
les
interprétations
et
les
interprétations
du
transfert
(étiologie
sexuelle,
oedipienne,
etc.).
Bien
entendu,
notre
critique
ne
saurait
porter
sur
cet
aspect,
vu
le
caractère
novateur,
aussi
bien
qu’expérimental,
de
l’approche
freudienne.
Par
contre,
il
serait
pertinent
de
s’intéresser
précisément
à
cette
innovation
:
peut-‐on
considérer
que
les
interventions
freudiennes
ainsi
que
ses
conclusions
cliniques
et
théoriques
sont
pertinentes
dès
lors
qu’il
étudie
un
cas
psychopathologique
d’une
nature
bien
différente
à
celle
que
l’auteur
envisageait
?
On
pourrait
être
tenté
d’argumenter
que
ce
n’est
pas
le
diagnostic
qui
a
empêché
Freud
d’analyser
d’autres
cas
sévères,
tels
que
celui
de
l’Homme
aux
loups
[10],
ou
encore
le
«
patient
AB
»
[11],
soit
des
cas
de
psychoses
avérées
que
Freud
considérait,
à
nouveau,
comme
des
névroses
(pour
le
patient
AB
il
aurait
changé
d’avis
quant
au
diagnostic
une
fois
le
patient
hospitalisé
pendant
longtemps
en
psychiatrie).
Notre
propos
consiste
à
formuler
un
autre
aspect
qui
va
au-‐
delà
du
cas
particulier
de
Lanzer.
Comment
peut-‐on
considérer
que
le
cas
est
représentatif
d’une
névrose
obsessionnelle
alors
qu’il
présente
une
pathologie
mentale
qui
irait
au-‐delà
des
«
névroses
»
?
Mieux
encore,
comment
peut-‐on
estimer
qu’il
constitue
le
prototype
de
la
névrose
masculine,
étant
donné
que
la
plupart
des
hommes
névrosés
seraient
plus
ou
moins
obsessionnels
?
Il
est
étonnant
qu’un
auteur
comme
Lacan,
qui
inaugure
et
son
fameux
retour
à
Freud
et
sa
lecture
structuraliste
de
la
psychanalyse
à
partir
de
l’homme
aux
rats,
n’ait
jamais
questionné
le
diagnostic
du
cas
de
Lanzer
(comme
il
ne
l’a
jamais
fait
non
plus
concernant
les
cas
de
«
névrose
obsessionnelle
»
d’un
Bouvet).
Remarquons,
pour
finir,
le
propos
du
même
Freud
sur
l’homme
aux
rats,
notamment
sur
le
phénomène
de
lecture
de
la
pensée
ou
de
ce
qu’il
nomme
«
toute-‐puissance
de
la
pensée
»
:
«
On
serait
certes
tentés
de
déclarer
qu’il
s’agit
là
d’un
délire
dépassant
les
limites
d’une
névrose
obsessionnelle
»
[1,
p.
251].
Conclusion
Notre
relecture
du
cas
de
Lanzer
est
simple
au
sens
où
elle
est
univoque
:
si
le
cas
de
l’homme
aux
rats
correspond
bel
et
bien
à
ce
que
la
psychiatrie
d’aujourd’hui
nomme
9
«
trouble
obsessionnel
compulsif
»,
alors
le
cas
de
Lanzer
n’est
pas
analysable
au
sens
classique,
à
savoir
qu’il
n’est
pas
interprétable
et
qu’il
ne
peut
être
soumis
à
une
cure
«
type
».
Si,
de
plus,
il
contient
des
éléments
cliniques
qui
le
caractériseraient
comme
un
trouble
psychotique,
en
particulier
l’existence
d’un
automatisme
mental,
la
seule
approche
psychanalytique
possible
serait
celle
qui
correspond
aux
psychoses,
y
compris
ce
que
l’on
caractérise
comme
«
psychoses
ordinaires
»
[12]
ou
«
psychoses
froides
»
[13],
c’est-‐à-‐dire
sans
rapport
aux
outils
conventionnels
de
la
cure
analytique,
comme
l’interprétation
et,
notamment,
ce
que
certains
auteurs
nomment
«
interprétation
du
transfert
».
Références
[1]
Freud
S.
Remarques
sur
un
cas
de
névrose
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(L’homme
aux
rats),
Cinq
Psychanalyses.
Paris
:
P.U.F.,
1954.
[2]
Freud
S.
L’Homme
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Journal
d’une
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Paris
:
P.U.F.,
1974.
[3]
Bouvet
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La
relation
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Paris
:
P.U.F.,
2006.
[4]
Maleval,
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Paris
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1996.
[5]
Freud
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Le
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La
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Paris
:
P.U.F.
[6]
Freud
S,
Bleuler
E.,
Lettres
1904-‐1937.
Paris
:
Gallimard,
2016.
[7]
De
Clérambault
GG,
Œuvres
choisies.
Paris
:
Les
éditions
de
la
conquête,
2017.
[8]
DSM-‐5
-‐
Manuel
diagnostique
et
statistique
des
troubles
mentaux.
Paris
:
Elsevier
Masson,
2015.
[9]
Mahony
P,
Freud
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l’Homme
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rats.
Paris
:
P.U.F.,
1991.
[10]
Freud,
Extrait
de
l’histoire
d’une
névrose
infantile
(Homme
aux
loups),
Cinq
Psychanalyses.
Paris
:
P.U.F.,
1954.
[11]
Lynn
D.
L’analyse
par
Freud
d’un
homme
psychotique,
A.
B.,
entre
1925
et
1930
([Link]
homme-‐psychotique).
[12]
Lucchelli
JP,
Fajnwaks
F.
Une
clinique
de
la
psychose
ordinaire.
L’information
psychiatrique,
2010/5
(Volume
86),
405-‐411.
[13]
Kestemberg
E.
La
psychose
froide.
Paris
:
P.U.F.,
2018.
10