L'existentialisme
L'existentialisme
1. Sa vie
Consultez l’exposition virtuelle consacrée à Sartre sur la Bibliothèque nationale de France) et relevez
les informations importantes. http://expositions.bnf.fr/sartre/
Résumé : Antoine Roquentin vit en solitaire à Bouville (Le Havre). Depuis quelque temps, il éprouve
d'étranges malaises : les objets prennent soudain à ses yeux une importance anormale, une présence
inquiétante.
Un jour d'hiver au Jardin public, « entre les grands troncs noirs, entre les mains noires et noueuses qui
se tendent vers le ciel », la « Nausée » le reprend : « Un arbre gratte la terre sous mes pieds d'un ongle
noir. Je voudrais tant me laisser aller, m'oublier, dormir. Mais je ne peux pas, je suffoque. » Cette fois,
il comprend le sens de son angoisse …
« Je ne peux pas dire que je me sente allégé ni content ; au contraire, ça m'écrase. Seulement mon but
est atteint : je sais ce que je voulais savoir ; tout ce qui m'est arrivé depuis le mois de janvier, je l'ai
compris. La Nausée ne m'a pas quitté et je ne crois pas qu'elle me quittera de sitôt ; mais je ne la subis
plus, ce n'est plus une maladie ni une quinte passagère : c'est moi.
de castania se hundio
Donc j'étais tout à l'heure au Jardin public. La racine du marronnier s'enfonçait dans la terre, juste au-
raiz
dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et,
puntos debiles
avec eux, la signification des choses, leurs modes d'emploi, les faibles repères que les hommes ont
tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et
noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination.
nudosa
dejo
Ça m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n'avais pressenti ce que voulait dire «
me sin aliento
exister ». J'étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits
gaviotz
de printemps. Je disais comme eux « la mer est verte ; ce point blanc, là-haut, c'est une mouette », mais
je ne sentais pas que ça existait, que la mouette était une « mouette-existante » ; à l'ordinaire l'existence
se cache. Elle est là, autour de nous, en nous, elle est nous, on ne peut pas dire deux mots sans parler
d'elle, et finalement, on ne la touche pas. Quand je croyais y penser, il faut croire que je ne pensais rien,
j'avais la tête vide, ou tout juste un mot dans la tête, le mot « être ». Ou alors, je pensais... comment
dire ? Je pensais l'appartenance, je me disais que la mer appartenait à la classe des objets verts ou que
le vert faisait partie des qualités de la mer. Même quand je regardais les choses, j'étais à cent lieues de
pensar
songer qu'elles existaient : elles m'apparaissaient comme un décor. Je les prenais dans mes mains, elles
en
me servaient d'outils, je prévoyais leurs résistances. Mais tout ça se passait à la surface. Si l'on m'avait
demandé ce que c'était que l'existence, j'aurais répondu de bonne foi que ça n'était rien, tout juste une
forme vide qui venait s'ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà :
tout d'un coup, c'était là, c'était clair comme le jour : l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait
perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c'était la pâte même des choses, cette racine était
amasado
pétrie dans de l'existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse,
tout ça s'était évanoui ; la diversité des choses, leur individualité n'étaient qu'une apparence, un vernis.
bar
Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre — nues, d'une
nic
musique gardent leurs lignes pures et rigides. Mais l'existence est un fléchissement. Des arbres, des
piliers bleu de nuit, le râle heureux d'une fontaine, des odeurs vivantes, de petits brouillards de chaleur
qui flottaient dans l'air froid, un homme roux qui digérait sur un blanc : toutes ces somnolences, toutes
ces digestions prises ensemble offraient un aspect vaguement comique. Comique... non : ça n'allait pas
jusque-là, rien de ce qui existe ne peut être comique ; c'était comme une analogie flottante, presque
insaisissable, avec certaines situations de vaudeville. Nous étions un tas d'existants gênés, embarrassés
de nous-mêmes, nous n'avions pas la moindre raison d'être là, ni les uns ni les autres, chaque existant,
confus, vaguement inquiet, se sentait de trop par rapport aux autres. De trop : c'était le seul rapport que
je pusse établir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux. En vain cherchais-je à compter les
marronniers, à les situer par rapport à la Velléda, à comparer leur hauteur avec celle des platanes :
chacun d'eux s'échappait des relations où je cherchais à l'enfermer, s'isolait, débordait. Ces relations
(que je m'obstinais à maintenir pour retarder l'écroulement du monde humain, des mesures, des
quantités, des directions) j'en sentais l'arbitraire ; elles ne mordaient plus sur les choses. De trop, le
marronnier, là en face de moi un peu sur la gauche. De trop, la Velléda...
Et moi — veule, alangui, obscène, digérant, ballottant de mornes pensées — moi aussi j'étais de trop.
Heureusement je ne le sentais pas, je le comprenais surtout, mais j'étais mal à l'aise parce que j'avais
peur de le sentir (encore à présent j'en ai peur — j'ai peur que ça ne me prenne par le derrière de ma
tête et que ça ne me soulève comme une lame de fond). Je rêvais vaguement de me supprimer, pour
anéantir au moins une de ces existences superflues. Mais ma mort même eût été de trop. De trop, mon
cadavre, mon sang sur ces cailloux, entre ces plantes, au fond de ce jardin souriant. Et la chair rongée
eût été de trop dans la terre qui l'eût reçue et mes os, enfin, nettoyés, écorcés, propres et nets comme
des dents eussent encore été, de trop : j'étais de trop pour l'éternité. »
❖ Comment les éléments du décor sont-ils décrits ? Que veut dire la remarque : « C’était la pâte
même des choses » ?
❖ Roquentin écrit un peu plus loin : « Le mot d’Absurdité naît à présent sous ma plume ; tout à
l’heure au jardin, je ne l’ai pas trouvé, mais je ne le cherchais pas non plus, je n’en avais pas
besoin. [...] Et sans rien formuler nettement, je comprenais que j’avais trouvé la clé de
l’Existence, la clé de mes Nausées, de ma propre vie. » En quoi réside l’absurdité de la vie ?
la existencia
no
hay razon de
no
hay necesidad de las cosas
➔ Cette nausée, Sartre l'a connue personnellement : il a éprouvé ce sentiment d'horreur devant le
fourmillement de la contingence. Mais dans sa philosophie, cette expérience de l'absurde doit
être dépassée. Loin de le condamner à la satisfaction morose, une telle prise de conscience
engage l'homme à exercer sa liberté : dépassant l'existence, il doit tendre vers l'être grâce à la
création ou à l'action.
3. La philosophie de Sartre
Si ses ouvrages abstraits sont d'un abord difficile, Jean-Paul Sartre a pourtant assuré à l'existentialisme
une large diffusion, car il a le don des formules frappantes, il a illustré sa philosophie par ses romans,
son théâtre, ses essais, enfin il la traduit dans l'action par son engagement politique.
EXISTENTIALISME. L'existentialisme est une doctrine philosophique qui offre avant tout une
philosophie de l’homme avant d’être une philosophie de la nature. Elle se centre sur la question de
l’existence humaine et interroge l’énigme que l’homme est pour lui-même et se penche sur les
questions liées au caractère tragique de l’existence humaine (exister, la responsabilité, la mort,
l’angoisse, la parte…).
ATHÉISME. L’existentialisme de Sartre repose sur un postulat qui lui apparaît comme une évidence :
l'existence de l'homme exclut l'existence de Dieu. Selon Sarte, « l’existence précède l’essence » : cela
signifie que l’homme commence par exister, se rencontre, surgit dans le monde et se définit ensuite.
L’homme est le seul responsable de ses actes. En supposant que Dieu n’existe pas, aucune instance
autre qu’humaine ne pourra légitimer ou justifier sa conduite. Il ne saurait être question d'une nature
humaine préexistante : l'homme est l'avenir de l'homme, l'homme est ce qu'il se fait.
CONTINGENCE. La contingence est l’absence de nécessité, c’est-à-dire le fait qu’une chose puisse
ne pas être. La contingence est donc le caractère propre de notre existence, qui n’est rendue nécessaire
par aucune essence préalable, elle est la « contingence même de l’apparition de l’homme sur terre ».
« J’aurais très bien pu ne pas exister. » La découverte de la gratuité de notre être se fait soit par la
nausée, soit par l’angoisse.
SITUATION ET LIBERTÉ. L'homme est donc responsable ; il est « condamné à être libre ». Selon
Sartre, il ne faut pas poser le problème dans l'abstrait, car nous sommes toujours « en situation », ce qui
nous oblige à choisir, mais fonde notre liberté. Comme l'ouvrier a prise sur la matière, l'homme a prise
sur le réel, par l'action. L'acte authentique est celui par lequel il assume sa situation, et la dépasse en
agissant. Nos actes, nos actes seuls nous définissent ; et ils sont irréversibles ; en vain pourrions-nous
invoquer de bonnes intentions, ou l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes : ce ne serait là que «
mauvaise foi », dénoncée par le témoignage de la conscience d'autrui, dont l'existence même apparaît
comme une hantise insupportable. L’existence est faite de choix et l’homme doit se mettre en
disposition de pleine conscience de son choix : ce mode d’être est dit « authentique ».
LIBERTÉ ET VALEUR. C’est sur ce principe de liberté absolue que Sartre fonde une certaine
morale. L’homme étant le seul responsable de sa conduite, il est condamné à chaque instant à inventer
l’homme et à assumer cette liberté. On le voit, toute cette philosophie tend vers l'action. L'expérience
de l'absurde, comparable au doute méthodique de Descartes, constitue une étape critique essentielle
mais ne doit pas aboutir à la fascination par la contingence. Pourtant l'angoisse nous attend à nouveau
au moment de l'engagement : sur quoi fonder notre choix ? quel sera le critère de l'acte authentique ?
En effet Sartre rejette les valeurs consacrées, le bien et le mal considérés comme des absolus. En
revanche la valeur réelle sera « projet », appel ; la liberté se prendra « elle-même comme valeur en tant
que source de toute valeur ». En fait, que son choix soit rationnel ou affectif, il voit le mal dans la
misère et l'oppression, opte contre le fascisme, le capitalisme et la morale « bourgeoise ».
L’homme est ce qu’il n’est pas encore. L’existence précède l’essence. Cela signifie que l’homme
commence par exister, se rencontre, surgit dans le monde et se définit ensuite.
L’homme ne peut pas échapper au devoir de se réaliser soi-même, c’est-à-dire de faire de soi ce qu’il
est ; il est condamné à être libre.
ÊTRE POUR AUTRUI : chez Sartre, la question de l’existence de l’autre est très importante. La
présence de l’autre, Sartre va l’analyser avec la question du regard de l’autre. L’être-vu (celui qui est
vu) signifie que l’être de l’individu est toujours déjà constitué par la présence des autres. Le regard
d’autrui le fige : on est soumis au regard et au jugement de l’autre. Pour se connaitre soi-même, on a
besoin d’autrui.
Le théâtre est sans doute la pratique artistique la plus centrée sur l’humain : il y a toujours une
représentation de l’être humain. Le théâtre se caractérise par sa destination scénique : le texte de théâtre
est tout entier orienté vers sa représentation scénique. Il suppose des gestes, des actions visuelles et
sonores, des didascalies, etc. Pour analyser un texte théâtral, il est intéressant de se pencher sur les «
catégories dramaturgiques » de l’œuvre, c’est-à-dire, le temps et le lieu, le langage, le personnage,
l’action.
Avant de lire une œuvre de théâtre, il est intéressant d’analyser chacune de ces « catégories
dramaturgiques » qui correspondent aux « catégories existentielles » de l’être humain : quel est le
temps et l’espace de la fiction ? Qui sont les personnages ? Comment parlent-ils ? Que font-ils ?
« Une présence physique d’un être humain qui joue, donc incarne quelqu’un qu’il n’est pas ; une suite
d’événements (le plus souvent fictifs) ; et un public qui regarde et qui est donc présent dans le même
lieu que celui qui joue ».
M. Engelberts, Défis du récit scénique, Genève, Droz, 2001, p.201.
Huis clos se déroule en enfer ; mais c'est aussi l'enfer sartrien, l'enfer en ce monde, qui consiste, selon
l'auteur, à vivre sous le regard d'autrui ; aussi bien avait-il d'abord choisi pour titre : Les Autres.
Voici donc Garcin, le lâche qui se prenait pour un héros, Estelle l'infanticide, qui a causé en outre la
mort de son amant, et Inès, une femme qui n'aime pas les hommes et se déclare elle-même méchante :
« Ça veut dire que j'ai besoin de la souffrance des autres pour subsister. » Ils sont morts tous les trois, et
enfermés dans une même pièce. Ils ont commencé par mentir et « crâner » mais se révèlent bientôt
dans leur turpitude et se torturent mutuellement.
« L’enfer c’est les autres. » est la dernière réplique de cette pièce. Selon vous pourquoi ?
1. Comment Sartre en est-il arrivé à écrire une pièce dans laquelle les personnages sont sur scène
tout le temps ensemble ?
3. « L’enfer c’est les autres » : comment est-ce que cette phrase est interprétée la plupart du temps
et quelle est la signification que par contre Sartre lui attribue ?
4. Pourquoi est-ce que la relation à autrui est importante selon Sartre ?
7. Pourquoi le choix de Sartre de faire des morts qui se retrouvent en enfer est symbolique ?
LE PHILOSOPHE. Ses deux principaux ouvrages philosophiques sont L'Etre et le Néant (1943) et la
Critique de la raison dialectique (1960).
LE ROMANCIER. Dès 1938, il avait apporté, avec La
Nausée, une innovation considérable dans le domaine du
roman. L'année suivante, un recueil de récits, Le Mur,
pouvait scandaliser, mais il reste d'une force et d'une
hardiesse peu communes.
L'AUTEUR DRAMATIQUE. La densité de style du
Mur, Sartre la retrouve dans ses deux premières pièces, Les
Mouches (1943) et surtout Huis clos (1944), qui est sans
doute son chef-d'œuvre. Il donne ensuite Morts sans
sépulture (1946, drame de la Résistance), La P...
respectueuse (1946, le problème racial aux États-Unis),
Les Mains sales (1948, l'intellectuel dans l'action), Le
Diable et le Bon Dieu (1951).
L'ESSAYISTE. De nombreux essais de critique philosophique, littéraire, politique ou sociale
témoignent d'une pensée incisive, sans cesse en éveil : les dix Situations (1947-1976), L'existentialisme
est un humanisme (1946), les études sur Baudelaire, Genet et Flaubert, Les Mots, précieux document
autobiographique.
2
2
11
L’existentialisme
- L’être humain n’est pas quelque chose de défini mais se construit au fur et à mesure de ses actes.
1. Sa vie
Résumé : Antoine Roquentin vit en solitaire à Bouville (Le Havre). Depuis quelque temps, il éprouve
d'étranges malaises : les objets prennent soudain à ses yeux une importance anormale, une présence
inquiétante.
Un jour d'hiver au Jardin public, « entre les grands troncs noirs, entre les mains noires et noueuses qui
se tendent vers le ciel », la « Nausée » le reprend : « Un arbre gratte la terre sous mes pieds d'un ongle
noir. Je voudrais tant me laisser aller, m'oublier, dormir. Mais je ne peux pas, je suffoque. » Cette fois,
il comprend le sens de son angoisse …
« Je ne peux pas dire que je me sente allégé ni content ; au contraire, ça m'écrase. Seulement mon but
est atteint : je sais ce que je voulais savoir ; tout ce qui m'est arrivé depuis le mois de janvier, je l'ai
compris. La Nausée ne m'a pas quitté et je ne crois pas qu'elle me quittera de sitôt ; mais je ne la subis
plus, ce n'est plus une maladie ni une quinte passagère : c'est moi.
Donc j'étais tout à l'heure au Jardin public. La racine du marronnier s'enfonçait dans la terre, juste au-
dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et,
avec eux, la signification des choses, leurs modes d'emploi, les faibles repères que les hommes ont
tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et
noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination.
Ça m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n'avais pressenti ce que voulait dire «
exister ». J'étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits
de printemps. Je disais comme eux « la mer est verte ; ce point blanc, là-haut, c'est une mouette », mais
je ne sentais pas que ça existait, que la mouette était une « mouette-existante » ; à l'ordinaire l'existence
se cache. Elle est là, autour de nous, en nous, elle est nous, on ne peut pas dire deux mots sans parler
d'elle, et finalement, on ne la touche pas. Quand je croyais y penser, il faut croire que je ne pensais rien,
j'avais la tête vide, ou tout juste un mot dans la tête, le mot « être ». Ou alors, je pensais... comment
dire ? Je pensais l'appartenance, je me disais que la mer appartenait à la classe des objets verts ou que
le vert faisait partie des qualités de la mer. Même quand je regardais les choses, j'étais à cent lieues de
songer qu'elles existaient : elles m'apparaissaient comme un décor. Je les prenais dans mes mains, elles
me servaient d'outils, je prévoyais leurs résistances. Mais tout ça se passait à la surface. Si l'on m'avait
demandé ce que c'était que l'existence, j'aurais répondu de bonne foi que ça n'était rien, tout juste une
forme vide qui venait s'ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà :
tout d'un coup, c'était là, c'était clair comme le jour : l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait
perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c'était la pâte même des choses, cette racine était
pétrie dans de l'existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse,
tout ça s'était évanoui ; la diversité des choses, leur individualité n'étaient qu'une apparence, un vernis.
Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre — nues, d'une
effrayante et obscène nudité.
Je me gardais de faire le moindre mouvement, mais je n'avais pas besoin de bouger pour voir, derrière
les arbres, les colonnes bleues et le lampadaire du kiosque à musique, et la Velléda, au milieu d'un
massif de lauriers. Tous ces objets... comment dire ? Ils m'incommodaient ; j'aurais souhaité qu'ils
existassent moins fort, d'une façon plus sèche, plus abstraite, avec plus de retenue. Le marronnier se
pressait contre mes yeux. Une rouille verte le couvrait jusqu'à mi-hauteur ; l'écorce, noire et
boursouflée, semblait de cuir bouilli. Le petit bruit d'eau de la fontaine Masqueret se coulait dans mes
oreilles et s'y faisait un nid, les emplissait de soupirs ; mes narines débordaient d'une odeur verte et
putride. Toutes choses, doucement, tendrement, se laissaient aller à l'existence comme ces femmes
lasses qui s'abandonnent au rire et disent : « C'est bon de rire » d'une voix mouillée ; elles s'étalaient,
les unes en face des autres, elles se faisaient l'abjecte confidence de leur existence. Je compris qu'il n'y
avait pas de milieu entre l'inexistence et cette abondance pâmée. Si l'on existait, il fallait exister jusque-
là, jusqu'à la moisissure, à la boursouflure, à l'obscénité. Dans un autre monde, les cercles, les airs de
musique gardent leurs lignes pures et rigides. Mais l'existence est un fléchissement. Des arbres, des
piliers bleu de nuit, le râle heureux d'une fontaine, des odeurs vivantes, de petits brouillards de chaleur
qui flottaient dans l'air froid, un homme roux qui digérait sur un blanc : toutes ces somnolences, toutes
ces digestions prises ensemble offraient un aspect vaguement comique. Comique... non : ça n'allait pas
jusque-là, rien de ce qui existe ne peut être comique ; c'était comme une analogie flottante, presque
insaisissable, avec certaines situations de vaudeville. Nous étions un tas d'existants gênés, embarrassés
de nous-mêmes, nous n'avions pas la moindre raison d'être là, ni les uns ni les autres, chaque existant,
confus, vaguement inquiet, se sentait de trop par rapport aux autres. De trop : c'était le seul rapport que
je pusse établir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux. En vain cherchais-je à compter les
marronniers, à les situer par rapport à la Velléda, à comparer leur hauteur avec celle des platanes :
chacun d'eux s'échappait des relations où je cherchais à l'enfermer, s'isolait, débordait. Ces relations
(que je m'obstinais à maintenir pour retarder l'écroulement du monde humain, des mesures, des
quantités, des directions) j'en sentais l'arbitraire ; elles ne mordaient plus sur les choses. De trop, le
marronnier, là en face de moi un peu sur la gauche. De trop, la Velléda...
Et moi — veule, alangui, obscène, digérant, ballottant de mornes pensées — moi aussi j'étais de trop.
Heureusement je ne le sentais pas, je le comprenais surtout, mais j'étais mal à l'aise parce que j'avais
peur de le sentir (encore à présent j'en ai peur — j'ai peur que ça ne me prenne par le derrière de ma
tête et que ça ne me soulève comme une lame de fond). Je rêvais vaguement de me supprimer, pour
anéantir au moins une de ces existences superflues. Mais ma mort même eût été de trop. De trop, mon
cadavre, mon sang sur ces cailloux, entre ces plantes, au fond de ce jardin souriant. Et la chair rongée
eût été de trop dans la terre qui l'eût reçue et mes os, enfin, nettoyés, écorcés, propres et nets comme
des dents eussent encore été, de trop : j'étais de trop pour l'éternité. »
En résumé…
Il ressent la nausée depuis longtemps, ce mal-être mais il n’en comprend le sens qu’au jardin public.
Il a du mal à expliquer ce dont il a pris conscience.
❖ Comment les éléments du décor sont-ils décrits ? Que veut dire la remarque : « C’était la pâte
même des choses » ?
Les choses sont décrites que par leur matérialité et non pas par leur individualité. Le seul élément décrit
c’est qu’elles sont « vivantes ».
❖ Roquentin écrit un peu plus loin : « Le mot d’Absurdité naît à présent sous ma plume ; tout à
l’heure au jardin, je ne l’ai pas trouvé, mais je ne le cherchais pas non plus, je n’en avais pas
besoin. [...] Et sans rien formuler nettement, je comprenais que j’avais trouvé la clé de
l’Existence, la clé de mes Nausées, de ma propre vie. » En quoi réside l’absurdité de la vie ?
➔ Cette nausée, Sartre l'a connue personnellement : il a éprouvé ce sentiment d'horreur devant le
fourmillement de la contingence. Mais dans sa philosophie, cette expérience de l'absurde doit
être dépassée. Loin de le condamner à la satisfaction morose, une telle prise de conscience
engage l'homme à exercer sa liberté : dépassant l'existence, il doit tendre vers l'être grâce à la
création ou à l'action.
3. La philosophie de Sartre
Si ses ouvrages abstraits sont d'un abord difficile, Jean-Paul Sartre a pourtant assuré à l'existentialisme
une large diffusion, car il a le don des formules frappantes, il a illustré sa philosophie par ses romans,
son théâtre, ses essais, enfin il la traduit dans l'action par son engagement politique.
EXISTENTIALISME. L'existentialisme est une doctrine philosophique qui offre avant tout une
philosophie de l’homme avant d’être une philosophie de la nature. Elle se centre sur la question de
l’existence humaine et interroge l’énigme que l’homme est pour lui-même et se penche sur les
questions liées au caractère tragique de l’existence humaine (exister, la responsabilité, la mort,
l’angoisse, la perte…).
ATHÉISME. L’existentialisme de Sartre repose sur un postulat qui lui apparaît comme une évidence :
l'existence de l'homme exclut l'existence de Dieu. Selon Sarte, « l’existence précède l’essence » : cela
signifie que l’homme commence par exister, se rencontre, surgit dans le monde et se définit ensuite.
L’homme est le seul responsable de ses actes. En supposant que Dieu n’existe pas, aucune instance
autre qu’humaine ne pourra légitimer ou justifier sa conduite. Il ne saurait être question d'une nature
humaine préexistante : l'homme est l'avenir de l'homme, l'homme est ce qu'il se fait.
CONTINGENCE. La contingence est l’absence de nécessité, c’est-à-dire le fait qu’une chose puisse
ne pas être. La contingence est donc le caractère propre de notre existence, qui n’est rendue nécessaire
par aucune essence préalable, elle est la « contingence même de l’apparition de l’homme sur terre ».
« J’aurais très bien pu ne pas exister. » La découverte de la gratuité de notre être se fait soit par la
nausée, soit par l’angoisse.
SITUATION ET LIBERTÉ. L'homme est donc responsable ; il est « condamné à être libre ». Selon
Sartre, il ne faut pas poser le problème dans l'abstrait, car nous sommes toujours « en situation », ce qui
nous oblige à choisir, mais fonde notre liberté. Comme l'ouvrier a prise sur la matière, l'homme a prise
sur le réel, par l'action. L'acte authentique est celui par lequel il assume sa situation, et la dépasse en
agissant. Nos actes, nos actes seuls nous définissent ; et ils sont irréversibles ; en vain pourrions-nous
invoquer de bonnes intentions, ou l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes : ce ne serait là que «
mauvaise foi », dénoncée par le témoignage de la conscience d'autrui, dont l'existence même apparaît
comme une hantise insupportable. L’existence est faite de choix et l’homme doit se mettre en
disposition de pleine conscience de son choix : ce mode d’être est dit « authentique ».
LIBERTÉ ET VALEUR. C’est sur ce principe de liberté absolue que Sartre fonde une certaine
morale. L’homme étant le seul responsable de sa conduite, il est condamné à chaque instant à inventer
l’homme et à assumer cette liberté. On le voit, toute cette philosophie tend vers l'action. L'expérience
de l'absurde, comparable au doute méthodique de Descartes, constitue une étape critique essentielle
mais ne doit pas aboutir à la fascination par la contingence. Pourtant l'angoisse nous attend à nouveau
au moment de l'engagement : sur quoi fonder notre choix ? quel sera le critère de l'acte authentique ?
En effet Sartre rejette les valeurs consacrées, le bien et le mal considérés comme des absolus. En
revanche la valeur réelle sera « projet », appel ; la liberté se prendra « elle-même comme valeur en tant
que source de toute valeur ». En fait, que son choix soit rationnel ou affectif, il voit le mal dans la
misère et l'oppression, opte contre le fascisme, le capitalisme et la morale « bourgeoise ».
L’homme est ce qu’il n’est pas encore. L’existence précède l’essence. Cela signifie que l’homme
commence par exister, se rencontre, surgit dans le monde et se définit ensuite.
L’homme ne peut pas échapper au devoir de se réaliser soi-même, c’est-à-dire de faire de soi ce qu’il
est ; il est condamné à être libre.
ÊTRE POUR AUTRUI : chez Sartre, la question de l’existence de l’autre est très importante. La
présence de l’autre, Sartre va l’analyser avec la question du regard de l’autre. L’être-vu (celui qui est
vu) signifie que l’être de l’individu est toujours déjà constitué par la présence des autres. Le regard
d’autrui le fige : on est soumis au regard et au jugement de l’autre. Pour se connaitre soi-même, on a
besoin d’autrui.
Le théâtre est sans doute la pratique artistique la plus centrée sur l’humain : il y a toujours une
représentation de l’être humain. Le théâtre se caractérise par sa destination scénique : le texte de théâtre
est tout entier orienté vers sa représentation scénique. Il suppose des gestes, des actions visuelles et
sonores, des didascalies, etc. Pour analyser un texte théâtral, il est intéressant de se pencher sur les «
catégories dramaturgiques » de l’œuvre, c’est-à-dire, le temps et le lieu, le langage, le personnage,
l’action.
Avant de lire une œuvre de théâtre, il est intéressant d’analyser chacune de ces « catégories
dramaturgiques » qui correspondent aux « catégories existentielles » de l’être humain : quel est le
temps et l’espace de la fiction ? Qui sont les personnages ? Comment parlent-ils ? Que font-ils ?
« Une présence physique d’un être humain qui joue, donc incarne quelqu’un qu’il n’est pas ; une suite
d’événements (le plus souvent fictifs) ; et un public qui regarde et qui est donc présent dans le même
lieu que celui qui joue ».
M. Engelberts, Défis du récit scénique, Genève, Droz, 2001, p.201.
Fondamentalement, l’action théâtrale est un acte anthropologique : le théâtre offre un rassemblement
d’êtres humains et un questionnement de l’homme au monde. Il représente une grande aventure
humaine et collective. Lorsque l’on analyse une œuvre théâtrale, il faut analyser ses catégories
dramaturgiques (temps, espace, personnage, langage, action). L’être humain est bâti par ses lieux, son
temps, ses attaches aux autres, son langage, la culture dans laquelle il grandit.
Huis clos se déroule en enfer ; mais c'est aussi l'enfer sartrien, l'enfer en ce monde, qui consiste, selon
l'auteur, à vivre sous le regard d'autrui ; aussi bien avait-il d'abord choisi pour titre : Les Autres.
Voici donc Garcin, le lâche qui se prenait pour un héros, Estelle l'infanticide, qui a causé en outre la
mort de son amant, et Inès, une femme qui n'aime pas les hommes et se déclare elle-même méchante :
« Ça veut dire que j'ai besoin de la souffrance des autres pour subsister. » Ils sont morts tous les trois, et
enfermés dans une même pièce. Ils ont commencé par mentir et « crâner » mais se révèlent bientôt
dans leur turpitude et se torturent mutuellement.
« L’enfer c’est les autres. » est la dernière réplique de cette pièce. Selon vous pourquoi ?
Leur jugement, leur regard sur nous, ne nous permet d’échapper à nos actions, aux conséquences de
nos actes, à nos valeurs, nos erreurs.
Vidéo – L’enfer c’est les autres. Questions de compréhension :
1. Comment Sartre en est-il arrivé à écrire une pièce dans laquelle les personnages sont sur scène
tout le temps ensemble ?
Il y a ce qu’il définit : « une cause occasionnelle ». Il avait trois amis pour lesquels il voulait écrire une
pièce et il ne voulait pas que l’un ou l’autre soit avantagé par le rôle qu’il allait jouer. Il fallait que les
trois soient sur scène tout le temps ensemble pour ne pas donner l’impression qu’un rôle soit plus
important que l’autre.
Parce que c’est le seul lieu qui pouvait lui permettre de garder trois personnages sur scène tout le temps
comme s’ils allaient rester ensemble pour l’éternité. Ils sont donc devenus l’un le bourreau de deux
autres.
3. « L’enfer c’est les autres » : comment est-ce que cette phrase est interprétée la plupart du temps
et quelle est la signification que par contre Sartre lui attribue ?
On a toujours cru qu’il voulait dire que nos rapports avec les autres sont toujours empoisonnés. Que ces
sont toujours de rapports infernaux. Or ce qu’il voulait dire c’est que si les rapports avec les autres sont
tordus ou viciés, alors les autres vont devenir notre enfer.
7. Pourquoi le choix de Sartre de faire des morts qui se retrouvent en enfer est symbolique ?
C’est un choix symbolique : il existe des personnes qui vivent enfermées dans leurs habitudes,
coutumes, qui ne cherchent pas à changer les jugements qu’on porte sur eux et qui les font souffrir.
Comme ils n’arrivent pas à briser le cadre de leur souci, ils sont comme morts. Ces sont des lâches ou
des méchants. Si on vit comme un lâche, rien ne peut plus changer et c’est pour cela qu’on est mort
(inaction = mauvaise foi = existence inauthentique, existence vaine = mort)
L’action, le choix d’agir, nous pouvons changer des actes par d’autres actes d’où l’importance de la
liberté. Nous avons la liberté de briser le cercle d’enfer dans lequel nous sommes et si nous ne le
brisons pas, nous faisons librement le choix d’y rester.
Rapport avec les autres, encroutement (= inaction, recouvrir d’une couche/croute durcie = zéro
dynamisme), liberté.
5. Bibliographie
LE PHILOSOPHE. Ses deux principaux ouvrages philosophiques sont L'Etre et le Néant (1943) et la
Critique de la raison dialectique (1960).
LE ROMANCIER. Dès 1938, il avait apporté, avec La
Nausée, une innovation considérable dans le domaine du
roman. L'année suivante, un recueil de récits, Le Mur,
pouvait scandaliser, mais il reste d'une force et d'une
hardiesse peu communes.
L'AUTEUR DRAMATIQUE. La densité de style du
Mur, Sartre la retrouve dans ses deux premières pièces, Les
Mouches (1943) et surtout Huis clos (1944), qui est sans
doute son chef-d'œuvre. Il donne ensuite Morts sans
sépulture (1946, drame de la Résistance), La P...
respectueuse (1946, le problème racial aux États-Unis),
Les Mains sales (1948, l'intellectuel dans l'action), Le
Diable et le Bon Dieu (1951).
L'ESSAYISTE. De nombreux essais de critique philosophique, littéraire, politique ou sociale
témoignent d'une pensée incisive, sans cesse en éveil : les dix Situations (1947-1976), L'existentialisme
est un humanisme (1946), les études sur Baudelaire, Genet et Flaubert, Les Mots, précieux document
autobiographique.
1
1
11