Le passage soumis à notre étude est extrait du roman Salina : les trois exils,
publié en 2018 par Laurent Gaudé. Salina est une épopée de l’exil, celui de Salina,
une enfant recueillie puis rejetée par la tribu Djimba. Le parcours du personnage, fait
de malheur et d’errance, met à jour la violence des passions humaines, de la colère
à l’apaisement en passant par la soif de vengeance. Au soir de son existence, c’est
son dernier fils, Malaka, qui, raconte qui fut Salina, une héroïne au destin
incomparable.
L’extrait soumis à notre étude correspond à une partie de l’excipit. Malaka achève
son récit, un récit qui doit permettre à Salina d’accéder à l’île cimetière et donc enfin
au repos après un destin de larmes et de sang. Il s’agit alors de se demander en
quoi Salina, après un destin tragique, connaît une fin apaisée, un fin qui la hisse au
rang d’héroïne, de légende, grâce au pouvoir de la parole.
Dans un premier temps, nous étudierons la fin extraordinaire du personnage hors-
norme qu’est Salina avant d’interroger les pouvoirs du récit.
I) Une fin extraordinaire pour un personnage extraordinaire
A) Salina, un personnage au destin hors norme
Salina apparaît comme un personnage au destin extraordinaire : champ lexical du
malheur : « exil », « haï », « colère », « pleurs », « , «condamnée », « mourir » >
destin extraordinaire qui explique la fin extraordinaire dans cet excipit.
Ce destin est mis en scène par le récit pour faire du personnage une héroïne de
légende digne des héroïnes antiques : parallélisme de construction « Salina, la
femme aux trois exils » + « Salina, la femme salée par les pleurs » rappelle les
épithètes homériques tels que celle d’Ulysse « aux mille ruses »
Nouveau parallélisme de construction final > souffle épique + insistance sur
l’apaisement que connaît enfin Salina + Synecdoque : “la ville entière” au lieu des
habitants + hyperbole soulignée par « entière » > grandeur du personnage.
B) Une fin extraordinaire
Cette fin est empreinte de surnaturel ce qui rend cette scène funéraire exceptionnelle
à l’image du personnage lui-même.
Les sujets des verbes sont des objets ou des lieux : « barques », « cimetière »,
« battants » + ils sont sujets de verbes de mouvement ou de parole : « avancent »,
« appelle », « se mettent à bouger » > personnification du cimetière > caractère
extraordinaire, magique du lieu. + Pouvoir d’attraction du cimetière « le cimetière les
appelle à lui ». Cela explique la vitesse égale des embarcations au début de l’extrait :
les barques sont comme aimantées par le cimetière. + poursuite des
personnifications : « la barque passe », « les deux battants commencent »
Antithèse : « lentement » / « avant que Malaka ait pu lui demander ce qui fait » qui
implique une action rapide. C’est également renforcé par le mot « agilité » > magie
du personnage. Rappelle Charon, le passeur des Enfers qui est lui aussi sur une
barque.
Retour de la personnification, personnification qui est développée et reprise 3x : « les
portes s’ouvrent ». > magie, surnaturel.
C) Mais une fin apaisée
Cette fin extraordinaire n’en est pas moins apaisée ce qui contraste avec la vie
tragique de Salina.
Syntaxe de la 1e phrase : phrase simple et courte, auxiliaire « être » > extrême
simplicité de la phrase qui met en valeur le calme.
+ mis en valeur par l’emploi des adjectifs « lent et calme » qui se renforcent l’un
l’autre + équilibre de la structure binaire. + équilibre soulignés par la vitesse des
barques, qui sont elles aussi deux (à nouveau équilibre du binaire) : « vitesse égale »
> rythme qui paraît régulier, harmonieux.
emploi du pronom indéfini « tout » qui met en valeur l’étendue de ce calme qui
envahit tout l’espace.
Champ lexical de la lenteur : retour de l’adverbe « lentement ». Mouvement lent qui
est mis en valeur par la répétition des mêmes termes et le jeu des échos.
II) Récit du passage et pouvoir du récit
A) Passage du monde des vivants au monde des morts : symbolique du récit
Cet excipit est un récit du passage, un passage symbolique du monde des vivants à
celui des morts. Champ lexical de la séparation : « se séparent », « s’éloigne » +
renforcé par l’un de l’autre » qui dissocie les deux barques qui appartenaient jusque-
là au même GN « les deux barques » depuis le début du texte. Allitération en «[s] qui
souligne le glissement doux de la barque s’éloignant de Malaka et du monde des
hommes.
« Puis » : adverbe, connecteur temporel qui marque une nouvelle étape du récit et
de l’accueil de Salina.
Valeur symbolique de ce passage qui est accentuée par la référence mythologique
aux Enfers : le passeur, la barque, le dénomination du lieu = « l’île cimetière ».
B) Parole et passage : le pouvoir du récit
Ce passage d’un monde à l’autre est rendu possible par la parole, le récit de Malaka,
relayé par le passeur : cf champ lexical du récit « histoire », « raconter »,
«raconteront », « récit ». Malaka « suspend son récit » dans l’attente de l’ouverture
des portes > si les portes s’ouvrent c’est que la parole a été efficace.
« Oui, les portes s’ouvrent » = Discours indirect libre de Malaka ou bien intervention
du narrateur. Cela traduit le soulagement de Malaka, sa libération après le moment
de tension. Force du « Oui » en tête de phrase, mot qui relève de l’oralité et qui
souligne l’importance de la parole dans le texte puisque c’est la voix de Malaka qui a
permis aux portes de s’ouvrir grâce au récit qu’il a fait de la vie de sa mère.
C) Un excipit ouvert sur la vie
Mais l’enterrement de Salina ne signifie pas la fin de la parole : «raconteront », avec
l’emploi du futur > récit ouvert sur l’avenir. A relier au passé simple « tu fus » = action
achevée, limitée dans le temps > Malaka appartiendra au passé mais deviendra le
sujet d’un récit. Le récit de s’achève pas avec l’enterrement de Salina > parole qui va
perpétuer la mémoire et donc Salina > pouvoir du récit qui permet de conserver la
mémoire des défunts.
- Opposition entre le pronom « tu » et les termes collectifs « d’autres », « nos
lèvres », « la ville » > transfert de l’héritage, Malaka est déchargé du poids de
l’héritage. Le récit de Salina se poursuivra sans lui pour qu’il puisse accomplir son
propre destin.
- Vie qui s’ouvre à Malaka. La mort de sa mère signe le début de la vie du fils : « va »
= impératif présent > Malaka doit suivre les ordres du passeur et entamer sa vie
après s’être détaché de sa mère. Champ lexicaux : ouverture /fermeture > clôture de
la vie de la vie de Salina = début de la vie de Malaka . « tout s’achève et tout
commence en même temps » = phrase à interpréter.
Conclusion :
Excipit qui célèbre Salina, qui en fait une héroine de légende mais, à travers cet
excipit, c’est avant tout le pouvoir du récit que célèbre [Link]é, un récit qui permet
de trouver l’apaisement mais aussi de perpétuer la mémoire.