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violence dans les conflits armés pour épargner celles et ceux qui ne participent pas ou plus
directement aux hostilités ; la restreindre au niveau nécessaire pour atteindre le but du
« Tout ce que j’attends, c’est la réparation, peu importe sous quelle forme 1». Ce cri
conflit qui ne peut viser qu’à affaiblir le potentiel militaire de l’ennemi.
de cœur d’une victime de guerre montre à quel point il est important, voire fondamentale
Cependant, l’existence du DIH n’a pas pût juguler les crimes commis lors des
de se pencher sur la problématique des victimes de crimes devant la CPI, et plus
différents conflits internationaux. Pire, ces crimes ne font qu’accroître aux fils des
généralement devant les juridictions pénales internationales. En effet, les données ne
décennies. Le point d’orgue de cette escalade de la criminalité a été sans aucun doute la
cessent d’évoluer, et les guerres trouvent leurs justificatifs dans bien de canevas de plus en
seconde guerre mondiale (1939-1945) avec la shoah3. Ces actions qui ont heurtées
plus fantaisistes. Aussi, est-il loisible d’assister aujourd’hui à une floraison de conflits
largement la conscience collective vont donner naissance à un autre type de règlementation
armés de par le monde. Presque tous les continents la vivent ou l’ont vécu : la guerre. Ce
de la justice internationale pénale : les Tribunaux de Nuremberg en Europe et de Tokyo en
fléau, qui chaque année fait des millions de victimes (femmes, enfants, soldats etc.) dans la
Asie seront compétentes pour juger les criminels de guerre.
population mondiale.
Si ces tribunaux constituent d’une certaine manière les premières juridictions
En réaction, à ce fléau et comme tout phénomène juridique, le droit va tenter d’en
internationales 4, l’idée de créer aux dires d’Antoine BERNARD et Jeanne SULZER, « une
cerner les contours afin de la règlementer. Cette tentative de règlementation va déboucher
juridiction pénale internationale restera ensuite en sommeil pendant près de cinquante ans,
sur la naissance du droit international humanitaire (DIH). Branche du droit international, le
en raison notamment de la guerre froide, de l’incapacité des Etats à finaliser un code des
droit international humanitaire aussi appelé droit des conflits armés ou droit de la guerre
crimes et à s’accorder sur la définition de l'agression 5 ». Les guerres aux Rwanda et en ex-
(jus in bello) s’applique uniquement dans les conflits armés internationaux ou non
Yougoslavie vont accélérer les travaux relatifs à l’élaboration d’un corpus capable de
internationaux. Selon le CICR, le droit international humanitaire s’entend comme
répondre efficacement aux crimes internationaux les plus graves. Le point de
l’ensemble des « règles internationales, d’origine conventionnelle ou coutumière, qui sont
parachèvement de la lutte contre les crimes internationaux fut la création de la Cour Pénale
spécifiquement destinées à régler les problèmes humanitaires découlant Directement des
internationale6 (CPI). Cette Cour a été créée afin de mettre un terme « au crépuscule d’un
conflits armés, internationaux ou non, et restreignent, pour des Raisons humanitaires, le
siècle où des millions d’enfants, de Femmes et d’hommes ont été victimes d’atrocités qui
droit des Parties au conflit d’utiliser les méthodes et Moyens de guerre de leur choix ou
défient l’imagination et heurtent profondément la conscience humaine7». Le décor est ainsi
protègent les personnes et les biens affectés, Par le conflit 2». Autrement dit, le droit
planté, et on peut imaginer que cette juridiction sera le porte-étendard de la lutte contre les
1 Dixit S, 51 ans violé par les « Banyamulengue » (troupes du Mouvement de Libération du Congo) en 2002. Ses deux épouses le traité de Versailles prévoyait l'instauration d'une juridiction destinée à juger le Kaiser Guillaume II, pour offense suprême
et ses deux filles ont également été violées lors de cette attaque. Bangui, 10 juin 2017 , Affaire Jean-Pierre BEMBA devant la contre la morale internationale et l'autorité sacrée des traités.
CPI ; in Rapport FIDH, Tout ce que j’attends, c’est la réparation : Les vues de victimes de violences sexuelles en matière de 5 BERNARD (A.), SULZER (J.), « Punir, dissuader, réparer. Ce que l’on peut attendre de la justice pénale internationale », in
réparations dans l’affaire Bemba devant la Cour pénale internationale, Novembre 2017. SCPO, 2005, p. 2.
2 Commentaire des Protocoles additionnels du 8 Juin 1977, CICR, Genève, 1986, p. 27. 6 La Cour pénale internationale est une juridiction pénale internationale permanente, et à vocation universelle, chargée de juger
3 La Shoah ou Holocauste est l'entreprise d'extermination systématique, menée par l'Allemagne nazie contre le peuple juif les personnes accusées de génocide, de crime contre l’humanité, de crime d'agression et de crime de guerre. Elle a été créée le
pendant la Seconde Guerre mondiale, qui conduit à la disparition d'entre cinq et six millions de Juifs, soit les deux tiers des Juifs 1 er juillet 2002 par le Statut de Rome.
du monde. 7 Statut de Rome de la Cour pénale internationale (SR), préambule, 1998.
4 En 1872, Gustave Moynier, l’un des fondateurs de la Croix-Rouge, évoque pour la première fois la perspective d'une juridiction
universelle, en réaction à la cruauté des crimes commis pendant le conflit Franco Prussien. Après la première guerre mondiale,
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crimes les plus graves. Mieux, cette Cour devra être un véritable abri pour les victimes de réparation se distingue de la sanction, à la fonction punitive et dissuasive. Les deux sont
guerre qui tenteront d’obtenir justice pour les exactions commis à leurs égards. Bref, la essentielles à une vie en société, particulièrement en l’absence d’une autorité centrale12.
Cour devra garantir une réparation au profit des victimes, laissant pendant trop longtemps Toutefois, dans le cadre de cette étude, il serait judicieux de considérer la sanction comme
au banc des grands perdants. Cependant, d’autres juridictions pénales internationales une forme de réparation morale pour la victime qui obtiendra une forme de justice en voyant
calquées sur le modèle vont voir le jour postérieurement à la CPI. Dans le même allant que son bourreau derrière les barreaux. L’obligation de réparer le préjudice causé est un principe
cette dernière, ces juridictions vont tenter d’accorder un droit à la réparation plus efficace général de droit international. En effet, dans un arrêt de la CPJI, il a été consacré que « la
au plus grand nombre de victime. réparation doit, autant que possible, effacer toutes les conséquences de l’acte illicite et
rétablir l’état qui aurait vraisemblablement existé si ledit acte n’avait pas été commis13 ».
C’est dans cet ordre d’idée que dans le cadre cette étude, nous nous pencherons sur :
Cette Obligation de réparer trouve un écho encore plus favorable en devant la CPI où elle
« le droit à la réparation des victimes devant les juridictions pénales internationales ».
a été ériger en principe fondamental dans l’affaire contre Thomas Lubanga Dyilo (RDC) a
Afin de mieux appréhender ce sujet, il est impérieux d’appréhender certains termes
rendu une première décision sur les réparations, en ces termes : « elles obligent les
clés à savoir la « réparation », la « victime » et enfin l’expression « juridictions pénales
responsables de crimes graves à réparer le préjudice qu’ils ont causé aux victimes et elles
internationales ».
permettent à la Chambre de s’assurer que les criminels répondent de leurs actes 14 ». Le
Relativement au premier terme, il faut souligner de manière liminaire que la régime de réparation prévu donc dans le Statut n’est pas seulement l’une de ses
réparation suppose l’existence d’un préjudice pour les victimes. Pour revenir à la réparation, particularités mais constitue également une de ses caractéristiques essentielles. Toutefois,
dans le langage profane, on serait tenté d’accorder au terme « réparation », l’idée d’effectuer l’idée même de réparation suppose au préalable une condamnation pénale. Ainsi, on ne
des travaux sur une chose quelconque en vue de la remettre en l’état ou de l’entretenir 8. saurait envisager une quelconque réparation sans que la personne présumée coupable ne
Dans le langage juridique, ce terme acquiert plusieurs sens selon le contexte et la discipline soit condamnée par la juridiction internationale. La condamnation pénale, elle-même,
proposée9. En droit international public, la réparation peut s’appréhender comme une « pouvant arborer une variété de facette15.
prestation qui vise à faire disparaître le dommage subi par un État ou une organisation
Relativement au second terme, la règle 85 du Règlement de procédure et de preuve
internationale en rétablissant la situation antérieure à l’acte dommageable (restitutio in
de la CPI définit les victimes, comme « toute personne physique qui a subi un préjudice du
integrum) ou en versant une indemnité pécuniaire10». Dit autrement, la réparation « consiste
fait de la commission d'un crime relevant de la compétence de la Cour », et ajoute : « le
au rétablissement de la situation antérieure au tort : remise des choses en état ou versement
terme victime peut aussi s'entendre de toute organisation ou institution dont un bien
d’une compensation du préjudice11». Contrairement à ce que l’ordinaire collectif pense, la
consacré à la religion, l'enseignement, aux arts, aux sciences ou à la charité, un monument
8 Dictionnaire Le Grand Robert, www.legrandrobert.fr.: Consulté le 20 août 2022. 12 À titre de rappel, la société internationale se caractérise par l’absence d’entité supra -étatique au-dessus des sujets de ladite
9 À titre d’illustration en droit privé, la réparation peut être défini le dédommagement d’un préjudice par la personne qui en est société.
responsable civilement (d’où l’expression réparation civile ou responsabilité civile par opposition à responsabilité pénale) ; ou 13 CPJI, Usine de Chorzow (arrêt), 13 septembre 1928.
encore comme le rétablissement de l’équilibre détruit par le dommage consistant à replacer, si possible, la victime dans la 14 Chambre de première instance I, Le Procureur c. Thomas Lubanga Dyilo, « Décision fixant les principes et procédures
situation où elle serait si le dommage ne s’était pas produit ; désigne aussi bien l’action de réparer que le mode de réparat ion. applicables en matière de réparations » 7 août 2012, para. 179.
10 CORNU (G.), (dir.), Vocabulaire juridique, Paris, Quadrige et PUF, 12 ème éd. Mise à jour, 2018., p. 1957. 15 Amende, peine d’emprisonnement, voire même dans certains cas dans l’histoire la peine de mort avec les tribunaux militaires
11 GUILLAUMÉ (J.), « Le droit à réparation devant la CPI : promesses et incertitudes », Politiques étrangères, n° 4, 2015, p. de Nuremberg et de Tokyo.
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historique, un hôpital ou quelque autre lieu ou objet utilisé à des fins humanitaires a subi là, on peut sans nul doute inférer que ce sujet qui porte sur la question du droit à la réparation
un dommage direct ». La victime peut donc être physique, ou morale ; directe ou indirecte. des victimes devant les juridictions pénales internationales est d’une actualité brulante.
Boudées aux aurores des tribunaux pénaux internationaux 16, les victimes peuvent Dans le cadre de cette étude, il serait judicieux de tenter d’affiner son champ. En
aujourd’hui occuper une place de choix dans le procès. C’est dans cet ordre d’idée que effet, prétendre aborder la quintessence de tous les contours gravitant autour de cette
thomas BESSE soulignait que « les victimes ont, à travers la seconde moitié du Vingtième question est utopique tant le fléau de la guerre pilule de par les continents. Ainsi, rationae
siècle, acquis un nouveau statut, et sont passées d’objets de droit à sujets de droit 17 ». loci, il sera question de s’intéresser aux problématiques des réparations des violations
Relativement au dernier terme enfin, il faut signifier qu’une définition n’est pas tout touchants au continent africain de manière principale et de manière secondaire aux autres
à fait aisé. Nonobstant ce fait, il est possible d’appréhender cette notion selon une approche continents tel que l’Europe. Rationae temporis, le mutisme temporel du sujet, nous oblige
matérielle et selon une approche organique. L’approche matérielle porte sur l’application à effectuer un grand bon dans le temps et à inclure dans le champ de notre étude les
d’un droit spécifique. Aussi, aura donc le statut de juridiction pénale internationale, toute différentes décisions rendues par les nombreux tribunaux ad hoc ou permanents créés au
juridiction chargée de trancher les litiges portant sur les crimes internationaux tels que lendemain de la second guerre mondiale.
consacrés par le corpus du droit international pénale18. Dans son approche organique, la
Mener une réflexion sur le droit à la réparation des victimes devant les juridictions
juridiction pénale internationale désignera toute juridiction permanente ou non (ad hoc)
internationales présente un double intérêt. Le premier qui relève de l’ordre théorique nous
chargée de faire appliquer les règles du droit international pénale. Ainsi, aura la casquette
permettra de mettre en lumière la quintessence des mécanismes de réparation mise en œuvre
de juridiction internationale, les juridictions permanentes comme la Cour Pénale
devant lesdites juridictions en vue de rendre justice aux nombreuses victimes des conflits
internationale ou encore les juridictions ad hoc telles que le Tribunal pénale internationale
qui ne cessent de pulluler à travers le monde ; et ce, depuis l’avènement du vingtième siècle.
pour la Yougoslavie, pour le Rwanda, le tribunal spécial pour la Sierra Léone ou encore les
Le second qui relève de l’ordre pratique est d’une importance fondamentale. En effet,
collèges spéciaux du Timo Oriental19.
l’attitude des Etats mais aussi des belligérants lors des conflits armés pousse à croire que le
Si Pierre D’ARGENT soulignait qu’, « il ne fait guère de doute que la question des
droit international, notamment sa faction pénale est vide de contenu quant à la question des
réparations des victimes de violation du droit international humanitaire (et des droits de
réparations consubstantielles aux violations constatées. Aussi, l’objectif de cette étude est
l’homme) durant des conflits armés ou des situations d’occupation militaire, s’affirme
d’apporter un œil critique sur les mécanismes de réparation à l’égard des victimes depuis
comme une des questions épineuses de la mise en œuvre du droit international en matière
la création des juridictions pénales internationales. Critiques, qui assurément nous conduira
de responsabilité internationale des Etats20». Cette remarque vaut encore plus, en matière
à soulever les points positifs mais aussi négatifs inhérents aux différents mécanismes
de réparation devant les juridictions pénales internationales où les attentes de la part la
communauté internationale, les médias et surtout du point de vue des victimes. Partant de
16 Les Tribunaux Militaires de Nuremberg et de Tokyo n’offraient aucune mesure progressiste vis-à-vis des victimes, qui 18 Le droit international pénal est une branche du droit située à l'intersection du droit international public et du droit pé nal, qui
n’étaient que de simples témoins pour l’accusation. Les deux tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le s'attache à la responsabilité pénale individuelle dans les crimes considérés comme internationaux. A contrario, le droit péna l
Rwanda, malgré leur création postérieure à l’adoption de certains textes faisant la promotion de droits nouveaux, n’ont amorcé internationale détermine la compétence des juridictions pénales d’un Etat vis-à-vis des juridictions étrangères.
qu’une infime amélioration de la condition des victimes en accentuant les efforts réalisés pour leur protection et le respect de 19 D’autres juridictions peuvent être énumérées : Tribunal spécial pour le Liban, le tribunal spécial pour le Cambodge
leur dignité 20 D’ARGENT (P.), Les réparations de guerre en droit international public. La responsabilité internationale des états à
17 BESSE (T.), « Les droits des victimes devant la justice pénale internationale : Entre certitudes et doutes », in IRCO, 2015, l’épreuve de la guerre, Bruylant, Bruxelles, 2002, p. 7.
p. 14.
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existants afin de peut-être apporter des pistes de solution en vue d’apporter un jour nouveau
aux différents procès en cours ou à venir.
À l’aune de ce qui précède, l’on est tenté de se poser la question suivante : les
mécanismes de réparation prévus devant les juridictions pénales internationales ont-ils
été efficaces dans la protection des droits des victimes ?
Sur cette question centrale, il convient de répondre de prime abord que si la question
de l’effectivité d’un mécanisme sous-tend l’idée selon laquelle on essaie « d’éprouver les
effets concrets ou l’efficience [des] instruments juridiques (…)21 » ; celle de l’efficacité, par
contre, va au-delà de l’effectivité pour reprendre les mots de Frédéric ROUVILLOIS22. En
effet, « l’efficacité permet d’évaluer les résultats et mes effets sociaux du droit23 ». En un
mot, il s’agit de « la propriété qu’à la norme de produire, non pas seulement des effets,
mais bien les effets que l’on attendait d’elle 24 ». Ramener à notre contexte, il sera question
d’analyser en point d’orgue, si les mécanismes de réparation des préjudices subis par les
victimes, organisés par les textes des différentes juridictions pénale, permettent réellement
de protéger de façon adéquate les droits desdites victimes.
Devant un tel contexte, il est possible de faire un constat sans appel. En effet, le droit à la
réparation a connu une évolution significative depuis la création des juridictions pénales
internationale. Ainsi, non seulement la nature et l’intensité des droits reconnues aux
PREMIERE PARTIE :
victimes est variable en fonction des juridictions pénales. Si on peut constater que le droit
à la réparation a été partiellement reconnu devant les juridictions pénales « ad hoc » UN DROIT A LA REPARATION PARTIELLEMENT RECONNU AUX
(première partie), le droit à la réparation devant la CPI, par contre, est effectif (deuxième VICTIMES DEVANT LES JURIDICTIONS AD HOC
partie).
21 JEAMMAUD (A.), SERVERINE (E.), « Évaluer le droit », in Recueil Dalloz, 1992, p. 264. 23 RANGEON (F.), « Réflexion sur l’effectivité du droit », in Les usages sociaux du droit, 1989, p. 126
22 ROUVILLOIS (F.), « L’efficacité des normes : Réflexions sur l’émergence d’un nouvel impératif juridique », in FIP, 2006, 24 DE BECHILLON (D.), Qu’est-ce qu’une règle de droit ? Odile Jacob, 1997, p. 10.
p. 3.
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droit international s’est pendant longtemps désintéressé au sort des victimes 26 » Ainsi, de
par la reconnaissance de leur présence lors du procès, on assiste à un renouveau pour le
droit à la réparation des victimes.
Cependant, ce nouvel élan reste perfectible en ce sens où ce système reste partiel car
si ce système accorde une priorité à la sanction pénale (chapitre 1). De facto, les autres
modalités de réparation étaient laissées à la charge des juridictions nationales (chapitre 2).
L’arrêt « Usine de Chorzow 25 » constitue inévitablement le point de départ de la Le droit à la réparation des victimes devant les tribunaux pénaux internationaux pour
reconnaissance de principe de réparation en droit international. Si ce principe a été reconnu l’ex-Yougoslavie et pour le Rwanda a été partiel. En effet, la priorité de l’époque pour la
plus tard matière pénale devant les tribunaux militaires de Nuremberg et Tokyo, il est communauté internationale était de sanctionner les auteurs de crimes graves. La conscience
judicieux de mentionner que cette réparation s’accentuait sur un versant unique : celui de collective fut largement ébranlée car les atrocités des conflits dans ces deux Etats ont sans
la répression à l’égard des individus reconnus comme coupable. Aussi, est -il possible doute rappelé la deuxième « grande guerre ». Il fallait donc mettre sur place un système
d’affirmer qu’il n’existant pas un volet de la réparation prenant plus en compte le volet capable de rendre la justice pour les nombreuses victimes. Pour rappel, la crise rwandaise
affectif chez les victimes. Les modalités de réparation étaient donc restrictives. Il fallait selon quelques chiffres officiels a fait près d’un million (1.000.000) de victimes
donc une nouvelle orientation pour la réparation des victimes. Ainsi, tout en prenant compte assassinés 27. Bis repetita en ex-Yougoslavie, ce conflit a fait plus de cent mille (100.000)
l’aspect répressif, il fallait un système pouvant procurer certains avantages matériels ou morts et près de deux millions (1.000.000) de déplacés 28. Ces quelques chiffres viennent
psychologiques aux victimes. montrer la nécessité de condamné les auteurs de crimes lors de ces différents. Cependant,
se voulant encore plus pratique, cette étude se propose de mettre en exergue les motifs de
Les juridicions ad hoc ont, les premières, essayé de mettre en œuvre un système de
la politique adoptée par les différents TPI (section 1), en priorisant la sanction pénale. De
réparation beaucoup plus large. Dans le cadre cette étude, il convient de rappeler que cette
plus, il sera question d’analyser la mise en œuvre de ladite sanction pénale (section 2). Tel
étude qui porte sur les juridictions ad hoc s’évertuera à mettre en lumière le système de
est le chemin que les lignes suivantes se propose de suivre.
réparation devant les tribunaux pénaux pour l’ex-Yougoslavie et pour le Rwanda. Filles de
l’ONU, ces deux juridictions ont été les premières juridictions ad hoc à mettre un système
mettant plus les victimes en valeur. En effet, sous les tribunaux militaires de Nuremberg et
Section 1 : Les motifs de la politique adoptée par les TPI
Tokyo, les victimes ont été boudées du prétoire. Comme le signifiait Jeanne SULZER, « le
25CPJI, Affaire relative à l’usine de Chorzów, 13 septembre 1928. 27 www.un.org/fr/preventgenocide/Rwanda/ , Consulté le 31 octobre 2022.
26SULZER (J.), « Le statuts des victimes devant la justice internationale émergente », in Archives politiques criminelles, 2006, 28 www.un.org/fr/preventgenocide/Bosnie/ , Consulté le 31 octobre 2022.
n°28, p. 29.
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Les TPI, comme il a été mentionné précédemment, ont essayé de mettre sur pied un devant un tribunal international a pour objectif premier de réprimer un acte attentatoire à
système de réparation plus complet. Pourtant, celui-ci resta partiellement car priorisant la l’ordre public international et constitutif d’un crime30 ». En conséquence, cela révèle de
sanction pénale. Cette option ou politique trouve sa raison d’être dans plusieurs motifs. S’il l’évidence que les forces des TPI soient orientées exclusivement vers les phases de
existe certains motifs dits primaire (paragraphe 1), d’autres d’ordre secondaire (paragraphe l’instruction puis du jugement. Face aux affres des conflits dans les deux pays concernés,
2) peuvent donner les pistes d’explications à la politique adoptée par les TPI en matière de la conscience collective visait avant tout à réprimer sévèrement les auteurs des crimes
réparation des victimes. graves. L’indemnisation des victimes, trop compliquée à mettre en place a été reléguée au
second rang. Il fallait donc accentuer les efforts afin de retrouver activement les auteurs
présumés de crimes.
Paragraphe 1 : Les motifs apparents de la politique des TPI
En outre, dans les statuts des TPIY et TPIR, notamment celui du TPIY, il a été décidé
Au titre des motifs d’ordre primaires, donc les motifs les plus importants, les
que « la tâche du Tribunal sera accomplie sans préjudice du droit des victimes de demander
rédacteurs des règlements de procédure et preuves des TPI avaient une idée bien précise.
réparation par les voies appropriées pour les dommages résultant de violations du droit
Tout d’abord, ils ont surement voulu donner une priorité à l’instruction et au jugement des
humanitaire international 31 ». A travers cette disposition, on comprend aisément que la
condamnés (A). Ensuite, face aux multiples impératifs d’une procédure complète alliant
volonté des TPIY et TPIR est clairement d’éludé le volet réparation des victimes et de se
procès et indemnisation, la recherche de la célérité de la procédure (B) peut expliquer cette
concentrer sur la poursuite des auteurs de crimes. Ainsi, depuis la mise en place du TPIR
politique.
en 1995 par exemple, le tribunal mis en accusation quatre-vingt-treize (93) personnes
A- La priorisation de l’instruction et du jugement des condamnés considérées comme responsables des violations graves du droit international humanitaire
commises au Rwanda en 1994 32. Du côté du TPI aussi, le tribunal quant à lui a mis en
accusation 161 personnes considérées comme responsables des crimes graves commis lors
Comme le constate Thomas BESSE en substance, les tribunaux pénaux
du conflit armé33. Ces chiffres montrent bien le point d’honneur mis par les cours dans
internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda, se sont dédouanés de toute réparation
l’instruction des différentes affaires. Force sera donc de constater que le dessein fixé a été
aux victimes 29. Ce faisant, ils ont orienté leur force sur l’instruction et le jugement des
en grande partie un succès pour les membres de la communauté internationale.
condamnés. En effet, comme le remarque habillement Jeanne SULZER, « les rédacteurs
du Statut du TPIR et du Règlement de procédure et de preuves ont consacré la philosophie Outre la priorisation de l’instruction et du jugement, la recherche de la célérité de la
procédurale anglo-saxonne (common law) qui consiste à penser que l’action pénale portée procédure a sans doute constitué l’un des motifs clés de la politique des TPIR et TPIY.
29 BESSE (T.), « Les droits des victimes devant la justice pénale internationale : Entre certitudes et doutes », in IRCO, 2015, p. d'emprisonnement le 2 décembre 2008, peine confirmée en appel le 18 mars 2010,
5. en ligne : http://www.unictr.org/fr/cases/ictr, Consulté le 16 septembre 2022.
30 SULZER (J.), op.cit., p. 30. 33 Slobodan Milosevic, président de la Serbie pendant la guerre, a été arrêté en 2001 et a été poursuivi po ur crimes de guerre,
31 Statut du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, point 7 du préambule. crimes contre l'humanité et génocide. Après plusieurs interruptions de procès pour raisons de santé, il est mort avant que son
32 C’est ainsi que Jean-Paul Akayesu (ICTR-96-4), Condamné à une peine d'emprisonnement à perpétuité le 2 octobre 1998, jugement n'ait été prononcé, le 11 mars 2006 d'un infarctus du myocarde, à l'âge de 64 ans. Radovan Karadzic , président de la
peine confirmée en appel le 1erjuin 2001; Michel Bagaragaza (ICTR-05-86), a plaidé coupable le 17 septembre 2009 et a été République serbe de Bosnie de 1992 à 1995, il fuit la justice en 1995 et est arrêté en juillet 2008 et déféré rapidement deva nt le
condamné à 8 ans d'emprisonnement le 17 novembre 2009 ; Simon Bikindi (ICTR - 01-72), Condamné à 15 ans TPIY. Il est condamné en mars 2016 à quarante ans d'emprisonnement pour crimes contre l'humanité et violations des lois ou
coutumes de la guerre. En ligne : : http://www.unictr.org/fr/cases/ictr, Consulté le 16 septembre 2022.
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B- La recherche de la célérité de la procédure indubitablement allongée les débats. Il est clair que cela est fort regrettable pour les
nombreuses victimes, mais la justice admet malheureusement des points d’achoppements.
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d’obtenir réparation 37 ». De ce qui précède, on peut donc affirmer que les enjeux attachés Il doit mener des enquêtes, souvent simultanément, dans plusieurs pays, sans toutefois
à l’indemnisation des victimes sont importants. bénéficier des moyens dont disposent les enquêteurs des juridictions nationales39 ». Ce bref
Malheureusement, étant donné leur nature purement juridictionnelle, les TPI n’ont constat tend à montrer le caractère difficultueux de la mission assignée aux TPI. Si on doit
en principe pas les moyens financiers nécessaires pour garantir une indemnisation complète ajouter à ces différentes missions, ceux inhérents à la réparation des victimes
des victimes. Il faut donc compter sur les contributions volontaires des membres de la (indemnisation par exemple), la tâche s’annonce donc extrêmement ardue. Il fallait donc
communauté internationale. L’alimentation d’un possible fond sera en grande partie prioriser un pan de la justice : l’instruction et le jugement des criminels ont donc recueilli
tributaire de la volonté des sujets de la scène internationale. Or, certains problèmes suscitent les faveurs des rédacteurs des statuts des TPI. Ces deux aspects peuvent permettre assez
plus d’engouement que d’autres. Avec les réalités économiques de l’époque 38, l’attention facilement d’exercer une sanction pénale.
des Etats était orientée vers la résolution d’autres problématiques ; et ce au détriment de
La priorité accordée aux phases de l’instruction et du jugement des criminels suit un
l’indemnisation des victimes. Il appert que les TPI lors de leur création allaient manquer
raisonnement bien précis de la part des rédacteurs des statuts des TPI. Si des motifs d’ordre
cruellement de fonds nécessaires pour indemnisation effective des victimes.
primaire peuvent justifier cette attitude. D’autres d’ordre secondaires tels que le manque de
Un autre motif de la politique d’orientation des TPI semble être le manque de moyens
moyens financiers et matériels tendent à expliquer cette priorisation. Une fois ces préalables
matériels
élucidés, comment la sanction pénale à travers les TPI sera mise œuvre ? Cette question
importante pourra trouver une réponse dans les lignes suivantes.
B- Le manque de moyens matériels accordés aux juridictions
Un tribunal pour rendre une justice effective se doit d’être doté de moyens matériels
Section 2 : La mise en œuvre de la condamnation pénale
et humains suffisants. Or, le manque desdits moyens peut constituer une épineuse question
pour l’accomplissement de la justice. Les rédacteurs des statuts des TPI étaient donc dans La sanction pénale a constitué l’axe central d’action des TPIY et TPIR. Dans cette
l’obligation de faire un choix épineux. Maximiser les chances dans l’instruction et la optique, il fallait dessiner les contours des infractions susceptibles d’être reprochées aux
poursuite des criminels ou s’appesantir sur l’indemnisation des victimes. C’est criminels de guerre et leurs peines y afférents. Cette partie de cette étude se propose donc
malheureusement le premier qui a été fait. En effet, la recherche des criminels n’est pas une d’analyser la nature des peines encourues (paragraphe 1) et leurs exécutions (paragraphe
mince affaire. Comme le soulignait Cécile APTEL, « suite aux changements politiques 2).
survenus en juillet 1994 au Rwanda, de nombreux chefs politiques et militaires de l’ancien
régime, ainsi que la plupart des personnes qui seraient responsables des événements du
Paragraphe 1 : La nature des peines encourues
printemps de la même année, ont fui le pays. Le procureur doit donc d’abord localiser les
suspects et les témoins qui sont disséminés partout en Afrique, voire dans le monde entier.
37 COMMISSION ON HUMAN RIGHTS, §137, point 9 ; T. VANBOVEN, " Principes fondamentaux et directives des Nations 38 Crises économiques multiples… etc.
Unies concernant le droit à un recours et à réparation des victimes de violations flagrantes du droit international des droit s de 39 APTEL (C.), « A propos du tribunal pénal pour le Rwanda », in Revue internationale de la Croix-Rouge, 1977, p. 5.
l’homme et de violations graves du droit international humanitaire ", (2010) 1 -9 United Nations Audiovisual Library of
International Law.
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Dans le cadre de cette partie, deux points clés seront appréhendés : il s’agit, dans un de la destruction sans motif des villes et des villages ou la dévastation que ne justifient pas
premier temps, d’identifier les infractions punissables (A) et, dans un second temps, les les exigences militaires. De plus, la particularité de TPIY s’accentue au niveau de l’ajout
peines encourues (B) par les condamnés. du crime de viol au rang des actes constitutifs de crimes contre l’humanité. Un tel ajout
constitue une nouveauté judiciaire. Cela peut s’expliquer par le contexte en ex-
A- Les infractions punissables prévues par les statuts
Yougoslavie. En effet, les atrocités commises dans l'ex-Yougoslavie comme le « nettoyage
Avant de s’intéresser aux peines encourues par les auteurs de crime, il est judicieux
ethnique », les viols et d'autres formes de sévices sexuels généralisées et systématiques
d’abord la nature des infractions reprochées. Il s’agit là de mettre en exergue la compétence
n'appartiennent, du point de vue technique, a aucune des trois premières catégories
rationae materiae des TPI. Sur ce point, il convient de souligner d’entrée de jeu qu’en vertu
d’infraction décrites plus haut43. Il était donc nécessaire de hisser le viol au sein de cette
des articles 1 respectifs de chaque statut, les TPI ont vocation à sanctionner les violations
catégorie afin d’adapter le champ de compétence matériel de la juridiction en adéquation
graves du droit international humanitaire40. Il s’agit donc de crimes consacrés dans les
avec les circonstances du conflit. Pour rendre les poursuites en la matière plus aisées, le
instruments du droit international humanitaire41. Il en va ainsi des crimes de guerre, des
règlement de procédure en son article 96 prévoit des mesures d’allègement de la preuve 44.
crimes de génocide et des crimes contre l’humanité. Toutefois, en raison de la singularité
Relativement au TPIR, notons de prime abord a étendu la notion d’infractions graves prévue
des crimes commis dans chacun des conflits et de la nature des conflits (CAI ou CANI), un
par les Conventions de Genève de 1949 aux situations de conflits armés internes. Il fonde
accent sera mis sur certains crimes.
ensuite des incriminations sur les violations de l’article 3 du Protocole additionnel II de
Relativement au TPIY, l’article 2 du statut énumère uniquement les actes considérés 197745. En tout état de cause, le statut met un point d’honneur a évoqué en premier lieu, le
comme « des infractions graves » ou crimes de guerre aux termes des Conventions de crime de génocide46. Ce crime peut s’appréhender comme « extermination délibérée et
Genève42. A côté, l’article 3 évoque les violations contre lois ou coutumes de la guerre tout systématique de l’ensemble des individus constituant une nation, une ethnie, un peuple 47 ».
en précisant qu'il ne s'agit pas d'une liste exhaustive. Il s’agit, entre autres, de l'emploi Comme il a été mentionné plus haut, un accent particulier est mis sur un type crime en
d'armes toxiques ou d'autres armes conçues pour causer des souffrances inutiles ou encore raison du contexte de ces conflits. Le conflit rwandais a été quant à lui marqué par l’horreur
40 Art. 1 du TPIY : « Le Tribunal international est habilité à juger les personnes présumées responsables de violations graves 44 En cas de violences sexuelles : i) la corroboration du témoignage de la victime par des témoins n'est pas requise ; ii) le
du droit international humanitaire commises sur le territoire de l’ex-Yougoslavie depuis 1991, consentement ne pourra être utilisé comme moyen de défense lorsque la victime ; iii) avant que les preuves du consentement de
conformément aux dispositions du présent statut ». Art. 1 du TPIR : « Le Tribunal international pour le Rwanda est habilité à la victime ne soient admises, l'accusé doit démontrer à la Chambre de première instance siégeant à huis clos que les moyens de
juger les personnes présumées responsables de violations graves du droit international humanitaire commises sur le territoire preuve produits sont pertinents et crédibles ; iv) le comportement sexuel antérieur de la victime ne peut être invoqué comme
du Rwanda et les citoyens rwandais présumés responsables de telles violations commises sur le territoire d’États voisins entre moyen de défense.
le 1er janvier et le 31 décembre 1994, conformément aux dispositions du présent Statut ». 45 Art. 4 du statut du TPIR.
41 Il s’agit entre autres des quatre Conventions de Genève du 12 aout 1949 pour la protection des victimes de la guerre; de la
46 Le mot trouve son origine dans l’ouvrage de Raphaël Lemkin, Axis Rule in Occupied Europe, Carnegie Endowment for
IVe Convention de La Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre et les Régies y annexes du 18 octobre 1907; International Peace, 1944, Washington, p.79. Antérieurement à la convention sur le génocide, le crime et le vocable reçurent
de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948; et du Statut du Tribunal milita ire une première consécration juridique officielle dans l’acte d’accusation incriminant les accusés devant le Tribunal militaire
international de Nuremberg du 8 aout 1945. international de Nuremberg en ces termes : “[Les accusés] se livrèrent au génocide délibéré et systématique, c’e st-à-dire à
42 a) l’homicide intentionnel ; b) la torture ou les traitements inhumains, y compris les expériences biologiques ; c) le fait de
l’extermination de groupes raciaux et nationaux parmi la population civile de certains territoires occupés, afin de détruire des
causer intentionnellement de grandes souffrances ou de porter des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé ; d) la races ou classes déterminées de population et de groupes nationaux, raciaux ou religieux, particulièrement les Juif s, les Polonais,
destruction et l’appropriation de biens non justifiées par des nécessités militaires et exécutées sur une grande échelle de f açon les Tziganes” (Procès des grands criminels de guerre devant le Tribunal militaire international, Nuremberg, 14 novembre1945
illicite et arbitraire ; e) le fait de contraindre un prisonnier de guerre ou un civil à servir dans les forces armées de la puissance - 1er octobre 1946, Acte d’accusation, tome I, pp. 46-47). Consulter également la résolution 96 (I) en date du 11décembre 1946
ennemie ; f) le fait de priver un prisonnier de guerre ou un civil de son droit d’être jugé régulièrement et impartialement ; g) de l’Assemblée générale aux termes de laquelle le génocide est défini comme “le refus du droit à l’existence à des groupes
l’expulsion ou le transfert illégal d’un civil ou sa détention illégale ; h) la prise de civils en otages humains entiers” (préambule, alinéa premier).
43 QUINTANA (J. J.), « Les violations du droit humanitaire et la répression : le tribunal international pour l’ex-Yougoslavie »,
47 CORNU (G.), op.cit., p. 1060.
in Revue internationale de la Croix-Rouge, 1994, pp. 258-259.
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du massacre des Tutsi. C’est donc dans cette veine, que les rédacteurs du statut du TPIR de circonstances aggravantes ou atténuantes pouvant soit étendre ou soit réduire la durée
ont consacrés le crime de génocide au premier abord à travers l’article 2. A côté du de la peine prononcée.
génocide, le statut évoque le crime contre l’humanité (art. 3).
Dans la pratique, les TPI ont prononcé un nombre important de sentences. Pour ce qui est
Les lignes qui précèdent ont pu identifier la nature des infractions (crimes) qui peuvent être
du TPIR, cette juridiction a condamné Jean-Paul AKAYESU (ICTR-96-4), à une peine
reprochées aux personnes susceptibles d’être condamnées. Quid des peines encourues
d'emprisonnement à perpétuité le 2 octobre 1998. Cette peine fut confirmée en appel le 1 er
alors ?
juin 2001. Michel BAGARAGAZA (ICTR-05-86) quant à lui, a plaidé coupable le 17
B- Les peines encourues consacrées par les statuts septembre 2009 et a été condamné à 8 ans d'emprisonnement le 17 novembre 2009. Simon
BIKINDI (ICTR- 01-72), a été condamné à 15 ans d'emprisonnement le 2 décembre 2008 ;
En matière de peines encourues, les TPIY et TPIR ont adopté une approche identique.
peine confirmée en appel le 18 mars 2010 51. Pour ce qui est du TPIY, a condamné 83
En clair, aux termes de leurs règlements de procédure et de preuve respectifs, « toute
personnes dont 56 ont déjà purgé leur peine. Le premier d’entre eux fut Dražen Erdemović,
personne reconnue coupable par le Tribunal est passible d’une peine d’emprisonnement
condamné à 10 ans de prison. Slobodan Milosevic, président de la Serbie pendant la guerre,
d’une durée déterminée pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement à vie48 ». A la lumière de
quant à lui, a été arrêté en 2001 et a été poursuivi pour crimes de guerre, crimes contre
cette disposition il est loisible d’affirmer que ces deux juridictions ad hoc s’inscrivent dans
l'humanité et génocide. Après plusieurs interruptions de procès pour raisons de santé, il est
un jour nouveau. En effet, la première génération de tribunaux ad hoc, l’occurrence le
mort avant que son jugement n'ait été prononcé, le 11 mars 2006 d'un infarctus du
Tribunal militaire de Nuremberg et de Tokyo, avaient prévu une gamme très étendue de
myocarde, à l'âge de 64 ans. Radovan Karadzic, président de la République serbe de Bosnie
sanction. Allant de l’emprisonnement, ces juridictions pouvaient prononcer la peine
de 1992 à 1995, a été condamné en mars 2016 à quarante ans d'emprisonnement pour crimes
capitale49. Cette proche trouvant des justifications dans le contexte de la deuxième Grande
contre l'humanité et violations des lois ou coutumes de la guerre. Notons qu’enfin Ratko
guerre, le contexte d’action des TPI est différent. Influencer par de nouveaux instruments
MLADIC, surnommé « le boucher des Balkans » a été condamné à la prison a perpétuité le
internationaux tels que la DUDH 50, le droit pénal international ne peut plus admettre
22 novembre 201752.
d’atteinte à la vie des condamnés. Aussi, le plus haut degré de peine pouvant être prononcé
est l’emprisonnement à vie. Le canevas se trouvant donc être réduit en corrélation avec les Une fois les peines prononcées, un autre volet fondamental de la procédure apparait : c’est
Tribunaux de Nuremberg et Tokyo. Toujours en matière des peines les articles 24 du TPIY l’exécution de la sentence.
et 23 du TPIR imposent au juge de tenir compte de la grille générale des peines pour fixer
la sentence des condamnés. En outre, la fixation de la peine doit tenir compte de l’existence
Paragraphe 2 : L’exécution des peines encourues
48Art. 101 du Règlement de procédure et de preuve du TPIY et du TPIR. 50 Art. 3 : « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne ».
49 En ce qui concerne le Tribunal de Nuremberg, douze condamnations à mort par pendaison, trois à la prison à vie furent 51 http://www.unictr.org/fr/cases/ictr, Consulté le 16 septembre 2022.
prononcées. Les condamnés à mort furent pendus le 16 octobre 1946 entre 1 heure et 3 heures d u matin (sauf Goering qui s'est 52 http://www.unictr.org/fr/cases/icty , Consulté le 16 septembre 2022.
suicidé au cyanure la veille). Les corps furent incinérés et les cendres dispersées dans l'Isar. Quant à celui de Tokyo, sept
condamnations à mort furent prononcées dont celle de l'amiral TOJO, exécuté en décembre 1948.
10
La phase de l’exécution de la peine est fondamentale dans la mesure où elle donne dégager de la phase de la désignation du lieu de l’emprisonnement. Le premier est celui de
un caractère effectif à la sanction pénale. Cette phase fait intervenir un certain nombre de la désignation conventionnelle et le second, celui de l’application des lois nationales du
mécanismes importants. En tout état de cause, cette partie se bornera à voir, dans un premier pays d’accueil quant à l’exécution de la peine.
volet, la désignation du lieu de l’emprisonnement (A) et le contrôle de l’exécution de la
Sur le premier principe, celui-ci implique la détermination du lieu de l’emprisonnement
peine (B).
doit se faire d’un commun accord avec l’Etat d’accueil. En effet, la logique aurait voulu
A- La désignation du lieu de l’emprisonnement que les criminels purgent leurs peines dans le lieu de commission de leurs forfaits. Mais les
dangers liés aux retressailles sont tellement importants qu’il faut trouver une nouvelle terre
La question de la désignation du lieu de l’emprisonnement est résolue non seulement
d’accueil pour les criminels. De plus, les personnes condamnées par le TPIR, le TPIY ne
par les statuts des deux TPI, mais aussi par leur règlement de procédure. Ainsi, aux termes
peuvent pas purger leur peine dans les centres de détention des Nations Unies à Arusha ou
du règlement de procédure des TPI en substance, la peine de prison est exécutée dans un
à La Haye, car il ne s’agit pas d’établissements pénitentiaires56. Dans la pratique, la décision
Etat choisi par le Président du Tribunal sur une liste d'Etats ayant indiqué leur volonté
concernant l’État dans lequel une personne condamnée exécutera sa peine est régie par
d'accueillir des personnes condamnées pour l'exécution de leur peine53. Cependant, le
l'article 25 du Statut du Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles
règlement du TPIR fait désigne expressément le Rwanda comme un pays d’accueil
des tribunaux pénaux et par la Directive pratique relative à la procédure de désignation de
possible. La non-inscription de l’ex-Yougoslavie est un Etat défunt qui a donné naissance
l’État dans lequel un condamné purgera sa peine d’emprisonnement. La procédure de
à plusieurs autres Etats tels que la Serbie ou encore la Bosnie-Herzégovine. En écho à cette
désignation comporte quatre étapes 57.
règle, les statuts respectifs précisent pour le TPIY que « la peine d’emprisonnement est
subie dans un Etat désigné par le Tribunal sur la liste des Etats qui ont fait savoir au Sur le second principe, celui-ci implique l’application des lois nationales du pays d’accueil
Conseil de sécurité qu’ils étaient disposés à recevoir des condamnés. La réclusion est relativement aux conditions de détentions des individus. Cette mesure semble trouver une
soumise aux règles nationales de l’Etat concerné, sous le contrôle du Tribunal justification dans la souveraineté de chaque Etat.
international54 » et pour le TPIR que « les peines d’emprisonnement sont exécutées au
Pour exécution les peines des criminels le TPIR a par exemple conclu avec des pays
Rwanda ou dans un État désigné par le Tribunal international pour le Rwanda sur la liste
africains tels que le Sénégal58, le Rwanda59 ou encore le Bénin 60et des pays européens
des États qui ont fait savoir au Conseil de sécurité qu’ils étaient disposés à recevoir des
comme la Suède61, la France62. Il en va de même pour le TPIY avec des Etats comme la
condamnés. Elles sont exécutées conformément aux lois en vigueur de l’État concerné, sous
Finlande63 par exemple.
la supervision du Tribunal55 ». A l’aune de ces dispositions, deux principes semblent se
53 Art. 103 du règlement de procédure et de preuve des TPIY et TPIR des renseignements fournis par le Greffier et à l’issue de toute enquête qu’il décide de mener, le Président du Mécanisme désigne
54 Art. 27 du statut du TPIY. l’État où le condamné purgera sa peine. 4) Le Greffier exécute la décision du Président.
55 Art. 27 du statut du TPIR. 58 Le 22 novembre 2010.
56 https://www.irmct.org/fr/le-mecanisme-en-bref/fonctions/execution-des-peines, Consulté le 31 octobre 2022. 59 Le 4 mars 2008.
57 1) Le Greffier du Méca nisme se met en rapport avec un ou plusieurs États pour établir s’ils sont disposés à accueillir des 60 26 accusés du TPIR y purgent leurs peines dont Jean Paul AKAYESU.
personnes condamnées en vue de l’exécution de leur peine. 2) Le Greffier adresse au Président du Mécanisme un rapport 61 Le 21 avril 2004.
comprenant une liste des États où les condamnés pourraient exécuter leur peine et d’autres informations pertinentes. 3) Au vu 62 Le 14 mars 2004.
63 Le 7 mai 1997.
11
Une fois le lieu désigné, il s’avère important de contrôler les conditions de détention des soumises à une forme quelconque de détention ou d'emprisonnement , adopté par
condamnés. l'Assemblée générale des Nations Unies dans sa résolution 43/173 du 9 décembre 1988 ; et
les principes fondamentaux relatifs au traitement des détenus, adoptés par l'Assemblée
générale des Nations Unies dans sa résolution 45/111 du 14 décembre 1990. Au surplus,
B- Le contrôle de l’exécution de l’emprisonnement
des organisations reconnues dont le Comité international de la Croix-Rouge contrôle
Selon les articles 104 communs aux règlements de procédure et de preuve des régulièrement que les conditions de détention pour s’assurer qu’elles sont conformes aux
TPI : « l’exécution de toute peine d’emprisonnement est soumise au contrôle du Tribunal normes internationales65. Ainsi, le contrôle de l’exécution des peines à travers l’ensemble
ou d’un organe désigné par lui ». Autrement dit, cette disposition véhicule l’idée selon qui précède constitue une étape d’une haute importance pour l’effectivité de la sanction.
laquelle l’exécution de l’emprisonnement fait naitre un contrôle de la part des TPI. Cette importance justifie donc le suivi exercé par certaines institutions internationales
comme le Mécanisme.
Sur le contrôle, il convient de signifier d’entrée de jeu que le contrôle est confié au
Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles des tribunaux pénaux. A l’aune des idées développées ci-dessus, il faut retenir que la priorité accordée à la sanction
Créé le 22 décembre 2010 par le Conseil de sécurité de l’ONU, cette entité est chargée pénale pour les TPI a trouvé écho dans certains motifs plus ou moins importants. De plus,
d’exercer un certain nombre de fonctions essentielles qu’assumaient auparavant le Tribunal la mise en œuvre de la sanction pénale, nous a conduit à identifier la nature des sanctions
pénal international pour le Rwanda (TPIR) et le Tribunal pénal international pour et ensuite à mettre l’accent sur la procédure d’exécution des peines prononcées par les TPI.
l’ex-Yougoslavie (TPIY)64. Au titre des nombreuses fonction qui lui sont assignées, lui Toutefois, si la sanction pénale semble avoir eu gain de cause devant les juridictions
incombe le contrôle de l’exécution des peines dans l’Etat désigné pour accueillir le ou les internationales notamment les TPI, cela n’empêche l’existence de mécanismes de
condamnés. C’est ce que l’article 25. 2) du statut du Mécanisme dispose en ces termes : réparation pour les victimes.
« le Mécanisme contrôle l’exécution des peines prononcées par lui-même, le TPIY ou le
TPIR, y compris l’application des accords relatifs à l’exécution des peines conclus entre
l’Organisation des Nations Unies et les États Membres et des autres accords conclus avec
des organisations internationales et régionales et avec d’autres organismes ». Dans sa
mission de contrôle, le Mécanisme se fonde sur une variété de texte dont l'Ensemble de
règles minima pour le traitement des détenus, adopté par le premier Congrès des Nations
Unies pour la prévention du crime et le traitement des délinquants et approuvé par le Conseil
économique et social dans ses résolutions 663 C (XXIV) du 31 juillet 1957 et 2076 (LXII)
du 13 mai 1977 ; l'Ensemble de principes pour la protection de toutes les personnes
64 Le Mécanisme est entré en fonction le 1 er juillet 2012 à Arusha (Tanzanie) et le 1 er juillet 2013 à La Haye (Pays-Bas). La fonctions auparavant assumées par le TPIY. Cf. art. 2 de la résolution 1966 (2010) portant statut du Mécanisme international
division d’Arusha exerce certaines fonctions auparavant assumées par le TPIR et la division de La Haye exerce certaines appelé à exercer les fonctions résiduelles des Tribunaux pénaux.
65 https://www.irmct.org/fr/le-mecanisme-en-bref/fonctions/execution-des-peines, Consulté le 31 octobre 2022.
12
Section 1 : Le principe du recours aux juridictions nationales pour l’exécution des
mesures de réparation
Cela peut choquer, mais la réparation des victimes est laissée à la charge des
juridictions nationales ayant un intérêt évident avec l’affaire en cours devant les TPI
(Rwanda et Ex-Yougoslavie). Ainsi, une lecture attentive des règlements de procédure et
de preuve permet de souligner que l’indemnisation des victimes est à la charge des
juridictions nationales (paragraphe 1). Toutefois, un tel système n'est pas sans difficultés
pour les victimes. Il convient alors de mettre en évidence les écueils dans la p rise en charge
CHAPITRE II : UNE REPARATION A LA CHARGE DES JURIDICTIONS de l’indemnisation des victimes par les juridictions nationales (paragraphe 2).
NATIONALES
La sanction pénale n’est pas le seul cheval levier de la réparation devant les
Paragraphe 1 : La prise en charge de l’indemnisation par les juridictions nationales
juridictions internationales pénales. En effet, si la part belle a été faite à la sanction, il
L’indemnisation des victimes est un pan important dans la procédure de la
existait d’autres mécanismes qui jouaient une fonction réparatrice tout aussi importante.
réconciliation entre les ex antagonistes de la guerre. Sous les auspices des TPIR et TPIY,
Cependant, un problème fondamental semble se poser sur leur mise en œuvre. Comme le
force est constater que lesdites juridictions se dessaisissent expressément de cette charge à
fait remarquer Thomas BESSE, « l’article 106 du Règlement de procédure et de preuve des
travers leur différents règlement (A). Ce faisant, quel est le régime juridique de
deux tribunaux fait référence à la nécessité pour les victimes de passer par les voies
l’indemnisation ? Afin de répondre à cette préoccupation, il sera question alors par la suite
judiciaires nationales pour obtenir une indemnisation, et ce, à la suite d’un jugement
d’appréhender la quintessence du régime de l’indemnisation (B).
définitif66 ». Aussi, au regard de cette assertion, peut-on affirmer que la réparation véritable
des victimes est de l’apanage des juridictions nationales. Quels sont les contours d’un tel A- Le dessaisissement des TPI au profit des juridictions nationales
système ? Ce système permettra t-ils aux victimes de trouver satisfaction quant à leur
réparation ? C’est la réponse à ces différentes questions que les lignes qui suivent se
Aux termes de l’article 106 du règlement de procédure des TPIR et TPY : « Le
proposent d’emprunter.
Greffier transmet aux autorités compétentes des Etats concernés le jugement par lequel
Ainsi donc, en cette matière, il existe un principe du recours aux juridictions
l’accusé a été reconnu coupable d’un crime qui a causé un préjudice à une victime. La
nationales pour l’exécution des réparations (section 1). De manière exceptionnelle, certains
victime ou ses ayants droit peuvent, conformément à la législation nationale applicable,
mécanismes de réparations peuvent être mis en œuvre devant les juridictions ad hoc
intenter une action devant une juridiction nationale ou toute autre institution compétente
internationales (section 2).
13
pour obtenir réparation du préjudice ». Un regard attentif sur cette disposition permet de
faire un constat sans appel : celui du dessaisissement des TPI vis-à-vis de l’indemnisation.
B- Le régime juridique de l’indemnisation
En effet, si au premier abord l’intitulé de 106 laisse penser qu’il appartiendra à la juridiction
De façon liminaire, l’indemnisation peut s’appréhender comme « forme spécifique
internationale de prendre sous son aile l’indemnisation des victimes, il s’agit à la vérité
de réparation consistant à fournir des prestations économiques ou monétaires pour
d’une véritable délégation faite aux juridictions nationales. Comme le souligne Julie
certaines pertes matérielles ou immatérielles, de nature pécuniaire ou non, patrimoniales
VINCENT, « les tribunaux ad hoc remettent totalement entre les mains des juridictions
ou extrapatrimoniales69 ». Autrement dit, il s’agit, d’une « somme d’argent destinée à
nationales le pouvoir d'accorder réparation aux victimes de violations au droit
dédommager une victime, à réparer le préjudice qu’elle a subi (du fait d’un délit ou de
international humanitaire67 ». En conséquence, après le jugement de culpabilité des
l’exécution d’un contrat) par attribution d’une valeur équivalente qui apparaît tout à la
criminels, il appartient au Greffier des TPI de transmettre aux juridictions nationales
fois comme la réparation d’un dommage et la sanction d’une responsabilité70 ». Ainsi, il
compétentes le jugement afin que ces derniers puissent procéder à l’indemnisation des
faut mentionner donc que le but de l’indemnisation est de mettre la personne dans la
victimes.
position financière qui aurait été la sienne si elle n’avait pas été victime.
Dans cette perspective la balle est dans le camp des victimes pour le reste de la procédure. Le préalable définitionnel étant acquis, quid de son régime ? A ce propos, Julie VINCENT
En effet, au regard de la disposition précitée plus haut68, il appartiendra aux victimes ou à souligne en substance que l’article 106 du règlement de procédure et de preuve ne fait
leurs ayants droit de faire valoir leur droit à l’indemnisation pour les préjudices causés par aucune mention des caractéristiques n6cessaires afin qu'une personne soit qualifiée, aux
les criminels condamnés devant les TPI. Ce faisant, dans le dessein de faciliter la tâche des fins de compensation, de victime. Il est alors difficile, sans se référer à d'autres documents
victimes, le paragraphe C) de l’article 106 prescrit que les jugements rendus par les TPI ont internationaux, d'établir ce que l'on entend par ce terme71. En clair, le régime de
valeur de chose jugée et établit la responsabilité pénale de l’accusé. Il s’agit là du moyen l’indemnisation des victimes devant les juridictions nationales n’est pas clair et précis.
visant à empêcher la remise en cause du jugement des TPI par les juridictions nationales. S’agit-il d’une demande individuelle ou collective ? Les victimes pourront-elles se faire
Malgré tout, il convient de mentionner qu’un tel système se justifie par le caractère représenter ou pas ? Autant de questions qui ne semblent pas trouver de réponses claires
hautement couteux d’une procédure d’indemnisation pour les juridictions internationales. dans le règlement de procédure et de preuve des TPI. Tout au plus, le paragraphe b) de
l’article 106 dispose en substance que l’action intentée devant les juridictions nationales
Pourtant, est-ce raisonnable d’imaginer qu’une juridiction nationale peut valablement
doit se faire conformément à la législation nationale applicable. Ainsi, l’action doit
indemniser des victimes là où une juridiction internationale se refuse de le faire ? La
respecter tous les principes et règles en vigueur dans les Etats concernés par la procédure
réponse à une telle question peut nous conduire à analyser de plus près la quintessence du
d’indemnisation.
régime juridique de l’indemnisation.
67 VINCENT (J.), « Le droit à la réparation des victimes en droit pénal international : utopie ou réalité ? », in RJT, 2010, 69 COMMISSION INTERNATIONALE DE JURISTES et DROEGE (C.), note 516, p. 128 ; Citée par KANDOLO (F.),
http://www.legal-tools.org/doc/950af1/, p. 32. Réparations en droits de la personne et en droit international humanitaire : problèmes e t perspectives pour les victimes en
68 Art. 106 du règlement de procédure et de preuve du TPIR et du TPIY. République démocratique du Congo, Thèse de doctorat, Droit, Laval, Université de Laval, p. 186.
70 CORNU (G.), op.cit., p. 1153.
71 VINCENT (J.), op.cit., p. 93.
14
Cette solution n’est guère satisfaisante. En effet, il est tout même utopique de penser que le La conséquence d’un tel système, consiste en rendre l’allocation d’une indemnisation
recours aux juridictions nationales peut s’apparenter à une solution viable pour les victimes. fortement des juridictions nationales. Comme il a été mentionné plus haut, les victimes
Face à l’ampleur des violations à leur encontre, il est difficilement pensable que le droit doivent intenter leurs actions conformément à la législation applicable. Or, face à l’ampleur
national des victimes ait en l’état des choses de l’époque prévu un corps de règle solide des victimes et surtout des préjudices subis, il est difficilement concevable qu’une
capable de rendre une justice convenable aux victimes. L’imprécision du régime quant au juridiction nationale puisse satisfaire cette pléthore de victimes. Faire donc dépendre une
calcul de l’indemnisation, de la qualité des victimes ainsi que des garanties préalables en procédure aussi délicate s’annonce fort préjudiciable pour les victimes. Plusieurs facteurs
cas d’insolvabilité des accusés, soulève de véritable doute sur l’issue de la procédure pour permettent de faire un tel constat.
les victimes.
Primo, l’instabilité des juridictions nationales au lendemain des guerres est un élément
Les sentiers des victimes s’annoncent donc très sérieux dans leur quête d’indemnisation.
fondamental à ne pas négligé. En effet, remettre dans le droit chemin l’économie d’un Etat
Plus écueils semblent apparaître dans la prise en charge de l’indemnisation des victimes par
au sortir d’une crise semble problématique. A fortiori, comment imaginer que l’appareil
les juridictions nationales.
judiciaire soit totalement remis sur pied afin de faire droit aux prétentions des victimes.
Secundo, comme le fait remarquer Thomas BESSE, « les systèmes juridiques nationaux
Paragraphe 2 : Les écueils dans la prise en charge de l’indemnisation par les diffèrent parfois radicalement de ceux employés par la justice pénale internationale, et
juridictions nationales l’intégration de décisions de justice exogènes n’est pas sans soulever certaines difficultés
L’indemnisation des victimes par les juridictions nationales soulève quelques d’interprétation 73 ». Cela signifie que le droit national des Etats des personnes victimes
difficultés majeures. En effet, non seulement cette indemnisation est fortement tributaire de n’est forcément identique au système d’indemnisation institué par les TPI. Pire, dans la
la volonté des juridictions nationales (A). De plus, la lenteur procédurale devant les grande majorité des cas, le système est aux antipodes de celui des juridictions nationales.
juridictions nationales (B) semble être un autre frein important à l’indemnisation des Subséquemment, les juridictions nationales, malgré la valeur de la chose jugée du jugement
victimes. des TPI, peuvent être enclins à ne pas de donner de suite favorable aux victimes.
A- Une exécution tributaire de la volonté des juridictions nationales Tercio, l’inculpation des criminels ne fait pas disparaitre automatiquement les liens
Le système international d’indemnisation des victimes implique une certaine existants entre ces derniers et les juges nationaux des victimes. Il y a donc risque de
déresponsabilisation des instances internationales face à l’indemnisation des victimes de collusion entre les juges nationaux et les criminels de guerre condamnés devant les TPI.
crimes internationaux72. Cet état de fait n’est pas sans conséquence sur l’issue même de Dans ces conditions, laisser la charge de l’indemnisation des victimes aux juridictions
nationales semble susciter des risques importants pour les victimes.
l’indemnisation. En effet, le règlement de procédure et preuve des TPI fait une part belle
au droit national. Les juridictions nationales bénéficiant de la souveraineté de leur Etat ne sont pas forcément
liées à la sentence des TPI. Aussi, la corrélation entre l’indemnisation et la volonté des
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juridictions nationales altère la crédibilité du système ; ce qui peut s’appréhender comme décennies avant d’être indemniser. Il est donc clair que l’effet réconciliateur attaché à la
un frein important pour l’issue de la procédure pour les victimes. réparation perd toute sa substance.
Outre ce point important, un autre facteur tend à mettre à mal : c’est la lenteur de la justice. A l’aune de ce qui précède, il est important de souligner que le principe de
l’indemnisation des victimes par les juridictions nationales n’est pas un blanc-seing. Au
B- La lenteur procédurale des juridictions nationales
contraire, ce principe est fortement remis en cause dans la mesure où certains écueils
importants fragilisent ce système de réparation. Forte heureusement, certains mécanismes
Selon Serges Frédéric Mboumegne DZESSEU, « l’œuvre de justice s’insère de réparation des victimes sont laissés à la charge des TPI : c’est le cas de la restitution des
inéluctablement dans le temps74 ». En d’autres mots, l’exercice d’une justice véritable est biens.
lié au temps que mettra la procédure. Ainsi, la célérité est donc un gage majeur de la bonne
santé de la justice pour les victimes. Or, comme énoncé préalablement, le sens d'une
réparation, du point de vue des victimes, va au-delà de la simple indemnité p6cuniaire. En Section 2 : La prise en charge exceptionnelle de certains mécanismes de réparation
effet, l’indemnisation est aussi d'un moyen de se faire reconnaitre comme victime et de par les juridictions ad hoc (TPI)
retrouver un sentiment de justice. Sans réparation convenable, il est possible de se
L’essentiel des mécanismes de réparation n’est pas laissé à la charge quasi exclusive
s'interroger sur une éventuelle réconciliation nationale stable et viable sur la durée.
des juridictions. En effet, la restitution des biens est prise en charge par les TPI (paragraphe
Dès lors, plus la procédure sera longue, plus le sentiment d’injustice pour les victimes ne
1). Néanmoins, cette prise en charge a priori heureuse de la restitution des victimes, n’est
fera que perdurer. Malheureusement, c’est un état éternel d’affirmer que la lenteur de la
pas sans difficulté pour les victimes (paragraphe 2).
procédure est consubstantielle à l’idée même qu’on peut se faire de la justice. Si cette
problématique est pendante en période de paix, quelle teneur donnée à cette problématique
relativement à un Etat qui sort de crise ! A la vérité, la lenteur procédurale est un problème Paragraphe 1 : La prise en charge de la restitution des biens par les TPI
majeur dans le système de réparation des victimes. Comme le faisait remarquer certains
Quel est le champ d’application de la restitution des biens devant les TPI ? La
auteurs, « ce type de procédure étant coûteux et laborieux75 ». De plus, en prenant en
procédure de restitution des biens est-elle particulière devant lesdites juridictions ? En écho
compte la multiplicité des actes de procédures à accomplir, le tunnel parait excessivement
à ces différentes interrogations, il s’agira d’étudier, dans un premier volet, le champ
long pour les victimes.
d’application de la restitution des biens (A), et, dans un second volet, la procédure de la
Quand on sait que sous notre tropique, la célérité des procédures judiciaires n’est pas la
restitution des biens (B).
qualité première la justice, il est important de s’interroger sur le sort d’une telle procédure
A- Le champ d’application de la restitution des biens
pour les victimes dans le cadre des TPIR, par exemple. En effet, comment imaginer qu’une
personne victime de grave exaction doit patienter en moyenne plusieurs années voire
74DZESSEU (F.S. M.), « Le temps du procès et la sécurité juridique des requérants dans la procédure devant la Cour africaine 75 BESSE (T.), op.cit., p. 5.
des droits de l’homme et des peuples », In Annuaire africain des droits de l’homme, 2019, p. 73.
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de restitution même s’ils se trouvent entre les mains d’un tiers n’ayant aucun lien avec
l’infraction78.
De prime abord, il convient de rappeler que la restitution des biens est mécanisme
Sur son champ personnel, il s’agit ici d’identifier les personnes pouvant réclamer la
institué par l’article 24 (3) du statut du TPIY et 23 (3) du statut du TPIR. C’est donc en
restitution de leur bien ou du produit de l’aliénation de leur bien. A cet effet, une lecture
écho à cette consécration que les règlements de procédure et de preuve des TPIR et TPIY
attentive de l’article 105 permet d’affirmer que la victime en question ici est le propriétaire
en leur article 105 viennent préciser les modalités d’exécution de ce mécanisme. Toutefois,
légitime du bien. Ainsi, seules les victimes propriétaires de biens volés peuvent obtenir une
que faut-il entendre par restitution ?
rétrocession de leur bien. L’usage du terme « propriétaire légitime » implique que la
Elle peut s’analyser comme « ce qui rétablit la victime dans la situation originale qui
présumée victime doit apporter la preuve univoque qu’il est le propriétaire du bien. Cette
existait avant que les violations flagrantes du droit international relatif aux droits de la
preuve doit être probante.
personne ou les violations graves du DIH ne se soient produites76 ». En clair, la restitution
Une fois ce préalable établit, quelle est la procédure proprement dite de la restitution ? Les
un moyen d’annuler la violation ou d’en effacer les conséquences. La restitution implique
lignes qui suivent se propose d’apporter un éclaircissement.
donc la rétrocession à la victime du bien dont elle a été injustement privée. De l’analyse de
Théo VAN BOVEN, « la restitution doit permettre à la victime de retrouver, dans la
B- La procédure de la restitution des biens
mesure du possible, la situation qui était la sienne avant d’être lésée du fait de violations
des droits de l’homme77 ». La restitution ou la restitution in integrum trouve son origine
dans l’affaire de l’Usine de Chorzów. Au regard des dispositions de l’article 105 et 98ter des différents règlements de
Pour revenir à son champ d’application, il convient souligner que cette étude sera articulée procédure et de preuve, il est trivial d’affirmer que la procédure de restitution des biens suit
sur le champ rationne materiae et rationne personae de la restitution. trois étapes majeures.
Sur son champ matériel, le paragraphe b) de l’article 105 du règlement de procédure et de
D’entrée de jeu, il faut obligatoirement un jugement ou une déclarat ion à l’égard de
preuve fait mention « d’un bien ou du produit de son aliénation ». En bref, en l’absence de
l’inculpé. En effet, il est impossible d’imaginer qu’on peut contraindre une personne à
toute précision supplémentaire, il est loisible d’imaginer qu’il s’agit de tout bien qu’il soit
restituer un bien, si au préalable, il n’a été prouvé sa culpabilité. La culpabilité de l’inculpé
meuble ou immeuble. En outre, l’article fait mention du produit de son aliénation. A travers
est donc la première étape de la procédure de restitution des biens.
cette mention, il faut que comprendre que dans les cas où le bien pouvant faire objet d’un
Ensuite, la preuve doit établir un lien entre l'acquisition illicite du bien et l'infraction, c'est-
transfert de propriété à titre onéreux par exemple (vente), l’accusé devra restituer la somme
à-dire, que l'infraction a mené à l'obtention du bien. Il faut donc établir un lien de cause à
obtenue à la victime lésée de son bien. Dans cette perspective, les biens sont susceptibles
76 Neuvième principe des Principes fondamentaux et directives des Nations Unies, paragraphe 19. 78 Art. 105 b) du règlement de procédure et de preuve du TPIR et du TPIY.
77 Étude concernant le droit à restitution, à indemnisation et à réadaptation des victimes de violations flagrantes des droits de
l’homme et des libertés fondamentales, Rapport final Van Boven, E/CN4/Sub.2/1993/8, 2 juillet 1993, §137, point 8, dans
COMMISSION ON HUMAN RIGHTS
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effet le bien obtenue illicitement et la commission de l’infraction reprochée par le droit Autant l’indemnisation des victimes devant les juridictions nationales soulève
international. d’énormes difficultés, autant cette réalité est identique relativement au mécanisme de
restitution des biens. Ainsi, tantôt, c’est la coopération avec les autorités locales qui est
Enfin, la restitution peut être ordonnée uniquement lorsque le procureur de la poursuite
difficile (A), tantôt, c’est le champ matériel de la restitution qui est source de problème (B).
présente une requête à cet effet ou d'office par la Chambre. Dans cette optique, la Chambre
peut ordonner dans l'intervalle les mesures conservatoires qu'elle juge appropriées pour la
préservation et la protection du bien et du produit de son aliénation79. Il s’agit là d’une A- Une coopération difficile avec les autorités locales
prérogative visant à empêcher tout acte susceptible d’altérer la qualité du bien objet de la
restitution future. Toujours dans le même ordre d’idée, il est impérieux de mentionner que
L’article 105 paragraphe e) f) et g) font mentions d’une coopération existante entre
la conséquence du droit de saisine réservé au procureur retirer donc le droit aux victimes
les TPI et les autorités nationales compétentes. En effet, non seulement, le concours des
de présenter directement une requête devant les TPI.
autorités nationales peut être suscité au stade de la détermination du propriétaire légitime
Au crépuscule, de ce qui précède, si la Chambre de première peut, à l'examen des preuves des biens objets de restitution ; la coopération peut intervenir au stade de l’exécution de de
et de leur force probante, déterminer qui est le propriétaire légitime, elle ordonne la la décision rendues par la Chambre.
restitution à ce dernier du bien ou du produit de son aliénation, ou prend toute autre mesure
Pourtant, le mécanisme de restitution ne tient nullement compte du droit national des
qu'elle juge appropriée80. Dans les cas où la détermination du propriétaire parait impossible
victimes. Voici donc une situation bien complexe. En effet, les règlements de procédure et
pour la Chambre, elle peut demander le concours des autorités nationales compétentes. La
de preuve des TPI soulèvent une coopération entre les autorités locales et la chambre. Or,
procédure de restitution n’est cantonnée uniquement dans les arcanes des TPI, il existe donc
la Chambre « peut ordonner la restitution d'un bien d'une personne physique à une autre
des hypothèses où le recours aux autorités nationales est possible.
sans l'application d'un droit national81 ». Quand on connait les inconvénients de la
L’ensemble qui précède a permis de présenter les contours du mécanisme de restitution des procédure de restitution, imaginer que les autorités locales vont accéder facilement à la
biens sous les auspices des TPIR et TPIY. Ainsi, il est alors possible de penser que ce demande des TPI est illusoire. En effet, la procédure de restitution est longue et couteuse.
mécanisme est plus porteur d’espoir pour les victimes. Pourtant, certaines difficultés Il est difficilement concevable d’espérer que les autorités nationales pourront valablement
semblent aussi transparaitre dans cette procédure. faire face à l’ampleur de la situation. La quantité importante des crimes de masse commis
rend l’indentification des propriétaires légitimes. C’est sans doute que pour tous les motifs
évoqués plus haut, qu’aucun TPI et plus généralement les tribunaux ad hoc dans leur
Paragraphe 2 : Les difficultés attachées à la restitution des biens devant les
ensemble n’ont jamais utilisé la procédure de restitution des biens 82.
juridictions ad hoc
79 Art. 105 A) in fine des règlements de procédure et de preuve. 82Un regard sur les différentes sentences rendues par les Chambres des deux TPI, montre l’inexistence de mesure de restitution
80 Art. 105 B) in fine des règlements de procédure et de preuve. des biens.
81 VINCENT (J.), op.cit., p. 91.
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Si la collaboration est source de difficulté, c’est la substance même de la restitution qui peut ces conditions et allant dans le sens de Julie VINCENT, il nous apparait quelque peu
être source de conflit. utopique d'imaginer qu'une restitution pourrait avoir lieu dans ces circonstances84. Les
nombreux écueils sur la voie de la restitution rendent pratiquement illusoire cette mesure.
B- Le caractère matériellement limité de la restitution Au total les lignes qui précèdent ont permis de jeter un regard attentif sur les mécanismes
de réparation des victimes devant les TPI. Si la part belle a été attribuée à la sanction ; et
A titre de rappel, la restitution peut s’appréhender comme « ce qui rétablit la victime
ce, pour plusieurs raisons légitimes, les autres mécanismes institués ne semblent guère
dans la situation originale qui existait avant que les violations flagrantes du droit
satisfaisants en ce sens où les systèmes de réparations mis en place par les deux instances
international relatif aux droits de la personne ou les violations graves du DIH ne se soient
internationales ne semblent pas r6pondre adéquatement aux besoins des victimes. Bien qu'il
produites83 ». En clair, la restitution permet à ladite victime de retrouver le bien qu’il a
existe des mesures afin d'obtenir indemnisation, si celles-ci sont efficaces, leur existence
injustement perdu. Jusque-là, les avantages inhérents à un tel mécanisme sont nombreux.
n'a aucune valeur auprès des victimes. Il est difficile de comprendre la façon dont les
Pourtant, certains désavantages peuvent surgir.
premières personnes touchées par ces atrocités sont, ce point, impuissantes quant au sort
Le premier inconvénient réside dans la nature même des choses susceptibles d’être
qui leur est réservé, particulièrement. Lorsque l'un des objectifs du droit p6nal international
restituées. En effet, la restitution n’est pas toujours possible : on peut restituer des biens
est la réparation auprès des victimes .
volés, un emploi et la liberté. Cependant, on peut difficilement rétablir la victime dans la
On peut donc espérer une issue différente relativement aux mécanismes de réparation
position originelle qui était la sienne avant des blessures corporelles (torture, viol,
mutilations, etc.) ou même la mort. Ainsi donc, il existe des situations où il est impossible devant la CPI.
Le second inconvénient réside dans la procédure même. En effet, lorsque l'on est confronté
à un crime de masse, il s'avère particulièrement difficile d'identifier les propriétaires
légitimes des biens. En plus de la quantit6 importante de victimes, les d6lais des proc6dures
judiciaires ne facilitent certainement pas le processus de restitution des biens. Mme si ce
mécanisme est accessible aux victimes, I ‘initiative de ces mesures leur est interdite. Dans
83 Neuvième principe des Principes fondamentaux et directives des Nations Unies, paragraphe 19. 84 VINCENT (J.), op.cit., p. 91.
19
victimes, et par ricochet, à des mécanismes de réparation plus soucieux de leur intérêt :
c’est dans cette optique que la Cour Pénale Internationale vue le jour.
DEUXIEME PARTIE :
La Cour Pénale Internationale86 a vu le jour le 1er juillet 2002 à la suite de la ratification
UN DROIT A LA REPARATION ENTIEREMENT ACCORDÉ AUX VICTIMES d’une soixantaine Etat partie. Née sous la pression de l’opinion publique internationale, la
DEVANT LA CPI CPI est la première juridiction dans l’histoire du droit international pénal à posséder un
régime de réparation aux victimes 87. En effet, comme le signale Thomas BESSE, cette
juridiction « s’est vue attribuer nombre de dispositions en faveur de leur participation, de
leur reconnaissance et de leur droit à réparation 88 ». Ainsi, une nouvelle ère dans
l’effectivité des droits des victimes à la réparation va voir le jour. Boudées durant près d’un
demi-siècle, les victimes vont occuper une part importante dans les procès contre les
potentiels criminels internationaux. A cette Cour, selon l’article premier du Statut de Rome,
été confiée la mission « exercer sa compétence à l'égard des personnes pour les crimes les
plus graves ayant une portée internationale, au sens du présent Statut ».
Pour revenir à la réparation, sujet essentiel de notre étude, il sera question d’appréhender
les modes opératoires de réparation devant la CPI (chapitre 1). Aussi bien qu’il soit, ce
système souffre de certaines difficultés. Par conséquent, au travers de cette étude, il sera
tout aussi question d’essayer de mettre en lumière certaines difficultés auxquelles la CPI
est confrontée dans la mise en œuvre de la réparation des victimes (chapitre 2).
La justice pénale internationale, au regard de tout ce qui a été mentionné plus haut,
s’est toujours dédouanée de toute réparation aux victimes 85, l’exception de certains
mécanismes comme la restitution. Cette configuration loin d’être adéquate a fait l’objet de
vives critiques dans la mesure où le sort des victimes n’avait pas réellement changé depuis
Nuremberg jusqu’aux TPI. Il fallait donc un nouveau système laissant plus de place aux
85 SULZER (J.), op.cit., p. 30. d’avoir commis les crimes les plus graves touchant l’ensemble de la communauté internationale, à savoir le crime de génocide,
86 Le 17 juillet 1998, une conférence de 160 États a créé, sur la base d’un traité, la première cour pénale internationale les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre et le crime d’agression.
permanente. Le traité, adopté lors de cette conférence, est connu sous le nom de « Statut de Rome ». Le Statut définit, entre 87 JEANGENE VILMER (J-B.), Un regard critique sur le régime de réparation aux victimes de la Cour pénale internationale,
autres, les crimes relevant de la compétence de la Cour, les règles de procédure et les mécanismes de coopération e ntre les États Mémoire de Master, Droit, Montréal, Université de McGill, 2007, p. 1.
et la Cour. Les pays qui ont accepté ces règles sont dénommés « États parties » et sont représentés au sein de l’Assemblée de s 88 BESSE (T.), op.cit., p. 2.
États parties. A cette Cour, a été confiée la mission « d’ouvrir des enquêtes, de poursuivre et de juger des personnes accusées
20
autrement, la réparation « consiste au rétablissement de la situation antérieure au tort :
remise des choses en état ou versement d’une compensation du préjudice92». L’article 75
du Statut de Rome institue trois formes de réparations à savoir la restitution, l’indemnisation
et la réhabilitation.
La répression s’analyse donc comme l’une des modalités de réparation devant la CPI
CHAPITRE 1 : LES MODES OPERATOIRES DE REPARATION DEVANT LA en dépit de sa nature intrinsèque. Quel est le champ d’application de cette répression ? Cette
CPI répression a-t-elle été mise en œuvre dans le cadre d’une procédure ? Ladite procédure est-
elle plus avantageuse pour les victimes ? La réponse à ces différentes interrogations
A titre de rappel, la réparation suppose l’existence d’un préjudice pour les victimes.
Pour revenir à la réparation, dans le langage profane, on serait tenté d’accorder au terme « constituera le fil conducteur de cette étude dans le cadre de cette partie.
réparation », l’idée d’effectuer des travaux sur une chose quelconque en vue de la remettre
en l’état ou de l’entretenir 89. Dans le langage juridique, ce terme acquiert plusieurs sens
Paragraphe 1 : Le champ d’application de la répression
selon le contexte et la discipline proposée90. En droit international public, la réparation peut
Selon le Statut de Rome, « il est créé une Cour pénale internationale (« la Cour »)
s’appréhender comme une « prestation qui vise à faire disparaître le dommage subi par un
en tant qu'institution permanente, qui peut exercer sa compétence à l'égard des personnes
État ou une organisation internationale en rétablissant la situation antérieure à l’acte
pour les crimes les plus graves ayant une portée internationale, au sens du présent
dommageable (restitutio in integrum) ou en versant une indemnité pécuniaire 91». Dit
89 Dictionnaire Le Grand Robert, www.legrandrobert.fr.: Consulté le 20 août 2022. encore comme le rétablissement de l’équilibre détruit par le dommage consistant à replacer, si possible, la victime dans la
90 À titre d’illustration en droit privé, la réparation peut être défini le dédommagement d’un préjudice par la personne qui en est situation où elle serait si le dommage ne s’était pas produit ; désigne aussi bien l’action de réparer que le mode de réparat ion.
responsable civilement (d’où l’expression réparation civile ou responsabilité civile par opposition à responsabilité pénale) ; ou 91 CORNU (G.), (dir.), op.cit., p. 1957.
92 GUILLAUMÉ (J.), op.cit., p. 51.
21
Statut93 ». Au regard de cette disposition, il ressort que la répression mise en œuvre par la de la CPI, du plus bas de la chaine de commandement jusqu’au sommet. La CPI a donc
CPI concerne un certain nombre de personne (A). De plus, la Cour est compétente pour connu de procès de personnalités aussi diverses que variées. D’ancien chef d’Etat à
connaitre d’infractions bien particulière : il s’agit là du champ d’application rationae président en exercice. L’affaire Kenyatta en est un exemple topique96. Sommes toutes, une
materiae (B). analyse combinée des dispositions des articles 27 97 et 28 98 permet de mettre en lumière le
fait que la Cour est compétente sur toutes catégories de personnes physiques sans préjudice
A- Un champ d’application rationae personae élargi de sa qualité ou de sa fonction. Subséquemment, les gouvernants, les supérieurs
hiérarchiques et les exécutants peuvent tous être convoqués au banc des accusés. Sur les
La CPI est compétente pour juger les auteurs des crimes les plus graves ayant une
gouvernants, le professeurs Emmanuel DECCAUX fait observer que la reconnaissance des
portée internationale94. Ainsi, à la différence des autres juridictions internationales, l’article
gouvernants marque l’aboutissement d'une démarche dont les dernières manifestations se
25 du Statut de Rome consacre que la CPI est compétente à l’égard des personnes
sont concrétisées à l'occasion de l'Affaire PINOCHET et des poursuites lancées contre
physiques. En effet, cette donnée semble être importante dans la mesure où le système de
Slobodan MILOSEVIC 99.
la CPI institue une responsabilité personnelle des individus. De facto, la Cour ne connait
Cependant, ce principe n’est pas absolu. En effet, il existe aux termes de l’article 26 une
donc pas de la responsabilité des Etats, qui sont exclus d’application de la Cour 95.
exception à la responsabilité personnelle des criminels. Selon cet article, « la Cour n'a pas
Pour revenir à l’article 25 du statut, il prescrit que « 1) La Cour est compétente à l'égard
compétence à l'égard d'une personne qui était âgée de moins de 18 ans au moment de la
des personnes physiques en vertu du présent Statut. 2) Quiconque commet un crime relevant
commission prétendue d'un crime ». Cette dérogation s’inscrit dans le cadre d’une
de la compétence de la Cour est individuellement responsable et peut être puni
mouvance internationale en faveur de la protection des enfants qui se traduit la CIDE de
conformément au présent Statut ». Cette disposition qui parait peut-être anodine pour une
1989. En effet, les enfants font l’objet de violences diverses lors des conflits armés.
juridiction, pose en réalité une évolution importante en matière de responsabilité
Agissant contre leur gré, certains chefs de guerre n’hésitent à obliger les enfants à participer
personnelle des potentiels criminels. En effet, l’usage du terme « quiconque » remet en
aux hostilités. Le Statut de Rome s’inscrit donc dans un courant de protection des enfants,
cause l'argument exonératoire selon lequel agissant au nom de l'Etat ses représentants,
personnes les plus vulnérables durant les conflits 100.
officiels, subordonnés seraient libérés de toute responsabilité individuelle. Aussi, peut-on
conclure en soulignant qu’aucune catégorie de personnes ne peut échapper à la juridiction
93 Art 1 er du Statut de Rome. la qualité officielle d'une personne en vertu du droit interne ou du droit international n'empêchent pas la Cour d'exercer sa
94 Art 1 er du Statut de Rome. compétence à l'égard de cette personne.
95 Pourtant, cette possibilité à longtemps fait débat dans la doctrine. La France avait souhaité que les personnes morales puissent 98 L'article 28 § 1 dispose : « Un chef militaire ou une personne faisant effectivement fonction de chef militaire est pénalement
être poursuivies et notamment les sociétés commerciales privées, à l'exclusion des organisations publiques étatiques non responsable des crimes relevant de la compétence de la Cour commis par des forces placées sous son commandement et son
gouvernementales et à but non lucratif. Le renforcement des droits des victimes aurait pu jouer en faveur de cette proposition contrôle effectifs, ou sous son autorité et son contrôle effectif, selon le cas, lorsqu'il n'a pas exercé le contrôle qui convenait sur
puisqu'elle tendait à des compensations, des restitutions et à des indemnisations...Cependant le principe de la responsabilit é ces forces dans les cas où :
pénale de la personne morale n'étant pas admis de façon majoritaire dans les grands systèmes judiciaires, il a été écarté du Statut " a) il savait, ou en raison des circonstances, aurait du savoir, que ces forces commettaient ou allaient commettre ces crimes ;
de la CPI. et
96 Uhuru Muigai Kenyatta (Kenyatta). Accusé de cinq chefs de crimes contre l'humanité prétendument commis en relation avec "b) il n'a pas pris toutes les mesures nécessaires et raisonnables qui étaient en son pouvoir pour en empêcher ou en réprimer
les violences post-électorales au Kenya. l'exécution ou en référer aux autorités compétentes aux fins d'enquête et de poursuite ».
97 1)Le présent Statut s'applique à tous de manière égale, sans aucune distinction fondée sur la qualité officielle. En particulier, 99 DECCAUX (E.), « Les gouvernants », In Droit International Pénal, Pedone, p. 183.
la qualité officielle de chef d'Etat ou de gouvernement, de membre d'un gouvernement ou d'un parlement, de représentant élu 100 Selon, certains chiffres officiels, on assiste à l'utilisation des "enfants soldats" (Libéria ; Khmers Rouges ; Congo). A l'heure
ou d'agent d'un Etat n'exonère en aucun cas de la responsabilité pénale au regard du présent Statut, pas plus qu'elle ne cons titue actuelle on considère que plus de 300 000 enfants participent à des conflits dans plus de 30 pays.
en tant que telle un motif de réduction de la peine. 2) Les immunités ou règles de procédure spéciales qui peuvent s'attacher à
22
A côté du champ personnel élargi, le champ matériel de la Cour semble être tout aussi racial ou religieux, comme tel : meurtre de membres du groupe, atteinte grave à l’intégrité
agrandi. physique ou mentale de membres du groupe, soumission intentionnelle du groupe à des
conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, mesures
visant à entraver les naissances au sein du groupe, transfert forcé d’enfants du groupe à
B- Un champ d’application rationae materiae agrandi
un autre groupe103 ». En un mot, le génocide est une « extermination délibérée et
De manière liminaire, il convient de signifier que la CPI a une compétence systématique de l’ensemble des individus constituant une nation, une ethnie, un peuple104 ».
universelle. Il s’agit d’un « système donnant vocation aux tribunaux de tout Etat sur le
Comme il est loisible de le remarquer le Statut de Rome n’a pas repris en des termes
territoire duquel se trouve l’auteur de l’infraction pour connaître de cette dernière et ce,
identiques les dispositions de l'article III de la convention du 9 décembre 1948 relatives à
quel que soit le lieu de perpétration de l’infraction et la nationalité de l’auteur ou de la
l'incitation, la tentative et la complicité de crime de génocide.
victime101 ». En clair, ce système a comme dessein la répression de certaines infractions les
Ensuite, sur les crimes contre l’humanité, en vertu de l’article 7 du Statut, il s’agit en
plus graves aux yeux de la communauté internationale. Dès lors, la CPI exerce sa
substance des actes commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée
compétence universelle à l’égard de certaines infractions expressement identifiées par le
contre toute population civile et en connaissance de cette attaque. Pour qu’un acte soit
Statut de ladite juridiction. C’est ce canevas d’infractions qui font partie intégrante de la
qualifié de crime contre l’humanité, il doit avoir été commis sur une grande échelle ou
compétence matérielle de la Cour.
d’une manière systématique. Lorsqu’il a examiné si des actes inhumains constituaient des
A ce propos, l’article du Statut de Rome apporte la lumière sur le champ de compétence crimes contre l’humanité, le Tribunal militaire international de Nuremberg a effectivement
matérielle de la CPI. Cet article dispose que : « la compétence de la Cour est limitée aux vérifié s’il s’agissait d’actes commis dans le cadre de politique de terreur souvent
crimes les plus graves qui touchent l'ensemble de la communauté internationale. En vertu « organisée et systématique » ou appliquée « sur une grande échelle »105. L’article 7
du présent Statut, la Cour a compétence à l'égard des crimes suivants : a) Le crime de énumère une liste de pratiques qui recouvre les actes constitutifs de crime contre
génocide ; b) Les crimes contre l'humanité ; c) Les crimes de guerre ; d) Le crime l’humanité106.
d'agression ». Ainsi donc la Cour sera compétente pour connaitre de cinq (5) chefs En outre, relativement au crime de guerre, il s’entend comme « les infractions graves aux
d’accusations possible. Non loin de les aborder en profondeur, cette étude se propose de Conventions de Genève ainsi que d’autres violations graves des lois et coutumes
traiter brièvement chaque infraction. applicables aux conflits armés internationaux et aux conflits « ne présentant pas un
Tout d’abord sur le crime de génocide102, celui-ci est définit par l’article 6 du Statut. Il caractère international », telles qu’énoncées dans le Statut de Rome, lorsque ces crimes
s’appréhende comme une « infraction internationale portant atteinte à la personne s’inscrivent dans le cadre d’un plan ou d’une politique ou sont commis sur une grande
humaine et qui s’entend limitativement de l’un quelconque des actes ci-après énumérés,
commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique,
101 LA ROSA (A-M.), Dictionnaire de droit International Pénal : termes choisis, PUF, Paris, 1998, p. 10. 104 CORNU (G.), op.cit., p. 1060.
102 Le terme de génocide (gr. génos: race; lat. caedere: tuer) a été forgé en 1944 par le juriste américain Raphael Lemkin afin 105 DE LA ROSA, op.cit., p. 19.
de désigner la politique nazi envers les Juifs et les Tsiganes 106 Meurtre ; extermination ; réduction en esclavage ; déportation ou transfert forcé de population ; emprisonnement ; torture…
103 LA ROSA (A-M.), op.cit., p. 46. etc.
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échelle107». En termes plus simple, il s’agit de l’ « ensemble des agissements qui Après plus de vingt années d’exercice, l’activité de la Cour a été importante en matière
méconnaissent délibérément les lois et coutumes de la guerre108 ». Au même titre que le répression des criminels de guerre. Certaines questions surgissent alors au regard de ce qui
crime contre l’humanité, le Statut a procédé à une énumération de certains actes prohibés précède : Quelle est la procédure devant la Cour ? La Cour a été condamné certaines
tels que le pillage, le viol, l’esclavage sexuel…etc. personnes soumises à son jugement ? Les victimes, autrefois boudées du prétoire des
juridictions internationales, sont-elles mieux entendues sous l’égide de la CPI ? Ces
Enfin, relativement au crime d’agression, notons d’emblée que la définition des contours
diverses interrogations motiveront la suite de cette analyse. Aussi, en écho à ces diverses
de cette infraction est intervenue. En effet, Tel que défini par l’Assemblée des États parties
interrogations, il s’agira de voir, dans un premier volet, de mettre en lumière les décisions
réunie à Kampala (Ouganda) entre le 31 mai et le 11 juin 2010 pour la Conférence de
par la Cour en la matière (A) et, dans un second volet, le rôle des victimes dans la procédure
révision du Statut de Rome, le crime d’agression s’entend « de la planification, la
devant la CPI (B).
préparation, le déclenchement ou la commission d’un acte consistant pour un État à
employer la force armée contre la souveraineté, l’intégrité territoriale ou l’indépendance
politique d’un autre État109 ». Les actes d’agression comprennent notamment l’invasion, A- Les décisions rendues par la Cour en matière de répression
l’occupation militaire ou l’annexion par le recours à la force et le blocus des ports ou des
Depuis sa création, la CPI a eu une activité importante. En effet, près de deux
côtes, si par leur caractère, leur gravité et leur ampleur, ces actes sont considérés comme
décennies d’activité, la CPI s’est penchée sur le cas de plus d’une vingtaine de potentiels
des violations manifestes de la Charte des Nations Unies. Le crime d’agression a été intégré
criminels. Ainsi, cette étude se propose de faire un bref état des lieux sur les décisions par
dans le champ de la compétence de la CPI le 17 juillet 2018, par le biais d’une résolution
la CPI matière de répression à l’égard des potentiels criminels. Ce faisant, il est important
adoptée par l’Assemblée Générale de l’ONU. L’auteur de l’acte d’agression est une
de signifier que l’issue de l’affaire n’est pas automatiquement de donner lieu à la
personne qui est effectivement en mesure de contrôler ou de diriger l’action politique ou
condamnation des présumés criminels devant la Cour. En deux décennies la CPI a connu
militaire d’un État. Ainsi, cela révèle de l’évidence d’affirmer que ce crime porte plus sur
de 31 affaires selon les chiffres officiels 110. Il sera question alors de mettre en exergue
le cas des gouvernants ou des chefs de guerre c’est-à-dire des autorités se trouvant au
certaines décisions de condamnations et ensuite revenir sur les décisions d’acquittement
sommet de la chaine de commandement.
devant la CPI.
Une fois le champ de compétence de la CPI élucidé en matière de répression, il est
Relativement aux décisions de condamnations, il s’agira de faire écho de certaines décisions
intéressant de s’interroger sur la mise en œuvre de cette répression.
de condamnation rendu par la CPI. L’une des premières décisions fût celle rendu à
l’encontre de Thomas LUBANGA DIYLO. En effet, M. Lubanga a été déclaré coupable,
en qualité de co-auteur, des crimes de guerre consistant en : « l’enrôlement et la
Paragraphe 2 : La mise en œuvre concrète de la répression devant la CPI
conscription d’enfants de moins de 15 ans dans la Force patriotique pour la libération du
Congo (FPLC), et le fait de les faire participer activement à des hostilités, dans le cadre
24
d’un conflit armé ne présentant pas un caractère international du 1er septembre 2002 au par son singularisme. En effet, la Cour était confrontée à un auteur de crimes qui,
13 août 2003 (sanctionnés par l’article 8-2-e-vii du Statut de Rome)111 ». La Cour volontairement et lucidement, a causé d'énormes souffrances à ses victimes. Néanmoins,
condamne l’accusé à une peine totale de 14 ans d'emprisonnement de laquelle sera déduit elle était également confrontée à un auteur qui avait lui-même connu des souffrances
le temps qu’il a passé en détention de la CPI. Le 1er décembre 2014, la Chambre d’appel extrêmes aux mains du groupe dont il est devenu plus tard un membre important et un
a confirmé le jugement et la peine à son encontre. Ensuite, la seconde affaire qui suscite commandant. Le verdict a été confirmé 15 décembre 2022 par la Chambre d’appel de la
notre attention est celle de Germain KATANGA. Le 23 mai 2014, ce dernier a été CPI. Au total, force est de remarquer que les peines prononcées revêtent la forme de peine
condamné par la Cour pénale internationale (CPI) à une peine totale de 12 ans d’emprisonnement. Ce modèle s’inscrit dans la même mouvance que les TPI déjà étudiés
d'emprisonnement après avoir été déclaré coupable, en tant que complice, d'un chef de dans les lignes précédentes.
crime contre l'humanité (meurtre) et de quatre chefs crimes de guerre (meurtre, attaque Relativement aux décisions d’acquittement, la première affaire fût celle de Mathieu
contre une population civile, destruction de biens et pillage) commis le 24 février 2003, lors NGUDJOLO CHUI. Il était accusé d’avoir commis par l’intermédiaire d’autres personnes,
de l'attaque contre le village de Bogoro, dans le district de l'Ituri en République au sens de l’article 25-3-a du Statut de Rome115. Pour l’Accusation, ces crimes auraient été
démocratique du Congo (RDC)112. En outre, une autre affaire est celle Ahmad AL FAQI commis lors de l’attaque contre le village de Bogoro, le 24 février 2003 dans le contexte du
AL MAHDI. En effet, Ahmad AL MAHDI a été reconnu coupable au sens de l’article 25- conflit en Ituri, en République démocratique du Congo. Aux termes des débats, la Chambre
3-a du Statut de Rome de la CPI commission et coaction de la commission du crime de de première instance II a acquitté Mathieu NGUDJOLO CHUI de ces charges de trois chefs
guerre d’avoir dirigé intentionnellement des attaques contre les bâtiments à caractère de crimes contre l’humanité et de sept chefs de crimes de guerre, le 18 décembre 2012116.
religieux et historiques à Tombouctou, au Mali, en juin et juillet 2012 et condamné à neuf La seconde affaire est celle de Jean-Pierre BEMBA GOMBO. Dans cette affaire, le 8 juin
ans d'emprisonnement. Peine réduite de deux ans le 25 novembre 2021. Sa sanction a été 2018, la Chambre d’appel de la CPI a décidé, à la majorité, d’acquitter Jean-Pierre Bemba
confirmée en appel le 8 mars 2018 113. Enfin, notre attention sera portée sur la dernière Gombo des charges de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité pour lesquels il
décision en date devant la CPI. Il s’agit de l’affaire Dominic ONGWEN. Dans sa décision avait été condamné en première instance le 21 mars 2016. On est donc en présence d’une
rendue le 6 mai 2021, la Chambre de première instance IX de la CPI a condamné Dominic décision qui infirme celle donnée par la Chambre de première instance. La Chambre d’appel
ONGWEN à 25 ans d'emprisonnement à la suite du Jugement de première instance l’ayant a estimé que « que la Chambre de première instance avait condamné à tort M. Bemba pour
déclaré coupable d'un total de 61 crimes contre l'humanité et crimes de guerre, commis dans des actes criminels spécifiques qui étaient en dehors de la portée de l’affaire et que les
le nord de l'Ouganda entre le 1er juillet 2002 et le 31 décembre 2005 114. Cette affaire attire procédures relatives à ces actes doivent être interrompues117 ». Par ailleurs, la Chambre
111 Il ressort entre autres des faits que : « Entre le 1er septembre 2002 et le 13 août 2003, la branche armée de l’UPC/FPLC a 114 ICC-02/04-01/15, Le Procureur c. Dominic Ongwen, 6 mai 2021.
procédé au recrutement généralisé de jeunes gens, dont des enfants de moins de 15 ans, de manière aussi bien forcée que « 115 Trois chefs de crimes contre l’humanité : Meurtre (sanctionné par l’article 7-1-a du Statut) ; esclavage sexuel et viol
volontaire ». De multiples témoins ont rapporté de façon crédible et fiable que des enfants de moins de 15 ans étaient recrutés (sanctionnés par l’article 7-1-g du Statut). Sept chefs de crimes de guerre : Le fait de faire participer des enfants de moins de 15
« volontairement » ou de force au sein de l’UPC/FPLC, puis envoyés soit au quartier général de celle‐ci à Bunia soit à ses camps ans à des hostilités (sanctionné par de l’article 8-2-b-xxvi du Statut) ; le fait de diriger intentionnellement une attaque contre la
de formation militaire sis à Rwampara, Mandro et Mongbwalu, notamment. Des éléments de preuve vidéo montrent clairement population civile en tant que telle ou contre des civils qui ne participent pas directement aux hostilités (sanctionné par l’article
que des recrues âgées de moins de 15 ans se trouvaient au camp de Rwampara. Les éléments de preuve démontrent que dans 8-2-b-i du Statut) ; homicide intentionnel (sanctionné par l’article 8-2-a-i du Statut) ; destructions de biens (sanctionnés par
les camps militaires, les enfants suivaient des régimes de forma tion très durs et subissaient divers châtiments sévères ». Cf. ICC- l’article 8-2-b-xiii du Statut) ; pillage (sanctionné par l’article 8-2-b-xvi du Statut) ; esclavage sexuel et viol (sanctionnés par
01/04-01/06, Le Procureur c. Thomas Lubanga Dyilo, 14 mars 2012. l’article 8-2-b-xxii du Statut).
112 ICC-01/04-01/07, Le Procureur c. Germain Katanga, 7 mars 2014. 116 ICC-01/04-02/12, Le Procureur c. Mathieu Ngudjolo Chui, 18 décembre 2012.
113 ICC-01/12-01/15, Le Procureur c. Ahmad Al Faqi Al Mahdi, 25 septembre 2016. 117 ICC-01/05-01/08, Le Procureur c. Jean-Pierre Bemba Gombo, 8 juin 2018.
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d’appel a aussi constaté que M. Bemba ne saurait être tenu pénalement responsable au sens Les victimes ont été pendant longtemps mis en marge des procédure judiciaires
de l’article 28 du Statut de Rome des crimes qui ont été commis par les troupes du MLC internationales. Une grande partie de la doctrine a fortement critiqué le rôle très limité des
pendant l’opération menée en RCA et qu'il doit en être acquitté. Cela tient du fait que la victimes sous les TPI. En effet, pour certains auteurs, « le seul rôle réellement accordé aux
Chambre de première instance avait commis des erreurs graves en constatant que M. Bemba victimes dans ces premières juridictions internationales se cantonne à celui de témoins à
n'avait pas pris toutes les mesures nécessaires et raisonnables pour empêcher ou réprimer charge. Leur rôle consiste donc essentiellement à étayer les arguments de l’accusation, et
les crimes des troupes du MLC. La dernière affaire en date est celle de messieurs Laurent leur participation au procès s’avère extrêmement restreinte. En tant que témoins, les
GBAGBO et Charles BLE GOUDE. Ces derniers ont été acquittés et ont vu leurs jugements victimes ne sont alors pas parties civiles ; elles n’ont aucun poids dans l’ouverture d’un
devenus définitif. La majorité des juges a considéré que le Procureur n’a pas fourni des procès, et ne peuvent exposer une argumentation ni avoir accès aux pièces des dossiers au
preuves suffisantes en vue de démontrer la responsabilité de M. GBAGBO et de M. BLE cours de la procédure. Elles ne sont alors que des « outils » au bénéfice du procureur119 ».
GOUDE pour les incidents faisant l’objet de l'examen de la Chambre. En effet, après un Le bilan était donc amer pour les victimes reléguées au second rang.
examen rigoureux des éléments de preuve, la Chambre a conclu, à la majorité, que « le
L’avènement de la CPI va marquer un virage à 180 degrés pour les victimes. En effet,
Procureur n'a pas démontré plusieurs éléments essentiels constitutifs des crimes contre
diverses dispositions laissent apparaitre que la CPI sera une juridiction pour et en faveur
l’humanité reprochés et notamment : l'existence d'un « plan commun » visant à maintenir
des victimes des conflits armés. Une lecture des dispositions du statut de Rome et du
M. Gbagbo au pouvoir, qui aurait compris la commission de crimes contre des civils ;
Règlement de procédure et de preuve de la CPI permet d’affirmer que les victimes un regard
l'existence d’une politique d'attaques contre la population civile et l'existence de formes de
non seulement dans la p rocédure devant la Cour mais aussi dans la phase postérieure au
violence dont on pourrait déduire qu'il existait une politique d'attaque contre la population
procès, notamment dans la phase de la réparation.
civile ; et que M. Gbagbo ou M. Blé Goudé auraient, avec intention ou connaissance,
Dans la procédure de la Cour, l’article 68 paragraphe 3 du Statut pose le décor en ces
contribué à la commission des crimes ou que leurs discours visaient à ordonner, solliciter
termes : « lorsque les intérêts personnels des victimes sont concernés, la Cour permet que
ou encourager ces crimes118 ». Cette décision vient confirmer le principe selon lequel les
leurs vues et préoccupations soient exposées et examinées, à des stades de la procédure
juges de la CPI appliquent uniquement les règles juridiques pertinentes et examinent les
qu'elle estime appropriés et d'une manière qui n'est ni préjudiciable ni contraire aux droits
soumissions et les éléments de preuve qui leurs sont présentés dans l'affaire faisant l’objet
de la défense et aux exigences d'un procès équitable et impartial. Ces vues et
de leur examen.
préoccupations peuvent être exposées par les représentants légaux des victimes lorsque la
A l’aune des différentes procédures et affaires ci-dessus énumérées, un constat important
Cour l'estime approprié, conformément au Règlement de procédure et de preuve ». Cette
est à faire : les victimes ont joué un rôle important au cours de chaque procès. disposition consacre expressément une immixtion des victimes dans la procédure du procès.
B- Le rôle des victimes dans la procédure la Cour Mieux le Règlement de procédure et de preuve de la CPI consacre une section entière
intitulée « Victimes et Témoins ». Cette section fait une litanie des mesures en faveur des
victimes et notamment consacre une participation des victimes dans la procédure. Ainsi,
118 ICC-02/11-01/15, Le Procureur c. Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, 15 Janvier 2019. 119 BESSE (T.), op.cit., p. 5.
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selon la règle 89 en substance, les victimes qui veulent exposer leurs vues et leurs de preuves pour être considérés comme des victimes des crimes de M. Katanga et ainsi
préoccupations adressent une demande écrite au Greffier, qui la communique à la Chambre pouvoir bénéficier des réparations dans cette affaire. Enfin, dans l’affaire Dominic
compétente. Les demandes peuvent être aussi introduites par une personne agissant avec le ONGWEN, 4095 victimes ont obtenu le droit de participer à la procédure125.
consentement de la victime, ou au nom de celle-ci lorsque celle-ci est un enfant ou que son L’ensemble qui précède consacre donc une place importante pour les victimes dans la
invalidité le rend nécessaire. En clair, les victimes peuvent exposer leurs vues et leurs procédure devant la CPI. Au préalable, les lignes ci-dessus ont permis non seulement de
préoccupations auprès de la Cour ; et ce, à n’importe quel moment de la procédure (phase mettre en lumière le champ d’application matériel et personnel de la Cour ainsi que l’état
préliminaire, procès ou appel). De même, il est précisé que la Cour se réserve le droit rejeter des décisions rendues par la Cour en matière répressive. Un autre aspect de l’activité de la
une demande de participation qu’elle estimerait inappropriée120. Toujours en tant que partie Cour mérite d’être aborder : il s’agit des autres mécanismes de réparation institués devant
au procès, les victimes ont évidemment la possibilité, en vertu dudit règlement, de choisir la Cour.
un représentant légal, lequel peut être désigné, si besoin conjointement avec un compère,
comme représentant légal commun dans le cas où un nombre important de victimes
Section 2 : Les autres mécanismes de réparation institués devant la CPI
viendrait à participer aux procédures. Il est également précisé qu’une aide financière,
La CPI marque un changement décisif dans le traitement des victimes. En effet,
similaire à l’aide juridictionnelle française, peut être fournie par le greffe aux victimes qui
l’article 75, paragraphe 1 du Statut de Rome octroie à la Cour, le pouvoir d’ordonner la
n’ont pas les moyens de s’offrir cette représentation121. Les différentes affaires soumises à
réparation des préjudices subis par les victimes. Ainsi, aux termes dudit article : « la Cour
la CPI ont clairement démontré que les victimes occupent désormais une place importante
établit des principes applicables aux formes de r6paration, telles que la restitution,
dans la procédure122.
l‘indemnisation ou la réhabilitation, à accorder aux victimes ou à leurs ayants droit ». Il
Dans la phase de la réparation, les victimes ont encore leur plage d’intervention. A l’aune
s’agit là, des véritables mécanismes de réparation à la charge de la Cour. Contrairement
du paragraphe 3 de l’article 75 du Statut de Rome, la Cour peut prendre en compte les
aux systèmes précédents, la CPI prend directement en charge la réparation aux profits des
observations des personnes victimes ayant subis un préjudice. Dans cette optique, les
victimes. Mais avant toute précision, il faut préciser que la réparation un double objectif :
victimes peuvent présenter des demandes de réparation auprès du Greffe de la CPI123.
« elles obligent les responsables de crimes graves à réparer le préjudice qu’ils ont causé
Comme le souligne Julie VINCENT, « ces dernières ne sont plus perçues comme 6tant
aux victimes et elles permettent à la Chambre de s’assurer que les criminels répondent de
simplement témoins, "mais comme des personnes ayant subi un préjudice"124 ». Ainsi, dans
leurs actes126 ».
l’affaire Thomas LUBANGA DIYLO, Le nombre de victimes ayant droit aux réparations
collectives dans cette affaire s'élève à jour à 1025. En outre, dans l’affaire Germain
KANTAGA, La Chambre a procédé à une analyse individuelle des demandes de réparation
présentées par 341 demandeurs et a constaté que 297 d’entre eux ont présenté suffisamment
120 BESSE (T.), op.cit., p. 7. 123 Règle 94, paragraphe 1 du règlement de procédure et de preuve de la CPI.
121 Règle 90 paragraphe 5 du Règlement de procédure et de preuve. 124 VINCENT (J.), op.cit., p. 100.
122 A titre illustratif, les juges ont reconnu à 146 personnes la qualité de victime autorisée à participer à l’affaire Le procureur 125 Cf. https://www.icc-cpi.int/fr/cases, Consulté le 12 décembre 2022.
c. Thomas Lubanga Dyilo. Dans l’affaire AL MAHDI, Neuf victimes ont participé au procès, représentées par leur Représentant 126 ICC-01/04-01/06-2904, Chambre de première instance I, Le Procureur c. Thomas Lubanga Dyilo, « Décision fixant les
légal Maître Mayombo Kassongo, qui a présenté leurs vues et préoccupations à la Cour. principes et procédures applicables en matière de réparations » 7 août 2012, para. 179.
27
Afin de mieux les comprendre, cette étude se propose de faire la distinction entre les modes restitution ou la restitution in integrum trouve son origine dans l’affaire de l’Usine de
de réparations procurant des avantages matériels (paragraphe 1), d’un côté, et ceux ayant Chorzów.
un impact psychologique positif pour la victime (paragraphe 2), de l’autre côté. Comme le souligne JEANGENE VILMER Jean-Baptiste, le fait que la restitution occupe
la première place dans la liste n’est pas un hasard : elle est prioritaire 130. Dès lors, ce
mécanisme sera privilégié toutes les fois où lorsqu’elle est valable possible pour les
Paragraphe 1 : Les modes de réparations procurant des avantages matériels : la
victimes devant la Cour. Cette priorité se retrouve en droit international comme en droit
restitution et l’indemnisation
pénal interne. L’idée de la restitution, au sens large, est de rétablir la victime dans la position
Ces modes de réparations sont taxés ainsi dans la mesure où ils procurent des originelle (avant le crime). En d’autres termes, il s’agit de ramener la victime dans sa
avantages ayant une existence physique. Autrement dit, ces mécanismes sont traduits par situation telle qu’elle était avant de subir la violation.
l’octroi d’objet matériel palpable aux victimes. On les classe en deux ordres de mécanismes La restitution n’est pas un mécanisme nouveau sur la scène internationale. A titre
à savoir la restitution (A) et ensuite l’indemnisation (B). d’illustration, en 2001, la Russie et la Belgique sont parvenues à un accord sur la restitution
à la Belgique des archives militaires volées par les Nazis pendant la Seconde Guerre
mondiale, puis emmenées à Moscou par l’armée soviétique. La Russie a accepté de restituer
A- La restitution
ces archives, contre le remboursement des coûts de leur conservation 131. Sous les auspices
La restitution peut s’analyser comme « ce qui rétablit la victime dans la situation de la CPI, malgré des allégations avérées de destruction de biens dans certaines décisions132,
originale qui existait avant que les violations flagrantes du droit international relatif aux aucunes mesures de restitutions de biens n’a été encore effective. Cette situation semble
droits de la personne ou les violations graves du DIH ne se soient produites 127 ». En clair, s’expliquer par le fait que très souvent, la restitution est non seulement improbable, mais
la restitution un moyen d’annuler la violation ou d’en effacer les conséquences. La aussi impossible, car les conséquences matérielles ou formelles de la violation constituent
restitution implique donc la rétrocession à la victime du bien dont elle a été injustement une donnée de l’expérience qui ne peut point s’effacer133.
privée. De l’analyse de Théo VAN BOVEN, « la restitution doit permettre à la victime de Aussi, lorsque la restitution ne semble pas trouver d’issue favorable, l’indemnisation est
retrouver, dans la mesure du possible, la situation qui était la sienne avant d’être lésée du privilégiée par la Cour.
fait de violations des droits de l’homme128 ». Elle comprend notamment « la restauration
de la liberté, des droits juridiques, du statut social, de la vie de famille et de la citoyenneté
B- L’indemnisation
; le retour sur son lieu de résidence et la restitution de l’emploi et des biens 129 ». La
127 Neuvième principe des Principes fondamentaux et directives des Nations Unies, paragraphe 19. 132 CPI, Al Mahdi, ICC-01/12-01/15-172-tFRA, 29 septembre 2016, Calendrier de la phase des réparations : Apres avoir été
128 Étude concernant le droit à restitution, à indemnisation et à réadaptation des victimes de violations flagrantes des droits de déféré devant la CPI le 26 septembre 2015 et admis sa culpabilité, le 27 septembre 2016, Ahmad al Faqi Al Mahdi a été reconnu
l’homme et des libertés fondamentales, Rapport final Van Boven, E/CN4/Sub.2/1993/8, 2 juillet 1993, §137, point 8, dans coupable du crime de guerre d’avoir intentionnellement dirige des attaques contre des monuments historiques et dédiés à la
COMMISSION ON HUMAN RIGHTS religion à Tombouctou, mali, entre fin juin et début juillet en 2012 ; ICC-01/04-01/06-2904, Chambre de première instance, Le
129 GUILLAUMÉ (J.), « Le droit à réparation devant la CPI : promesses et incertitudes », op.cit., p. 56. Procureur c. Thomas Lubanga Dyilo, « Décision fixant les principes et procédures applicables en matière de réparations », 7
130 JEANGENE VILMER (J-B.), op.cit., p. 46. août 2012.
131 Voir la pratique rapportée de la Belgique (par. 470) et de la Russie (par. 470). 133 GARCIA RAMIREZ (S.), « Las reparaciones en la jurisprudencia de la Corte Interamericana de Derechos Hu manos »,
28
D’entrée de jeu, l’indemnisation peut s’analyser comme « forme spécifique de processus applicables à la réparation des victimes de l’affaire Lubanga. Cette décision
réparation consistant à fournir des prestations économiques ou monétaires pour certaines enjoignait le Fonds d’aide au profit des victimes à rendre ces principes opérationnels et
pertes matérielles ou immatérielles, de nature pécuniaire ou non, patrimoniales ou ordonnait que la réparation soit effectuée par l’intermédiaire du Fonds suivant la procédure
extrapatrimoniales134 ». Dit autrement, il s’agit, d’une « somme d’argent destinée à prévue à l’article 75 (2) du Statut de Rome. Elle laissait au Fonds le soin d’identifier les
dédommager une victime, à réparer le préjudice qu’elle a subi (du fait d’un délit ou de bénéficiaires potentiels, de mesurer le préjudice subi et de décider avec le concours
l’exécution d’un contrat) par attribution d’une valeur équivalente qui apparaît tout à la d’experts si nécessaire, du type de réparation à mettre en œuvre dans cette affaire. De
fois comme la réparation d’un dommage et la sanction d’une responsabilité135 ». Aussi, manière concrète, la Chambre a décidé que la réparation dans cette affaire pourrait prendre
faut-il mentionner donc que le but de l’indemnisation est de mettre la personne dans la la forme de mesures de restitution, compensation et réhabilitation, ainsi que de mesures
position financière qui aurait été la sienne si elle n’avait pas été victime136. symboliques et autres138. Pourtant comme le mentionne un rapport important, « la Chambre
Plusieurs questions sous-jacentes gravitent autour de l’indemnisation, notamment le champ a décidé que la réparation serait mise en œuvre par l’intermédiaire du Fonds au profit des
de couverture de celle-ci. Le Statut ne le précise pas au premier abord. Cependant, le §20 victimes mais n’a pas précisé la manière dont le Fonds devait appliquer les principes
des Principes de 2005 fournit une liste de points clés que la réparation : « a) le préjudice identifiés par elle. La décision n’a pas non plus éclairci le rôle de la Chambre dans la
physique ou psychologique ; b) les occasions perdues, y compris en ce qui concerne supervision de la mise en œuvre par le Fonds de la réparation octroyée. De plus, la
l’emploi, l’éducation et les prestations sociales ; c) les dommages matériels et la perte de Chambre n’a pas examiné les demandes de réparation individuelles soumises pendant le
revenus, y compris la perte du potentiel de gains ; d) le dommage moral ; e) les frais procès. Elle n’a pas non plus décidé d’un délai permettant à d’autres victimes de se
encourus pour l’assistance en justice ou les expertises, pour les médicaments et les services manifester et de soumettre des demandes de réparation, et ce en dépit du nombre
médicaux et pour les services psychologiques et sociaux ». Cette liste n’est pas exhaustive, relativement peu important de victimes identifiées à cette époque139 ». A l’aune de ce qui
le seul principe étant qu’« une indemnisation devrait être accordée pour tout dommage (…) précède, force est de constater que la réparation, notamment l’indemnisation des victimes
qui se prête à une évaluation économique137 ». n’est pas une entreprise aisée. Les affaires NTAGANDA140, LUBANGA141 et AL
L’indemnisation semble être le mode de réparation le plus usité par les juridictions MAHDI142 en sont des exemples topiques.
internationales, au titre desquelles la CPI ne fait exception. Toutefois, son application n’est Quant est-il des modes de réparation ayant vocation à avoir un impact psychologique sur la
pas sans heurts importants. En effet, même quand la Cour condamne un criminel à des victime.
réparations, la mise en œuvre de celles-ci n’est pas de tout repos. Dans l’affaire Thomas
Lubanga, la Chambre a rendu le 7 août 2012 une décision portant sur les principes et
134 COMMISSION INTERNATIONALE DE JURISTES et DROEGE (C.), note 516, p. 128 ; Citée par KANDOLO (F.), 139 REDRESS, « Faire avancer la réparation à la CPI : Recommandations », Novembre 2016, p. 6.
Réparations en droits de la personne et en droit international humanitaire : problèmes et perspectives pour les victimes en 140 La Chambre a fixé le montant total des réparations dont M. NTAGANDA est responsable à 30 000 000 USD.
République démocratique du Congo, Thèse de doctorat, Droit, Laval, Université de Laval, p. 186. 141 Le 15 décembre 2017, la Chambre de première instance II a fixé à 10.000.000 USD le montant des réparations collectives
135 CORNU (G.), op.cit., p. 1153. auxquelles Thomas Lubanga Dyilo est tenu, cette décision complétant ainsi l'Ordonnance de réparation du 3 mars 2015 qui
136 JEANGENE VILMER (J-B.), op.cit., p. 47. avait octroyé des réparations collectives aux victimes dans cette affaire.
137 Voir l’article 4 de la Convention européenne relative au dédommagement des victimes d’infraction violente, 142 Le 17 août 2017, la Chambre de première instance VIII a rendu une ordonnance de réparation fixant à 2,7 millions d’euros
138 ICC-01/04-01/06-2904, Chambre de première instance, Le Procureur c. Thomas Lubanga Dyilo, « Décision fixa nt les la responsabilité de M. Al Mahdi au titre des réparations individuelles et collectives à verser à la communauté de Tombouctou.
principes et procédures applicables en matière de réparations », 7 août 2012.
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Paragraphe 2 : Les modes de réparation ayant un impact psychologique : la domaine social, professionnel ou même juridique avec des conseils juridiques à titre
réhabilitation d’exemple.
Relativement au domaine médical, les mesures de réadaptation ou de réhabilitation «
Ce mode de réparation est abstrait c’est-à-dire qu’il ne donne pas lieu directement à
incluent les diagnostics, les médicaments, l’aide spécialisée, les hospitalisations, les actes
un avantage matériel. En effet, la réhabilitation en tant que mécanisme de réparation
chirurgicaux, les travaux, la réadaptation à la suite des traumatismes ainsi que la santé
favorise la guérison et la stabilité de l’état psychologique et moral de la personne victime
mentale146 ». Relativement au domaine social, la réhabilitation peut consister à « intégrer
et stigmatisée. Afin de mieux cerner une telle notion, il sera question de voir le régime de
ou à réintégrer l’invalide dans la société en l’aidant à s’adapter aux exigences de la vie
la réhabilitation (B), sans toutefois oublier au préalable d’aborder la notion de réhabilitation
familiale, collective et professionnelle tout en atténuant les obstacles économiques et
(A).
sociaux qui pourraient gêner le processus global de réadaptation 147 ». Relativement à
A- La notion réhabilitation
l’aspect professionnel enfin, elle peut avoir pour effet d’obtenir et de conserver, pour la
Afin de mieux appréhender la quintessence du mécanisme de réhabilitation, il sera victime, un emploi convenable, ces moyens comprenant notamment l’orientation
question de voir de manière successive, la définition de réhabilitation, ainsi que son professionnelle, la formation professionnelle et le placement sélectif148. Toutes ces mesures
domaine. sont censées apporter un soutien moral de taille aux victimes dans l’optique de leur
permettre de repartir du bon pied et laisser le passé derrière eux.
Sur le premier pan de notre analyse, rappelons d’emblée que les violations des droits de
Outre la notion, quelle est le contenu du régime juridique de la réhabilitation devant la CPI
l’homme causent souvent un traumatisme physique, mental et social important aux victimes
immédiates 143. En écho à ce constat, la réhabilitation encore appelée réadaptation aura donc
B- Le régime juridique de la réhabilitation
pour objectif d’« aider les victimes à se réintégrer socialement à travers un soutien
psychologique, médical, juridique, social144 ». En clair, la réhabilitation est un mécanisme
La réhabilitation arbore certaines spécificités qui ont une influence notable sur son
visant à apporter un soutien moral ou matériel à la victime.
régime juridique.
Sur le second pan c’est-à-dire le domaine de la réhabilitation, il faut indique que selon le
Sur ledit régime, il faut noter qu’au même titre que les autres mécanismes de réparation,
§21 des Principes de 2005, « la réadaptation devrait comporter une prise en charge
c’est l’ordonnance de réparation qui va prescrire les contours de la réhabilitation des
médicale et psychologique ainsi que l’accès à des services juridiques et sociaux » ; ce que
victimes devant la Cour. En effet, la réhabilitation étant un mécanisme consacré, la logique
disait déjà en substance le §14 de la Déclaration de 1985. Au regard de ce qui précède, la
veut qu’elle soit expressément ordonnée par la Cour au profit des victimes
réhabilitation touche donc des domaines assez variés tels que le domaine médical145, le
Ce faisant, il faut souligner que l’assistance des victimes doit se faire par la voie
d’organismes étatiques bénévoles, communautaires et autochtones 149. Toujours dans la
143 CADHP, « Etude comparative sur le droit et la pratique des réparations en cas de violation des droits de l’homme », 2019,
p. 58. 147 Comité OMS d’experts de la réadaptation médicale, Deuxième rapport, Série de rapports techniques 419, Genève, 1969, p.
144 JEANGENE VILMER (J-B.), op.cit., p. 49. 6.
145 L’allocation soins, un suivi psychologique peut constituer la substance de l’assistance médicale. 148 Ibid.
146 REDRESS, “SEEKING REPARATION FOR TORTURE SURVIVORS “, p. 30. 149 Cf. Déclaration de 1985.
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même veine sur ce point, ajoutons que la réhabilitation a une nature transitoire. En effet, la Pour terminer sur les mécanismes de réparation de manière global, il est judicieux de
réhabilitation peut être obtenue par le biais des autres mécanismes tel que l’indemnisation. soulever que les ordonnances de réparation sont exécutées par un organe spécialement crée
Ce faisant, comme le rappelle Jean-Baptiste JEANGENE VILMER, « la personne reconnue à cet effet : c’est le Fond aux profits des victimes.
coupable peut être sommée de verser une amende qui va servir à financer les frais Au crépuscule de cette analyse dans le cadre de ce chapitre, force est de constater que la
médicaux, psychologiques, juridiques et sociaux de la victime150 ». En cette matière, des réparation des victimes sous la CPI a connu une avancée importante. En effet, la Cour peut
mesures de réadaptation sont fréquemment incluses dans l’indemnisation prescrite. Ainsi, désormais prononcer les sentences de réparation au profit des victimes. Ce faisant, la Cour
les organes quasi-judiciaires compétents demandent tantôt directement aux autorités ne manque pas, au préalable, de condamner pénalement les criminels de guerre. Ce
d’adopter des mesures de réadaptation, tantôt à l’État d’attribuer des fonds à des mesures renouveau observer n’est pas exempt de toutes difficultés. Les lignes qui suivent pourront
de réadaptation. Souvent dans certaines hypothèses, ils ordonnent à l’État de payer les permettre dans faire état de manière concrète de ces difficultés.
dépenses liées à la réadaptation. Ce canal a été utilisé par le Comité des droits de l'homme
des Nations Unies recommande aux États de « fournir l'assistance médicale nécessaire aux
victimes151 ».
En tout état de cause les décisions de réhabilitation doivent avoir un aspect particulier. En
effet, les décisions de réadaptation ne doivent pas se limiter à la victime immédiate de la
violation152. Les tribunaux ordonnent aux États de fournir un traitement médical et
psychiatrique aux membres de la famille des victimes, y compris, en cas de disparition et
de décès 153. Cette tendance du droit international semble être confirmée sous les auspices
de la CPI. Dans l’affaire Thomas LUBANGA DYILO, la Cour a consacré les principes et
procédures applicables en matière de réparation. Aussi, en substances la Chambre estime
que les victimes directes ou indirectes, lesquelles comprennent les membres de la famille
des victimes directes, ainsi que toute personne qui aurait tenté d’empêcher la commission
d’un ou plusieurs des crimes considérés, ou qui aurait subi un préjudice personnel du fait
des crimes, peuvent obtenir réparation154. D’ailleurs, l’article 75, paragraphe de 2 du statut
prescrit « la Cour peut rendre contre une personne condamnée une ordonnance indiquant
la réparation qu'il convient d'accorder aux victimes ou à leurs ayants droit ».
150 JEANGENE VILMER (J-B.), op.cit., p. 50. 153 Cantoral-Benavides c. Pérou, note 71 supra, par. 51d), f) (ordonnant un traitement médical et psychiatrique à la mère de la
151 Comité des droits de l'homme de l'ONU, Raul Sendic Antonaccio c. Uruguay, Observations du 28 octobre 1981, victime, qui a souffert de troubles mentaux dus à l’incarcération de son fils et de frais médicaux et psychiatriques futurs a u frère
CCPR/C/14/D/63/1979, para 21. de la victime).
152 Rapport 2013 du Groupe de travail sur les disparitions forcées ou involontaires, note 229, par. 59 (« Des mesures et 154 ICC-01/04-01/06-2904, Chambre de première instance, Le Procureur c. Thomas Lubanga Dyilo, « Décision fixant les
programmes de réhabilitation doivent être établis et mis à disposition des victimes et de leurs familles. »). principes et procédures applicables en matière de réparations » 7 août 2012.
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Paragraphe 1 : La sempiternelle problématique de la souveraineté des Etats
CHAPITRE 2 : LES DIFFICULTES LIEES AUX REPARATIONS DEVANT LA A- Les données du problème
CPI B- La portée de la souveraineté des Etats sur la réparation des victimes
L’article 75 du statut de Rome a posé les bases d’un renouveau tant réclamer au profit Paragraphe 2 : La question de la mauvaise foi des Etats dans l’exécution des sentences
des victimes. Cependant, une analyse, de l’ensemble des dispositions ainsi que la pratique de réparation
de la cour en matière de réparation, permet de mettre en relief que certains éléments peuvent
A- Une collaboration difficile entre la Cour et les Etats
miner les bienfaits de l'implantation de ces nouvelles dispositions. En effet, tous les espoirs
B- Les conséquences de la collaboration difficile entre la Cour et les Etats
placés en la CPI après deux décennies d’activités n’ont pas été atteints. Quelles sont les
causes de ce bilan en demi-teinte ? quelle est la portée des difficultés soulevées ? Existent-
ils des moyens de remédiation aux difficultés soulevés ?
La réponse à ces différentes interrogations pourra sans doute permettre d’identifier les
difficultés liées aux réparations devant la CPI. Tantôt les difficultés observées semblent être
internes à la Cour Pénale Internationale elle-même (section 1). Tantôt, certains obstacles
semblent être externes à la Cour Pénale Internationale (section 2). Telle sera la trame de
fond que les lignes ci-dessous se proposent d’aborder.
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