HAROLD B.
LEE LIBRARY
iRIGHAM YOUNG UNIVÉRSITY
PROVO, UTAH
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CONSIDERATIONS
GENIE DU CHRISTIANISME
LES BEA UX-ARTS
INTRODUCTION
MELODIES GREGORIENNES
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BOYER D'AGEN
CONSIDÉRATIONS SUR LE GÉNIE DU CHRISTIANISME
LES BEAUX-ARTS
INTRODUCTION
AUX
MÉLODIES GRÉGORIENNES
LIBRAIRIE RELIGIEUSE H. OUDIN
PARIS POITIERS
RUE DE MÉZIÈRES, 10 4, RUE DE L EPERON^ 4
1894
Tous droits réservés.
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HAROLDB. LEELTBRARY ~*
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FRANÇOIS DESGOSTES
ANCIEN BATONNIER, COMMANDEUR DE L'ORDRE DE SAINT-GRÉGOIRE -
LE-GRAND.
Mon cher commandeur et ami,
Je veux inscrire votre nom en tête de ces pages que je
commence aujourd'hui et que je ne terminerai jamais
peut-être, tant V œuvre que je médite est étendue eî me-
surée la vie de V ouvrier que f y emploie. Si Joseph de
Maistre vivait encore, cest à V auteur des Considéra-
tions sur la France que f oserais dédier ces Considéra-
tions sur le Génie du Christianisme, comme les cahiers
de Relève au maître qui les corrigerait peut-être et les
ferait valoir, ne fût-ce que par les ratures. Depuis que,
par vos éloquentes historiographies sur votre grand com-
patriote de Savoie, vous nous Vave% ressuscité dans la
magistrale hauteur de son génie et de son caractère, votre
modestie courageuse vous expose à passer à nos yeux
pour son représentant officiel, — et laisse-moi ajouter
bien vite que, dans cette Savoie féconde en penseurs et en
écrivains de race, Joseph de Maistre n'en eût préféré
aucun de meilleur style ni de plus nobles pensées. Vous
étie\ tout indiqué à l'honneur que vous demandent ces
pages, de leur tenir lieu du maître disparu et de jeter
VI DEDICACE
sur elles le coup d'œil de V examinateur qui a le droit
d'être sévère, et de Vami qui veut rester indulgent ; ce
coup d'œil du montagnard fait aux hauteurs et aux
grandeurs de ses sites alpestres, q*ue je vous oblige à
abaisser vers V humilité de ces pages et le plan général
de cette œuvre trop audacieusement projetée.
A Vaube de ce siècle, quand, au sortir de la Révolu-
tion, les éminences donnaient encore si peu d'ombre à
la France et faisaient Joseph de Maistre s'écrier :
« Honneur à la plaine, on n'aime que cela! » au prin-
temps même de la première année de ce siècle et de cet
ossuaire où il n'y avait de place que pour d'autres
tombes encore et pour les bottes ensanglantées du César
monstrueux qui en entreprenait la garde, — un jeune
homme penché sur les abîmes avec sa génération de dé-
capités muets ou d'esclaves survivants et plus muets que
les morts, venait soudain de relever la tête. C'était une
tête idéale de rêveur où le génie se mire dans la beauté
et dont les yeux, transparents et profonds comme l'azur
du ciel, ont vite fait de se détourner des bas-fonds de la
terre pour observer les cimes. Que Dieu passe, ou seu-
lement un de ses anges, au faite brancolant de cette
civilisation en ruine, et, pour la nation qui va périr, le
miracle de résurrection commence avec l'orientation
d'un seul regard du génie vers les sphères éternelles.
Pour la France et pour Chateaubriand, une femme fut
cet ange. Elle toucha le jeune homme sur Vépaule, et
Von partit... Vous save\ le délicieux roman qui se dé-
roula, pour V auteur si merveilleusement improvisé du
Génie du Christianisme, sous les charmilles de Savginy
DEDICACE VII
et dans les verts replis du clair petit ruisseau de VOrge.
Les yeux troublants de Mme de Beaumont regardaient
adorablement par delà les étoiles ; et la plume inspirée
de Chateaubriand écrivait les beautés de Dieu et les
harmonies de sa Religion que cette âme voyante lui
révélait, comme un amour supérieur que le chaste Pla-
tion ignora. Vous- save\ aussi que, de sa plume grandi-
loquente, Chateaubriand ne laissa guère que des phrases,
et à quel point lesjrivoles romans de René, rf'Atala, des
Natchez remplirent de leur « désert » le vide de cette
œuvre manquée, à la sonorité de laquelle une argu-
mentation serrée et abondante eût été préférable. Qu'im-
porte! Une forme nouvelle de V Apologétique chrétienne
était trouvée, haute et splendide comme une de ces
antiques cathédrales qu'il s agissait de rendre au culte
catholique. Pour la fortune de ces phrases, sonores
comme des nefs gothiques, le sabre de Napoléon entra
tramer son acier par adeur dans Notre-Dame, le jour
même où le Génie du Christianisme sortit de che^ le
libraire. Ainsi le sacre du César et la restauration offi-
cielle du culte catholique en France servirent moins à
V empereur qu'à son sujet révolté — on ne sait plus par
quelle noire ingratitude. Et ainsi présenté à V attention
contrainte du public, ce livre, fait de phrases creuses et
de parfaitss intentions, remplaça du jour au lendemain
un despotisme par un autre ; et Chateaubriand, mieux
écouté que Bonaparte, ne permit même plus aux grandes
voix des de Maistre, des de Bonald, des Lamennais,
des Gerbet, des Guéranger, de s'élever à coté de la
sienne et de servir au christianisme d'oracles plus ra-
VIII DEDICACE
tionnels sinon plus fulgurants que ce prophète de
l'Horeb qu'inspirait une Béatrice moderne.
Ainsi donc le siècle, qui aura entendu près de cent
ans les belles phrases du patriarche aristocrate de l'Ab-
bajye-aux-Bois, va mourir sur des ruines plus lamen-
tables peut-être que celles qui abritèrent son berceau.
Et voilà tout ce qua pu la lyre d" Amphion, pour la
reconstruction des murs de Thèbes! En vérité, l'heure
n'est -elle pas venue d'ajouter V argument à la forme, la
thèse au décor, et d'exposer renseignement du Génie
du Christianisme à la fois dans sa profondeur et dans
son élévation, dans sa sévère et rédemptrice vérité
comme dans le rayonnement immor tellement jeune de sa
beauté réparatrice, aux yeux de cette génération sans
foi ni espérance qui entre dans sa Révolution plus
effrayamment encore que la précédente ne sortit de
la sienne.
Mais, hélas ! nos Béatrices sont toutes mortes, et les
yeux bleus de M me de Beaumont, tout à coup pris de
froid, sont remontés briller au pays des étoiles. Nous
ri avons plus ïâme de Chateaubriand, et la villa de Savi*
^ny -sur-Orge où le dernier prophète de France vati-
cina, aplein de feuilles mortes les chambres où l'heureux
René vécut, fut aimé, oublia même... Et nous, c'est de
plus loin que ce rêveur christianisant des huttes de
Céluta et des savanes des Natche\, que nous revenons.
Nous arrivons du pays noir du Socialisme athée et de
V Anarchie niveleuse dans les ruines et dans la mort^
ri* ayant plus même la conception d'aucune page d'histoire
comparable à la nôtre. Sur la route qui nous conduit
DEDICACE IX
plus loin encore, nous arrêtons nos fourgons lourds de
dynamite et, sur nos caissons ignobles, nous regardons
la plaine ensoleillée que nous avons quittée dans le loin-
tain des campagnes joyeuses où chantèrent les cloches
et les hymnes de notre jeunesse chrétienne. Avant de
repartir pour notre course effrayante vers la nuit et la
borne du siècle que nous allons atteindre, comme le tom-
beau des nationalités vieilles qui ont cessé de vivre
quand elles ont cessé de croire, nous demandons à quel-
que camarade du bivouac de se lever et de nous dire les
trésors d'art et de civilisation que nous perdons avec le
christianisme, ou que nous pouvons encore conserver avec
lui.Et vous ne voule\pas que ce camarade quelconque,
sans nom et sans autorité, se prête à ses mélancoliques
frères d'armes et énumère sous leurs yeux étonnés ce
bilan artistique et moral d'un christianisme qu'ils por-
tent tous ancré au fond de leurs entrailles d'où ils ne
l'arracheront guère plies aisément que de V enfant V im-
mortel souvenir de sa mère?...
Paris, le i5 avril 1894.
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A. B.
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AVERTISSEMENT DES EDITEURS
Quelques jours après les funérailles de Gounod, —
écrivait la Vérité novembre 1893,
du 12 ces funérail- —
les où le maître ne voulut pas d'autre musique que l'ad-
mirable et pathétique messe de Requiem de l'Office com-
mun des Morts ,
— M. Boyer d'Agen publiait dans un
journal mondain, Y Eclair ou le Figaro une anecdote
,
qui montre l'admiration, un peu tardive mais complète,
de Gounod pour le chant liturgique. Voici ce que le
journaliste racontait :
je connaissais le culte de Gounod pour
Depuis longtemps,
lesMélodies Grégoriennes, retrouvées et rétablies dans leur
beauté rhythmique parles Bénédictins de Solesmes.Ce que
nous entendons journellement dans nos églises n'en peut
donner aucune idée, à moins que cette exécution barbare
n'en inspire l'horreur.
L'illustre maître me fit, un matin, le grand honneur de
me recevoir pour me parler, — avec quel art et quelle cha-
leur d'âme ! —« de cette merveilleuse musique qui venait
de lui être révélée par un moine, le R. P. Dom Pothier,
de l'abbaye de Solesmes. Puis, montant à son orgue, il
chanta en s'accompagnant Y Alléluia du Commun des Mar-
XII AVERTISSEMENT DES EDITEURS
tyrs, le Beatus vir d'un Confesseur non Pontife, le Sicut li-
lium de messe de la Pureté de la Vierge, des graduels pris
la
au hasard dans ce merveilleux Commun des Saints et, pour
finir cette e'numérationde chefs-d'œuvre anciens à laquelle
l'Antiphonaire romain tout entier peut s'employer à chacune
de ses pages * N'est-ce pas
: que c'est beau ? me disait-il.
C'est une gerbe mélodique qui monte, comme un nuage d'en-
cens, jusqu'au ciel ». Il s'exalta alors, et pendant une heure
me tint sous le charme. Depuis ce jour inoubliable, je de-
meurai convaincu qu'il existait un art délicieux de fraîcheur
et de grâce, — pourtant profond et austère, — mais aussi
méconnu dans son esthétique, qu'il est massacré le plus
souvent, dans sa pratique, par des gens qui n'ont jamais
cherché à le comprendre.
J'écrivis à Gounod, pour le remercier de m'avoir inspiré
le désir de pénétrer dans la connaissance de cet art, et de
me rendre à Solesmes, à l'école même des mélodies grégo-
riennes que l'érudit Dom Pothier reconstituait si précieu-
sement, d'après la collation des manuscrits anciens et
authentiques. De cette abbaye et de cette école, j'enverrais
au Maître un rapport aussi impartial que je saurais le re-
cueillir et l'écrire, d'abord en notes de voyage, et enfin en
un mémoire plus médité et plus définitif, que Charles Gou-
nod se proposa de lire à ses illustres confrères de l'Acadé-
mie des Beaux-Arts.
A la lecture de cette note, nous avons demandé au
mandataire de Gounod la communication de ces notes
de voyage et de ce mémoire sur la musique religieuse,
faussement appelée de « plain-chant », en laquelle l'au-
teur de Mors et Vita avait, certes, voix consultative. Nos
lecteurs trouveront dans ces pages, impartialement
écrites par une plume libre de toute préconception artis-
tique et religieuse, un argument nouveau qui confirmera
AVERTISSEMENT DES EDITEURS XIII
leur amour pour les antiques et incomparables institu-
tions musicalesde la primitive Eglise, et qui les encou-
ragera à continuer la restauration, aujourd'hui si vive-
ment provoque'e, des MélodiesGrégoriennes dans toutes
les maîtrises et dans toutes les églises du monde catho-
lique moderne.
LES ÉDITEURS.
<X±A «Ai* <V*A CtLA CVÏA «tiA (X^J. CXiJ. CtiA <AiA CttA <tlA ftiJL C<iA CtlÀ CtiA ftlA C*iÂ
PREFACE
Le lecteur bienveillant, qui va lire ces humbles notes
d'art chrétien, a-t-il assisté à un radieux lever de soleil
dans les ruines d'une antique abbaye ? C'était par une
matinée brumeuse et froide de l'automne. Le deuil de
quelque grande chose morte était aux branches. Celles
qui portaient encore à leur faîte anudi un dernier lot
de feuilles jaunes, comme un débris de couronne, n'in-
diquaient, en tremblant sous le vent qui les décimerait
à leur heure, que la royauté déjà morte delà bella sta-
gione dont parle Dante, qui dit plus loin, de cette fin
d'empire :
Corne d'autunno si levan le foglie,
L'una appresso dell'altra, infin che l'ramo
Rende alla terra tutte le sue spoglie.
Mais tout à coup, au bout de l'horizon creusé
comme un tombeau dans le vide glacé de l'espace, un
lampadaire inattendu s'allume, s'arrondit, s'élance
vers le ciel, dissipe les brouillards, perce la futaie noire
et , de ses rayons plus dorés que l'automne , illu-
mine et réchauffe toutes les choses de la campagne,
XVI PRÉFACE
jusqu'à ces pierres de ruines où la vieille abbaye
veut vivre encore et fait chanter une troupe d'oi-
seaux endormis, que le chasseur a oubliés dans les
lierres.
C'est à la même résurrection joyeuse que, mélanco-
liquement assise dans les débris séculaires de ses an-
ciens couvents, la France catholique de nos jours assiste
sans trop y croire, tant cette renaissance était inat-
tendue pour elle. Mais voici qu'au signal jeté dans
le ciel de l'Eglise par ce bel astre des Institutions litur-
giques que son admirable auteur avait, vers le milieu de
ce siècle, rappelées du royaume des morts dans le
royaume des vivants, l'histoire ensevelie des premiers
siècles chrétiens a reçu un rayon de cette providen-
tielle lumière dont elle a tout à coup éclairé ses tom-
beaux et ses ruines. Les cloîtres abandonnés et les bi-
bliothèques désertes ont revu le soleil et révélé leurs
antiques secrets, et, autour de ce flambeau rénovateur,
tout le cycle chrétien de reprendre son annuelle et solen-
nelle évolution, vieille déjà de dix-neuf siècles. Un
moine, — de la race de ceux auxquels saint Bernard
adressait dix pages, quand il envoyait au roi de France
dix lignes, — un simple restaurateur d'abbaye de village,
Dom Prosper Guéranger écrit l'histoire et le poème
d^Y Année liturgique, et voici que le pape l'écoute, que
les cardinaux l'approuvent, que les évêques cassent
des crosses sur son dos et les réparent ensuite pour
le bénir, que les prêtres lui battent des mains, qu'au
son des cloches réveillées et jubilantes tout le peuple
chrétien s'assemble, et que l'Eglise entière réapprend
PREFACE XVII
sur le calendrier des premiers âges cette procession de
jours, de semaines, de mois, que l'Epouse mystique et
exile'e sur terre conduit autour de son divin Epoux
qui l'attend dans le royaume des étoiles, de l'éternelle
lumière et de l'intarissable amour. Et quand cette pro-
cession incomparablement majestueuse, se renouve-
lant des rituels primitifs et de l'hagiographie tradi-
tionnelle, a rencontré dans ce moine moderne le res-
taurateur scrupuleusement érudit du cérémonial des
premiers âges ;
quand, depuis l'humble crucifère jus-
qu'au souverain porte-tiare, toute la hiérarchie et tout
le peuple semblent sortir des Catacombespour apporter,
sans une altération de forme et sans une omission de
fond, à notre siècle présent le cumulât sacré des siècles
antérieurs ; là donc, en cet ensemble harmonieux et
grandiose où l'Eglise d'aujourd'hui retrouve son
même culte d'autrefois et son imposante unité des pre-
miers âges, — pas une voix chantante n'interprétera
ces silencieuses prières, pas une hymne rhythmée et
sonnante ne marquera le pas de ces processions et le
transport de ces triomphes ?
Qu'est la forêt, sans l'oiseau ? Ou, si l'oiseau en est
l'âme, pensez-vous que l'Eglise puisse longtemps vivre
sans ses chants ? Attendez seulement que le lever de ce
mélancolique et majestueux soleil d'automne réveille
d'autres oiseaux, endormis depuis des siècles dans les
lierres de l'abbaye en ruines. Dans celle que le génial
Guéranger a fait ressusciter d'un coup de sa baguette
monacale, aux bords fleuris de la riante et douce
Sarthe, du même coup de cette baguette de magis-
3
XVIII PREFACE
tral chef d'orchestre, voici revenir à la vie d'autrefois
et aux primitives hymnes tout un peuple de musiciens.
Ce sont aussi des moines qu'un autre moine conduit,
non plus au chœur, mais dans les bibliothèques. Sur
les traces marquées par l'abbé restaurateur des céré-
moniaux originaires, il s'agit pour ses fils de retrouver
les vieux airs dont les vieilles prières s'accompagnèrent
jadis :
— :
Allez I dit simplement Dom Guéranger à ses moi-
nes.
Et, comme au temps où le grand patriarche d'Occi-
dent et le vrai civilisateur de l'Europe moderne, saint
Benoît, commandait à une brigade de terrassiers en
robe noire d'aller défricher et féconder l'espace de vingt
royaumes, les serviteurs de cette même Règle sont allés.
Un chef de file estàleur tête, portant en inconnu le nom
de Dom Pothier, et sur son visage tant d'humilité que
vous n'eussiez reconnu qu'au dernier de cette bande
de savants leur général et leur maître à l'air réservé,
à la parole rare, à l'air nul. Sous la conduite d'un si
modeste guide, les pionniers partis sont déjà loin, à
Saint-Gall, à Oxford, à Einsiedeln, à Montpellier, à
Londres, partout où le premier codex des « Mélodies
grégoriennes » a laissé traces de son passage. L'Anti-
phonaire de saint Grégoire-le-Grand, qui ferait loi par
les textes que l'immortel centonisateur du chant litur-
gique assembla en un livre, des cinq premiers siècles
qui avaient précède le sien, était perdu sans espérance de
retrouvaille. Mais des copies en avaient été scrupuleu-
sement prises, plus tard, sous les yeux des papes
PREFACE XIX
er
Etienne et Paul I ,
pour satisfaire à la pieuse demande
que Pépin le Bref avait faite à Rome, de cet Antipho-
naire typique. Charlemagne aussi, se plaignant de
l'altération des chants liturgiques dans ses maîtrises
de Metz et de Soissons, avait envoyé ses chantres cher-
cher le texte original à Rome, en leur disant: «Quel
« est le plus pur, de la source vive ou des ruisseaux
« qui en découlent ? — La source ! répondirent-ils.
« Retournez donc à la source de saint Grégoire; car il
« est manifeste que vous avez corrompu la cantilène de
« l'Eglise. » D'autres copies, dans la suite des âges,
avaient été livrées parles papes aux maîtrises des villes
et aux chœurs des abbayes qui les avaient implorées.
C'étaient ces multiples copies, dont il fallait déchiffrer
les signes neumatiques et énigmatiques, et en fixer la
notation qu'ils signifiaient par points et par virgules,
en confrontant cette notation, antérieure au xn e siècle,
avec celle que Guy d'Arezzo transcrivit plus tard sur
des portées et en caractères modernes.
Vingt ans sont passés avec la rapidité d'un jour sur
ces déchiffrements des neumes et sur cette reconstitu-
tion du texte intégral de saint Grégoire. Pour servir de
preuve fondamentale et péremptoire à la fidélité des
mélodies transcrites, Dom Pothier et ses confrères ont
photographié jusqu'à deux cents copies de manuscrits
divers qui reproduisent sans une variante le texte de
l'Antiphonaire primitif. La version authentique des
mélodies grégoriennes était donc retrouvée, et ces pion-
niers de la phonétique liturgique pouvaient retourner à
Solesmes, certains d'avoir rendu au monde catholique
XX PREFACE
l'expression originaire de ses chants primitifs, et à l'art
lui-même les trésors les plus rares d'une musique ins-
pirée par les anges, à la source de laquelle les plus
grands maîtres puiseraient leurs phrases les plus pures.
A la reconstitution de ces anciens textes s'ajouta, parles
soins du même Dom Pothier, l'interprétation de cette
musique religieuse qui , selon la tradition , devait
être récitée comme une prière, à la différence de
la musique profane qui se déclame comme un
opéra.
—
Que je voudrais
- les entendre, me dit un jour
Gounod, moi qui leur ai emprunté le meilleur de mon
œuvre!
— Maître lui répondis-je,
! partais pour voussi je ?
— C'est cela, ajouta-t-il, allez à Solesmes.Vous m'en
rapporterez tout ce que vous y aurez entendu et appris.
Vraiment , nous sommes encore dans nos églises
de France, comme ces « Angles » barbares que le
même Grégoire — notre maître à tous — rencontra
sur la place aux esclaves, et dont il fit des « Anges »
rien qu'à leur apprendre à chanter. Oui, allez à Soles-
mes, et nous écrirons ensuite un livre qui charmera les
plus divers amateurs du grand art, et couvrira de con-
fusion ces maîtrises de France qui ont, plein leur anti-
phonaire, de chefs-d'œuvre et les laissent aux rats sur
les pupitres ou, ce qui est pire, aux bouches inapprises
et grossières de leurs chantres.
Ce livre, que le maître devait écrire, la main de l'ange
de la mort en a cassé la plume ardente qui l'aurait com-
posé du meilleur d'une grande âme artistique et chré-
PREFACE XXI
tienne. Une chose banale en restait, la correspondance
trop négligée d'un homme jeune qui se laissa rêver, une
semaine, dans les paysages inoubliables de Solesmes et
qui devait, au retour, traduire au maître ses faibles im-
pressions sur un art merveilleux que le style de Gounod
illustrerait de ses couleurs et de son charme. Si le sapin
grossier, sans le riche velours qui le recouvrira, peut
faire un trône, le traducteur de ces légères impressions
de voyage sera heureux d'en avoir du moins construit
la charpente où des ornemanistes plus habiles prépare-
ront après lui à l'art chrétien et musical, qui renaît parmi
nous, le siège d'honneur où il présidera bientôt, — es-
pérons-le ! — au concert univocal et grandiose que
LéonXIII restaure et que Grégoire-le -Grand inaugura,
comme une aurore éblouissante dans un siècle de nuit
affreuse où sa musique avait suffi à charmer et à con-
vertir les Barbares.
Et quand ce trône, ainsi dressé, serait condamné à ne
pas recevoir la séculaire et magnifique hôtesse qui revient
de l'exil et demande asile ; du moins la place vide puisse-
t-elle servir à honorer cette grande figure du patriarche
saint Benoît dont les fils pieux et savants méritent louange
et gloire pour le père : ces fils hospitaliers dont l'inutile
écrivain de ces lignes regrette la demeure ; ce père aux
œuvres colossales dont les bras bienfaisants s'étendent
sur les sociétés de tous les âges, le corbeau symbolique
à ses pieds et, dans les plis de sa bure, un de ces pe-
tits oiseaux de passage que j'ai vus se blottir au fond du
capuce du saint pour y passer la nuit, à la fin de ces
si mélancoliques d'automne où nous
jours si dorés et
XXII PREFACE
récitions, devant la statue du Patriarche d'Occident,
notre prière du soir .
— Noctem quietam et finem perfectum concédât no-
bis Dominus omnipotens !
Ainsi, à mon tour, de mon nid, maigre' la faiblesse de
ma voix, je vais interpréter le cantique et la complainte
de ces millions de poiirines chrétiennes que j'ai enten-
dues s'ouvrir autour de moi, dans la nuit dupasse et
le silencedes bibliothèques, telsquedessouffletsd'orgues
gigantesques sur les antiphonaires et les cartulaires an-
tiques où je cherchais leurs miserere et leurs alléluia.
Ils me disaient, les bons aïeux, les doux chrétiens, les
rudes hommes: — Ecris! Nous sommes l'âme de tes
pères, et nous voulons dicter à nos enfants le testament
harmonieux, le plus humain et le plus consolant qu'au-
cune histoire, aucune philosophie, enregistra jamais.
Depuis les Mamertines de nos premiers Césars jusqu'aux
Mazas de vos derniers Démagogues, notre vie de vic-
times ne fut qu'un combat sans merci, et tant de larmes
coulèrent sur nos visages que le monde ancien, lavé par
elles, en fut purifié. Vous pleurerez, comme nous, car
l'injustice n'est pas morte ; et les chrétiens ont, de tout
temps, eu moins de goût au rôle de bourreaux qu'à
celui de victimes. Comme nous, aussi, vous chanterez
et vous enchanterez vos douleurs. Voici la harpe et voici
les cantiques. Sur les ondes rhythmiques des hymnes
que nous vous avons conservées, nos millions de cœurs
meurtris bercèrent leurs souffrances et naviguèrent du
fini de la terre à l'infini du ciel. Montez après nous sur
la vague harmonique et, voyageurs en route vers l'éter-
PREFACE XXIII
nité, pensez aux pèlerins psalmodiants qui firent le
chemin avant vous. Dix-neuf siècles d'ancêtres sont les
vôtres. Nos âmes de patients, nous vous les avons
transmises dans vos âmes d'enfants, devant les urnes
baptismales. Nos cantiques de résignés, les voici !
maintenant que vous êtes des hommes. Vous avez le
souffle et vous avez les voix. Voici nos lyres. En avant
donc, et ressuscitez-nous tout entiers avec ces chants
où nous avons laissé nos pleurs, nos rires, nos tristesses,
nos allégresses, — nos immortelles espérances. Eh !
que peut désirer un chrétien, ici-bas, de plus que sa
cithare ? dit Joachim de Flore. Qui verè monachus est,
nil reputat esse suum nisi citharam.
INTRODUCTION
MELODIES GREGORIENNES
INTRODUCTION
MÉLODIES GRÉGORIENNES
MÉMOIRE ADRESSÉ A L INSTITUT DE FRANCE, LE 22
MARS 1894, SUR LA MUSIQUE NEUMATIQUE, DITE DE
« PLAIN-CHANT », DEPUIS SON ORIGINE JUSQUE NOS JOURS.
Nam saepe audivi Q. M. P f Sci-
pionem, praeterea civitatis nostrae
praeclaros viros solitos ità dicere :
quummajorum imagines intueren-
tur, vehementissime sibi animum
ad virtutem accendi.
(G. Sallustii Crispi, Jugurtha.)
Messieurs,
La main du maître qui devait assembler dans un
ouvrage d'histoire et d'art les éléments de cette étude,
dispersés sur la route des dix-neuf derniers siècles où
d'autres mains moins habiles auront à peine eu le
mérite de les aller glaner; cette main, le souffle de la
mort l'a glacée presque au moment où elle se tendait
vers ces épis pour en former une gerbe digne de
votre Compagnie et du collègue glorieux qui aimait à
soumettre ses travaux à votre critique pour en retirer
la preuve la plus sûre de son talent et sa plus noble
récompense. Charles Gounod est mort, au moment où
INTRODUCTION
il allait recommander à votre attention la lecture de
cette enquête sur les antiques Mélodies Grégoriennes,
auxquelles manquera désormais la meilleure garantie
de la valeur artistique qui les recommande : l'autorité
du juge qui se disposait à vous en entretenir. Un maître
plus puissant que tous les maëstri de ce monde en a
décidé autrement, en rappelant à lui cette grande voix
du siècle qui, tout à coup désert par l'absence d'un
seul homme, fait encore silence dans cette chambre
mortuaire et autour de cet orgue voilé sous lequel un
autre Bembo devrait écrire, comme épitaphe d'un-
autre Raphaël :
Ille hîc est Raphaël, timuit quo sospite vinci
Rerum magna parens, et moriente mori,
ou, comme un crayon de voyageur a traduit ce distique
latin par deux vers italiens, effacés maintenant sur
le marbre modeste de la sépulture fameuse que le
Panthéon de Rome conserve :
Questo è quei Raffael, cui vivo vinta
Esser temea natura, e morto estinta.
Du moins, Gounod en s'en allant vous a recommandé
la bienveillance, en faveur d'une musique spéciale qui
a eu sa dernière pensée. Vous n'aviez jamais autant
entendu parler de ce barbare et archaïque plain-chant,
comme depuis la mort de ce dilettante moderne congé-
diant autour de son cercueil la foule honorable des
maîtres et des artistes de l'Académie nationale de Mu-
sique, pour y faire seulement place à un moine. Saint
Grégoire-le-Grand, vous vous en souvenez, Messieurs,
fut en effet seul invité par le défunt à diriger le chœur de
ces majestueuses funérailles ; et il y vint tenir le fouet
AUX MELODIES GREGORIENNES
dont Jean Diacre, son historiographe, nous parle et
dont le rude pape dirigeait sa maîtrise du palais de
Latran où il le laissa, d'ailleurs, après sa mort dans la
même vitrine qui conserva son Antiphonaire, pour
l'enseignement des chantres forts du canto fermo,
pour lahontedes castrats palestriniens qui en perdraient
plus tard et trop tôt la mémoire. A la Madeleine, ce jour-
là, plusieurs d'entre vous contemplèrent ce beau spec-
tacle un pape du temps des barbares, sortant de son
:
tombeau treize fois séculaire pour conduire dans une
tombe nouvelle et dans l'éternité qui l'ensevelissait à
tout jamais un artiste du temps des snobs qui ne deman-
dait pas, pour être accompagné dans cet irréméable
voyage, les fugues passagères de quelques débiles opéras,
mais les strophes alourdies par l'âge et par la majesté
qu'elles portent, dont l'Eglise du Christ accueille le
temps qui passe, au seuil de l'éternité qui va durer. Cette
musique carrée, pesante, antiséculière, religieuse, des
Mélodies Grégoriennes, l'ami que vous avez perdu s'est
chargé de vous la faire entendre et de pre'parer ainsi
votre oreille à l'audition d'un procès que la musique
profane instruit contre la musique sacrée et pour le ju-
gement définitif duquel cette dernière voudrait aussi
vous présenter les pièces de sa défense, un peu archaï-
ques peut-être, mais tout aussi instructives que celles
dont l'accable sa moderne et dédaigneuse rivale.
Les débats entendus, il vous sera loisible d'apprécier
l'art supérieur que l'une et l'autre des plaignantes
recèlent, et de les renvoyer séparément et presque claus-
tralement, l'une à l'église et l'autre à Topera, chacune
dans sa forteresse désormais inviolable, honore'e de
l'estime dont les aura départies votre Compagnie d'é-
rudits compétents et d'impartiaux juges.
®®®®®®®®®®®®®®®®§®
Les très nombreux musicologues qui, à cette heure,
font le procès du plain-chant —
ou musique sacrée —
et de lapolyphonie— ou musique profane, — ne se con-
tententplus de la iradition qui les ramène et les arrête
au temps de saint Grégoire-le-Grand, le centonisateur
des mélodies portant le nom du pape et de l'artiste qui
les a recueillies dans son Antiphonaire. Ils veulent qu'à
travers l'impossibilité des matériaux antérieurs à dé-
terrer, ce grand beau fleuve d'harmonie, — auquel les
maîtres paléographes du plain-chant comparent les
graduels, lesantiennes et les hymnes de la primitive
Eglise dont un premier classement fut fait au vi e siècle,
— remonte son courant jusqu'à sa source et atteigne les
Catacombes de Rome d'où il partit, aux temps aposto-
liques. Sans doute, l'intention qui inspire ces
argumen-
moins celle d'une critique à tirer du chaos
tateurs est
judéo-grec où les Institutions chrétiennes puisèrent
originairement leurs premiers fonds, que celle d'une
poésie supérieure et plus pure à boire aux sources mêmes
de l'art chrétien. Certes, il est à croire, — ce que la
philosophie nous révèle, — que plus l'homme souffre
et mieux il chante; et que les premiers chrétiens, dé-
voués presque tous à la mort, durent laisser avec les
roses de leur tête, à la méchante vie d'ici-bas qu'ils
allaient continuer sereine et éternelle dans les astres*
INTRODUCTION AUX MELODIES GREGORIENNES
des strophes autrement enflammées que celles d'Har-
modius et d'Aristogiton et que les palinodies les plus
sublimes des he'ros trop mortels de la Grèce. L'âme
d'un chrétien et d'un artiste reconstitue sans peine, au
fond des primitives Catacombes, un de ces simples et
beaux départs pour le martyre... La nuit des caves sou-
terraines s'est tout à coup, illuminée. Les flambeaux qui
l'éclairent reposent sur un rétable. Sur la table infé-
rieure, un calice de bois et une patène chargée de pains
sont disposés pour les partants qu'a désignés l'édit
césarien et qui se dévouent à la sécurité encore intacte
des autres frères, oubliés au milieu des tombeaux par
leurs persécuteurs. Par les étroits et insondables corri-
dors de la nécropole chrétienne, la foule des fossores,
des orantes, des néophytes, des catéchumènes, des
diacres, des diaconesses, des prêtres, s cherchent dans
la nuit, traversent les cubicula où les premiers partis
pour le martyre et pour le ciel dorment, par assises
quadrangulaires à côté de la fiole de sang, scellée du
mystérieux anagramme et de la palme symbolique, à
laquelle une emblématique colombe et une brève ins-
cription tombale sont quelquefois ajoutées. Ils se recon-
naissent entre eux, se saluent par le mot et le baiser de
paix que les païens ignorent. Les voici arrivés dans
un carrefour tout à coup élargi et taillé dans la friable
pouzzolane en forme de basilique romaine, avec
l'hémicycle et le banc consulaire qui la couronnent, et
le parallélogramme qui la clôture où le peuple surve-
nant se range, sur les sièges taillés aussi en bancs dans
le tuf, selon toute la longueur et toute la largeur de la
chambre. Les plus anciens initiés occupent ces places,
les néophytes se groupent au milieu, et tous sont à
genoux sous les graphites rudimentaires des murailles
INTRODUCTION
où Ton a peint l'Apollon mythique, l'Ichthus sacré, la
Table sacrameniaire aux sept pains, Noé et l'arche,
Jonas et la baleine, les scènes les plus populaires de la
Bible dont l'Evangile s'est charge' de réaliser la figure.
Vêtus de la casula antique, dont les premiers patriarches
se couvrirent sur les hauteurs de leurs plateaux, et qui
recouvre encore ces nouveaux conducteurs de trou-
peaux en marche à travers les âges, les prêtres appa-
raissent autour de la Table sacrée où vont se consommer
le Sacrifice du Christ et les Agapes des fidèles. Alors,
du siège d'honneur taillé vers le milieu de l'hémicycle,
se lève le vieillard le plus ancien de l'assemblée qui
lui donne le nom de pontife. Il s'approche de la patène
et du calice, les bras en croix vers l'Orient qu'avec lui
tout le peuple regarde. Et les Mystères commencent.
C'est la Préface, par où le Sacrifice débute en un
dialogue que l'évêque entretient avec l'assemblée qui
lui répond jusqu'à l'action et jusqu'à la participation
de tout le peuple au pain et au vin consacrés :
— Sursum corda !
— Habemus ad Dominum.
— Gratias agamus Domino Deo nostro !
— Dignum etjustum est.
— Ver e dignum etjustum œquum et est, salutare...
A la Communion succèdent les Obsécrations, les
Oraisons, les Postulations, les Actions de Grâces, tous
les rites primordiaux du Sacrifice qui se compléteront
dans les siècles suivants et se codifieront en un canon
ou texte légal et invariable, autour duquel
les âges
postérieurs ajouteront des Introïts, des Graduels, des
Traits, des Offertoires précédant l'action, et des Com-
munions et Postcommunions lasuivant. A l'origine, ces
parties adjonctives du Sacrifice liturgique étaient des
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES
souvenirs et des phrases empruntés à la Bible et aux
Evangiles, selon les circonstances du jour et l'impro-
visation que le pontife et ses fidèles en faisaient, par un
dialogue continu qui s'établissait entre les prêtres in-
terprétateurs des textes anciens qu'ils avaient charge de
retenir, et le peuple catéchisé qui répondait naïvement
à sa manière. Ainsi le parallélisme hébraïque des
psaumes donne l'explication de la littérature juive, dont
le second membre de phrase répète ou commente tou-
jours le premier. Ainsi pouvons-nous entendre les
répétitions des mêmes textes dans les versets et les
répons de la littérature initiale des premiers chrétiens.
Le commentaire de ces dialogues originaires est hypo-
thétique assurément, puisqu'aucun écrit de ces temps
ne le confirme ; il n'en est peut-être que plus rationnel,
le bon sens ne pouvant pas admettre dexplication plus
naturelle en présence de textes qui l'indiquent et l'au-
torisent par leur structure même.
Ainsi furent créés ces addenda variables au Canon
définitif et secret de la Messe, et les plumes des scribes
et les mémoires du peuple se chargèrent de les trans-
mettre aux siècles postérieurs qui les compléteraient.
Mais, si le prêtre ne prononça jamais que dans le
silence les paroles sacrées du Canon, entre la patène et
le calice, entre le fini de la créature qui parle et l'infini
de son Dieu qui l'écoute, comment admettre que le
peuple n'exprimât pas par une musique inspirée de sa
religion les sentiments qui agitaient son âme et ne lui
permettait pas de se taire ? Si Ton a vu des peuples qui
ne bâtissaient pas de villes, qui n'instituaient pas de
codes, qui ne composaient pas de livres, en a-t-on
jamais rencontré un sous le soleil qui ne chantât pas ?
Et ce peuple, plus malheureux que l'oiseau dans son nid
5
INTRODUCTION
et que Tours au fond de sa caverne, où la lumière du
jour les visite et fait lever leur voix aussitôt que leurs
yeux vers le Créateur qu'ils reconnaissent et remercient,
ce peuple d'hommes plus déshérité que les bêtes, vi-
vrait-il enfoui sous les huttes glaciales des pôles, n'est
comparable en aucun point à cette race nouvelle
d'affranchis qui vivaient dans les caves, hors du grand
jour que les Césars faisaient luire sur Rome et de la li-
berté dont, à l'exclusion de ces chrétiens, jouissaient
les plus vils serfs de la conquête païenne: c'est vrai !
Mais, dans ces souterrains immondes, ce peuple oublié
était la graine jetée dans les sillons d'une terre qui
allait se renouveler elle-même ; et la semence qui en
germerait, en quelques siècles à peine, suffirait à re-
couvrir le monde ancien et ses misérables dépouilles.
En sorte que ces beaux conquérants de la liberté
prochaine possédaient non seulement le sol où levaient
leurs fécondes semailles, mais encore le ciel où attein-
draient leurs frondaisons surnaturelles sous l'ombrage
desquelles l'homme passerait de la terre au ciel, moins
exilé des hauteurs où il tend que ses tristes ancêtres.
Non solum\ sedcœlum /disait déjà un de leurs aimables
proverbes... Et vous ne voulez pas que les chrétiens
des Catacombes chantent, devant l'ombre apaisée des
martyrs que l'éternité même récompensera d'un sup-
plice qui n'aura duré qu'un instant ?
Rex gloriose martyrum,
Corona çonfitentium,
Qui respuentes terrea
Perducis ad cœlestia.
Mais que chantèrent-ils, et comment ? Telle est la
question que nos musicologues paléographes nous ont
posée et où ils nous ramènent. Question embarrassante,
AUX MELODIES GREGORIENNES
sans doute, si nos interrogateurs ne se contentent pas
d'hypothèses rationnelles, logiquement déduites d'une
série réelle d'actes passés dont les conséquences indi-
quent l'indéniable origine; et s'ils ne veulent rattacher
les Mélodies Grégoriennes, que nous possédons aujour-
d'hui, aux temps pré-grégoriens autrement que par des
dates certaines et par des textes historiques. Quand la
forêt a disparu, sait-on ce que l'oiseau y chanta ? Et ne
suffit-il pas, au contraire, de dire que si tel oiseau fut
dans telle forêt, il n'y put et n'y dut chanter que les
ritornelli propres à son espèce et à son origine ? Cette
règle infaillible de l'idiosyncrasie des individus, compa-
rativement à leur race qui engendre les fils avec les
tendances et presque les idées acquises de leurs pères,
nous permet d'affirmer que les premiers chrétiens,
issus en plus grand nombre de la Judée que de la
Grèce, empruntèrent à la Synagogue plutôt qu'au
Parthénon le mode initial dans lequel leur art musical
et religieux se forma. Et ce n'est pas pour faciliter nos
recherches, que nous nous arrêterons à cette hypo-
thèse trèsprobable car on sait que l'art de
; la psalmodie
hébraïque est tout aussi difficile à retrouver que celui
de la mélopée grecque, dans les monuments écrits de
cette double histoire qui n'en a pas laissé de traces.
Exceptez quelques rares vestiges d'hymnes grecs, ins-
crits sur un vase conservé au Musée de Berlin et sur
une autre relique gardée par le Musée du Vatican et :
voilà tout ce que nous a laissé la Grèce dans l'art où
Stésicore, Xénocrite, Cléomène, Nasside de Locres et
tant d'autres artistes excellèrent, et dont nos Momsen,
nos Quicherat, nos Ducoudray n'ont pas encore déchiffré
la mystérieuse graphique. Les restes de l'art musical
hébraïque sont tout aussi rares, pour ne pas dire davan-
IO INTRODUCTION
tage ; et celui-là a peut-être fait sur la voix humaine
l'observation la plus profonde et la plus mélancolique
que c'est, de tous nos organes, le plus
à la fois, qui a dit
sympathique pendant la vie et dont on conserve le
moins mémoire après la mort. La couleur fixe le visage
L'odorat se souvient du parfum. Les mains n'oublient
pas le clavier de l'univers entier que Dieu a posé devant
elles. Les yeux clos ont plus d'images devant eux, que
les yeux grands ouverts. Il n'y a que le son, qui, après
avoir frappé le plus inénarrablement l'oreille humaine,
échappe le plus vite ; du soir au lendemain, elle ne
le retient plus, pareil à l'eau qui fuit, au vent qui passe,
à l'ombre qui se dessine et qui n'est déjà plus... Du
moins, l'air de la psalmodie ou de l'hymne, qui s'est
perdu, a laissé des paroles qui restent; et celles des
psaumes hébraïques, par la nature même de leur com-
position parallélique, pouvaient fixer la tradition orale
des siècles postérieurs bien plus facilement que celles
des hymnes grecs dont la versification inégale exigeait
de ses aides une musique plus spéciale à chanter et plus
difficile à retenir. Sans doute, les Grecs usèrent de la
mélopée pour leurs poèmes religieux à vers égaux ; et
les premiers chrétiens qui la leur empruntèrent, pour
les plus solennels de leurs psaumes, eurent bien garde
de perdre dans les ruines du Parthénon les airs sacrés
qui conduisirent les triomphes des Miltiade et des
Epaminondas vainqueurs. Les chrétiens des Catacombes
furent donc Grecs par exception, et Hébraïques par
naturelle hérédité. C'est même cet éclectisme dans leur
art musical, qui prouve leur supériorité dans toutes les
autres branches de humaine appelée à se
la science
développera travers les âges jusqu'à l'idéal même, dans
ces âmes élites d'artistes et de saints. La qualité mai-
AUX MÉLODIES GREGORIENNES I I
tresse des Romains, vainqueurs du monde, fut de s'as-
similer à leurs conquêtes et de savoir contracter jus-
qu'aux coutumes de leurs vaincus :
Non mihi res, sed me rébus subjicere conor,
dit Horace. Et c'est pourquoi la première ville des
chrétiens appelés, à leur tour, à la conquête du monde,
fut Rome, où la chaire du premier pape fut tirée d'une
chaire curule et ornée des Douze Travaux d'Hercule
qu'on peut y voir incrustés en ivoire, encore de nos
jours; et c'est pourquoi aussi le premier apôtre qui y
parla en maître, proclama qu'il était « un citoyen ro-
main ». Depuis dix-neuf siècles l'Eglise romaine et ca-
tholique se rappelle et sait faire valoir cette parole de
saint Paul. Mais au prix de quels sacrifices, et à la
condition de quels efforts ? ceux-là le savent, qui n'ont
pas oublié l'amalgame cosmopolite et disparate qui se
présenta d'abord dans le creuset en fusion où l'Eglise se
proposait de fondre une société nouvelle et une huma-
nité différente de l'ancienne. On avait été faux, cruel,
impudique, voleur, vieilhomme on allait devenir vrai,
;
tendre, pur, honnête, homme nouveau. Or, une seule
vertu pouvait s'ériger en institutrice des vices complexes
de l'ancien monde : la simplicité. Elle fut la grande or-
ganisatrice chrétienne du grand désorganisme païen, et
l'Eglise l'employa dans son art, comme dans sa morale,
en musique comme en tout le reste. La lyre d'Apollon
n'avait encore apaisé que des ours, et la voix de Circé
était parvenue seulement à transformer des hommes
en animaux sauvages. L'esthétique chrétienne, appelée à
recevoir l'héritage musical de laGrèce, se garda d'oublier
l'expérience faite et tourna ses préférences vers les
hauteurs d'Ebron où le kinnor de Debborah préparait
INTRODUCTION
des bras forts et de mâles vertus à la patrie, vers les
sommets de Sion d'où le Prophète-Roi découvrait les
grandeurs de la terre et les splendeurs du ciel. Mais
encore cette musique judéo-christianique devait-elle
être simple, comme ces âmes ne'es d'hier qu'elle devait
faire chanter. On prit donc à Jérusalem l'inspiration
sommaire de ses prophètes, et l'on improvisa sur ce
fond acquis les airs naïfs qui convenaient à ces rudi-
mentaires et pieux néophytes, dans le nombre popu-
laire desquels la race patricienne des Pudens, des Pom-
pania Graecina, des Corneille, des Caecilia, était mêlée
et confondue comme des lys parmi des lys, grâce au
principe mystérieusement égalitaire de cette religion
qui, de tout cet ensemble de grands et de petits du
monde, ne ferait plus que le cœtus christianus, l'as-
semblée des chrétiens, l'église en un mot.
On fut donc simple dans le chant, comme on fut
simple dans les mœursque celui-ci exprimerait. Le plus
faible y fut le moins oublié, et ce fut l'enfant qui eut,
avec Clément d'Alexandrie pour poète, les honneurs de
la première des hymnes introduites, à côté des psaumes,
dans l'antiphonaire qu'elles ne tardèrent pas à sur-
charger de leurs trésors :
Frœnum pullorum indocilium,
Penna volucrum non errantium,
Verusclavus infantium
Pastor agnorum regalium,
Tuos simplices
Pueros congrega,
Ad sancte laudandum
Syncere canendum
Ore innoxio
Christum, puerorum ducem.
Mais, à ces paroles rhythmiques et trop savantes
AUX MÉLODIES GREGORIENNES
encore, le peuple naïf des Catacombes pre'fe'ra long-
temps les proses de la Bible ou des Évangiles, et il leur
appliqua une musique aussi pédestre que la phrase
interprétée par elle. On prenait cette phrase dans les
prophètes ou dans les apôtres indifféremment, et on lui
donnait pour compagnons de route, sans rhythme ni me-
sure, ces voyageurs harmonieux des temps passés. La
raison musicale de ces interprétations était plus noble
encore; on voulait ainsi fixer les sentences anti-
ques, comme par des clous d'or, à la mémoire des
générations postérieures, qui les retiendraient mieux
avec des notes qu'avec des mots seulement. Mais ces
notes devaient être une prière plutôt qu'un chant, un
clavier monocorde qui soulignerait et détacherait en-
core plus distinctement les paroles chantées, et non une
trame polyphonique dont les cent voix disparates au-
raient étouffé l'unissonante monodie. Elles devaient
encore être aussi profondes et solennelles que le com-
portait une antiquité si auguste et une révélation si di-
vine. Qu'eût fait un art compliqué, essoufflé, impuis-
sant, sur ces blocs détachés des montagnes d'Haran où
le berceau d'Abraham avait été suspendu, ou de celles
de l'Horeb qui avaient vu la gloire de Moïse ? Pour ex-
primer ces grandes voix de la tradition qui remontait
des siècles innombrables et d'accablantes majestés, et
pour traduire encore la prière des générations nou-
velles qui voulaient rendre hommage au Créateur,
la simplicité seule convenait. Les artistes des Cata-
combes eurent la supérieure intelligence d'ainsi com-
prendre la musique sacré qu'ils créèrent ; et le plain-
chant naquit de leur impersonnalité, entre le Parthé-
non d'Athènes et la Sion de Jérusalem, comme entre
deux montagnes on peut voir sourdre un fleuve, pur de-
INTRODUCTION AUX MELODIES GRÉGORIENNES
puis sa source, et dont les eaux, plus puissantes à mesure
qu'elles se développeront, sont réservées à promenerleur
nappe gigantesque à travers l'infinité des campagnes qui
s'en abreuveront et des âges qui les verront passer : ce
fleuve antique de sereine et profonde harmonie, fait des
millions de larmes dont la souffrante humanité le com-
posa et des millions d'alléluiasque cette même humanité,
en marche vers son Dieu, chante à la gloire de Celui
qui la console d'être à la fois, sur cette terre, si miséra-
ble et si belle.
II
Ainsi l'Eglise des Catacombes, à la genèse même de
son histoire, avait inventé son propre art musical, moitié
par inspiration homogène et personnelle de ses pre-
miers artistes chrétiens, moitié par hétérogène in-
fluence des milieux hébraïques et hellènes d'où elle
était sortie et dont le conglomérat disparate ne ser-
virait qu'à décider plus catégoriquement encore sa
propre idiosyncrasie. Primitive et naïve, elle com-
mença par appliquer la psalmodie juive, monocorde
et prosaïquement rhythmique, aux centons traduits
de la un mouvement libre que
Bible et chantés sur
sa musa pedestris exécuta, sans préoccupation d'au-
cune mesure prosodique. Plus initiée à l'art du chant,
elle appliqua le mètre grec à ses paroles et, accouplant le
rhythme de la musique au rhythme de la versification,
fit naître l'hymne après le psaume. Ce fut le perfection-
nement de son art, c'en fut aussi la décadence ; et ce
double courant qui menaçait de diviser ce beau fleuve,
dès son point de départ de la Judée populaire et sim-
pliste et de la Grèce aristocrate et complexe, il convient
d'en observer simultanément ici la double tendance. La
première et la plus originale suivra la rive droite ;
ses eaux pures, descendues des plateaux hébraïques,
traverseront Rome et la vieille Europe des barbares,
pour arriver sans mélange jusqu'à notre présent siècle
6
INTRODUCTION
qui les recueille et qui retrouve sur leur miroir intact l'i-
mage même de ses pères, aux temps apostoliques : c'est le
plain-chant, le canto-fermo proprement dit. La deuxième
et la plusabâtardie prendra parla rive gaucheetcherchera
pour ses eaux contournées et fuyantes, ces méandres
que la terre hellénique aima tant; elles y trouveront plus
d'art païen à fioriturer que d'idéal religieux à féconder .
parmi les tasd'alluvions boueuses qu'elles entraîneront
après elles : c'est la polyphonie, le chant palestinien
transporté dans la plébéienne Eglise du Christ par les
aristocrates païens du Parthénon. Quel courant prévau-
dra et entraînera rautre?Il importe de suivre, à travers
les âges, cette double tendance de Fart musical chrétien.
Aux Catacombes et jusqu'au siècle où Grégoire-le-
Grand apparut, on ne s'aperçut guère de cette division
fatale qui menaçait l'Eglise. Celle-ci chanta, à son
berceau, bonne naïveté de
avec cette la nourrice
qui ne peut pas rêver malheur pour son enfant. Il n'y
eut pas de cantilènes assez pures qu'elle ne demandât à
ses artistes, pour endormir dans ses douleurs nais-
santes ce faible rejeton de tant de misères humaines à
qui ses frères en présageaient de plus grandes encore..
Ce fut l'heure où fleurirent, autour de la crèche typique,
les plus délicieux motifs que les siècles postérieurs n'ont
cessé de chanter, encore qu'ils ne puissent attribuer à
une date exacte une signature particulière tant de
ni à
chefs-d'œuvre. Ils n'en sont demeurés que plus beaux,
ayant pour date celle où un Dieu visita cette terre et où
ses musiciens furent ses anges mêmes :
Quid est quod arctum circulum
Sol jam recurrens deserit i
Christusne terris nascitur
Qui lucis auget tramitem ?
AUX MELODIES GREGORIENNES \J
Après l'enfant, on glorifia la femme. Il faut en de-
mander pardon à Dieu, mais on doit constater que son
divin Fils compte moins que sa sainte Mère dans le
nombre infini des proses, des séquences, des hymnes,
des répons de tout genre dont les Antiphonaires et les
Missels sont remplis et s'il fallait donner une signa-
;
ture authentique au Regina cœli qui en vient, avec air
et paroles, on pourrait la demander au groupe des ar-
tistes' qui entourèrent l'apôtre Luc et qui composaient
de la musique, tandis que le portraitiste de la mère de
Jésus faisait de la peinture... La Sainte Vierge ne fut
pas seule comprise dans cet honneur de chevaliers
servants que ces primitifs simples et délicats dédièrent
plus amoureusement et plus pieusement à la femme
qu'à toute autre créature ici-bas. Toutes les saintes,
vierges ou mères comme Agnès et Praxède, gracieuses
enfants comme Blandine et Plautilla, matrones véné-
rables comme Lucine et Perpétue, les jeunes et les
vieilles, celles qui confessèrent leur Epoux mystique
sans mourir et celles qui ajoutèrent au témoignage de
l'amour celui du martyre, cette couronne immense de
lys immaculés et de roses sanglantes qui compose le
cycle glorieux de l'almanach catholique sans que les
plus belles (les plus oubliées) aient pu y trouver place,
— tant mystère du voile seyait à ces beaux fronts que
le
le bourreau ne découvrit presque jamais tout entiers,
— chacune eut son poète, et son musicien la chanta,
qui sur sa lyre, qui dans son cœur. On écrivit des sé-
quences entières sur Pomponia Graecina, hospitalière
même envers les morts. Sa fille Blandilla fit le sujet de
toutun évangile apocryphe, pour avoir prêté à saint
Paul le mouchoir qui essuya ses larmes, au passage du
martyr, et dont l'apôtre banda ses yeux pour ne pas voir
I 8 INTRODUCTION
sauter trois fois sa propre tête aux trois coins de la
voie Ostienne où jaillirent trois sources, pour y laver le
sang du crime. Rien que pour recueillir les témoignages
d'amour que la jeune Cécile avait glanés, à travers les
âges, Dom Guéranger, son historiographe ému, n'a pu
moins composer qu'un énorme volume dont l'âme de
l'artiste a fait sans peine un pur chef-d'œuvre... Mais,
entre toutes les femmes que ces primitifs délicats ai-
mèrent chanter, par une tendance naturelle de l'homme
viril à excuser les faiblesses d'autrui, il faut compter
les pécheresses. C'était Marie de Magdala, Thaïs, Marie
l'Egyptienne, cent autres. L'antienne de l'adultère Nemo
te condemnavit que l' Eglise chante depuis le premier siè-
,
res
cle aux i vêpres du quatrième dimanche de Carême,
estun chef-d'œuvre de phrase musicale; tout un opéra,
tout un drame, s'il faut parler le langage vulgaire, est
contenu dans ces trois lignes de plain-chant que vous
n'entendrez pas sans en comprendre la touchante et
grave beauté.
Et puis, ce furentles infirmes et les pauvres du monde
qui émurent, avantles forts et lespuissants, les entrailles
humaines de ces maîtres et de ces saints. C'est Fhé-
morroïsse poussant, dans une autre antienne de Carême,
le plus beau cri qu'ait eu une créature visitée par son
Dieu : Extollens vocem qucedam mulier de turba... C'est
l'aveugle-né qui, plus loin, raconte à la foule le miracle
que le Nazaréen a opéré avec un peu de boue sur ses
yeux: Lutum Et Jésus d'un miracle marche
fecit...
vers un autre, en moins de temps qu'il n'en faut à cette
dernière citation pour être chantée dans un art de gran-
deur et de simplicité qu'on ne trouve que là: Jésus
autem, transiens per médium illorum, ibat Parcourez .
ces mille antiennes de l'Antiphonaire primitif; ou plutôt
AUX MELODIES GREGORIENNES IQ
allez les entendre chanter dans leur vrai ton d'art ora-
toire et reposé, en une de ces rares maîtrises où Ton
interprète encore le plain-chant, selon sa tradition si
méconnue non en ; cris de massacre et du pas lent de
charretiers qui vont à la foire prochaine, mais à mi-voix
et avec cette onction qui prête à la prière des ailes et
qui l'élancé en oiseau vers le ciel. Parties de l'infini du
temps pour tendre à l'infini de l'éternité, elles commen-
cent et se terminent toutes par la même note profonde.
Selon Fidée et le mode de l'antienne, ces notes s'élè-
vent, s'abaissent, se modulent à toutes les expressions
du texte sacré qu'elles interprètent, sans qu'aucune,
— fût-ce la plus sublime, — ose jamais couvrir de
toute sa voix la parole sacrée. Et pourtant, s'il vous
arrive d'étudier abstractivement l'art en lui-même
de ces petites phrases musicales, vous le trouvez
si complet et si étendu d'expression que, comme Gou-
nod et tant d'autres maîtres modernes en usèrent,
s'il vous plaisait de broder sur ces thèmes minuscules
en apparence quelques fantaisistes variations, vous
tireriez un monde inépuisable d'harmonie de chacun de
ces microcosmes mélodiques.
C'est l'art des maîtres de tout dire en un mot, et l'on
peut affirmer après étude que les écrivains primitifs
de plain-chant y excellèrent. Il fallait être court et précis,
pour ce peuple rudimentaire de chrétiens dont la mé-
moire serait leur livre unique. D'ailleurs, par quels
signes fixer sur des volumes ces sortes de compositions
populaires ? On n'était pas assez savant pour lire ceux
des hymnographes d'Athènes ou de Rome, et les chré-
tiens n'auraient pas employé l'art païen sans craindre
d'en deshonorer leurs mystères. Enfin les chants in-
terprétant ces mystères sacrés n'auraient-ils pas risqué,
20 INTRODUCTION
une fois consignés dans des livres, à tomber entre des
mains impures qui les profaneraient? L'art musical pri-
mitif ne pouvait donc avoir pour livres que les mé-
moires qui les retiendraient et qui, par tradition, se les
perpétueraient d'âge en âge. Ainsi traversa-t-il les cinq
premiers siècles ; et il arriva au temps du pape Gré-
goire, aussi intact dans son texte oralement transmis,
qu'introuvable dans moindre parchemin de l'époque
le
qui n'en laissa aucune trace. Le travail du premier cen-
tonisateur n'en fut que plus aisé. Dans sa maîtrise du
palais du Latran, couché sur sa chaise papale, le fouet du
maître chantre à la main, Grégoire n'eut qu'à faire
comparaître devant ses scribes le premier venu de ses
enfants de chœur, et qu'à faire chanter à l'oiseau les
phrases dont l'Eglise, sa mère, avait balancé son ber-
ceau et dont, depuis, toute sa vie chrétienne avait été
de jour en jour instruite en même temps que charmée.
Heureux âges ! les mères eurent, pour endormir leurs
fils, d'autres motifs que les fadaises de nos bercelon-
nettes modernes, et où l'enfant sut dans ses langes le
nom et l'histoire d'un Dieu qui vint souffrir sur terre
pour y apprendre aux tristes hommes les vertus qui
font la souffrance méritoire et les martyres d'ici-bas une
caution pour les récompenses du ciel. L'œuvre de saint
Grégoire se confina dans la transcription des psaumes,
des leçons, des capitules, des versets, des oraisons,
et dans celle des introïts et des graduels que le pape
Célestin avait précédemment compris dans l'office de la
messe et dont, en majeure partie, la composition mu-
sicale remontait aux premiers siècles des Catacombes.
A cette première compilation qui prit le nom généri-
que de Graduel, s'ajoutacelle du Responsorial compre-
nant le fond des antiennes et des répons que les premiers
AUX MELODIES GREGORIENNES 21
chrétiens composèrent aussi et employèrent à leurs
offices. Ce Graduel et ce Responsorial ainsi catalogués
formèrent la matière totale de Y Antiphonare dit de
Saint-Grégoire, auquel les âges suivants ajoutèrent
d'autres pages, mais sans en supprimer aucune de cette
sorte de Digeste musical qui désormais ferait texte et
loi dans l'Eglise.
On voit par cette première sélection des textes pri-
mitivement chantés, que les hymnes n'y furent pas
comprises. Est-ce à dire que l'Eglise manqua de
poètes dans ces premiers siècles qui produisirent les
Ambroise de Milan, les Hilaire de Poitiers, les Pru-
dence, les Paulin de Noie, les Claudien Mamert, les
Césaire d'Arles, l«s Elpis et les Boèce, les Venance
Fortunat ? Il semblerait plutôt qu'en république sage
elle préféra les couronner de roses et les arrêter pour
un temps à sa porte, jusqu'à ce que les textes bibliques
et évangéliques centonisés de préférence par le pape
Grégoire eussent constitué le fonds invariable du chant
sacré. L'Antiphonaire une fois fixé, on y ajouterait au-
tant de pages supplémentaires qu'en voudrait pour re-
cueillir dévotement, mais non liturgiquement, un Lucis
largitor splendide,un Pange lingua gloriosi, unAurea
luce et décore roseo,un Vexilla régis, un Te Deum,
cent autres œuvres de premier ordre de cette race
venue du ciel, —
encore que bien irritable, au dire du
poète lui-même, pour habiter sans difficulté la com-
mune et mesquine maison du reste des humains. Saint
Grégoire préféra pour ces œuvres l'épreuve du temps
qui sanctionne les plus durables. Par cet ostracisme, il
sembla même deviner l'orage qui menaçait l'harmonie
souveraine de cette musique primitive, et la révolution
qui frapperait plus tard à la porte du temple, par la
22 INTRODUCTION
main même des hymnographes que le pontife en ban-
nissait. En attendant, le rude pape codifia son œuvre
scripturale de plain-chant, non seulement en compi-
lant les textes sacrés que le peuple chantait, mais en-
core en fixant le chant même de ces textes à l'aide de
signes particuliers qu'il inventa. Ces signes initiaux •
consistaient en points et en virgules disposés, sans
portée, sur la ligne des paroles. Selon que les virgules
prenaient la direction de droite ou de gauche, la voix
devait monter ou descendre sur la syllabe affectée par
ces signes. Le plus souvent même ces virgules se réjoi-
gnaient et, selon qu'elles décrivaient un accent circon-
flexe ou un esse tordu, de bas en haut ou de haut en
bas, la voix devait effectuer sur la syllabe tout un en-
semble de notules ou gruppetti, mais en un trait, en un
souffle pneumatique, — d'où le nom de newna donné à
ce système de petites notes, et le nom de « neumatique »
pris par la musique grégorienne dont les innombrables
neumes faisaient, en effet, le fond très caractéristique.
Ces signes, qu'il serait long d'expliquer, s'appelaient :
punctum, virga^ clivis, podatus, scandicus, salicus,
climacus, torculus, porrectus, podatus siibpunctis, cli-
macus resupinus, scandicus ftexus, scandicus sub-
punctis, torculus resupinus, porrectus flexus, porrec-
tus subpunctis. Ainsi la musique des Catacombes eut sa
graphique, ou plutôt les contemporains de Grégoire-
le-Grand trouvèrent dans ces signes énigmatiques et
encore trop rudimentaires un guide pour leur mémoire
à laquelle la charge de retenir par cœur les chants
sacrés continua d'être dévolue ; ces points de repaire
ne suffisant qu'à mettre, çà et là, la mémoire égarée
dans la voie de la tradition et dans le texte même des
primitifs plain-chantistes.
AUX MÉLODIES GREGORIENNES 23
Mais pour si initiale que soit cette notation sommaire,
elle n'en constitue pas moins déjà le Thésaurus musi-
calis mémoire, aidée de l'écriture, trans-
d'un art que la
mettra plus sûrement à la postérité; et, dès le vi e siècle,
l'Eglise peut donner aux siècles de l'avenir le spectacle
d'une de ces auditions musicales dont aucune autre
époque religieuse ne surpassera la grandeur. Essayons
de nous en faire une idée, encore que raccourcie, et re-
constituons par l'imagination une de ces cérémonies
chantantes que Grégoire-le-Grand aimait présider et que
les chapelles papales, formées sur les débris de celle-
ci, n'ont depuis présenté qu'imparfaitement, moins
majestueuses et moins saintes, à l'admiration des âges.
G est le grand jour de Pâques de l'an 600. Le soleil
vient de se lever sur ce qui reste de la grandeur de Rome,
depuis la dernière invasion d'Agilulphe et des redou-
tables Lombards que Grégoire est pourtant parvenu,
grâce à la pieuse Théodelinde, femme du chef barbare,
à retenir dans la campagne fumante. Le pape a aussi
plume
arrêté sa sur cette dernière phrase désespérée des
Commentaires d'E^échiel où, « chauve comme l'aigle »
dans cette Rome dénudée, il veut « mépriser de tout son
« cœur ce siècle comme un flambeau désormais éteint,
« et du moins ses désirs mondains dans la
ensevelir
« mort du monde lui-même ». Or, voici que le soleil delà
Résurrectionremetle souffle des Romains antiques dans
cette poitrine d'indomptable athlète. La mitre des
orientaux ou l'infula romaine est posée sur sa tête, et les
habits pontificaux revêtent son long corps amaigri tel
que nous le représentent les enluminures des manus-
crits contemporains. Grégoire aux beaux et longs traits
pâles, à la haute et élégante stature, est encore le
patricien des nobles formes qu'un sénateur de Rome,
7
24 INTRODUCTION
Gordien, son père, fit tribun et habitua de bonne heure
à la dignité de la robe prétorienne et aux coutumes dis-
tinguées du forum. Sans doute, le magistrat était loin
dupape, depuis la trente-cinquième année que, sonpère i
étant mort, le donna aux pauvres son immense
fils
fortune et fît, de son palais du mont Cœlius, un
monastère dont le premier bénédictin fut Grégoire
lui-même. Lorsque survint le souverain pontificat, il
lui fit regretter plus encore dans les sollicitudes du
gouvernement de l'Eglise, la paix perdue de la
petite cellule. Est ce ce souvenir déjà ancien qui fait au
pape tourner mélancoliquement la tête vers les oliviers
plantés par lui dans le parc paternel du Cœlius, et dont
la redevance inscrite sur des tablettes de marbre
affichées — avec le plan du lieu — aux portes de Saint-
Pierre, était fondée perpétuellement pour l'entretien
des lampes de cette basilique ? Grégoire, paré du pluvial
et l'infula en donc sorti du Latran, à l'heure
tête, est
de tierce. Unehaquenée, toute caparaçonnée de blanc,
attend le solennel pontife sous les degrés de son palais,
et le porte, précédé du cortège des chantres de sa chapelle
qui marche à pied, du collège cardinalice en
et suivi
robes rouges qui chevauchent sur des montures parées
de rouge, comme eux. La Station, fondée par Grégoire
lui-même dans les principaux sanctuaires de Rome où
son éloquence inaltérable a déjà prononcé quarante
inoubliables homélies, est aujourd'hui à Sainte-Marie
Majeure ; et la chapelle papale y est introduite, au si-
lence significatifdes orgues et detous autresinstruments
dont les chantres, déjà en place aux pupitres, remplace-
ront avec leurs voix humaines les sons factices. Et tan-
dis que le pontife, arrivé devant l'autel, quitte le pluvial
pour revêtir la chasuble, le chant de tierce ouvre l'office:
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES 25
l
— Deus in adjutorium meum intende ! entonne le
pape, d'une voix mâle qui met tous ses efforts à s'a-
doucir jusqu'à n'être qu'un souffle. Et toutes les voix du
chœur de répondre en se fondant aussi dans un en-
semble mélodieux, tel que c'est moins un chant qu'un
discours, et que les paroles qui prient y sont plutôt
prononcées que chantées :
— Domine, ad adjuvandum me, festina !
Le psaume Legem pone ouvre, aussitôt après, son aile
et la fait planer toute grande sous les voûtes de la
basilique où elle monte éveiller la mémoire de l'antique
David et celle des générations passées qui entendirent,
comme cette assemblée d'aujourd'hui, psalmodier autre-
fois ces immuables paroles ; et, par le lien invisible
d'un psaume, voici les siècles les plus anciens qui se
rattachent aux temps les plus modernes, et tout le
passé et son histoire qui semblent contenir dans ce
temple où le présenties convoque... Après la monotone
et d'autant plus solennelle psalmodie de tierce, le
chant de la messe commence. Ecoutez, de l'introït à la
postcommunion, d'après l'ordre liturgique institué par
les Sacramentaires du pape Gélase, cette unité invariable
du type choral où vous reconnaissez infailliblement une
prière à chacune des phrases, et cette variété infinie de
la mélodie qui d'une image vous fait passer à une autre
image, d'une étoile à une autre étoile, de la terre au ciel.
Quant à la pure maestria des chantres grégoriens,
elle vous ravit, à contenir et à réduire jusqu'à la voix
d'un enfant qui fredonne, ou d'une faible femme qui
murmure, ces forces mâles de choristes dont tout l'art
tient dans la modération même. C'est une mer tou-
jours sereine, dont on sait que les flancs portent pour-
tant de formidables tempêtes. C'est un ciel sans nua-
20 INTRODUCTION
ges, où cependant la foudre peut éclater ; mais il doit
conserver indéridable la pureté de son immense vitre
bleue à travers laquelle apparaîtra peut-être la face du
Seigneur, maître des altitudes, aux créatures qui-
chantent ses grandeurs dans leur humilité d'ici-bas.
Et, de fait, sans apparaître lui-même, Dieu n'envoyait-
il pas ses anges à la messe d'un pape si mélode? L'his-
toire rapporte qu'un jour, à une de ces solennités
pascales, saint Grégoire, en étant à la fraction de
l'hostie dans le calice, chanta au peuple le traditionnel
Pax Dominî sit semper vobiscum, et que des voix
mystérieuses venant du ciel lui répondirent, à l'éton-
nement de la chapelle : Et cum spiritu tuo ! Depuis ce
merveilleux jour de Pâques, où le génie musical d'un
pape trouva dans le ciel même l'approbation et la ré-
compense de ses réformes mélodiques, le Moyen-Age a
attendu le retour des anges à la messe de Pâques, et la
chapelle du pape ne répondait pas à son Pax Domini,
espérant que la maîtrise céleste se chargerait encore de
donner la réplique... Où sont aujourd'hui ces naïves et
belles traditions où l'on voyait encore, durant ce même
Moyen-Age et cette même messe de Pâques, deux car-
dinaux se détacher du Sacré Collège, et venir se placer
en dalmatiques blanches, debout, face au peuple,
depuis l'Offertoire jusqu'à la Postcommunion, aux deux
cornes de l'autel où leur présence figurait du moins
celle des anges disparus !
Telle fut l'institution grégorienne du chant neu-
matique son interprétation religieuse que les tradition-
et
nalistes du texte et du mode d'un grand pape allaient
perpétuer dans l'Eglise romaine jusqu'à nos jours,
après mille tempêtes essuyées qui n'ont pas réussi à
faire sombrer et à amoindrir même le précieux Antipho-
AUX MELODIES GREGORIENNES 2J
naire de saint Grégoire-le-Grand. Et c'est aussi le revers
de cette belle médaille qu'il nous reste à retourner; —
nous avons déjà dit le courant grec qui tendait à faire
dévier notre beau fleuve d'harmonie hébraïque et
univocale, vers les méandres de l'Hellade païenne %
et
vers l'irréligieuse polyphonie des chanteurs, non d'é-
glise mais dé théâtre.
Pour bien observer toute la route faite et tous les
écueils évités, il convenait que nous fissions partir nos
barques de haut. Nous ne redescendrons que plus
exactement au point précis de notre histoire contem-
poraine où les Mélodies Grégoriennes surnagent intactes
et presque triomphantes, à cette heure.
/^,^,iÊ*£^£^^^;^;^^^^^^^^^^^
III
Nous avons vu avec quel culte exclusif pour les tex-
tes bibliques et évangéliques Grégoire-le-Grand cento-
nisa son Antiphonaire, et comment ce pape rigoureux
retint à la porte de l'église les hymnographes qui y vou-
laient pe'ne'trer. Là du moins, comme les sages de la Répu-
blique de Platon, couronnés de fleurs, ils pourraient ad
libitum organiser des concerts où la poésie mondaine
serait admise et d'où la poésie religieuse ne serait pas tou-
jours exclue. Avec des rimeurs, l'on ne sait jamais où
la raison s'en va; et saint Grégoire aima mieux leur
fausser compagnie, pour la compilation des textes scrip-
turaux que le « canon musical » chrétien devait rigou-
reusement admettre. Ambroise ferait ce qu'il voudrait,
dans sa cathédrale de Milan, et Fortunat aussi dans son
où certes l'on pouvait entendre avec
église de Poitiers,
religion des hymnes composées par des génies si pieux:
l'Eglise romaine avait une garantie de l'intégrité
scripturale de son symbole paraphrasé, dans le caractère
profondément respectueux des Francs.
En serait-il de même du peuple fantaisiste et insubor-
donné de Byzance et de toute l'Eglise orientale où les
Ephrem, les Basile, les Grégoire de Nysse^ accor-
daient déjà les barbitons des païens leurs aïeux et s'ap-
prêtaient à remplacer le point neumatique des proses bar-
bares de saint Grégoire par le point diacritique des
INTRODUCTION AUX MELODIES GREGORIENNES 29
poèmes fleuris de leurs policés hymnographes, comme
ils avaient fait déjà des textes sobres des Evangiles par
les commentaires bavards des Menées ? C'est la ques-
tion. Mais prenons-la de haut. Elle en vaut la peine.
Le 12 juillet 1859, un moine bénédictin français
arrivait à Saint-Pétersbourg après avoir côtoyé, depuis
Cronstadt, sur une mer de vert intense, les bords
crayeux de la Neva et les quais de ce fleuve sévère,
flanqué de forteresses, comme les portes d'une im-
mense prison dont Joseph de Maistre a, d'ailleurs, fait
les plus gracieuses descriptions. Sans avoir le choix
du refuge, parmi les rares couvents catholiques que
la Russie, plus tolérante aujourd'hui, a rendus plus
nombreux dans la ville impériale, dom Pitra, tran-
quillement vêtu de son habit monacal, vint frapper au
monastère de Sainte-Catherine, la seule porte que des
Dominicains de la mère-patrie pouvaient ouvrir à un
Bénédictin compatriote. Ce titre pourtant ne suffit pas
au voyageur pour recevoir l'hospitalité dont il avait be-
soin, «en l'absence de toute autre chartreuse, léproserie,
ou prison militaire, comparables à cette solitude », écrit-
il dans son journal. Enfin, après trois jours d'attente et
grâce à l'intervention de l'ambassade française, la porte
fut forcée et le Bénédictin introduit dans une cellule où
quelques manuscrits laissés là, comme au petit bonheur
de la main qui oserait les ouvrir et s'en servir peut-être,
attirèrent soudain l'attention de ce fouilleur européen
de cartulaires. Celui-ci racontait, en langue grecque,
la légende du Mont-Athos sur Notre-Dame-des-Ibères.
Durant la persécution des Iconoclastes en Orient, un
petit groupe de moines avait quitté F Asie-Mineure et
étaitvenu installer sur une pointe inaccessible des
montagnes de la Chalcidique son foyer, son autel et sa
30 INTRODUCTION
langue. Ainsi placés au sud de la Macédoine, devant les
flots bleus d'Hellespont, comme les femmes trctyennes
que les vers de Virgile rirent pleurer mélancolique-
ment dans leur mémoire classique, ils se consolaient de
la patrie absente par l'aspect de « la profonde* mer »
qui les en séparait. Souvent même, attirés jusqu'au
rivage de la bleuâtre enchanteresse, ils récitaient au
murmure des vagues les strophes prosodiques des
rhapsodes, leurs immortels ancêtres; et ils leur préfé-
raient quelquefois les inspirations qu'ils improvisaient,
à propos de leur exil, suivant le mètre libre dont le Su-
per flumina de David leur présentait le facile modèle. Ils
avaient même appris dans lacontrée que, semblable aux
Ilionniennes éplorées de Priam, une pauvre veuve de
Nicée éiait venue chercher ici avant eux un abri à la
même persécution, et qu'elle y avait transporté son
unique trésor, une panagia, la Vierge immaculée et la
déesse Lare de son foyer incendié. Au moment de
mourir et de peur que la vénérée statuette tombât entre
les mains des Grecs iconoclastes, la pieuse femme des-
cendit à la nuit sur les bords de la mer et y jeta sa
Vierge. La sainte un moment suspendue
panagia resta
sur les flots, s'y revêtit d'une auréole lumineuse et,
ainsi recouverte, disparut sous la vague brillante qui
l'enveloppa de ce dernier manteau. Ainsi ensevelie
depuis des siècles, l'icône sacrée n'avait pas reparu
quand, un jour, un des moines de la laure fondée au
Mont-Athosvitbrillersur les flots la panagia revenante ;
et remplaçant quelques profanespécheurs dont les
mains ne pouvaientapprocherlastatuetie, il laprit entre
ses doigts consacrés par le sacerdoce et l'apporta
triomphalement au milieu de ses frères où, depuis, elle
fut vénérée sous l'appellation de Notre-Dame-des-Ibères.
AUX MÉLODIES GREGORIENNES 3l
Cette le'gende, écrite en grec par les historiens de
cette laure, était suivie, dans le manuscrit qui la
rapportait, d'un canon ou cantique à l'honneur de la
Sainte Vierge. Mais, sur le manuscrit de sainte Cathe-
rine, dom Pitra remarqua une série de points rouges
qui dominaient les mots par intervalles réguliers,» et
qu'il n'avait pas rencontrés dans d'autres manuscrits
grecs, de l'origine même de celui-ci. Ces points mar-
queraient-ils la mesure des syllabes, et cet écrit serait-il
un poème ? Pitra se souvenait des thèses savantes de
Gretser, de Maracci, d'Arevalo, des Bollandistes et
même modernes critiques hellènes, qui
d'anciens et
homologuaient tous les petits poèmes de l'église grec-
que des premiers siècles avec les mesures indiquées,
antérieurement à ces divers hymnographes, par les
poèmes prosodiques des vieux Latins et des vieux
Grecs. D'autre part, dom Toustain et toute la
Congrégation de Saint-Maur, négligeant ces points
diacritiques comme autant de quantités négatives,
avaient aussi bien confondu Yisosyllabie (ou le nombre
des syllabes) et Yhomotonie (ou la place de l'accent) en
une prose courante et tout au plus cadencée, mais non
versifiée, que ces rudimentaires hymnographes avaient
écrite là. Sans pousser plus avant sa recherche, les
termes de comparaison lui faisant d'ailleurs défaut,
dom Pitra descendit de Saint-Pétersbourg à Moscou. Il
allait même quitter cette ville quand, un matin, lisant
dans la bibliothèque du Saint- Synode un débris de
manuscrit kondakarin (ou recueil de cantiques) auquel
manquaient lecommencement et la fin, sesyeux s'arrêtè-
rent sur un texte écrit en l'honneur de la Nativité et où
cette phrase, simplement annotée des mêmes points dia-
critiques, se lisait caressante, cadencée, rimée même :
32 INTRODUCTION
'H -apOivoç C77^J.Ep07
xov 'j-Epo'ja-.ov xixrei
xal -f)
y^ "co ffHijXaiov
tw a-pojixaj irpoaaYÇi.
*AYYeXot (Jl£Xa 7rO'.fJL£VtOV
OtO;oXoYOÙ<KV,
Mavot os jasTa aatépoç
ôootTïopoùatv,
Si'^aç y«P eysvv^Otq
iraiSiov vsov, ô Tcpô aîwviov @;o^.
C étaient des vers, des vers sans prosodie, sans pieds
classiques de l'antique Parnasse des vers qui, pour ;
n'avoir que le rhythme indifféremment long ou bref
des syllabes, n'en étaient pas moins cadencés et
chantants ; des vers qu'une rime finale astreignait seule
à sa loi, et tout le reste était laissé à l'inspiration de
l'improvisateur qui, pour si barbare qu'il fût, pouvait,
sans étude et sans art, trouver dans son esprit les idées
simples qui composaient ces naturels poèmes, et sur
ses lèvres les paroles inapprêtées qui n'avaient besoin
de sortir ni des palais d'Auguste, ni des portiques
de Périclès pour apporter encore au monde des sujets
de chanter, aussi longtemps qu'il y aurait ici-bas des
berceaux à bénir et à pleurer des tombes. Dom Pitra,
conduit par le hasard sur ces textes, ne toucha-t-il pas,
avec ces Grecs mélodes de la laure du Mont-Athos et
du studium de Constantinople, à l'origine même de la
poétique moderne ? Quelle découverte merveilleuse,
celle de ce berceau charmant d'où tant d'oiseaux
étaient partis, pour s'en aller chanter sur les lauriers
et les cyprès plantés par la génération nouvelle des
Barbares, dans cette Europe révoltée contre l'unification
tyrannique de l'Empire romain qui leur avait fait couler
trop de larmes pour leur inspirer encore des cantiques.
AUX MÉLODIES GREGORIENNES 33
Ceux-ci, cadenassés dansla métrique torturante d'Horace
et de Virgile, ne rappelleraient-ils pas trop cruellement
l'ergastule à ces Gaulois et à ces Parthes échappés par
miracle à la fourche des belluaires et à la baguette des
licteurs ? Un dieu plus humain, affranchissant cette
peuplade de victimes, voulait, pour chanter la victoire
de âmes sur l'asservissement des corps,
la liberté des
d'autres paroles et d'autres airs que ceux des antiques
bourreaux qui conquirent le monde et n'en firent plus
qu'une bouche immense et qu'un œil géant, pour mieux
gémir mieux pleurer. La chrétienté, sortie de son
et
gémissement inénarrable, laissa ainsi à Rome sa langue
et ses poètes, sa lyre et ses artistes, et s'en revint dans
ses forêts natales, riche de ses croyances néophytes,
fière de ses libertés reconquises, orgueilleuse de son
ignorance même d'où un monde nouveau allait surgir.
Au pas ailé de leurs enthousiasmes les hymmes s'en-"
volèrent, affranchies et sans règle, comme les innom-
brables épis d'un champ fécond et trop longtemps
inculte où, pour un grain semé, on récoltera mille
gerbes. Du chœur christianique ainsi cultivé, après la
lutte épique de l'individualisme européen contre le
romain collectivisme, les barbares au repos firent sortir,
à l'honneur du Dieu qui les avait rendus à leurs nationa-
lités reconquises, toute une flore spontanée de faciles
poèmes. Ceux-ci, tantôt noëls naïfs, tantôt odes pascales
et solennelles, tantôt simples séquences, montèrent
par touffes en forêts-vierges autour des églises. Il y eut
des fleurs jusqu'au clocher, et les trèfles foisonnèrent
sous le cloître. Les plus vivaces de ces lys symboliques
et de ces roses mystiques ont conservé encore leur ton
et leur parfum sauvage, entre deux feuilles d'un antipho-
naire manuscrit ou d'un missel oncial. Les plus légères
^4 INTRODUCTION
exhalèrent leurs poésies avec le souffle qui les chanta,
dans les antiques abbayes dont les échos, pareils aux
tombes, ne rendent pas les voix qui meurent. De ce jardin
mystique aux millions de fleurs passées, quelques pétales
égarées dans des livres perdus arrivent jusqu'à nous, et
c'est miracle que dom Pitra ait pu cueillir dans le ma-
nuscrit de Moscou celui-ci, qui n'était encore qu'un frag-
ment trop fragile fondement aux palais gi-
pour servir de
gantesques qu'allait bâtir un peu partout, sur ce mètre
affranchi de la poésie antique, la poésie moderne appelée
à chanter l'indépendance des nationalités reconquises
sur la notation courante qu'un primitif Barbare, en
même temps fait chrétien et hymnographe, lui aurait
apprise à rhythmer.
Le savant Bénédictin, rappelé en France, dut lais-
ser en Russie ces manuscrits, d'ailleurs trop in-
complets et trop rares pour instrumenter sa critique
jusqu'à une conclusion péremptoire. Ainsi vécut-il
plusieurs années encore devant son rêve, sans pouvoir
ajouter une conclusion finale à ces problématiques
points diacritiques .11 était déjà cardinal à Rome, lors-
qu'un jour, à la bibliothèque Corsini, ses infatigables
recherches lui procurèrent l'inespérée fortune de
rencontrer une copie, et cette fois complète, du fameux
manuscrit de Moscou. Ce n'était plusun hymne, maisun
recueil entier ;
plus une œuvre d'un mélode égaré, mais
les plus belles pièces de huit maîtres mélodes. Nom-
mons-les, ce sont les premiers initiateurs de la poésie
contemporaine. Ils s'appellent : Anastase, Sergius, Elie,
Oreste, saint Théodore, Joseph de Thessalonique,
Photius et Romanus, — surtout Romanus, diacre de
Béryte, que l'on peut comparer à Pindare parce qu'il
soutiendra le parallèle aux yeux de quiconque lira
AUX MÉLODIES GREGORIENNES 35
les strophes du lyrique chrétien, après celles de son
immortel ancêtre. Car c'est la chose remarquable
qu'il convient de noter, devant ces rejetons extrêmes
d'une même race de poètes, que, si la métrique pre-
mière fut introduite dans les Lettres antiques parles
Grecs primitifs, ce furent aussi les Grecs modernes qbi
inaugurèrent la métrique nouvelle dans les Lettres re-
nouvelées des temps anciens par lechristianisme. Est-ce
parce qu'il tient au tempérament des Hellènes, nés rhap-
sodes, de chanter en poètes comme les rossignols chan-
tent en oiseaux ? Ou l'harmonie inséparable de leur
langue sacrée et de la mer rhythmique qui la scande et
en apporte sur sesflots cadencés del'Orient à l'Occident
les mélodiques syllabes, depuis plusieurs mille ans que
l'Europe charmée écoute chanter l'Asie, comme l'alcyon
de la fable sur les flots enchanteurs de la réalité ; cette,
harmonie autocthone de la Grèce antique a-t-elle
promis à ses malheureux fils de les suivre partout où
l'infortune de l'exil les poussera ? Je ne sais, mais en
nos âges si éloignés de l'ancienne Hellade prosodique,
les poésies modernes qu'on scandera librement par
syllabes rimées seront encore un souvenir de la pro-
sodie grecque, — nonobstant cette dernière entrave
des rimes, jetées négligeamment à bout de vers par ces
poètes de l'Eglise nouvelle qui ne connurent pas leurs
trésors.
C'est à même ces textes grecs, qu'il faudrait puiser
les flots d'harmonie douce et facile qu'ils produisent.
Ils portent leur musique dans l'assonance de leurs
strophes, et toute traduction en atténue les effets. Une
vulgarisation de phrases si mélodiques et de pensées si
naïves en la majesté même de leur lyrisme, affaiblirait
peut-être l'enthousiasme qu'il conviendrait d'inspirer
36 INTRODUCTION
pour ces hymnographies de l'ancienne Byzance, dont
un hasard certes inespéré ressuscite les délicieux chefs-
d'œuvre. Risquons-en une toutefois. Romanus, que
nous allons prendre pour victime dans le premier venu
de ses exquis poèmes, fera la part de nos meilleures
intentions. Au pis aller, les mécontents consulteront lès
textes mêmes ; et ce ne sera pas chose si maladroite,
d'avoir gagné quelques lecteurs aux bons mélodes de
Pyzance la vieille, en plein xix e siècle où tant d'autres
poètes, écrivant en français, n'auront jamais peut-être
semblable fortune : être lu ! Du moins, pour laisser à
cette faible traduction le cadre ancien qui la fera revivre,
que le lecteur se peigne tout à coup le tableau d'un jour
de Pâques, par exemple, à Sainte-Sophie, au temps où
Romanus vint y chanter lui-même ses poèmes.
On est à cette période majestueuse et vile de l'Em-
pire où, d'un Justin pâtre de profession que le ha-
sard fit Pantokrate, sort dynastiquement son neveu
Justinien à qui les représailles de l'hérédité devaient
donner, pour compagne delà même vulgaire extraction
et du même impérial prestige, Théodora fille d'Acacius
l'Arctotrophe, l'éleveur d'ours. L'empereur et sa femme
ont déjà, depuis belles années, réparé leur, obscure
origine avec ces palais merveilleux dont ils ont étonné
le faste même de Byzance, et dont Sainte-Sophie est le
plus admirable fleuron de cette couronne de chefs-
d'œuvre. Le jour de Pâques s'est donc levé sur Byzance
la belle. Les timbres d'or appellent à l'Office le peuple
et la maison de l'empereur. Dans la Magna-Aula, dont
le palais relie celui de Justinien à la maîtresse basilique,
les gens du service impérial attendent le maître, ran-
gés en ordre de procession sous la baguette noire des
diligents silenciaires. C'est le grand logothète du drome
AUX MELODIES GREGORIENNES
et les logothètes inférieurs de l'administration des
finances. Puis, vient le protovestiaire, ou grand-maître
des cérémonies ; le grand primicier, ou chef des
chambellans ; le grand dronzaire, à qui appartient
la police du palais et le commandement de la flotte ; le
grand hétériarque, le grand stratopédarque et leprotos-
trator, ou écuyer impérial. A la suite, se rangent par
quartiers, les patrices, les hypathi, les archontes, les
nobilissimes, les spathaires, les protospathères,les spa-
tharocandidats et les chrysobullaires, ou scribes de la
maison impériale. Celle-ci, au complet, s'agite et brille
dans les couleurs les plus diverses et les lampas les
plus ornés; mais ce sont les Bleus, amis officiels de
l'Empire monophysite, et les Verts, partisans des
rationalistes Aloges et du matérialiste Arius, dont les
nuances délicates flottent en plus grand nombre sur le'
peuple et la cour, comme celles d'un océan bariolé
dont les vagues immenses attendent le vaisseau qui va
les dominer de ses voiles. Et voici enfin paraître, en
tunique talaire de soie violette où sont brodés des paons
montés par des enfants nus, le grand silenciaire qui,
verge d'or en main, précède l'empereur; et c'est Jus-
tinien en personne et en figure froide de notaire qui
apparaît, vêtu d'une simple tunique verdâtre, chaussé
de rouge, la tête nue, d'une main retenant sous son bras
un évangéliaire et, de l'autre, prenant la droite de l'im-
pératrice en manteau violet, semé d'abeilles d'or, ouvert
sur les deux seins et laissant voir les flots abondants et
légers d'une chemise de soie blanche. Beauté grecque
et dorée des élégantes filles de Chypre, elle laisse
tomber en frisons sur ses yeux des boucles impudiques
que l'Eglise a blâmées tant de fois ; et l'ovale impérial
du visage s'allonge encore de deux pendeloques cir-
38 INTRODUCTION
culairesoù une émeraude est sertie d'un côté, etoù,£ur
l'autre, est gravée l'image de l'empereur autour de cette
devise :
X a P tç *) ©eoo. Un évangéliaire plus précieux
que celui de l'empereur et porté par une petite main
chargée de bagues, complète le costume et la richesse
de la superbe Théodora... Mais, du côté de la basi-
lique, la procession des Bleus et des Verts confondus
s'est déjà mise en marche. Du péristyle immense aux
innombrables colonnes de porphyre, le colossal simu-
aux Byzantins d'en-
lacre de l'archange Michel fait signe
trer avec son glaive gigantesque où le peuple chrétien
peut lire, sur la lame : Lave tes péchés et non pas seule-
ment ta figure. Au passage, on a salué la croix d'or dont
Sainte-Sophie se couronne et qui allonge son rayonne-
ment sous le soleil, jusqu'à soixante mille au loin, sur
le Bosphore. Le grand portail d'argent doré est béant
et, autour de lui, s'ouvrent les neuf autres portes de
cèdre, d'ivoire et d'ébène. On a pénétré dans le temple
où la lumière du dehors est aussitôt doublée par les
refletséblouissants des mosaïques à fond d'or où
d'immenses chérubins ouvrent leurs ailes blanches
devant le Christ géant, assis dans sa tunique bleue au-
tour des patriarches, des apôtres, des martyrs et des
vierges, debout en hémicycle. La coupole aérienne,
où ces mosaïques s'envolent, est séparée des quatre
arceaux qui la supportent et de la masse de l'église,
par vingt-quatre ouvertures si largement ouvertes dans
le ciel, que la coupole qui s'en élance dans l'azur même
semble un oiseau perdu dans les hauteurs et dans le
vide de l'espace. Et partout, comme revêtement des
quatre bras de l'incomparable basilique, ce sont les
marbres verts de Thessalie, ceux de l ibye aux tons
bleuâtres, ceux de Phrygie qui sont tout blancs avec des
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES 3q
veines rouges qui les animent. Les décors en sont faits
de feuillages de jaspe, d'agate, de nacre, de perles. Le
long des balustrades dorées, des milliers de lampes d'or
allument des myriades d'étoiles. Enfin, voici le sanc-
tuaire où la statue de la Panagia sacrée tient son diyin
Enfant sur ses genoux ; haute rampe de l'ico-
et voici la
nostase devant laquelle sont les deux trônes d'or où
l'empereur du côté de l'évangile, et le patriarche du côté
de l'épître, vont s'asseoir tandis que, derrière
; la clôture
qui sépare des fidèles l'autel, le sacrifice de la messe
commence... C'est le moment aux orgues, qui célébraient
l'introït de la cour avec leurs mille voix, de se taire. Le
diacre a paru devant l'iconostase, mandant le lecteur vers
les chantres et leurordonnant de moduler, entre l'épître
et l'évangile, l'hymne du jour sans autre accompagne-
ment que leurs voix. Romanus, que
Byzance tout
connaît et dont, à chaque attend une autre
fête, la ville
œuvre, Romanus est debout au pupitre, donne le ton
aux diverses parties de la chorale groupée autour de
lui et, tenant à la main un parchemin roulé où toute
l'assistance a attaché ses yeux, depuis Théodora brillant
comme une gemme entre les tapisseries à rinceaux de
la tribune impériale, jusqu'au Scythe manant qui se sus-
pend aux ornements d'une colonne, le grand et maigre
moine du studiumlève le bras et donne à l'hymne le
signal du départ. Ce sont des voix d'enfants auxquelles
peu à peu se mêlent des voix d'hommes, des voix de
femmes, des voix de cuivre, des voix d'airain c'est le :
triomphe de la polyphonie dans toute sa splendeur, au
milieu de l'éblouissante Byzance qu'elle a choisie pour
capitale de son empire né d'hier et déjà si puissant.
Sur ces multiples voix, les vers légers semblent avoir
des ailes pour s'envoler plus vite vers la rime qui
9
4° INTRODUCTION
les suspend au point diacritique. Et ces paroles
grecques qui éveillent musique au passage, comme
la
des oiseaux d'auties oiseaux, vous disent avec Yhyrmus,
ou strophe initiale dont les tropaires suivants imi-
teront la coupe, après le couplet qui reviendra toujours
le même pour séparer ces strophes, comme un récit
que fait le chœur et auquel le peuple répond :
a Tu es descendu dans le sépulcre, ô Immortel !
—
mais tu as brisé la puissance de l'enfer. — Tu es ressus-
cité, comme un vainqueur, ô Christ Dieu ! — et, aux
femmes qui apportaient des parfums, tu as dit salut : !
— A tes apôtres, tu as donné la paix, toi qui aux
pécheurs tombés donnes de ressusciter :
— Toi qui aux pécheurs tombés donnes de ressus-
citer.
Tcapi^tov àvaaxaaiv.
« Levez-vous, mes bien-aimées ! allons, comme les
mages. — adorons, comme eux, portant, en guise de
présents, des parfums ;
— car ce n'est plus dans des
langes que Jésus est enveloppé, — mais dans un linceul.
Pleurons et crions : « O Seigneur lève-toi, —
! qui toi,
aux pécheurs tombés donnes de ressusciter.
— Toi qui aux pécheurs tombés donnes de ressus-
citer. »
« Mais déjà, dit dom Gabrol à qui cette traduction
estempruntée, l'aurore d'une autre espérance commence
à poindre dans leur cœur. Le Christ ne serait-il pas
ressuscité ? Elles attendront donc, laissant à Marie-
Madeleine le soin d'aller seule au sépulcre. Il est
nuit encore ; mais l'amour qui est au cœur de Madeleine
lui sert de flambeau. Elle arrive, elle trouve la pierre
AUX MELODIES GREGORIENNES 41
renversée, le tombeau vide, et, dans son saisissement,
son premier cri est celui-ci : « Ont-ils enlevé mon
.Seigneur ? ou plutôt n'est-ii pas ressuscité, celui qui
aux pécheurs tombés donne de ressusciter ? » Pierre et
Jean viennent à leur tour au tombeau. Le poète suit le
récit des évangélistes, mais il en profite pour donner
un témoignage bien explicite de la foi de l'Eglise grec-
que en la primauté de Pierre : « Jean arrive le premier,
mais il n'entre pas. — Il attend le coryphée, afin que
l'agneau suive le pasteur ;
— et, en vérité, cela convenait,
car c'est à Pierre qujl a été dit: « Pierre, m'aimes-tu ?
— Pais donc mes agneaux, selon ton bon plaisir. »
— Et c'est encore à lui qu'il a été dit : « Bienheureux
Simon, jeté donnerai les clefs du royaume descieux ». —
Enfin, c'est à Pierre qu'ont été soumises les eaux de la
mer — « par celui qui aux pécheurs tombés donne de res-
susciter ». Les deux apôtres entrent dans le sépulcre.
Ils s'étonnent de le trouver vide, et que Jésus ne leur
apparaisse pas. Ils craignent d'avoir été téméraires en
entrant. Ils disent : « Ce sépulcre n'est pas semblable
aux autres ;
— c'est vraiment la maison de Dieu, celle
— dans laquelle est resté, a habité et s'est complu —
celui qui aux pécheurs tombés donne de ressusciter ».
Marie-Madeleine, qui les a suivis, les console en leur
disant que, sans doute, par une délicatesse de sa provi-
dence, Dieu a voulu que les femmes qui, les premières,
étaient tombées avec Eve, fussent les premières à voir
celui qui s'est levé d'entre les morts. Puis, elle va de
nouveau au sépulcre; elle y reste seule; son amour
l'y retient ; sa douleur et sa tendresse s'exhalent dans
une plainte douce et triste : « Hélas! ô mon Dieu! où
vous ont-ils porté? — Comment avez-vous souffert, ô
vous qui êtes immaculé, — d'être emporté par des mains
42 INTRODUCTION
impures ? — Saint! Saint! Saint! s'écrientles séraphins,
— et ils oseraient à peine vous porter sur leurs épaules.
— Et les mains des imposteurs vous ont enlevé!...
Voilà trois joursque tu es mort, toiquirenouvelles toutes
choses, —
toi qui as ressuscité Lazare après quatre
jours d'ensevelissement, — qui Tas marcher encore fait
enveloppé de ses bandelettes, — tu restes dans sépul- le
cre Je voulais voir ton sépulcre, — pour l'arroser de
!
mes larmes... O Seigneur! qui as ressuscité la fille de
Jaïre, — pourquoi es-tu encore dans le sépulcre? —
Lève-toi, viens, manifeste-toi à ceux qui te cherchent,
— ô toi qui aux-pécheurs tombés donnes de ressusciter. »
Le poète continue à commenter le récit biblique. La
scène de la rencontre entre Jésusressuscité et la péche-
resse lui inspire encore des accents pleins d'éloquence et
de suavité. Madeleine revient auprès des saintes femmes
qui l'attendaient. Sa joie de la résurrection éclate en
transports que le poète a rendus avec le même bonheur
d'expression. « J'oserai le dire, s'écria-t-elle, j'ai reçu la
même grâce que Moïse. — J'ai vu, oui, j'ai vu, non pas
sur la montagne, mais dans — non pas le sépulcre,
sous une nuée, mais dans son propre corps, — ce Maître
des vents et des nuages, Celui d'hier, d'aujourd'hui, de
toujours. — Il m'a dit: « Marie, comme la colombe
portait le rameau d'olivier, — porte aux fils de Noé cette
bonne nouvelle: — Voilà
est morte Car
que la mort !
je me suis moi qui donne aux
levé du sépulcre, —
pécheurs tombés de ressusciter ». Les saintes femmes
ajoutent foi aux paroles de Madeleine; elles vont,
elles aussi, au tombeau; elles voient l'ange qui
garde le sépulcre, échangeant quelques paroles avec
lui, à la gloire du Ressuscité, et s'en reviennent annon-
cer aux apôtres ce qu'elles ont vu. L'hymne se termine
AUX MÉLODIES GREGORIENNES ^.3
par une dernière invocation au Christ, en faveur du
mélode: « O Sauveur ! que mon âme morte ressuscite
avec toi, — et qu'elle ne s'afflige plus... Je t'en prie et
t'en conjure, ô Miséricordieux! n'abandonne pas un
pauvre pécheur, — car ma mère m'a conçu dans le pé-
ché et dans l'iniquité. — Saint ! Saint ! Saint et Miséri-
cordieux ! que ton nom — soit sanctifié par ma bouche,
et par mes lèvres, et par mon chant. — Donne ta grâce
à celui qui fâchante. Donne-moi cette grâce, — toi qui
aux pécheurs tombés donnes de ressusciter ».
Sur cette naïve et personnelle prière le poème public
et solennel de Romanus s'arrête; et l'on ne sait pour-
quoi on trouve tant de charme autour de ce majestueux
apparat de Sainte-Sophie la Superbe, à cette inflexion
de la voix du coryphée ne priant plus que pour lui seul
devant tout Byzance assemblé, à ce mouvement person-
nel de la main du poète qui a écrit cette strophe et la
fera passer dolente et suppliante jusqu'aux siècles futurs
qui, déclamant cette hymne parmi les pompes d'autres
Pâques et sous les voûtes d'autres magnifiques cathé-
drales, ne s'arrêteront pas de prier sans recommander
au Seigneur Dieu l'àme dévote de son bon hymno-
graphe. Ainsi, dans ces anciens beaux livres de prières
publiques, la page du missel fut écornée souvent par une
main émue qui y souligna tel passage, et depuis tant de
siècles le signet indiqué reste toujours là. Ainsi Théo-
dora, sous ses frisons de courtisane, marqua-telle peut-
être son attendrissement, de ses doigts blancs sur son
évangéliaire, rendue sensible et tout à coup pieuse par
la voix suppliante du chanteur.
Feuilletez tout le recueil des hymnographes. A dix,
ils se sont partagé la besogne d'y composer une hymne
pour chaque grande fête du calendrier liturgique, et.
44 INTRODUCTION
sans compter les courts et négligeables E4>HMIAI , vous
en trouverez près de deux cents. Sans doute, vous re-
gretterez que le divulgateur ne les ait pas traduites
autrement qu'en latin, ni présentées ailleurs que dans les
volumineux Analecta juris pontificii ou dans les
coûteux Analecta sacra spicilegio solesmensi parafa ;
mais pour si peu hellénisant que vous soyez, c'est
encore dans le texte grec même que vous préférerez
lire ces versiculets dont la grâce nativetient tant au mot
et à son euphonie, que la meilleure traduction ne peut
servir que du plus fatal couteau pour couper ces syllabes
chantantes dans la gorge de ces jolies poupées lyriques
dont s'égaya, un temps, la folle ville des Verts du cirque
et des Bleus de la panégyrie :
'H 7rap0£vo<; <r/}[j.opov
xov ôîtepoufftov Tr/Tst
xa-. Y] -p) 10 aTîr^Xatov
tw airpocmio irpoaaYSi.
ow^oXoyoùaLV,
Mcrfoi Ss fj.sxa àarxÉpoç
ôSonropouaiv,
8t' Tj[J.a;
y a p byewtjGt)
TratStov VEOV, ô irpo àuiovtov 0SOÇ
La Vierge, aujourd'hui, — (dit encore l'ode de la
Nativité), — engendre un nouveau-né dont la nature est
supérieure, — terre offre une caverne — au cher
et la
hôte qui lui arrive. — Les anges avec les bergers — dia-
loguent leur gloire, — mages avec
et lesétoiles — se les
mettent en route; — car parmi nous voici qu'est né —
l'Enfant nouveau, le Dieu des siècles. » C'est un aigle,
qui laboure, c'est un bœuf, qui vole; mais ce ne sont
plus, traduits du grec, ces mots brillants comme des pa-
pillons qu'aimèrent tant à poser sur leurs livres les
AUX MELODIES GREGORIENNES 45
Byzantins, fils du logos immatériel et créateurs de
l'insaisissable paradoxe.
Tels furent, dans l'Eglise grecque, ces primitifs mé-
Iodes sur le texte desquels il conviendrait d'étudier de
plus près cet imperceptible et révélateur point diacri-
tique où dom
Pitra a glissé et où nous découvririons
peut-être une réminiscence du point neumatique de
saint Grégoire et le secret d'une musique empruntée
par les Grecs d'Orient aux Latins de l'Eglise romaine.
Des maîtres plus exercés que nous dans Tart paléogra-
phique reviendront sur ces vestiges et reconstitueront,
qui sait ! deun art musical perdu pour Byzance
là tout
et pour l'histoire. Quelques textes des hymnographes
grecs nous importaient surtout, et nous voulions seule-
ment les indiquer au passage.
La citation en aura paru longue peut-être, mais elle
était nécessaire pour laisser à l'esprit une impression
tout au moins superficielle de la musique polyphoni-
que, renouvelée de THellade antique par la nouvelle
église grecque d'Orient, et appliquée à une littérature
multivocale dont la variété fantaisiste de sa prosodie
mouvementée à l'infini peut certes, à elle seule, donner
l'idée des chants complexes et indéfiniment bizarres qui
s'appliquèrent à ses syllabes et dont la tradition s'est
perdue. Ou plutôt, nous allons voir ressusciter celle-ci,
avec un paganisme outré qui transportera ses formes
hypocritement religieuses, dans la musique de théâtre
et non d'église. De Byzance, va aborder en Italie avec
ces petits arts abâtardis qui firent la décadence de l'O-
où l'Occident puisera, sans scrupule et pres-
rient et
qu'innocemment, son inconvenante et malheureuse
Renaissance.
IV
Les chroniqueurs de la période carolingienne racon-
tent que les Northmans, les Lorrains, les Flamands,
les Saxons, conduits vers Paris en armée barbare par
l'empereur Othon à la conquête de l'héritage de Charle-
magne, arrivèrent tout à coup comme un torrent sur
les hauteurs de Montmartre ; et que, de là, à l'épou-
vante de la ville et des soldats de Lothaire, ils chan-
tèrent le Te Deum avec un si formidable ensemble que
le tonnerre sembla fondre du ciel sur la capitale des
Francs effrayés et tous ses alentours. Charlemagne
avait pourtant laissé assez d'écoles de plain-chant, à
Metz, à Soissons et dans les maîtrises affectées à pres-
que toutes les cathédrales de France et de l'Empire ger-
manique, pour que. ses fils et descendants se soient fait
l'oreille à la majesté des chants grégoriens et à la musi-
que sacrée du grand pape dont l'Antiphonaire primitif
avait été distribué par centuples copies aux abbayes et
aux églises de l'époque, là même où nous les retrouvons
aujourd'hui. Et Ton aime à évoquer le souvenir de ces
barbares aux cœurs religieux et aux voix si puissantes,
grâce à l'Eglise qui leur prêtait la tonitruante expression
de ses hymnes, que, d'une hauteur de Paris où celles-ci
éclatèrent soudain, il sembla à la capitale que c'était la
foudre qui tombait sur ses toits :
Te Deum laudamus...
INTRODUCTION AUX MELODIES GREGORIENNES 47
Te per orbem terrarum, sancta confiletur Ecclesia...
Que durent éprouver les petits-fils de ces hommes,
quelques siècles plus tard, quand ils poussèrent leurs
chevauchées de croisés vers Jérusalem, et que, sur la
hauteur d'où ils cherchaient partout à l'horizon le Saint-
Sépulcre, ce fut Constantinople aux dômes d'or et aux
palais de marbre, qui leur apparut ? On se les représente,
arrivant par la Porte Dorée et descendant par l'Hippo-
drome aux couleurs bleues et vertes, parle Forum cons-
tantinien aux oriflammes de pourpre, par l'Hagia Sophia
aux portiques de porphyre et aux portes de bronze,
jusqu'au palais des Césarsoù les attend l'empereur dans
l'apparat d'une pourpre dont on aperçoit déjà les revers,
ce pendant que les mélodes grecs essayent de recouvrir
avec les volutes polyphoniques de leurs hymnes orches-
trales et vaines les vertus d'une royauté qui disparaît
et d'un artqui se meurt. Il faut les voir, ces fiers croisés,
descendants des Northmans qui conquirent le Paris de
Lothaire au sobre et ferme chant des mélodies grégo-
riennes,!] faut les voir traverser les chœurs de Sophie
la Sainte où des hommes fioriturants et empruntés
comme femmes interprètent les prières recueillies
des
de l'Eglise avec une musique évaporée d'opéra. Combien
leur paraît supérieure à ces complexités paganesques, où
leur simplicité chrétienne se perd, la moindre église de
leur village occidental où la prière monte sur les ailes
du chant, avec l'inflexible et peut-être rigide ligne de
leurs nefs ogivales et de leurs flèches gothiques, mais
si loin des astragales romanesques et des byzantins
flonflons dont sont chargées et déchristianisées presque
ces églises bâtardes où la musique polyphone est l'ex-
pression de l'architecture composite ! Mais, hélas !
quel fleuve assez puissant peut se vanter de traverser
10
48 INTRODUCTION
un lac aux mares croupissantes, sans emporter dans ses
flots purs la trace infectée de leurs eaux ? Ce fut le sort
de la source idéale, qui fit naître les effluves grégorien-
nes à l'origine même de l'Eglise, de s'altérer et de se
diviser au courant grec qui la sollicitait vers les rives
attiques. Nos beaux barbares, traversant Byzance,
emportèrent, empreint dans leurs manteaux, l'air vicié
de décadence dont les énerva le peuple efféminé
des Comnène, comme d'une odeur de flacon très
subtil dont ils ne purent se défendre. Sous prétexte que
l'Orient venait apprendre à l'Occident le peu de
sculpture, de peinture, de broderie, etc., qu'on déve-
lopperait à Rome et à Paris conformément au tempé-
rament national de chaque artiste nouvellement ins-
truit, nos chevaliers chrétiens quittèrent donc Byzance
en emportant, pour la corruption du sang européen,
jusqu'à cet affreux mal de Naples dont il suffit de
prononcer le nom pour en laisser entendre les secrètes
horreurs, et, pour l'altération de l'art chrétien, cette
polyphonie païenne dont notre musique religieuse ne
sut pas assez énergiquement se défendre.
Disons toute la vérité : quand les mélodes polypho-
nesques vinrent frapper à la Maison du Pape, c'était le
temps où le schisme la divisait et permettait ainsi à
l'art païen de s'introduire clandestinement au sanc-
tuaire. Il y régnait en quand seulement on y
maître,
prit garde. « Pendant les soixante-douze années que
dura le schisme d'Avignon, écrit Super dans une
brochure remarquable que l'érudit musicologue vient
de consacrer à Palestrina, le recrutement des chantres
se fit parmi les laïques étrangers plus ou moins réputés
pour leur talent musical, mais, à ce qu'il semble, peu
ou point préoccupés de l'observance liturgique et des
AUX MÉLODIES GREGORIENNES 49
traditions qu'ils ignoraient. Ce fut bientôt l'avènement
du contrepoint, « le chant sur le livre », en France et
en Italie, le contrapunto a mente ; ce fut aussi le point
de départ d'une décadence ininterrompue. Le pape
Innocent III avait rangé les chantres parmi les six
ordres des clercs. La fonction de chantre cessa d'être
attachée à l'un des ordres mineurs, pour être confiée à
des laïques qui ne cessèrent d'envahir et d'empiéter en
serviteurs plus dévoués à eux-mêmes qu'à l'Eglise, ainsi
qu'il est toujours arrivé. On ne peut citer aucune auto-
rité relative à la détermination des parties de l'Office
divin où l'on pouvait faire emploi de la diaphonie
de Yorganum et de l'ancien discantus, antérieur au
xm siècle. Ce fut une trèsregrettable lacune: la liturgie
e
n'a aucunement réglé cet usage abandonné à lui-même,
selon le temps et le pays où il était en pratique. Notre
grand moine Guy, — qui est de France, de Normandie,
et non point d'Arezzo, — donne seul exemple connu
a le
del'antienne Miserere mei Deus qui soit diaphonisée.
Les tolérances organa.les ou diaphoniques ont été la
brèche par laquelle allaient s'introduire dans le temple
les abus de la polyphonie laïque. Au surplus, de tels
musiciens, pour la plupart profanateurs d'églises, si on
y regarde, ne sont pas sans avoir eu des précurseurs en
matière d'ancêtres. » Il faudrait, pour expliquer cette
influence, remonter aux « drames farcis » et aux a chants
e
farcis » qu'au xi siècle l'Eglise autorisa, d'abord dans
ses temples, et plus tard sur la place ou le parvis de
ceux-ci. Mais ces questions d'histoire nous entraîne-
raient à une exposition de faits trop précis, qui ne
peuvent pas trouver place dans cette notation sommaire
et en quelquesortethéorique de la musique grégorienne
à travers les âges chrétiens. Et nous continuons à
50 INTRODUCTION
suivre les sommets de notre thèse et à rencontrer Gou-
dimel et Palestrina, le maître et l'élève d'un art si mal-
heureux d'avoir confié la conduite de son char divin à
des laïques impies ou tout au moins profanes, qui,
nouveaux Phaétons aussi imprudents que l'ancien, le
conduisirent aux abîmes et menacèrent de l'y briser.
« Au commencement du xvn c
siècle, continue Super,
fut inaugurée la seconde pratique musicale qu'il faut
entendre en ce sens, que le chant est devenu polypho-
nique et désormais accompagné par l'orgue ou l'or-
chestre. C'est l'époque où disparurent la discipline et le
contrôle liturgiques ;
— les chantres gagés, les virtuoses
de théâtre, ayant remplacé au lutrin, depuis les Valois,
les chantres ecclésiastiques. Le violon fut introduit dans
les églises italiennes parlemaëstro Agazzariqui importa
cette nouveauté d'Allemagne où il avait dirigé la mu-
sique de l'empereur Mathias : Nuova maniera dei
concerti da chiesa. — Après l'insuccès des écoles de
musique instituées sous les auspices des papes Sixte IV
(1471) et Jules II (i5o3), un maître français, le protes-
tant Claude Goudimel, originaire de Besançon en
Franche-Comté, ouvrit à Rome une école où il ensei-
gna la musique à de nombreux élèves. Pierluigi de
Palestrina en sortit eni55j, appelé à la direction du
chœur de laBasilique Vaticane. Pour rendre hommage
à son talent, l'ancien titre de « maître des enfants, maître
de chœur, maître de musique », fut remplacé par celui
de « maître de chapelle. » Il n'est pas hors de propos
d'ajouter au sujet de Claude Goudimd, que le roi
Charles IX lui accorda en 1 56 1 le privilège requis pour
imprimer « psaumes traduits selon la vérité hé-
les
braïque etmis en rime française et bonne musique ». Le
même Goudimel, huguenot de marque, mit aussi en
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES 5 I
musique un recueil d'Odes d'Horace, en même temps
qu'il composa des Motets, voire même de nombreuses
Messes (des Messes de Huguenot ) et toujours à quatre
parties, des chansons spirituelles sur des paroles du
limousin Marc-Antoine Muret, de fort douteuse ortho-
doxie (?), l'auteur des Flores cantionum, etc. Clément
Marot, Théodore de Bèze, furent ses paroliers, ses
collaborateurs ordinaires. D'où il résulte assez claire-
ment que Palestrina ne fit que suivre son maître et son
école, en composant, lui aussi, des Messes* des Madri-
gaux, des Chansons, ainsi que nous verrons bientôt (i).
(i)Diane de Poitiers dansait aux bals de la cour en chantant le
De profundis que le protestant Marot avait ajusté pour elle sur
l'air de la Volte favorite (espèce de valse italienne). En levant le
pied pour se la icer à la file des danseurs, la célèbre duchesse
entonnait le psaume Du fond de ma pensée (De profundis) et le
menait à bonne fin, jusqu'au dernier verset. Le cardinal Pelvé, d'un
âge plus que mûr, « voltait comme un enragé » témoin ces vers ;
de la Satire Menippée :
« On se souvient comme il fut barbouillé
« Dansant la voile. »
Les Grecs avaient aussi leur volte, qu'ils appelaient môthon ;
mais leurs prêtres ne dansaient jamais ni volte, ni môthon.
Pour faire sa cour à Marguerite de Valois, le chanoine Jehan
Tabourot, de Langres,y publia en i58g, sous le pseudonyme et
anagramme de Thoinot Arbeau VOrchéso graphie et traicté par
:
lequel toutes personnes peuvent facilement apprendre et practiquer
l'honneste exercice des dances. Quel grégorien doit avoir été ce
chanoine !
. En 1612, Michel Praetorius publia un recueil d'airs de danse à
quatre parties pour instruments. Ce fut, dans toute l'Europe, la
mode représentée en Italie par les Gabrieli, Maschera et autres
compositeurs de la fin du xvi* et des premières années du
xvn e siècle. Tel était l'art instrumental accompagnant les can^oni,
les madrigali, les balletti et les balli in stile francese. On voit la
filiation l'Italie ballante et madrigalesque, suivie de l'école du
:
protestant Claude Goudimel, à qui il reste la gloire d'avoir été le
maître de Palestrina.
Comment trouver dans de tels précédents la moindre trace d'art
liturgique ? Nous citons, entre tant d'autres et pour mémoire,
l'Italien Agazzari, compositeur d'innombrables motets, le même
32 INTRODUCTION
On ne peut douter que, dans l'école de maître Claude
Goudimel, le plain-chant ne fût relégué à l'arrière-plan
et traité en manière d'accessoire, si tant est qu'il y fut
enseigné. C'est pourquoi, il n'est sorti de cette école
protestante aucun compositeur qui ne fût avant tout et
exclusivement polyphoniste. Goudimel oublia que
Luther voulait que le peuple pût chanter les psaumes
et les cantiques de l'office réformé. Palestrina ne songea
pas davantage à se conformer aux prescriptions de la
liturgie ecclésiastique. Le maître luthérien, Claude
Goudimel, paraît avoir fait suite à la chapelle d'Avi-
gnon, continuant le schisme de la liturgie vocale. Le
protestantisme a exclu tous les arts, hormis la musique
qu'il a tenu à conserver par son simili-culte, seul
moyen, tel quel, d'associer le peuple, fût-ce à l'aide de
chorals de théâtre. On doit excepter le Choral de Luther
copié note pour note sur l'hymne Veni Redemptor de
saint Ambroise de Milan. Nous sommes loin de saint
Grégoire. La première école laïque instituée à Rome fut
tenue par un huguenot de marque et de notoriété, au
xvi e siècle. L'école de Goudimel a pu être savante; mais,
ni le maître, ni les disciples, n'étaient de ceux qui pou-
vaient élever la science musicale à hauteur du génie
chrétien. Palestrina, pas plus que ses patrons cardina-
lices, n'a pu comprendre l'hommage qu'un saint, qui
fut aussi un maître musicien, saint Oddon de Cluny, a
rendu, depuis quatre siècles, à l'œuvre de saint Grégoire-
le-Grand : « On ne lit nulle part qu'il ait acquis la
qui vers i58o introduisit le violon dans les cérémonies du culte.
Montaigne en témoigne dans son voyage d'Italie, de passage à
Vérone (octobre 58o) II y avait
i des orgues et des violons qui
: ce
accompagnaient les chanteurs à la messe. » Bientôt vinrent avec
L. Viadana, un moine mélomane, les concerti da cliiesa, les
concerts ordinaires dans l'église.
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES 53
connaissance de cet art en suivant les principes de la
science humaine, il avait reçu d'en haut toute la pléni-
tude de la science. Une chose est donc certaine, c'est
que ce genre de musique, envoyé du ciel à saint Gré-
goire, s'appuie non seulement sur l'autorité humaine,
mais encore sur l'autorité de Dieu : « Unicum constat,
quod hoc genus musicœ, dum divinitùs sancto Gregorio
doctum, non solum humana, sed etiam divina anctoritate
fulcitur. » Dans ce temps-là, selon les Institutions
liturgiques du savant bénédictin Dom Guéranger «Le :
peuple chantait avec les prêtres, non seulement les
psaumes des Vêpres, mais les Introïts, les Répons et les
Antiennes. Bien loin d'avoir besoin de traduction
française, les fidèles mêmes qui ne savaient pas lire n'en
étaient pas moins en état de chanter avec l'Eglise,
comme font encore aujourd'hui les paysans de ces
paroisses delà Bretagne, au sein desquelles la liturgie
romaine n'a pas souffert d'interruption. » Tel fut le
maître Goudimel et l'école où son élève Palestrina alla
apprendre l'art de contrepointer et de démarquer les
textes vénérables des vieilles mélodies du temps de
saint Grégoire.
Continuons l'étude de Palestrina dans les Institutions
liturgiques mêmes où Dom Guéranger ajoute, comme
conclusion aux décrets de réforme que le Concile de
Trente venait de statuer, en faveur du chant grégo-
rien : « La Congrégation chargea spécialement de cette
affaire les deux cardinaux Vitellozzo-Vitellozzi et
Charles Borromée, et les invita non seulement à faire
observer les décrets du Concile en bannissant les airs
lascifs, mais à exiger plus de clarté dans les paroles
des messes. Sur la demande des deux cardinaux, le
collège des chantres de la chapelle papale désigna huit
54 INTRODUCTION
de ses membres pour conférer avec eux. Vitellozzi et
Charles Borromée demandèrent que Ton bannît désor-
mais les messes mélangées de paroles étrangères à la
Liturgie ou composées sur des airs profanes, ainsi que
les motets dont les paroles avaient été inventées par
le caprice de personnes privées. Les chantres ne firent
aucune difficulté, à ce sujet ; mais, lorsque les cardi-
naux leur demandèrent si les paroles chantées en mu-
sique par le chœur pouvaient être toujours entendues
facilement, ils répondirent que ce n'était pas toujours
possible. Les cardinaux insistèrent, et citèrent comme
modèles certains morceaux qui s'exécutaient à la cha-
pelle pontificale, en particulier les Impropères du
Vendredi-Saint composées par le maître Jean-Pierre-
Louis de Palestrina, autrefois membre du collège des
chantres pontificaux, exclu sous Paul IV parce qu'il
était marié, et alors maître de chapelle de la basilique
libérienne. Après plusieurs conférences, il fut convenu
que cet illustre compositeur serait chargé d'écrire
une messe dont, ni le thème, ni la mesure, ni les
mélodies, n'offriraient rien de lascif et de mondain, et
dans laquelle, malgré l'harmonie et les fugues, on
entendrait facilement chacune des paroles et le sens
de toutes les phrases. Les cardinaux promirent que,
si Palestrina satisfaisait à cette exigence, la musique
continuerait à être permise dans les églises ; mais ils
ne dissimulèrent point qu'en cas d'échec de sa part,
ils seraient obligés de prendre les mesures qui leur
sembleraient opportunes d'après l'avis de leurs collè-
gues. Le cardinalBorromée, archiprêtre de la basilique
libérienne, se chargea de donner lui-même les ordres
à Palestrina, qui était sous sa dépendance comme
maître de chapelle de son église* Pour sauver la mu-
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES 55
sique sacrée et empêcher une résolution trop sévère
qui eut privé la liturgie d'un de ses plus puissants
moyens d'action, la Providence avait préparé dans
Rome même cet homme d'un génie profondément li-
turgique dont les ressources étaient à la hauteur de
sa mission. Palestrina se mit à l'œuvre avec l'ardeur
la plus vive et la plus fervente. Il sentait qu'il s'agis-
sait, musique religieuse, de la vie ou de la
pour la
mort. L'usage du temps était de placer, en tête de
chaque nouvelle composition musicale, un titre au-
quel on donnait autant que possible une forme pi-
quante et parfois même bizarre. Dans la simplicité
de sa foi, Palestrina écrivit en tête de son manuscrit
ces mots: Illumina oculos meos a Seigneur, illuminez :
mes yeux », voulant que cette humble prière servît
seule à désigner son ouvrage. Aidé par l'Esprit-Saint
dont il avait appelé le secours, l'illustre maître com-
posa en peu de jours trois messes dans les conditions
qui lui avaient été prescrites ; et, le 28 avril 1 563,
jour à jamais mémorable dans les fastes de la musi-
que sacrée, les chantres de la chapelle pontificale les
exécutèrent devant les huit cardinaux interprètes du
Concile de Trente, réunis chez Viteliozzi. Tous les
membres de ce tribunal qui allait prononcer le sort
de la musique religieuse, étaient des princes de l'E-
glise célèbres par leur savoir, leur expérience, la
gravité de leurs mœurs ; et parmi eux se trouvaient
deux austères réformateurs, autour du front desquels
brillait déjà l'auréole de la sainteté : Michel Ghisleri
(depuis saint Pie V) et Charles Borromée. Ils furent
unanimes dans le jugement qu'ils portèrent des trois
Messes de Palestrina elles répondaient, toutes les
:
trois, aux conditions du programme tracé à l'illustre
11
56 INTRODUCTION
compositeur; mais la troisième surtout leur parut
admirable par la simplicité', Fonction et la richesse
que l'auteur y avait déploye'es. Le sens du texte était
exprimé avec une précision et une clarté que rien ne
pouvait surpasser. La cause était gagnée. Les car-
dinaux conclurent que la musique ne serait pas bannie
des églises, à condition que, de leur côté, les musi-
ciens ne chanteraient plus que des compositions di-
gnes du sanctuaire. Sur le rapport qui lui fut fait
par les cardinaux, le pape Pie IV voulut entendre lui-
même le chef-d'œuvre de Palestrina. Il fut chanté en
sa présence, le 19 juin 1 563, dans la chapelle Sixtine
où le Sacré-Collège était réuni autour du Souverain
Pontife, pour remercier Dieu de l'alliance heureuse-
ment conclue entre le Saint-Siège et les Cantons ca-
tholiques de Suisse. Le saint cardinal Borromée célé-
brait la messe. Les chants de Palestrina, exécutés
par les voix incomparables du collège des chantres
pontificaux, ravirent tous les assistants ; et le pape
dit, à la fin de la cérémonie, qu'après cette messe de
Palestrina, la musique ne pouvait plus être attaquée,
qu'il ne fallait pas la supprimer, mais en. modérer
l'usage. En témoignage de sa gratitude, le Souverain
Pontife créa pour l'illustre maître la charge de com-
positeur de la chapelle papale. La jalousie voulut la
lui ôter, après la mort de Pie IV; mais saint Pie V
et, plus tard, Grégoire XIII, Sixte V et Clément VIII
lui conservèrent une récompense si bien méritée, et il
en jouit jusqu'à sa mort, arrivée en 1594. Déjà, de
son vivant, l'enthousiasme de ses admirateurs l'avait
salué du titre de prince de la musique sacrée que per-
sonne encore n'a pu lui disputer. Deux ans après son
triomphe, dédiant à Philippe II, roi d'Espagne, un
AUX MÉLODIES GREGORIENNES Sj
recueil de ses compositions, l'illustre maître y inséra
la messe qui avait gagné la cause de la musique reli-
gieuse ; et, par reconnaissance pour le pape Marcel II
qui, étant simple cardinal, s'était fait autrefois son bien-
faiteur, Palestrina mit le nom de ce pontife en tête de
son chef-d'œuvre, désirant qu'il fût désigné désormais
sous le nom de Messe du Pape Marcel. Non seule-
ment la postérité a obe'i au désir du grand compo-
siteur ; mais, trompée par un titre dont elle oublia
promptement l'origine, elle crut bientôt que Marcel II
était le pontife qui avait songé à bannir la musique de
l'Eglise, et que Palestrina l'avait désarmé en lui fai-
sant entendre harmonie toute
cette messe d'une
divine. » la musique cho-
Ainsi parle du fondateur de
rale et polychromatique, introduite du théâtre ou du
bal à l'église, le grave Dom Guéranger et le jugement ;
équitable de ce critique ordinairement sévère nous
permet de distinguer dans l'art polyphonique ce qu'il
comporte d'admissible pour les uns et d'inacceptable
pour les autres.
Car, si puissant qu'il fût, le génie de Palestrina n'eût
pas suffi à forcer la Maison du Pape et à reléguer
aux oubliettes du Vatican la simple et grave et sainte
tradition de quinze siècles de musique religieuse, sur
laquelle planaitla mémoire sacrée d'un des plus grands
pontifes dont le nom glorieux ne suffisait pourtant plus
à sauver de l'indifférence de ses souverains succes-
seurs les textes primitifs de son Antiphonaire et le
plus beau fleuron de son impérissable couronne. La
polyphonie avait vaincu le plain-chant, du moins à
Rome, sinon dans le reste dévot du monde catholique.
Mais ne trouva-t-elle pas aussi à Rome des raisons
qui lui permirent de triompher du plain-chant sans
58 INTRODUCTION
scandale : raisons qui ne pouvaient militer en faveur
de la polyphonie dans les autres églises du monde catho-
lique ? Soyons justes dans l'examen des pièces de cet
ostracisme apparemment immérité et excusable au fond.
Quand nous sommes tentés de faire légèrement le
procès des papes sur une question d'art que, dans le
cours de trois siècles, ils ont eu le temps d'étudier et
qu'ils ont sanctionnée de leur approbation constante,
nous devons penser qu'une raison majeure guida la
volonté souveraine des successeurs de saint Grégoire
et des approbateurs de Palestrina. Cette raison s'ap-
pelle une raison d'Etat, et se traduit par Yultima ratio
dont le poète explique, comme une loi suprême, les
actes même frivoles des monarques. Or le pape, chez
lui, est un monarque. Gomme roi, il est en droit
d'exiger dans son palais et à sa chapelle une cour et
un cérémonial que l'apôtre et le prêtre peuvent détes-
ter et réprouver dans leur cellule. Depuis que la majesté
semble avoir disparu de la terre, oubliez-vous qu'elle
réside encore avec sa pompe et ses grandeurs dans ce
palais du Vatican où un vieillard a charge de repré-
senter la plus haute des majestés même terrestres, à
l'aide du cérémonial le plus antique et le plus impo-
sant ?Quoi d'étonnant qu'une musique aux splendeurs
spéciales soit appelée à figurer exceptionnellement dans
cette cour, à côté des autres apparats souverains dont
le faste est invité à représenter l'hommage de la terre
au service du pontife du ciel ? Avez-vous assisté à
l'office papal dans Saint-Pierre de Rome, une fois
seulement de votre vie, que vous ne l'oublierez plus
jamais; ou faut-il essayer de vous en peindre le gran-
diose tableau avec une de ces fun\ioni solennelles
où, le pape apparaissant et la foule le portant, c'est
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES 5 g
l'alliance de la royauté la plus auguste avec la plus
souveraine démocratie : telle la cérémonie du 18 fé-
vrier 1894, qui se déroulait sous les voûtes séculaires de
Saint-Pierre, à l'heure même où cette faible plume
écrivait ces lignes...
Si l'âme immortelle des aïeux entend, hors de ce
monde, le bruit des voix qu'y font encore les survivants
de noire siècle malade, elle aura tressailli d'une allé-
gresse assez fière pourtant au spectacle magnifique où
l'aura invitée la carillonnée joyeuse des quatre cents
cloches de Rome sonnant à l'unisson, aux premières
heures de ce matin-là. Et si les antiques Romains qui
connurent les triomphales entrées de Scipion, de Paul-
Emile ou de César, se sont aussi réveillés dans les
colombariums séculaires de leur Ville Eternelle dont
les urnes funèbres n'incinérèrent que les corps, ils
auront, eux aussi, assisté à ce spectacle bien digne
d'enorgueillir de tels aïeux en la personne d'un tel
fils Léon XIII, porté majestueusement sur la chaise
:
papale renouvelée de la chaise curule, et, du haut de
sa quatre-vingt-quatrième année de vieillard plein de
vie et de pontife plein de gloire, contemplant sa grande
œuvre encore inachevée au-dessus des milliers et des
milliers de têtes d'hommes qui étaient venus là des
quatre points du monde pour lui battre des mains....
Les neuf heures de ce radieux matin d'anniversaire,
sonnant et trottinant de pendule en pendule et de cham-
bre en chambre, venaient d'annoncer à toute la Maison
du Pape, que l'univers entier attendait à la porte du
cabinet de Léon XIII du pontife octogé-
l'apparition
naire qui allait clore en parfaite santé le cinquan-
tième anniversaire de son Jubilé épiscopal, quand
celui-ci, se relevant des pieds du capucin Daniello qui
60 INTRODUCTION
avait entendu la confession du Saint-Père, aussi égali-
tairement que celle du plus humble des enfants de
l'Eglise, dit à son domestique:
— C'est grand malheur, Centra, que Dieu ait rappelé
à lui notre fidèle et regretté docteur Ceccarelli. Lui seul
savait approprier à la pauvre santé du Pape la tempéra-
ture des salles où il fallait séjourner. Il sera certaine-
ment mort pour avoir mis trop de soin à conserver la
vie deson misérable client. Mais ne semble-t-il pas
qu'aujourd'hui son ministère eût été inutile, et qu'il va
faire assez chaud dans Saint-Pierre, pour que le Pape
ne s'y enrhume pas?
— Saint-Père, lui répondit Centra en revenant de la
fenêtre quidonne sur la place, il y a du monde jusque
sous la colonnade du Bernin.
—
Va benel... va bene !... ajouta Léon XIII, qui, re-
dressant son buste maigre avec cette vitalité puissante
que ses familiers lui connaissent aux heures solennelles
où le pontife doit se montrer plus fort que le vieillard
et le souverain plus majestueux que le prêtre, dit solen-
nellement à sa Maison sous la cotte et en armes :
— Procedamusinpace !
Et par les escaliers de marbre qui vont du Vatican à
San Pietro, un fleuve de soie, de pourpre et d'or, d'ame-
ner vers cette mer noire de monde qui avait peine à
trouver place sous les arceaux de l'immense basilique,'
comme au sein d'un grand port, d'amener, dis-je, cette
minuscule chose blanche, faite des cheveux blancs d'un
vieillard et de la soutane blanche d'un prêtre, cette
chose immaculée et cet être sans tache qui, ainsi qu'à la
crête argentée des vagues sur l'océan, dominait et ter
minait tout cela: — le Pape!
Dans cette Maison du Pape et avec ce cérémonial
AUX MELODIES GREGORIENNES Ol
unique au monde pour son incomparable majesté que
ne rappellent même pas les plus magnifiques maisons
royales dans leurs plus solennelles fêtes de gala, voici
d'abord venir, hallebarde ou épée au clair, la garde
suisse en souquenille et haut-de-chausses jaunes noirs,
et la gendarmerie pontificale dans l'uniforme blanc et
noirque Raphaël lui dessina. Suivent les gardes-nobles,
beaux comme des cent-gardes, avec le justaucorps
bleu-noir, la culotte de peau blanche, les bottes noires
et le casque d'argent mi-paré de drap noir sur la face
et panache de crinière tombant entre les deux épaules.
Et puis, les dix-sept massiers en blouses rouges, portant
sur une épaule les faisceaux des antiques licteurs où la
hache du Consul a fait place aux clefs de Pierre. Et
puis, les maîtres ostiaires de la Verge rouge. Et puis,
les camériersd'épée et de cape, en pourpoint de velours
noir, toque à plume, chaîne d'or, fraise plissée au cou.
Et puis, les princes assistants, gantés de noir, vêtus de
noir, culotte courte, manteau volant, épée garde d'ar-
gent à la ceinture. Et puis, le Sacré-Collège au complet,
en pourpre et en cappa-magna, un caudataire en robe et
un estafier en culotte courte et mantelet, suivant chacun
son cardinal, de cinq pas à distance. Et puis, les fami-
liers de la Maison Pontificale, en robes violettes et en
cottes brodées. Et puis, la compagnie des bussolanti,
en damas rouges, les uns portant \esflabelli, les autres
làsedia. Enfin, sur cette sedia, qui flotte comme une
petite barque de dentelles sur cette mer humaine detêtes
etde bras la portant, celui qui tient par dix-neuf siècles
de pêcheurs à l'ancêtre des lacs galiléens d'où ils émigrè-
rent à Rome, où ils sont et où ils resteront jusqu'à la
consommation des âges : — le Pape.
Et la foule qui s'était ouverte, il y a presque demi-
02 INTRODUCTION
heure, sur la tête de cet éblouissant cortège, se referme
aussitôt passée la sedia, pendant que quatre-vingt mille
cris sortent à l'unisson de quatre-vingt mille poitrines :
— Evviva Leone !... Evviva !
Et c'est quand cette foule, — inerte sous les voûtes
jusqu'à ce qu'y apparaisse son Pape, a possédé son Pape,
que Ton s'explique bien, aux sentiments qui la trans-
portent tout à coup, comment le corps vivifie l'âme et
comment l'âme de cette foule est son Pape. Dès lors, les
andrinoples rouges et les crépinettes d'or tombant en
banderoles éblouissantes de la coupole de Michel-
Ange sur les murs flamboyants de Saint-Pierre, ne sont
rien pour les yeux. Et rien pour les oreilles, les chorales
de Palestrina alternant leurs chefs-d'œuvre sur les
doublesestradesquibordentla Confessionoù Léon XIII,
face au peuple, a commencé sa messe basse. A peine si
les trompettes d'argent sonnantl'Elévation sur un thème
guerrier, de la coupole qui surmonte le baldaquin de
bronze, au centre de la basilique, ont fait relever un ins-
tant les têtes de ce côté. Le Pape, il n'y a que le Pape
ici de présent, pour cette foule confondue de princes de
toutes les couronnes et d'ouvriers de toutes les indus-
tries; le Pape, et rien que lui, pour ce peuple où tous
les rangs sont confondus, hormis celui de l'ordre qui
n'a placé et qui ne tient si haut ce souverain, à l'heure
où presque tous les autres tombent et restent à bas, que
parce qu'il est dans l'Eglise, depuis dix-neuf siècles, le
représentant suprême de cette trilogie du droit des peu-
ples que, si longtemps, et si mal, les autres chefs de la
société représentèrent: la liberté, l'égalité et la fraternité.
Quand, vers onze heures, cette cérémonie s'est terminée
et que le même cortège des gardes-suisses, des gardes-
nobles, des ostiaires, des massiers, des camériers, des
AUX MÉLODIES GREGORIENNES 63
princes-assistants, des cardinaux, des bussolanti, a ramené
en sedia le Pape dans ses appartements, siLéon XIII,
célébrant glorieusement le cinquante et unième anni-
versaire de son épiscopat, a voulu présider aux noces
indissolubles de la Démocratie dont il avait déjà si
courageusement célébré les fiançailles, il a pu, en refer-
mant sa porte, être content de sa journée.
Vous aviez peur du scandale ou de l'irrévérence que
la polyphonie palestriniennne commettrait à la messe
du Pape; et vous voyez que ces grands mots tiennent
une bien petite place dans Saint-Pierre de Rome, puis-
qu'en cette immensité d'architecture et d'harmonie, Pa-
lestrina et sa musique se sont évanouis, comme en un
rêve. La chapelle du Pape a cependant exécuté ses con-
trepoints multivocaux et ses trilles valsantes et ses
fugues aux arabesques innombrables et à l'indescriptible
dessin ; mais le rossignol s'était levé dans une cage
trop vaste. On n'a entendu que les trompettes d'argent
sonnant du haut des voûtes, et, tout en bas, dans le fond,
sur le pavé de marbre où l'humanité se remuait comme
un point noir, on n'a vu qu'un point blanc autour du-
quel s'agitait et acclamait cette immensité et cette
majesté défoules noires, de robes rouges, de cottes et de
manteaux multicolores, de casques à crinières, de
piques et d'épées flamboyantes : — le Pape î. .
Mais votre conscience est encore hésitante. Vous vou-
driez entendre de la musique palestrinienne dans Saint-
Pierre, un jourque le Pape en serait absent, pour juger
plus librement le prévenu qui comparaît à votre barre.
Voulez-vous choisir, par exemple, la fête de saint
Pierre et de la-basilique elle-même à laquelle le Souve-
rain Pontife fait l'hommage de sa chapelle, ce jour-là,
sans descendre à la cérémonie?... Voici trois heures
12
64 INTRODUCTION
d'après-midi, le 29 juin. Ce soir-là, Bianchi et Neri,
Piémontaiset Papalins, Rome entière et ses multicolores
catholiques s'acheminent vers San Pietro, en ayant soin
de suivre sur l'étroite bordure des trottoirs le pan
d'ombre qui tombe des auvents et des frises et que tout
Romain pur-sang suit, sans en dévier d'une ligne, per
Bacchol Pour une fois que les landaus, infatigables et
quotidiens familiers du Pincio et de la villa Borghèse,
ont déserté les ombres des marronniers Medici et les
mélèzes du Belvédère, on les retrouve soigneusement
rangés à l'ombre devant la colonnade du Bernin, à l'at-
tente de leurs pieux seigneurs qui, ce jour-là, font de la
fun\ione et de la basilique leur traditionnelle prome-
nade. Ce mot de promenadedans une église ne choquera
assurément que le lecteur qui, à l'attente du même
office, n'aura pas aussi fait pour son compte sa centaine
ou son millier de pas dans l'immense Saint-Pierre. Ce
jour-là et à cette heure, comte romain et manant pié-
montais, s'ignora du Quirinal et minente du Transté-
vère, cavalière et popolano, la cour, la ville et le fau-
bourg, toute la foule des chapeaux margherita et des
fa\\oletti plébéiens auxquels se mêlent l'éclat des cas-
ques de la garde papale et l'éparpillement des plumes
des bersagliers du roi, tout ce monde, tout cet ébroue-
ment,tout ce rien, va, vient, de la porte à l'autel etdel'au-
tel à la porte, dans ce vaisseau sans bancs ni chaises dont
rimmensitédesfoulesqui s'y meuvent n'a encore prouvé
que l'impossibilité de celles-ci à le remplir tout à fait.
Mais à droite et à gauche du maître-autel, sur deux
estrades qui se regardent et qu'on a tapissées de crépi-
nettes d'or sur andrinoples rouges, deux chœurs s'élèvent
tout à coup comme deux ailes d'immense oiseau mys-
térieux qui va planer sous les voûtes et remplir les mu-
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES 65
railles, aussi longtemps que se continueront les vêpres
de Saint-Pierre dont la voix nazillarde et chevrotante
d'un cardinal officiant vient d'entonner les premières
paroles liturgiques. Avec le flot des promeneurs que
Tharmonie appelle à grandes voix vers les tribunes de
l'autel , vous quittez les chapelles latérales et les tombeaux
dont leschœurs de la nef principale éveilleront à peine
le silence. Et vous voici solitaires, malgré la foule, dans
cette immensité dont un cercle de quelques milliers d'as-
sistants immobiles limite seulement la profondeur. Là,
deux heures durant, sans l'inutile secours des orgues im-
puissantes, à l'accord seul des multiples parties d'une
double chorale, les chantres de la Sixtine répondant aux
chantres de San Pietro tiennent « chapelle », comme on
dit. D'abord, pour vos oreilles inaccoutumées à ces psal-
modies fioriturales, ce sont des sons étranges où vous dis-
tinguez sans les pouvoir fondre ensemble les basses et les
contre-basses, les barytons et les contre-altos, les so-
prani et les mezzo-soprani de deux cents voix qui pa-
raissent chacune faire sa partie séparée dans ce bizarre
ensemble. Et puis, les voix qui se cherchaient se trou-
vent, les parties qui se poursuivaient se joignent, les
deux chœursqui s'étaientdiviséss'unissent; et c'est, dans
un tutti final et incomparablement grandiose, l'immense
vol de l'Harmonie elle-même visible et palpitante dont
les deux ailes planent au faîte de la coupole où, aussi
haut que l'œuvre colossale de Michel-Ange put monter,
la strophe liturgique s'est élancée aussi et dit au soleil
qui réclaire d'un grand rayon passant d'une lucarne à
l'autre, comme par les fenêtres de l'immensité même :
« Ofelix Roma !... O Rome heureuse, que deux princes
« ont consacrée dans leur sang, tu portes ainsi leur
« pourpre glorieuse, et par la royauté de tes martyrs tu
66 INTRODUCTION
« surpasses toutes les autres beautés de ce monde! •
C'est là, sous la coupole de Saint-Pierre, où cette strophe
inspirée de l'hymne de la Sicilienne Elpis, femme
du sénateur Boèce, semble ébranler jusqu'à l'œuvre
immuable dugigantesque Michel-Ange c'est là que, par ;
une après-midi du 29 juin, aux vêpres du pêcheur de
Galilée dont chaque année nouvelle chante depuis dix-
neuf siècles le martyre d'une heure et l'impérissable mé-
moire ; c'est là que, devant ces grandeurs du passé où
le présent apparaît pour disparaître aussitôt avec ses
foules passagères, vous appréciez bien l'ombre et la va-
nité du monde, sous ces voûtes séculaires et encore
superbes qui restent droites pour le même hymne et la
même apothéose de l'an prochain, tandis que le hasard
qui vous promène par la main en voyageur désenchanté
cherchant à vous distraire de votre propre néant, aura
conduit demain vos pas... qui sait où?
Décidément Saint-Pierre, avec ses immensités d'espace
et ses majestés de cérémonial, était fait pour recevoir et
conserver sous ses nefs la polyphonie palestrinienne qui
semble tant nous gêner, et qui, là, ne tient pas plus de
place que ces voyantes et insignifiantes crépinettes
courant en rubans d'or et en glands cascadeurs sur les
tentures d'andrinople dont les murailles et les estrades
sont recouvertes. Vienne la fin de la fun\ione, et les ta-
pissiers san-pietrini vous remiseront en deux coups de
main, jusqu'à la fête suivante, ces tentures à glands
d'or dans les armoires de l'église et ces choristes aux
voix blanches dans leurs maîtrises où fleurit la quintette
en compagnie du contrepoint. Tel est Palestrina au
pays des papes, où le simulacre de Jupiter olympien a
pu se transformer sans trop de mauvaise grâce en statue
de saint Pierre, et où l'Eglise, — ses fils soumis inter-
AUX MELODIES GREGORIENNES 67
prêtent ainsi sans murmurer les souverains caprices de
leur auguste mère, — possède dans ses trésors de reine
assez de sainteté pour réhabiliter l'art châtré et bâtard
de la polyphonie théâtrale, et pour christianiser en
quelque sorte le paganisme de Byzance présidant en
cérémoniaire fastueux à la maîtrise de la Maison des
Papes.
Mais ailleurs?
^^^^^*&^œ^^i&^$&&P£&>®£&e£&
Ailleurs, Dieu merci ! les pures mélodies chrétiennes
que les altistes primitifs des Catacombes avaient re-
cueillies sur les kinnors de la Synagogue psalmodiante
sur les barbitons mélopéens du Parthénon triomphal,
sauraient replier l'aile sous l'orage. Engendrées par les
siècles anciens pour chanter et enchanter pieusement
le peuple, elles attendraient patiemment passer d'autres
siècles encore dans les églises et les bibliothèques, jus-
qu'à ce que déchantât et énervât à la longue la polypho-
nie condamnée par son art même à la solitude dorée
des chapelles privées où la musique des savants rem-
place la prière des simples, et les trente voix trému-
lantes des Palestiniens châtrés la masse populaire
et protonde des Grégoriens mâles et pieux. Il sembla
même que les Barbares du Nord européen aient deviné,
à la première heure, l'ostracisme païen dont était mena-
cée musique née avec leurs générations christianisées
la
dans baptismales où, à des hommes nou-
les coquilles
veaux, un art nouveau convenait: « Est-ce déjà le ciel ?
demanda Clovis en entendant chanter les chœurs de
Reims. —
Ce n'est que le chemin qui y conduit!» lui
répondit saint Remy. De Germanie, de France, de
Bretagne, deNormandie, d'Hispanie, de Lombardie,on
se mit donc en roule, au chant des hymnes, vers le ciel.
Chemin faisant, par-ci par-là, à Cologne, à Strasbourg, à
INTRODUCTION AUX MELODIES GRÉGORIENNES 69
Paris, à Westminster, à Rouen, à Reims, à Amiens, à
Chartres, à Sens, à Albi, à Burgos, à Milan, sur mille
points divers de l'Europe barbare, on s'arrêtait : et l'art
choral éveillait l'art gothique. La même inspiration
qui avait engendré musique chrétienne, du double
la
sentiment de la petitesse humaine et de la grandeur di-
vine sigravement interprétées par les artistes primitifs
de la mélopée religieuse, allait émouvoir aussi les pierres
et les faire chanter. Comme les notes graves et simples
de la première intonation, les colonnes sévères et sans
apprêt de fûts ni de chapiteaux nets et brefs s'élan-
ceraient en traits de flèche vers la lumière des rosaces.
Puis, l'antienne, élargissant son souffle, agrandirait les
fenêtres, et les ogives s'y disposeraient dans le modèle
tracé par les neumes eux-mêmes. Enfin l'ensemble du
choral s'élancerait si haut que les voûtes surlevées de
la nef, accompagnant le vol aérien des neumes jusqu'au
ciel, y oublieraient la terre à des hauteurs que pouvait
seulement indiquer une musique divine à une archi-
tecture divinisée par elle. Ainsi l'artgothique naquit. Il
ouvrit à la musique neumalique des premiers siècles du
Moyen-Age, qui interprétait d'une voix si ferme et si dé-
vote les sentiments forts et pieux des barbares nos pères,
les mille etune cathédrales de ce temps dont les pierres,
fleuries comme une sculpture de reliquaire, conserve-
raient à nos âges modernes cette notation sacrée que les
anges dictèrent aux hommes et que les générations de
dix-neuf siècles ont exécutées, jusqu'à cette heure.
Treize siècles nous séparent de celui du grand pape
Grégoire où nous avons arrêté notre première inquisi-
tion neumatique. Quelle fut donc l'histoire si long-
temps glorieuse et désormais humiliée des chères mélo-
dies qui nous occupent ?
JO INTRODUCTION
Nous avons laissé saint Grégoire-le-Grand au retour
de l'Office pascal de l'an 600, quand il sortait de la basi-
lique indiquée pour la Station de ce jour et que, sur les
degrés de son palais du Latran, il allait retrouver le
groupe désolé des hymnaires, des séquentiaires et des
prosateurs, qu'ilavait arrêtés à la porte de l'Eglise, n'ayant
pas osé introduire des poètes modernes dans la compa-
gnie antique des prophètes d'Israël et des évangélistes
chrétiens, dont la collaboration exclusive devait fournir
les textes de son Antiphonaire. Mais cet artiste généreux
pouvait-il refuser à des poètes, dans son propre palais,
l'hospitalité que l'Eglise rigoureuse ne leur accorderait
que plus tard, après un examen sévère de leurs œuvres ?
Le pontife descendit donc de sa blanche haquenée et,
selon le cérémonial des papes, introduisit sa suite jus-
qu'au triclinium du Latran, à la salle des festins de son
palais 011 les tables servies attendaient les convives.
C'était d'abord la table particulière du pape, où il s'assit
seul. Devant elle étaient rangées d'autres tables où pri-
rent place, sous les yeux du Pontife, cinq cardinaux-
prêtres, cinq diacres et le primicier de la basilique. Une
douzième escabelle attendait le basilicaire à qui le pape
se chargea de mettre dans la bouche un morceau de
l'Agneau pascal qu'il venait de découper et d'envoyer à
chacun des convives: — « Ce que vous avez à faire,
faites-le vite ! » dit le Pontife au basilicaire en lui remet-
tant sa part, selon le cérémonial d'usage. « Mais cette
parole qui fut dite pour la condamnation, se hâta-t-il
d'ajouter, c'est pour la rémission que je vous l'adresse. »
A ce signal, le jeûne solennel du Carême était levé dans
toute la chrétienté, et l'allégresse du temps pascal com-
mençait. On introduisit aussitôt dans le triclinium les
chantres de la chapelle papale, et ceux-ci d'exécuter
AUX MELODIES GREGORIENNES 7I
pendant le repas du pontife les plus belles hymnes qui
Savaient pas encore trouvé place dans le Corpus anti-
phonarium, mais que Grégoire-le-Grand se garda bien
d'exclure du Trésor liturgique de l'Eglise. Avec quel
art plein d'onction et de charme les interprètes des
primitifs hymnaires latins durent exécuter ces strophes
auxquelles la foi avait donné des ailes et que le souffle
musical des saints artistes emportait, d'un seul trait
jusqu'à Dieu ! Plusieurs de ces motifs furent, sansdoute,
écrits par ce même Grégoire que les enluminures repré-
sentent vêtu d'une robe dont les dessins sont formés
par des neumes, et conversant avec les anges qui font
tomber sur lui toute une pluie de notes dontson inspi-
ration céleste est ainsi symbolisée. Pendant ces repas
solennels, où le fouet légendaire du sévère pontife
devait dormir sur le lit historique qui nous Ta conservé,
on ne craignait pas de remonter les âges apostoliques
et d'ouvrir les manuscrits "des premiers poètes chré-
tiens. C'était le Pédagogue de Clément d'Alexandrie
et son hymne Frœnum pullorum dont les vers indo-
ciles marquaient bien l'âme irritable d'un poète di-
gne du soleil et de la patrie de Tertullien, le barbare
lettré aux redoutables représailles. C'était Y Hymnaire
entier du suave Ambroise, nouvel Orphée qu'on accu-
cusait de séduire le peuple, dit-il, « au moyen de
poèmes chantés»; et son immortel élève, Augustin
d'Hippone, n'en disconvient pas quand il confesse aies
douces larmes qu'il versa » aux auditions inoubliables
de la cathédrale de Milan. C'était l'admirable Exultet
jam angelica de Pâques dont on attribuait la magistrale
composition à saint Augustin lui-même, tant ce mor-
ceau anonyme portait la signature du génie. Dans le
Peristephanon et dans le Cathemerinon de Prudence, le
33
J2 INTRODUCTION
prince des poètes sacrés, on effeuillait, à l'honneur de
Dieu et de ses Saints, une couronne de roses les plus
variées dont s'était tout à coup illustré le calendrier
liturgique Dapuerplectrum,
: et encore Aies diei nuntius,
et encore Inventor rutili, cent autres odes dignes du
plus beau temps d'Horace et de la noble main consu-
Il y avait encore YHymnaire de saint
laire qui les traça.
Paulin de Noie, celui de Claudien Mamert dont on
aimait extraire, entre autres pièces heureuses, celle du
Pange lingua gloriosi prœlium certaminis. Un autre
Franc illustra les Gaules, en la personne de Venantius
Fortunat, auteur inspiré du Vexilla Régis, del' O Redemp-
tor, sume carmen, du Salve, /esta dies, de YO gloriosa
Domina, de ÏAgnoscat omne sœculum, du Fortem
jide lem militent composé en l'honneur de l'évangélisa-
teur des Gaules, saint Denis; et les qualités maîtresses
du célèbre évêque de Poitiers furent même à ce peint
comparables à cellesdu prêtre-poète de Vienne, Claudien
Mamert, que Tommasi va jusqu'à attribuer à Fortunat
le Pange lingua qu'une autre tradition d'eucologistes
s'accorde à conserver à son illustre et pieux rival... Et
la chapelle du Pape achevait l'audition de cette antho-
logie trop sommaire des hymnaires antérieurs au
vi e siècle, par le Te Deum aux paroles et aux mesures si
lourdes de majesté que saint Hilaire était appelé à en
partager la charge avec saint Ambroise, encore que cette
pièce fût peut-être plutôt de l'archevêque de Milan que
de l'évêque de Poitiers, à la gloire duquel étaient ins-
crits, d'ailleurs, les titres de YHymnum dicat turbafra-
trum, du Jesu quadragenariœ, du Beata nobis gloria,
du Jesu refulsit omnium et du Lucis largitor splen-
dide qu'il dédia à Abra, sa fille: la seule hymne dont les
temps nous aient conservé tout le texte, soit parce
AUX MÉLODIES GREGORIENNES J$
que la main d'une enfant s'est chargée de lui faire
traverser plus sûrement les siècles, soit parce que le
marbre on l'airain qui semblent faits pour braver le
temps ne valent réellement pas en fermeté ce qu'en dou-
ceur vaut un cantique appris par ce père pieux et cet évê-
que saint, à la vierge sa fille.
L'audition musicale s'arrêtait là, avec le repas pascal
au palais du Latran; mais le concert des hymnaires si
généreusement ouvert par saint Grégoire, à côté du
parvis où les textes sacrés de l'Antiphonaire eurent
longtemps seuls accès, n'était pas près de finir. Le
siècle qui l'inaugura en excita les autres, qui le con.
tinuèrent. Et laïques et élèves, séculiers et moines,
prêtres et papes, les rois mêmes, de rivaliser aussi-
tôt en génie poétique et musical, pour ajouter et le
mérite de leurs œuvres et la gloire de leurs noms au
prestige souverain de l'Eglise qui, à travers les bru-
mes et les nuits de ce croyant et heureux Moyen-Age,
porta à Dieu l'hommage de la terre, pareil à un
soleil immense qui roulait dans son orbe sacré toutes
les choses passagères de ce monde fini vers la ligne
infinie et immuable où la création rencontre Dieu et
adore son maître... De Chilpéric, — le roi de Soissons,
compositeur d'hymnes et de messes dont Grégoire de
Tours nous a conservé la mémoire, sinon les textes, —à
Gharlemagne, auteur du Veni Creator qui porte sur ses
strophes massives la pesanteur de la triple couronne des
Francs, des Allemands et des Lombards, l'âge d'or de la
musique de plain-chant ne compte même pas ses ar-
tistes dans la foule anonyme qui confondit laïques,
moines et monarques, dans la même assemblée des
fidèles. Cetemps où, comme Pépin et Charle-
fut le
magne, on donnait la conquête d'un royaume, celui —
74 INTRODUCTION
de Lombardie et des Romagnes, — pour avoir la copie
d'un antiphonaire, — celui de saint Grégoire que les
papes Adrien et Zacharie adressèrent à maintes prises à
la Cour de France, avec des chantres formés aux écoles
même de Saint-Pierre et du Latran, pour perpétuer
la véritable tradition grégorienne dans les maîtrises ger-
maniques et gauloises où les rois, les premiers, tinrent
la baguette du chœur. Age admirable entre tous ceux
de notre histoire nationale, où l'on a tant chanté et de si
purs chefs-d'œuvre, qu'il est certes permis de deman-
der aux historiens qui plaignent ces générations mal-
heureuses, s'ils en connurent vraiment
l'état d'âme on :
n'y dispersait pas la joie du cœur en de folles parades
d'opéras; mais le murmure mesuré des saintes hymnes,
qui s'élevait de ces foules profondes, accusait un bonheur
que nos foules contemporaines ne laissent pas deviner
dans les clameurs exhilarantes de leurs fêtes, celui de
croire en Dieu et de confier à la justice du Maître le bras
du tyran qui sévit ètl'espérance de la victime qui souf-
fre. Quant à la masse des humbles et des résignés
l'entendez-vous? Elle chante, et aucun temps n'a ouï
peut-êtredechoralplussublimeet plusconsolant àlafois.
Jamais, sur les pupitres de l'Europe musicale, autant
d'aigles, sculptés à l'image essorante de l'inspiration,
n'ont pris leur vol vers les rosaces des cathédrales et vers
le bleu de l'idéal. Une aile immense pousse à la chré-
tienté d'alors, plus heureuse que la triste Melancholia
d"Albert Durer qui méconnaît ses forces ou qui en dés-
espère. La nôtre traîne aussi ses ailes repliées jusqu'à
terre, tant elles sont grandes et tant elles se déploieront
superbes d'envergure et de force quand, sous le souffle
des cantiques, d'une seule envolée, elle atteindra Dieu
son consolateur suprême, par delà ce petit monde des
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES 75
souffrances, dans le pays des étoiles heureuses et des
inénarrables contemplations.
Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances
Ouvraient leurs ailes d'or vers un monde enchanté,
Où tous nos monuments et toutes nos croyances
Portaient le manteau blanc de leur virginité?...
Qu'eût dit Musset apologiste des lais et des chansons
de Rutebœuf, d'Arnaud, de Bertram de Born, de Ven-
tadour, de Charles d'Orléans, de toute la pléiade des
troubadours, des trouvères et des minnesœngers de
l'Europe médiévale, s'il eût, seulement pour une énu-
mération sommaire, pénétré dans l'anthologie des hym-
naires catholiques de notre riche Occident? De Charle-
magne à la Renaissance, quelle période artistique pour
la musique des neumes primitifs que d'autres composi-
teurs pieux développèrent en disciples dignes de leurs
maîtres antiques! Du pape Zacharie au pape Paul V,
quelles envolées de génies dans le ciel de l'Eglise dont le
soleil mystique, qui les attirait, sembla en quelque sorte
leur confier la gloire de renouveler son foyer à laflamme
même de leurs yeux ! Suivez-les, si vous le pouvez, de
l'Occident à l'Orient, sur tout le cycle glorifié de
l'Europe chrétienne. Au début du vm e siècle, c'est le
vénérable Bède illustrant l'Angleterre, loin des splen-
deurs de l'abbaye de Melrose, dans l'humble et voisin
monastère de Yarrow où, malgré la peste qui décime son
chœur, le poète inspiré de Y Hymnum canentes gloriœ,
de YHymnum dicat turbafratrum, de YAdesto Christ
vocibus y donne à chanter ses poèmes sacrés aux
etc.,
seuls deux pauvres moinesqui lui restent d'un Chapitre
si nombreux. A côté de ce noble Bède dont le nom ger-
manique signifie la prière, un savant de premier ordre
vient se ranger dont le nom aussi célèbre recommande,
j6 INTRODUCTION
sinon des œuvres poétiques, du moins des proses litur-
giques servant à interpréter selon l'art les chants d'é-
glise : c'est Alcuin, et son De Psalmorum asu ajoute un
des plus purs rayons à la gloire de l'écrivain que Char-
lemagne honora comme un maître et aima comme un
ami. Charlemagne lui-même brille du plus bel éclat
dans ce vm e
siècle qui doit à l'empereur d'Occident ses
plus nombreuses et ses plus savantes maîtrises de
musique sacrée; et l'on sait, par son Veni Creator
Spiritus, que notre grand roi de France ne se contenta
pasde tenir la baguette au lutrin, mais qu'il y lit exé-
cuter bien des répons et bien des hymnes versés au
trésor liturgique avec la foi d'un roi artiste qui trouva
même plus d'honneur à servir Dieu anonymement qu'à
ajouter sa signature à ses œuvres. Avec le nom de
Théodulphe, auteur du Gloria, laus et honor, faut-il
ajouter à l'histoire l'anecdote qui veut que cet Espagnol,
cvêque d'Orléans et prisonnier à Angers par ordre de
Louis le Débonnaire, ait payé au roi de France sa
rançon avec cette hymne qu'il lui chanta ? Heureux
temps, où la valeur d'un poème suffisait à acquitter
un prisonnier, aux yeux de son roi dévot; quand,
quelques siècles plus tard, les successeurs de celui-ci ne
se rachèteront d'Angleterre ou d'Espagne qu'à prix de
nombreux et beaux écus de France!
Israël es tu rex, Davidis et inclyta proies,
Nomine qui Domini rex benedicte venis !...
Si nous suivons la tradition des hymnographes dans
le ixe siècle, ce sont les rois, et plus particulièrement
le roi de France, qui nous en marquerontle chemin.
Charlemagne son manteau de pourpre ont occupé
et
tant de place en Europe, durant le siècle précédent,
AUX MÉLODIES GREGORIENNES 77
qu'il semble que ses fils n'y trouveront même pas où
poser leur couronne si disputée, d'ailleurs, par les Saxons
et les Northmans. Mais, à l'église il y aura toujours un
prie-Dieu, même pour les rois malheureux de la France:
et voyez si, après Louis le Pieux, Charles le Chauve
sut oublier au chœur le trône que Rollon lui volait. Non
seulement il chanta au lutrin, comme les empereurs et
les rois ses pères, y composa aussi des répons et
mais il
des hymnes. L'Église de Compiègne lui doit tout son
Office du Saint-Suaire. Le répons O quam suavis de
l'Office de saint Martin est de ce roi mais, pieux laïque, ;
il aime mieux passer la plume liturgique à la pléiade
anonyme des moines qui enrichirent l'Antiphonaire, à ce
point qu'une autre pléiade de scoliastes dut surgir, rien
que pour mettre en ordre ces innombrables gerbes neu-
matiques. Amalaire de Metz apparaît a cette époque avec
son De Ordine Àntiphonarii Abogard de Lyon, avec ;
son De Correctione Antiphonarii; Hélizacar,l'ex-chan-
celier de Louis le Débonnaire, avec une nouvelle édition
de romain; Rhaban Maur, avec ses
l'Antiphonaire
commentaires liturgiques dont la vaste encyclopédie
embrassa presque toutes les élucubrations pieuses de
l'érudit Moyen-Age. Et les chantres-poètes d'ajouter
leurs productions originales : Hucbald, des Offices
entiers pour les maîtrises de Reims, de Meaux et de
Nevers; Notker, qu'on surnomma le Bègue et qui fut
un des plus remarquables chantres de la célèbre abbaye
de Saint-Gall, un monceau de séquences saint Odon, ;
le grand abbé de Cluny, Hartmann et Ekkehard, moines
de Saint-Gall, combien d'autres encore... Mais s'il ne
faut que des noms de seigneurs et de princes dans cette
nomenclature d'artistes religieux, nommons encore
Foulques II, comte d'Anjou, qui, composant, entre
INTRODUCTION
autres, douze répons pour l'Office de saint Martin, fit
moins d'honneur encore à la châsse du saint archevêque de
Tours, qu'à la chape dont l'auteur se revêtait au pupi-
tre et au sujet de laquelle, le roi Louis d'Outremer ayant
osé railler le comte d'Anjou, celui-ci répliqua simplement
que « un roi sans lettres notait qu'un âne couronné » !
Tous les rois ne ressemblaient pas heureusement à ce
rejeton abâtardi de Charlemagne dont la couronne
venait de produire son dernier et minuscule fleuron. La
race carolingienne, si grandement commencée dans
l'épopée, finissait dans la satire. Ce fut un boucher
de Paris, qui, avec un gros éclat de rire, mit sur sa
tête de capet la couronne de France que les leudes et
les paladins morts ne pouvaient plus porter. Mais
pour cette couronne, redevenant l'héritage du peuple
qui l'avait originairement formée de l'or de ses épar-
gnes et de ses larmes mêmes serties sur elle en
diamants, combien d'éclat encore, jusqu'à ce que la dégé-
nérescence à laquelle est condamné tout ce qui vit
longtemps ici-bas, la fît retomber avec nos révolutions
contemporaines dans le peuple qui ne veut plus la ren-
dre t Hugues Capet ne comptera pas moins huit siècles
de descendance, et les trois premiers furent les plus
glorieux pour l'Eglise de France et pour l'art musical
dont nous effeuillons ici, d'une main trop pressée, les
volumineuses archives.
L'an iooo n'était donc pas la fin du monde ? L'art,
plus vivant que jamais, allait surgir des carrières de
pierre et de marbre en cathédrales toutes neuves, à
l'assaut de la lumière et de l'espace dont avait tant
besoin cette humanité de condamnés-à-mort qu'on gra-
ciait tout à coup. Vous savez que la forêt n'est rien,
sans l'oiseau qui l'anime. Qu'eussent été les primatiales
AUX MELODIES GREGORIENNES 79
de tant de royaumes et les cloîtres de tant d'abbayes
florissant tout à coup le buisson reverdi de l'Eglise,
sans l'hymne qui donnerait une voix à ces pierres, un
écho à ces voûtes, une raison d'éclore et de durer sous
le soleil de Dieu à cette architecture divine? Et c'est
pourquoi, nouveau David, le roi Robert s'assit à l'orgue
et recommença de chanter. Vous savez comment ce
monarque, aussi galant que pieux, faisait plaisir autant
à Constance sa femme qui lui demandait de célébrer
dans un hymne son nom de reine, qu'aux saints mar-
tyrs qui, eux, pour ne rien demander au roi, en obte-
naient davantage ; et la légende du délicat motif de O
Constantia martyrum ! n'est pas encore sortie de votre
mémoire. Combien d'autres morceauxle bon roi se plut
à écrire dans son châtelet de Paris ! Le dimanche venu,
il allait les exécuter lui-même en chape d'or sous
les verrières bleues de Saint-Denis : son Judœaet Jéru-
salem, son Stirps Jesse Solemjustitiœ adnutum Domini,
tout un poème en distiques latins en l'honneur de la
Vierge, ses hymnes de Pâques, de l'Ascension, de saint
Martin, de saint Agnan, sans oublier le beau répons
Cornélius centurio dont Robert de France fut si fier qu'il
alla le chantera Rome, dans la chapelle même du pape.
Mais, comme Charlemagne dont ce roi artiste imitait la
modestie, Robert le Pieux mit encore plus de talent à
faire composer les moines et les évêques féconds de son
siècle. Fulbert de Chartres lui dut les plus belles inspi-
rations de son plectre, parmi lesquelles le Chorus novœ
Jérusalem brille comme une gemme sur un drap d'or.
Et puis, comme au beau temps de Charlemagne, suivit
la foule des hymnographes et des séquentiaires dont le
cloître a enseveli les noms et n'a conservé que les
œuvres. Pour cataloguer et instrumenter en quelque
80 INTRODUCTION
sorte ces œuvres, il ne fallut pas moins de scoliastes
qu'au siècle de Rhaban Maur et d'Amalaire; et voici
apparaître Bernon de Reichenau avec VOpus sympho-
niarum et tonorum, le De instrumentis musicis et le
Demensurâ monochordi Hermann Gontract, avec le
;
De musicd, le De monochordo, le De conflictu sonorum,
sans oublier à la gloire de cet artiste la composition
poétique et musicale du Salve Regina, de YAlma Re-
demptoris Mater, de YOflorens Rosa, de Y Ave maris
Stella et du Veni sancte Spiritus que d'autres attribuent
au pape Innocent III ; Albéric du Mont-Cassin, avec
le De musicd et d'autres hymnes ; Guillaume d'Hir-
sange avec le De musicd et tonis et le De psalterio ;
Anselme de Gantorbéry, avec tout un psautier en l'hon-
neur de la Vierge. Faut-il citer encore Lanfranc, le cé-
lèbre moine du Bec, et l'impératrice Irène, femme d'A-
lexis Comnène, les plus grands, les plus humbles de
ce siècle d'artistes et de chanteurs qui semblent n'avoir
voulu pénétrer à l'église qu'en portant sous le bras le
livre spécial que leur dévotion s'était ingéniée à com-
poser comme un poème, et à fleurir comme un jardin ?
De ces élucubrations musicales, dont la nomenclature
serait trop longue, ressortit pour le Directorium chori
une expression d'art puissante et merveilleuse, à coup
sûr. Mais de la multiplicité même de ces voix naquit
aussi une certaine difficulté de s'entendre dans Tinter-
prétation des neumes si simples à l'origine grégorienne.
Et non seulement la simplicité des voix, mais encore
l'intelligence des signes musicaux rudimentaires qu'a-
vait adoptés saint Grégoire se perdait à la longue, et
l'altération du mode primitif commençait à se faire
ressentir dans ces nombreuses compositions de l'épo-
que. Ce fut l'heure où deux hommes allaient providen-
AUX MELODIES GREGORIENNES
tiellement paraître : Guy d'Arezzo, — qui n'en est pas
moins né Français, —
pour transcrire les neumes
primitifs en signes musicaux dont nous usons encore
aujourd'hui ; et saint Bernard, pour ramener à la tra-
dition rhythmique et psalmodique l'interprétation des
neumes que le sévère abbé de Glairvaux ne permettait
pas à ses moines de disjoindre, d'une note à l'autre,
sous peine d'exclusion temporaire du chœur et de l'ab-
baye peut-être même. Mais comme, dans un champ trop
fertile, la main de l'émondeur ne suffit pas à préserver
le bon grain de l'ivraie, il fallut bien qu'à
la longue
celle-ci étouffât celui-là. Encore quelques chefs-d'œuvre
dus, depuis le xi® jusqu'au xv e siècle, au génie et à la
piété de quelques rares maîtres, tels que Pierre le Véné-
rable, à qui l'office de saint Benoît doit sa belle hymne
Laudibus cives resonent canoris; Adam de Saint-Victor,
l'intarissable séquentiaire qui nous laissa, entre autres
merveilles,le Gaude proie Grœcia pour la fête de saint
Denys Abailard, dont les poèmes charmants sont sans
;
nombre, et dont le plus charmant peut-être est sa prose
Mittit ad Virginem Jacques de Benedictis, mieux
;
connu sous le nom de Jacopone da Todi et par son
Stabat Mater si doux d'expression naïve; Maurice de
Sully, l'auteur présumé des répons de la Messe des
Morts et à qui ne manquerait que la gloire d'avoir
composé le Dies irœ dont l'écrivain reste inconnu, pour
être appelé le plus grand artiste musical du Moyen-
Age; enfin l'incomparable Thomas d'Aquin, chargé
de jeter sur cette radieuse période de la musique neu-
matique, dont quatorze siècles virent la gloire, le der-
nier rayon du bel astre qui s'en allait dormir dans la
nuit ignorante de nos antiques caihédrales et dans
l'oubli condamnable des mémoires chrétiennes se dé-
82 INTRODUCTION
possédant ainsi de l'expression la plus radieuse de leur
art. Le Lauda Sion et les autres hymnes de l'Office du
Saint-Sacrement furent le chant du cygne dont, l'im
mortel poète du Mont-Cassin salua la gloire moribonde
du plaint-chant. Ave Cœsar, morituri te salutantî put-il
dire en remettant le plectre chrétien aux mains païen-
nes qu'en traversant la cour du Pape il avait déjà vu
arriver nouvellement de Byzance et s'installer en maî-
tresses hardies dans la chapelle où, Thomas d'Aquin
s'en allant et laissant l'art et la science vides de la place
considérable que ce moine et ses frères faisaient,
Goudimel et Palestrina n'avaient plus qu'à paraître...
Pour nous résumer ou pour mieux exprimer ce qui
n'a pas été assez bien dit, Dom Guéranger nous prêtera
ce passage : « Le x e et le xi e siècles enfantèrent des
pièces de chant graves, sévères et mélancoliques, comme
ces voûtes sombres et mystérieuses que jeta sur nos
cathédrales le style roman, surtout à l'époque de cette
réédification générale qui marqua les premières années
du xi
e
siècle. Ainsi, on retrouve encore la forme grégo-
rienne dans les répons du roi Robert, comme la basili-
que est encore visible sous les arcs byzantins du même
e
temps. Le xti siècle, époque de transition, que nous
appellerions dans l'architecture le roman fleuri et ten-
dant à l'ogive, a ses délicieux offices de saint Nicolas et
de sainte Catherine, la séquence d'Abailard, etc., où la
phrase grégorienne s'efface par degrés pour laisser place
à une mélodie rêveuse. Vient ensuite le xm e
siècle avec
ses lignes pures, élancées avec tant de précision et d'har-
monie ; sous des voûtes aux ogives si correctes, il fallait
surtout des chants mesurés, un rhythme suave et fort.
Les essais simplement mélodieux, mais incomplets,
des siècles passés ne suffisent plus : le Lauda Sion, le
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES 83
Dies irœ sont créés. Cependant cette période est de
courte durée. Une si exquise pureté dans les formes ar-
chitectoniques s'altère, la recherche la flétrit; l'orne-
mentation encombre, embarrasse et bientôt brise ces
lignes si harmonieuses. Alors aussi commence pour le
chant ecclésiastique la période de dégradation. » L'au-
teur des Institutions liturgiques ajoute, un peu plus
loin : « Au reste, en subissant une dégradation dans le
xiv e et le xv e siècle, la liturgie suivit, comme toujours,
le sort de l'Eglise elle-même. L'abaissement de la Pa-
pauté aprèsBoniface VI II, le séjour des Papes à Avignon,
le grand Schisme, les saturnales de Constance et de
Bâle expliquent plus que suffisamment les désordres
qui servirent de prétexte aux entreprises de la préten
due Réforme. Nous plaçons l'altération de la liturgie
au rang des malheurs que l'on eut alors à déplorer...
Le chant ecclésiastique, non seulement se transforma
à cette époque, mais faillit périr à jamais. Ce n'était
plus le temps où, le Répertoire grégorien demeurant
intact, on ajoutait, pour célébrer plus complètement
certaines solennités locales ou pour accroître la majesté
des fêtes universelles, des morceaux plus ou moins
nombreux, d'un caractère toujours religieux, emprun-
tésaux modes antiques ou, du moins, rachetant par
des beautés originales et quelquefois sublimes les déro-
gations qu'ils faisaient aux règles consacrées. Le xiv e et
le xv e siècle virent le déchant. C'est ainsi que Ton
appelait le chant exécuté en parties sur le motif grégo-
rien, absorber et faire disparaître entièrement, sous de
bizarres et capricieuses inflexions, toute la majesté,
toute Ponction des morceaux antiques. La phrase véné-
rabledu chant, trop souvent, d'ailleurs, altérée par le
mauvais goût, par l'infidélité des copistes, succombait
84 INTRODUCTION
sous les efforts de cent musiciens profanes qui ne
cherchaient qu'à donner du nouveau, à mettre en évi-
dence leur talent pour les accords et les variations. Ce
n'est pas que nous blâmions l'emploi bien entendu des
accords surle plain-chant, ni que nous réprouvions
absolument tout chant orné, par cela seul qu'il n'est
pas à l'unisson ; nous croyons même, avec l'abbé Le-
bœuf, que l'origine première du déchant, — qu'on
appelle aujourd'hui contrepoint ou chant sur le livre,
— doit être rapportée aux chantres romains qui vin-
rent en France, au temps de Charlemagne. (Nous
avons vu quelle influence néfaste y exercèrent aussi les
mélodes et hymnographes de Byzance, à l'époque de
décadence.) Mais l'Esprit-Saint n'avait point en vain
choisi saint Grégoire pour V organe des mélodies catho-
liques cette œuvre de réminiscence sublime, inspirée de
;
lamusique antique, devait accompagner l'Eglise jus-
qu'à la fin des temps. Il devint donc nécessaire que la
grande voix du Siège Apostolique se fît entendre, et
qu'une réprobation solennelle fût portée contre les no-
vateurs qui voulaient donner une expression humaine
et terrestre aux soupirs célestes de l'Eglise du Christ. »
Ce fut Jean XXII qui sechargea de fulminer cette répro-
bation, en 1 322, dans la Bulle Docta Sanctorum, où il
dit, entre autres passages : « Certains disciples d'une
« nouvelle école, mettant toute leur attention à mesu-
« rer le temps, s'appliquent, par des notes nouvelles,
« à exprimer des airs qui ne sont qu'à eux, au préjudice
« des anciens chants qu'ils remplacent par d'autres
« composés de notes demi-brèves et comme imper-
« ceptibles. Ils coupent les mélodies par des hoquets,
a les efféminent par le déchant, les fourrent quelque-
« fois de triples et de motets vulgaires; en sorte qu'ils
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES 85
« vont souvent jusqu'à dédaigner les principes fonda-
it mentaux de TAntiphonaire du Graduel. » Et, plus
et
loin : « Ce n'est pas en vain que Boëce a dit Un :
« esprit lascif se délecte- dans les modes lascifs, ou au
« moins s'amollit et s'évertue, à les entendre souvent. »
Telle fut pourtant l'école malheureuse que l'Eglise
dut subir à son insu , en ouvrant ses portes à la
polyphonie qui l'envahit de toute part, au risque de
submerger et de perdre pour toujours sous l'avalanche
de musique mondaine et moderne ces antiques et
la
idéales mélodies neumatiques que leurs artistes angé-
liques avaient tournées dans l'or immaculé et dans
le pur ivoire, comme des statuettes unies, naïves et
sans défaut de style, — n'ayant pour tout art que celui
de tendre vers le Seigneur des mains sans tache, implo-
rant la pitié du ciel pour la misère de la terre. Purs
chefs-d'œuvre et statuettes adorables I si tard sorties des
catacombes où vous fûtes les lares de nos pères, il fallut
donc vous y reporter si tôt; comme ces simulacres pré-
cieux des villes antiques qu'on enterrait sous les cen -
dresdes foyers détruits parle vainqueur, avec l'espoir
que des survivants plus heureux viendraient les recher-
cher, aux jours meilleurs :
O patria, ô divum domus Ilion, et inclyta bello
Mœnia Dardanidûm !...
^^^^?#?#?#?#^^?#?#
VI
Les naturalistes prétendent que l'hirondelle, au prin-
temps, retourne toujours dans le même pays et sous le
même toit qui l'ont vue naitre ou qu'elle a visités toute
petite, et que, entre tous les nids qu'elle y a bâtis à ses
amours de mère, elle s'arrête de préférence dans celui
où elle souffrit davantage. Comme l'hirondelleexilée par
l'hiver va,du nord au midi, chercher son refuge et
oublier son cœur, il fallut bien que la musique gré-
gorienne, conduite en esclavage à Avignon et ailleurs,
laissât passer la tempête. Mais d'Avignon et d'autre part,
elle reviendrait bien à son heure, s'abritant sous le man-
teau sacré des papes qui semblaient l'avoir conduite au
pays des trouvères et des musiciens polyphoniques pour
avoir le ramener de plus loin.
mérite de la
Nous avons déjà vu, dans Avignon même, Jean XXII
s'émouvoir de la promiscuité scandaleuse que subissait
la chaste muse de Grégoire, obligée de confondre ses
phrases pures avec celles du chant orné et d'enchâsser
dans ses strophes sacrées jusqu'à des refrains obscènes
que ses païens déformateurs empruntaient aux Cours
d'Amour, pour les introduire à l'Eglise. Au xv 9 et au
xvi« siècle, dit Super, il fut en « usage » et de mode
d'écrire des messes en prenant pour thème une chanson
obscène, la composition faisant passer alternativement
le chant et les paroles dans toutes les parties. Ainsi,
INTRODUCTION AUX MELODIES GREGORIENNES 87
sur un Sanctus, on entendait chanter : « Baise-moi,
ma mie», ou bien: « Las! bel amy », etc. L'abbé
Baini, malgré son naïf optimisme, a qualifié ces tur-
pitudes idée lubriche. Le Concile de Trente arriva à
temps, pour crier l'anathème sur ces violations aussi
artistiques que sacrées, et les papes en s'éveillant se-
couèrent leur manteau d^ù la pieuvre aux cent bouches
et aux cent tentatules n'était pas prête encore à se laisser
abattre. Par un de ces aveuglements dorit sont bien ex-
cusables ceux que l'obscurité des temps empêche de
voir clairement autour d'eux, ce fut aux ennemis mêmes
du plain-chant que les papes en confièrent la réforme.
Quelle réforme? Il fallait que ce mot caractérisateur de
toutes les tentatives de cette époque malheureuse eût
absorbé à son profit le sens logique des choses les
plus saines et les moins réformables, pour qu'on osât
l'appliquer aux pures mélodies grégoriennes dont le
texte était resté intact, non plus sur les pupitres dévastés
des églises, mais dans lesraresbibliothèques qui en con-
servaient encore par miracle une copie. Quand le pape
Grégoire XIII confia à Palestrina la transcription de
l'Antiphonaire pour en multiplier précisément l'usage
par l'imprimerie, ce fut à peine si l'on en put découvrir
cinq exemplairesdansRome: celui delà Minerve, depuis
bibliothèque Casanatense ; celui de l'Oratoire, à la biblio-
thèque Vallicellane ; celui de la bibliothèque Vaticane,
etc. Parexemple,les manuscrits en étaient d'une écriture
si nette qu'on se demanda comment l'habile écrivain
de la « Messe du pape Marcel » put bien passer dix-sept
ans à les transcrire, à moins que son génie trop auda-
cieux ne lui inspirât de les refaire. « Nous sommes
en 1592, ajoute Super. Il y a dix-sept ans que Gré-
goire XIII a confié à Jean Pierluigi la correction du
i5
88 INTRODUCTION
Graduel et de l'Antiphonaire romains. Guidetti, associé
par Pierluigi à une partie de l'entreprise, a publié
quatre ouvrages. Liechtenstein a gagné de la réputation
et de l'argent par l'édition du nouveau Graduel et du
nouvel Antiphonaire, corrigés pour les paroles et pour
la notation. Et Pierluigi, que pense-t-il? que fait-il? où
est le résultat de ses études ? qu'est devenue sa verve
inépuisoble ? qu'a-t-il fait de ses promesses à Gré-
goire XIII ? de son projet de corriger les mélodies de
tout le chant, et de le dépouiller des notes inutiles pour
lui donner une allure plus simple et plus de vérité ?
Disons-le, sans faire de tort à notre Pierluigi ; le ciel
l'avait destiné à perfectionner la musique ecclésiastique
harmonique, et dans ce travail il surpassa l'attente du
monde et s'éleva au-dessus de lui-même. Mais le chant
grégorien est un genre à part ; il a une beauté qui n'ap-
partient qu'à lui, un caractère absolument propre. Etant
ce qu'il est, il ne peut changer de manière ; être le même
et être différent, c'est ce que ne lui permet pas sa nature,
son essence. Le ciel le fit parles premiers Pères et puis
brisa le moule. Cependant Pierluigi, toujours animé
d'un grand zèle pour le culte religieux, poussé par les
promesses laites à Grégoire XIII et connues de Rome,
excité par l'avance de Liechtenstein, mit en œuvre
tout ce qu'il eut d'application, d'énergie, de veilles,
d'infatigable activité. Il consulta des manuscrits (?),
il lut tout ce qui était déjà imprimé. II étudia, appro-
fondit, composa, transcrivit et, enfin, acheva la partie du
Graduel intitulée de Tempore. Il se mit ensuite à la
partie des fêtes des saints ; mais
y perdit entièrement
il
courage ; la plume lui tomba des mains, et, plus fatigué
qu'Atlas sous le poids du monde, il abandonna pour
toujours l'entreprise. On ne trouva qu'à sa mort, parmi
AUX MÉLODIES GREGORIENNES 89
des papiers de rebut, son manuscrit déchiré. » Ce fut de
ces débris de papiers, déchirés et méprisés par l'auteur
lui-même, que sortit, quelques années plustard, sous le
pontificat de Paul V, la trop fameuse Edition médicéenne
sur les textes étranges de laquelle les trois siècles sui-
vants prendraient des copies encore altérées pour leurs
livres de chœur, à Digne, à Dijon, à Rennes, jusqu'à la
plus répandue et laRatisbonne qui, en
pire, celle de
1866, pour avoir reproduit scrupuleusement la version
médicéenne, prétendit à la perfection même. Quel ro-
man on écrirait sur celui qui sut se combiner avec des
artistes et des prêtres indignes, les éditeurs vénaux sur-
enchérissant par-dessus pour se faire à chacun des for-
tunes de princes avec ce manteau de la veuve qui restait
de ses antiques splendeurs à l'Eglise, si dépouillée par
la Réforme d'un côté, par la Renaissance de l'autre !
— Que voulez-vous? dira plus tard Pie IX, qui se
rendit bien compte de la déprédation, mais que la Ré-
volution continuait à déborder, ce n'est pas quand le
feu est au Vaticanque nous allons nous retourner pour
prendre des gants dans une armoire !
Il est heureusement des âmes qui aiment la pauvreté
autant que d'autres la richesse, et l'avenir chrétien
réservait aux Mélodies Grégoriennes des artistes assez
ésintéressés et des savants assez perspicaces pour aller
rechercher la veuve dépouillée dans les bas-fonds où
on l'avait laissée mutilée etgisante, — jusqu'au mont-de-
piété où, s'il faut croire une fraîche version de cet incon-
cevable roman, les héritiers de Palestrina avaient porté
les dernières valeurs de la pauvre reine en exil. Fran-
chissons à pieds joints deux siècles où nous n'aurions
à parcourir que des ruines, de plus en plus amoncelées.
Laissons le xvn 3 siècle augmenter son désordre litur-
90 INTRODUCTION
gique par l'émancipation de la musique qui produisit
celle du culte tout entier. La réforme, une fois introduite
avec les chœurs lascifs, — auxquels k s mondains pre-
naient goût comme au théâtre, sans avoh à les payer aussi
cher, — ne fut guère facile à déloger de ses retranche-
ments. Comme l'excès de la licence produit l'excès de la
répression, il sembla que les Jansénistes de Port-Royal
étaient tout indiqués par leur esprit rigide pour faire
la police de l'Eglise envahie et pour ramener les chré-
tiens modernes aux mœurs antiques. La pensée fut
meilleure que les hommes qui la représentèrent.
François de Harlay, mutilateur scandaleux du bréviaire
romain, ne fit pas oublier l'œuvre de saint Pie V; et
Santeuil, qu'on peut appeler à bien des titres le dernier
hymnographe de l'Eglise, ne rappela que de très loin
les Prudence et les Fortunat des temps passés, et que de
trop près son contemporain Boileau-Despréaux, à Y Art
poétique duquel il pourra être comparé, non sans fai-
blesse même, pour l'inspiration à peu près égale que cet
interminable prosateur essaya de répandre dans les mille
et un morceaux de vers latins dont le Missel de Cluny
a gémi. Un seul artiste eut du talent, dans ce xvn* siè-
cle antiliturgique si difficile à mener entre la cour du
Roi-soleil et l'église du Dieu créateur de ce roi comme
de ce soleil ;
— ce fut Henri Dumont, maître de chapelle
du monarque. Il eut le talent de se taire quand, après
Palestrina, — le maestro que son génie du moins auto-
risait à se tromper, sans l'excuser de n'avoir su mieux
faire, — tantde maëstrini de la petite et de la grande
classe ne demandèrent qu'à prendre la place laissée vide
par un artiste que sa démission volontaire rendait digne
des plus beaux temps de l'art chrétien et de saint Gré-
goire lui-même. Ce xvn* siècle de plats valets en rabat
AUX MELODIES GREGORIENNES
de deux sortes, —
celui de la cour et l'autre, -— et le
xvm e où le gentilhomme, de chrétien qu'il était resté
encore, se transforma purement en crétin, n'eurent, en
somme, que deux cents ans, et le xix e siècle s'apprêtait
à sortir delà Révolution de sang dont avait besoin
son baptême. Que ferait enfin celui-ci, pour redorer les
gloires ternies de sa patrie et de sa religion dont il ne
lui restait plus que la mémoire? Pour la patrie, vous
savez comment la lignée des ancêtresaboutit à Napoléon
qui se chargea de refaire à la bravoure invincible de la
France son immortelle légende. Pour la religion,
vous n'ignorez pas que la lignée des Pères de l'Eglise a
poussé son dernier rejeton dans la personne de ce
Bénédictin, savant comme une bibliothèque et sobre
comme un cloître, Dom Prosper Guéranger, ce moine
redoutable aux modernes réformateurs de la liturgie
chrétienne, qui ne rêva rien moins que de rendre à
l'Eglise d'aujourd'hui ses mœurs antiques avec son
cérémonial et son art. Et d'une main il présenta à la
chrétienté surprise ses Institutions et son Année litur-
gique, dont il conviendra de parler plus longuement
ailleurs; tandis que, de l'autre, il indiqua pour la partie
musicale, comme son continuateur aussi savant et aussi
autorisé que lui-même, Dom Joseph Pothier à qui le
monde chrétien devrait la rénovation totale de
la musi-
que grégorienne enfin découverte sous l'amoncellement
des manuscrits qui l'ensevelissaient. Mais ici il faut
faire taire les phrases et citer simplement, comme au ta-
bleau d'honneur de notre paléographie française et
chrétienne, les noms
travaux des savants qui ont
et les
pu arracher aux parchemins vieux de quatorze siècles
leurs secrets et lire dans les neumes de la primitive
Eglise plus couramment que Champollion sur les stèles
Q2 INTRODUCTION
d'Egypte et dans les secrets mêmes des hiéroglyptiques
d'Eleusis. Voici cette nomenclature où lexix e siècle aura
garde de n'aller pointchercher, avec des hommes si mo-
destes et de si considérables travaux, la part la plus
pureencore que la plus méconnue de sa gloire.
1808. M. Fétis, dans un mémoire lu à l'Institut, donne
ses idées sur les neumes. (Voir Revue de Danjou, i
rc
année
1845, page 272.)
1 833. M. Paulin Blanc, bibliothécaire de Montpellier,
découvre dans un manuscrit de cette ville une prose sur la
fin du monde, notée en neumes. {Galette musicale, i833,n.i8.)
Cette découverte est signalée par M. d'Ortïques.
i836. M. Fétis, dans le résumé philosophique placé en
tête de la Biographie universelle des Musiciens, explique à
sa manière la nature des neames et leurs espèces diverses.
1844. M. Fétis, dans des articles de la Galette musicale de
Paris (n» s 22-25-26), recherche la notation musicale dont se
serait servi saint Grégoire pour noter son Antiphonaire.
1845. Article de M. Fétis dans la Revue de Danjou (page
265) sur l'étude qu'il a faite des neumes, et sur les ré-
sultats qu'il pense avoir obtenus.
1847. M. Danjou découvre à Montpellier les chants de
la messe notés en neumes et en lettres, dans un manuscrit
venu de la bibliothèque de Troyes. (Voir Revue de la Mu-
sique, 3e année, p. 385.)
1849. Le P. Lambillotte fait prendre à Saint-Gall copie
d'un Antiphonaire noté en neumes, comprenant les Gra-
duels, les Traits et les Alleliria de la messe. (Notice his-
torique, § vt, placé en tète du fac-similé du ms. de S. Gall.)
1849. Théodore Nisard (Théophile Normand, de son
vrai nom) publie, dans la Revue archéologique, des études
sur les anciennes notations musicales de l'Europe (p. 709).
1849. Ees archevêques de Reims et de Cambrai établis-
sent une Commission pour la restauration du plain-chant,
et mettent à sa tête M. Tesson, des Missions Etrangères^
AUX MÉLODIES GREGORIENNES g3
1 85 i . Le P. Lambillotte publie, en fac-similé lithogra-
phique, sa copie du manuscrit de Saint-Gall. Il donne
à la fin la Clef des Mélodies grégoriennes et de lu notation
antique.
i85i. Première édition du Graduel et de l'Antiphonaire
rémo-cambrésien ; celui-ci , d'après un manuscrit du
xni« siècle de la Bibliothèque Nationale ; celui-là, d'après le
manuscrit bilingue de Montpellier.
i852. Mémoire sur l'édition du chant rémo-cambrésien.
(Paris, Lecoffre.)
i852. M. de Coussemaker, dans son Histoire de Vhar-
monie au Moyen-Age, donne, le premier avec Dom Schubi-
ger, la véritable nature et l'origine vraie de l'écriture
neumatique, qu'il fait dériver des accents grammaticaux.
(Paris, Didron.)
1 8 55. Le P. Dufour publie l'ouvrage posthume du
P. Lambillotte: Esthétique du Plain-chant. (Paris, Leclerc.)
1859. Dans sa Méthode raisonnée du Plain-chant, M. Gon-
tier, alors curé de Ghangé-les-Le-Mans, explique, le pre-
mier, la vraie nature durhythme grégorien qui est celui de
la prose et de la déclamation. (Le Mans, Monnoyer.)
1859. L'abbé Raillard publie son Explication des N eûmes.
Il en explique la forme, comme l'avait fait avant lui le
P. Lambillotte, mais se trompe, aussi bien que lui, quoi-
que différemment, sur la valeur rhythmique de ces signes
musicaux. (Paris, Repos.)
1860. M. Gontier publie une nouvelle brochure : Le
Plain-Chant, son exécution. (Palmé et Monnoyer.)
1864. Les Bénédictins de Solesmes font imprimer chez
Vatar à Rennes un Directorium Chori, à leur usage, avec de
nouveaux types, gravés sur leur dessin et plus tard per-
fectionnés et complétés par eux. M. de Coussemaker s'en
est servi pour ses Scriptores.
i865. Dom Bénédict Sauter, bénédictin de Beuron, qui
avait fait son noviciat à Solesmes, expose les principes
d'exécution du chant d'après la méthode de Solesmes dans
94 INTRODUCTION
un opuscule allemand, Choral und Liturgie, publié à Schaf-
fouse, chez Hurter, traduit en français par l'abbé Wolter.
1868- 1870. Dom méthode de con-
Pothier, appliquant la
frontation que le P. Lambillotte —
d'après Dom Guéranger
— déclare la meilleure, note les chants de la Messe dans
des cahiers qui ont ensuite servi à l'impression du Liber
Gradualis.
1880. Dom Pothier publie les Mélodies Grégoriennes.
(Tournay, Desclée-Lefebvre et C io .)
1882. Mémoire explicatif sur « les chants de l'Eglise dans
leur forme primitive », par l'abbé Raillard. (Arras, Revue
de l'Art chrétien.)
i883. Publication du Liber Gradualis, première édition,
chez Desclée, à Tournai.
1889. Publication de la Paléographie Musicale par les
Bénédictins de Solesmes.
1891. Impression faite à Solesmes du Liber Antiphonarius
(Offices du jour).
1894. Préparation du Liber Responsalis (Offices de la nuit)
à l'imprimerie de la même abbaye.
Entre tous ces pionniers vainqueurs des neumes, la
gloire de César est assez grande pour ne rien emprunter
à Pompée. A chacun donc sa part, et que l'on nous
permette d'ajouter au tableau ci-dessous la mention
suivante :
M. Fétis ouvre la voie, mais il écrit incomplètement les
neumes, les classe arbitrairement; il avance sur leur origine
des opinions hasardées et traduit imparfaitement même les
neumes sur lignes.
M. Danjou a eu le mérite de découvrir le manuscrit
bilingue de Montpellier. L'explication rudimentaire qu'il
donne des neumes dans sa Revue est inexacte ; il confond
les neumes les uns avec les autres.
Le P. Lambillotte décrit les neumes avec assez d'exac-
titude. Les tableaux de neumes, tirés des manuscrits, lui
AUX MÉLODIES GREGORIENNES q5
servent à donner son nom à chaque signe. Il indique la
confrontation des manuscrits comme étant, d'après les
principes de Dom Guéranger, le moyen de retrouver sûre-
ment la phrase grégorienne. L'interprétation erronée qu'il
donne des signes ajoutés aux neumes de Saint-Gall par
Romanus,le trompe sur le rhythme du plain-chant.
Th. Nisard promet ce qu'il ne peut donner le moyen de :
connaître la valeur tonale complète des neumes par les
neumes seuls. Rien de bien nouveau dans ses études sur
les neumes, rien surtout sur leur valeur rhythmique.
M. Tesson et sa commission travaillent sur le manuscrit
bilingue de Montpellier. La valeur tonale des neumes leur
est indiquée parles lettres du manuscrit. Pour le rhythme,
ils oublient de tenir compte du groupement des signes, qui
sert à phraser le chant, et se trompent en voulant cons-
tituer le rhythme avec des longues et des brèves.
M. de Coussemaker, en faisant dériver les neumes des
accents, a donné la véritable origine de ces signes. Ses
traductions ne sont pas toujours parfaites, au point de vue
de la place des notes sur l'échelle il;s'égare pour le
rhythme grégorien, et ne comprend bien que celui de la
musique mesurée des xm«, xiv e et xve siècles.
M. Gontier n'a rien su des neumes, tels qu'ils étaient
avant le xiv° siècle. Il a entendu à Solesmes chanter avec
une allure libre et déclamée, sur les livres d'alors très impar-
faits (édition de Dijon). En appliquant cette méthode à des
manuscrits du xve siècle que possède dans ses greniers le
Chapitre cathédral du Mans, il a remarqué que le chant
était beaucoup plus parfait, mieux rhythme etla déclamation
plus facile à cause du phrasé indiqué parle groupement des
notes, groupement conservé dans ces manuscrits manceaux.
La méthode d'exécution s'est ainsi trouvée toute faite.
L'abbé Raillard a expliqué les neumes, à la suite du
P. Lambillotte, en cherchant dans ces neumes des variétés
dans la durée des notes qui ne s'y trouvent pas. Au point
de vue tonal, ses traductions sont bonnes.
16
96 INTRODUCTION
La Méthode dite de Solesmes, représentée et en quel-
que sorte synthétisée par Dom Pothier, est pour le rhythme
celle que M. Gontier a exposée après l'avoir prise à So-
lesmes. Seulement, en appliquant comme lui cette mé-
thode non plus seulement à la notation desxive et xv« siècles,
maisà celle detoutes les époques, il s'est trouvé qu'elle per-
mettait de se rendre parfaitement compte de tous les signes
de notation de tous les pays et de toutes les époques : ce
qu'aucune autre méthode (Lambillotte, abbé Raillard) ne
peut faire. Au point de vue rhythmique, comme au point de
vue tonal, la confrontation des manuscrits nous donne
avec certitude la phrase grégorienne, matière et forme.
Ainsi, grâce aux efforts persévérants des infatigables
Bénédictins de la Congrégation de France et de Dom
Joseph Pothier leur chef précieux, l'écriture hiérogly-
phique des neumes était découverte, et l'on avait trouvé
jusqu'à la cadence rhythmique dans laquelle les Mé-
lodies Grégoriennes devaient être interprétées. L'Eglise
ouvrait ses oubliettes, et la séculaire et toujours belle
prisonnière allait enfin reparaître avec ses formes
antiques, plus belles et plus impérissables que jamais :
Jam hiems transiit, imber abiit et recessit, surge arnica
mea et veni ! Encore quelques coups de pioche dans
les masures parasites qui masquent et dégradent, de
leurs lourdes etpolyphonesques rainures, les flèches et
les clochetons de notre aérienne et idéale cathédrale.
Pareils à ces vieilles et rabâcheusescommères,— opiniâ-
tres surtout envers la mort dont elles ne veulent pas la
visite ~
les vespéraux et les antiphonaires de Digne,
de
Dijon, de Rennes, de Ratisbonne surtout,
poussent un
dernier râle et cèdent déjà un peu partout le
lutrin
au Graduel et à TAntiphonaire de Solesmes, qui
nous rendent les neumes et toute l'œuvre de saint
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES 97
Grégoire dans la plus intégrale et la plus majestueuse
unité:
Vitaque cum gemitu fugit indignata sub timbras,
ou, comme Scarron traduit ce vers dans Y Enéide tra-
*
vestie :
Ils font un bruit, c'est le dernier qu'ils font.
Il n'a fallu rien moins qu'une campagne. Menée par
les journaux français contre les journaux allemands, elle
a fait du chemin. Elle a gagné Rome et y a séparé en
deuxcampspresqueirréconciiiables les amateurs frivoles
du contre-point et de la vocalise chère à Palestrina et
les graves traditionnalistes des grupetti neumatiques
des Mélodies Grégoriennes. Les chantres a capella,
encore que caslrati, prétendent faire souche depuis le
xvi e siècle jusqu'à Mustapha et à Cappocci, leurs
maîtres contemporains, et veulent que la fioriture en
vocalise soit la seule interprétation digne des textes
liturgiques chantés. Plus nombreux, les chantres
a choro font plus de bruit encore pour se réclamer du
pape saint Grégoire-le-Grand qui, dès le vi
e
siècle,
compila dans son précieux et authentique Antiphonaire
leurs graduels, leurs antiennes, leurs hymnes, leurs
psaumes notés et toute la musique religieuse que la
primitive Eglise avait composée, nous l'avons déjà dit,
aux Catacombes ou empruntée à la tradition grecque et
hébraïque.
Entre ces deux monuments de l'art chréiien, égale-
ment considérables pour leur valeur musicale, et sans
préjudice de Tune ou l'autre école des simplistes anti-
ques et des composites modernes, le même respect
s'impose. Les neumes naïfs et purs des siècles primitifs
98 INTRODUCTION
n'ont rien à perdre à la comparaison avec ces orchestres
mêlés et astragalisants qui, du haut de la colonne com-
posite où ils perchent, regardent dédaigneusement,
comme un boiteux ses béquilles, ce chant grégorien
s'asseyant lourdement sur sa portée de quatre lignes, —
ce canto-fermo, ce plain-chant ! On devine qu'entre
gens de même for on ne s'épargna pas les épithètes :
— « Païens ! » disaient les Primitifs aux Renaissants.
Ceux-ci répliquaient à ceux-là : — « Béotiens ! » En
dernière riposte, les Palestriniens lancèrent aux Gré-
goriens : — « Et puis, ce n'est pas vrai, que nous ayons
abandonné la tradition. C'est Palestrina lui-même qui a
transcrit, pour Paul V, de l'Antiphonaire de saint Gré-
goire, les chants liturgiques; et il les a intégralement
consignés dans l'édition médicéenne. Les manuscrits
employés pourcetteédition furent retirés, par Raymondi,
du mont-de-piété où Palestrina besogneux les avait
engagés. Nous avons déjà prouvé la fausseté et l'irré-
vérence de cette allégation. Jamais les papes, organi-
sateurs premiers des monts-de-piété à Rome, n'eussent
brocanté sur un ouvrage du génie, et accordé à vil trafic
un argent qu'ils eussent dû à titre honorifique, et —
moins à Palestrina qu'à tout autre. Cette allégation de
l'éditeur Pustet n'a, d'ailleurs, historiquement rien qui
vaille (1).
Sur ce ton du diapason liturgique on en est arrivé
aux notes les plus graves, et la volée des pupitres était
complète quand Léon XIII a tout à coup arrêté la que-
relle par une enquête faite dans les principales maîtrises
catholiques et par l'annonce officielle d'une Encyclique
que le Pontife se propose, a-t-on dit, de rédiger sur les
(1) Voir sa lettre du u déc. 1893, à l'Appendice Iil'de ce livre.
AUX MELODIES GREGORIENNES 99
rapports demandés. Selon la sage et constante coutume
des Offices d'informations du Vatican, une note de la
Congrégation des Rites n'a fait connaître les réponses des
différents maîtres de chapelle consultés, que quand
l'enquête était close et que le Pape allait com-
mencer la rédaction de l'Encyclique promise. D'hier
seulement nous savons qu'ont été demandés des rapports
spéciaux aux maîtrises des principales cathédrales de
l'Italie, de l'Espagne, de l'Autriche, de la Belgique, de
l'Allemagne, de l'Angleterre même, au nom du cardinal
Préfet. La France seule semble omise dans la note offi-
cielle de la Congrégation des Rites. Pourquoi cette pré-
tention trop grave pour n'être pas voulue? Léon XIII,
qui a témoigné jusqu'à cette heure àla France des préfé-
rences marquées, aurait-il reporté à l'extrême froideur
l'extrême de son enthousiasme, par un retour de
sympathies antipathiques et dans une question reli-
gieuse où la politique nationale n'a rien à voir? Ou
bien, la France encore chrétienne de M. Carnot, où l'on
fait certes bien autre chose que du républicanisme à
tout rompre, ne serait-elle plus la France liturgique de
Charlemagne à laquelle les papes Etienne et Adrien
envoyèrent les textes du vrai plain-chant avec maintes
copies de l'Antiphonaire original de saint Grégoire, et
la tradition même de son interprétation chorale avecles
chantres Théodore, Benoît, Petrus et Romanus qui se
chargèrent de l'apprendre à nos pères ? De l'aveu
des pontifes romains étonnés, Metz et Soissons n'ont-
ils pas possédé les deux maîtrises de plain-chant les
plus célèbres du monde ? et serait-il vrai que nous
ayons perdu sur les bords du Rhin, en même temps que
le bâton de notre dernier maréchal de France, la ba-
guette de notre dernier chef de maîtrise chrétienne ?
00 INTRODUCTION
L'entourage de Léon XIII a certainement surpris les
parfaites intentions du Souverain Pontife à notre égard ;
et nous sommes heureux, avant qu'il ne commence la
rédaction de son magistral ouvrage, d'ajouter au dossier
des rapporteurs quelques notes dont ils compléteront
les leurs, — voire un indicateur de route et de maîtrises
où ils pourront venir s'instruire et s'édifier sur la
restauration des Mélodies Grégoriennes en France,
d'après notation authentique et l'interprétation tradi-
Ces maîtrises relevées des ruines sont encore
tionnelle.
peu nombreuses, sans doute, mais la restauration y
est complète. Qu'on aille les entendre dans les
petits séminaires de Chartres, de Verdun, de Limoux,
de Quimper, de Tours, de Lyon, de Rouen, de Rimont
près d'Autun, d'Autun même et de cent autres bons
endroits. Aimez-vous mieux faire vous-même ce
voyage ?
Alors quittons Paris et descendons à Versailles, par
cette matinée froide de dimanche de carême où la
Nature, comme l'Eglise, fait pénitence et va, de la
pâleur des fidèles transis, au violet meurtri de la
chasuble des prêtres. Le soleil, qui n'ose pas paraî-
tre dans une mer de brumes qui le glace, semble s'en
revenir chez lui après le premier rayon mort qu'il
jette par pitié sur la grille d'or rouillé de l'autre roi so-
leil. Je me dispose à en franchir le seuil, quand
un moineau curieux passe frileusement son camail
noir dans les cassures de l'écusson fleurdelisé du cha-
piteau où il a fait son nid, et piaulant me regarde en
pitié et rentre vite. Aussi vite que lui, les cloches de la
ville sonnent les grand'messes dans le brouillard qui
lesenrhume. Déjà, elles se taisent. A Taile droite
du Château, une autre cloche plus vaillante caril-
AUX MÉLODIES GRÉGORIENNES IOI
lonne plus lestement et fait venir, d'ici, de là, quel-
ques fidèles plus hardis qui se décident à traverser,
encapuchonnés, la cour royaleoù les statues des cheva-
liers font peine à voir dans les coites de mailles qui
leur habillent la moitié des énaules, et dans les cale-
çons de tricot qui leur recouvrent la moitié de la
moitié des jambes.,. J'aime mieux voir errer sous les
fenêtres du grand roi quelques feuilles restant du der-
nier carnaval et conduisant, toutes recroquevillées sur
les marbres polis de cet incomparable vestibule,
comme une espèce de bal folâtre où Ton entend des
froissements de soies anciennes et où Ton croirait voir
les vieux seigneurs et leurs vieilles comtesses revenus de
la tombe pour marquer encore le pas du petit-lever, en
de mystérieux glissements de pantoufles dorées que
ces feuilles jaunies et dansantes évoquent...
Soyons sérieux, et allons à la messe.
La chapelle, dont la petite cloche annonce si allè-
grement l'office, est celle de l'ancien hôtel Mansart,
qui, dans les communs de l'aile droite du Château,
fait face à celui habité autrefois par M me Guyon. L'on
a installé là le petit séminaire de Versailles. Mais
hâtons-nous d'entrer, car les élèves sont déjà à leurs
bancs, et la grand'messe commence.
Voici l'Introït, voici le Graduel, voici la Commu-
Messe chan-
nion... Déjà, la fin? Qu'est-ce à dire, cette
tée comme à mi-voix par des bouches qui modulent
une prière, au lieu d'interpréter à pleines voix un
chant réel ? Une onction indescriptible, sensible seu-
lement à l'oreille, en émane. C'est une envolée d'oi-
seaux, sous la baguette du maître chapelain qui les
éveille à peine ; et c'est d'une aile plane, avec des airs
de vrai plain-chant, que ces oiseaux terrestres montent
02 INTRODUCTION
par gradation insensible des neumes jusqu'au ciel
même où ils vous laissent : Ite Missa est t la Messe est
achevée, plutôt priée que chantée, moins chantée même
que psalmodiée ; et vous comprenez que les premiers
chrétiens aient exécuté cette musique légère comme
un vol d'aile dans le silence des Catacombes, sans éveil-
ler leurs bourreaux veillant à deux pas, aux ergastules
de César.
Et les Vêpres ?... Quelle merveilleuse candeur de psal-
modie antique 1 Fermez les yeux, n'ouvrez que les
oreilles : vous voilà tout à coup transporté dans un
quartier des souterrains de Saint-Callixte ou de Saint-
Sébastien, avec un pape primitif, appelé Eleuthère
ou Corneille, pour célébrant dans sa chaire romaine. Il
a dit Deus in adjutorium meum intende !.. et aussi-
:
tôt, autour de la rudimentaire basilique, le chœur des
vêpres se divise en deux voix : celles des néo-
phytes et des orantes adolescents, à laquelle répond
la voix plus grave des prêtres et des initiés. La psal-
modie, ainsi alternant à deux chœurs, n'a plus souci
que de prononcer clairement les paroles sacrées, de
s'arrêter grammaticalement à chaque membre de la
phrase, en un mot de ponctuer d'une voix unanime
cette déclamation de tout le peuple, comme si un seul
homme, assis au chœur, y dicterait. Une dictée : c'est
bien mot qui qualifierait cette interprétation, s'il fallait
le
rendre techniquement un art véritablement trop céleste
pour être adéquatement exprimé en une formule
d'école. On dit que cette monodie des psaumes fut
empruntée par les premiers chrétiens aux chorales
accompagnant les Grecs vainqueurs sur l'Acropole
athénienne. Je l'ignore; Mais ce que l'on peut affir-
mer, c'est que la grandeur et la suavité de ces strophes^
AUX MÉLODIES GREGORIENNES I 03
met la musique sacrée qui les interprète
ainsi dites,
hors de comparaison avec toute autre musique et que, ;
si saint Grégoire fut dans la tradition des Grecs en
codifiant cette notation, le chanoine Poivet, qui la
tientdu bénédictin Dom Pothier et de l'enseignement
séculaire des moines que Charlemagne appela de Rome
dans les maîtrises de France, est véritablement et re-
marquablement dans la tradition même de saint Gré-
goire avec cette école-modèle de Versailles et ses ri-
vales de maints autres séminaires, que leurs maîtres
érudits font chanter aujourd'hui, comme les anges des
temps passés qu'on avait cru à tout jamais envolés de
la terre.
— Des Angles ou des Francs?... pourrait redire, à les
entendre, le vieux pape dont ils ressuscitent le grand
art. — Des Anges, oui !
La gracieuse image de l'hirondelle pèlerine, amanie
des nids où elle avait le plus souffert, revient d'elle-
m?me aux dernières lignes de ce chapitre dont elle
avait agrémenté les premières. Pareils à l'oiseau sym-
bolique des affections anciennes et des constantes
espérances, voici que nos chrétiens modernes revien-
nent, eux aussi, aux nids où ils aimèrent, où ils souf-
frirent, dans ces cathédrales si vieilles qu'elles ont
l'âge des plus vieilles aïeules.- Eh ! comment les ou-
blieraient-ils? C'est là que vingt siècles de leurs géné-
rations croyantes naquirent, pleurèrent, espérèrent.
Quel lien plus fort que celui de la douleur, pour
attacher un cœur humain au lieu qui eut ses soupirs
et ses larmes ? Et quels drames se sont déroulés ici, de-
puis celui du Christ jusqu'à celui des millions de chré-
tiens qui le renouvellent à chaque heure dans ces églises
*7
104 INTRODUCTION AUX MELODIES GREGORIENNES
dont les dalles anciennes branlent toutes, sous le poids
accablant de si innombrables martyres ; et, quelque part
que vous promeniez vos pas sous ces voûtes, vous y
marchez toujours, du transept à la nef, surune croix où
la victime mystique saigne toujours. Eh! qu'importent
les souffrances passagères à ces millions de vies chré-
tiennes que l'espérance remplit, une espérance pleine
d'immortalité ? C'est à l'évocation de ces pensées
sévères, que la musique sacrée qui les interprète trouve
ici sa grandeur, et que Ton se demande comment six
siècles de regrettable oubli purent la méconnaître.
Mais, comme l'hirondelle exilée de son nid préféré, la
voici qui revient dans celui que des mains pieuses et
savantes lui conservèrent intact. Recueillie, rêvant du
ciel sous son voile terrestre, elle ne demande pas, pour
son installation dans les plus magnifiques cathédrales
comme dans les plus humbles églises du monde ca-
tholique, la dorure des crosses, l'éclat des orgues,
non ; mais des cœurs émus par tant de grandeur délais-
sée, par tantde piété méconnue dont ils vont réapprendre
les mélodies sereines pour ne les oublier jamais plus...
N'est-ce pas la muse grégorienne que l'œil peut-être
prophétique de Dante voyait venir, dans le crépuscule
serein d'un jour qui meurt, quand une cloche le pleure
au loin; tandis qu'une ombre blanche se lève à l'horizon
et, prête à chanter, demande, les mains jointes, qu'on
l'écoute : i
Ella giunse e levô ambe le palme,
Ficcando occhi verso l'oriente,
gli
Gome dicesse a Dio a. D'altro non calme!
:
•»
Te lucis ante si divotamente
Le usci di bocca, e con si dolci notj,
Che fece me a me uscir di mente.
VII
Messieurs,
Cette laborieuse et incomplète introduction aux
Mélodies Grégoriennes arrive à sa dernière page et,
dans les précédentes qu'elle a malencontreusement forcé
votre main et votre attention fatiguées à tourner , elle
n'aura trouvé de place, ni pour les naïves et riantes
peintures de la naissante Eglise aux Catacombes parmi
les choeurs sanglants et inspirés de ses premiers artistes
martyrs, ni pour le portrait imposant du grand Pape qui
recueillit tant de joyaux primitifs dans l'écrin précieux
de son Antiphonaire, ni seulement pour l'incomparable
mouvement d'art chrétien qui enleva aux Synagogues
et aux Parthénons la psalmodie hébraïque et la mo-
nodie grecque pour en faire frémir, comme une harpe
immense et comme un orgue gigantesque, dix-neuf
siècles d'harmonie chrétienne qui écoutent encore le
concert continu des louanges divines sous les voûtes
émues des cathédrales catholiques. Ce sont surtout vos
âmes qu'il eût fallu toucher. La main de l'élève y
a été trop faible, et la voix du maître disparu en aura
fait le seul et irréparable dommage. Votre indul-
gence a suppléé à ces faiblesses et votre science à ces
vides. Vous avez deviné, à l'émotion de notre voix,
qu'une grande chose passait devant vos yeux, une de
ces souveraines majestés de l'exil qui ^cherchent, loin
IOÔ INTRODUCTION
du trône séculaire où leur grandeur s'assit autrefois,
la porte hospitalière où cette pèlerine errante des
temps antiques trouvera, quelque part, aujourd'hui
un asile. La musique sacrée, bannie de presque toutes
ses cathédrales, frappe. Messieurs, à votre Académie.
Ouvrez-lui. Recueillez-la. Visitez les trésors intacts que
ses mains défaillantes vous apportent. Proclamez devant
les hommes et les anges, — si Dieu en laisse encore
ici-bas,— que les reliques de cet art musical chrétien
sont les plus belles que l'antiquité la plus reculée pou-
vait léguer à nos âges modernes. Défendez de tout
mélange sacrilège et de tout abâtardissement barbare ces
pures mélodies qu'il faut laisser chanter aux anges ou
aux enfants de nos églises qui ont leurs âmes blanches,
et non aux artistes ou aux figurants de nos théâtres où
ils ont bien assez de leurs difficiles opéras. Si le
pape Grégoire les a fixées pour les siècles dans la sim-
plicité et l'unisson qui convient tant aux masses
humaines, qui prient ainsi un chant écrit à leur portée
et s'appuient l'une sur l'autre pour atteindre, de leur
groupe géant, Dieu consolateur de leurs misères
le ;
est-ce pour que les Palestrina les plus géniaux des âges
suivants puissent d'un coup d'épaule renverser et ruiner
à terre cette imposante pyramide de lamentations que
les générations souffrantes de nos pères se sont
faites, et pour que la polyphonie indéchiffrable et froide
d'un librettiste habile annihile cet unisson naïf et
chaud de larmes que des millions de voix peuvent
chanter, comme une seule, à livre ouvert, à l'église où
les déshérités du monde ont droit d'entrer sans avoir à
payer leur place, comme au théâtre les favoris de la
fortune ? Que nous vaudraient leurs opéras, pour inter-
préter nos pensées, tantôt grandes et majestueuses
AUX MELODIES GREGORIENNES IO7
comme le monde dont nous rendons hommage au
Créateur, tantôt humbles et misérables comme la
pauvre humanité que nous laissons aussi se plaindre et
accuser son Dieu. Vous avez bien jusqu'à cinq actes
dans vos pièces : duberceau à la tombe, les nôtres ren-
ferment et font parler les actes d'une vie infinie. Vous
parlez de drames ? Lequel est comparable à celui qui
nous fait naître et mourir dans les larmes et dont tout
le décor est la croix du Calvaire, jetant son ombre triste
et sainte sur les longs jours souffrants de notre inconso-
lable humanité ? Dites que cette vie est la vraie, celle
qu'avoue et chante son patient dans ses irrémédiables
misères ; et que l'autre est la fausse, qui est marquée et
fredonnée par des amateurs d'opéras où ils s'égayent à
peine ; et que l'art qui chante et pleure en toute vérité
tant de grandeurs et de bassesses humaines estcelui qui,
depuis bien des siècles, a vaincu l'autre. Les morceaux
immortels que l'antiquité païenne nous a pu trans-
mettre, les plaintes d'Œdipe sous les portiques de
Colonne, leschceurs de Philoctète dansTîle de Lemnos,
les stances deSapho sur le rocher de Leucade, ont laissé
loin derrière eux les tirades gouailleuses et à peu près
toutes oubliées dont Ménandre, Aristophane, Térence,
Plaute, amusèrent une heure les générations de leur
temps. Que valent ces lambeaux dont la pourpre a la
couleur du sang qui les trempa, à côté des lamentations
de nos prophètes et des martyrologes de nos saints ?
'Q (aoi, xsxvov l[j.ov, xt, vu a'sxpscpov, ouvoc xîxoùaa.
Voici Carême, et déjà la Semaine Sanglante
le au- —
trement fameuse que celle dont notre histoire nationale
a enregistré les horreurs. Pénétrez seulement en curieux
dans une de nos innombrables cathédrales. Et, pour ne
108 INTRODUCTION
pas vous imaginer que nous vous y avons pre'paré d'hier
à peine un théâtre nouveau où tout est prêt pour vous
séduire et vous tromper, choisissez la première venue.
C'est peut-être une de ces merveilleuses églises tombées,
par milliers, du manteau des étoiles avec le feu de leurs
rosaces, aux temps heureux du Moyen-Age oùles hommes
pieux marchaient sur les astres à la rencontre de leur
Dieu et, regardant quelquefois de là-haut vers la terre,
y laissaient choir ces météores qui, depuis, ont pu
perdre les flammes vives de leurs vitraux éteints, mais
non Téclat de leurs nefs fleuries encore et toutes vives.
Auxarcs-boutants gothiques qui les soutiennent, comme
des béquilles, — tant elles sont vieilles, les pauvres !
—
ne craignez pas que leurs ogives s'apprêtent à s'affaisser
encore: elles ont vu la gloire de Charlemagne et la
stature géante du roi saint Louis, et leurs têtes bran-
lantes ne sont pas de celles qui s'inclinent de sitôt vers
la poussière d'où elles sont un jour sorties.. Considérez
plutôt, à l'intérieur, l'élégance encore soutenue de la robe
de ces indestructibles aïeules. Des colonnes à mille
ramures les soutiennent, depuis les dalles jusqu'aux vi-
traux, etdes vjtrauxà la voûte; tels, lesarbresaux innom-
brables branches d'une grande forêt. Et c'est vraiment
une forêt de pierres où, des pupitres de l'ambon aux lu-
trins du chœur, tout est prêt pour recevoir l'oiseau dont
la chanson animera cet orchestre. N'est-ce pas, qu'une
église représenteun orchestre où tout vous semble mort
dans un tombeau de pierres froides, jusqu'à ce qu'ap-
paraissent le chœur et l'hymne qui vont ranimer tout
cela : les fleurs sculptées dans leurs rinceaux, les fidèles
muets sous la nef morne ? Ecoutez! Du chœur tourné
vers l'orient, où l'oiseau se reculant semble chercher
le soleil même, un grand coup d'orgue a réveillé le nid
AUX MELODIES GREGORIENNES I OQ
et une aile s'élève de la nef vers les voûtes, qui plane,
qui vous effleure, dont votre oreille perçoit au passage
la légère et grandissante harmonie. C'est la psalmodie
qui commence, berceuse, ondulée, cadencée, allant du
chœur au vestibule, de David à Jésus, du temps à l'infini,
de la terre au ciel, à travers les âges et les siècles.
Où êtes-vous, dans cette immensité du temps et de
l'espace où cette psalmodie profonde et douce vous perd
soudain comme un atome et vous laisse, si vous êtes
chrétien, la fierté de n'être que d'hier et de compter
pourtant de si antiques aïeux ?... Et puis, c'est la voix
de Jérémie qui s'élève pour agrandir encore la solitude
des âges où vous vous égarez, et pour vous inspirer
avec la seule voix de l'enfant de choeur qui suffuàinter-
préter les plaintes du prophète la plus immense des
douleurs que puisse sentir un cœur d'homme et sa
voix exprimer. Où est Homère, où est Œdipe, Philoc-
tète, Antigone, Sapho, le chœur tragique et délirant
de la Grèce classique?... Voulez-vous suivre tout le
drame, depuis la Gène où les chantres vous dialo-
gueront, avec Ubi caritas et amor et Papule meus
quid feci tibi , les phrases les plus attendrissantes
qu'un Dieu martyr puisse dire à l'homme qu'il rachète,
jusqu'à l'acte final du Golgoiha où l'office et le drame
finiront par le Christus Jactus est que n'entendra jamais
aucune oreille humaine sans que sa poitrine ne se
soulève sous la main qui la frappera de repentir ?...
Ces souvenirs antiques, Messieurs, sont ceux de notre
famille chrétienne ; et c'est pourquoi vous nous trouvez
si fiers à vous les rappeler, comme les titres de la plus
vieille et de la plus noble charte que fils de France
possède. Et quant à la notation sacrée dont des artistes
primitifs les revêtirent, comme ces statuettes d'ivoire
I I O INTRODUCTION AUX MELODIES GREGORIENNES
qu'on habillait de soies et de brocarts pour leur faire
traverser les âges sans dommage, si nous en recom-
mandons la conservation autant à notre culte de
chrétiens qu'à votre religion d'artistes, c'est parce que,
ni vous, ni nous, ne trouverons nulle autre part d'hé-
ritage plus artistique et plus beau que celui que les
Bénédictins de France nous restituent et veulent mettre
sous votre protection, à cette heure (i)... Hésiterez-vous
à agréer un si considérable hommage? Qu'un anti-
quaire frappe chez vous, apportant par hasard les
dieux de Troie que le pieux fils d'Anchise sauva des
cendres de sa malheureuse patrie : vous vous empres-
seriez de lui ouvrir. Et vous laisseriez à votre porte,
méprisée des gentils et méconnue des chrétiens
mômes, cette souveraine des âges antiques qui, pour
presque tous d'entre vous, fut la mère qui vous
porta dans ses entrailles ? Elle sera encore la su-
prême hôtesse de votre dernière heure, quand elle re-
cevra dans ses mains saintesoù rien ne se perd de ce que
Dieu fit naître et laissera mourir, ce peu de cendres qui
reste de l'homme ici-bas et que, grâce aux mélodies —
pures que vous lui aurez conservées en les honorant
publiquement de votre estime et en les recommandant
ainsi au monde, —
cette même Eglise accueillerarecon-
naissante au seuil du temps et jettera de la mort à la vie
inconnue, entre deux motifs attendris de ses volutes
éternelles.
(i) Voy. Liber Antiphonarius, cdït. de Solesmes, et Liber Gra-
dualis, édit. de Tournay, collect. des Bénédictins de la Congréga-
tion de France.
LETTRES A GOUNOD
SEPT JOURS A SOLESMES
18
^^^*$»*&tôt*&»&tô»tâ».»&rô»
Solesmes, lundi 21 sept. 1893.
Cher Maître,
Que vous dirai-je de ce que je vois et entends, depuis
que je Solesmes, comme en un coin du
suis arrivé à
ciel où bonne âme de saint Pierre vient délaisser
cette
passer ce maufaras d'écrivassier Une abbaye seigneu- !
riale de Moyen-Age qu'il faut, hélas! comme le Moyen-
Age aussi, voir de loin, dans une perspective d'enlumi-
nure, derrière le mur de clôture qui en défendl'entrée à
ses maîtres eux-mêmes. Des maîtres seigneuriaux aussi,
dont un abbé représente la distinction de la lignée
dans sa personne, et la gentilhommerie même dans
l'exquise hospitalité qu'il m'a offerte , au débotté ,
comme aurait dit un chevalier du temps jadis. Mais
du nôtre ?... Vous comprenez -que c'est d'un banal
omnibus à dix sous que, de la gare de Sablé, je suis des-
cendu dans les bras grands ouverts de mon digne hôte.
Quelle entrée de village, et comme j'aurais voulu
avoir une âme autrement chrétienne que la mienne,
pour mieux qu'avec une larme trop courte l'in-
sentir
dignation qui m'a aussitôt envahi !
Imaginez-vous une plaine assez grande pour n'y voir,
d'un côté, que la Sarthe avec ses berges plantées de
longs peupliers et, de l'autre, le château des Chevreuse
114 LETTRES A GOUNOD
dominant au-dessus de la transparente rivière toute la
ville blanche de Sablé et tout le pays verdureux d'alen-
tour. Dans ce pays de braves gens, les portes de toutes
les maisons restent ouvertes sur la route aux voleurs
qui ne les visitent jamais. Jusqu'au cheval de l'omnibus,
qui semble bénéficier de la paix de Solesmes en allant
son train paisible, les rênes sur la tête, la tête dans les
jambes, aux trois quarts endormi. Vous êtes averti, dès
Torée du village, ici par une église blanche et s'élan-
çant en flèche toute neuve, de sa carrière dans le ciel, là
par un grandissime crucifix de calvaire dont on ne
trouve les pareils que dans les pays de marins
où
l'homme souffre et veut croire qu'un Dieu a souffert
plus que lui ;
vous êtes averti, dis-je, que vous péné-
trez dans un milieu de contemplatifs et de persé-
cutés.
Jugez-en.
Le jour baisse. Les paysans quittent les champs. C'est
aussi l'heure où les moines, n'y voyant plus sur leurs
livres d'études , les referment et vont se reposer au
chœur avec la palimodie de l'office. Mais qu'est-ce que
ce cloître particulier, en plein air, en pleine rue, et les
ombres errantes de ces Bénédictins salués au passage
par d'autres ombres de paysans qui se découvrent du
bonnet avec un tel respect, qu'ils semblent conscients
des majestés savantes qu'ils rencontrent ? Allez
toujours. Avancez avec ces moines errants, qui vous
entraînent après eux, jusque sur cette place de l'église
paroissiale, — et non plus de l'église abbatiale dont la
grosse tour carrée se dessine pourtant là, derrière un
grand portail d'abbaye séculaire et fermée et scellée,
dont les herbes envahissantes mangent le fronton
même et le dépassent, comme si une impénétrable
SEPT JOURS A SOLESMES 113
forêt-vierge poussait derrière ce portail vermoulu et
sous cette muraille de clôture.
Qu'est-ce à dire ?... Et ce gendarme, campé jusqu'à
l'ennui dans la majesté un peu épaisse de ses bottes,
que fait-il à regarder sortir d'ici, de là, de toutes les
maisons du village, ces Bénédictins calmes qui, le bré-
viaire sous le bras et les pistolets cachés peut-être sous
la bure, vont se poster dans les fossés des grands che-
mins et attendre, à la nuit, ou la vie ou la bourse ? Mais
non ! ces moines, glissant Tun après l'autre jusqu'à
l'église, ne détroussent personne. Il n'en reste plus
même dans les rues du village , ils sont au chœur y
chantant vêpres, et n'ont laissé dehors que le gendarme
veillant encore sur les portes fermées et le silence. Oui,
cher Maître, à Solesmes un gendarme ! Que dis-je. un ?
Mais en voilà deux, trois, quatre; en un instant, j'ai
distingué une brigade entière qui, lasse de jouer tout
le jour au bouchon sur la grand'place, reprend les
quilles et va dormir dans l'abbaye, dans les cellules
des vrais maîtres qu'on a flanqués dehors et qui ,
depuis, s'en sont allés loger un peu partout chez ces
braves paysans ahuris qu'une pareille comédie dure,
depuis treize ans , et ne semble pas vouloir finir
encore.
Eh! laissons donc Pandore encaserneret encanailler
ce couvent où, même sur ses bottes et malgré la hauteur
de son tricorne, elle trouve avec qui se mesurer devant
le tombeau du grand Dom Guéranger qu'elle garde, —
qui la garde , Dieu merci ! Je me hâte de pénétrer
dans la petite kiésole de village , et je suis tout au
chœur où j'entends une mélodie de cent voix
d'hommes qui ne font plus qu'une âme et qui me
transportent dans un monde inconnu où mon pauvre
I 6 LETTRES A GOUNOD
catholicisme, à la lecture même des livres de Guéranger,
ne m'avait pas introduit encore.
Vous dormez peut-être, à cette psalmodie d'idéale
berceuse. Moi-même je suis bien fatigué, après onze
heures de voyage et tant d'émotions pour un seul jour.
Voulez-vous que je fasse comme vous ?
Je vous souhaite le bonsoir.
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îè^;^;^;^^;^;^;^;^^!;^;^^^;^:^!;^:
Solesmes, mardi 22 sept. 1893.
Cher Maître,
J'écrivais en dormant, hier soir, tant j'étais fatigué ;
et vous me l'avez rendu peut-être, à dormir en lisant.
Aujourd'hui, grâce à Dieu et à ses moines hospitaliers,
je me sens tout reposé et tout prêt à vous reprendre
mes aventures de la veille.
Donc, à la vue des gendarmes, de planton devant la
porte de l'église, je vous avais laissé dehors. Ces dia-
bles d'hommes bleus vous font perdre la tête et oublier
toute courtoisie. Je reprends l'une et l'autre avec votre
bras, et je vous introduis dans cette église de village
où les Bénédictins, chassés de leur abbaye, ont impro-
visé tant bien que mal leur chœur et leur chapitre.
Plutôt mal que bien, tant est insuffisante l'église à
contenir, derrière son minuscule maître-autel, quatre-
vingts moines. Les derniers arrivants s'installent où
ils peuvent. Les bancs de la nef confondent moines et
fidèles mêlés. C'est charmant de familier cérémonial,
et navrant de désorganisation obligatoire. Mais, silence!
Le Père abbé, droit dans sa stalle où brille, dans la
sévérité de son costume monacal, l'énorme pierre
précieuse de son doigt et l'or de sa croix pectorale,
a frappé sur son banc. Et l'office commence.
Il8 LETTRES À GOUNOD
Quel cérémonial et quel chœur, mon cher Maître !
Vous savez que saint Benoît a donné deux missions
à ses moines : la première, de représenter officiel-
lement et solennellement la société humaine au chœur ;
la seconde, de vaquer au travail delà terre et des livres.
C'est cette dernière qui a vulgairement caractérisé la
mission du Bénédictin parmi nous ; mais, c'est l'au-
tre qui la précise davantage et vous attache plus encore
à ce moine. Imaginez-vous que, d'un bond à travers les
âges, vous vivez en plein premier Moyen-Age, et que
saint Grégoire-le-Grand vous a prié de rester à l'office
pour entendre l'école de chant neumatique qu'il a
pour le sanctuaire, et les motifs de chorale mo-
codifiée
nophonique qu'il a fait composer pour charmer et con-
vertir les Barbares.
Ici, la restitution est complète. Vous fermez les
yeux et vous ouvrez les oreilles, tout à l'audition de la
merveilleuse musique qu'exécutent ces moines, comme
à un inouï concert d'artistes ; et vous avez aussitôt
oublié votre siècle et votre heure, à moins que cette
exécution de maîtres ne vous rappelle celle des meil-
leurs d'aujourd'hui, — ceux de TOpéra y compris.
du plain-chant que ces hommes d'é-
C'est pourtant
glise chantent là, mais un plain-chant tellement can-
tabile avec ses neumes formant trilles et ses notes,
non plus horriblement longues, uniformément funè-
bres, comme celles que s'ingurgitent et nous expec-
torent de leurs bouches béantes de serpents —
ou
mieux de carpes vives — ces chantres ignorants de
nos paroisses (y compris celles de Paris) que vous ;
écoutez, au contraire, ici, une, deux et trois heures
d'office durant, cette suite admirable et légère de
psaumes, d'hymnes, de versets, dont les motifs sont
SEPT JOURS A SÔLESMES I 1
Ç)
chaque fois tellement variés que ces trois heures se
sont passées dans un enchantement de tout votre
être.
Ajoutez à ces impressions de la musique religieuse,
ainsi interprétée, celles plus fortes peut-être du céré-
monial liturgique qui y préside et qui, semblable à
un page magnifique de roi, vous ouvre la fenêtre don-
nant sur les jardins du palais et sur le ciel lui-même.
Ce cérémonial de formes idéales, qui flottent dans
l'église autour des grands mystères, gouverne cesquatre-
vingts moines commeunseulhommesurlesrangs.il
faut les voir s'incliner, se relever, rabaisser et redresser
leur capuchon, avec la précision d'un régiment sous
les armes. Vous ne pouvez pas croire au nombre de ta-
bleaux qui se peignent là, sur ces bancs, sous vos yeux.
On rêverait ici d'un Zurbaran et d'un Lebrun, tant
là
sont sévères ces têtes sous l'angle uniformément droit
du capuchon qui les recouvre et ; quand ils le rabaissent
d'une main brusque et d'un vrai geste de chevalier
rabattant son heaume, ils vous montrent ces bonnes
têtes rases qui n'apparaissent bien que dans les vision
de Fra Angelico et des naïfs Quattrocentistes.
Et puis, voilà s'ouvrir au fond la porte de l'église
ce sont les frères lais qui, les travaux finis, reviennent
des champs. Ils sont dix, quinze, vingt, vêtus, non
plus de noir comme les travailleurs des bibliothèques,
mais de marron comme des paysans, et traînant dans
leurs robes terreuses la bonne odeur de la campagne
qu'ils ont parcourue tout le jour. En un instant, cette
églisotte est pleine d'odeurs de thyms, de romarins et
de bruyères, comme une chambre close où l'on vient
d'enfermer un bouquet. Avez-vous flairé au passage
un troupeau rentrant le soir en bergerie, et apportant
120 LETTRES A G0UN0D
dans ses laines suantes la forte odeur des terres qu'il
vient de traverser ?
Pour finir cette journée de pasteurs et de troupeau
rentrés pour dormir à la ferme, voici que l'abbe' du
couvent où nous allons passer la nuit se lève dans
toute la hauteur de sa grande ombre, — cette ombre
que les lampes baissées du chœur, où l'office des Com-
piles est fini, allongent encore davantage. Il a pris l'as-
persoir et, comme une ombre, il s'est mis en chemin.
S'arrêtant en face de chacun de nous, il jette sur nos
corps l'eau bénite qui les conservera pendant la nuit.
Comme si murs de la maison cachaient un ennemi
les
mystérieux du sommeil que nous allons y prendre,
l'abbé en asperge les pierres, colonne par colonne,
comme il a fait homme par homme. Et tous, prêts à dor-
mir, s'en vont...
C'est grand et familier, majestueux et calme, beau
comme un rêve qu'on réalise et simple comme une
fleur qu'on peut couper au passage et respirer à son
aise. C'est le soir d'un beau jour, que je n'oublierai pas
de la vie (i).
(i) Cette lettre fut publiée au Journal, la veille des funérailles
de Charles Gounod. Une erreur flatteuse du prote la signa du
nom du maître lui-même. Les innombrables reproductions et
les éloges démesurés qui en furent faits, dans les journaux
français et étrangers, ont exigé cette rectification à laquelle l'au-
teur joint ses regrets de ne point mériier, par cet écrit, un hom-
mage qu'on réserve d'ordinaire à des travaux moins insignifiants
et à des signatures plus célèbres.
(Note de V auteur.}
^^
III
Solesmes, mercredi 23 sept. 1893.
Cher Maître,
Depuis deux jours que je vous e'cris, vous devez me
trouver dithyrambique. Je vous assure que c'est la
mesure naturelle du beau poème que j'ai là, sous les
yeux. FrédéricOzanam, en route pour l'Espagne, et
ayant às'excuser du ton solennel de ses lettres, dit, quel-
que part, que c'est le seul qui convienne au pays du Cid
et des Romanceros. Qu'eût-il dit de Solesmes où le
poème liturgique des premiers siècles chrétiens que le
grand rénovateur Guéranger a entonné là, il y a cin-
quante ans, se continue jour et nuit par ses moines et
ferait d'un écrivassier un poète, — peut-être un moine,
s'il n'en était déjà trop tard.
Gomme y a l'abbaye pour les hommes, il y a l'ab-
il
baye pour vous aussi, mesdames. Dom Guéranger a
été trop savant pour n'être pas aussi courtois et pour
ne pas se souvenir que la moitié du. genre humain, la
plus belle, la plus noble, la plus aimable, c'est la
femme. Quel homme et quel tempérament d'antique,
ce Guéranger, dont la figure que le burin de Gail-
lard a fait célèbre, avec deux yeux qui sont deux
22 LETTRES A GOUNOD
lampes, marche dans ce pays d'abbayes primitives et
y éclaire son œuvre de pierres aussi splendidement
que son œuvre de livres En maître organisateur !
,
digne du siècle qui produisit l'immortel patriarche
des moines d'Occident et qui vit s'élever le couvent
de Scholastique, comme un plan de violettes au pied
du formidable Mont-Cassin où Benoît avait convoqué
pour les âges futurs ses rudes travailleurs; Dom
Guéranger a installé aussi sur la hauteur de Solesmes
ses dames bénédictines. C'est la belle abbaye, toute de
pierres blanches, que j'avais vue à l'orée du village et
que je vous avais signalée en passant. Et c'est sa cloche
que j'avais entendue, de mon lit, vers neuf heures du
soir, annonçant la reprise du chœur sacré par les
femmes ; à l'instant même où la psalmodie des hommes
venait de s'arrêter au bas de cette montagne où, jour et
nuit, çàetlà,à chaque heure, Dieu trouve quelque oi-
seau qui chante ses louanges.
— Mais ce sont les femmes qui chantent mieux !... me
dit lhôtelier en me présentant, le lendemain matin,
la tasse de café traditionnelle. Pour ne pas se lever
dans la nuit, comme les hommes qui reprennent le
chœur à quatre heures, c^st à neuf heures de la
veille au soir que celles-ci disent Matines. Elles recom-
mencent le chœur musical à neuf heures, pour la
messe. Tenez, voici la première sonnée de la cloche,
qui l'annonce. Allez entendre cela.
Déjà neuf heures du matin, en effet. Quelle honte,
de s'éveiller à cette heure dans un village où en voilà
déjà cinq que tout le monde est debout! Dame ! tout le
monde plus, comme moi, cent lieues dans
n'y a pas, non
les jambes; mais me promets bien d'être tout à fait
je
remis du voyage, demain matin, et de me lever à quatre
SEPT JOURS A SOLESMES 123
heures, au premier coup de la cloche abbatiale. En at-
tendant, me voici tout honteux d'errer parle village où
des Bénédictins silencieux vont, d'une porte à l'autre,
et, devinant mon
embarras à mes yeux encore gros de
sommeil, semblent me dire indulgemment avec David :
Surgite postquam sederitis, ce qui veut dire en fran-
çais : « Allez donc ! ne vous pressez pas. Eh comment
!
avez-vous passé cette première nuit, au milieu de nos
carillonnées bavardes ? »
La vérité est marche dans celle qui m'appelle
que je
à la grand'messe, comme dans un rêve argentin. La
sœur de cette cloche ailée et blanche, dont le son clair
s'abat sur la campagne avec les sansonnets des buissons
et les alouettes des sillons qu'il a levés, je l'avais enten-
due, la même, aux abords de l'église où Marguerite
allait prier. C'était, comme dans l'opéra et dans le rêve,
un chemin creux, taillé dans la colline et montant à
l'église entre des touffes de fleurs blanches et rouges.
Chose étrange ou simplement délicate : ce ne sont que
des jasmins et des lys blancs, et que des géraniums et
des roses rouges, que ces épouses vierges ont semés sur
le chemin qui mène à leur chapelle. Vous trouvez celle-
ci là-haut, sur une esplanade qui s'ouvre en cœur et
d'où elle s'élance dans le bleu, éblouissante de blan-
cheur et vous donnant l'impression que vous voyez une
épousée parée du voile blanc et de la robe immaculée
de son jour de noces ; tandis que le parterre, qui sert de
vestibule à cet épithalame, n'y est planté que de roses
rouges et d'autres fleurs saignantes, comme pour indi-
quer le sacrifice de la vie que les vierges enfermées dans
ce cloître ont fait à leur divin Epoux. Et pour signer
d'un nom cette abbaye symbolique, refuge de la virgi-
nité et de l'harmonie saintes, les cartouches de la la-
124 LETTRES A GOUNOD
çade et les arcatures de la nef intérieure portent celui de
sainte Cécile:
— Cantantibus organis, Cœcilia Domino decantabat
dicens: Fiat cor meum immaculatum ! Au chant des
orgues chantait Cécile, disant à Dieu : Que mon cœur
soit sans tache !
Dans cette église à nef unique et à six travées, je vais
m'agenouiller contre un pilier de droite, près de la
rampe d'autel d'où tout le chœur abbatial se découvre.
Presque aussigrand quela chapelle même, ils'y rattache
longitudinalement par le côté de l'épître ; et, pour si
peu qu'on se penche sur son prie-Dieu, de la place où je
suis on peut y voir la rangée droite des stalles. Encore
cinq minutes, pourlaisser arriver artistes etpèlerins con-
fondus qui, chacun son Graduel à tranche rouge sous
le bras, viennent suivre le chœur sur l'admirable nota-
tion qu'a renouvelée Dom Pothier dans son édition des
chants liturgiques, d'après les manuscrits primitifs des
Mélodies Grégoriennes. Neuf heures sonnent et le grand
rideau noir qui masque la grille du chœur se relève.
C'est le tour aux dames bénédictines d'arriver à l'office,
deux par deux, l'abbesse la première, et se saluant l'une
l'autre canonialement avant d'aller occuper chacune sa
stalle où les livres de chœur sont aussitôt ouverts. Mais
après quela longue et solennelle procession des voiles
noirs a ainsi fait son entrée, quels sont ces deux petits
voiles blancs, guère plus hauts que deux lys nains, qui
ferment le cortège de ces épouses déjà sacrifiées ? Deux
enfants !... ce sont deux du premier âge
petites fillettes ;
et vous n'imaginez pas l'émotion qui vous saisit, à la
vue de cette ambassade que l'enfance envoie aussi au
sacrifice, avec une couronne de roses blanches sur la
tête, dans cet ensemble funèbre et solennel de voiles
SEPT JOURS A SOLESMES '
125
noirs dont les femmes qui s'en sont revêtues ont enve-
loppé à tout jamais dans le mystère impénétrable du
cloître l'histoire de leur vie, drame ou idylle, et l'espé-
rance de leur mort.
Enfin le prêtre célébrant apparaît à l'autel, et l'Introït,
entonné par une voix perdue au fond de ses lunettes
et de son lutrin , est repris en tutti par l'ensemble
du chœur. La messe du Commun d'une Vierge-
est
Martyre, et j'ai grand'peine à dominer mon émotion sur
les paroles liturgiques, si pleines d'enthousiasme et de
lyrisme pour ces fiancées du Christ qui ont teint dans
le sang leurs robes blanches et pour lesquelles l'Eglise
chante ces paroles : « Dans ta noblesse et ta beauté,
o ô vierge ! avance-toi , commande-nous et règne...
« L'Époux appuiera ma tête sur son bras gauche ; et
« son bras droit m'enlacera toute... Je suis brune, mais
« je suis belle, ô filles de Jérusalem! Et c'est pourquoi
« le Roi m'aima, et il m'introduisit dans les mystères de
« son tabernacle. » Je veux oublier ces versets enflam-
més de la messe et des vêpres d'une Vierge-Martyre; je
ne livre mon âme qu'à ces neumes magiques, exécutés
par ces femmes avec un art capable d'extasier sur les
phrases de la musique de chœur les maîtres les plus pu-
ristes de cette musique d'opéra. Je ne parle pas des chan-
tres grossiers de presque toutes nos maîtrises de France ;
ce sont autant de barbares, qui chantent à l'église comme
l'on hurle au carrefour, qui scandent au lutrin comme on
martelle sur l'enclume, qui feraient mieux de ne plus ap-
peler piain-chant une musique en comparaison delà-
quelle je n'en connais aucune de plus légère, de plus
rapide, de plus mélodieuse, de plus cantabile pour
tout dire en un mot. Cette musique, idéale d'expres-
sion et inépuisable de phrases géniales et de motifs
I2Ô LETTRES A GOUNOD
trouvés, c'est la gracieuse et c'est la majestueuse mélo-
die que l'Eglise primitive du Christ prit sur les lèvres
inspirées desderniers chantresde la Judée et de laGrèce,
et qu'elle descendit abriter trois cents ans dans les Ca-
tacombes de Rome. Là, sur les langues reposées des
manys, elle lui apprit à être aussi imposante que sup-
pliante avec des notes mesurées et graves qui devaient
célébrer l'humilité de l'homme et la majesté du Dieu;
mais elle n'élèverait pas le ton plus haut qu'un mur-
mure, car les bourreaux veillaient aux lucernaires et
pouvaient, à ces hymnes de fête, découvrir la présence
souterraine de leurs pacifiques victimes.
Telle queles premiers siècles la christianisèrent, saint
Grégoirc-le-Grand libella, six cents ans plus tard, cette
musique plutôt prononcée quechantéedans un Antipho-
naire qui fut le code des mélodies sacrées, laissées aux
autres siècles ignorants ou seulement oublieux qui l'y
dédaigneraient stupidement. Et, de nos jours, après
qu'un coup de baguette magique a tomber les agrafes
fait
de fer de cet admirable Antiphonaire, et que la science
d'un moine Bénédictin rend à la France et au monde ca-
tholique la merveille la plus artistique peut-être que le
christianisme ait engendrée, avec des siècles pour étude
et des génies pour auteurs ; c'est dans cette chapelle
de Sainte-Cécile qu'il faut venir entendre, une fois avant
de mourir, quelqu'une de ces primitives Mélodies Gré-
goriennes auxquelles les maîtres de notre musique
profane n'ont pas craint d'emprunter les phrases les
plus heureuses de leurs œuvres.
Eh! qu'est-ce un opéra, un oratorio, quoi encore...
devant cette mine inépuisable du graduel et du vespéral
romains? Et nos exécutants sans âme et sans religion
de l'Académie nationale de Musique, qu'e-st-ce encore?
SEPT JOURS A SOLESMES 12'
en comparaison de cette chorale de moniales qui chan-
tent comme on prie, et qui prient comme on croit, dans
ce cloître qu'elles ont converti en une cage d'oiseaux, et
dans ce chœur qui est certainement la première école de
maîtrise religieuse que nous possédions, de nos jours.
Quelle messe ! quelle audition ! et comme je me pro-
mets d'y revenir admirer plus posément et plus techni-
quement cette science de musique primitive et cette
fraîcheur de vocalisation que j'ai respirée là, comme une
rose qui aurait bien seize siècles à cette heure, — la
rose formant cyclades d'or qu'on trouva dans la tombe
et sur la robe intacte de la belle Cécile, — et à laquelle
son passé a laissé ce parfum plus précieux que tout
autre, le parfum fané des belles vieilles choses, hélas !
mortes.
Et voici comment mon cœur et mes oreilles se
sont garnis pour de longues saisons, comme une vraie
boutique de luthier.
*
*—î—r î
IV
Solesmes, jeudi 24 sept. 1893.
Cher Maître,
Aujourd'hui, si vous le voulez bien, nous ferons trêve
à la musique et nous suspendrons jusqu'à demain nos
harpes aux saules de cette adorable rivière de la Sarthe
qui ne s'attendait pas à faire, un jour, son Euphrate
en si noble compagnie d'exilés. Je parle de ces chers
moines expulsés de Solesmes. Car puis-je prendre, moi,
pour un exil celui qui ne me tiendra que quelque jours
éloigné de Paris ? Et puis, l'absence et le vol du foyer
à part, indépendamment même de la grandeur morale
que la souffrance et l'injustice du bannissement prê-
tent toujours à leurs victimes païennes ou chrétiennes,
c'est chose si charmante à voir, en paysage, au bord
d'un fleuve majestueux ou d'une miniaturale rivière :
une Rachel remémorant Sion à Babylone, illic sedi-
mus et flevimus ; une Andromaque évoquant Ilion,
falsi Simoentis ad undam et la Juive et la Troyenne se
;
drapant dans leurs voiles de veuves, en une pose qui
tirerait des larmes à un académicien ! Je n'irais peut-
être pas de la mienne si, aux feuilles jaunissantes qui
peignent tout d'or cette délicieuse campagne d'octo-
bre, je ne sentais venir l'hiver et, avec lui, le vent,
la pluie, le froid, le givre que ces pauvres Bénédic-
SEPT JOURS A SOLESMES I 20,
tins, chassés de l'abbaye, auront bientôt à traverser
pour se rendre à l'Office, à toute heure du jour et de la
nuit. Les jeunes, passe encore ! Mais je pense surtout
aux vieillards traînant la jambe, comme les perdreaux
les plus âgés et les plus braves de la compagnie leur aile
lourde du plomb reçu et de la journée faite. Pauvres
vieux ! dont le soleil tombant est déjà, pour eux, au
bord de la route et n'y éclaire que leur tombe. Avant de
descendre s'y reposer pour toujours, auront-ils la conso-
lation dernière d'ouvrir la porte de leur ancien foyer et
d'y revoir le cloître et la cellule où ils aimèrent, où ils
souffrirent, où se passa si vite cette rapide vie dont il ne
leur reste plus qu'un jour, — le plus cruel et le dernier?
Voulez-vous maintenant que je vous introduise au
monastère ? Car, si la loi française a fermé l'abbaye,
elle n'a pas prévu led'une écurie attenante qui y
cas'
restait ouverte et où des sujets français pouvaient se
réunir. L'édit de César, en remplissant Bethléem des
gens et de leurs bêtes qui s'y allèrent faire inscrire, ne
devait-il pas laisser, dans une étable, juste la place où
pourrait naître un Dieu ? C'est dans cette écurie, que ces
bons Bénédictins sont parvenus à pénétrer et à impro-
viser tant bien que mal un réfectoire où, d'ailleurs,
comme des ombres, ils ne font que passer. C'est là que,
sans fausse honte, mais en s'excusant un peu, le révé-
rendissime Père abbé m'a invité à prendre en commu-
nauté le repas de midi. En m'introduisant pour la
première fois dans la salle, sur le seuil une il a pris
aiguière et m'a lavé les mains patriarcalement, mais
aussi simplement que la tradition bénédictine, vieille
de quinze siècles, le commande aux descendants de
celui qu'un corbeau a nourri et qui doivent depuis
partager leur pain aux voyageurs qui les visitent.
1 3o LETTRES A GOUNOI)
Pendant que cent cerveaux qui pensent s'asseyent par
distraction devant cent e'cuelles, et que la lecture d'une
page magistrale de Taine nous empêche d'apprécier
le goût des mets aussi rudimentaires que salubres,
laissez-moi profiter de mes distractions en faveur de
l'abbé qui, seul à sa table, dans son autorité de magister
loci, a réellement bel air. C'est le fils et le disciple de
celui que j'aimerai toujours à appeler le grand Gué-
ranger, — le « guerroyer », comme le surnommait
malicieusement Pie IX. Il a eu la bienveillance de me
conduire aussi par la main dans les groupes des
religieux, ses frères, — sitôt expédié , comme une
corvée, ce repas dont M. Taine a fait les frais avec
quelques pages robustes de Y Origine de la France
contemporaine. Mais aussi bien devant les tables,
comme de simples soldats sur les rangs, tous les
moines ensemble n'avaient qu'une même figure indis-
tincte et commune aussi bien chaque physionomie de ce
;
collège de penseurs s'éclaire au soleil du dehors et dans
le feu des conversations de l'après-déjeuner. On va et
vient dans le village, les plus ingambes sur la route où
la récréation les poussera à travers champs et bois
jusqu'à Juigné, les plus podagres dans leurs cellules ou
dans l'ancien cabaret de Torlore que, depuis l'expul-
sion, on a converti en salle de bibliothèque. Ainsi
l'on ne fait pas que chanter, à Solesmes on y bouquine, ;
et le tableau que peignent à mes yeux ravis ces bures
noires traînant, entre la poussière grise des livres et la
poussière rouge des briques dont est pavé ce pauvre
débris de cabaret de village converti en bibliothèque,
me touche plus tendrement que je ne saurais dire. Au
pas du Père abbé qui me précède, de salle en salle, je ne
rencontre plus une de ces vieilles soutanes accroupies
SEPT JOURS A SOLHSMES I 3 I
silencieusement devant l'in-folio de la légende ou de
l'histoire, que je ne sois pris d'un désir fou de me baisser,
de m'accroupir et d'embrasser à pleines lèvres ce vête-
ment sacré par les vieux âges, sous lequel je reconnais
lesbons aïeux qui nous apprirent à lire. Sans eux, la
France d'aujourd'hui ne saurait rien de son ancienne
histoire et de ses premiers cartulaires. Elle en a même
tout retenu, excepté le souvenir de ces moines qui lui
enseignèrent jadis à devenir ce qu'elle est aujourd'hui.
— Votre réflexion n'est pas absolument exacte, m'ob-
jecte le révérendissime abbé. Le Ministère de l'Ins-
truction publique retient encore l'adresse de l'abbaye
de Solesmes, pour y envoyer chaque nouvel exem-
plaire des Documents pour l'Histoire de France qu'il
fait paraître et dont nos Pères fournissent, il est vrai, les
principales archives. Mais voyez ce dernier rayon de bi- !
bliothèque et toute cette chambre de travail n'en peu-
vent plus contenir ; et c'est notre grande affliction, dans
cette persécution qui nous tient hors de l'abbaye, d'y
laisser à la porte et de ne pouvoir même plus abriter,
dans ce village plein de volumes jusqu'aux greniers,
des amis si Nous, passe encore !... Les
aimables.
granges et les remises suffisent à nous coucher, avec une
botte de paille pour coussin. Mais nos livres !...
—
Patience! et vous verrez que ce Gouvernement
distrait s'aperceva enfin de sa méprise, et que, pour
vous permettre de recevoir les précieux ouvrages qu'il
vous adresse, il devra vous accorder aussi la permission
de réintégrer l'abbaye où vous placerez ces hommages
dans des bibliothèques dignes d'eux. Que penseriez-
vous de ce service rendu par les livres aux serviteurs
des livres ?
Ainsi allons-nous, d'un volume à un moine, d'un
l32 LETTRES A GOUNOD
moine à un souvenir, évoquant à la fois la tradition
écrite et la tradition parle'e, pour m instruire sur l'his-
toire des Mélodies Grégoriennes que je me propose de
rapporter de Solesmes.
— Mais vous ne partirez pas avant huit jours ! ajoute
le Père abbé... Nous avons tant à faire, pour vous
boucler une valise suffisante !
— Mettons-en quatre, mon Révérendissime, et dou-
blons les morceaux répondu
! en pensant que,
lui ai-je
moi aussi, je suis l'abbé d'un couvent où sœur G... et
frère B... et mère M... forment un « chœur » modèle.
Ecrivez-le, je vous prie, par une h, et croyez qu'il
manque au fond de ma poitrine, depuis l'autre matin
que je l'ai laissé, à Paris, entre les chères petites mains
de celle que Dieu dans sa bonté a donnée au gouver-
nement de ma faible âme et de ma naissante famille.
Je vous écris cette quatrième lettre, sous la fenêtre
ouverte par où je vois mourir, comme en un rêve, ce
troisième jour. Songez donc que le poème liturgique
dont j'ai entendu à l'arrivée les premières mesures, se
continue et que, de ma chambre d'hôtel, par la porte
entre-bâillée de l'église, j'entends la psalmodie des vê-
pres remplir et endormir tout le village de leur rhythme
berceur. Les paysans, revenus des labours, se décou-
vrent et passent. Quelques femmes, moins pressées,
poussent la porte cle l'église et s'oublient parmi les
voix graves des moines qui commencent à présent, avec
les Complies, la mélodie nocturne. Jusqu'à une bande de
bœufs lourds, que je vois s'avancer sur la route qu'ils
barrent de leurs masses ; en traversant la place, ils
dressent les oreilles et élargissent les mufles. Ils s'arrê-
teraient aussi par plaisir, sous l'ormeau ; mais le frère lai
SEPT JOURS A SOLESMES I 33
qui les conduit pique aux culottes des plus retardataires,
et ils reprennent en meuglant leur chemin jusque sous
la petite porte crénelée qui s'ouvre sur les granges. J'y
remarque l'image sculptée du frontispice portant une
couronne de tours murales, comme dans une
ville et sa
enluminure de missel et comme pour le symbole de la
force mystique qui, sans serrures à triple fer, saura bien
conserver leur abbaye à ces bons moines Quoniam con- :
fortavit seras portarum tuarum /... qui posuit fines tuos
pacem.
En attendant, le brigadier et ses quatre gendar-
mes jouent aux quilles, devant l'église. Heureusement
que la nuit vient, et que je ne vois plus le bleu meurtri
de leurs vilaines culottes d'ordonnance. Et pas davan-
tage, ce papier où je vous envoie, de travers, le meilleur
de moi-même. Noctem guietam !... chante l'abbé que
j'entends encore, au chœur, disant ainsi bonsoir à sa
communauté, sous la forme liturgique. C'est le même
que je vous souhaite et que je vous envoie, sous une
forme plus commune. Elle ne vous semblera peut-être
pas moins courtoise.
Soîesmes, vendredi 25 sept. 1893.
Cher Maître,
Si le jour d'hier soir n'était tombe' sitôt, j'aurais ajouté
à ma lettre un petit incident, comme un beau fil doré
s'attachant à la patte du souvenir et s'envolant vers le
passé, parla fenêtre ouverte, — et vous savez si j'aime
m'échapper par les fenêtres et battre les vieux chemins
et leurs buissons. Laissez-moi donc, au premier petit
jour de ce matin, aux cliquettes, me donner tout au
plaisir de vous conter cette aventure. Vous l'aimerez
aussi, je le sais, pour le goût que vous prenez si géné-
reusement atout ce qui nous charme et pour la distrac-
tion que vous procure quelquefois, dans la tristesse de
la vie dont vous avez sondé le fond, la superficielle féli-
cité des autres.
Pendant que je traversais, au pas lent du révérendis-
sime Père Abbé, la bibliothèque d'histoire et que nous
laissions derrière nous la Société Romaine, les Institu-
tions liturgiques et les autres ouvrages du formidable
Dom Guéranger, — ces espèces de rochers majestueux
et immuables formant rivage et borne à la petite mer
de l'historiographie ecclésiastique moderne dont les
couvertures bleues, vertes, blanches, s'étageaient sur
SEPT JOURS A SOLESMES I 35
ces planches ainsi que des flots coupés court sur un
horizon sans limite; — le Père Abbé s'arrêta tout à
coup devant trois in-folios énormes, en prit un, le posa
sur la table et, parodiant le premier vers de la tirade de
Cinna :
Prends un siège, s'il y en a...
me dit-il, en m'oflrant toutefois la meilleure chaise de
la pièce. Et il ouvrit le livre sur des estampes merveil-
leuses, représentant les peintures murales et les gra-
phites des Catacombes aux premiers siècles de l'Eglise.
C'était l'introuvable ouvrage du Commandeur de Rossi
sur Roma Sotterranea Cristiana. Je regardais les plan-
ches de l'érudit paléographe avec deux yeux avides, et
quand l'abbé eut fini de feuilleter ces pages précieuses :
— En voilà, ajouta-t-il, qu'on ne trouvera pas sûre-
ment dans le pas d'un âne, quant à la rareté de l'édition
et quant au prix inabordable de tout l'ouvrage.
— Qui sait, lui répondis-je, si l'on ne rencontrerait
pas mieux que ces livres ?
Je voulais dire l'auteur lui-même. Mais le Père Abbé
ne comprit pas ma pensée, que j'eusse mis trop de temps
à lui développer dans l'anecdote suivante. Elle vous
intéressera peut-être, puisqu'en vous entretenant de
Guéranger et de son héroïne Cécile, elle vous parlera
encore ainsi de Solesmes.
Ce matin-là, par une de ces aubes dorées qui s'al-
lument harmonieusement dans les ruines, et dans
si
celles de Rome
plus lumineuses que les autres, je ve-
nais de laisser derrière moi le columbarium des Scipions.
Le jardin potager qui le domine et les trois cyprès qui
21
I 36 LETTRES A GOUNOD
y poussent dans un plan d'artichauts, bordent la rue
en surélévation de la chambre funéraire un tableau :
de paysage inoubliable, avec les anciens conquérants du
monde qui dorment en bas, sous la surveillance d'une
jolie portière de seize ans, et avec l'âne d'un herbaiuolo
broutant là-haut les chardons que la vie fait renaître de
ces sépultures fameuses. J'avais déjà dépassé l'arc
monolithe de Drusus, dont la majesté classique me re-
mettait en mémoire le Qualem ministrum solennel et
ses strophes carrées dont Horace célébra, avant l'archi-
tecture, les fastes du vainqueur des Vandales. Arrivé à
la porte Saint-Sébastien, j'entrevoyais de là toute la Via
Appia — la vieille et la nouvelle — s'en allant en y
grec dans la lumière bleue des cols albins où l'immense
tour ronde des Ccecilia Metella place un mont entre
des monts et dessine, dans les clartés de l'aurore nais-
sante, ces bicranes énormes de taureaux qui forment les
métopes et le couronnement du formidable mausolée.
J'avais fait quelques pas sur les dalles quadrangulaires
de la millénaire voie d'Appius Claudius, lorsqu'un
homme, qui sortait transversalement d'une vigne voi-
sine, regagna la chaussée et marcha à mon encontre,
vers Rome que je laissais derrière moi. Aux petits pas
que ses petites jambes marquaient sur le pavé, à la
taille brève qu'habillait finement une correcte redingote
noire, et surtout au visage plein à point et rasé stricte-
ment, je crus reconnaître,non plus un Italien dont les
allures paraissent ordinairement moins distinguées,
mais un magistrat de chez nous s'égarant, comme moi,
par plaisir, dans campagne romaine. La liberté qu'ins-
la
pire la solitude me le fit saluer, quand nous nous ren-
contrâmes.
— Bonjour, Monsieur !.. me dit-il en pur français,
SEPT JOURS A SOLESMES l3j
devinant mieux mon origine que moi la sienne... Vous
allez peut-être jusqu'au tombeau des Metella? ajouta-
t-il.
— Oui, Monsieur ! répondis-je. Sauriez-vous par
hasard où est la vigne Amendola où M. de Rossi a
découvert, en 1849, le tombeau de sainte Cécile et la
Sépulture des Papes ?
— Mais, j'en sors. Si vous le désirez, j'y reviendrai
avec plaisir pour vous accompagner.
L'offre de l'aimable vieillard était si gracieuse que je
ne sus comment lui en exprimer ma reconnaissance et,
comme il avait déjà fait volte-face à Rome, je me mis à sa
gauche et nous poussâmes en avant dans la campagne.
Chemin faisant, il me demanda si je connaissais la to-
pographie souterraine des Catacombes et leur histoire
jusqu'à ce jour. Sur ma réponse négative, il ajouta dans
un langage excessivement simple que, jusqu'au P. Mar-
chi, -
— dont de Rossi avait été l'élève au Collège Ro-
main et n'était encore que le continuateur rudimen-
taire, — l'histoire des Catacombes avait été assez mal
comprise. Il fallait savoir, d'abord, que les premiers
chrétiens avaient appelé ces lieux cœmeteria, ou hypo-
gea, ou area, et non caiacumba dont le nom ne com-
mence à figurer dans les chronographies que vers le
vie siècle. Deux étapes historiques marquent nettement
la genèse de ces tombeaux : celle qui va jusqu'à la di-
xième et dernière persécution de Dioclétien, en 3o3, et
pendant laquelle la période primitive des cimetières
chrétiens se déroule jusqu'à redit de Milan qui permit
à l'Eglise de sortir de ses retraites souterraines et de
commencer à bâtir au dehors ses temples ; et celle qui,
depuis, forme la période moderne pendant laquelle les
reliques et les tombeaux des premiers chrétiens subirent
I 38 LETTRES A GOUNOD
des translations et des me'langes d'inhumations posté-
rieures où l'archéologie ne marche plus que difficile-
ment, d'erreurs en rectifications et d'arrêts momentanés
en découvertes imprévues et nouvelles. Selon lui, la
campagne romaine était percée d'interminables voies
souterraines. Le P. Marchi en avait déjà compté pour
1200 kilomètres, où six millions de tombes avaient
trouvé leur place. Mais l'inextricable système des sou-
terrains devait partir des Catacombes primitives, à la
suite desquelles toutes les autres se découvriraient à la
longue. Ainsi, il était de toute probabilité que les Cata-
combes initiales avaient été celles de Lucine où le pape
Corneille et son ami Cyprien — 111
e
siècle de l'Eglise —
avaient été retrouvés par M. de Rossi. Ce cimetière, et
non un autre, avait dû contenir aussi le tombeau de
sainte Cécile, contemporaine des martyrs du 11 e siècle,
que la légende plaçait ailleurs et que l'histoire a dé-
couvert, sur les indications de Rossi, au voisinage de la
Sépulture des premiers Papes. Enfin, par le tombeau
de Januarius remontant au premier siècle, on arrivait
aux temps apostoliques et à l'époque de Flavia Domi-
tilla. Les autres Catacombes, ouvertes sur d'autres points
de Rome, — sur la voie Nomentana, par exemple, où le
P. Marchi avait concentré ses recherches, — se systé-
matiseraient de la même façon, plus tard, au hasard des
trouvailles.
— Nous voilà arrivés à l'entrée des Catacombes de
Saint-Callixte ! ajouta l'intéressant cicérone en s'arrê-
tant, au deuxième milliaire de la Voie Appienne, devant
un escalier rapide et une porte souterraine qui s'ou-
vraient dans la nuit.
— La vigne Amendola n'est pas loin, alors ? deman-
dai-je.
SEPT JOURS A SOLESMES l3q
— Vous la voyez, à votre droite. C'est là que de
Rossi trouva d'abord, en 1849, un fragment d'inscription
lapidaireoù se lisait ...NELIUS MARTYR. La ri-
chesse du marbre et la pureté scripturale des lettres
éveillèrent aussitôt dans l'esprit de l'archéologue l'idée
de quelque haut personnage de l'Eglise primitive, in-
humé là, peut-être un pape, peut-être le pape Corneille
lui-même. De là, à supposer comme voisine la Sépul-
ture des Papes, il n'y avait, le Liber Pontifîcalis et les
Itinéraires aidant, qu'une simple induction à faire. Et
si le tombeau de Corneille et la crypte des Papes étaient
là, quelle difficulté à supposer encore que la sépulture
de sainte Cécile, tant recherchée ailleurs, n'attendait
qu'un coup de pioche pour déboucher l'arcosolium qui
faisait communiquer l'une à l'autre ? On savait cela, de-
puis l'an 821. A cette époque, le pape Pascal I avait eu
lebonheur d'amener sous la pioche des fossoyeurs cette
même Chambre des Papes inaugurée par le souverain
pontife Damase et, depuis, enfoncée de nouveau sous le
lucernaire comblé par les chrétiens contemporains des
invasions lombardes, qui préservèrent ainsi cette sépul-
ture de la profanation barbare. Un matin, que le pape
Pascal I présidait les laudes dans la basilique de Saint-
Pierre, et qu'il s'était assoupi sur son antiphonaire, il
vit en songe venir vers son trône une dame, noble d'as-
pect et patricienne par la robe à cyclades d'or dont elle
était vêtue : — « Je suis Cécile, lui dit-elle. Pourquoi te
« décourages-tu à rechercher mon corps ? Quand tu as
« pénétré dans la Chambre des Papes, tu as avoisiné
« mon tombeau de si près que, si, delà, tu m'eusses ap-
« pelée, j'eusse entendu ta voix. Or donc, continue tes
« recherches; et, ramené mes ossements
quand tu auras
t à la lumière, apporte-les dansle Titre que tumeconsa-
I40 LETTRES A GOUNOD
« creras ». Ainsi, par la tradition, du tombeau du pape
Corneille, de Rossi pouvait parvenir à celui de sainte
Cécile, en découvrant, chemin faisant, cette célèbre
Chambre des Papes que saint Damase avait dédiée à
ses prédécesseurs avec l'inscription lapidaire consignée
dans le Liber Pontificalis, en même temps qu'on l'avait
suspendue au-dessus de l'autel de cette crypte :
Hic conserta jacet quœris si turba piorum...
Hic fateor Damasus volui mea condere membra,
Sed cineres timui sanctos vexare piorum.
— Un dernier argument, ajouta mon précieux guide,**
mit de Rossi sur la trace d'une découverte si difficile
et si simple. C'était sur l'emplacement de la vigne
Amendola qu'avait été érigé le columbarium des affran-
chis de Cécile, là même où l'on avait déterré le frag-
ment de l'inscription attribuée à l'épitaphe du pape
saint Corneille. Or, les premiers chrétiens, qui mettaient
une idée sainte et salutaire dans tous leurs actes, n'au-
raient-ils pas eu celle d'enterrer Cécile à cette même
place souterraine, comme un grain du froment élu qui,
germant de là au soleil, suffirait à bonifier les autres
grains du même épi tombé plus loin, et à offrir au Sei-
gneur avec toute sa gens familia une moisson régénérée
parle martyre de celle qui avait si fièrement répondu
au juge Almachiuslui demandant : « Quelle est ta con-
dition ? — Libre, noble, clarissime ! — Quelle est ta re-
ligion, veux-je dire ? — Ton interrogation n'était donc
pas précise, puisqu'elle donnait lieu à deux réponses? »
Sur ces données multiples, de Rossi n'avait plus qu'à
lancer les excavateurs sur la première piste du tombeau
de Corneille. Les autres se découvriraient, comme par
eux-mêmes. — « Voyez-vous cette petite vigne Amen-
SEPT JOURS A SOLESMES 141
dola ? La crypte de votre héroïne est au bout ! » dit-il,
un jour de i852, à Dom Guéranger le savant historio-
graphe de Cécile, qui venait sur cette place chercher
aussi la trace de sa sainte. — « Je le veux bien ! lui
répondit l'Abbé de Solesmes. Mais alors c'est mon
livre à refaire. »
— Et Dom
Guéranger Ta refait ?
— Sans que la sainte ait perdu au change. Vous con-
naissez la réédition de ce beau livre, sorti des presses
de Didot, en 1873... Il vous reste à savoir si de Rossi,
qui a passé plus de temps à composer sa Roma Cris-
tiana Sotterranea d'après les fouilles postérieures, a mis
ses découvertes en concordance avec son argumentation.
Voici la porte in Lucina. Voulez-vous me suivre encore?
Mon érudit et mystérieux introducteur avait tiré de sa
poche un paquet de cerino, que nous appelons vulgaire-
ment rat-de-cave, et une de ces petites lampes romaines
en terre cuite que les fouilles de l'antique cité des Césars
ramènent souvent hors des combles. Il m'invita à pren-
dre le cerino, comme plus transportable ; il se chargea de
lampe qu'un facchino, appelé par lui de la ca-
la petite
semate où il dormait, alluma à son épaisse torche.
Ainsi éclairés, l'homme à la torche nous précédant et
l'aimable, vieillard marchant derrière moi, nous nous
engageâmes Tun après Tautre dans un couloir étroit
d'un mètre, haut de deux, interminable de longueur. A
droite et à gauche, s'étageaient les tombes par assises su-
perposées de trois et quatre, et les dépouilles des morts
dans quelques-unes. Celles dont la cloison faciale était
ouverte, restaient vides. C'était dans celles dont la paroi
était restée intacte que le vieillard introduisait, par une
brique cassée, son cerino et qu'il y éclairait souvent les
ossements intacts de celui qui dormait là encore avec,
142 LETTRES A GOUNOD
à ses pieds, du sang qui témoignait de
la fiole teinte
son martyre, et avec l'anagramme du Christ ou l'IN
PAGE traditionnel, comme affirmation de sa loi. Il
arrivait aussi que l'inscription, grecque ou latine, com-
prise dans le tracé d'une simple sandale, contenait ces
mots IN DEO. C'étaient aussi deux palmes, ou un
cœur, ou une colombe, sans autre exergue. Nous en
trouvâmes une, qui disait en grec La petite âme de :
Nectarée. Et une autre Tiburtinœ fiUœ dilectissimœ.
:
Et une autre Faustina dulcis bibas in Deo. En deux
:
alexandrins grecs, celle-ci faisait lire Les deux Alci- :
noils et Alexandre, consanguins, tous trois à dou\e ans
fidèles, moi, mère, les ai envoyés avant moi. Celle-là,
moins solennelle, disait Egofelix hune locum me vi-
:
vum paravi. Et la latinité décadente de cette dernière,
ajouta mon cicérone, prouvait que les primitives sé-
pultures furent pieusement envahies par les générations
postérieures des fils qui voulurent mêler leurs cendres
à celles de leurs pères. Mais le couloir, qui s'était quel-
quefois élargi, de cubiculum en basilique où l'évê-
que réunissait les Initiés pour la célébration secrète des
Mystères, devint tout à coup spacieux ; la nuit, qui jus-
que-là avait été celle des tombes mêmes, s'éclaira aus-
sitôt à la lumière supérieure d'un soupirail ou lucer-
naire, qui nous fit découvrir un assez vaste rectangle
couvert de peintures morales et symboliques. Un jeune
homme y était représenté, vêtu d'une courte chlamyde
et portant sur ses épaules un agneau. Un autre jeune
homme restait debout devant une table chargée de sept
pains et d'autant de poissons. Plus loin, un hippogriffe
vomissait de la mer Jonas et le lançait sur le rivage. Les
peintures de la voûte, à peu près toutes pompéiennes,
représentaient des Orantes. Celles des quatre façades
SEPT JOURS A SOLESMES 143
avaient été crevées pour y laisser ouvrir des tombes. Sur
l'arcosolium de l'une d'elles, une fresque plus grande
que un prêtre vêtu de la casula sa-
les autres faisait voir
crée et accompagné d'un autre prêtre, dans l'attitude
de servant. A la lueur de la torche que le facchino ap-
procha, je lus en lettres descendantes sur la bordure de la
première fresque CORNELIUS, et sur celle de la se-
conde CIPRIANUS.
— Le pape saint Corneille et son compagnon le
diacre Cyprien? dis-je.
— Eux-mêmes ! ajouta tranquillement le vieillard.
Et maintenant, si nous marchons encore un peu, nous
rencontrerons autre chose peut-être.
Comme s'il m'eût conduit à travers les couloirs de sa
propre maison, l'étrange cicérone continua à me gui-
der par les corridors interminables qui s'ouvraient,
presqu'à chaque pas, comme autant de ruelles effrayam-
ment profondes se perdant dans la nuit et' l'espace et le
temps, en ce royaume séculaire de la mort. C'étaient
encore à chaque pas, presque sur chaque assise de cette
immense bibliothèque de corps humains, les mêmes
inscriptions de paix éternelle et d'immortelle espérance
que j'avais lues sur les précédentes sépultures. Mar-
chant presque toujours en ligne droite, nous n'avions
pas dû dépenser bien du temps, dans cette exploration
au royaume du silence éternel et de la suprême solitude;
mais cette ligne droite se multipliait, dans ma pensée,
de toutes celles qui s'ouvraient à l'infini autour de nous
et dont la plus petite m'eût égaré dans sa nuit effrayante,
sans espoir de retour à la lumière et à la vie ; et toutes
ces inextricables ruelles, dont l'une coupait l'autre à
chaque pas et que la sûre main de mon précieux guide
évitait, comme dans une ville qu'il eût toute sa vie ha-
22
144 LETTRES A GOUNOD.
bitée, composaient dans mon âme une infinité de calculs
et d'insurmontables obstacles devant lesquels les ins-
tants me paraissaient des siècles. Enfin, comme le jour
était venu subitement par le lucernaire de la crypte où
dorment le pape Corneille et son fidèle compagnon
Cyprien, il filtra aussi de la voûte dans une autre crypte
encore plus spacieuse et plus décorée. Ici, les mêmes
peintures symboliques que là-bas ; mais les revêtements
de la pouzzolane et de la pierre tiburtine rejetaient à la
torche sa flamme et accusaient des marbres précieux.
Jusqu'à l'autel dressé en tête du quadrilatère, tout ici
paraissait restaurépour le culte. Au-dessus de l'autel,
une inscription brisée en vingt endroits avait réuni ses
fragments et j'y lus, du premier au dernier vers, le
beau poème que le pape Damase avait composé à
l'honneur de ses illustres prédécesseurs les Souverains
Pontifes dont il retrouva et restaura les tombes.
— La Chambre des Papes ? dis-je au vieillard avec
vénération.
— Ils y dorment en paix, tous les cinq !... ajouta-t-il
tranquillement. Et promenant son cerino, d'un céno-
taphe à l'autre : Ici, Eutychien ; là, Fabien ;
plus loin
Lucius ;
par ici, Anteros ;
parla, Urbain. Voyez-vous
son image, à côté de celle du Christ ? C'est à cet angle
que s'arrêta la pioche de Pascal I, là même d'où Cécile
eût pu entendre la voix du pontife, tant elle dormait
près de son pape Urbain qui présida aux funérailles de
la noble martyre. De Rossi n'eut que trois coups de
pioche à diriger de ce côté, et la chambre funèbre de
l'illustre Romaine s'ouvrit, après dix siècles d'oubli, à
la vénération du monde. C'était si simple, ajouta-t-il
bonnement, de pratiquer une excavation sous l'arcoso-
lium de la porte que les premiers chrétiens avaient mas-
SEPT JOURS A SOLESMES T45
quée de pouzzolane, pour éviter- à la sainte la profana-
tion dont la menacèrent les Lombards. .^Et de laSépul-
ture des Papes la découverte fut encore plus simple.
L'inscription du pape Damase, inscrite au Liber Ponti-
fîcalis et fixée sur ces murs, n'en signait-elle pas l'au-
thenticité irrécusable ? De Rossi n'eut qu'à y pénétrer,
vous dis-je, à y juxtaposer lettre à lettre les marbres
que les barbares avaient brisés : Hic... conserta... ja-
cet... etc. Tout y fut retrouvé, excepté la dépouille du
grand pontife qui n'osa pas laisser dormir ses cendres
à la place où il avait réuni celles des pieux papes, ses
ancêtres :
Sed cineres timui sanctos vexart piorum.
Nous du cimetière de Saint-
étions revenus à la porte
Callixte.De plus en plus interdit par la science archéo-
logique du bon et presque timide vieillard à qui je ne
savais comment traduire ma gratitude et mon admira-
tion, je me taisais encore. Je cherchais dans ma poche
le pourboire que j'offris aufacchino en lui rendant son
rat-de-cave, quand celui-ci, d'un air grave, retirant sa
main, me dit majestueusement :
— Tutt 'onore, Signor !... L'honneur est mien, Mon-
sieur !
Et s'adressant obséquieusement à mon introducteur :
— A rivederla, Signor Commendatore ajouta-t-il. !
— Star \itto !... Chut! chut!... lui fit l'autre, de la
main, tandis qu'il s'éloignait et qu'il me rendait galam-
ment le salut, sans se retourner davantage.
Le cicérone que le hasard m'avait offert, pour visi-
ter les Catacombes, n'était autre que de Rossi lui-même.
mmmm
VI
Solesmes, samedi matin, 26 sept. 1893.
Cher Maître,
Vous voulez bien me demander encore quel est cet
étonnant restaurateur de vieilles abbayes, qui évoque la
force jusque dans les vigoureuses syllabes de son nom,
et dont œuvres portent, même après la mort d'un
les
si remarquable ouvrier, le coup de pouce qui les
tient droites et énergiques et prêtes à fournir des
siècles d'existence. Permettez-moi de ne vous répon-
dre aujourd'hui que par quelques notes, sur les-
quelles je me propose de revenir plus longuement ail-
leurs et d'en tirer, à l'honneur de Dom
Prosper Gué-
ranger, l'étude haute et forte qui convient à sa taille
et à sa poigne de géant.
S'il vous est arrivé de voyager aussi aux environs de
quelque monastère, et si, entrevoyant les murs et le
clocher de celui-ci dans la grisaille d'un jour tombant,
vous êtes venu frapper à sa porte et demander à son
gardien l'hospitalité chrétienne qu'il ne refuse jamais
aux pauvres ou aux riches qui passent, à l'ombre —
froide de ce clocher et dans ces murs sévères que le
silence habite, une vie nouvelle vous fut aussitôt révélée.
Dans les longs corridors, dans les cellules blanches,
SEPT JOURS A SOLESMES 147
à la chapelle où la prière seule fait parler les bré-
viaires et les orgues, au réfectoire où le corps qui mange
par besoin est oublié par l'âme qui par nécessité l'y
accompagne et prie encore, partout, ces hommes aux
longues robes vous' apparaissaient tout autres que d'au-
tres hommes. S'ils vous parlaient, les choses qu'ils vous
disaient, avec des paroles antiques, vous semblaient
grandes comme l'éternité. Et si, les paroles restant trop
faibles pour traduire les pensées éternelles, ces hommes
calmes se taisaient et vous regardaient seulement, vous
deviniez,àla sérénité de leur regard, unepaix immuable
de l'âme nuonacale que votre âme mondaine et tour-
mentée ne soupçonnait même pas. Alors, si vous étiez
sincère, vous vous preniez à considérer ces hommes de
silence et d immobilité, comme une assemblée supé-
rieure d'hommes plus grands que les autres, puisque,
d'un bout à l'autre de leur immuable pensée, ils tou-
chent les deux termes de l'espace infini qui les élève
jusqu'à Dieu.
— Annos œternos in mente habni !... J'ai dans l'esprit
les années éternelles !... vous diraient-ils, s'ils inter-
rompaient un instant la méditation continue de leur
vie tout entière.
Et vous, déjà lassé par des années si courtes, passées
au sein d'un monde dévorant qui ne vous en laisse pas
même le mordant souvenir, si, dans cette maison sem-
blable à un tombeau, et dans ce groupe de nouveaux
hommes, vous avez eu le bonheur de deviner soudain
l'immense poésie des choses éternelles que les courtes
beautés de ce monde qui passe ne vous laissèrent
même pas soupçonner, — cette poésie de l'éternité fixe
et ces poètes des années immuables, que vont-ils vous
apprendre ?
I48 LETTRES A GOUNOD
Une femme est assise devant sa table de travail, où
quelques livres des grands poètes antiques et modernes
ont remplace', pour un instant d'amoureuse lecture,
l'aiguille et les ciseaux courant avec des cris et des
éclats d'acier laborieux dans les soieries d'une toilette
nouvelle.
D'une âme éprise d'idéal qu'elle voudrait réaliser,
et d'un cœur vide d'infini qu'elle désirerait combler, elle
a lu les plus divines pages des littératures célèbres où
quelques sublimes et rares génies essayèrent d'incarner
Dieu lui-même dans un ouvrage humain, et de remplir
d'éternels sentiments et de paysages immuables ce pauvre
cœur, vide toujours de quelque grande chose absente.
Mais ni Lamartine n'a plané assez haut, de l'aile bleue
de l'hirondelle, dans la lumière de l'espace insondable
et dans l'harmonie des sons perdus ; ni la mortelle
blessure de Musset frappant son cœur, comme un enfant
le jouet qui l'agace, et souffrant pour l'amour de souffrir,
n'a pénétré assez avant pour faire un martyre éternel
de cette petite plaie qu'un doigt distrait de femme
ouvre aujourd'hui et qui, demain se sera refermée
,
d'elle-même. Hugo et Byron ne coulent leurs pensées
que dans le bronze sonore; Gœthe et Klopstock, que
dans le marbre froid, leurs types trop romanesques ou
trop classiques pour être humains et émouvoir. Alors
viennent, dans leur procession de toges modernes et de
peplos antiques, Racine tendre comme une femme qui
ne sera pas mère Corneille dur comme un Romain qui
;
ne pourra être Français; l'Arioste bizarre de contrastes,
le Tasse fou de rêveries ; Dante cherchant la paix du
Ciel et trouvant plutôt la guerre du Purgatoire et de
l'Enfer; dans les Limbes mélancoliques, le doux Virgile
fuyant les tumultes de Rome et demandant, d'un triste
SEPT JOURS A SOLESMES 449
vers, le « Dieu promis » qui ne naît pas encore ;
plus
loin, Lucrèce qui ne croit même plus aux dieux païens;
plus loin, Horace qui se console du néant de la vie par
le parfum des roses et par le goût du vin ; et, au fond,
tout là-bas, dans la naïveté des premiers âges et de l'hu-
maine poésie, Homère, le vieil Homère qui, parmi
tant d'hommes laids se faisant dieux, n'a plus d'autre
belle chose à voir queoù les yeux du vieillard
le soleil
iront se perdre, comme deux astres morts auxquels il
eût fallu, pour rayonner plus loin, une Poétique plus
haute.
La blanche main de cette femme, qui tourne ces
feuillets, est déjà lasse et referme ses livres vides ;
triste, de refermer également son âme éprise d'infini et
aussi dévastée que les âmes errantes de ces poètes
mortels dont l'idéal meurtri ne s'éleva guère au-dessus
de ce monde.
Une autre femme est à genoux, dans une église, à
l'ombre d'un pilier ; et, à la lumière mystique qui tombe
bleue des vitraux bleus, elle lit.
Le où sa blanche âme se reflète, raconte
livre blanc,
qu'un jour Dieu aima l'Homme et que, pour réaliser
cet amour de l'infini pour le fini, le Dieu naquit, vécut
et mourut, comme l'Homme, à une époque dont l'his-
toire des hommes a pris la date. A mesure que cette
femme dans ce roman d'amour immense, commen-
lit
çant par le sourire d'une mère au berceau de son Fils
et finissant par les cris des bourreaux devant la croix
de leur Victime, elle sent que son âme, resserrée
dans sa cloison de chair, se répand, s'élargit, s'agran-
dit, touche au ciel, franchit d'un seul bond cette terre
où mouraient les plus immortelles poésies, et passe
l5o LETTRES A GOUNOD
dans cet infini de l'au-delà où l'a jetée, éperdue et ravie,
ce roman du Dieu-Homme dont l'histoire est celle du
plus immense amour qui la possède aussitôt elle-même
et qui remplit, dans son âme attristée, tous ces vides
que ne pouvaient combler les courtes poésies de la terre
et ses frivoles romans.
Assurément, l'histoire que cette femme lit était con-
nue, depuis des siècles que l'homme vit et qu'il sait
que son Dieu l'a aimé, dès sa naissance. Mais, si cette
histoire sacrée n'avait eu qu'à se peindre sur les vitraux
et qu'à se sculpter dans les pierres des églises pour
se faire lire à deux genoux par les générations croyan-
tes et ardentes qui précédèrent la nôtre, comment notre
époque sceptique et froide, qui ne visite plus les ca-
thédrales noires où le mystère dort, et qui ne relève
plus vers les rosaces claires sa tête alourdie par la
science, comment s'arrêterait-elle à la lecture de ce
roman ancien dont les feuillets, dispersés et volant au
vent des fenêtres des églises, menaçaient de tomber
pour toujours dans le vide avec les derniers vitraux
bleus qu'ébranla le souffle impie du dix-huitième siè-
cle ? Et aujourd'hui, à un âge de matérialisme où il n'est
d'œuvre que celle que l'on touche et où la plus imma-
térielle trouve surtout sa forme dans le livre, quelle
plume patiente ramasserait tous les feuillets de ce
livre dispersé dans les antiques cartulaires des abbayes,
dans les légendes des générations passées, jusqu'au fond
des églises ruinées dont les vitraux pâlis et mi-brisés
tremblent dans leurs châssis de plomb, comme des
petits vieux qui vont mourir ? Ces débris brancolants et
rigides d'un temps passé et d'une croyance qui s'oublie,
quelle poigne d'ouvrier serait assez puissante pour les
reconstituer en corps robuste ? Quelle force de poète
SEPT JOURS A SOLESMES l5l
serait assez surhumaine, pour souffler dans ce chris-
tianisme ressuscité l'âme qu'il eut jadis et dont il avait
rempli, pendant des siècles et des siècles de foi, l'huma-
nité entière?
Enfin, ouvrier ou poète, qui serait l'homme de ce
livre?
L'homme est trouvé ; le livre, fait.
Dans la modeste abbaye de Solesmes, un moine vient
d'entrer et prépare sa plume. Naguère, érudit et hardi
polémiste, il pouvait continuer à frapper ferme par ses
coups secs le monde qui ne le lisait pas sans le craindre.
Le journaliste ardent avait fait son passage et sa place, à
l'heure où les plus courageux d'entre nous se mettent
seulement en chemin. Maintenant, un grand rêve enle-
vait le poète au critique. Maintenant, pour l'œuvre à
entreprendre, devant ce colosse qui fut le Monde chré-
tien et devant cette dame de toute noblesse et de toute
élégance qui fut l'Eglise catholique, il fallait toute la
force du manœuvre, toute la grâce de l'ornemaniste.
Maintenant une bien autre Légende des Siècles deman-
dait, pour un bien autre Victor Hugo.
la construire,
Pour échafauder de toutes pièces innombrables une
Année liturgique, voici donc Guëranger qui se met à la
tâche.
Tout ce qui s'est chanté, tout ce qui s'est écrit, tout
ce qui s'est perdu, depuis dix-huit cents ans, dans la
Poétique et dans la Paléographie chrétiennes, ce moine
le retrouvera, le transcrira, le chantera. 11 concevra son
livre en douze tomes, comme un poème en douze chants,
dont le sujet sera unique et tout au plus varié d'épisodes.
Là, comme dans une de ces immenses mosaïques by-
zantines du Moyen-Age, le Christ sera le soleil et le
23
I 52 LETTRES A GOUNOD
centre autour duquel, de jour en jour et de fête en fête,
tous les rayons qui font la gloire de l'Epouse retour-
neront à la gloire de Celui qui en orna sa Bien-
Aimée,
Depuis Noël jusqu'à Pâques, le Soleil mystique
naîtra, vivra, mourra et se ressuscitera, pour éclairer de
ses rayons vainqueurs, s'attardant enfin sur l'horizon
du cycle catholique, les longs dimanches de Pentecôte
pendant lesquels, jusqu'à l'Avent de l'année suivante,
l'Eglise aimée racontera l'histoire glorieuse de son Chef.
Cependant, autour de ce Soleil, comme une pléiade
d'astres qui, divisant sa lumière, porteront plus avant
dans les nuits sa splendeur et son nom, les Saintes et
les Saints constelleront de journées en journées cet al-
manach divin, faisant sourire dans l'auréole qui les en-
cadrera, tantôt leurs têtes pacifiques et couronnées des
roses rouges du Martyre, tantôtleurs augustes visages de
Docteurs, et quelquefois aussi l'apparition des Vierges
blanches et des tranquilles Confesseurs. Et, comme
les poètes affirment que les étoiles du ciel chantent, en
sillonnant leur orbe, l'hymne de feu du firmament ;
celles de ce cycle mystique s'accompagneront aussi
d'hymnes lyriques, de proses pacifiques, de plaintives
séquences, que ce poète et ce savant ira chercher dans
les Menées byzantines, dans les Missels mozarabes,dans
les Antiphonaires des plus anciennes abbayes, partout
où, pour la Bien-Aimée, le nom de ce beau Christ aura
été chanté par quelque serviteur dévot, qui fut aussi un
habile rhapsode.
Et maintenant que cette œuvre rêvée est construite
et que ces livres projetés sont écrits, regardez cette
tête de moine aux larges traits et au front vaste de
SEPT JOURS A SOLESMES I 53
penseur; et niez donc que la vertu des forts ait manqué
à ce maître et le génie des maîtres a ce poète de la plus
merveilleuse épopée.
L'ouvrage, comme un titre
l'ouvrier, sont modestes :
de livre de prières semble le résumer. Du moins les es-
prits distingués auront apprécié Y Année liturgique [\),
comme l'un des plus magnifiques travaux d'érudition
et de synthèse humaine, qui soient faits ; et ils auront
salué en Dom Prosper Guéranger un de ces rares ges-
tateurs dont le nom ne se dégagea pas aisément de
leur œuvre, tant celle-ci les absorba et les confondit pres-
que. Qu'importe l'écrivain, si le livre reste. Et ce livre,
le cœur d'une simple femme l'aura compris, ce cœur
que n'avait pas rempli la poésie humaine. Mais la poé-
sie divine comblant cette âme éprise d'idéal en aura
fait, en même temps que la mystique amante du Christ,
la chaste femme de son siècle, la sainte mère de ses en-
fants, la gardienne vigilante de toute famille intègre et
de tout foyer sacré...
Et toi, que le hasard de la route a fait frapper à
cet hospitalier monastère, ô voyageur mélancolique,
à l'heure où le soleil tombe sous l'horizon et laisse
à tes yeux attristés toutes les choses de ce monde dans
le vêtement sombre et la ligne incertaine dont la nuit
survenante enveloppe l'espace, oublieras-tu le poète
ignoré méconnue du cloître qui firent ré-
et la poésie
sonner dans ton âme les éternelles harmonies, pendant
une heure inénarrable de ta croyante et bienheureuse
jeunesse ?
(i) L'Année liturgique, par Dom Prosper Guéranger, Abbé de
Solesmes 12 vol., Paris, Oudin, éditeur.
;
«**>
VII
Solesmes, samedi soir 26 sept. 1893.
Cher Maître,
S'il vous arrive, un jour, de rencontrer sur votre route
cette endormie et délicieuse rivière de la Sarthe qui flâne
à tous les coins des prés et à tous les genêts de la
Basse-Bretagne, depuis la Trappe de Mortagne où elle
naît jusqu'à Château d'Angers où elle va mourir, suivez
au fil de l'eau cette amoureuse pèlerine des vieux cou-
vents qui vient chercher à Solesmes, dont le nom dit
la solitude et la paix qui y régnent, la dernière abbaye
d'ancien temps qui la regarde encore passer dévotement
sous ses majestueuses terrasses. Et quand vous serez
arrivé dans ce calme village dont toutes les portes s'ali-
gnent et sont ouvertes sur le bord de la route, — ex-
cepté celles de l'hospitalière abbaye que les Décrets ont
tristement fermée, — dépassez l'abbaye où vous ne
verrez plus que les herbes qui ont tout envahi et qui
montent aux murs pour regarder venir dame Charité
ou dame Justice que le Gouvernement arrête un peu
plus haut sur ce chemin où veille, depuis treize ans à
double solde de campagne et au chiffre total de deux
cent mille francs, la gendarmerie renforcée de Sablé.
SEPT JOURS A SOLESMES i55
Dame ! des moines, — et des Bénédictins encore !
—
valent bien ce sacrifice du budget.
Mais, après le mur de clôture où l'abbaye interdite se
replie sur ses jardins, vous n'avez plus à craindre de
violation de bris et d'intervention des gendarmes.
Là, vous rencontrez une maison neuve bâtie de pierres
blanches, agrémentée de meneaux aux fenêtres et d'o-
gives entréflées grimpant aux cintres. C'est à la fois si
stylé et si simple, que vous pensez, devant cette façade,
être arrivé chez le seigneur du pays. Seigneur peut-être
encore, quoique ce soit un moine qui ait bâti cela ; mais
l'aspect féodal de cette forteresse imitée des anciennes
vous rassure, au spectacle des ouvriers typographes en
longues blouses qui entrent là, comme en un atelier
d'imprimerie. Mais, comme atelier de typographie, ce
n'est pas encore ce que vous pourriez croire. L'inspec-
tion vous en paraîtra curieuse. Une imprimerie béné-
dictine ne se rencontre pas si souvent. Voulez-vous en-
trer, un instant?
J'ai parlé d'imprimerie. C'est une marqueterie qu'il
faudrait dire. Figurez-vous, dans les salles vastes et bien
ajourées de ces ateliers neufs, de longues rangées de pu-
pitres où de nombreux ouvriers s'actionnent,— les uns
moines, dans leurs soutanes de bure noire ; les autres
laïques, dans leurs immenses blouses sombres qui les
font prendre aussi de loin pour des moines, tout au
plusdémarquésparles pieds oùleurs lustrines n'arrivent
pas. Mais les galées, où ces curieux typographes dépo-
sent ligne par ligne le bizarre assemblage de leur com-
posteur, ressemblent tellement à un travail de mo-
saïque, que vous vous demandez si vous n'êtes pas plutôt
dans une des salles attenantes aux musées du Vatican ou
du Louvre et réservées à cet art. Ce sont, insérés avec
I 56 LETTRES A GOUNOD
mille tigelles de métal qui les soutiennent sur une por-
tée de quatre lignes, d'innombrables carrés formant
notes. Groupés autour des paroles qu'ils affectent, syl-
labe par syllabe, ils forment presque autant de petites
montagnes indiquant l'ascension et la descente de la
voix qui devra chanter ces lignes. Car il s'agit de mu-
sique, et les compositeurs de ces patientes marqueteries
et de ces merveilleuses mosaïques ne bâtissent pas autre
chose que ces neumes fameux, renouvelés des manus-
crits du temps du pape saint Grégoire-le-Grand par
l'éruditissime Dom Pothier.
—
Quel travail nous trace là ce cher Prieur ajoute !
Dom Babin qui, sans désespérer du lourd labeur qui le
surcharge, trouve encore le temps de me faire les hon-
neurs de son imprimerie.
— Untravaildebénédictin!répliqué-je naturellement.
— Eh quelle idée le bon Guy d' Arezzo a eue d'écrire
!
sur ces portées et avec ces multiples signes, vers le
xn e
siècle, cette musique sacrée que ses prédécesseurs
avaient notée, sans lignes ni carrés, en simples carac-
tères neumatiques, avec une virgule par-ci et une autre
par-là, les deux se joignant quelquefois en accent circon-
flexe pour indiquer le neume ascendant et descendant
tout entier, — le gruppetto, comme dit gentiment son
hiéroglyphique transcripteur, Dom Pothier! Ce qui ne
prouve pas que ce dernier ait mieux fait d'user, à ce dé-
chiffrement des manuscrits typiques d'autrefois et à leur
composition en caractères modernes, ses pauvres yeux
de paléographe épuisé et ceux de mes compositeurs qui,
après quelques années de cette typographie en mo-
saïque, ne valent pas davantage. Ah ces neumes d'an-
!
tan, comme c'était simple et commode à écrire, Mon-
sieur Où sont les
! sages?
SEPT JOURS A SOLESMES \5j
— Ils sont morts ! s'il faut en croire le grenadier du
czar. Cette découverte des Neumes n'est pas moins une
des plus merveilleuses trouvailles de la paléographie
contemporaine à laquelle, dit Gounod, les composi-
teurs de la musique profane autant que de la musique
religieuse, emprunteront à pleines mains les phrases
les plus heureuses de leur art. Eh! savez-vous, mon
Révérend Père, comment Dom Pothier est arrivé à la
clef de ces indéchiffrables neumes des premiers siècles
de l'Eglise ?
— C'est simple, comme bonjour ! Seulement, il faut
rendre à César ce qui n'est pas à Dom Pothier. Quand
celui-ci écrivit,en 1879, les Mélodies Grégoriennes
d'après la Tradition, le chanoine Gontier, le P. Lam-
billotte, Théodore Nizard et quelques autres rares sa-
vants l'avaient précédé dans l'aride interprétation des
Neumes rudimentairement déchiffrés encore et dans
rhythmique du plain-chant qui fut
l'art la partie où
Dom Pothier triompha pleinement, sans rival. Dans
cette explication hiéroglyphique des Neumes, il faut
faire une place d'honneur à l'abbé Raillard , un
modeste dernier vicaire du Gros-Caillou, qui n'est des-
cendu de son grenier que pour aller dormir au cime-
tière, en faisant tout au plus deux haltes à l'Académie
des Inscriptions et Belles-Lettres, sur le bureau de la-
quelle il déposa une Explication des Neumes qui nous
assurait définitivement la clef des secrets neumatiques,
et un Mémoire sur la restauration du chant Grégorien
qui réglait, comme sur un vrai papier de musique, l'exé-
cution plutôt déclamée que chantée de ces mélodies
dites neumatiques parce qu'un simple souffle, oupneuma,
devait suffire à les exprimer d'un trait rapide.
— Et Dom Pothier survenant?...
I 58 LETTRES A GOUNOD
— Et Dom Pothier, survenant avec un vrai génie
de paléographe et d'artiste, leva, sur cette piste et
avec la bande de chasseurs que Dom Guéranger lui
prêta, l'Antiphonaire de saint Grégoire tout entier. C'est
la découverte de ce trésor, à lui seul, qui, depuis, suffit
à occuper cet atelier de composition exclusivement mu-
sicale où mes ouvriers ne sont pas encore, je vous prie
de le croire, à la veille d'achever leur besogne de re-
constitution scrupuleusement intégrale des textes pri-
mitifs.
— Quelle fut donc la tâche de Dom Pothier, et le
résultat réel de ses recherches ?
— Les Neumes, découverts par la pléiade de savants
qui s'appelleront dans l'histoire de la paléographie sa-
crée, MM. Petit, Paulin Blanc, Danjou, Lambillotte,
Nizard, Tesson, Goussemaker, Dufour, Gontier, Rail-
lard , Dom Bénédict Sauter, Dom Schubiger, et
MM. Schlecht
Hermerdorff, attendaient d'être in-
et
terprétés en lecture courante dans les manuscrits qui
nous restent, depuis les premiers siècles. Survint Dom
Pothier qui, passé maître dans cette hiéroglyphique
lecture, s'employa à achever le dépouillement des ma-
nuscrits de Saint-Gall et d'autres lieux, que la tradition
faisait remonter au temps de Charlemagne, lequel ob-
tint du pape Adrien deuxcopies exactes de l'Antipho-
naire de saint Grégoire. La confirmation de l'inter-
prétation neumatique était déjà donnée par la décou-
verte du fameux manuscrit de Montpellier. M. Danjou
avait rencontré là, par hasard, un manuscrit provenant
de la bibliothèque de Troyes et portant une double
notation, dont l'une était la confirmation de l'autre :
la graphique neumatique de saint Grégoire d'abord;
et au-dessous, le système scripturaire inauguré, au
SEPT JOURS A SOLESMES l5o.
vi e siècle, par Boèce et qui comprit les quinze notes des
deux gammes vocales entre les quinze premières lettres
de l'alphabet. Avec cette deuxième clef, ce qui n'était
que conjectures vagues devenait précision et fixait la
lecture des neumes. Est-ce à dire que Dom Pothier et
ses élèves s'en tinrent à cette seule référence ? Leur
travail consista surtout dans la reproduction par la
photographie d'autant de vieux manuscrits qu'ils en
purent découvrir, à Einsiedeln, à Oxford, à Madrid, à
Paris, à Londres, partout où les richesses de tels dé-
pôts d'antiphonaires inappréciés par leurs possesseurs
qui ne pouvaient les lire, appelaient nos Bénédictins de
Solesmes, qui trouvaient chaque fois dans l'uniformité
de ces mêmes textes une preuve nouvelle de l'existence
de l'Antiphonaire original dont tous les autres ne furent
que les copies fidèles. La version authentique des
Mélodies Grégoriennes ainsi trouvée et confirmée par
deux cents photogravures d'un texte, — identique-
ment deux cent fois le même, — restait à notre
abbaye le un Antiphonaire typique, le
soin d'élever, en
monument d'art et d'honneur que l'Eglise du vi e siècle
attendait de celle du xix e C'est à cette besogne que
.
vous nous voyez travailler.
y travaillaient, oui
Ils ils y bûchaient même, ces
;
braves ouvriers et ces saints moines. C'était, dans cet
atelier d'imprimerie fleuri jusqu'aux fenêtres à meneaux
et à ogives entréflées comme pour un palais, c'était,
sur les galées, une marqueterie de mille paillettes
montant une seule portée de quatre lignes, comme
un orfèvre sa filigrane précieuse comme un mo- ,
saïste son dessin délicat dans un ufficio de musée.
Et le maître paléographe qui préside à ces compo-
sitions renouvelées des rudes Primitifs?...
24
IÔO LETTRES A GOUNOD
Oh ! celui-là, dès que la porte de l'atelier s'ouvre,
entre deux copies il file à Rome, à Paris, à Madrid, à
Londres, partout où il y a une maîtrise à former dans
la phonétique même des temps de saint Grégoire et
dans la tradition de la psalmodie primitive. C'est sur-
tout ce travail de reconstitution grégorienne d'après la
tradition qui demandait un artiste pour l'interpréter et
un colosse de volonté pour l'effort surhumain qu'il en
exigerait. Dom Pothieraété et reste l'un et l'autre dans
l'interprétation de la musique neumatique, d'après les
ou quatre principes qu'il systématise à peu près
trois
comme il suit. La science complète de la notation neu-
matique suppose la connaissance :
1° Des formes diverses données aux neumes, selon
les époques et selon les pays ;
II De la genèse et des rapports de filiation de ces
formes multiples ;
111°De la valeur tonale des neumes ;
IV De leur valeur rhythmique.
Ces quatre points sont savamment exposés dans les
Mélodies Grégoriennes publiées par Dom Pothier, à
Tournay,en 1880. Leur commentateur les élucide encore
mieux dans les divers fascicules de la précieuse Paléo-
graphie musicale que l'imprimerie de l'abbaye de So-
lesmes fait paraître périodiquement et en trop rares
exemplaires, sous la direction de Dom Mocquereau.
Les paléographes cités plus haut avaient posé des
jalons, ouvert des tranchées ; mais ils avaient aussi
fait beaucoup de terrassements inutiles. Ce n'était
pas un mince travail, d'avoir à déblayer tout le ter-
rain, à enlever un tas de broussailles qui encombraient
ce que l'on avait déjà défriché ; et, de fait, la besogne
était parfois plus difficile que si aucun coup de pioche
SEPT JOURS A SOLESMES I 6 I
ou de serpe n'avait encore e'té donné. Tel est le la-
beur gigantesque et incessant de terrassier et de recons-
tructeur, de défricheur neumatique et d'interprète ar-
tiste, auquel l'infatigable DomPothier se livre ici et là,
à Rome et à Paris, —en Chine même, s'il plaît à l'em-
pereur converti de chanter selon le rite grégorien et
d'appeler le maître vulgarisateur des neumes toujours
debout, toujours en route, et dont le ministère de prédi-
cateur sacré est le chant, comme celui des autres est la
parole. Et si, par hasard revenu pour une heure à So-
lesmes, il vous a permis de le rechercher dans les
groupes confondus de ses frères, ce n'est pas au 99e,
mais au 100e et dernier religieux de l'abbaye que vous
aurez finalement reconnu votre artiste, sous l'apparence
quelconque du gros petit curé de campagne qui le dé-
guise et où il se trouve, ainsi ignoré, si à Taise.
— Le révérendissime Dom Pothier ? avez-vous dit.
— Pour vous servir ! ajoute l'érudit Bénédictin et le
vainqueur des Neumes, avec un délicieux sourire de
malin diable qui vous révèle aussitôt l'intelligence sour-
noise de cet énigmatique artiste, et qui encadre à ravir
ce bel et puissant front de moine, à la manière antique.
**c1&
VIII
Solesmes, dimanche 27 sept. 1893.
Cher Maître,
Cette nuit, en écoutant pour ladernière fois la joyeuse
carillonnée de quatre heures qui nous appelait à Mati-
nes, je me suis levé tout heureux et tout triste, comme si
j'entendais en même temps, là-bas, une autre cloche au
timbre sombre de tocsin, — la cloche du devoir, — qui
me rappellera, ce soir, du rêve à la réalité et de Solesmes
à Paris. A la sévère et sobre couppetée de l'une, j'ai
apprécié davantage les trilles abondantes et envolées
de l'autre qui, ainsi qu'un oiseau de printemps éternel,
porte ici à toute heure du jour et de la nuit, sur ses ailes
de bronze, l'homme à son Ange et l'âme à son Dieu...
Ainsi, — pensais-jeen écoutant cette cloche bénie qui
excitait gaiement le réveil autour d'elle et secouait ses
nappes ondulées s'étendant sur le village, comme des
linges blancs, comme les voix blanches des anges, —
ainsi sonnera-t-elle, pour d'autres que pour moi, la
grande paix des beaux dimanches Ainsi, depuis Tan !
1000 que son premier abbé Rambertla suspendit dans
cette cage où sommeille et s'éveille le bruit, elle indiqua
à neuf siècles de moines la route où, dès quatre heures
du matin, leurs espérances pouvaient s'envoler vers le
SEPT JOURS A SOLESMES 1 63
ciel jusqu'au soir. Et d'autres siècles de moines, rempla-
çant ceux qui reposent aujourd'hui sur leurs couches,
les inviteront pour mille ans encore à prendre, dès l'au-
rore, le chemin que leurs prédécesseurs ont suivi vers le
pays supérieur de l'idéal serein et du parfait bonheur !
Je serai loin, demain, dans les fanges du monde et dans
les luttes des passions, quand cette même cloche annon-
cera à ces cellules la même reprise de la fête éternelle,
lelong deces sentes heureuses que l'espérance reverdit et
que les anges tapissent de blancheurs avec la traîne de
leurs robes. Heureux moines ! Pauvre moi! Mais ne
pourrai-je aussi faire mon abbaye de silence éternel et
de paix souveraine, et,comme ces antiques prieurs que
les statues d'autrefois représentent portant leur monas-
tère dans leurs mains, porter aussi dans le secret de
mon âme celui que ces Bénédictins pieux m'auront
appris a construire ? Lœtatus sum in his quœ dicta sunt
mihi... Jérusalem, quœ œdifi:atur utcivitas, cujus par-
ticipatio ejus in idipsum.
Ce pèlerinage à Solesnes s'était commencé par des
psaumes, et vous voyez que c'est par des psaumes qu'il
se clôiure. Vous m'en voulez même, peut-être, de ne
vous en avoir pas chanté davantage sur les tons si mé-
lodieux du pape saint Grégoire, au lieu d'aller battre de
mon bourdon tous les buissons où je m'attarde à
butiner sur la route, comme une abeille gourmande et
paresseuse. Et vous direz encore que les abeilles sont
le symbole delà sagesse? Heureusement qu'avec Platon
et vous, elles ont d'autres bouches qui réhabilitent no-
blement leur honneur. Eh bien ! là ! voulez-vous qu'en
finissant nous réparions tousces trous faits par le marau-
deur dans les haies, et que le dernier jour passé à l'ab-
baye nous montre vraiment moines ? Suivez-moi en-
164 LETTRES A GOUNOD
core. Je vous promets de n'en sortir que pour aller
prendre le train et vous raconter à Paris ce que je n'au-
rai pas su vous écrire.
— D'autant mieux, me dit le Père Abbe' après l'Office,
que notre brigadier est à Sablé' pour son rapport et
pour sa journée pleine. Dame ! il en a tant à dire, sur
l'inconduite de ses administrés !... Voulez-vous faire
du pied leste ? Nous allons enjamber la muraille et,
sans bris de clôture, nous promener dans l'abbaye pen-
dant que les rats dorment.
Nous promener dans l'abbaye, où le Père Abbé
n'était pas revenu depuis onze ans d'expulsion?...
Eh bien ! la chose s'est faite aussi simplement que
l'Abbé l'apromise ; mais avec quelles précautions, grand
Dieu ! D'abord, il fallait, de l'écurie changée en réfec-
toire, sauter dans le jardin de l'abbaye. D'un bond, je
fus vite dans les herbes du parc, plus hautes et plus me-
naçantes, celles-là, que le plus haut et le plus menaçant
bicorne de gendarme. Songez : depuis onze ans qu'elles
y poussent!.. J'eus vite fait de me retourner vers l'Abbé
vaillamment perché sur la muraille, et de lui tendre les
deux mains. Il n'en voulut rien faire et, d'un saut digne
de ses premiers vingt ans, il s'élança dans la place
ennemie, c'est-à-dire dans sa propre maison. Par une
superstition digne de meilleurs temps où la simple croix
d'un moine avait suffi pour faire reculer des armées de
barbares, il voulut mettre sa croix d'abbé bien appa-
rente sur sa poitrine, afin d'intimider, le cas échéant, les
gendarmes. Ainsi paré de l'insigne qui désignerait, au
besoin, le maître à ses gardiens :
— Et maintenant, ajouta-t-il en surmontant son
émotion, cherchons notre chemin.
Quel fouillis ! Les graminées de toutes les familles,
SEPT JOURS A SOLESMES l65
hautes comme des forêts vierges, cinglantes et piquantes,
comme des foules armées de fouets et d'aiguillons,
s'élançaient jusqu'à nos yeux, nous serraient et nous
houspillaient de leurs infinies lancéolés. Les sentiers,
jadis si bien tracés dans les sables du parc par ces pre-
miers défricheurs de l'Europe, se perdaient dans la ver-
dure sombre, s'y effondraient en taupinières creuses,
s'y surlevaient en mottes imprévues. Et tandis que,
pour nous diriger ensemble, le bon vieux Bénédictin
cherchait le souvenir de ses habitudes perdues, je me
rappelais aussi celui de ses laborieux ancêtres qui nous
firent à Europe féconde de jadis.
coups de pioche cette
Et nous n'avons, nous, que des savanes d'Amérique à
planter en plein Solesmes, en plein xix c siècle, en pleine
France civilisée, pour reconnaître à ces moines le béné-
fice de leurs impérissables labeurs! Et des savanes que
les sauvages ébarberaient encore, et des ruines de pierre
dans cette invasion d'herbes qui n'y protègent même
plus les œuvres d'art que la Révolution et la Bande
Noire respectèrent : le tout, sous le protectorat de cinq
gendarmes !
En retrouvant, çà et là, quelque passage praticable,
le Père Abbé évoquait l'histoire de l'abbaye et ses splen-
deurs déjà vieilles. C'était, là-bas, derrière la Sarthe, ce
rocher émergeant de où Guéranger, un des
la rivière
plus jeunes enfants du modeste Principal du collège de
Sablé, venait se blottir avec un tome dépareillé, Y His-
toire de France du cardinal Fleury, qui lui apprenait le
beau style, sinon la grande histoire. De là, l'enfant rê-
veur regardait les terrasses de cette abbaye séculaire que,
depuis la dispersion de Dom Sageon et de ses moines
en 1786, on laissait misérablement tomber en ruines.
— Voici la place, ajouta Dom G. ..'
en abordant le per-
l66 LETTRES A GOUNOD
ron défoncé de la façade principale, où le gamin venait,
le dimanche, regarder les villageois danser dans l'an-
cienne salle capitulaire. Les boiseries d'alors, vous le
voyez, sont encore solides. Mais, dans les murs et
jusque sur les toits, quels dommages !
D'énormes lézardes, en effet, couraient d'un pan à
l'autre du bâtiment toujours élégant d'apparence, dans
son style de pavillon xvn e siècle que lui prêta en restau-
rant l'abbaye, vers 1732, le seigneur Jean-Baptiste
Colbert. marquis de Torcy et seigneur de Sablé. Sans
doute, on regretta alors la belle flèche que JeanBougler
lança dans les airs, au xvi e siècle ; mais restaurée tant
bien que mal, l'abbaye de Solesmes se reprit à connaître
les splendeurs du passé avec les Bénédictins delà Con-
grégation de Saint-Maur, moitié seigneurs et moitié
moines, dont la commende opulente fit la médaille et
son revers, aux environs de Révolution de 1793. Et
la
depuis, avec un prodige d'audace et de courage qui
furent sa principale fortune, Guéranger, entrant en
maître acquéreur dans cet immeuble abandonné, vers
1 83 1
, n'en sortit même pas en 1875 pour descendre,
avec les honneurs d'un Père de l'Eglise et d'un réfor-
mateur de grand Ordre, dans les caveaux de l'abbaye
réparée où il dort son sommeil éternel, — la mort
ayant été assez clémente pour fermer, avant l'heure de
l'expulsion des fils, yeux du père qui n'aurait pas
les
assisté à la fermeture de sa chère abbaye sans mourir
cette fois doublement dans son œuvre violée et dans
son âme insultée que n'avait plus à retenir un siècle
si mesquin, si emprunté en compagnie des hommes
d'un autre âge qui ne sont plus de la taille de ceux de
celui-ci.
— Voici, continuale Révérendissime,lesdeux fenêtres
SEPT JOURS A SOLESMES 1 67
de sa cellule, à droite de l'abbaye. La première regarde
Sable' où il eut son berceau, où il voulut aussi avoir sa
tombe. La seconde se tourne vers la rivière de la Sarthe,
où l'âme de ce fort se prit à rêver si souvent. Ce fut de là
qu'au chant du Te Deum nous le transportâmes ici,
dans la crypte de la chapelle et où il se disposa à dor-
mir, durant l'hiver de 1875, comme il venait de choir
tout à coup de sa vieillesse toujours droite, au milieu
de ses livres et de ses travaux continus. La cellule de
Dom Pitra, — un autre athlète delà même époque et de
la même race de géants, — faisait opposition à celle-ci, à
l'extrémité gauche de la même façade; non plus au pre-
mier étage, mais sous les toits. Trois mètres cubes d'es-
pace lui suffirent, où dix-huit siècles de science paléo-
graphique se logèrent pourtant à l'aise... Au fait, si
nous entrions ?
La grande porte, scellée depuis l'année honteuse des
Décrets, n'avait plus même entre ses deux battants les
réglementaires cachets de cire dont les rats, ou la pluie,
ou Dieu peut-être, ont déchiré la langue de toile qui
les avait portés. La clef ne fermait même plus à double
tour cette serrure, derrière laquelle il n'y avait plus
rien à prendre. Les spoliateurs ont laissé quelque
chose, oui, à la place : — l'honneur... D'une pous-
sée du genou, la porte vermoulue céda et cria sur
ses gonds. Nous traversâmes, comme une tombe jadis
pleine de gloire dont elle est vide aujourd'hui, cette
salle capitulaire où les antiques portraits des abbés de
l'Ordre s'effritent et vous font regretter, dans leur misé-
rable peinture, les neuf siècles d'honneur qui les y con-
servèrent et dont onze ans d'un dernier siècle impie ont
suffi par avoir raison. Quelle salle d'antiques, cette
salle capitulaire ! Gomme un autre poète d'Hernani
25
I 68 LETTRES A GOUNOD
y trouverait d'autres tirades autrement éloquentes que
celle des tableaux, dans le drame célèbre, moins dra-
matique cependant que celui qu'ont vu ces moines se
jouer sous leurs yeux où, du haut de leurs peintures
déshonorées, les vieux abbés donnent encore la ré-
plique aux lâches profanateurs de leurs magistrales
dépouilles...
Du réfectoire, aux tables toujours dressées pour le so-
leil qui entre seul et tourne mélancoliquent tout le jour
autour d'elles, y cherchant les illustrations les plus pures
du siècle qui y trouvèrent le couvert de l'hospitalité à côté
de l'abbé protecteur, nous passons en d'autres pièces
spacieuses qu'habite le silence des longues nuits et des
interminables journées, sans une bure de moine passant
quelquefois sur ces dalles et les égayant de son ombre.
Ainsi, de salle vide en salle vide, nous arrivons dans le
cloître intérieur, — celui-là plein, jusqu'aux chapiteaux
des colonnes, de ronces et de chardons dont les oiseaux
ont apporté et laissé là les graines en venant boire au
puits qui occupe le milieu delà cour. Par-dessus cette
frondaison de repaire où les serpents ont même peur
d'entrer, ce sont quelques statues de la Vierge et des
Saints tendant là-haut, sur le socle de leurs colonnes
isolées, leurs mains jointes vers le bleu du ciel où elles
voudraient s'en retourner, depuis que cette terre impie
et ce cloître désert leur sont si tristes.
Nous venions d'arriver devant la porte de la chapelle,
quand un spectacle imprévu nous arrêta sur place, sans
nous laisser le courage de faire un pas de plus. Un gen-
darme, —
pas deux gendarmes !
—
un seul gendarme
était là, qui fourbissait tranquillement au tripoli les
cuivres et les buffleteries de sa tenue d'ordonnance. A la
vue de l'abbé, qui s'était découvert de sa petite calotte,
SEPT JOURS A SOLESMES IÔO,
l'homme de loi prit aussitôt timidement sa boîte, ses
chiffons et ses cuivres, et s'en alla frotter plus loin son
fourbi, laissant libre l'issue de la chapelle.
— Pauvresgens ! dit l'Abbé. Laloi les emploie à garder
des exilés, sauf à les exiler eux-mêmes dans cette triste
solitude, loin du foyer où une femme et des enfants
attendent leur retour. Domine, ignosce Mis !
Vous ne me demanderez pas, au milieu de ce vide où
je chemine et qui m'isole de mon âme elle-même, une
description digne de cette admirable chapelle d'abbaye
où je pénètre d'un cœur navré. C'est là que je devrais
vous arrêter devant ces merveilles sculpturales de la
Renaissance, la chapelle de Notre-Dame-la-Belle et
celle de la Sépulture du Christ où il n'est pas sûr que
le ciseau inspiré, soit de Colombe, soit de Germain Pi-
lon, soit de Frans Floris, n'ait laissé là un de nos plus
purs chefs-d'œuvre nationaux auquel manque, il est
vrai, la signature de ses maîtres, — soit qu'ils y dussent
être nombreux pour une œuvre aussi grande, soit qu'un
seul ne se sentît pas assez fort pour supporter le lourd
fardeau de tant de gloire. Ouvrez le beau livre que
Dom de la Tremblaye a écrit et illustré sur les Sculp-
tures de Solesmes : il vous fera regretter de n'avoir pas
visité ces saints de pierre, qui vous parlent dans leurs
chapelles admirables. Mais que valent des statues, pour
une église ? Et celle-ci, qu'est-elle sans la foule qui la
peuple et donne l'aspect d'une grande mer, à ses nefs élé-
gantes comme des vaisseaux, à ses chapelles rafraî-
chissantes comme les coquilles de la plage, à ses orgues
sonores comme les vagues portant leurs voix harmo-
nieuses jusqu'à l'infini de l'espace ? Que serait une mer
sans ses flots ? Aimez-vous mieux vous représenter une
forêt sans ses arbres, qui tout à coup s'est changée en
I7O LETTRES A GOUNOD
désert ? Telle est cette église de l'abbaye de Solesmes où
neuf siècles sont passés, ont prié, ont chanté, et n'ont
jamais trouvé d'époque aussi barbare que la nôtre qui
les dépeuple et les désenchante tout à coup, pour le
plaisir de chasser de cette cage d'oiseaux célestes les
deux cents moines qui jour et nuit y louaient Dieu.
Voici les stalles aux boiseries sculptées d'images sym-
boliques, et voici le pupitre où l'aigle épique des grands
poèmes liturgiques étend encore ses vastes ailes au
souffle deshymnaires qui va peut-être l'emporter. Mais
où sont les chantres, où est le chœur mâle des moines
qui avaient promis à ces voûtes sacrées d'immortelles
louanges ? Au-dessus de l'autel, une crosse de bois
doré, portant dans sa volute la colombe et le tabernacle,
symbolise l'autorité de l'Abbé et s'élève bien droite,
comme un mandat silencieux dont le signe muet suffit
pour la conduite de l'abbaye entière. — Mais le suc-
cesseur des cinquante-six abbés qui ont régné ici, de-
puis l'an mille, cherche la place où fut sa stalle et ne
la trouve plus, tant ses yeux fatigués de pleurer se rem-
plissent tout à coup, devant moi, de nobles larmes.
— Sortons d'ici ! termina Dom G...
Et comme, sur la petite place de la triste abbaye où
le Révérendissime avait voulu me reconduire jusqu'à la
voiture qui m'attendait pour m'emporter de Solesmes,
je m'étais jeté dans les bras de l'abbé, il me sembla,
tandis que ce pauvre grand exilé m'embrassait, que
j'entendais passer au-dessus de nos têtes tout un vol
d'anges, — les anges protecteurs de la France. Ils se
cherchaient dans l'air froid, comme des oiseaux qui
émigrent ; et, prêts à quitter cette terre autrefois si
chrétienne, qui aujourd'hui met des gendarmes à la place
des moines dans les couvents, ils se disaient entre eux,
SEPT JOURS A SOLESMES
avec ces voix maudissantes et terribles qu'on entendit
aux derniers jours de Jérusalem et de Rome abandon-
nées par Dieu :
— Sortons d'ici ! Sortons d'ici !
Cher et vénéré Maître, c'est la dernière impression
désolée que j'emporte de cette adorable Solesmes, où j'ai
entendu des hommes chanter comme des anges, où j'ai
vu l'Eglise des premiers siècles célébrer ses offices
antiques comme en un coin des Catacombes, où le Sei-
gneur a opéré le dernier miracle d'art et de poésie qu'il
ne donnera peut-être plus à la terre et à cette société
moderne et décadente qui ne croit plus en Dieu, — mais
qui a foi en ses gendarmes !
APPENDICES
UN CATECHISME NEUMATIQUE.
[Nous ne saurions mieux résumer la doctrine de ce
livre et la meure mieux à la portée de toutes les intelli
gences, qu'en empruntant à Dom E. Bourigaud les
pages suivantes qui résument admirablement tout ce
que les maîtres de chœur peuvent dire et leurs élèves
retenir, pour l'exécution traditionnelle et méthodique
du chant grégorien,]
DE LA MODULATION
§ I. — Genèse de la mélodie»
D. Pour bien exécuter le Chant grégorien, que faut-
il connaître ?
R. 11 est utile de connaître d'abord les signes qui
servent à l'exprimer.
D. Combien ya-t-il d'espèces de signes?
R. Deux : les signes simples et les signes composés
(Chants Ordinaires, Principes d'exéc, p. i. —
A. Lhou-
meau. — Rhythme, exécution, etc., du Chant Grég.,
p. 2.)
D. Comment se figure l'élément premier de ces
signes ?
26
I76 APPENDICES
R. Par la note, autrement dite le neume (1).
D. Quelle est l'origine de la note ?
R. C'est V accent tonique.
D. Cet accent, comment se traduit-il ?
R. Autrefois, il était une sorte de « geste graphique »
dessiné par le mouvement naturel de la main, pour
indiquer une note ascendante, une note descendante, ou
même une note résultant de ces deux mouvements.
D. Comment s'appelaient ces notes ?
R. L'accent aigu, l'accent grave et l'accent circon-
flexe (2).
D. Et maintenant, quel nom donne-t-on à ces diffé-
rents accents ?
R. On les appelle notes caudée, carrée ou losange,
suivant la forme qu'elles représentent à l'œil.
D. Ont-elles diverses valeurs d'intensité ou de du-
rée ?
R. En elles-mêmes, non : elles ne sont que le dessin,
le canevas du chant.
D. Donnez-moi quelques-unes des définitions qui
indiquent le caractère musical de l'accent ?
R. En voici deux : « l'accent est l'âme de la voix,
t l'accent contient en germe la musique ».
D. Est-ce que l'accent correspond toujours à une élé-
vation de la voix ?
R. Autrefois, il en était ainsi ; mais depuis longtemps
cette élévation se traduit seulement par une certaine
force donnée à l'accent, ce qui n'empêche pas la notion
première de l'accent qui est d'être essentiellement bref.
D. Comment l'accent produit-il le chant ?
(0 De accentibus toni oritur nota, figura quae dicitur neuma.
(2) Habes organum aptatum quibusdam accentibus, gravi,
acuto et circumflexo. Migne, Patrol. lat. t. 5.1, col. 856.
APPENDICES I77
R. Au même titre qu'il produit la parole, car « même
dans le langage il y a un chant » (1).
D. Qu'en faut-il conclure?
R. Que les éléments constitutifs de la mélodie se
retrouvent dans les éléments simples du langage.
D. Et encore ?
R. Que les règles du chant sont analogues à celles du
langage, suivant l'adage ancien : a Vous chanterez
comme vous parlez » (2).
§ II. — Formation de la mélodie. — Lecture des
neumes. — Quelques règles qui en découlent.
D. Quel a été le procédé employé par les anciens
pour démontrer cette vérité que vous venez d'expri-
mer ?
R. Je citerai en particulier celui de Saint-Odon.
D. En quoi consiste-t-il ?
R. De même, dit-il, que deux, trois ou quatre lettres
forment une syllabe et que parfois la syllabe n'en ren-
12 34
ferme qu'une, v. g. : a-mo, tem-plum,.. il nous plaît,
comme étant le mieux, que tous les mouvements du
chant soient partagés en syllabes dont chacune ne ren-
ferme qu'une, deux ou trois notes.
D. Et pour les membres de phrase mélodiques ?
R. De même, dit le même auteur, qu'une, deux, trois
syllabes ou davantage forment une partie du discours
1 2 3 4
offrant un sens ; v. g. : mors, vita, gloria, benignitas,
5
beatitudo ; ainsi une, deux syllabes musicales ou da-
([) Est etiam in'dicendo cantus.
(2) Cantabis sicut pronuntiaveris.]
78 APPENDICES
vantage, renfermées dans l'intervalle d'une quarte ou
d'une quinte, produisant un effet mélodique, compo-
sent desparties de mélodies, ayant un -sens mélodique.
D. Et la phrase mélodique ?
R. a Une distinction dans le chant est ce que nous
émettons d'un seul trait jusqu'au repos de la voix. »
D. Que faut-il conclure de ce rapprochement, de cette
analogie dans la formation du texte et de la mélodie ?
R. Que les sons unis ou séparés, destinés à former le
corps delà mélodie, c'est-à-dire la modulation, doivent,
dans léchant, remplir le rôle des voyelles et des con-
sonnes dans la lecture.
D. Par conséquent ?
R. Ils doivent peindre à l'œil tous les contours de
la mélodie et réaliser a dans leur expression par la voix
ce qu'ils représentent par la notation» (Guy d'Arezzo).
D. Comment s'obtient ce résultat ?
R. Par l'accent « qui coordonne et assouplit les élé-
ments matériels de la phrase (lue ou chantée), et fait
mouvoir dans le chant comme dans le discours les
articulations diverses dont le jeu est nécessaire à la vie
de l'un comme de l'autre ». (D. Pothier, Mel. grég.)
D. Et encore ?
R. Uaccent n'est que compréhension une et
« la
complète de l'idée qui engendre et groupe les sons » ;
« la mélodie n'est que l'accent du texte plus déve-
loppé ». (Paléog. musicale.)
D. Avant d'analyser la signification de chaque neume
en particulier et de les lire en les nommant, résumez
quelle est leur signification en général.
R. Par leur conformation, les neumes indiquent du
premier coup d'œil quels sont les éléments qui font
partie de telle formule, quels sont ceux qui appartient
APPENDICES I
79
nent à telle autre (i), et par là même quels sons doivent
être liés dans le chant, quels sons doivent être dis-
joints.
Dans les premiers temps, le dessin graphique des
neumes, figure du dessin mélodique^ suffisait à rafraî-
mémoire du chantre.
chir et à guider la
D. Ne pourriez-vous pas fournir un exemple?
R. Le mieux est, je crois, de dresser le tableau des
neumes l'œil y reconnaîtra sans confusion possible
:
des groupes à la fois distincts et indivisibles, abstraction
taite du nom qu'ils portent et qui est emprunté à la
figure des diverses formules.
D. Ces notes ou neumes, simples et composés, ont-ils
un nom particulier, une forme spéciale ?
R. Vous en jugerez par le tableau ci-inclus :
Noms et figures des principaux neumes.
Punctum Virga Stropbicus
1
Pes ou Podatus Épiphonus Quilisma • 1
Clivis Fi Céphalicus Ancus
Torculus " Porrectus Torculus resupinus i^S
Scandicus afl Climacus Climacus resupinus 1"» "i
Salicus - ou 1 s Pes subbipunctis --
Oriscus
entre 2 Torculus
1
Clivis strophica Prt Pes strophicus S"
Pressus et notes apposées Mi ai Sfil RmÛ lT*»
Autres neumes plus longs
tf *v
(0 Qualiter ipsi soni juRgantur in unum vel distineuantur ab
invicem (Hucbald).
80 APPENDICES
D. A l'aide de ce tableau, expliquez comment l'accent
sert à former les sons, au même titre qu'il sert à former
le texte ?
R. Par la contexture même des neumes. — Et d'abord
pourles neumes simples de deux notes. Unissant les
deux accents appelés l'accent grave punctum et l'accent
aigu virga, pour les proférer sous une même impulsion,
j'obtiens le pes ou podatus qui devient à l'occasion
epiphonus et quilisma.
D. Par le procédé contraire, quels sont les neumes
obtenus ?
R. Ce sont : la clivis, qui devient à l'occasion le
cephalicus et Yancus.
D. En procédant par groupes de trois notes, combien
de figures obtenez-vous ?
R. Quatre, qui sont :
Le torculus formé par l'accent grave, l'accent aigu et
l'accent grave.
Le porrectus formé par l'accent aigu, l'accent grave et
l'accent aigu.
Le scandicus où deux accents graves précèdent un ac-
cent aigu.
Le climacus qui est formé par un accent aigu, suivi
de deux accents graves.
D. N'avez-vous pas plusieurs remarques à faire au
sujet de la lecture de ces neumes?
R. Je me contenterai des deux suivantes empruntées
aux « Principes d'exécution » déjà cités.
i° Des deux notes du podatus, on chante celle du bas
avant celle qui lui est superposée verticalement.
:-
fa sol ré la sol ut
APPENDICES loi
2° Le large trait oblique du porrectus exprime deux
notes graphiquement liées, de telle sorte que le sommet
du trait compte pour la première et sa base pour la
seconde.
S
S H
la sol la la fa sol sol mi sol fa sol ré mi
D. Et les neumes de quatre sons et plus, aussi bien
que les neumes composés ?
R. Ils dérivent de ceux-ci, comme on peut le voir à la
dernière ligne du tableau. Leurs noms sont ceux que
nous venons de mentionner avec un qualificatif technique
qui les désigne, selon leur structure mélodique, et leur
lecture se fait facilement.
D. Elles neumes neumes particuliers (Principes
dits
1
d'exécution, 8), ou encore neumes d ornement?
R. La manière particulière dont ils sont écrits (c'est
le cas de iepiphonus, du cephalicus et de Vancus), tient
au texte, et leur lecture également.
D. Et le strophicus, le pressus et le quilisma?
R. Leur lecture se fait d après des lois spéciales, qui
tiennent plus à la musique qu'au texte.
D. Dans une des réponses que vous nous avez don-
nées, n'avez-vous pas dit que les éléments constitutifs
de la mélodie, figurés par les notes, se retrouvent dans
les éléments du langage, et, par suite, que les règles du
chant sont analogues à celles du langage?
R. Parfaitement.
D. Qu'en résulte-t-il?
R. « Qu'il faut en chantant faire valoir, l'un avec
l'autre et l'un par l'autre, le texte et la mélodie. » (Prin-
cipes d"" exécution, p. 4.)
82 APPENDICES
D. Et par conséquent ?
R. Qu'il faut taire attention : « i° à la syllabe du texte
pour le bien prononcer ;
2° à la note pour la bien poser ».
(lbid.). C est la première condition d'une bonne modu-
lation.
D. Et d'abord, pour la prononciation de la syllabe,
que faut-il faire?
R. « Pour bien prononcer une syllabe, les organes
vocaux doivent être mis en position, et ne rien laisser
échapper avant la détente qui produit la consonne, ou
le coup de glotte qui fait sortir la voyelle. » [Principes
d'exécution, p. 4.) Il faut, de plus, se rappeler que
« chaque voyelle a son genre de sonorité, son timbre,
chaque consonne son articulation. Altérer l'un ou l'au-
tre, c'est changer la nature de la syllabe.» (lbid.)
D. Et pour la pose du ton ?
R. « On doit attaquer chaque note sans dureté, mais
avec précision et netteté, en évitant de la faire précéder
d'un son glissé, pris en dessous de la note, ou d'une
sorte de mugissement obscur et nasal, ou encore d'une
demi-consonne, ou d'une espèce de diphtongue. » (Prin-
cipes d'exécution, p. 6.) Il est nécessaire aussi, pour la
puretédu son du chant, que les organes de la
et la netteté
voix, une fois en position, demeurent en chantant dans
la plus complète immobilité, non seulement tant que
dure la note, mais tant que le chant se poursuit sur la
même voyelle. (lbid.)
Enfin « on doit faire grande attention à la nature
même du son, non seulement pour qu'il rende bien le
timbre de la voyelle, mais aussi pour qu'il soit tou-
jours plein et agréable, sans être forcé. Il doit retentir
non dans l'intérieur de la gorge, ou à l'entrée des
fosses nasales, mais sortir doucement de la bouche,
APPENDICES ï 83
de manière à venir frapper le voile du palais. » (Ibid.)
D. Pour obtenir une bonne modulation, quelle est la
seconde condition ?
R. C'est de réaliser une bonne accentuation du texte
et du chant.
D. Dans le premier cas, quel est le moyen de réaliser
une bonne accentuation ?
R. « Il faut éviter de frapper sèchement la syllabe
accentuée, de l'écraser en pesant sur elle, d'en retarder
le mouvement autrement que pour lui donner de l'élas-
ticité, enfin de la renforcer par un gonflement de voix. »
1
(Principes d exécution, p. 5.) Il faut aussi se rappeler
que chaque mot doit former un tout, et dans léchant
syllabique, se proférer d'un seul mouvement, que a ce
mouvement se compose de deux parties : la partie forte,
appelée arsis ; la partie faible, appelée thesis. • (Ibid.)
D. Pour l'accentuation du chant, que faut-il faire ?
R. Il faut réaliser le lié des sons, c'est-à-dire qu'il
faut éviter « de marquer chaque son par un coup de
gosier, ou de peser lourdement sur chaque note..., d'é-
mettre les notes par saccades, ou par petitessecousses de
la voix ». (Mél. grég., p. 90.) « Dans un groupe, tous
les sons doivent se lier au premier et se proférer dans le
même mouvement. » (Principes d'exécution, p. 6.
D. Quel est le motif naturel et rationnel de pareir
procédé ?
R. En brisant le lien qui doit unir les sons, on bri-
serait aussi l'unité du mot, car « des sons qui se suivent
uniformément comme les syllabes chez un enfant qui
épelle sa leçon, dit Dom Pothier, ne sont pas plus un
chant que la leçon de l'enfant n'est pas une lecture. »
D. La troisième condition pour obtenir une bonne
modulation, quelle est-elle ?
27
184 APPENDICES
R. C'est de bien unir les membres de phrases et les
phrases du texte, mais aussi de bien distinguer les grou-
pes de notes, car l'ampleur de la mélodie dépasse sou-
vent les limites de la syllabe ou du mot. Si « Yaction
de celui qui parle », dit un auteur, peut s'exercer dans
un rayon plus étendu, à plus forte raison l'action de
celui qui chante.
D. Donnez un exemple.
R. « De même, dit encore saint Odon, qu'une partie
du discours, ou deux ou trois ou davantage, forment
une proposition et renferment une pensée complète,
v. g., à l'interrogation Quid facis ? la réplique
: :
1 2 3
que : lego îectionem firmo, aliquam sententiam quœro,
ainsi une ou deux ou trois parties de mélodies ou da-
vantage forment un verset ou une antienne ou un
répons.
D. Dans ce cas, quel sera le rôle de la modulation ?
R. Celui de réaliser, en même temps que la cohésion
des mots et Yunion des membres de phrase, ïunité du
neume ou du groupe de notes.
D. De quelle manière ?
R. 1. « On unit ensemble les notes du groupe (poda
tus, clivis, torculus, etc., en les faisant naître de Tim-
pulsion légère, mais donnée à celle qui commence
nette,
le groupe. » (Revue du Chant Grégorien, p. 63.)
De même que tous les sons qui composent le même
mot sont comme fondus ensemble par une même im-
pulsion de la voix, ces noies multiples mais liées sont
comme un même son promené sur plusieurs cordes (1).
2. On distingue aussi les groupes de notes suivant ce
précepte de D. Pothier: « Parmi les choses nécessaires
1) Plures chordœ sortant, dum una nota proferiurt
APPENDICES 1 85
à une bonne modulation, il faut mettre l'art des distinc-
tions, c'est-à-dire Part de joindre les sons qui doivent
être disjoints. »
D. N'y a-t-il pas d'autres textes du même auteur à
ce sujet ?
R. Je ne citerai que les deux qui suivent :
« Une syllabe qui, de quelque manière que ce soit,
est isolée de son centre, se trouve former monosyllabe
ou bien faire corps avec un autre mot : dans les deux
cas, c'est une faute et une faute capitale. » (Méï. gré g.,
p. i32, ch, ix.)
« Les formules, comme la note simple, doivent être
exécutées de telle sorte que l'oreille de l'auditeur
puisse toujours facilement saisir le lien qui doit unir
entre elles les syllabes de chaque mot. » (Ibid. p. 1 36.)
D. En
dehors de la pause proprement dite compor-
tant un silence et qui n'est de rigueur qu'à la fin de la
phrase, comment faire lorsqu'il y a seulement suspen-
sion ou temps vide, n'impliquant pas essentiellement la
respiration ?
R. Ou la thesis (partie reposée du mouvement de la
modulation) doit avoir seulement le temps d'émission,
et alors « les mots se distinguent les uns des autres dans
la phrase par le seul fait que l'accentuation amène la
thesis sur fin du mot » (Princip. d'exéc, p. 5), ou bien
« cette fin du mouvement » est un peu plus retardée,
s'ily a pour le partage du texte en phrases et membres
de phrases, des mots qu'il faut séparer davantage.
D. Lorsque la respiration est nécessaire^ [comment
faut-il s'y prendre ?
R. Il faut respirer « de "préférence aux divisions
plus importantes, et sur la durée de la thesis. Si celle-
ci est brève, on aspire le souffle le plus promptement
1 86 APPENDICES
possible, comme à la dérobée. » (Principes d'exécution,
p. 6.)
D. Et dans le corps des mots ?
R. La dernière note du groupe sert de note de tran-
sition d'une syllabe à l'autre, et a toujours le caractère
d'une note relativement brève émise sans mouvement de
voix saccadée,
D. Est-ce que les auteurs n'ont pas attaché une im-
portance spéciale à l'art des distinctions ?
R. « L'esprit et l'oreille, dit encore saint Odon, peu-
vent aisément saisir ce qui est divisé, tandis que ce qui
ne l'est pas demeure toujours confus. »
D. Encore un mot. En parlant du signe distinctif des
divisions de la mélodie, c'est-à-dire la dernière note
plus ou moins prolongée, les auteurs n'insinuent-ils
pas que ce ralentissement doit être préparé ?
R. Guy d'Arezzo dit, en termes exprès, que le ralen-
tissement doit être progressif et simulé. La nature est
d'accord avec la raison pour montrer qu'il en doit être
ainsi.
D. Les notes qui- ne sont ni notes d'accent ni notes
de pauses, en d'autres termes, les notes communes sup-
posent-elles, dans leur exécution, arrêt ou prolon-
gation ?
R. Ni l'un ni l'autre ; mais elles s'exécutent d'une
manière coulante et liée, pour ne pas nuire à Vunité de
la formule.
D. Est-il besoin de signes spéciaux de notation pour
désigner Y accent et les pauses ?
R. Nullement. L'observation des lois d'une bonne
lecture suffit. C'est le texte qui, par les divisions et
l'union de ses éléments, indique les divisions et l'union
des éléments mélodiques.
APPENDICES 187
Il ne nous reste plus qu'à démontrer de quelle ma-
nière, dans quelle proportion les accents et les pauses
doivent combiner leurs mouvements pour produire le
rhythme qui est dit l'âme de la modulation.
Les temps forts et les temps faibles, les longues et les
brèves qui animent les sons, ne sont que la résultante
« de la compréhension une et complète de l'idée qui a
engendré et groupé les sons ». (Paléog. musicale.)
Sic punctum et pausa fiant ut intellectus discernatur.
{Institut. Patrum.) En d'autres termes, il faut essayer de
découvrir dans le mouvement de la parole le secret du
rhythme qui est de rendre intelligible la parole décla-
mée et chantée en les proférant Vune et l'autre d'une
façon intelligente.
DU RHYTHME.
§ I. — Ses caractères généraux dans V exécution du
Chant Grégorien.
D. De l'exposé mécanisme delà mélodie ou
tait, le
modulation. que concluez-vous relativement au rhythme
du Chant grégorien ?
R. Je conclus que les éléments premiers du rhythme
du discours, les accents et les pauses, doivent se retrou-
ver avec toutes leurs relations d'intensité et de durée
dans rhythme du Chant grégorien.
le
D. Ainsi constitué, ce rhythme n'a-t-il pas un nom
générique ?
R. Il est appelé indifféremment rhythme prosaïque,
rhythme grammatical, rhythme oratoire.
D. Expliquez cette qualification.
R. C'est au phrasé de la prose et aux procédés des
I 88 APPENDICES
grammairiens et des orateurs que le chantre fait appel
pour Y exécution rhythmique du texte mélodique.
D. Expliquez quels sont ces procédés.
R. Au même titre que les lois de la logique ne per-
mettent pas à l'orateur d'émettre de suite plus de trois
accents, et au grammairien de placer plus d'un accent
par mot ou de remonter pour cela plus haut que Vanté-
pénultième du mot ; le chantre ne devra pas unir ensem-
ble plus de trois mots accentués, émettre plus d'w/î
accent par mot ou plusieurs dans le même mot.
D. Voilà pour V accent ; mais pour les pauses ?
R. Au même titre que c'est une lecture intelligente
qui produit le jeu harmonieux des fortes et des faibles
dans V accentuation, un chant bien rhythmé par la tenue
de la dernière note, marquant les pauses, produira une
agréable alternance de repos et de suspensions de la
voix.
En résumé, le rhythmé du Chant grégorien tiendra
compte, pour les combinaisons variées des accents et des
pauses, des procédés analogues employés par l'orateur ,
et le nombre produit dans le discours, dit Gicéron, d'une
façon non recherchée mais naturelle, sera produit d'une
façon équivalente dans un chant bien rhythmé. C'est
d'ailleurs ce que saint Odon nous dit, en d'autres
termes :
« Le mode différent suivant lequel le chant est uni
ou divisé produit avec les mêmes notes une mélodie
toute différente.
« Mélodie médiocre et embarrassée, si les divisions
sont faites sans goût et sans souci de la proportion, mé-
lodiefacileet agréable, si les divisions sont, aucontraire,
bien proportionnées. » (Script, t. i, p. 277.)
D. Le rhythmé du Chant grégorien n'est donc
APPENDICES 189
pas plus arbitraire que le rhythme du discours ?
R. Assurément, comme lui, il est libre, il n'est pas
captif dans la mesure : c'est là le premier caractère du
rhythme en général.
D. Le second caractère du rhythme dans l'exécution
du Chant grégorien, quel est-il ?
R. Dom Pothier dit qu'il n'est pas « indéterminé ».
D. Gomment est-il déterminé ?
R. Il est déterminé d'abord par les paroles, puis, en
dehors des paroles, par les groupes neumatiques, qui
sont alors comme les mots de la phrase mélodique.
D. Mais comment tenir compte du texte, lorsque la
mélodie se trouve ornée de groupes neumatiques ?
R. « Si, à cause de l'étendue que prend parfois la mé-
lodie, il devient nécessaire de s'arrêter plus souvent que
ne l'exigeraient la construction et le sens du texte, il
reste toujours vrai de dire qu'entre la syllabe qui finit
un membre de phrase et celle qui commence le membre
suivant il faut une division, et une division plus mar-
quée qu'elle ne le serait entre deux mots intimement
unis par lesens, etc. »(D. Pothier, Mél. grég.,page 147.)
En un mot, le rôle du chant est d'ajouter au sens du
texte, de le féconder (1), dit saint Bernard.
D. Est-ce que les différentes /ormes sous lesquelles
se présentent les mélodies liturgiques, n'aident pas à
déterminer leur rhythme ?
R. a II en est ainsi, et nous allons examiner briève-
ment dans un second paragraphe les caractères spé-
ciaux que présentent au point de vue du rhythme, soit
la forme psalmodique, soit la forme antiphonique de
ces mélodies. Ainsi nous aurons, je crois, la compré-
(1) Cantus sensum litterae non evacuet sed tecundet.
I9O APPENDICES
hension complète du rhythme dans V exécution du chant
grégorien, car ce rhythme doit « embrasser les nécessi-
tés du rhythme en général, sans compromettre les exi-
gences spéciales du texte liturgique. » (D. Pothier.
Virga dans les ne urnes. )
§ II. — Du rhythme considéré dans la forme psalmo-
dique et antiphonique.
L'analyse intrinsèque des pièces de chant grégorien à
structure psalmodique faite au vol. m de la Paléo-
graphie musicale, démontre que dans ses lignes prin-
cipales, intonation, récitation, cadences, cette construc-
tion repose sur l'observation de V accent ionique latin et
du cursus, rhythme -prosaïque.
L 'accent qui lend à élever certaines syllabes au-dessus
de la corde de récitation, tout en maintenant Y unité du
mot, du membre de phrase et de la phrase par Yunion
de leurs éléments ;
Lzspauses qui, au contraire, se masquent en laissant
tomber la voix sur la fin des mots, des membres de
phrases et des phrases, et qui opèrent ainsi les divisions
nécessaires au rhythme : tels sont les deux laits qui
servent de bases à cette démonstration.
Il suffira de relever dans notre Essai pédagogique
quelques-unes des applications faites dans la Paléogra-
phie, pour montrer en action par les combinaisons d'ac-
cents et de pauses, le mouvement du rhythme sur la
pause dans la forme psalmodique.
D. Qu'est-ce que la psalmodie en général ?
R. La psalmodie peut se définir « un assujettisse-
ment des libres allures de la parole aux principes plus
déterminés de la musique ». (Paléog. 11, pag. io3.) Il
APPENDICES 191
n'y a pas jusqu'à « V accent moyen » marquant, au té-
moignage des anciens, « le passage de l'aigu au grave
et du grave à l'aigu », qui ne reçoive ici le rôle spécial
d'indiquer les cadences à un ou deux accents qui par-
tagent la phrase mélodique enmédiantes et finales.
D. Les cadences sont donc bien importantes dans
la psalmodie ?
R. Oui, c'est surtout par elles que le rhythme se dé-
montre. Apparet numerus in clausulis, dit Quintilien.
[Inst. orat. ix, 4.)
D. Quelle est la règle spéciale à suivre dans les mou-
vements psalmodiques pour donner à notre esprit le
sentiment esthétique du rhythme ?
R. Dans la psalmodie qui est l'intermédiaire entre
le langage parlé et le langage chanté, il faut, sous
peine de disloquer la mélodie, d'arrêter sa marche et
par là même de ne pas rendre le sens du texte et de la
mélodie, que « les notes d'introduction soient étroite-
ment unies à celles destinées à marquer les cadences
à un accent ou à deux accents ». (Paléog. music.)
D. Ceci veut dire ?
R. Que les notes formant le type fixe qui sert de
modèle ne doivent être « ni doublées, ni séparées par
des survenantes ». Ces types, dans les huit modes,
exigent, après le circuit de V accent moyen soit en haut,
soit en bas, un nombre fixe des notes, pour les clau-
sules médiantes et finales.
D. Ne pourriez-vous pas le montrerparun exemple?
R. Il suffit de faire constater au lecteur la même
symétrie de modulation et de cadence qui apparaît dans
tous modes, en appliquant sous chacune des quatre
les
dernières notes, chacune des syllabes du type choisi :
corde meo.
23
APPENDICES
• i*5 " i
1 • „ i i
in toto corde me- o
0
2 15
1
.
corde me- o
3
e-^ 4îz!:
,_.- ----
6 **-*£
A
B
_.__
e-«i
7 ta 8
D. Est-ce que ces relations entre le texte et la mé-
lodie ne souffrent pas quelques exceptions ?
R. Il est nécessaire qu'il y en ait à cause de la varia-
bilité du texte qui ne peut toujours aller du même pas
avec un type mélodique fixe, Les psalmistes ont trouvé
moyen de respecter ^accentuation et le rhythme quand
même. Qu'on en juge par l'exemple suivant où Yarsis,
le temps fort du mouvement rhythmique tombe sur une
pénultième brève.
4 3 2 1
/ /
1
er
Mode S „ a
~7~ -+-
,
Formule ordinaire
s-
Benedixisti Domine ter- ram tû- am
rormule
avec pénultième
5 , , , -~T~ -3- — — ÎE
brève
"•"F
Bonum est confi- té- ri Domi- no
APPENDICES 193
« Observateur scrupuleux des. lois du rhythme et de
l'accentuation, le compositeur fait procéder la clivis
d'une note destinée à porter V effort de V accent tonique.
L'éclat de cette note jette dans la pénombre la pénul-
tième faible, qui, sous la dépendance de l'accent, glisse
légère sur la clivis : c'est ainsi que, par une heureuse
transaction, texte et rhythme sont respectés. » (Paléog.
t. m, p. 24.)
D. Mais, direz-vous, encore une petite objection.
Est-ce que le rhythme psalmodique n'est pas rompu,
lorsque dans les Traits, Graduels, Répons, la simplicité
des intonations et des teneurs unissoniques fait place à
des accroissements neumatiques ?
R. Pourvu que V intégrité du mot soit conservée,
répondrons-nous, la dilatation musicale produite par
les jubilus en dehors des finales n'entraîne pas des con-
séquences fâcheuses quant au rhythme ; toutefois a il
est vrai de dire queïaccent se rapproche d'autant plus
de la fonction qu'il remplit dans le discours, qu'il
est plus alerte et plus dégagé de notes » (p. 3o, t. ni,
Paléog ).
2 Du rhythme dans forme antiphonique.
la
« Le chant n'est pas pour l'Epouse du Christ, l'Eglise,
un ornement conventionnel. » (D. Schmitt, p. 18.
Proposition sur le Chant grégorien.) De là, pour pré-
sider à la structure de sa mélodie, et au mouvement de
son rhythme, l'action, expression spontanée de l'idée,
engendre et groupe les sons.
De plus,« léchant ne pouvait être restreint à quelques
« parties complètement distinctes du culte ; il devait
« s'appliquer au fond même de la liturgie, et être
« ainsi un chant récitatif pouvant, comme sans tran-
se sition et comme sans aucune brusquerie, alterner
1
94 APPENDICES
« avec la simple psalmodie ou les lectures faites d'un
« ton soutenu. — Tout ce qui entoure les origines de
« l'Eglise nous montre le rhythme oratoire comme le
« rhythme populaire que l'Eglise n'avait qu'à sanctifier
« pour en faire ce qu'il est encore, un tout harmonieux
« avec l'ensemble du texte liturgique. » (Ibid.)
D. Cette citation n'est-elle pas destinée à prouver
que la forme antiphonique qui compose, avec la forme
psalmodique, l'ordre de l'office divin, est régie comme
elle par le rhythme du discours ?
R. C'est cela.
D. Comment le démontrerez-vous ?
R. De deux manières soit par l'analyse
: intrinsèque
de certaines antiennes dont la structure antiphonique
présente un type déterminé comme la structure psalmo-
dique, soit par la constatation d'un fait analysé par
D. Pothier, en deux brochures consécutives.
D. Lequel?
R. (f La vérité est que le chant grégorien est un ré-
pertoire précis d'antiennes, etc., composées d'une «suite
de notes déterminées, que nous trouvons entières et
régulièrement groupées dans les manuscrits de nos bi-
bliothèques. » (D. Pothier. Tradition sur la nota-
lion, 1882. Chant de V Eglise de Lyon, 1 88 1
.)
D. Que devra donc faire le chantre ?
R. Il lui faudra adapter au texte dans un rhythme
bien proportionné, dans un phrasé bien homogène, les
groupes de notes qui le distinguent, et pour cela les
maintenir à leur place.
D. Vous voulez parler des règles de position ?
R. Oui : grâce à elles, les notes longues et brèves,
fortes et faibles, viendront chacune à leur tour dans la
phrase grégorienne pour produire le rhythme voulu.
APPENDICES 195
D. Il me semble qu'un pareil principe est bien élas-
tique, si j'en juge a priori ?
R. Il me paraît, au contraire, très raisonnable et très
naturel, du moment qu'il est admis que le rhythme de
la mélodie est celui du texte qui lui sert de soutien.
A quoi bon, en effet, représenter dans la notation des
effets qui naissent spontanément de V observation des
lois d'une bonne lecture, je veux dire les ictus simples
et les moras vocis. expriment la force et la durée des
sons ? D'ailleurs, nous le montrerons dans le para-
graphe III e .
§ III. — Mouvement du rhythme.
D. Je crois que les Mélodies grégoriennes sont « le
fruit
1
d'un art qui n a rien de conventionnel » et que le
rhythme du texte liturgique seul, ou en combinaison
avec les syllables musicales, neumes et distinctions, est
obtenu par des règles qui ne sont pas artificielles, mais
naturelles.
Mais le mouvement syllabique du rhythme, comment
se transforme-t-il ?
R. Cette transformation s'opère dans le récitatif psal-
modique à style orné qui est employé à Ylntroït et à la
Communion de la Messe.
D'après l'exemple que j'emprunte au livre de D. Po-
thier, il est facile de constater la similitude qui existe
entre les deux styles simple et orné, -en effet, et comment
Yhomogénéité du mouvement rhythmique tient compte
de la règle de modulation qui veut que dans un groupe
de notes « une seule note réponde à la résonnance de plu-
sieurs sons ». La même expérience se vérifie aux Credo I
et H du Liber Gradualis.
196 APPENDICES
£er s * a 1
. S
Mode I
E-ructâ-vit cor me- um verbum bonum
1er 5
S
Mode P"
E-rudâ-vit cor me- um verbum bo-num
8e e
"
Mode
E-ru&â-vit cor me- um verbum bonum
an. S
B
8e
Mode
e 1
' i
H
E-ru&â-vit cor me- um verbum bonum
D. Dans les chants à forme antiphonique, il me semble
que cette similitude entre les textes doit être plus
difficile à constater, et par là même le mouvement du
rhythme plus difficile à obtenir.
R. J'en conviens,les combinaisons des récitatifs à
forme psal nodique sont plus étudiées et plus nuancées;
mais, sur la foi des éditeurs de la Paléographie musi-
cale, nous savons d'ores et déjà que le mouvement à
forme psalmodique conduit « avec facilité et sans brus-
querie » au mouvement à forme antiphonique. D'ail-
leurs vous en jugerez par l'exemple publié au n° 6 de la
rc
i année de la Revue du Chant grégorien.
D. Dans cet exemple, que remarquez-vous au sujet
du mouvement rhythmique ?
R. Dans les deux Introits, la mélodie répond « aux
incises » du texte, et, par conséquent, « la voix s' étant
APPENDICES 197
pliéedès V abord aux coupures rhythmiques, suit libre-
ment cette allure dans toute la suite du morceau. »
D. En général, dans les chants à forme antiphonique,
pour obtenir le mouvement rhythmique qui convient,
que faut-il faire?
R. Il faut rechercher Vanalogie qui existe entre les
textes, et expérimenter ensuite comment la mélodie
n'en est que le revêtement. C'est là ce que Dom Pothier
a montré avec succès dans son livre des Mélodies gré-
goriennes pour les antiennes syllabiques des huit modes
(Mél. Grég., p. 186-187), et ce Q ul se retrouve en maints
endroits de TAntiphonaire, v. g. l'ancienne Gaudent in
cœlis (Antiph.mon., p. 3i).
D. Au point de vue du mouvement rhythmique, que
faut-il remarquer ?
R. Ces antiennes « ressemblent aux mètres » par leur
division régulière en membres à peu près égaux, et
aussi par les suspensions et pauses proportionnées à la
fin de chaque division, car les trois rapports de toute
proportion mélodique sont : le nombre des sons, la lon-
gueur des pauses et le dessin mélodique.
D. Mais lorsque la forme antiphonique prend une,
grande extension mélodique?
R. « Les neumes répondent aux neumes », dit Gui
d'Arezzo. Ils dessinent alors « des mouvements sem-
blables ou contraires il y aura des progressions ascen-
;
dantes ou descendantes, des répétitions, des antécédents,
des conséquents». Le R. P. Lhoumeau le montre par
des exemples à la page 98 de son livre « Sur leRhytfime
Exécution du Chant grégorien »
D. Qu'avez-vous à ajouter ?
R. Rappelons-nous que le mouvement à imprimer
dans l'exécution du Chant grégorien doit être « un
198 APPENDICES
mouvement large, plein d'aisance et d'élasticité », dit
Dom Pothier, et qu'il faut avoir égard surtout t à la
partie reposée » qui est la partie ombrée, si je puis ainsi
dire, du morceau de chant : Apparet numerus in clausu-
lis, avons-nous dit, d'après Quintilien.
Voici d'ailleurs l'exemple cité par Dom Pothier; il
servira de conclusion à ce petit travail :
12 134 *5 355 2*5 6
ia S —- *-££
Justus Dômi-nus & justi- ti- am di- lé-xi-
* 3 3166
-——;
bfcd^es*
i- i-i- it ; asqui-tâ-tem VI- dit
12 13 14
fcïs**?* sV-f.
vu- ltu- us JUS.
Demi-pause avec ou sans respiration.
** Pause complète avec respiration.
***
Repos final.
1. Syllabe accentuée.
2. Syllabe faible avec temps vide ou retard : mora
ultimœ vocis.
3. Syllabe commune, n'ayant de valeur que ce qu'il
lui en faut pour être nettement articulée.
4. Groupe de sons liés, sans arrêt ni au milieu ni à
la tin du groupe.
5. Deux groupes de sons liés avec pressus à la jonction
des groupes.
APPENDICES !
99
8. Groupe commençant par deux sons unis à la ma-
un retard de la voix
nière des syncopes et finissant par
très peu sensible.
9. Groupe s'unissant au précédent et se proférantpour
cela en manière de torculus, c'est-à-dire légèrement.
10. Groupe de sons liés et prolongés à cause du repos.
11. Groupe de sons liés avec un léger accent sur la
note culminante.
12. Son appuyé pour préparer Icquilisma.
i3. Groupe de trois sons dont le premier est un trille,
et si on le simplifie, il faut qu'il soit coulé très légère-
ment sans secousse; le dernier reçoit du mordant pour
préparer le second quilisma.
14. Groupe commençant par un trille et finissant par
un léger retard de voix.
APPENDICE.
D. Le Chant grégorien a-t-il pour but unique d'ex-
primer la pensée a" un texte liturgique ?
R. Il doit servir aussi à exprimer les sentiments qui
pénètrent le cœur.
D. Que faire alors? Les règles de position sont-elles
encore suffisantes à déterminer le rhythme?
. R. Non assurément, puisque le sentiment « dilate les
syllabes et les mots, les orne et les rehausse par des ac-
cents inattendus et des vocalises plus ou moins prolon-
gées. » (Paléographie.)
D. Vous voulez dire que les règles de position suf-
fisantes à déterminer le rhythme, lorsque les notes
n étaient que canevas du chant, sont impuis-
le dessin, le
santes à exprimer tous les sentiments du cœur qui dé-
borde.
29
200 APPENDICES
R. C'est cela.
D. Mais encore une fois, que faire ?
R. Gomme c'est le texte qui a inspiré la première
modulation, c'est encore lui qui fournit au rhythme
essentiellement musical le moyen de moduler sans
paroles, caries formules mélodiques remplacent les mots
et les modulations sont rhythmées par le souvenir des
paroles qui ont inspiré une première fois la mélodie du
texte.
D. En définitive, que faut-il en conclure?
R. Tout, dans la louange divine, exécutée suivant la
méthode traditionnelle paroles ,
et chant, concourt à faire
monter Tâme vers Dieu, en provoquant a une expiation
des fautes plus entière, une action de grâces plus com-
plète, une adoration plus pleine, une supplication que le
Seigneur exauce. »(MeL Grég., p. 3 .) Sacrificium tau-
dis honorificabit me, et illic iter, quo ostendam salu-
tare Dei. (Ps. 49.)
II
LE TESTAMENT DR GOUNOD
[ Cet article, publié par le Gaulois du 29 oct. 1893,
fut le premier de tant d'autres qui le suivirent dans la
Presse française. La conclusion imminente en sera
l'adoption des Mélodies Grégoriennes dans leur gra-
phique primitive, en une édition ne varietur défini-
tivement adoptée par toutes les églises du culte catho-
lique et romain. Il serait sans profit pour le commun
des lecteurs de prolonger indéfiniment cet appendice,
par la citation de ces nombreux articles, quelle que soit
l'importance qu'on leur ait déjà accordée. Les biblio-
graphes, amateurs de ces pièces d'archives, iront les
consulter dans les collections des journaux qui les
conservent.]
On l'a recherché longtemps, — et d'aucuns regrettent
qu'on ne l'ait trouvé qu'au retour du cimetière, — le do-
cument olographe en tête duquel est porté, bref et net,
l'article suivant : Je désire qu'on n'exécute, à mes fu-
nérailles, d'autre musique que celle de plain- chant.
— Qu'est-ce à dire ? demandai-je à un des membres
de la famille, qui sembleavoir reçu plusparticulièrement
les confidences artistiques du maître.
— C'est bien simple, me répondit-il. Gounod a
voulu terminer sa vie dans la même impression d'art
202 APPENDICES
religieux où il l'avait commencée. Vous savez qu'à
son retour de Rome, d'où il rapportait les principaux
motifs de Faust, qu'il n'écrirait que bien plus tard, il
entra aux Missions Etrangères.
C'était l'époque où le romantisme ressuscitait le
Moyen-Age dans la littérature mondaine avec les bal-
lades et les romans de Victor Hugo. Un même mou-
vement d'évocation antique se produisait dans le cloître,
en faveur des vieilles traditions grégoriennes, et les
Institutions liturgiques, publiées alors par Dom Gué-
ranger dont le graveur Gaillard a immortalisé la ty-
pique figure, étendirent cette évolution à toute la
liturgie de l'Eglise qu'il fallait ramener aux traditions
canoniques. Aussitôt surgirent les protestations de la
grande majorité de l'épiscopat, en tête desquels se mirent
Mgr d'Astros, archevêque de Toulouse, et Mgr Fayet,
évêque d'Orléans. Elles furent terribles en France où
il s'agissait, pour des semi-jansénistes endurcis, de
sauver à tout prix la tradition gallicane et sa liturgie
moderne, avec laquelle on confondait, bien à tort, ces
belles hymnes et leur notation inspirée que les Fortunat
et les Paulin de Périgueux composèrent dans la période
mérovingienne.
Vous savez jusqu'à quel point les émules de Dom
Guéranger et de Mgr Parisis poussèrent cette lutte.
Gounod ne s'y intéressa que pour la partie musicale,
dite de plain-chant, mais il le fit avec une passion dont
il brûlait encore ces jours derniers où, au souvenir de sa
jeunesse religieuse et de ses préférences ariistiques, il
décidait dans son testament qu'on ne chanterait que du
plain-chant à ses obsèques. Combien de fois l'ai-je
entendu exécuter sur son orgue de la rue Montchanin,
comme des chefs-d'œuvre qu'il appelait « incompa-
APPENDICES 203
rables », le Gloria laus, de Théodulphe d'Orléans (pri-
sonnier de Louis le et Y Agios o Theos
Débonnaire),
de la Semaine Sainte, le Lauda Sion, le Vexilla, YHœc
Dies, le Dies irœ le Libéra, toute la Messe des Morts
t
pour laquelle, ajoutait-il, ileût donnéson plus bel opéra
ou son oratorio le mieux écrit !
— Mais enfin, ce plain-chant ?...
— C'est la notation musicale que Grégoire-le-Grand
codifia en quelque sorte et fixa, à la fin du sixièmesiècle,
pour servir de chants sacrés aux offices de l'Eglise. On
écrivit successivement des messes, des antiennes, enfin
des hymnes, le tout en neumes ou motifs très chantants
et très simples. Pour obtenir la première qualité de
cette notation qui devait frapper des oreilles barbares
et les retenir à l'église, où Francs, Burgondes, Goths,
Anglo-Saxons, nouvellement convertis, venaient d'être
introduits, on composa chacune de ces messes sur une
phrase canîabile qui revenait la même, à l'introït, au
graduel, à l'offertoire, etc., et que le peuple retiendrait
aisément. Quant à l'écriture de cette musique, appelée
à être déchiffrée sur le pupitre pardes maîtrises d'enfants
ou d'hommes vulgaires, comme elle devait être la plus
simple du monde, elle fut indiquée d'abord, sous saint
Grégoire, en signes neumatiquesetsans portée. Plusieurs
siècles après,un Bénédictin français, Guy, de l'abbaye
de Saint-Maur et exilé dans celle d'Arezzo, inaugura la
portée de quatre lignes entre lesquelles on disposa
deux sortes de notes les longues en carré, les brèves
:
en losange, mais de façon à insérer toujours, entre
deux longues qui formaient la base du chant, trois,
quatre, cinq et jusqu'à douze brèves, qui en faisaient
la fioriture.
Ainsi noté, le plain-chant grégorien des temps pri-
204 APPENDICES
mitifs — non plus le plain-chant gallican ou ratisbon-
nien des temps modernes, — devait se chanter avec
légèreté, comme pardesoiseauxquisesentaientdes ailes,
non plus avec lourdeur, comme par ces chantres plus
épais que les énormes feuillets de leurs antiphonaires
et que les éditions falsifiées et faussement appelées gré-
goriennes que l'éditeur allemand Pustet devrait adresser,
non à la France artistique qui se refuse à en acheter da-
vantage, mais à son gros pays saxon qui devrait bien
garder pour lui seul ce stock indigeste dont notre Eglise
nationale n'a que faire, depuis bientôt trente ans qu'un
monopole cherche à les lui imposer. Et voilà l'origine
du plain-chant et l'histoire de sa décadence.
— Le plain-chant n'eut-il pas aussi sa restauration ?
— Oui, aurait
etil entendre Gounod en établir
fallu
scientifiquement la thèse. Déjà, Grégoire XIII en avait
projeté une réforme, avec le concours de Palestrina ;
mais, peu de temps après la mort du maestro, les essais
incomplets que celui-ci avait commencés furent perdus
sans retour. Paul V reprit l'idée de Grégoire XIII et
fit composer, en dehors des travaux anéantis de Pales-
trina, et avec la collaboration de maestri inconnus, l'é-
dition du Graduel, qu'on appela l'édition médicéenne,
du nom de l'imprimerie romaine des Médicis, qui le
fabriqua. Mais cette tentative d'unification ne tarda
pas à s'arrêter au seuil des différentes églises qui, ainsi
que celle de France, avec son nouvel élément janséniste
etdu rit gallican qu'il engendra, préférèrent leurs céré-
moniaux anciens et même en introduire de modernes.
Quelques-unes, comme celle de Lyon, avaient gardé
sans altération la notation primitive de Grégoire-le-
Grand. La notation remo-cambraisienne a été la meil-
leure tentative de restauration grégorienne faite dans
APPENDICES 2CO
1840 à 1860. Mais, pour un essai si louable,
l'Eglise, de
combien de notations imparfaites et toutefois existantes,
comme celles de Dijon, de Rennes, de Digne et de Paris,
queGounod appréciait médiocrement !
Une réforme in radice devenait, de nos jours, néces-
saire, au risque de perdre à tout jamais, non seulement
la forme, mais le fond même de l'ancien chant grégorien.
C'est ce retour au type authentique du plain-chant que
réalisent victorieusement aujourd'hui les Bénédictins
de Solesmes, en la personne du savant Dom Pothier,
malgré l'influence néfaste de l'éditeur Pustet, de Ratis-
bonne, qui, non moins audacieusement, personnifie,
en ses innombrables tirages, l'altération des anciens
manuscrits et la décadence du plain-chant... Vous en
savez assez pour apprécier la passion d'artiste et de
chrétien que Gounod apportait à cette importante ba-
taille ; et marquer dans son testament que,
s'il eût pu
le jour de ses funérailles, le chœur de la Madeleine
serait dirigé par Dom Pothier lui-mêmeet le texte latin
chanté sur la vraie notation grégorienne, je vous prie
de croire qu'il ne s'en serait pas fait défaut.
— En somme, Gounod préférait le plain-chant à
toute autre musique ?
— Il serait plus juste de dire qu'il aima beaucoup
mieux la musique sacrée que la musique profane. Tout
son bagage artistique en fait preuve, où l'inspiration
religieuse fut toujours la première et la plus forte.
C'était à ses débuts, dès les Missions Etrangères, qu'il
composait pour M me Viardot les Stances de Sapho ;
et la scène de l'église est, vous ne l'oubliez pas, le der-
nier acte de Faust : deux morceaux de plain chant
religieux, écrits tout au plus en musique profane, par
où débute et finit la vie de ce grand maître, à qui il
206 APPENDICES
n'aura manqué que de naître au temps d'un Guy
d'Arezzo ou d'un primitif de l'époque de saint Grégoire,
afin d'écrire pour le cloître ces chefs-d'œuvre dont,
malgré lui, il a doté son siècle. Mais le rêve que Gounod
n'a pas réalisé pendant sa vie semble l'atteindre à sa
mort et rejouir sa dépouille-mortelle.
Allez à la Madeleine ou ailleurs entendre le chœur
final que cet artiste pieux a demandé à l'Eglise, de pré-
férence à l'Opéra; peut-être qu'à l'audition du Re-
et
quiem du Dies irœ grave, du consolant Libéra
plaintif,
me, vous aurez l'explication que vous cherchez d'une
disposition testamentaire de si sévère apparence : • Je
désire qu'on n'exécute à mes funérailles d'autre musique
que celle du plain-chant. Peut-être, comme le maître
fe
que nous avons perdu, trouverez-vous de la grandeur
dans la simplicité, et une poésie incomparable dans
ces airs calmes de berceuse dont l'Eglise maternelle
endort au sein de son éternité les plus petits et les
plus grands de ce monde, où, à peine entrevus, ils
ont déjà achevé leur passage.
igfêi
m
LETTRE DU CHEVALIER FR. PUSTET.
[Selon les règles que toute loyale polémique doit
observer, M. Boyer d'Agen adressa à M. Frédéric Pus-
tet l'article précédent que le Gaulois du 29 octobre 1893
avait publié, et aux allégations duquel l'éditeur visé de
Ratisbonne était en droit d'opposer une légitime ré-
plique.
Voici sa réponse :]
Friedrich Pustet,
Ferlagsbuchandlung Regensburg, den 5/i 1 1893
Monsieur,
Dans l'espoir que votre courtoisie ne soit pas sarcas-
tique (sic) y
je pense devoir vous répondre sur les parties
de l'article envoyé, dans lesquelles vous tâchez traiter
de la même manière qui m'est déjàsuffisamment connue
par d'autres journaux parisiens, mon nom et ma parti-
cipation à la publication des livres officiels de plain-
chantdela S. Congrégation des Rites à Rome.
I. — Vous oubliez de nommer l'édition d'après la-
quelle l'on chanta à la Madeleine le Requiem pour Gou-
3o
208 APPENDICES
nod et s'il fut exécuté d'après les principes de Dom
Pothier. Selon votre communiqué, il faut juger que
l'on n'en était pas trop content ; et je veux bien le croire,
puisque la profonde décadence dans l'exécution bonne
et précise du chant grégorien en France provoque, avec
raison, la raillerie et le dédain de tout connaisseur en
musique, qu'il appartienne au théâtre ou non.
IL — Sileplain-chant était bien et précisément exécuté,
soit d'après les éditions de Reims-Cambrai, de Dijon;
etc., soit d'après celle de la S. Congrégation des Rites
tel que l'exécutent les Bénédictines à Solesmes d'après
les manuscrits du neuvième siècle, la dispute sur la
meilleure version serait bientôt finie.
III. — Je regrette de devoir vous diie que vos con-
naissances de « l'édition de Ratisbonne » et les observa-
tions que vous publiez sur elle, ne s'accordent nulle-
ment avec les faits. Ce qu'il vous plaît d'appeler ainsi,
est purement et simplement YEdition Mediceenne que
Louis de Palestrina avait achevée presque complètement
et dont l'imprimeur Raimondi, alors directeur de l'im-
primerie de Médicis, retira le manuscrit en 1609 du
mont-de-piété, à Rome, pour le publier plus tard, dans
les années 1614 et i6i5, par ordre du Pape Paul V,
avec un privilège analogue au mien.
IV. — Cette preuve irréfutable de l'authenticité des
livres officiels de plain-chant, que j'ai imprimés par
ordre de la S. Congrégation des Rites, avec approbation
des grands Papes Pie IX et Léon XIII, est historique ;
pendant que (sic) tout ce que l'on répand en France, à
l'égard de l'édition de Dom Pothier, en la déclarant
être une reproduction fidèle de l'antiphonaire de saint
APPENDICES 21 I
relèverons dans le factum de M. Pustet que les points
de doctrine sur lesquels M. Pustet demande à être ins-
truit.
Il n'y avait pas à indiquer la notation qui a servi aux
funérailles de Gounod; c'était vraisemblablement celle
en usage dans le diocèse de Paris, et elle aura été exé-
cutée d'après la méthode adoptée par la maîtrise de
la Madeleine. M. Pustet oublie qu'au centenaire de
saint Grégoire-le-Grand il y a eu audition successive,
à Rome même, de diverses notations exécutées avec un
soin particulier. Tandis que la notation grégorienne
obtenait un triomphe sans exemple, la notation de Ra-
tisbonne éprouvait une déroute complète.
II. — Nous venons de citer un fait qui est une ré-
ponse péremptoire à ce paragraphe. Les inconséquences
des éditions de liturgie notées de Ratisbonne ont été
maintes fois signalées, etM. Pustet n'a pas besoin que
nous lui indiquions nombreux articles et les bro-
les
chures, — en commençant par celles de Rennes qui, —
depuis quinze ans, font justice des produits de son en-
treprise industrielle et des procédés employés pour assu-
rer leur débit.
III. — La notation de Ratisbonne a pour base la no-
tation médicéenne: soit. Mais elle a passé par les mains
de Haberl et de ses collaborateurs. Du reste, dire qu'une
notation est la « médicéenne », n'est pas faire son éloge
au point de vue artistique.
L'histoire dément le petit roman organisé pour faire
croire que l'édition « médicéenne » peut ^'abriter du
grand nom de Palestrina. Le maestro avait à peine
ébauché la revision du Graduel, quand l'art le perdit, en
1694; et les reviseurs de l'édition de 1614 n'ont pas
212 APPENDICES
même travaillé d'après ses notes perdues, on dit même
détruites, depuis longtemps.
Il y a une grande différence entre le privilège de
Paul V et celui de Léon XIII.
Celui de Paul V
un Bref laudatif qui, au point de
est
vue des droits de l'éditeur, ne dépasse pas la mesure et
les dispositions protectrices de ces privilèges, comme
nous en lisons la preuve à la première ou à la dernière
page des livrer» publiés en France aux derniers siècles.
Au contraire, les Privilèges accordés par Léon XIII à
l'entreprise industrielle de Ratisbonne ont un carac-
tère impératif et placent les livres liturgiques de
M. Pustet dans une situation qui, dans un temps donné,
ruinerait la librairie religieuse du monde entier à son
profit, — ce qui provoque en France, à cette heure, les
réclamations urgentes que Ton connaît.
IV. — Il ne faut pas mêler le nom de Pie IX et de
Léon XIII à cette affaire, plus que de raison. C'est,
il est vrai, sous Pie IX que Bartolini, depuis cardinal
et préfet des Rites, a commencé ses machinations peu
compréhensibles dans le but de constituer M. Pustet
seul et unique fournisseur des livres d'église de la catho-
licité. Sous Pie IX, M. Pustet a obtenu des rescrits de
la Congrégation des Rites, des actes d'une importance
relative, mais rien qui ressemblât, de près ni de loin,
aux privilèges exorbitants accordés sous le pontificat
de Léon XIII.
Que M. Pustet le veuille ou non, ses livres notés
sont la négation de la tradition grégorienne. S'il avait
les moindres connaissances en paléographie, il saurait
que l'existence de manuscrits identiques démontre une
origine commune, s'ils sont la reproduction d'unmanu-
APPENDICES 209
Grégoire, morten 604, n est pas historique, puisque les
manuscrits dont il s'est servi ne s'étendent pas au delà
du neuvième siècle.
V. — Que diriez-vous, Monsieur, si quelqu'un vou-
lait avancer la prétention que la musique de Gounod
soit identique avec celle de Pierre-Louis de Palestrina,
quoique l'un vît au xix e , l'autre au xvie siècle ? (sic).
VI. — Je ne suis point surpris de ce que les manifesta-
tion s absurdes de la Presse française n'aient exercé (sic)
une mauvaise influence sur votre style et sur la teneur
Mais puisque votre carte révèle au
de vos articles.
moins une bonne volonté, j'ai pensé qu'il serait che-
valeresque de ne pas me taire, comme je l'ai fait vis-à-
vis des mensonges et calomnies infâmes de YEclair,
etc., etc..
Un éclaircissement plus approfondi de la question
du plain-chant n'était pas dans votre intention et ne
peut donc pas l'être dans la mienne.
Agréez, Monsieur, l'expression de tout (sic) mon
estime.
Fr. Pustet,
Imprimeur du Saint-Siège et de la S. Gong, des Rites.
®$®®#®®®®®®®®®®®®®
IV
REPONSE A LA LETTRE DU CHEVALIER FR. PUSTET.
[L'argumentation prodomo de l'imprimeur de Ratis-
bonne soulevait des questions historiques trop impor-
tantes, pour qu'il rfy fût pas répondu point par point.
Voici cette réponse que publia la Libre Parole, après
l'insertion de la lettre de l'éditeur allemand, et en fai-
sant précéder cesnotes des lignes suivantes :
« Nous avons publié leplaidoyerde l'éditeur Pustet, de
Ratisbonne, qui ne désespère pas de voir confirmer, à
Rome, son monopole des livres liturgiques, et dont on
comprend le désir d'être l'unique fournisseur de toute
la chrétienté.
« C'est, par contre, notre devoir d'opposer aux préten-
tions de cet industriel étranger les revendications de nos
ouvriers, dont M. Boyer d'Agense fait l'interprète, dans
la remarquable consultation que nous publions ici. Il
nous paraît impossible que la Congrégation de Rome
ne tienne pas compte de cet important document : dans
tous les cas, il fournira d'utiles arguments auxdéfenseurs
du travail français, quand la question sera posée à la
Chambre, d
Voici la réponse de M. Boyer d'Agen :]
I. — Sans avoir à répondre aux questions de courtoi-
sie et même de style que cette lettre nous pose, nous ne
APPENDICES 21
scrit unique. La multiplicité des manuscrits ou frag-
ments de manuscrits de liturgie notée donnant le même
texte musical, établit irréfutablement la tradition qui
apu être altérée à travers les âges, mais qu'on retrouve
du plus au moins dans tous les manuscrits invoqués,
et parfois intacte jusque dans les livres imprimés.
Si M. Pustet veut prendre la peine d'étudier la ques-
tion, il aura vite la certitude que le type primitif de
tous ces manuscrits de provenances diverses ne peut
être que FAntiphonaire de saint Grégoire-le-Grand,
autrefois conservé à Rome, au palais du Latran où Jean
Diacre — chanoine de Latran en I2i7et historiogra-
phe de ce Pape — le voyait encore, « en même temps
que le lit sur lequel Grégoire se reposait en faisant
répéter sa maîtrise ». C'est ce même Antiphonaire qu'à
deux reprises Pépin le Bref et Charlemagne envoyèrent
copier à Rome, sous les yeux des papes Etienne II
er Le successeur de ce dernier, saint Adrien,
et Paul I .
envoya même à Charlemagne, raconte Ekkehard, les
deux chantres Pierre et Romanus avec deux nouvelles
copies du même Antiphonaire. Pierre arriva seul à
Metz. Quant à Romanus, il tomba malade au passage
du mont Septmer, près du lac de Constance, et se ré-
fugia avec son manuscrit au monastère voisin deSaint-
Gall, qui recueillit et a conservé, depuis, la précieuse
copie de l'œuvre de saint Grégoire. Au reste, ajoute
l'historien, « TAntiphonaire authentique de saint Gré-
goire était placé, au palais du Latran, dans une
custode appelée cantarium et dans un lieu où chacun
pouvait le consulter, afin de corriger les fautes des
autres antiphonaires ». On sait que Dom Pothier a pu
faire photographier jusqu'à deux cents de ces copies
prises à différents âges, et que chacune reproduit le
2 14 APPENDICES
texte même de l'Antip'ionaire primitif et original.
La preuve de l'excellence du Graduel grégorien est
donc faite, et l'altération du Graduel de Ratisbonne
ne demande, pour être aussi manifestement prouvée et
dénoncée, que la confrontation des deux éditions.
V. — M. Pustet commet ici une confusion singu-
lière. L'objet du débat est une notation hiératique qu'on
peut exécuter par diverses méthodes plus ou moins
bonnes, mais dont le texte d >it être scrupuleusement
respecté. Palestrina et Gounod étaient des compositeurs
originaux ; et s'ils s'astreignaient à conserver à leurs
créations destinées à l'Eglise un caractère religieux, ils
ne leur donnaient pas moins des formulesou des varian-
tes nouvelles. Quand même Palestrina aurait fait et
remis son travail sur le plain-chant, sa version serait-
elle préférable au texte antique, recueilli par Grégoire-
le-Grand? L'antienne de l'aveugle- né Lutum fecit, celle
de la femme adultère Nemo te condemnavit, cent au-
tres nous viennent des Catacombes. Cette tradition,
qui consacre des morceaux dont la musique est, d'ail-
leurs, admirable, ne vaut-elle pas celle que Palestrina
aurait pu nous léguer dix-sept cents ans plus tard et
qui n'est pas du tout dans l'édition médicéenue, encore
moins dans celle de Ratisbonne ?
VI. — La presse française, en s'élevant contre les pri-
vilèges exorbitants de M. Pustet, fait œuvre de goût
et de patriotisme. Il est inadmissible que l'Église de
France soit-dans l'obligation de s'approvisionner de li-
vres liturgiques à l'étranger, ou de reproduire une no-
tation condamnée par l'art et la tradition. (Nous pré-
venons, entre parenthèse, M. Pustet que les syndicats
APPENDICES •
2ID
du livre n'acceptent à aucun prix le compromis par
lequel il propose d'abandonner la propriété de sa no-
tation.)La multiplicité de ses affaires fait oublier à
M. Pustet qu'il a envoyé urbi et orbi une circulaire en
réponse à l'article de YEclair du i5 janvier 89 3 ce1 ,
qui lui a valu une verte réplique où son contradicteur
a révélé les savantes combinaisons du cardinal Aloisi
Masella en faveur de la notation de Ratisbonne, au
succès de laquelle ce préfet des Rites s'intéresse aussi
vivement que le défunt cardinal Bartolini.
Nous ferons remarquer que M. Pustet a évité, dans
sa réponse à YEclair comme dans la lettre qu'il nous
adresse, tous les côtés embarrassants de la question,
notamment de parler de l'origine des privilèges qu'il a
obtenus de la Congrégation des Rites et de Léon XIII.
L'histoire étant aussi longue que curieuse, nous nous
bornerons à rappeler qu'ils ont pour point de départ
un concours qui ri a jamais eu lieu, qui n'a jamais été
ouvert manifestement aux autres éditeurs du monde
catholique; puisque l'éditeur allemand en aurait été
seul avisé, qu'il y parut seul, — ce quilui aurait permis,
dit gravement le décret de i883, d'être le vainqueur,
faute de combattants !
oeopap
<F
$1
md^mmmdmmwmmdmwiwè
TABLE DES MATIÈRES
Dédicace ,
v
Avertissement des éditeurs xi
Préface xv
Introduction aux Mélodies Grégoriennes x
Sept jours à Solesmes (Lettres à Gounod) 114
Appendices I. Un catéchisme neumatique «76
II. Le testament de Gounod 20[
III. Lettre du chevalier Pustet 207
IV. Réponse à la lettre du chevalier Pustet. . 211
POITIERS. — TYPOGRAPHIE OUDIN ET C">
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BRIGHAM YOUNG UNIVERSITY
Date Due
Ail library items are subject to recall at any time.
AUG 4 n )9
SEP ? 3 ?nno
Brigham Young University