Explication linéaire
« Le Malade imaginaire », Acte I, scène 5
Objet d'étude : Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
Parcours associé : Spectacle et comédie
ENJEUX DU TEXTE
Il s'agit d'une scène de confrontation entre deux personnages : Argan et sa servante Toinette, le
maître et le valet, deux figures comiques caractéristiques de la commedia dell'arte et du théâtre de
Molière. Dans cette scène, qui prend des accents de farce, Argan est ainsi verbalement et
physiquement contrarié dans ses projets matrimoniaux, ce dont rend compte formellement une écriture
qui fonctionne sur un mode d'oppositions binaires, tant sémantiques que syntaxiques (alternance d'
affirmations et de négations + nombreux parallélismes). Hauts en couleur, les personnages de
l'hypocondriaque autoritaire et de la servante à forte tête suscitent un rire franc. La figure
irrévérencieuse de Toinette rappelle d'autres personnages de domestiques qui osent tenir tête à leur
maître : Dorine dans Le Tartuffe de Molière (1669) ou plus tard Figaro dans Le Mariage de Figaro de
Beaumarchais (1784).
INTRODUCTION
1) Situation
Trois éléments sont à mettre en avant :
– Dans Le Malade imaginaire, Molière associe les arts préférés du roi (musique,danse et
théâtre) pour divertir son public, développant ainsi une nouvelle forme dramaturgique : la
comédie-ballet.
– Une pièce qui s'inscrit dans une tradition comique bien établie : celle de la satire des
médecins.
– Le mariage forcé : le personnage d'Argan, inféodé à ses soignants, souhaite prendre pour
gendre un fils de médecin, au grand désespoir de sa fille Angélique.
2) Problématique
De quelle manière cet affrontement, résolument comique, aboutit-il à un renversement des
rôles entre le maître et le valet ?
3) Mouvements du texte
La dynamique de cette scène repose sur trois temps différents :
– Argan face à Toinette (l. 1-9)
– Une course-poursuite ridicule (l. 10-23)
– La défaite d'Argan (l. 24-27)
EXPLICATION
Premier mouvement : Argan face à Toinette (l. 1-9)
Le passage s'ouvre sur un échange verbal particulièrement vif. Courtes, les répliques
s'opposent deux à deux, selon un mouvement de contradiction permanent qui montre combien chaque
protagoniste est campé sur ses positions : le « Je ne suis point bon » d'Argan réfute le postulat de
Toinette « vous êtes bon naturellement » ; en affirmant « je lui défends absolument », Toinette
s'oppose à la réplique précédente d'Argan, « Je lui commande absolument ». Cette stichomythie en
forme de parallélisme suggère qu'aucun terrain d'entente n'est envisageable entre une Toinette
soucieuse de l'intérêt d'Angélique, et un Argan sûr de son bon droit, arc-bouté sur ses prérogatives de
père.
Toinette mêle la déférence (« Monsieur ») et l'ironie : « Vous ne songez pas que vous êtes
malade ». Elle n'a de cesse de railler l'hypocondrie de son maître.
Impérieux, Argan s'appuie sur son autorité de père de famille et essaie d'affirmer sa
volonté et sa parole (emploi des verbes vouloir et dire) pour légitimer ses choix : « je suis méchant
quand je veux » ; « prendre le mari que je dis ».·
Le ton se durcit progressivement face à une servante trop irrévérencieuse, qui dispute le
pouvoir à son maître, dans des formules injonctives. Argan condamne, à travers des interrogations
rhétoriques appuyées de termes péjoratifs, la révolte de Toinette : « quelle audace est-ce là, à une
coquine de servante, de parler de la sorte devant son maître ? ».
Toinette, au verbe haut, tient tête à son maître et affirme son bon droit grâce à une formule
proverbiale légitimant sa désobéissance : « Quand un maître ne songe pas à ce qu'il fait, une servante
bien sensée est en droit de le redresser. »
Deuxième mouvement : Une course-poursuite ridicule (l. 10-23)
Devant l'insolence évidente de Toinette, Argan veut en découdre : s'ensuit une course-poursuite
comique qui dynamise la scène, en renouant avec la veine de la farce. Les personnages usent
d'accessoires pour parer aux attaques de l'adversaire, et ce dans la durée, comme l'indiquent les
didascalies « se sauve de lui », « court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main ».
Retranchée derrière le fauteuil, Toinette continue de défier son maître avec fermeté, en
recourant au lexique du devoir (« comme je dois ») et à grand renfort de négations totales (« Non, je
ne consentirai jamais », « je ne veux point »).
En contrepoint, Argan s'épuise en injures, qui fusent en crescendo : « insolente », « chienne »,
« pendarde », « carogne ». Sûre de son fait, Toinette dénonce le choix intéressé et égoïste d'un gendre
médecin par l'hypocondriaque Argan, à travers un déterminant possessif accusateur : « Je ne veux
point qu'elle épouse votre Thomas Diafoirus »· Plus étoffées et maîtrisées dans le ton, les répliques de
Toinette prouvent sa supériorité sur un Argan hors de lui.
Troisième mouvement : La défaite d'Argan (l. 24-27)
Mis en échec par la verve et la vélocité de Toinette, Argan sollicite comiquement l'aide de sa
fille. Soucieuse de ménager son père sans pour autant l'aider, Angélique l'invite plutôt à se calmer et à
abandonner son effort !
La scène se clôt sur un dernier échange amusant qui prend la forme d'un chiasme grammatical
(inversion de structures grammaticales), reposant sur le chantage menaçant d'Argan (« Si tu ne me
l'arrêtes, je te donnerai ma malédiction. »), rapidement annihilé par la répartie de Toinette, qui
surenchérit ironiquement mais fermement : « Et moi, je la déshériterai, si elle vous obéit. » A travers
le motif de la succession, Toinette confisque avec humour les prérogatives paternelles d'Argan.
La dernière didascalie, « se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle », scelle l'échec
d'Argan, physiquement épuisé. Des interjections exclamatives associées à une négation soulignent sa
déroute : " Ah ! Ah ! Je n'en puis plus. ». L'hyperbole finale laisse éclater ses craintes
d'hypocondriaque, arrachant un dernier sourire au spectateur : " Voilà pour me faire mourir. »
Étude linéaire tirée des annales Hatier 2021