Innovation Disruptive et Management
Innovation Disruptive et Management
Mots-clés : Disruption, strat gies d innovation, innovation disruptive, innovation radicale, e ploration,
innovation de rupture, rupture stratégique
Résumé : Dans un environnement complexe et turbulent, de nombreuses start-up ont émergé et se sont
impos es, avec un mod le d affaires nouveau et des produits ou services parfois inédits, qui ont pu aboutir
à la création de nouveaux march s. Ce mouvement, qualifi improprement d ub risation peut, en
r alit , tre assimil une v ritable strat gie d innovation, avec la r fle ion pr alable et la pr paration
qu elle e ige. Il convient donc de poser les contours de l innovation disruptive, en rappelant les types mais
aussi les éléments majeurs, puis en s appu ant sur quelques cas qui rel vent de l innovation. Mais
l innovation de rupture est difficile mettre en place et l on peut alors se demander comment la manager
pour la rendre p renne, en s appu ant sur un mod le d affaires parfois entièrement repensé.
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« Change avant de devoir le faire » a dit Jack Welch (GENERAL ELECTRIC). Cette citation pourrait
illustrer la mutation essentielle de notre système capitaliste, qui voit de très grandes entreprises en
difficulté lorsque des entreprises inconnues, il y a peu, deviennent des acteurs majeurs du système, en
s affranchissant du modèle industriel, pour inventer de nouveaux codes.
En effet, FACEBOOK est milliardaire sans générer aucun contenu, AIRBNB se développe partout sans
posséder aucune chambre, ALIBABA est le plus grand détaillant du monde sans aucun magasin. Toutes
ces entreprises récentes ont pris le contrepied du mod le d affaires classique développé au millénaire
dernier. Elles ont aussi un point commun : elles ont provoqué de véritables « ruptures » stratégiques, en
redéfinissant le mode de fonctionnement de leur secteur.
Le management est ainsi traversé par des modes de langage et certains mots reviennent en boucle sans
vraiment avoir été définis, ni maitrisés. Ce pourrait être le cas actuellement pour ce terme de « disruption »,
associ au nouveau modes de fonctionnement d entreprises en croissance dans leur domaine. Le mot
a souvent été employé pour parler de certains succès comme BLABLACAR, AIR BNB ou même UBER,
mais aussi parfois pour qualifier les r ussites de certains produits d entreprises anciennes (comme la
LOGAN de DACIA, voiture économique du groupe RENAULT ; vendue sous la marque Dacia en Europe
et sous la marque RENAULT sur les autres marchés.
Historiquement, ce terme a d abord t emplo et prot g par le publicitaire Jean-Marie Dru, en 1992.
Puis il a été repris par le professeur américain Christiensen en 1997, dans une approche plus restrictive
et orientée « management ». Pour ce dernier : « sont disruptifs, les nouveaux entrants qui abordent le
marché par le bas, et se servent des nouvelles technologies pour proposer des produits ou services moins
chers ». Pour Jean-Marie Dru, en revanche, la disruption représente plutôt une approche identifiant les
conventions, pour mieux en prendre le contre-pied. En cela, il aborde une définition beaucoup plus large
que Christiensen et classe APPLE ou RED BULL, parmi les entreprises disruptives.
Au-delà de cette opposition terminologique, on peut se demander si ce terme est un nouvel « effet de
mode du management ou s il repr sente une v ritable nouvelle approche de business model ». Même
si on commence le retrouver dans plusieurs articles de presse, le terme ne s est pas encore impos
dans les manuels universitaires. On y trouve plus souvent le concept « d innovation de rupture », par
opposition aux innovations « classiques », dites incrémentales. Ainsi donc, la disruption, terme emprunté
à la physique (synonyme de court-circuit), représenterait une véritable rupture par rapport aux modèles
tablis, et plus particuli rement par rapport la d namique classique d innovation. Jean-Marie Dru relève
m me que certains secteurs souffrent d une quasi-absence d innovations de rupture, comme l automobile
et la santé. Plus inquiétant encore, malgré un million de brevets déposés chaque année, seuls 5 % des
inventions verront véritablement le jour. Jusqu la fin du XXe si cle ce t pe d innovations tait r serv à
quelques grandes entreprises innovantes ou à des PME start-up. La mondialisation des échanges et la
concurrence des pays à bas coût de main-d uvre bouleversent les quilibres et accélèrent les
possibilit s d innovations. Selon les e perts, l entreprise du XXIe si cle doit imp rativement lancer une
innovation de rupture à peu près tous les 5 à 10 ans sous peine de déclin ou de disparition. Se pose alors
la question de l organisation de l innovation dans l entreprise. Quels sont ses processus ? Un service lui
est-il dédié ? Des recherches pouss es distinguent alors le processus d e ploitation du processus
d e ploration qui g n re ce t pe d innovations.
C est un des th mes favoris des journau conomiques : celui des « success stories d entreprises a ant
connu une croissance e ponentielle, en r inventant les codes de leur secteur. Le th me n est pas si
nouveau que cela (les grands magasins décris par Émile Zola constituaient déjà une forme de rupture) et
pose plusieurs questions. Comment peut-on définir cette rupture ? Est-ce bien une forme d innovation ?
Est-elle, alors, vraiment n cessaire pour assurer la croissance d un secteur ?
Volontairement, l approche est large et J.M. Dru ne se retrouve pas nécessairement dans la « définition »
actuelle de la disruption, trop restrictive, et réservée aux « start-up ». J.M. Dru consid re donc qu on peut
être disruptif dans la communication, simplement (RED BULL), ou dans le marketing (THE BODY SHOP).
L autre approche, plus universitaire, est celle de Christensen.
Il distingue 3 t pes d innovations :
. L inno a ion incr men ale, qui permet d am liorer ce qui e iste d j . C est la plus vidente et celle qui
est recherch e travers les politiques d am lioration continue. Christiensen la trouve coûteuse et
hyperconcurrentielle. Elle génère des coûts importants en recherche et développement, pour des résultats
parfois marginaux. Le meilleur exemple est celui des laboratoires pharmaceutiques qui doivent investir
des sommes très importantes, avec des évolutions peu perceptibles, des principes actifs médicamenteux.
. L inno a ion d efficience est celle qui permet de diminuer les coûts pour ouvrir le marché « par le bas ».
L e emple de la LOGAN de DACIA l illustre bien. Le cas initial de la TWINGO est méconnu, mais procède
de la même démarche (« faire du neuf avec du vieux pour diminuer les coûts »).
. L empowering innovation qui simplifie les solutions existantes, en rendant accessible le produit/service
au plus grand nombre. Le cas embl matique de l I-PHONE peut servir d illustration. Un objet et trois
utilisations avec le doigt. La c l bre pr sentation de Steve Jobs l illustre compl tement :
https://www.numerama.com/tech/223230-10-ans-apres-regardez-la-conference-de-presentation-du-
premier-iphone.html
Christiensen utilise le terme de « technologie de rupture » (disruptive technology en anglais) dans un livre
publié en 1997 : The Innovator s Dilemma. Pour lui, peu de technologies sont disruptives, c est plut t
l usage strat gique qui a un effet de rupture.
Christiensen parle de dilemme car les entreprises mettent trop l accent sur la satisfaction de besoins
actuels, sans se soucier des besoins futurs. Les technologies de rupture s opposent alors des
technologies encore en place et forme un dilemme pour les entreprises du secteur.
Par exemple, on peut citer :
Stéphane Jacquet, veilleur CREG Versailles - Page 2 sur 10
. Le téléchargement et le partage de musique contre la musique sur des supports fixes ;
. Le livre numérique contre le livre papier ;
. Le e-commerce contre les magasins physiques.
Les travaux de Christiensen sont repris en France et traduit par Philippe Silberzahn, professeur à
Pol technique et l EM L on. Dans ces nombreu articles et ouvrages, il pr cise la pens e de
Christiensen en approfondissant le dilemme de l innovateur. Le cas de KODAK est difiant. En 1992, le
leader et précurseur de la photo argentique lance le développement du numérique en déposant de
nombreux brevets et en sortant des appareils photo. Mais paradoxalement, il protège son activité
traditionnelle en augmentant ses budgets marketing et en absorbant une grande partie des ressources de
l entreprise. Son mod le d affaires traditionnel est entré en conflit avec le nouveau modèle nécessaire.
L entreprise n a donc pas jug bon de d velopper complètement le numérique, en créant un film
« hybride , l APS.
On peut aussi dater, plus en amont, le concept à partir des travaux des consultants des cabinets de conseil
(en particulier Mc Kinsey), qui se sont emparés du concept, dans les année 80. Buaron publie un article
(« stratégies de nouveau jeu ») en 1981, en précisant que la crise génère des nécessaires stratégies de
rupture.
Historiquement, le concept renvoie, galement, l cole autrichienne et à Schumpeter. Le processus de
destruction créatrice est bien « l anc tre » des stratégies de rupture, car il prend le contre-pied de l anal se
Pour l I-PHONE, APPLE ne cherche pas à réinventer le téléphone portable, qui est largement développé
par une concurrence dense mais plutôt à travailler sur un « «3 en 1 , qui regroupe les fonctions de l IPOD,
du téléphone et un accès Internet, jusque-là réservé à un ordinateur. Le produit devient alors « unique »,
sans concurrent et inclus dans l cos st me d APPLE. Il introduit donc une rupture de marché » qui
génèrera une concurrence nouvelle (en particulier SAMSUNG) mais va éliminer certains acteurs majeurs
de la t l phonie mobile (MOTOROLA, ERICSSON ). En termes d utilisation des vocables associ s, la
presse économique « grand public » qualifie « d ub risation », un grand nombre d innovations
entrepreneuriales, sans vraiment rentrer dans le détail. À l oppos , la recherche pr f re ne pas utiliser le
terme d innovation, nombre d innovations de rupture ; pour mettre en avant celui d innovation d e ploration
(Danneels, 2002 ; Benner et Tushman, 2003; O Reill et Tushman, 2004), focalisé sur les compétences
de l entreprise et, donc, sur sa capacit innover. Benner et Tushman (2003) qualifient d e ploratoires les
innovations n cessitant des connaissances ou comp tences nouvelles pour l entreprise, sur l a e
technologique ou sur l a e marketing.
Pour ce qui est de la n cessit de la disruption, il s agit plut t de se poser autrement la question :
l innovation « classique » suffit-elle à accompagner les mutations du monde économique ? On oppose
souvent la disruption l innovation incr mentale. Celle-ci se caract rise par une am lioration de l e istant.
Elle suppose un cadre d j d fini et la recherche d optimisation mais aussi le prolongement de marchés
au structures e istantes. Le mod le d affaires de base est respecté et la proposition de valeur reste la
m me. L innovation de rupture est oppos e l innovation incr mentale, car elle se d tache du cadre
e istant et modifie le mod le d affaires.
Certains auteurs distinguent l innovation disruptive d une innovation plus extrême : l innovation radicale
qui créée même un nouveau marché et implique un changement technologique important. Ce serait le cas
pour TESLA et ses véhicules électriques haut de gamme. Récemment, un conducteur de TESLA a réussi
le record de conduire 728 kms en une seule charge de batterie et TESLA pousse à outrance le principe
de la voiture connectée, alliance de hardware et de software. Elle commercialise probablement les seules
voitures au monde qui continuent de s am liorer et de progresser apr s l achat.
Si l on retient l anal se pr c dente, on peut consid rer que TESLA a cr un nouveau march , car le
marché des véhicules électriques existait déjà, mais plus de manière complémentaire (comme un
segment) et dans une logique d conomie et de d veloppement durable. TESLA ne fabrique que des
véhicules électriques, avec une « entrée de gamme » à 85 000 euros !
L innovation de rupture constitue alors une v ritable strat gie car elle proc de d une intention stratégique
(Lehmann-Ortega et Ro , 2009) reposant sur une vision. L effet de tension g n r par cette vision permet
la cr ativit n cessaire l laboration de nouvelles r gles du jeu (M tais, 2002). On peut s appu er sur
l approche de l innovation strat gique qui s int resse au clients, au produits et au modalit s de l offre
de ces produits aux clients (Markides, 1997). Cette stratégie est délibérée au sens des travaux de
Mintzberg et a pour objectif un « saut » de performance. Par le changement des règles du jeu, elle modifie
les codes des secteurs et introduit de nouveaux facteurs clés de succès, déstabilisant les concurrents
« classiques » (voir tableau, plus haut). Enfin, la résultante de cette strat gie est la cr ation (ou l e tension)
d un march . Pour Christiensen, le marché de niche se transforme en marché et se substitue au marché
« classique ». On peut prendre comme exemple édifiant celui des multiplexes en cinéma, aboutissant à la
quasi-fermeture de presque toutes les salles « classiques ». Ainsi cette stratégie pourrait se définir comme
« une stratégie consistant à revisiter de manière radicale les règles du jeu concurrentiel en proposant une
nouvelle valeur au client en vue de cr er ou d tendre un march son avantage » (Lehman-Ortega et
Roy, 2009).
Si l innovation de rupture repr sente une v ritable strat gie, au contours identifi s, on peut alors se
demander comment la mettre en place et comment la manager ?
Nous avons vu plus haut (voir tableau de présentation de 6 concepts disruptifs en première partie) que la
société VALTIS a introduit un nouveau concept de convoyage de fonds. Le système AXYTRANS présente
plusieurs l ments valorisants qui constituent sa diff rence. Le concept s accorde alors avec le mod le
d affaires de la société, bâti autour de cette innovation de rupture, dans un secteur o peu d innovations
ont vu le jour.
Un e emple l illustrant est celui de la montre SWATCH, présenté sur le schéma suivant :
On voit que l impact est majeur en cas d innovation radicale, c est-à-dire que la cr ation d un nouveau
marché et le déploiement de nouvelles technologies contraignent les fournisseurs mais modifient
On peut, cependant, évoquer quelques limites à la mise en place des stratégies de rupture.
Le caract re r cent de la recherche et le d veloppement d articles illustratifs », à partir de cas, limitent
la mod lisation des strat gies de rupture. La question de la r plication d une strat gie a t voqu e par
la recherche (Le Roy et Yami, 2007). Elle se heurte au manque de ressources (pour les PME) et à la
difficulté de « fixer les nouvelles r gles du jeu de la rupture. Il s agirait d tudier comment les nouveau
participants s emparent de r gles du jeu nouvelles et comment elles se substituent aux anciennes. La
question juridique se pose, surtout en France. De nombreux détracteurs pointent le caractère « immoral »
et parfois illégal de certaines disruptions. Certains auteurs estiment même que le modèle UBER, par son
caractère illégal, ne peut pas être assimilé à une vraie disruption (Christiensen dans le HBR de Janvier
2017).
D autre part, les premiers utilisateurs d un produit nouveau peuvent avoir t marqu s par leur usage
ancien du produit antérieur. Dans le cas de la voiture électrique, certaines pratiques anciennes peuvent
gêner au développement du produit, ce qui suppose aussi de s appu er sur l e p rience client de
« nouveaux clients ».
Le développement rapide et spectaculaire du concept de disruption a brouillé les pistes de réflexion et
parfois fait croire que c tait le seul t pe d innovation souhaitable l hori on 2020. On a m me cr un
terme impropre pour cela : « l ub risation . Cependant, certains chercheurs estiment qu il faut conserver
deux formes d innovation dans l entreprise et les conjuguer. Il faudra donc être capable de développer les
innovations d e ploitation (proches de la notion d innovation incr mentale) et des innovations
d e ploration, dans une forme qualifi e d ambide trie (Gibson, 2004). Les organisations pourraient
combiner e ploitation et e ploration, sans les mettre en conflit. C est la voie recherch e par les grandes
entreprises déjà engagée sur des marchés « classiques (par e emple RENAULT pour l automobile). Ce
Stéphane Jacquet, veilleur CREG Versailles - Page 9 sur 10
compromis entre efficience et expérimentation pourrait permettre de couvrir largement le marché (secteur
traditionnel et secteur nouveau) et de limiter les risques inhérents au changement total de modèle.
Ainsi est-il difficile de définir la disruption, ce qui suscite des discussions quant à ses contours. Il s agit
cependant de l inclure dans un vaste mouvement d innovation, essentiellement li la digitalisation.
L largissement des march s permet au plus grand nombre de profiter de produits et services jusque-là
hors de portée, et on pourrait penser le mouvement irr m diable et m me vertueu (cr ateur d emplois et
pourvo eur de progr s). Cependant, quelques voi s l vent pour d noncer le caract re d stabilisant,
voire « désintégrant », de la disruption (Stiegler, 2016). Comme toute nouvelle approche, il s agirait alors
de se poser des questions thiques mais aussi juridiques, ce que l État a déjà commencé à faire, avec les
conflits provoqués par UBER ou DELIVEROO, pour que le progr s ne g n re pas d effets pervers et
d e ternalit s n gatives.
Bibliographie :
. Laurent Renard, Richard Soparnot « Proposition d'une démarche de formation d'une stratégie de rupture
centrée sur le modèle d'affaires », Gestion 2000 2012/1
. Sarrazin et Dilts, les facteurs de réussite des innovations de rupture, EBR, 2008
. Gilles Garel, Rodolphe Rosier, « Régimes d'innovation et exploration », Revue française de gestion
2008/7 (n° 187)
. Brion, Mothe et Sabatier, « l impact cl des modes de management pour l innovation », IREGE, 2010
. Rohrbeck, R., M. Maitreau, Comment identifier et profiter des disruptions externes : Le système
d intelligence conomique de Deutsche Telekom, Colloque VSST 2007 ; Marrakech
. Pierre Roy, « Vertus de l'innovation stratégique pour les leaders de marché », Revue française de gestion
2005/2 (no 155
. Laurence Lehmann-Ortega, Pierre Roy « les stratégies de rupture, synthèse et perspectives », Revue
française de gestion 2009/7 (n°197)
. Bernard Stiegler, « Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? », éditions Les liens qui libèrent,
2016