Stéphane Beauverger
Le Déchronologue
roman
LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
À tous les buveurs de tafia,
et à tous ceux qui choisissent de rester debout
« L’homme n’est pas entièrement coupable : il n’a pas commencé l’histoire ;
ni tout à fait innocent, puisqu’il la continue. »
(Albert Camus)
We had sailed seven years
when the measles broke out
and our ship lost her way in the fog
And that whole of the crew
was reduced down to two,
just meself and the Captain’s old dog
Then the ship struck a rock,
Oh Lord! what a shock,
the bulkhead was turned right over
Turned nine times around
then the poor old dog was drone
I’m the last of the Irish Rover
(«The Irish Rover », chanson traditionnelle irlandaise)
LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
À bord du « Déchronologue »,
après la débâcle
(CIRCA 1653)
Je suis le capitaine Henri Villon et je mourrai bientôt.
Non, ne ricanez pas en lisant cette sentencieuse présentation. N’est-ce pas
l’ultime privilège d’un condamné d’annoncer son trépas comme il l’entend ?
C’est mon droit. Et si vous ne me l’accordez pas, alors disons que je le prends.
Quant à celles et ceux qui liront mon récit jusqu’au bout, j’espère qu’ils sauront
pardonner un peu de mon impertinence et, à l’instant de refermer ces
chroniques, m’accorder leur indulgence.
D’ici quelques minutes, une poignée d’heures tout au plus, les forces contre
lesquelles je me suis battu en auront définitivement terminé avec moi et ceux
qui m’ont suivi dans cette folle aventure. J’ai échoué et je vais mourir. Ma
frégate n’est plus qu’une épave percée de part en part, aux ponts encombrés
par les cris des mourants, aux coursives déjà noircies par les flammes. Ce
n’est ni le premier bâtiment que je perds ni le premier naufrage que j’affronte,
mais je sais que nul ne saurait survivre à la dévastation qui s’approche. Bientôt,
pour témoigner de l’épopée de ce navire et de son équipage ne resteront que
les pages de ce journal. Permettez donc que je prenne un peu du temps qu’il
me reste pour les présenter comme je l’entends.
Je me nomme Henri Villon et suis l’unique capitaine de la merveille baptisée
Déchronologue. Il s’agit de mon véritable patronyme. Je me dois de le
préciser, tant il est courant d’en changer parmi les gens qui embrassent ma
LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
profession de coureur d’océans et de fortune. Français je fus, davantage par
défaut que par désir, et cette nationalité que je n’ai pas choisie ne m’a guère
été d’un grand secours sur une mer caraïbe où les drapeaux feront toujours
office de linceuls pour les crédules et les exaltés.
Pour des raisons d’honnêteté et de circonstances qui se révéleront ultérieu-
rement, je ne saurais donner mon âge avec certitude, mais je peux dire que
je suis né en la belle et éruptive terre de Saintonge au printemps de l’an 1599.
Si j’en crois le décompte des jours notés dans le carnet qui ne quitte jamais
ma poche, il semblerait que j’aie vécu environ un demi-siècle. Disons que c’est
un nombre qui me convient. À propos de mes parents et de mon enfance je
ne dirai pas grand chose, tant le sujet serait vite tari ; mais je préciserai tout
de même que je grandis dans une famille suffisamment aisée pour qu’elle
m’espérât une belle carrière de négociant ou d’officier, au terme d’une
éducation solide qui sut – peut-être pour mon plus grand malheur – m’éveiller
à la lecture des beaux textes et des grands esprits. En cette province instable,
enfiévrée par les querelles de la foi, je crois que je n’avais été ni plus ni moins
qu’un enfant de mon siècle, modelé à l’image de mes proches, pieux réformés
et vaillants défenseurs du parti protestant. Si j’étais né plus tôt, lorsque
l’Aquitaine constituait encore un des plus beaux joyaux de la couronne
d’Outre-Manche, j’aurais aussi bien pu me découvrir anglais, et me faire mieux
accueillir dans les ports fidèles à Charles 1er que dans ceux se réclamant de
Louis XIII. Mais les hoquets de l’histoire et le courroux des rois m’avaient
fait naître sujet de la couronne de France. Je peux avouer aujourd’hui que
je n’ai jamais, au gré de mes rencontres, accordé à ces questions de frontières
plus d’importance que ne me le dicta la prudence.
Par mes précepteurs j’avais autrefois appris le latin, mais je n’en eus guère
d’autre usage que pour briller auprès des cervelles épaisses et des gredins
en souliers vernis ; je parle suffisamment l’anglais pour savoir que ces gens-
là ne sont pas pire que d’autres, et pas moins honnêtes qu’un négociant de
Bordeaux ou de Nantes ; j’ai assez voyagé pour ne pas ignorer que mon métier
de flibustier vient du néerlandais vrij buiter, qui pourrait se traduire par « libre
butineur » ou « libre pilleur » ; je possède même quelques rudiments
d’espagnol, car il est toujours préférable de comprendre ce que vous ordonne
un adversaire. Bref, pour tracer ma route en ce monde, j’ai su faire autant
usage de mon verbe que de ma lame – que je manie cependant très
correctement – et j’aime à penser que je n’ai jamais occis que ceux qui ne
m’en avait pas laissé le choix.
LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
Sur les raisons qui me firent embrasser la carrière de capitaine caraïbe,
je ne me pencherai pas non plus outre mesure. De peur, peut-être, de tomber
par-dessus bord à trop vouloir en discerner le fond ; par mésestime avouée,
sûrement, des aumôniers, des juges et de tous ces gens tant désireux d’écosser
autrui pour en sucer la fibre. Je crains de n’accorder que maigre valeur
aux vertus de la confession, mais je dirai tout de même ceci : je fus, en mes
lointaines années d’une foi moins avariée, parmi les insoumis de La Rochelle
qui s’arc-boutèrent contre la crapulerie royale et catholique. Jusqu’à devenir
plus infâmes que l’assiégeant, pour ne pas lui céder trop vite, en chassant
de la cité femmes, enfants, vieillards au profit des seuls combattants. Pour
gagner un peu de temps. Oui, du haut de ces remparts qui allaient bientôt
être rasés par monsieur de Richelieu, je pris suffisamment part à l’avilissement
et à la barbarie des hommes pour m’en aller chercher l’oubli à l’autre bout
du monde. Et ne plus avoir envie d’en parler.
Maintenant, à l’instant d’écrire ces lignes, tandis que l’ennemi victorieux
braque une dernière fois ses canons vers mon bâtiment, j’oscille entre
l’envie d’en dire davantage et la crainte de trop me répandre. J’ai réuni en
ces pages éparses le récit véritable de ma vie de capitaine sans attache. Je
veux croire que je n’en ai rien caché de honteux ou de méprisable. Si j’ai
menti, triché, trahi parfois, ma loyauté ne fut ni plus ni moins décousue que
celle des autres marins de grand large, qui n’ont jamais trop voulu croire
les mensonges des puissants aux intérêts plus discrètement égoïstes.
Des événements auxquels je pris part, et dont il sera question dans ce
récit, j’espère que chacun saura prendre la mesure avec clémence. Que le
lecteur ose pardonner les effronteries et le grand désordre régnant dans
ces cahiers, mais ma mémoire n’est plus ce qu’elle était, ni le temps ce
qu’il paraît. « Fugit irreparababile tempus », écrivit le poète Virgile… Comme
il avait tort ! Je sais, moi, que les voiles du temps se sont déchirées, pour
porter jusqu’à mon siècle des choses qui n’auraient pas dû s’y échouer. À
mes yeux, les calendriers n’ont plus aucun sens, et les dates comme les
anniversaires ont pris des airs de garces mal maquillées. Dans mon
obsession à découvrir l’origine de ces plaies ouvertes, j’ai approché les grands
secrets de mon époque et œuvré pour les recoudre. Quelles chances avais-
je donc d’y parvenir ? Aucune, sans doute… Que suis-je, sinon un marin
un peu trop amoureux du tafia et de la guildive, un peu trop hâbleur et
hardi pour avoir admis ses erreurs à temps, si vous me pardonnez ce
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LE DÉCHRONOLOGUE
déplaisant calembour ? Mort de moi, comme j’ai lutté pourtant, au nom
de ce qui me paraissait juste !
Des regrets ? Trop pour m’épancher plus longtemps et pas assez pour ne
pas accepter le sort qui m’attend. La seule femme que j’aie jamais aimée n’a
pas voulu de mon amour. Tous mes amis les plus chers sont morts, et je fus
souvent responsable de leur trépas. Puisque mes rêves ont révélé un goût de
cendre, pourquoi craindre de disparaître ? Adieu donc, mon navire et ceux
qui sont encore à bord. Adieu aussi au capitaine Brieuc, mon frère d’escales
si plein d’idéal et mort avant de voir tous les trésors du Yucatan. Adieu, Fèfè
de Dieppe, fol enfant caraïbe assoiffé de liberté. Adieu, aussi, le Cierge, la
Crevette, les frères Mayenne et Patte-de-chien, adieux mes gorets crevés sur
la route de Carthagène. Adieu surtout à toi Arcadio, qui m’en arracha pour
faire de moi ton instrument de vengeance contre l’Espagnol honni. Adieu, enfin,
vous tous, qui avez un peu connu, haï ou apprécié le capitaine Henri Villon,
dont il fut dit pis que pendre quand il ne le méritait pas toujours.
Debout j’ai vécu, debout je m’en vais mourir. Que dire de plus qui ne sonnerait
pas moins sincère ? Mon Déchronologue brûle et se consume d’un inextinguible
feu, mon équipage se meurt, et l’ennemi passera bientôt pour nous achever
tous. Adieu, mon aimée, adieu ma vie, adieu, puisque nous n’étions que des
ombres glissant sur l’écume du temps.
LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
Personne ne m’a demandé
D’où je viens et où je vais
Vous qui le savez
Effacez mon passage.
(Emmanuel d’Astier de la Vigerie – Complainte du partisan)
I . Port-Margot
(17 JUIN 1640)
La nuit était longue et bleue comme une lame de Tolède. Nos trois torches
griffaient ses ténèbres, leurs grésillements accrochant des reflets sauvages
aux bijoux et médailles de mes matelots pour conjurer les ombres. D’un pas
lent, doigts serrés sur son poignard, le gros Perric ouvrait la marche pour notre
cortège. Je voyais ses longs cheveux sales dégouliner de sa lourde tête de cheval
de labour. Derrière moi, le Cierge et la Crevette suivaient sans bruit.
L’obscurité qui avait englouti Port-Margot eût pu receler cent périls, mais je
n’en marchais pas moins au centre du triangle flamboyant de mon escorte :
ce soir, le capitaine Villon souhaitait que son équipée fût aussi remarquable
que remarquée. Avant notre descente à terre, tandis que les premières
étoiles taquinaient le ciel, j’avais fait porter le Chronos au mouillage à
l’écart du reste de notre petite escadre et ordonné la mise en perce d’un de
mes précieux tonneaux de vin de Bourgogne, avant d’interdire à l’équipage
de descendre à terre. J’étais certain d’être obéi : la nuit sucrée de Port-Margot
exhalait le printemps caraïbe, le fer et le sang.
À la manière des autres colonies mal établies sur ce rivage hostile, les au-
tochtones n’ignoraient point qu’ils ne tenaient ainsi, accrochés aux bourses
trop pleines de l’empire espagnol, qu’à la faveur de cette indolence propre
aux géants jamais trop prompts à se gratter le cul. Planté sur la côte nord-
ouest de la grande île d’Hispaniola, fondé moins de dix ans plus tôt par quelques
intrépides Français venus comme nous des rivages plus cléments de Saint-
Christophe, le petit domaine de Port-Margot s’acharnait à exister. Il abritait
LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
plusieurs poignées de ruffians, trafiquants et négociants de mauvaise mine,
cherche-fortune et traîne-misère, tous entassés à l’écart des regards
catholiques, sous les toits glaiseux d’une vingtaine de masures jetées là à
la manière de dés pipés. Parfois, quelques navires y faisaient aiguade.
Rarement, leur nom méritait d’être retenu. Dans un sabir mal mélangé de
gens de mer aux accents portugais, anglais, français, hollandais ou breton,
on y échangeait de la poudre contre des peaux, de l’indigo ou des bois précieux.
Port-Margot : comptoir huguenot âgé de moins d’une décennie, puant l’im-
patience et la faim, incrusté dans l’échine hérissée de l’Espagnol haï, où des
affaires complexes de politique et d’argent m’avaient amené à faire escale
en compagnie de meilleurs patriotes que moi-même. Cette nuit, couteaux et
complots y fredonnaient des refrains dont j’étais le chef de chœur. Cette nuit,
les clairvoyants comme les circonspects avaient mouché leur chandelle et
s’étaient faits tout petits.
– Pute vierge ! grogna Perric en glissant dans la boue, maudite pluie !
Le Cierge et la Crevette gloussèrent dans le noir. Les averses de printemps
avaient transformé l’étroit sentier en épaisse pataugeoire dans laquelle ils
devaient trottiner, les pieds nus et les mains prises. Moi, mes belles bottes
hollandaises m’assuraient meilleur équilibre et bonne protection contre la
terre gluante du chemin, en plus d’une solide autorité :
– La paix, vous trois !
– Oui capitaine, obéit mollement mon trio.
Quelqu’un hurla derrière nous, loin vers le village, un affreux cri d’homme
trop plein de peine et de mauvais vin. Peut-être plus impressionnés par ce
hurlement que par mon ordre, mes gaillards firent silence. Je partageai leur
frisson. Nous marchâmes encore quelques centaines de pas, dans le rou-
geoiement de nos flammes, jusqu’à gagner les hauteurs qui surplombaient
Port-Margot.
– C’est là, jugea Perric en plantant sa torche dans le sol.
Je plissai les yeux pour reconnaître le lieu : nous avions gravi la colline
dominant les toits du hameau et atteint un abri abandonné, peut-être un
poste d’observation, bâti naguère mais déjà en ruine. Nos lumières jetèrent
des ombres aiguës sur sa façade, fatras de planches mal arrimées planté
au-dessus du port. Je croisai les bras et baissai la tête pour cacher mon
visage dans l’ombre de mon chapeau, moins pour échapper aux observateurs
que pour ne plus contempler ce triste théâtre.
Nous attendîmes.
LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
Un gros nuage prit le temps de glisser depuis l’ouest jusqu’à la lune, ce-
pendant qu’un mauvais effluve de chair rôtie venait se mêler à celle de
notre résine enflammée. Selon mes informateurs, il se racontait, sur les
docks et autour des tables du soir, qu’une poignée de chasseurs s’étaient
installés la veille en lisière de la forêt, quand d’ordinaire ils profitaient
de la saison pour s’enfoncer loin dans les terres intérieures de l’île à la
recherche de meilleur gibier. À en croire l’odeur tenace, ils achevaient à
cette heure de boucaner leurs venaisons. En vérité, sans la tiédeur du vent
pour adoucir notre attente, la scène aurait été toute entière misérable.
Encadré par les torches, j’avalai une grande lampée de tafia poisseux, offrit
une rasade à mon bosco, puis relevai la tête et peaufinai ma reconnaissable
silhouette de capitaine français descendu à terre pour quelque subreptice
tractation – après tout, cette promenade jusqu’ici n’avait pas eu d’autre
objectif. J’étais de bonne carrure pour un homme dans la quarantaine, d’une
taille et d’un poids moyens, au regard autoritaire des capitaines de course.
Sous le galurin de feutre noir, mes longues mèches sombres encadraient
un visage que j’espérais plus austère que sévère, agrémenté d’un long nez
droit qui me faisait un air d’oiseau de proie guettant l’horizon. Ma
moustache, taillée à la mode broussailleuse des gentilshommes coloniaux,
cachait deux cicatrices d’abordages mais révélaient une bouche charnue
souvent collée au goulot de mon flacon. Une vareuse d’officier, une culotte
de toile fine et des bottes de cuir hollandaises complétaient mon allure
d’aimable canaille ; à ma ceinture, un coûteux pistolet et une belle épée
de cavalerie achevaient d’inviter à la prudence.
Nous patientâmes encore un long quart d’heure, immobiles et méfiants, ne
bougeant que pour nous passer le tafia, jusqu’au jaillissement d’un long sifflement
libérateur : une note pointue, stridente, qui monta encore dans les aigus avant
de soutenir une trille familière. Je souris en relevant la tête : félins et matois,
les deux Mayenne débordaient de chaque côté de la bicoque pour se glisser
sans bruit jusqu’à nous. Je n’eus pas à entendre leurs premiers mots pour
comprendre qu’ils avaient fait bonne prise : les grimaces satisfaites des deux
frères en disaient autant que leurs mains sanglantes.
– Vous aviez raison, capitaine, dit aussitôt l’aîné, vous ont suivis dès que
vous êtes descendus à terre.
– Trois, dont au moins un savait se battre, grogna le cadet en me tendant
une épée à la garde souillée. Sont passés dans votre dos avant le petit marché…
Comptaient sûrement vous larder dans la montée.
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
Bien que doutant fortement de cette dernière supposition, j’inspectai ra-
pidement l’arme sans rien découvrir qui indiquât sa provenance. Banale,
lourde et grossière, ne convenant ni à un gentilhomme ni à un assassin.
Seulement l’affligeant fendoir d’un médiocre pendard. Ce n’était pas pour
me plaire. Je n’avais pas fait la chèvre pour débusquer seulement de la
petite vermine. La Grande Mayenne renifla bruyamment en me montrant
la lame du menton :
– J’ai planté celui-là quand il s’est écarté des deux autres. Presque eu le
temps de me percer quand même… Un rude gars à moitié nu !
J’essuyai sommairement la garde gluante de sang et passai l’épée à ma cein-
ture en grimaçant :
– Un Indien ?
– Non, grinça la brute, l’était plus blanc qu’une cuisse de nonne.
– Les deux autres ?
Ricanements des deux frères :
– On les a pas bien vus… Sont retournés au galop jusque dans le cul qui les
a chiés, sitôt qu’on en a fait beugler un !
– Nous ont échappé vers les pontons… Peut-être à la nage… On a préféré
vous rejoindre ici.
Il me revint l’affreux cri entendu plus tôt, pendant notre marche. De sa jeunesse
passée à saigner les moutons, la Grande Mayenne n’avait oublié ni les gestes
ni l’innocence des métiers de mort. Son jeune frère, mousse de bonne heure,
compensait cette lacune par une plus grande férocité naturelle.
– C’est bien, les frérots, pouvez retourner à bord et vous faire servir une
bouteille.
– Sûr, capitaine ? Pourraient revenir, ces fientes-là…
– Pas cette nuit, estimai-je, ils ont trop eu la frousse. C’était de la belle
ouvrage, mes gorets !
Nouveaux ricanements, appuyés aussi par le Cierge et la Crevette. Pour grossière
qu’elle fût, ma petite finasserie avait finalement réussi. Il était temps de rejoindre
le vrai lieu de rendez-vous. Le gros Perric ramassa les trois torches, les éteignit
en les écrasant contre le sol humide. Plus question de se faire remarquer. La
lune reprit ses droits au-dessus de nos têtes de comploteurs. La Grande et la
Petite Mayenne allaient disparaître quand je retins le plus jeune :
– Vous ne les auriez pas entendus parler entre eux, par hasard ?
– J’peux pas dire… Pour moi, ils ont rien bavé.
– Moi non plus, dit le second, mais…
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
Sa gueule de criminel se fendit d’un sourire prudent. Mon coquin savait quelque
chose de déplaisant.
– Mais ? le pressai-je.
– J’vous ai gardé le corps du braillard. À voir que ça vous serait utile ?
Si je n’avais pas entendu leur victime hurler au moment de mourir, m’aurait
paru bonne. Si l’homme n’avait pas poussé ce cri-là, peut-être. Mais fixer ses
yeux vides… Voir l’abominable blessure taillée par mon boucher… Je m’octroyai
la dernière gorgée de tafia, lançai la bouteille vide vers les arbres en claquant
la langue :
– Non, mais passez vous en débarrasser avant de regagner le Chronos.
– S’en débarrasser ? s’étonna la Petite Mayenne.
– Oui, grinça le Cierge, allez le jeter maintenant dans la baie ou c’est moi
qui vous y noie.
Ainsi rappelée à l’ordre, la fratrie déguerpit prestement.
– Bourriques sans cervelle, grogna mon bosco.
– Mais quel instinct, concédai-je en les regardant disparaître dans l’ombre.
Quels autres que ces deux-là auraient aussi bien accompli ce travail ?
Le Cierge prit à peine le temps de la réflexion :
– Personne d’autre à bord, capitaine.
– Tu vois ? souris-je. Laissons aux brutes les tâches discutables, et conten-
tons-nous d’en discuter.
Puis notre quarteron de mauvais oiseaux s’en retourna vers les conspirations
de Port-Margot. Sans bruit et sans lumière.
Curieusement surnommée La Ripaille, l’ennuyeuse gargote plantée près
du petit marché constituait l’ensemble des services d’hostellerie de la colonie.
Avant d’y entrer, je renvoyai mon bosco et la Crevette au rivage, avec ordre
de guetter toute activité suspecte autour du Chronos. Je ne gardai que Perric,
comptant sur sa grosse carcasse pour décourager d’improbables rôdeurs que
l’affût des deux Mayenne n’aurait pas suffisamment affolés. Lorsque je frappai
à la porte, quelques raclements de pieds se firent entendre de l’autre côté
du bois, puis une voix fatiguée me signala que l’établissement était excep-
tionnellement fermé. Je donnai en réponse le mot de passe convenu. On
m’ouvrit. Une jeune figure, grêlée de rousseurs recuites aux feux de cuisine,
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
nous dévisagea brièvement, avant de décider de nous laisser passer. Mon
gros matelot se posta au pied de l’échelle menant à l’étage de la taverne
déserte. Avant de grimper rejoindre mes associés, j’exigeai du mitron en-
sommeillé qu’on servît à Perric un bouillon gras et de quoi boire.
Reconverti en arrière-salle provisoire à grand renfort de ballots de
fourrures humides et de quelques pièces de mobilier fatiguées, le grenier
craquait pire qu’un gréement sous le vent. Ceux qui m’attendaient là-haut
avaient négocié au prix fort l’usage exclusif de l’endroit jusqu’au matin, condi-
tion sans laquelle le premier des arsouilles point trop idiot aurait deviné
aux grincements de planches au-dessus de sa trogne qu’il s’y tramait
quelque séminaire bon à être espionné. Heureusement, il existait assez de
raisons à invoquer pour justifier la fermeture temporaire de La Ripaille,
à commencer par une de ces rumeurs inquiétantes de vilaine fièvre, de celles
qui visitaient régulièrement les résidents de ces colonies tropicales et en
emportaient quelques poignées au passage. Si cela n’avait tenu qu’à moi,
j’aurais organisé cette rencontre à bord d’un de nos navires au mouillage.
Mais notre meneur, l’intransigeant François Le Vasseur, avait exigé de nous
réunir tous à terre. C’était dire le peu de confiance qu’il accordait à nos
équipages, et la suspicion générale qui régnait au sein de cette assemblée.
Mais puisqu’il fallait bien se retrouver quelque part, j’avais donc convaincu
mes gaillards de se retrancher ainsi, en plus d’exiger l’éviction de tout autre
client – non pas que La Ripaille connût habituellement une quelconque
affluence propre à égayer ses tristes murs –, quitte à se priver du relatif
confort du rez-de-chaussée. Ces mesures, qui auraient pu paraître excessives,
eurent l’avantage de rasséréner notre commandant si pleinement dévoué
à la réussite et au secret de sa mission.
Quand je passai enfin la tête par la trappe menant à leur retraite, la
réunion n’avait pas commencé depuis suffisamment longtemps pour permettre
aux esprits de trop s’échauffer. Les liqueurs baillaient dans les carafes et les
cœurs dans les poitrines. Rassemblés autour de François Le Vasseur, ses adjoints
patientaient en silence. Il y avait là les capitaines Yves Brieuc, Armand Brodin
de Margicoul, Amédée Le Joly, Urbain de Rochefort et Pierre Calment-
Nouville. Cinq capitaine français, liés par une même ferveur, qui attendaient
mon arrivée et mes renseignements. J’accrochai mon chapeau à un clou et
les saluai tous d’un long regard appuyé.
– Bonsoir capitaine Villon, m’accueillit obligeamment le commandant.
Pouvons-nous supposer que votre retard amène son lot de bonnes nouvelles ?
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
– À défaut d’être bonnes, au moins seront-elles fraîches, rétorquai-je en lorgnant
vers les bouteilles.
– Mais encore ?
– Vous aviez raison de vous inquiéter, dis-je, notre affaire est éventée et nous
sommes observés.
Un début de tumulte agita l’auditoire. Quelques visages grimacèrent. On dé-
boucha les flacons pour un premier tour de table.
– C’était prévisible, rappela la forte voix de Le Vasseur. Nous savions tous
que notre expédition ne saurait demeurer longtemps inaperçue, surtout
dans une enclave aussi précaire que Port-Margot. Trop d’intérêts rivaux et
d’esprits partisans.
– Dans ce cas, objecta le capitaine Brieuc, pourquoi ne pas avoir fait escale
dans un endroit où nous serions moins exposés ?
Bien que le plus jeune de l’assemblée, Brieuc était bon marin, et courageux
navigateur, mais les feux malins de la politique ne l’illuminaient guère. Je
l’aimais bien, pourtant, mais ne lui aurais jamais tourné le dos : ce doux agneau
n’aurait pas même essayé d’en profiter. Je souris :
– Mon cher Brieuc, sans même mentionner le fait que ce sinistre refuge n’est
qu’à quelques heures de voile de notre véritable destination, vous devez consi-
dérer qu’il m’est beaucoup plus facile de repérer vos ennemis dans ce lieu
dépeuplé qu’au cœur d’un havre bondé.
Le commandant Le Vasseur eut la politesse de me laisser finir avant de réclamer
la parole :
– Car ennemis il y a, donc, capitaine ?
Je pris le temps de me servir aussi un verre avant de répondre. Le tafia me
brûla la langue. Je souhaitai leur complète attention et haussai la voix :
– Oui da ! Me désigner publiquement comme le meneur de notre
escadre fut payant. Ce soir, ma petite caravane a été prise en filature
dès ma descente à terre, vous permettant à tous de gagner sans obstacle
cette gargote. Mes marins ont intercepté l’un des espions, deux autres
au moins ont fui.
Je posai mon verre, sortis l’épée rapportée par la Grande Mayenne et l’exposai
solennellement :
– Voici sa lame.
Encore tachée du sang de son propriétaire, celle-ci valait tous les discours.
Aussi ébréchée et disgracieuse qu’elle fût, c’était une authentique arme de
guerre. Quel coquin ou traîne-misère de Port-Margot aurait pu se pavaner avec
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
une telle lame de soldat à son côté ? Je vis aux traits inquiets de mes bons
capitaines qu’ils tiraient la même conclusion. J’opinai aimablement :
– Oui, messieurs, vos affaires ici sont observées et vos ennemis ont enrôlé
de la main-d’œuvre. Maladroite, certes, et brouillonne, assurément, mais assez
familière des combats pour en arborer les outils.
Le chœur des angoissés menaça de s’emballer. C’était à qui donnerait son
avis le plus fort, le plus vite.
– Mais qui ?
– Il pourrait s’agir seulement de quelques spadassins en visite ? Je sais que
deux barcasses sans pavillon ont touché le port vers midi.
– Si l’Espagnol apprend notre présence, il fera donner la troupe.
– Nous n’aurons pas une chance s’ils nous prennent à l’ancrage.
Seul Le Vasseur était demeuré silencieux. Il frappa du poing sur la table
pour museler le chahut :
– Suffit ! Nous ne sommes pas venus jusqu’ici pour reculer au premier danger.
Dois-je vous rappeler qui nous a mandatés en ces eaux, et le sort qui attend
tant de nos compatriotes si nous devions échouer ? Allons ! Il n’est pas question
de rentrer sans pouvoir annoncer le succès de notre entreprise.
Le commandant savait parler. Chacun se rangea à son avis. Il fallait reconnaître
à ce petit bout d’homme, malingre et mal tourné, une autorité et un aplomb dont
étaient faits les grands officiers. C’était lui que Philippe de Lonvilliers-Poincy,
chevalier de Malte et gouverneur général des îles d’Amérique pour sa majesté
le roi Louis XIII, avait nommé à la tête de notre escadre envoyée voguer au cœur
de la nasse espagnole. François Le Vasseur n’était ni ardent militaire ni puissant
gentilhomme, mais la force de ses convictions aurait soulevé des armées :
– Par la grâce de Dieu, nous mènerons notre mission jusqu’à son terme !
Nous savions que notre présence ici ne saurait échapper longtemps aux ob-
servateurs. La seule chose à espérer, désormais, est que le capitaine Villon
ait débusqué des agents à la solde de nos aimables interlocuteurs, et non pas
payés par l’Espagnol…
Ce disant, il planta son regard sombre dans le mien. Je pris le temps de vider
mon verre avant de répondre :
– L’homme est mort sans parler. Je ne saurais affirmer pour le compte de
qui il travaillait. Toutefois…
– Toutefois ?
– Toutefois, repris-je, je gage qu’un agent de la couronne d’Espagne aurait
eu les moyens d’engager meilleurs rôdeurs que ces coquins-là.
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
– Deux vous ont tout de même échappé.
– Non pas : ils ont fui, commandant. Fui parce que la peur inspirée par mes
matelots leur a donné des ailes. Non, si vous devez m’en croire, nous avons
affaire à quelques soldats de fortune engagés par ceux-là mêmes qui vous invitent
à leur table et sourient de toutes leurs dents tant que luit le soleil… Messieurs,
sur mon honneur, ces espions d’un soir œuvraient pour le compte des Anglais.
Ma tirade apaisa un peu les craintes de l’auditoire. Après tout, en ces eaux
catholiques, les Anglais de Tortuga n’étaient guère mieux lotis que nous autres.
Aucun obstacle dressé ni basse manœuvre fomentée par ceux-ci n’aurait su rivaliser
avec le péril espagnol. Près de cent cinquante ans, un siècle et demi, depuis
que la scélérate bulle vaticane avait tranché pour une répartition exclusive entre
Espagnols et Portugais de toutes les terres inconnues ou à découvrir. Ainsi exclues
du « testament d’Adam », pour reprendre le mot célèbre du bon roi François
Ier, les autres nations étaient en ces eaux contraintes à des sauts de puces à
l’ombre de deux géants. Vers le levant, les Français tenaient quelques ports
marginaux, de Saint-Christophe à la Martinique ; les Anglais en revendiquaient
autant dans les mêmes latitudes ; récemment, les Hollandais lorgnaient vers
les îles Sous-le-Vent et implantaient leurs comptoirs au sud-est des Caraïbes.
De grotesques ricochets, tandis que la chienlit catholique régnait sur Cartagena,
Santiago de Cuba, Vera Cruz… L’or, et l’argent, surtout, en des quantités à faire
sangloter un banquier vénitien, qui se coulaient en rivières glorieuses depuis
les montagnes interdites du Nouveau Monde vers les coffres de Madrid. Oui,
du haut de ses citadelles et par la bouche de ses canons, l’Espagne pouvait se
gausser à coup sûr de nos chicanes de lilliputiens à genoux dans leurs miettes.
Et mes bons capitaines n’échappaient pas à cette règle éternelle, qui veut que
l’on se déchire pour rien quand on ne possède rien.
– Il demeure cependant regrettable, soupira Le Vasseur, que les autres vous
aient échappé.
– Regrettable pour qui ? rétorquai-je. Allons, nous tous ici jouons double
jeu, et les Anglais ne sont pas moins dupes de ce qui se trame vraiment.
Est-ce que cela devait passer par les meurtres de quelques imbéciles impres-
sionnés par leur argent ?
Le timbre du commandant se fit plus tranchant :
– Capitaine, je vous trouve parfois plus enclin à faire la leçon qu’à justifier
de vos gages.
Je me levai aussitôt :
– Dans ce cas, trouvez-en un autre de plus docile et de plus qualifié !
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
– Allons messieurs, tempéra Brieuc appuyé contre une poutre, nous sommes
ici tous Français et bons serviteurs de la cause. S’il vous plaît…
Sa grimace aimable était pour moi. Je souris en me rasseyant. Décidément,
j’aimais bien cet homme-là, au point de remettre ma mauvaise humeur dans
ma musette.
– Et bien, puisqu’on en appelle à la cause, conclus-je, je veux bien oublier
ces paroles.
Chacun hocha la tête, appréciant en silence mon chantage qui s’éloignait :
où et comment recruter rapidement un autre partenaire disposant de mes
compétences si précieuses ? Si je ne goûtais pas à le rappeler expressément,
j’appréciais cependant qu’ils s’en souvinssent. Brieuc reprit la parole, se tournant
cette fois vers son commandant et véritable chef de mission :
– Avons-nous des nouvelles récentes concernant notre affaire ?
François Le Vasseur se racla la gorge :
– Je suis rentré ce matin de Basse-Terre. L’accueil fut plus courtois que la
première fois, mais ces messieurs n’entendent toujours pas laisser nos gens
s’installer sur leur île. Leur délégué, un certain monsieur Doolan, menace
d’ailleurs des mêmes représailles que précédemment, je le cite, « tout
Français qui tenterait de fonder commerce sur Tortuga… » Je gage qu’il fut
parmi les meneurs lors des meurtres de l’an passé.
Une stupéfaction rageuse saisit les bons capitaines regroupés autour du com-
mandant. Leurs visages se crispèrent dans la chiche lumière du grenier. Les
verres se vidèrent sous le coup de l’émotion.
– Messieurs, commenta Le Vasseur d’un air matois, ne croyez pas la moitié
de ces rodomontades. Tout ceci n’est que manœuvres de diplomatie destinées,
à terme, à déterminer celui qui aura croqué la plus grosse moitié de la pomme.
Dieu m’en soit témoin, nous trouverons un accord.
– Ces coquins-là ont tout de même estropié et lardé nombre de nos gens,
tous honnêtes marins et bons chrétiens, tonna le gros Brodin de Margicoul
du haut de son tonneau.
– Tous gens de sac et de corde, le corrigea son voisin en tirant sur sa pipe,
comme presque tous ceux qui s’inventent négoce du côté des ports francs.
Le capitaine gascon rugit :
– La qualité desdits malheureux ne réduit en rien la gravité de l’affaire.
Preuve demeure que les gens tués à Basse-Terre étaient bons sujets de la
couronne de France ! Ces crimes ne sauraient demeurer sans conséquence
ni réparation.
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
Je dissimulai un sourire en piquant du nez vers la pointe de mes bottes.
Décidément, quand il s’agirait de chercher querelle territoriale ou généreuse
raison d’empoigner son voisin, les mêmes alibis avariés seraient éternellement
resservis. Si les couronnes d’Europe n’avaient pas tant brûlé d’envie de venir
planter leurs dents dans la couenne caraïbe, le lynchage et l’exécution de
quelques colons français mal débarqués en domaine anglais n’auraient
jamais trouvé si vibrant écho. Les trônes ont ceci de commun avec les
baquets d’aisance que leurs usagers les souillent dès qu’ils s’y posent. Et ce
capitaine de Margicoul, tout coulant de céleste morale, était de la graisse dont
on fait les cierges avant les batailles. De fait, en apercevant mon rictus sar-
castique, le gros Gascon pesta et mugit pire qu’un taureau furieux :
– Je vois que monsieur Villon me trouve bien hilarant.
Je relevai lentement la tête pour l’affronter :
– Pas vous monsieur, seulement les jappements d’un roquet, là au-dehors,
qu’on aura sûrement privé de son os.
Les flacons et les verres s’éparpillèrent quand la brute se redressa en bousculant
ses voisins :
– C’en est trop, beugla-t-il en se jetant sur moi.
J’avais déjà saisi l’épée prise cette nuit à l’ennemi, et visais quelque
douloureuse extrémité de mon adversaire, quand notre commandant hurla
à son tour pour apaiser la scène :
– Paix ! Tous les deux !
Maté, Brodin de Margicoul se figea sans éteindre son regard haineux. Je fis
un pas de côté pour placer la table entre nous, y reposai délicatement la lame
sans le quitter du regard.
– À Dieu ne plaise que j’en sois quitte, gronda l’irascible.
– Suffit, j’ai dit ! réclama Le Vasseur, presque aussi irrité.
Le silence se fit. Tous étaient debout maintenant, saisis par la flambée de
colère qui avait traversé le grenier. Je les dévisageai tour à tour, mes fiers
capitaines trop mal vernis, bradeurs de vertu et coquins à boucles dorées.
Ils étaient venus ici réclamer un accord de conciliation avec les Anglais mais
pensaient déjà aux profits. J’aurais dû me taire, mais le tafia m’avait trop
échauffé les pensées. Bien entendu, je m’enfonçais davantage.
– Les chiens de guerre ont reniflé du sang ? ricanai-je.
Les mines se durcirent définitivement. Je compris que rien d’autre d’utile
ou d’agréable ne sortirait de cette réunion. Brieuc, qui devait être arrivé à
la même conclusion, tapota sa pipe sur le bois d’une poutre :
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
– Villon, je vous raccompagne.
L’idée en valait une autre. Haussant les épaules, je cueillis mon chapeau et
pris le chemin de l’échelle, ma bonne conscience sur mes talons. Tandis que
je descendais les barreaux usés, quelques protestations étouffées tombèrent
du grenier jusqu’à mes oreilles pour m’arracher une ultime satisfaction : si
Le Vasseur était à ce point furieux de ma sortie, c’était donc que je devais
encore lui être indispensable. Appuyé contre un mur, le visage inquiet, Perric
se redressa en m’apercevant :
– Tout va bien, capitaine ?
– Tout va bien, matelot. On retourne au Chronos.
À l’extérieur de La Ripaille, l’air tiédi par les vents de terre était un ravissement
après l’atmosphère enfumée par mes comploteurs. Perric avait rallumé sa torche
et ouvrait le chemin à quelques mètres devant Brieuc et moi. À chaque pas,
nos bottes soulevaient des plaques de boue qui retombaient en mottes grises
et sales. L’obscurité était propice aux confessions.
– Je ne vous comprends pas, Henri.
Je souris :
– Qu’est-ce que vous ne comprenez pas, mon cher Brieuc ?
– Vous méprisez notre entreprise et ses participants, n’est-ce pas ? Pourtant,
vous n’hésitez pas à faire la chèvre, à vous exposer en pleine nuit afin de dé-
busquer nos adversaires.
– Si vous parlez de ce pourceau de Brodin de Margicoul, mépriser n’est pas
terme assez fort.
– Je concède qu’il ne soit pas un bien délicat compagnon…
– Le problème n’est pas là, l’interrompis-je. J’ai été payé pour assurer votre
sécurité, je m’acquitte de ma tâche au mieux. Christ mort ! S’il fallait aimer
d’amour chaque patron qui vous enrôle, nos bourses et nos ventres crieraient
plus souvent famine.
– Pour autant, vous n’appréciez pas ce que nous faisons et vous l’affirmez
sans détour. Ainsi, il n’y a que l’argent qui vous intéresse ?
– Brieuc, grimaçai-je, ne cherchez pas à comprendre ce qui peut motiver les
hommes comme moi. Vous n’avez pas la cervelle assez noire pour l’envisager.
– Vous voyez ? Vous êtes encore blessant ! Croyez-vous que j’aie un jour quitté
mon pays de Lorient pour arriver jusqu’ici emmitouflé dans du coton, de la
ouate des oreilles aux yeux, pour n’avoir rien vu de la méchanceté du
monde ?
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
Je tapotai son épaule sans cesser de marcher.
– Tout doux, je ne voulais pas vous froisser, mais vous êtes comme tous ces
beaux capitaines emportés par Le Vasseur dans cette entreprise : vous avez
soif de raisons et de causes. Vous êtes du bois dont on fait les honnêtes chapelles
de village, Brieuc, je vous admire presque pour cela.
– Je me contenterais d’être votre ami, maugréa le jeune capitaine.
Nous marchions toujours vers les pontons où sommeillait notre flottille française.
Les mâts et les gréements avaient encagé la lune dans leur treille délicate,
et le lent ressac de l’océan soulignait notre conversation de son rythme lourd.
Vers l’ouest, à quelques milles de la côte, je distinguai la forme ronde et sinistre
d’une burbuja qui dérivait lentement au-dessus des eaux. Je fronçai les sourcils :
elle devait voler bien bas, ou être bien grosse, pour être aussi visible. Je détournai
le regard, un frisson désagréable me picotant la nuque.
– Ainsi, reprit mon voisin curieux, vous pensez vraiment que nous avons
tort de venir venger la mort des nôtres ?
Je me contentai de hausser les épaules. Il insista :
– Vous ne croyez pas au bien-fondé de notre action ?
– Capitaine Brieuc, à l’exception, peut-être, du malheureux qui a faim et de
la bête qui a peur, aucune action d’aucun être en ce monde ne naît jamais
d’une seule et unique cause, bien-fondée ou non.
– Que voulez-vous dire ?
Cette fois, je m’arrêtai et me tournai vers lui :
– Je veux dire que tout finit toujours par se savoir, sur cette mer comme
ailleurs. Depuis des mois, sur l’île de Saint-Christophe, l’extrémisme de
François Le Vasseur et de ses amis huguenots commençait tant à inquiéter
le gouverneur de Lonvilliers-Poincy que ce dernier leur a confié cette mission
tout autant pour satisfaire l’honneur de son roi que pour se débarrasser
d’agitateurs qui semaient le trouble dans ses beaux dîners… Je veux dire
que le commandant Le Vasseur est un chef brillant, qui est venu jusqu’ici
tout autant pour enfin diriger une troupe sans autorité plus haute que la
sienne que pour venger la mort de quelques mauvais bougres dont personne
ne connaît les noms. Je veux dire que ces vaisseaux qui sommeillent face
à nous ne recèlent pas autant de poudre et d’espingoles pour se contenter
d’un dénouement diplomatique. Fût-elle pour un temps, successivement
ou conjointement, espagnole, anglaise et française, je dis que cette île de
Tortuga n’appartient à personne, pas même aux Indiens qui l’habitèrent
avant aucun colon. Pourtant, d’une manière ou d’une autre, cet automne
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
ou l’année prochaine, le sang coulera pour la possession de ce triste caillou
jeté dans l’eau. Vous-même, mon cher Brieuc, êtes déjà prêt au combat…
Votre bonne âme se conforte seulement dans la douillette certitude que
votre cause est juste, mais permettez-moi de me passer de tels voilages
quand il s’agit d’observer le monde.
Le sang aux joues, les lèvres tremblantes, Brieuc hoqueta d’incrédulité :
– Henri, allons… Si le quart de ce qui se raconte sur vous est vrai, vous étiez
au siège de La Rochelle et en avez réchappé. Vous avez connu la persécution
plus qu’aucun des nôtres et ne pouvez pas…
– Brieuc, l’interrompis-je gravement, ne fouillez pas dans un passé qui
n’a de…
– Mais vous y étiez bien, n’est-ce pas ?
J’aurais pu mentir ou détourner la conversation, mais je répugnais à si fa-
cilement écarter le délicat sujet de mon glorieux passé d’assassin.
– Oui, concédai-je.
Je tournai lentement la tête vers la droite pour ne pas affronter son regard
bienveillant. Perric s’était arrêté et attendait patiemment à l’écart en
surveillant les masures silencieuses. La voix de Brieuc trembla d’admiration
émue :
– Seigneur, ainsi vous y étiez vraiment…
Je regrettai déjà d’avoir répondu à sa pressante question. Christ mort !
Quelles conclusions erronées le brave nigaud croirait extraire de cette confes-
sion, conclusions qui m’absoudraient à ses yeux sans égratigner une seconde
le socle de ses certitudes ? J’aurais souhaité le détromper, lui parler en
toute honnêteté de ce qui pouvait expliquer ma présence ici, à Port-Margot,
en sa compagnie et celle de ses amis capitaines. Mais je doutais qu’il puisse
comprendre, justement parce qu’il n’avait pas été au siège de La Rochelle.
D’ailleurs, moi-même, sans le soutien du tafia et du vin, n’y parvenais pas
tout le temps. Et puis, je n’avais plus envie de parler. Au moins perçut-il
cette fatigue et eut-il l’élégance de m’accorder une trêve maladroite :
– Je vois que nous ne sommes plus très loin de mon brigantin, je saurai faire
le reste du chemin sans vous, Henri.
Je lui tendis la main, qu’il serra fraternellement :
– Bonne nuitée, capitaine Villon.
– Bonne nuitée, capitaine Brieuc.
Après une dernière hésitation, il reprit la direction du port. D’un geste du
menton, j’ordonnai à Perric de l’escorter et gagnai moi-même la côte par d’autres
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
chemins moins empruntés, jusqu’au canot qui me ramènerait enfin à bord
du Chronos. Levant la tête vers le ciel, je ne parvins plus à apercevoir l’in-
quiétante burbuja, et décidai que c’était un bon présage.
La Crevette et le Cierge m’avaient obéi et attendaient sur le rivage. Mon
bosco était occupé à tailler un morceau de bois pendant que le jeune mousse
surveillait la plage. Je compris à leur air circonspect que tout n’était pas si
calme. Ils s’alarmèrent de ne pas voir Perric à côté de moi.
– Capitaine, m’accueillit le Cierge en rangeant son couteau, tout va bien ?
Je l’apaisai d’un geste de la main :
– On en reparlera plus tard… Les deux Mayenne sont revenus ?
– Sont retournés à bord y’a une petite heure, mais on a vu des choses…
– Une de ces maudites boules, renchérit la Crevette en montrant les flots
de la main. Elle est apparue sur la mer et a dérivé vers nous avant de disparaître
comme ça !
Il claqua des doigts, autant pour souligner la nature troublante de l’apparition
que pour chasser la malchance. Le Cierge opina gravement :
– Je l’ai vue aussi, capitaine, c’était bien là.
Des ciels d’orage aux étoiles perfides, les marins ont toujours craint ce qui
plane au-dessus de leur tête. Ils haïssent les mouettes qui le leur rendent
bien, s’en remettent à Dieu quand ils devinent des visages dans les nuages,
maudissent les horizons trop bleus et les nuits trop noires. Logiquement, les
mystérieuses sphères volantes que les Espagnols avaient baptisées burbujas
n’échappaient pas à ces prudents principes : elles apparaissaient sans raison,
parfois à quelques encablures d’un navire en pleine mer, avant de disparaître
tout aussi soudainement ; personne ne savait vraiment d’où elles venaient,
même si les rumeurs les plus insensées persistaient de port en port ; quand
il avait le malheur d’en apercevoir une, le marin qui oubliait de détourner
le regard était sûr de connaître un fâcheux destin avant d’avoir vu trois fois
le soleil se coucher. Récemment, j’avais appris de la bouche d’un trafiquant
portugais que les Espagnols eux-mêmes faisaient tirer leurs canons dès qu’ils
en apercevaient une. S’il était presque rassurant de savoir les Spaniards
hostiles à ces énigmes volantes, je préférais foutrement les savoir loin de
moi et de mon navire. D’autant que j’avais pour le moment d’autres préoc-
cupations plus pressantes. Je ramenai donc mon bosco à des considérations
plus immédiates :
– Je veux que nous soyons prêts à lever l’ancre rapidement.
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
– On part, capitaine ?
– Pas encore, mais le moment venu, le Chronos devra appareiller sur
l’instant.
– À vos ordres.
Quelque chose, dans la voix du gros Margicoul, m’avait fait comprendre qu’il
serait bientôt temps de me faire oublier. Ma main au feu que cette barrique
de saindoux me réserverait quelque mauvais sort dès que je ne leur serais
plus utile. La Crevette mit la main à son couteau :
– Capitaine, quelqu’un approche.
C’était seulement le gros Perric qui courait à pas lourds vers notre petit groupe,
sans lumière ni grand courage. Je souris :
– Voilà une nuit qui finit bien, mes gaillards ! Rentrons voir si les autres
nous ont laissé un peu de ce bon Bourgogne qui m’a coûté si cher, puis tous
au sac ! J’ai soupé de Port-Margot, de ses burbujas et de ses conspirations
mal cachées.
On poussa la chaloupe vers les vagues et chacun se mit à la manœuvre. Seul
à l’avant, je regardai s’éloigner la côte et le sable gris. Au-dessus du port, les
derniers feux de boucans montaient de la forêt. J’eus soudain forte envie que
le jour fût déjà là.
Le lendemain, dès l’aube, le ciel avait pissé une pluie chaude qui trempait
dru culs et chemises. J’avais veillé fort tard avant de trouver mon hamac
bordé du ronflement de mes marins fin saouls, prenant le temps d’y
déguster encore trop de liqueur de vigne en lisant ma correspondance en
retard. Quand je rejoignis le Cierge sur le pont, il avait déjà réglé les manœuvres
de la matinée et surveillait les hommes de corvée avec sa mauvaise tête
rentrée :
– Ces vilains suce-grappes ont la caboche pleine de sirop, capitaine…
Il laissa filer quelques secondes avant de hurler :
– Va falloir leur faire transpirer tout ça !
Je grimaçai, ma cervelle encore gluante d’alcool. Mon bosco détestait voir
boire son capitaine. Et détestait encore plus que je le fasse devant l’équipage.
Mais je n’avais pas de cabine personnelle à bord du Chronos et j’aimais trop
le vin pour m’en passer.
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
– Trouve-moi les Mayenne, soupirai-je, et fais préparer une chaloupe. J’ai
rendez-vous à terre.
– Ce n’était pas prévu, capitaine. Un problème ?
– Seulement une lettre que j’ai bien fait de lire cette nuit, mais sans
laquelle je serais encore à roupiller à cette heure.
– Bien capitaine.
Pendant qu’il partait brailler quelques ordres supplémentaires, je vérifiai
l’étanchéité de ma musette et l’état de ma poudre. Pas question de laisser
les deux frères faire tout le travail en cas d’embuscade. Or mon entrevue de
la matinée risquait de s’avérer fort périlleuse.
– La chaloupe est prête, capitaine.
– Bien ! Personne ne descend ni ne monte à bord avant mon retour. Pas
même le commandant Le Vasseur. Je serai rentré avant midi.
– Nous attendons une dernière livraison de fruits frais, capitaine.
– Dans ce cas, fais-les livrer sur la plage et procédez vous-mêmes au
chargement. J’insiste : personne ne monte à bord avant mon retour.
Le bosco hocha lentement la tête, le regard soupçonneux :
– Je ferais peut-être mieux de venir avec vous, capitaine… Les corvées sont
presque finies, je pourrais me rendre utile à terre.
– Tu l’as dit toi-même, ils ont trop bu. Non ! Je préfère te savoir ici à surveiller
ce qui s’y passe. Et garde aussi un œil sur l’horizon, ça sent la tempête.
Je gagnai la chaloupe sans lui laisser le temps de répondre. Ma paire favorite
d’égorgeurs avait déjà les mains sur les rames et attendait les ordres. Nous
piquâmes droit vers la côte au rythme des puissants roulements d’épaules
de la Grande Mayenne. En tournant la tête vers l’est, je pouvais voir les navires
au mouillage des autres capitaines français. À l’aide de ma longue vue, j’observai
un instant les mouvements visibles sur leurs ponts, puis balayai de même le
rivage où nous ne tarderions plus à accoster. Tout semblait calme mais je de-
meurai nerveux. Je parcourus encore une fois le pli décacheté que j’avais lu
et relu durant la nuit, m’en remémorai de nouveau les instructions avant de
le replier dans ma vareuse. Je relevai mon col et grognai un ordre enroué :
– Souquez ferme, les frérots !
La marée descendante nous força à toucher terre loin de la plage. À peine
accostés, la Petite Mayenne sauta à terre et planta son sabre dans le sable
gris. Il garderait la barque pendant que d’un pas vif j’entraînais son aîné vers
les frondaisons surplombant les rochers mouillés. L’air était déjà chaud. La
pluie avait cessé. Une odeur de terre humide se dégageait des sous-bois. Mon
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
crâne palpitait encore du trop-plein de vin et de tafia. Heureusement que le
rendez-vous n’était pas loin. Dès que j’aperçus la large pierre claire choisie
comme repère, je tapai dans le dos de mon matelot pour l’inviter à la
prudence et, sans ralentir, m’avançai vers celui qui m’avait fait lever si tôt.
– Hola señor Francisco ! criai-je à la volée.
Un gros homme, qui se tenait caché derrière le roc, se redressa aussitôt pour
me répondre d’une voix voilée par le pétun et les mélanges capiteux :
– Hola señor Henri !
De ses compatriotes espagnols, Francisco Molina avait le sang, l’accent et
le goût des choses de prix. Pour le reste, sa patrie était celle de l’or et de
l’argent, sa politique celle de s’en procurer le plus souvent et en plus grande
quantité possible. Aimé de personne et craint de beaucoup, c’était un gredin
sympathique tant que vous saviez lui être profitable. Il me serra chaleureusement
dans ses bras avant de me saisir le poignet. Son français était de miel em-
poisonné :
– Henri, mon ami, je suis tellement heureux de vous retrouver. J’avais peur
que vous n’arriviez pas.
Je ris un peu trop fort :
– Avoir payé d’avance et ne pas venir ? C’eût été grand affront fait à votre
réputation.
Le margoulin eut une grimace peinée, entre sourire et déception :
– Hélas, mon ami, j’ai fait ce que j’ai pu…
Je plissai les yeux. Le señor Molina était une canaille, mais n’aurait jamais
avancé l’excuse d’une commande en retard dans l’espoir de me faire payer
un peu plus d’or. Je lui avais versé un acompte de prince pour seulement or-
ganiser ce rendez-vous. Il savait mes cales pleines de ce bon vin de France
pour lequel ses clients espagnols et portugais ne tarderaient pas à louer leurs
belles et vierges nièces dans l’espoir d’y tremper les lèvres. Non, nous avions
tous deux trop à perdre à ce petit jeu pour y gaspiller une seule minute. Le
coquin avait forcément connu quelques vraies difficultés, ce qui était en définitive
pire nouvelle.
– Vous n’avez rien trouvé ? grondai-je en me souvenant du pli lu la nuit pré-
cédente. Pourtant vous m’avez confirmé cet entretien avant-hier. Peste ! Nous
ne devions nous voir qu’à la condition que vous m’en trouviez ! Vous avez
fixé vous-même ce rendez-vous.
– C’est un article difficile à dénicher, couina le marchand au supplice, sur
lequel sont placés les contrôles les plus stricts.
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
Derrière moi, la Grande Mayenne grogna un avertissement. Quelque chose
avait bougé derrière la ligne d’arbre située au nord de notre clairière. Je fis
un pas de côté pour placer le marchand entre moi et le ou les inconnus. Molina
tourna la tête vers les feuillages, agita une main molle :
– Ce ne sont que mes gens. Simple précaution. Ils sont là pour nous deux,
capitán, vous avez ma parole.
Je soupirai :
– Cette conversation commence à me déplaire. J’ai un tocsin dans la tête
et je sens fondre ma patience au soleil ! Tenez vos gens serré ou tout ceci
pourrait très mal finir.
Francisco Molina posa un regard inquiet sur mon acolyte qui se rapprochait.
D’un revers, le boucher mayennais saurait lui faire sauter le col avant qu’il
ait le temps d’appeler à l’aide. C’est aussi sur ce genre de détails que se res-
pectaient les meilleurs accords en ces terres sans loi.
– Dios mio, capitán Villon, je vous conjure de m’écouter. Je n’ai pas trouvé
une autre conserva, c’est vrai, mais j’ai autre chose. Peut-être même quelque
chose de mieux. Ici, sur place, avec moi.
Je plissai les yeux, soudain intéressé :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Un autre spécimen de ces merveilles. Il ne tient qu’à vous de le découvrir.
Mon cœur martela ma poitrine. Le bourdonnement du monde se fit plus pres-
sant à mes tympans. Je bafouillai presque :
– Où ?
Molina tendit la main vers l’est, vers les arbres et les ombres de la forêt :
– L’homme nous attend à son campement, mon ami. Je lui ai déjà dit que
vous souhaiteriez sûrement lui parler.
– Emmenez-moi !
Plus rien ne comptait, je ne pris même pas la peine d’ordonner à la Grande
Mayenne de me suivre. Ce dernier emboîta cependant mon pas pour suivre
le gros trafiquant vers les feuillages émeraude. Mon mal de crâne avait disparu.
Ou bien je n’y prêtais plus attention. Peu importait. Avais-je vraiment trouvé
la piste d’une autre maravilla ? La belle journée que voilà !
Les sous-bois vers lesquels m’avait entraîné le trafiquant bruissaient d’une
vie invisible et affreusement bruyante. On aurait pu croire que chaque tronc
abritait sa colonie d’oiseaux déterminés à me vriller les tympans de leurs pé-
piements idiots. Seule la fraîcheur de la canopée, ainsi que l’ombre qu’elle
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
procurait, rendirent l’excursion supportable. À travers les rideaux de lumière
mal filtrée par les grands cocotiers et les pins, on pouvait voir tournoyer des
myriades d’insectes ravis de notre visite. Ne pas se retenir de respirer, en
traversant leurs nuées silencieuses, suffisait à s’en remplir la bouche ou le
nez par dizaines, particules déjà mortes mais encore frémissantes sur la langue
et contre le palais. À chaque pas, l’odeur d’humus gras se mélangeait à celle,
écœurante, d’une pourriture végétale si gorgée de vie qu’on aurait pu croire
qu’un charnier avait été enfoui sous les racines et les souches au seul profit
des plantes. Des lampées fréquentes de vin tiède m’aidèrent à endurer cette
traversée nettement plus pénible que sa courte durée ne l’aurait laissé
croire.
Pendant la promenade, à aucun moment ne se montrèrent les hommes de
main du señor Molina, mais nous pûmes sentir leur présence tout autour de
nous. Je suspectai mon guide d’avoir suborné quelques Indiens de l’île, seuls
capables de se fondre ainsi dans la nature et de vous guetter, invisibles à moins
de quinze pas. Pour une fois presque intimidé, la Grande Mayenne se donnait
une contenance en fouettant les hautes herbes de la pointe de son sabre. Il
ne retrouva son calme que lorsque nous arrivâmes au campement : quelques
huttes en bois et feuillages tressés, regroupées autour de plusieurs petits foyers
éteints, divers assortiments de peaux et fourrures séchant au soleil et une
odeur tenace de viande fumée. Je réalisai aussitôt dans quel endroit nous
venions d’arriver : c’était le bivouac de ces boucaniers qui s’étaient installés
depuis plusieurs jours au-dessus de Port-Margot, et dont on parlait tant sur
les quais. Je commençais à mieux comprendre… Cette poignée de renégats
n’était pas venue si près des côtes par hasard. Molina avait certainement tout
arrangé.
À notre approche, un gaillard massif et sans âge, au crâne pelé par le soleil
et les pluies, sortit presque nu de la première hutte pour s’étirer en souriant
de tous ses chicots. Ses poses conquérantes le désignaient expressément comme
le chef de meute : du front aux chevilles, des cicatrices blêmes hachuraient
sa peau brunie ; à la taille, il portait une large ceinture de cuir lestée de lames
et d’aumônières aux formes et tailles variées. Je devinai aussitôt l’original
authentique, à la cervelle décousue par les tropiques. Il fallait être de cette
trempe pour supporter une vie de clandestin perdu dans les terres intérieures
des îles. Connaissant un peu les particularismes de cette race-là, j’espérai au
moins que celui-ci parlerait un jargon compréhensible. Mes espoirs furent en-
terrés dès que Molina fit les présentations :
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
– Capitán Villon, voici le grand Féfé de Dieppe.
– L’grand Fèfè, corrigea l’intéressé d’une voix calcinée par l’alcool.
Je lui tendis la main. Il resta à l’observer sans réagir ou sans comprendre.
Son infect sourire meurtri s’agrandit encore :
– Fumerelle ! T’es un balostrin d’capitoune alors ? Tu charcules ta vareuse
où t’es d’là sirelopette ?
Puis il me saisit le poignet et me secoua vigoureusement les doigts en éclatant
de rire :
– Te cagnes pas, capitoune, toi et moi on va longer sur l’portant !
Le bougre semblait sympathique, et son accueil tout autant, mais je ne com-
prenais que difficilement son sabir d’îlien à demi-sauvage. Attirés par les voix,
deux de ses compagnons montrèrent leur mauvaise trogne à l’entrée d’une
hutte avant de retourner à leurs affaires. Une indéniable marque de politesse,
de la part d’hommes qui n’appréciaient guère que quiconque s’intéressât de
trop près à eux.
– Le capitán Villon veut que tu lui parles de ta maravilla, intervint
posément Molina. Comme je te l’ai dit, il est venu de loin pour ça.
Le grand Fèfè ne m’avait pas encore lâché la main. Il me dévisagea
prudemment :
– Cabesse, mon palo. Mais faudra chauliper le Fèfè pareil.
Je maintins le contact entre nos doigts, accentuai légèrement la pression
pour appuyer mon propos :
– Je ne serai pas un ingrat, Fèfè de Dieppe. Si ce que tu as pour moi est de
bonne qualité, je t’en donnerai un bon prix.
– Cabesse !
Il recula en serrant les poings vers le ciel, puis fila farfouiller dans sa cabane.
Après un coup d’œil rapide vers la Grande Mayenne qui commençait à
montrer les dents, je me penchai vers le gros Francisco :
– Qu’est-ce que c’est que cet animal, et comment diable a-t-il échoué dans
vos filets ?
– Racé bestiau, n’est-ce pas ? gloussa Molina. Je le fréquente depuis plusieurs
années, au hasard des ports et des tavernes d’ici à Puerto Bello. Il connaît des
anecdotes fascinantes, quoique des plus tragiques, sur ce que peut endurer un
esclave aux mains de mes compatriotes. À ma connaissance, c’est un des rares
prisonniers à être sorti vivant des citadelles du Pérou, au terme d’une saga qui
vous laisserait le front et le ventre glacés même s’il vous la contait sous le soleil
de midi. Joli spécimen des îles et de notre temps que ce grand Fèfè.
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
– Singulier bonhomme en effet, soufflai-je stupéfait, mais peut-on lui faire
confiance ?
– Au sujet de la merveille que je vous ai promise ? Croyez-moi, capitán Villon,
en ce qui concerne les maravillas, ce vilain singe vaut plus que tout l’or
d’Atahualpa.
Le grand boucanier revint, avec sur le dos une chemise tellement usée et
vieillie que sa couleur d’origine avait laissé la place à un gris brun sale, raidie
de crasse et de sang séché, qu’il ne portait pas avec moins de dignité que s’il
s’était agi d’une hermine de roi. Dans sa caboche brisée par les mauvais trai-
tements persistait certainement l’obscur désir d’honorer ses invités. Malgré
la chaleur montante, je boutonnai rapidement ma vareuse et lui accordai une
honorable courbette lorsqu’il se planta devant moi. Sa gueule d’iguane blessé
se plissa en un rictus flatté. Il me fit signe de m’asseoir face à lui. J’obéis
lentement. Gloussant et postillonnant, l’aliéné fouilla dans sa plus grande au-
mônière pour en extraire délicatement une sorte de tube brillant :
– Guince, mon palo, c’est de la bouille !
Je pris le temps de détailler l’article qu’il tenait dans sa paume : il s’agissait
d’un cylindre métallique, peut-être de l’argent patiné, doté d’un fond plat et
d’un sommet plus large. Mon cœur s’emballa. La fine manufacture de l’objet,
son élégante sobriété ainsi que son étrangeté manifeste, l’atmosphère baroque
de ce campement ruisselant de chaleur… Tout ici me clamait qu’il s’agissait
bien d’une de ces maravillas qui apparaissaient parfois au cœur d’un
comptoir caraïbe, promesse de richesse et risque de mort pour celui qui en
possédait, tant leur valeur et leur mystère attisaient les convoitises. Je tendis
involontairement la main vers la merveille, mais le grand Fèfè referma ses
doigts dessus en sifflant.
– Qu’est-ce que c’est ? murmurai-je en reculant prudemment le bras.
– Quinquina, mon palo, quinquina…
À sa ceinture, les lames tintèrent en s’entrechoquant tandis qu’il hochait
violemment la tête. Il avait prononcé le nom comme on murmure celui des
saints protecteurs. Je le répétai pour m’ouvrir à sa magie :
– Quinquina.
Il secoua le tube de haut en bas, créant un son léger produit par ce qui
se trouvait à l’intérieur. Un bruit à la fois sec et crissant. Je m’étais
trompé : le tube n’était que le contenant qui protégeait et dissimulait la
merveille enfermée dedans. Aussi rudement mis en appétit, je déglutis dif-
ficilement :
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
– Comment on s’en sert ?
Fèfè fit mine d’avaler le tube entre ses chicots noircis :
– Tu le gobelles vissa quand t’as le mauvais air fumeux. De la bouille, mon
palo !
– Ce qu’il essaie de dire, intervint Molina, c’est que cette médication soigne
les pires fièvres des marais.
Je restai sans voix. S’il était avéré, un tel prodige aurait été de nature à
bouleverser l’ordre des choses jusqu’aux confins des terres d’Europe. Sous
toutes les latitudes, de l’Afrique à l’Asie en passant par les campagnes de
France, les fièvres des marais constituaient un mal mortel. Si c’était là une
authentique maravilla – et tout dans son aspect me criait que c’en était
bien une –, la possibilité qu’il s’agisse d’une médication véritablement capable
de combattre ces fléaux ne relevait pas de la promesse de charlatan ou de
rebouteux. Mais quel espoir recelait véritablement cette petite boîte
argentée ? J’avais besoin de plus de preuves. Je me tournai vers Molina :
– Comment l’a-t-il trouvée ? Où ? Est-ce vraiment efficace ?
– Le grand Fèfè de Dieppe vous le raconterait mieux que moi, mais.. Pour
faire court… Il contracta lui-même la maladie pendant sa captivité et fut
sauvé par cette medicina, dont il parvint à dérober un stock avant de s’échap-
per.
– Nous ont claqué la couenne dans le merdon, renchérit le boucanier, claqué
à tous clanchoir d’la tripe et du boyon. Plus d’trente poignées de gars ! Puis
m’ont fait gobeler l’quinquina, mon palo. Les autres ont coulé. Fèfè est regrimpé
vivant du merdon !
Je commençais à mieux saisir ce qui s’était passé. Les autorités
espagnoles avaient sans doute fait exposer plusieurs dizaines d’esclaves
aux fièvres puis testé l’efficacité de cette médecine sur ce pauvre
misérable. Heureusement pour lui, et pour moi, l’expérience avait été
un succès. Cette affreuse anecdote contenait par ailleurs une preuve sup-
plémentaire de sa véracité : au cours de mes insistants mois de recherches,
la majorité des témoignages que j’avais recueillis tendaient à prouver que
les Espagnols ne manufacturaient pas ces maravillas, mais en héritaient
d’une mystérieuse façon, dont nul n’osait parler, mais qui les obligeait
à les essayer de mille et viles manières pour en déterminer l’usage. Quitte,
ce faisant, à tuer autant de pauvres bougres. J’étais dès lors convaincu
que le señor Molina n’avait pas failli à sa réputation. J’optai pour un
grand sourire :
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
– Je te crois, Fèfè. Mais serais-tu d’accord pour me vendre ta quinquina ?
– Non, pas d’vente, mon palo. Troc-moi c’qui me plaît.
Je ne doutais pas de disposer dans mes cales de ce qui ferait le bonheur
d’un saigneur de bêtes à demi-nu. Je souris plus aimablement encore :
– Qu’est-ce qui te ferait plaisir, Fèfè de Dieppe ?
– Troc-moi ta conserva, mon palo !
Christ mort ! Comment avait-il su ou deviné ? Interloqué, je braquai un
regard effaré vers le gros trafiquant espagnol, qui me retourna une moue
ennuyée :
– J’ai dû convaincre notre ami de vos motivations pour lui faire accepter
cet entretien, capitán. C’est à ce titre qu’il vous considère comme son égal
et a accepté de vous rencontrer, en tant que chanceux propriétaire d’une autre
maravilla.
Stupéfait par ses prétentions, je revins vers le crasseux crétin posé en face
à moi. Comment osait-il caresser l’espoir que je lègue ma merveille des mer-
veilles, ma sainte relique, mon irremplaçable conserva ? N’avait-il donc pas
conscience de ce que représentait l’objet qu’il venait de me présenter, pour
considérer avec si peu d’acuité la valeur que j’accordais à mon propre trésor ?
Je le fixai avec effarement, incapable de déchiffrer sa proposition. Le bou-
canier, quant à lui, se contenta d’opiner avec ferveur, sans oublier de sou-
rire :
– Sûr, mon palo, faudra chauliper le Fèfè pareil !
– Chauliper le Fèfè, soupirai-je, bien sûr…
Combien étaient-ils dans le campement ? Une douzaine, peut-être un peu
plus. Tous chasseurs bien armés et sachant tirer. Sans compter les discrets
Indiens de Molina qui avaient certainement reçu des ordres en cas d’échauf-
fourée. Même avec la Grande Mayenne à mon côté, je doutais d’être
victorieux. Pour autant, je refusais de payer le prix demandé. Mon bien le
plus précieux, le fruit de longs et coûteux mois de recherches pour dénicher
une autre authentique maravilla, et pour laquelle je nourrissais de grands
projets, bêtement troquée contre une autre merveille à ce grand dadais qui
l’échangerait contre une rasade de tafia un soir de beuverie ? Pas question !
Mais j’allais avoir besoin de temps pour trouver une solution de remplace-
ment :
– Très bien, il me faut retourner jusqu’à mon navire. Chercher ma conserva…
Mais, dis-moi, qu’en feras-tu ? Elle ne peut pas te servir autant que ta quinquina.
Tu ne préférerais pas de la poudre ? Un pistolet neuf ?
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
Je lui montrai celui glissé à ma ceinture. Une belle arme en bois verni, dont
la précieuse platine à silex surclassait toutes les pétoires aperçues ici. Je vis
le regard du grand boucanier s’éclairer un instant en détaillant ma proposition.
Puis s’amoncelèrent à nouveau les nuages dans sa cervelle étroite, et se re-
fermèrent les herses sur son enfer privé :
– Non, capitoune, troc-moi ta conserva, et je la mangerai !
Je crois que ce n’est qu’à la manière brutale, enfiévrée, dont il prononça
ce dernier mot, ainsi qu’au claquement grotesque de ses chicots mastiquant
dans le vide, que je compris le sens véritable de sa proposition. C’était Chronos
mangeant ses enfants, le sauvage dévorant le cœur de ses ennemis, le sorcier
primitif cherchant la magie dans les os rongés de la bête. C’était la victoire
d’un homme qui dévorait ses terreurs pour mieux les posséder. Dépositaire
d’une authentique maravilla, il l’offrait à son frère en fascination, dans l’espoir
de guérir leur comparable fièvre, de nourrir leur similaire appétit. Pas
d’argent, pas de troc, mais un double don. Oui, c’est sur ce dernier mot vide
de valeur mais grouillant de sens que le grand Fèfè de Dieppe emporta cet
échange. Je pus dès lors lui tendre une main sincère :
– Tu l’auras et tu la mangeras, mon ami. Et je te donnerai aussi de la poudre
pour que tu chasses longtemps.
Le boucanier saisit mes doigts et se releva en m’arrachant au sol :
– Cabesse, mon palo !
Puis il rangea son trésor dans une de ses aumônières et tourna les talons
jusqu’à disparaître dans sa hutte sans ajouter un mot. De nouveau seul dans
le campement paisible, à peine perturbé par le cri des oiseaux et le vrombis-
sements des insectes, notre trio demeura ainsi, immobile, pendant que je cher-
chais à rassembler mes idées. Je venais de sacrifier ma plus précieuse
possession au caprice d’un aliéné. Étais-je moins fou que lui ? Francisco Molina
me saisit l’avant-bras pour m’éloigner de ce lieu.
– Je suis heureux que vous lui ayez parlé, capitán Villon, et je suis plus heureux
encore que vous l’ayez cru.
– Merci pour ce que vous avez fait, señor Francisco. Je regrette d’avoir douté
de vous.
– Ne me remerciez pas encore, gloussa le trafiquant. Remerciez-moi pour
ce que je vais vous dire si nous nous entendons sur un autre sujet qui me
tient à cœur.
Immédiatement alarmé par son air patelin, je le laissai me guider sous les
arbres loin du campement. L’ombre de la canopée apaisa mes idées confuses,
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
je clignai des yeux en l’écoutant me parler d’argent :
– Je souhaiterais assez m’entendre avec vos amis actuels, mon cher Henri...
Je plissai les yeux :
– Continuez.
– Et bien… Disons que, si dans les mois à venir, un drapeau à fleurs de lys
devait flotter sur quelque île voisine, je serais ravi de compter parmi les com-
merçants qui y seraient bien accueillis. J’ai là-bas des affaires qui supporteraient
mal d’être interrompues.
Christ mort ! Le coquin était bien renseigné ! Et il fallait qu’il fût certain
de m’avoir parfaitement appâté, pour me livrer si franche proposition. La
prudence et la loyauté auraient voulu que j’avertisse aussitôt Brieuc, Le Vasseur
et les autres capitaines. Si Francisco Molina était une figure importante jouissant
d’une considérable influence – suffisante en tout cas pour avoir eu vent de
la mission de notre escadre française –, il n’en était pas moins marchand,
modérément espagnol mais éminemment corruptible. Qui d’autre, de plus
fidèle à la cause de Philippe IV, savait déjà ou saurait bientôt ce qui se
tramait ces jours-ci à Port-Margot ? Pourtant, j’avais si bien été ferré par
l’incroyable rencontre avec le grand Fèfè que je répugnais à mettre en péril
mon commerce personnel. Il me fallait ajourner. Différer. Je haussai pru-
demment les épaules :
– Je ne vois pas ce qui pourrait contrarier un tel accommodement…
Molina eut un petit rire sec :
– C’est que j’ai appris à me méfier de la ferveur de vous autres huguenots,
parfois prompts à manier la pique à l’odeur d’un bon catholique.
– Cette ferveur-là n’est peut-être que la petite monnaie de certaines postures
papistes !
– J’entends bien, mais… Pensez-vous qu’entre gens de bonne intelligence,
il y aurait façon de passer outre ces mauvaises querelles d’autels ? Pour le
bien commun ?
– Señor Francisco, s’il ne tenait qu’à moi, vous entreriez et sortiriez
librement de tout port dont j’aurais la confiance du gouverneur. Je vous promets
au moins d’en parler à qui de droit.
– Bien, bien, commenta le trafiquant en me tapotant le bras. Je vous crois,
capitán, et puisqu’il en est ainsi, il est temps pour moi de vous dire un beau
secret.
Il s’arrêta entre deux gros troncs, observa rapidement autour de nous avant
de se pencher vers mon oreille :
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER
LE DÉCHRONOLOGUE
– Oubliez pour le moment Fèfè et son trésor…
Son conseil me fit presque sursauter. Oublier le but de mes incessantes re-
cherches, au moment de mettre la main sur l’objet de toutes mes convoitises ?
Alors que j’avais dû manœuvrer, soudoyer, veiller consciencieusement à faire
coïncider la présence de mes braves employeurs du moment avec la venue
du gros marchand sur cette île, afin de mener de front tous mes commerces ?
Il devait forcément plaisanter ! Pourtant, à son regard mi-amusé et mi-
sérieux, je compris qu’il ne me raillait point. Agitant mollement les doigts, il
se dépêcha de s’expliquer :
– D’une certaine manière, ce fou de boucanier n’était là que pour vous
allécher et puis, de vous à moi, ce n’est pas comme si ce gibier-là allait pro-
chainement quitter Hispaniola… Vous aurez tout le temps de mener
commerce avec lui… Par contre, ce que je sais de source sûre, c’est qu’un
galion partira bientôt de La Habana pour Madrid, chargé d’une cargaison
plus considérable de cette merveilleuse quinquina patiemment glanée par
mes compatriotes. Je n’ai pas la date exacte, mais j’ai appris que ce navire
doit faire escale à San Juan de Puerto Rico. Le reste est entre vous et notre
Seigneur.
Deux beaux traîtres complotant à l’ombre de nos fidélités… J’éclatai d’un
rire stupéfait !
– Alors, qu’en dites-vous, capitán Villon ?
– J’en dis que j’ai bien fait de préparer mon équipage au départ, señor
Francisco.
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LA VOLTE Le Déchronologue STÉPHANE BEAUVERGER