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Genève, 2007
Les désignations utilisées dans les publications du BIT, qui sont conformes à la pratique des Nations Unies, et la
présentation des données qui y figurent n’impliquent de la part du Bureau international du Travail aucune prise de
position quant au statut juridique de tel ou tel pays, zone ou territoire, ou de ses autorités, ni quant au tracé de ses
frontières.
Les articles, études et autres textes signés n’engagent que leurs auteurs et leur publication ne signifie pas que le
Bureau international du Travail souscrit aux opinions qui y sont exprimées.
La mention ou la non-mention de telle ou telle entreprise ou de tel ou tel produit ou procédé commercial
n’implique de la part du Bureau international du Travail aucune appréciation favorable ou défavorable.
Les publications du Bureau international du Travail peuvent être obtenues dans les principales librairies ou
auprès des bureaux locaux du BIT. On peut aussi se les procurer directement, de même qu’un catalogue ou
une liste des nouvelles publications, à l’adresse suivante: Publications du BIT, Bureau international du Travail,
CH-1211 Genève 22, Suisse, ou par e-mail: [email protected] ou par notre site Web: www.ilo.org/publns.
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Introduction ....................................................................................................................................... 1
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Introduction
Le présent document a été établi par le Bureau international du Travail comme base
de discussion pour la Réunion tripartite sur l’impact des filières alimentaires mondiales sur
l’emploi (24-27 septembre 2007), organisée dans le cadre du Programme des activités
sectorielles.
Le Programme des activités sectorielles, tel que défini par le programme et budget de
l’OIT, vise à aider les gouvernements et les organisations d’employeurs et de travailleurs à
renforcer leur capacité de régler d’une manière équitable et efficace les problèmes sociaux
et les problèmes de travail qui se posent dans différents secteurs économiques, tout en
permettant au BIT de suivre ces problèmes.
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 1
1. Les filières alimentaires mondiales
Aux Etats-Unis, au rayon fruits et légumes d’un supermarché, des consommateurs
tendent le bras pour saisir des grappes de raisin en provenance du Chili. En Europe, des
clients examinent des haricots verts soigneusement empaquetés, arrivés la veille par avion
du Kenya. Au Japon, les clients d’un restaurant se délectent d’un thon pêché au large des
côtes de Sri Lanka. En Roumanie ou en Australie, les clients des établissements des
chaînes de restauration rapide consomment des produits élaborés et transformés par ces
mêmes chaînes en Fédération de Russie ou, par l’entremise d’un fournisseur, au Brésil ou
en Afrique.
Pour beaucoup d’entre nous, les aliments que nous consommons quotidiennement ne
proviennent plus essentiellement de producteurs locaux. Dans les pays industriels en
particulier, les produits en rayon ou les plats servis dans les restaurants arrivent de toutes
les régions du monde. La filière alimentaire qui relie le producteur au consommateur n’est
plus locale; elle est mondiale.
Le phénomène en soi n’est pas nouveau. De tout temps, des produits alimentaires ont
été importés ou exportés. Il reste que, ces dernières années, des changements radicaux ont
eu lieu avec le développement des filières alimentaires mondiales. L’ancienne chaîne
d’approvisionnement en général non intégrée, dans laquelle un produit parvenait au
consommateur après être passé par une série d’intermédiaires et de marchés, appartient au
passé. Aujourd’hui, les différentes étapes de cette chaîne d’approvisionnement alimentaire
et chaîne de valeur sont étroitement liées, de sorte que les différents partenaires (du
producteur au consommateur) sont conscients de faire partie d’un seul et même processus
(un diagramme simplifié de cette chaîne est présenté à la figure 1.1; par ailleurs, le sujet est
abordé plus en détail au chapitre 3). En d’autres termes, les filières alimentaires mondiales
connaissent un processus de plus en plus marqué de coordination verticale.
Chaîne de valeur
Allocation du prix payé par les consommateurs
Amont aux fournisseurs et, par extension, aux
Aval
producteurs de produits alimentaires et
de boissons, aux producteurs de matières
premières et aux autres intervenants de
la chaîne de valeur.
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 3
l’avance qui lie l’exploitant agricole, l’exportateur ou le transporteur, l’industriel et
finalement le détaillant dans une filière étroitement surveillée et contrôlée.
Pour certains produits (le café, par exemple), ces entreprises peuvent être de puissants
groupes agroalimentaires ou des détaillants de la restauration rapide. Aux Etats-Unis, par
exemple, les entreprises de restauration rapide sont les plus gros acheteurs de viande de
bœuf. Pour d’autres produits alimentaires, les grandes chaînes de supermarchés peuvent
jouer le rôle de chef de file – cela peut être le cas, par exemple, pour les fruits et légumes
frais. Quelles que soient les entreprises chefs de file, leur rôle est déterminant: ce sont elles
qui établissent les termes de l’accord et qui déterminent dans une large mesure les prix qui
seront demandés.
ii) les grandes entreprises de l’agroalimentaire (par exemple, Nestlé, Unilever, Danone,
Sysco);
iii) les grandes chaînes de restauration rapide (par exemple, McDonald’s; KFC,
Starbucks, Subway);
iv) les entreprises non alimentaires (par exemple Benetton) et les sociétés de placement
privé (par exemple, Texas Pacific, Apax) exploitant des établissements de
restauration rapide/ou s’occupant de transformation de produits alimentaires.
Tous ces faits nouveaux ajoutés à l’attention croissante accordée à la «gestion des
marques» et à d’autres tendances telles que le développement de l’emploi atypique, de
l’externalisation et de la sous-traitance, et la prévalence accrue de la franchise
4 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
d’exploitation d’entreprise (notamment chez les géants de la restauration rapide)
contribuent sans doute à précariser l’emploi 1.
Nous nous concentrerons ici sur les étapes centrales et, dans une moindre mesure, sur
les étapes ultérieures de la filière alimentaire (transformation, fabrication et distribution
aux détaillants et grossistes) plutôt que sur la production agricole. L’industrie de
fabrication des produits alimentaires et des boissons est un vaste secteur pouvant être
défini comme la préparation de produits alimentaires et de boissons prêts à la vente et à la
consommation. Elle comprend les étapes de l’approvisionnement en ingrédients, de la
transformation, de la conservation des denrées alimentaires et du conditionnement. Elle
comprend également la recherche et la conception des produits, les études de marché et la
commercialisation.
1
T. Royle et B. Towers (directeurs de publication): Labour relations in the global fast-food
industry (Londres, Routledge, 2002) et autres travaux du même auteur.
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2. Evolution de la demande de produits
alimentaires et de boissons
Généralement, plus le revenu disponible augmente, plus la part du budget des
particuliers ou des ménages consacrée à l’alimentation diminue. En d’autres termes, une
fois les dépenses incompressibles réalisées, il reste davantage d’argent pour d’autres
dépenses. Il n’empêche que le montant réel des dépenses en produits alimentaires et en
boissons n’a cessé d’augmenter année après année dans toutes les régions du monde
(tableau 2.1) 1.
1
Les données ici présentées et les autres données statistiques et de recherche figurant dans ce
rapport proviennent de travaux réalisés par Clara Foucault-Mohammed (Service des activités
sectorielles, BIT).
6 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
On a vu apparaître certains comportements nouveaux. Dans les pays industriels et
dans les parties les plus prospères des pays en développement, par exemple, les
changements démographiques et sociaux ont modifié les préférences alimentaires de
diverses manières: aujourd’hui plus aisés, les gens sont prêts à dépenser plus si cela peut
leur permettre de gagner du temps, et cela vaut aussi pour les achats de produits
alimentaires. Le nombre grandissant de femmes qui travaillent, la multiplication du
nombre de ménages d’une seule personne et le vieillissement de la population ont conduit
au succès des produits faciles à préparer et à un recours plus marqué à l’industrie de la
restauration (repas pris à l’extérieur, vente à emporter, livraison à domicile, etc.).
Les consommateurs veulent plus de variété et sont plus exigeants sur les plans de la
qualité et de la fraîcheur des produits. Ils veulent également que certains produits, les fruits
et les légumes par exemple, soient vendus tout au long de l’année, même lorsque ce n’est
pas la saison. Cette tendance est liée à la capacité qu’ont désormais les fournisseurs de se
ravitailler à l’échelon de toute la planète. Un récent rapport du BIT 2 illustre la situation en
prenant le cas du raisin. «Aux Etats-Unis, lorsque ce n’est plus la saison en Californie, le
raison provient du Chili et du Mexique ...; dans l’Union européenne, il provient des pays
du sud de l’UE de juillet à septembre, du Chili et de l’Afrique du Sud entre janvier et mars,
et du Brésil pendant les mois intermédiaires.»
2
S. Best et I. Mamic: Global agri-food chains: Employment and social issues in fresh fruit and
vegetables, projet de document (non encore publié) élaboré pour le bureau de l’OIT à Bangkok.
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 7
Tableau 2.2. Exemples de crises alimentaires majeures dans les pays industrialisés
Les consommateurs, en partie en raison des craintes suscitées par ces crises
alimentaires, mais également à la suite des campagnes de lutte contre l’obésité, s’orientent
de plus en plus vers les aliments «sains» (ou qui leur semblent tels). Il existe un marché
bio, limité mais en croissance, dans les pays industriels. Cette demande particulière était
autrefois satisfaite par des magasins spécialisés, mais les grandes chaînes de supermarchés
s’y intéressent de plus en plus. Les consommateurs sont également préoccupés par l’excès
de graisses, d’acides gras trans, de sel et de sucre présents dans les aliments transformés.
Les entreprises de restauration s’efforcent de répondre à ces préoccupations: McDonald’s,
par exemple, propose des salades qui viennent compléter sa gamme de hamburgers.
Nous pouvons également déceler chez certains consommateurs ce qui pourrait être le
début d’une réaction contre la mondialisation de l’approvisionnement en produits
alimentaires. Pour l’instant, cette réaction ne semble être le fait que de très peu de
personnes et ne saurait donc être surestimée. Il reste qu’un nombre grandissant de
consommateurs, dans certains pays industriels, souhaitent pouvoir acheter des produits
locaux (par exemple directement du fermier ou du producteur sur les marchés). Cette
démarche coïncide avec les préoccupations suscitées par le changement climatique et les
émissions de CO2 liées au transport (notamment aérien). Certains consommateurs se
soucient du nombre de kilomètres parcourus par les produits proposés dans les
supermarchés locaux et s’efforcent d’éviter ceux qui viennent de trop loin.
8 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
Ces préoccupations pourraient bien gagner un plus grand nombre de consommateurs
dans les années à venir. Elles ont déjà des effets. Par exemple, lorsque la presse
britannique s’est penchée sur les conséquences pour le climat du transport de légumes en
provenance du Kenya; les agriculteurs et les intermédiaires de ce pays ont immédiatement
réagi en faisant part de leurs craintes pour leurs entreprises et leurs emplois.
Un autre secteur limité mais en croissance rapide dans certains pays est celui du
commerce équitable. L’idée de mettre en place d’autres types de filières alimentaires
mondiales liant directement les consommateurs socialement responsables des pays
industrialisés aux producteurs de pays en développement, lesquels seraient assurés
d’obtenir une part équitable du prix final des produits, remonte à la création des
organisations de commerce alternatif dans les années cinquante et soixante. Toutefois, ce
n’est que ces dix dernières années que l’idée d’appliquer le principe du commerce
équitable à des denrées telles que le café, le thé, le chocolat ou la banane a vraiment pris
corps, notamment en Europe. Les principaux marchés sont les Pays-Bas, l’Allemagne, le
Danemark, la Suisse et le Royaume-Uni. Les grands groupes alimentaires s’efforcent de
suivre le mouvement. Nestlé propose depuis peu un café quasi «équitable», et plusieurs
chaînes de supermarchés ont leurs propres gammes de produits équitables. Certaines
chaînes de cafés ne proposent plus que du café issu du commerce équitable.
Depuis quelques années, les détaillants multiplient les efforts pour décrypter les
comportements des consommateurs, par exemple par la création de bases de données
détaillées sur les achats des consommateurs (bases alimentées par les cartes de fidélité) ou
par l’analyse sociodémographique de l’environnement immédiat des magasins. Ces
pratiques sont contestées au nom du respect de la vie privée, mais la possibilité qu’auront
bientôt les détaillants de contrôler chaque achat grâce à l’identification par radiofréquence
(étiquettes RFID) semble ouvrir la voie à une extension de ces analyses.
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 9
3. Evolution de la production,
de la transformation et de la distribution
de produits alimentaires et de boissons
Aujourd’hui, l’important est plus ce que demande l’acheteur que ce que le fournisseur
peut offrir. Avec les filières alimentaires mondiales, le temps où les agriculteurs
commençaient par produire, puis cherchaient des débouchés, est révolu. Ceux qui
contrôlent les chaînes d’approvisionnement commencent par identifier ce qu’ils pensent
être les besoins des consommateurs, ou ce qu’ils ont l’intention qu’ils soient, puis mettent
en place la filière nécessaire. Les produits peuvent ainsi être adaptés dès le départ aux
souhaits des consommateurs. Autrement dit, les chaînes d’approvisionnement alimentaire
sont de plus en plus déterminées par la demande, au point qu’il serait plus juste de parler
de chaînes de la demande que de chaînes d’approvisionnement (ou chaînes de l’offre).
Pour analyser ces chaînes mondiales de plus près, on peut utiliser les méthodes
d’analyse des chaînes de valeur mondiales. Cette approche s’intéresse à la valeur qui est
ajoutée à un produit à chacune des étapes de la chaîne d’approvisionnement, depuis la
matière première jusqu’au produit fini.
Par exemple, le prix auquel un litre de lait est finalement vendu au consommateur
tient compte du travail de l’éleveur, mais également de la valeur qui est ajoutée à un stade
plus avancé de la chaîne d’approvisionnement, par exemple par le travail du grossiste, ainsi
que par l’emballage, le transport, la vente au détail et le marketing. Une chaîne de valeur
comme celle-ci est relativement courte; il y en a de beaucoup plus longues et plus
complexes, comme celles des aliments transformés obtenus à partir de produits non locaux.
Le principe est toutefois le même: il y a création de valeur à chaque étape du processus, les
produits primaires acquérant de la valeur par le travail de l’homme et par l’utilisation
d’équipements et de savoirs et informations.
10 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
Tableau 3.1. Distribution des recettes tirées des exportations de fruits et légumes frais africains
vers le Royaume-Uni (en pourcentage du prix final)
Une étude du même genre a été faite pour les bananes de l’Equateur importées au
Royaume-Uni. Il en ressort que les propriétaires des plantations perçoivent 10 pour cent
des recettes et les ouvriers eux à peine 1,5 pour cent.
Une telle répartition de la valeur ajoutée reflète dans une large mesure les différences
de pouvoir entre membres d’une même chaîne intégrée. C’est justement de la perception
des inégalités des termes de l’échange dans l’industrie alimentaire mondiale qu’est né le
concept de commerce équitable (voir dernier chapitre), dont la finalité est d’accroître la
part des producteurs primaires. Toutefois, il y a probablement d’autres raisons au fait que
l’entreprise principale d’une chaîne en profite apparemment beaucoup plus que les autres.
Dans bien des cas, elle occupe le point de resserrement, ou goulet d’étranglement, de la
chaîne. Pour revenir à l’exemple du commerce de la banane au Royaume-Uni, quelque
2 500 plantations et 15 000 petits et moyens producteurs de bananes (ainsi que
400 000 ouvriers des plantations) approvisionnent un marché de 60 millions de
consommateurs. Entre ces deux extrémités de la filière, il y a un goulet d’étranglement, où
la chaîne d’approvisionnement est contrôlée par cinq entreprises (Dole, Chiquita, Del
Monte, Fyffes et Noboa), qui assurent 88 pour cent du mûrissement et de la distribution),
le marché de détail étant quant à lui contrôlé par cinq géants des supermarchés,
représentant 70 pour cent du marché de détail.
Il y a un autre point à garder à l’esprit. La valeur est de plus en plus allouée non à
ceux qui fournissent un produit matériel mais à ceux qui peuvent mettre à profit
l’information nécessaire à une chaîne alimentaire mondiale pour fonctionner correctement.
L’utilisation des technologies de l’information a joué un rôle fondamental dans le
processus qui a permis aux entreprises qui jouent le rôle de chefs de file de cerner la
demande probable des consommateurs et de créer des filières alimentaires, ce qui est
déterminant pour la traçabilité des aliments, un concept qui ne cesse de prendre de
l’importance, comme nous l’avons vu. Grâce à la technologie, l’industrie agroalimentaire a
pu passer d’une approche statique à une approche dynamique des filières alimentaires
mondiales. La logique des stocks ayant pour seule finalité une gestion efficace des réserves
a cédé la place à une logique des flux, qui vise à mettre à disposition le bon produit dans
les bonnes quantités, au bon endroit et au bon moment.
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 11
La technologie continuera de transformer le secteur au fur et à mesure du passage à
une économie fondée sur le savoir. Les radioétiquettes RIFD mentionnées au chapitre 2
jouent aujourd’hui par exemple un rôle capital dans la traçabilité des marchandises et
seront de plus en plus utilisées pour suivre un article donné tout le long du parcours.
Certains détaillants commencent à réclamer, pour les articles qu’ils commandent, qu’ils
soient munis de ces étiquettes qui, à la différence des codes-barres qu’elles viennent
remplacer, permettent à chaque article d’avoir son propre identificateur.
On notera cependant que l’important n’est pas tant les technologies de l’information
que la capacité de sélectionner et utiliser l’information. Sous cet angle, le secteur des
produits alimentaires et des boissons ressemble à d’autres secteurs manufacturiers. De
même qu’il y a de plus en plus de «fabricants sans usine» (comme les fabricants de
vêtements qui externalisent la production réelle de leurs produits, ne faisant qu’exploiter
leur marque et leur connaissance de la demande des consommateurs), nous pouvons nous
attendre à ce que les marques prennent de plus en plus d’importance dans le secteur des
produits alimentaires et des boissons. Ceux qui transforment les produits alimentaires dans
leurs propres usines estimeront sans doute qu’ils ont intérêt à externaliser leur production
en la confiant à des tiers et de se contenter de promouvoir leurs marques qui servent
d’interface avec les consommateurs.
Même avec la mondialisation croissante des filières alimentaires, près de la moitié des
échanges commerciaux de produits agricoles se font entre pays industrialisés. L’Union
européenne est le plus gros bloc commercial, avec près de 30 pour cent des flux
commerciaux de produits agricoles. Il existe d’autres blocs commerciaux importants,
comme celui créé par l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Dans
l’ensemble, on observe une diminution de la part des pays en développement dans le
commerce agricole mondial depuis cinquante ans, cette part passant de 40 pour cent en
1960 à 30 pour cent aujourd’hui.
Les pays en développement ont été durement touchés, notamment par le déclin
observé sur le marché de produits agricoles comme le café, le cacao, le thé et le sucre.
L’indice des prix de ces produits traditionnels a baissé de 47 pour cent entre 1982 et 2001
et, dans l’ensemble, on s’attend à ce que les prix réels stagnent pendant au moins quelques
années. A l’origine de cette chute spectaculaire des prix on trouve différents facteurs,
notamment une offre excédentaire.
Ces dernières années, les pays en développement ont réussi à redresser quelque peu la
situation, en partie en développant leurs échanges commerciaux entre eux et en partie en
diversifiant leur production en direction de produits non traditionnels et de produits
alimentaires transformés. En tête de tous les groupes de produits pour la croissance, on
trouve les fruits et légumes frais (généralement liés, à des fins statistiques, au commerce
des fleurs coupées), et les produits de la mer frais ou transformés. Le tableau 3.2 montre
l’importance actuelle de ces différents produits pour les pays en développement, ainsi que
leur part dans les exportations agricoles mondiales. Ces données peuvent être comparées à
celles concernant les produits tropicaux plus traditionnels.
1
Cette partie du document s’inspire en particulier du travail de Sarah Best et d’Ivanka Mamic.
12 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
Tableau 3.2. Changement de structure du commerce mondial de produits agricoles
(en pourcentage des échanges commerciaux totaux)
Si l’on prend un de ces secteurs à croissance rapide, comme celui des poissons frais
ou transformés, on observe une progression de ce marché dans les exportations de
certaines régions comme l’Amérique latine et les Caraïbes, mais aussi l’Afrique
subsaharienne (voir figure 3.1).
Figure 3.1. Poisson (vivant ou mort, réfrigéré ou congelé) – Exportations par sous-région, 1995-2004
(en pourcentage du total mondial)
16
14
12
%
10
Amérique du Nord,
Amérique latine,
8
Caraïbes
Afrique subsaharienne
6
0
1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004
Années
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En ce qui concerne le poisson, on constate aussi une progression dans certains pays.
Le Viet Nam, par exemple, a triplé la valeur de ses exportations de poissons transformés au
cours des six années écoulées entre 1997 à 2002, ces exportations passant de 500 millions
de dollars à 1,5 milliard de dollars.
Les phases par lesquelles passe le poisson, depuis le moment où il est pêché jusqu’au
moment où il est vendu (frais ou transformé) au consommateur, sont une bonne illustration
du mode de fonctionnement des chaînes d’approvisionnement dans le cadre de la
mondialisation. Les plus gros producteurs de thon en boîte sont la Thaïlande, l’Espagne et
les Etats-Unis. L’Espagne produit de grosses quantités de thon en boîte à partir de thons et
de morceaux de thon congelés, qu’elle importe de l’Equateur, de la République
bolivarienne du Venezuela et du Costa Rica. Dans la région des Amériques, les plus
grosses conserveries sont situées aux Etats-Unis, mais une grande partie du processus qui
précède la mise en boîte se déroule dans les Samoa américaines et au Mexique. Les
conserveries utilisent de plus en plus des morceaux de thon précuits ou congelés venant de
Fidji, de Trinité-et-Tobago, de la Thaïlande et de l’Equateur. Les entreprises américaines
de mise en conserve du thon se sont aussi implantées elles-mêmes dans des pays à faibles
coûts de main-d’œuvre, comme la Thaïlande et l’Equateur.
Comme nous l’avons vu, les pays en développement se mettent de plus en plus à
produire des fruits et légumes frais destinés à la vente directe dans les pays industrialisés.
Cela n’est possible que grâce à des filières alimentaires intégrées sophistiquées, qui
permettent aux produits d’atteindre leur destination pendant le laps de temps souvent très
bref où ils sont encore en état d’être consommés. Pour certains fruits et légumes, on note
parfois une concentration très nette des exportations, comme le montre le tableau 3.3.
Comme nous l’avons vu, pour les ventes de fruits et légumes, la part de la valeur
totale qui revient au producteur initial tourne généralement autour de 10 à 12 pour cent.
L’enjeu pour les pays en développement consiste à garder une plus grande partie de la
valeur ajoutée en exportant des produits transformés. Aux Caraïbes, par exemple, des
entreprises ont commencé à s’implanter sur le marché des jus de fruits, qui se vendent plus
cher que les fruits eux-mêmes. Au cours de la période de 2001-2005, les Etats membres de
la CARICOM ont accru de 6 pour cent par an la valeur de leur production de jus de fruits
et légumes non fermentés. Une partie de cette croissance s’est produite au sein même du
bloc commercial de la CARICOM, mais l’on constate également une poussée spectaculaire
des ventes dans des pays comme le Royaume-Uni, par exemple.
14 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
Toutefois, nombreux sont les produits alimentaires et boissons des pays en
développement qui doivent faire face à des obstacles tarifaires et non tarifaires élevés sur
les marchés des pays industrialisés. Les pays en développement ont été gênés dans leurs
efforts de promotion des industries de transformation par une escalade des obstacles
tarifaires (les droits de douane à l’importation sont plus élevés pour les produits
transformés que pour les matières premières). On comprend dès lors que les pays en
développement aient fait du démantèlement de ces obstacles un de leurs chevaux de
bataille aux négociations commerciales en cours du programme de Doha pour le
développement.
Le tableau 3.4 donne la liste des 12 plus grosses entreprises de transformation des
aliments et des boissons en 2006. On notera que sur 12 entreprises huit ont leur siège aux
Etats-Unis.
C’est par des fusions-acquisitions impliquant des entreprises de renom que ces
grosses multinationales ont atteint ce niveau. Avec Nestlé, on a peut-être la meilleure
illustration de ce type de croissance par fusions-acquisitions. Cette entreprise créée vers
1860 par le pharmacien Henri Nestlé pour mettre au point un aliment pour les bébés ne
pouvant pas être nourris au sein a connu sa première fusion, avec une entreprise de lait
condensé, dès 1905. En 1947, elle fusionne de nouveau, cette fois avec Maggi, puis
en 1960 avec Crosse & Blackwell, et en 1971 avec Libbys et enfin en 1973 avec Stouffers.
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 15
Au milieu des années quatre-vingt, elle avait racheté plusieurs autres entreprises, la
principale étant Carnation, la fameuse société américaine. Parmi les plus grosses
acquisitions de Nestlé dans les années quatre-vingt-dix, on trouve Ralston Purina. Unilever
s’est également développée en acquérant, entre autres, Brooke Bond, Bestfoods, et
Ben & Jerry’s Homemade Ice Cream. Tyson Foods, le plus gros producteur de volaille au
monde, a fait de nombreuses acquisitions, surtout dans les années 1966-1989. Le secteur
des aliments et boissons est encore dans une phase intense de fusions-acquisitions, qui
devrait se prolonger. Malgré la taille atteinte par les plus grosses entreprises en termes de
chiffre d’affaires, il y a encore de la place pour d’autres regroupements, étant donné la
dimension et la diversité qui caractérisent le secteur alimentaire mondial.
L’idéal, pour un producteur de produits alimentaires, serait d’avoir des marques qui
puissent se vendre dans le monde entier. Dans le cas des boissons, la puissance de la
marque Coca-Cola prouve que c’est possible. Certains feront remarquer que, pour les
produits alimentaires, il n’est peut-être pas si facile de devenir une marque mondiale, la
consommation d’aliments étant encore fortement dépendante des préférences locales. Pour
Nestlé, par exemple, il n’existe pas de consommateur mondial type, ce qui exclut toute
possibilité de centralisation de la production qui se ferait uniquement autour d’une marque
mondiale, mais les entreprises de restauration rapide sont convaincues qu’il suffit
d’adapter légèrement les menus aux goûts locaux – des entreprises comme McDonald’s,
KFC, Burger King, Starbucks et d’autres vendent leurs produits partout dans le monde.
Il est vrai que Nestlé (qui emploie près de 250 000 personnes un peu partout dans le
monde) a une structure décentralisée sous forme de réseau, avec plus de 40 entreprises
dans la seule région de l’ANASE. Dans le cadre de son programme de «centres
d’excellence», elle a créé des centres de production de céréales pour petit déjeuner aux
Philippines, de chocolat et de confiserie en Malaisie, de crèmes non lactées en Thaïlande,
de sauce soja à Singapour et de café instantané en Indonésie. Comme Nestlé, Unilever a
une structure décentralisée, et elle est présente dans pratiquement tous les pays. Cependant,
comme d’autres multinationales de l’alimentation, elle est en train, dans un souci
d’efficience, de troquer sa stratégie d’achat locale ou nationale pour une stratégie
mondiale.
Le tableau 3.5 donne la liste des dix plus grandes entreprises de distribution et de
vente au détail de produits alimentaires.
16 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
Tableau 3.5. Les dix plus grands détaillants alimentaires, par chiffre d’affaires, 2004
Millions de dollars
1 Wal-Mart Etats-Unis 287 989 *
2 Carrefour France 99 119
3 Metro Allemagne 76 942
4 Ahold Pays-Bas 70 439
5 Tesco Royaume-Uni 65 175
6 Kroger Etats-Unis 56 434
7 Costco Etats-Unis 52 935
8 ITM (Intermarché) France 51 800
9 Albertson’s Etats-Unis 39 897
10 Edeka Zentrale Allemagne 39 100
* Chiffre d’affaires total, y compris produits alimentaires.
Source: ETC Group: Oligopoly, Inc. 2005, déc. 2005, cité dans S. Best et I. Mamic, Global agri-food chains, op. cit.
Comme la figure 3.2 le montre bien, ces dix entreprises contrôlent à elles seules
24 pour cent du marché mondial, les 20 entreprises suivantes en contrôlant 12 pour cent.
Figure 3.2. Les dix plus grands détaillants alimentaires, et les 20 entreprises suivantes,
par part du marché, 2004
Autres, 64%
Wal-Mart, 8%
Carrefour, 3%
Les 11 à 30 premières
enterprises, 12% Metro AG, 2%
Edeka Zentrale, 1%
Ahold, 2%
Albertsons, 1%
Tesco, 2%
ITM, 1% Kroger, 2%
Costco, 2%
Source: ETC Group: Oligopoly, Inc. 2005, op. cit., cité par S. Best et I. Mamic dans Global agri-food chains, op. cit.
Les données les plus récentes (tableau 3.6) nous donnent une idée du volume de
l’emploi avec une liste légèrement différente regroupant les dix plus grands détaillants
alimentaires en 2006, classés par nombre de salariés (là aussi pour toutes les ventes de
détail, et pas seulement pour les aliments et les boissons).
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 17
Tableau 3.6. Les dix plus grands détaillants de produits alimentaires et de boissons,
par nombre de salariés, 2006
L’évolution des filières alimentaires mondiales ces dix dernières années a été
marquée par une progression du secteur de la vente au détail. En 2005, les supermarchés et
hypermarchés assuraient aux Etats-Unis au moins 62 pour cent des ventes au détail de
produits alimentaires (et jusqu’à 70 à 80 pour cent, d’après certaines estimations). Wal-
Mart, l’une des premières entreprises du monde tous secteurs confondus, opère aussi bien
aux Etats-Unis qu’au Canada, en Chine, au Japon, au Mexique, au Royaume-Uni et dans
d’autres pays encore, et vient tout juste de s’implanter sur le marché indien, avec comme
partenaire Bharti, grand fournisseur local de services de télécommunications locales. Le
français Carrefour opère dans plus de 30 pays, est très présent en Espagne et en Italie ainsi
qu’en France, et a aussi des intérêts en Chine et en Amérique latine. La société allemande
Metro possède la plupart des magasins sur son marché intérieur; elle opère aussi en Chine
et a une présence forte et croissante en Europe de l’Est, qu’elle prévoit d’étendre au reste
du monde, notamment en Inde et en Chine. Tesco, le numéro un des détaillants du
Royaume-Uni, a 75 pour cent de ses magasins dans ce pays, 12 pour cent en Europe de
l’Est et 9 pour cent en Chine, et s’étend peu à peu en Asie de l’Est et en Europe de l’Est. Il
prévoit également d’être très présent aux Etats-Unis par le biais d’une nouvelle filiale,
«Fresh and Easy». Il a annoncé qu’il investira 250 millions de livres en moyenne pour
ouvrir chaque année 100 magasins offrant des produits alimentaires frais et sains à des prix
raisonnables 2.
2
Z. Wood: «Tesco puts the cart before the trolley in bid to crack America», The Observer
(Londres), 10 juin 2007, http://observer.guardian.co.uk/business/story/0,,2099240,00.html.
18 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
En Amérique latine, le secteur des supermarchés est de plus en plus dominé par des
entreprises étrangères, comme Carrefour, Tesco et Wal-Mart.
Bien que cela ne fasse pas l’objet du présent document, on notera que ces entreprises
ont une puissance considérable non seulement dans le secteur des produits non
alimentaires, mais aussi dans d’autres secteurs. C’est ainsi que Wal-Mart domine les
chaînes d’approvisionnement mondiales dans des secteurs comme les vêtements de loisirs
et les ustensiles ménagers, dont le fonctionnement est comparable à celui des filières
alimentaires mondiales. La Chine constitue une source d’approvisionnement
particulièrement importante pour cette entreprise.
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 19
4. Impact sur l’emploi et les conditions
de travail
Partout dans le monde, l’industrie des produits alimentaires et des boissons est un
important gisement d’emplois (voir tableau 4.1). En tête des industries manufacturières,
elle assurait en 2005 quelque 4 pour cent du PIB mondial et employait 22 millions de
personnes.
Tableau 4.1. Emploi dans l’industrie de fabrication des produits alimentaires et des boissons
(milliers de travailleurs, 2002)
20 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
Pays ou territoire Emploi Pays ou territoire Emploi
Ex-République yougoslave 11,0 Suisse 61,0
de Macédoine
Finlande 39,1 République arabe syrienne 70,6
France 576,4 République tchèque 88,1
Géorgie 17,3 Turquie 339,2
Grèce 121,6 Ukraine 459,3
Hongrie 124,1 Yémen 20,7
Inde 1 636,5 Zimbabwe 154,6
Ces dernières années, l’emploi a évolué de manière inégale dans le secteur (code 15
de la Classification internationale type, par industrie, de toutes les branches d’activité
économique (CITI), Fabrication de produits alimentaires et de boissons). Selon les données
de l’OCDE, il aurait augmenté dans certains pays de l’OCDE, par exemple de 7,3 pour
cent entre 2003 et 2005 en France, de 6,7 pour cent en Espagne, et de 1,9 pour cent au
Canada. En revanche, il aurait fléchi dans d’autres pays, comme les Etats-Unis, où les
effectifs seraient tombés de 1,68 million à 1,64 million de 2003 à 2005.
Le risque que l’emploi soit menacé dans les pays industriels par l’externalisation et la
délocalisation dans des pays où les coûts sont moindres est évoqué. Une entreprise de
l’Union européenne aurait déclaré que, en 2010, la moitié de ses nouveaux produits seront
fabriqués hors de l’UE, contre 20 pour cent en 2006. On observe aussi, à l’intérieur de
l’UE, des délocalisations au profit des nouveaux Etats membres de l’Europe centrale et
orientale. On voit des entreprises de produits alimentaires américaines et japonaises
délocaliser leurs installations de fabrication et de transformation dans des régions où les
coûts sont plus bas, et le conditionnement à forfait ainsi que l’externalisation dans le pays
ou à l’étranger sont de plus en plus courants dans les pays développés et dans les pays en
développement.
Une comparaison de la situation aujourd’hui avec celle d’il y a dix ans fait également
apparaître une évolution inégale. Les statistiques montrent que, dans la majorité des pays
industrialisés, l’emploi dans la transformation des produits alimentaires et des boissons a
diminué ou, au moins, stagné durant la période 1997-2004. Un petit nombre de pays
semblent avoir échappé à cette tendance, notamment le Canada, la France et l’Italie.
1
T. Royle et L. Ortiz: «Analysing the dominance effect: Employee relations practices in the
Spanish supermarket sector», British Journal of Industrial Relations (à paraître).
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 21
Toutefois, il faut admettre que, selon les données utilisées, des réalités différentes, et
parfois même contradictoires, peuvent apparaître.
La situation est complexe aussi dans les pays en développement. Selon certains, la
croissance de l’emploi y aurait été rapide ces derniers temps dans le secteur de la
transformation des produits alimentaires et des boissons. L’annuaire de l’ANASE indique,
par exemple, que l’emploi dans ce secteur a plus que doublé en Thaïlande entre 2000 et
2004. Selon une autre source d’information, il aurait aussi beaucoup augmenté ces
dernières années au Mexique et aux Philippines. Toutefois, ce phénomène n’a rien
d’universel: ainsi, en Afrique du Sud, un travailleur sur six aurait perdu son emploi dans ce
secteur entre 1997 et 2004.
Il n’est donc pas facile de généraliser à propos des effets sur l’emploi de la
mondialisation croissante des filières alimentaires. Il se peut aussi qu’il y ait des
aberrations statistiques dues à l’existence d’une vaste zone grise entre l’agriculture et la
transformation des produits alimentaires ainsi qu’entre la fabrication des produits
alimentaires et la distribution ou le commerce de détail de ces produits.
La concurrence qui s’exerce dans les filières alimentaires mondiales impose sa propre
logique au marché du travail. Les usines doivent tourner 24 heures sur 24 et la main-
d’œuvre se doit d’être flexible, ce qui se reflète dans les conditions d’emploi et de travail.
2
India Brand Equity Foundation, http://www.ibef.org/industry/foodindustry.aspx.
22 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
Cette flexibilisation croissante est analogue à celle qui a été décrite dans un rapport
portant sur un secteur connexe, l’horticulture 3. Elle aboutit à une répartition de l’emploi
qui peut être présentée sous la forme d’une pyramide (figure 4.1).
Travailleurs
permanents
Petit noyau de
travailleurs protégés,
souvent titulaires
Emploi formel
d’un contrat
Travailleurs temporaires
Emplois réguliers de courte durée,
avec ou sans contrat et protections
Travailleurs saisonniers
Emplois de courte durée, avec ou sans
contrat et protections
Travailleurs contractuels
Employés par un tiers, souvent sans contrat. Pas de relation de travail
Petits exploitants
Production sous-traitée. Aucune protection. Fait souvent intervenir des travailleurs
familiaux rémunérés ou non rémunérés
Source: D’après C. Dolan et K. Sorby: Gender and employment in high-value agriculture industries (Washington, DC, Banque mondiale, 2003),
document de travail sur l’agriculture et le développement rural, série no 7.
Comme le font observer les auteurs du rapport, il est courant dans l’horticulture que
les entreprises emploient un petit nombre de travailleurs qualifiés permanents et fassent
appel, en fonction des besoins, à un grand nombre de travailleurs périphériques peu
qualifiés, qu’ils recrutent selon des modalités qui leur offrent une grande flexibilité. Ils
ajoutent que le même phénomène de flexibilisation s’observe dans les usines de
conditionnement des produits alimentaires, ainsi que dans l’agriculture.
3
C. Dolan et K. Sorby: Gender and employment in high-value agriculture industries (Washington,
DC, Banque mondiale, 2003), document de travail sur l’agriculture et le développement rural,
série no 7.
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 23
accès à un certain nombre d’avantages en matière de sécurité sociale et d’emploi. La
situation des travailleurs temporaires, occasionnels ou contractuels est plus informelle; ils
travaillent souvent sans contrat et sont privés d’un certain nombre d’avantages et de droits
fondamentaux.
Les faits observés dans un certain nombre de pays montrent que les producteurs,
prisonniers de filières alimentaires mondiales dans lesquelles les entreprises situées en aval
font constamment pression sur les prix, cherchent à sauvegarder leur rentabilité en
recourant de plus en plus à la flexibilisation. Au Royaume-Uni, en 2002-03, au cours d’une
guerre sans merci, les supermarchés ont réussi à faire baisser le prix de la banane de plus
de 20 pour cent, et une étude a montré que ce prix extrêmement bas ne permettait pas aux
planteurs du Costa Rica de continuer à payer à leurs travailleurs le salaire minimum légal.
Comme dans nombre d’autres secteurs, il y a beaucoup de femmes dans les emplois
occasionnels et informels. Dans la plupart des pays, il y a plus d’hommes que de femmes à
travailler dans l’industrie de transformation des produits alimentaires et des boissons, mais
le pourcentage de travailleuses demeure important. Globalement, comme le montre le
tableau 4.2, les écarts de salaire entre hommes et femmes restent considérables, ce qui ne
peut sans doute s’expliquer qu’en partie par la plus forte proportion de femmes travaillant
à temps partiel ou occupant un emploi occasionnel.
Tableau 4.2 Salaire des femmes en pourcentage de celui des hommes dans la fabrication de produits
alimentaires et de boissons, 1999-2005
4
Voir C.S. Dolan et K. Sutherland: Gender and employment in the Kenya horticulture value chain
(Norwich, University of East Anglia, 2002).
24 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
l’industrie de transformation du thon a apparemment poussé les entreprises à faire de plus
en plus appel à des travailleurs des Philippines, du Kenya et de Madagascar 5.
Dans les pays industrialisés aussi, il y a beaucoup de travailleurs immigrés dans les
usines de conditionnement des produits de l’agriculture et de l’horticulture.
Les migrants font partie des groupes les plus marginalisés et courent d’autant plus le
risque d’être exploités que, souvent, ils ignorent leurs droits et ne sont pas syndiqués. Les
travailleurs en situation irrégulière sont particulièrement vulnérables.
L’attention s’est aussi portée sur le grand nombre d’usines de fabrication de produits
alimentaires et de boissons qui se sont implantées dans les zones franches d’exportation
(ZFE). Les travailleurs de ces usines ne figurent pas nécessairement dans les statistiques
officielles de l’emploi des pays concernés et ils sont souvent privés d’une grande partie de
la protection qui est garantie par la législation de l’emploi. Les usines de produits
alimentaires des ZFE emploient beaucoup de jeunes travailleurs et plus encore de jeunes
travailleuses, ce qui tient à plusieurs raisons, notamment le caractère saisonnier du travail
et le fort taux de rotation du personnel. Les travailleurs des entreprises de transformation
de la viande et du poisson des ZFE, où la flexibilité est de rigueur et le besoin
d’encadrement réduit, sont généralement peu qualifiés. On trouve aussi dans certaines ZFE
des usines qui produisent des articles à plus forte valeur ajoutée (par exemple, chocolat,
confiseries, vin et spiritueux). Dans ces usines, les emplois, tout en étant très saisonniers,
sont généralement plus stables.
Les travailleurs de l’industrie alimentaire sont dans une certaine mesure épargnés par
les problèmes de santé et de sécurité auxquels sont confrontés les travailleurs agricoles du
fait de l’utilisation de pesticides et autres produits chimiques, mais les opérations de
conditionnement et de transformation sont généralement un travail répétitif qui exige
beaucoup de dextérité et peut entraîner des problèmes musculaires. Par exemple, les
travailleurs qui plument les volailles ou qui conditionnent le poisson souffrent de
problèmes musculo-squelettiques. Une étude réalisée au Ghana auprès de plus de
70 travailleurs d’une usine de traitement du poisson a montré que tous les travailleurs de
l’échantillon souffraient de surmenage 6.
5
Dans la plus grande usine, près de la moitié de la main-d’œuvre se composait d’étrangers,
notamment de Philippins, de Kenyans et de Malgaches, selon l’étude de P. Michaud: «L’expérience
de l’accord de pêche bilatéral portant sur l’accès aux zones de pêche, impact sur l’économie et
implications pour les Seychelles des résultats de la médiation de l’OMC sur le dossier du thon qui
oppose l’UE à la Thaïlande et aux Philippines», document présenté au Séminaire international
ACP/UE sur les accords de pêche, Secrétariat des pays ACP, Bruxelles, 7-9 avril 2003, voir
http://www.cta.int/events2003/fisheries/indexfr.htm.
6
R. Quansah: «Harmful postures and musculoskeletal symptoms among sanitation workers of a
fish processing factory in Ghana: A preliminary investigation», International Journal of
Occupational Safety and Ergonomics (Varsovie, Pologne), vol. 11, no 2, 2005, pp. 171-180.
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 25
bénéficier de cette évolution tandis que ceux qui occupent un emploi occasionnel,
temporaire, informel – surtout des femmes, des immigrés et des jeunes – risquent fort d’en
souffrir.
Les processus décrits dans le présent document, qui modifient la nature de l’industrie
alimentaire mondiale, ont aussi un impact sur les relations professionnelles et sur le
dialogue social dans le secteur.
D’un autre côté, le développement des filières alimentaires mondiales peut aussi avoir
des effets négatifs. Une préoccupation déjà évoquée dans la discussion sur la flexibilisation
est la tendance des entreprises les plus puissantes à l’intérieur des filières alimentaires à
rogner le plus possible sur les prix qu’elles versent à leurs fournisseurs, notamment dans
les pays en développement, de sorte qu’il devient impossible pour ces fournisseurs de
verser des salaires décents, et même le minimum légal, et d’assurer de bonnes conditions
d’emploi. Le risque est particulièrement grand quand les stratégies concurrentielles des
détaillants de produits alimentaires portent avant tout sur les prix. En d’autres termes, les
perspectives sont inégales.
De bonnes pratiques existent. Dans l’industrie alimentaire, les partenaires sociaux ont
mené à bien avec succès des négociations collectives un peu partout dans le monde. Pour
ne prendre qu’un exemple, Nestlé Asie-Pacifique a signé dans plusieurs pays des
conventions collectives qui portent sur toute une gamme de questions – respect des droits
syndicaux, possibilité d’exercer des activités syndicales sans crainte de représailles, égalité
des chances, lutte contre la discrimination fondée sur l’âge, le sexe, la race ou la religion,
négociations concernant les nouvelles technologies, réduction de la durée du travail et
réexamen de l’organisation du travail, échanges d’informations, etc. De même, depuis
1992, plus d’une douzaine de conventions collectives d’entreprise ont été négociées avec la
base ou des fédérations dans le secteur des produits alimentaires et des boissons dans huit
pays d’Amérique latine 7. Elles sont renouvelables tous les trois ans.
Des initiatives novatrices ont aussi été prises dans le secteur en vue d’inscrire les
relations professionnelles dans le cadre mondial sur la base de certains grands principes.
Des accords-cadres internationaux ont été signés entre plusieurs entreprises de l’industrie
des produits alimentaires et des boissons et des fédérations syndicales internationales.
Dans le cas de la multinationale française Danone et de l’UITA (Union internationale des
7
Argentine, Brésil, Chili, Colombie, République dominicaine, Equateur, Panama et Pérou.
26 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
travailleurs de l’alimentation, de l’agriculture, de l’hôtellerie-restauration, du tabac et des
branches connexes), par exemple, les premières discussions concernant les relations
professionnelles au niveau international remontent à 1985 et des accords entre Danone et
l’UITA ont été signés en 1989, 1992, 1994 et 1997.
On peut défendre la thèse que les conventions collectives et les législations nationales
ainsi que les mouvements syndicaux nationaux restent le seul moyen efficace de protéger
les intérêts des travailleurs car on peut encore s’interroger sur l’efficacité des accords-
cadres internationaux et des diverses normes volontaires (par exemple celles qui
s’inscrivent dans le cadre de la responsabilité sociale des entreprises, ou RSE) et codes de
conduite publics qui sont censés favoriser le respect des normes fondamentales du travail
et améliorer les conditions d’emploi. Il n’empêche que l’on a vu proliférer les codes privés
(par exemple dans le cadre de la RSE) et les codes publics dans les grandes entreprises.
Des normes publiques telles que celles du Codex Alimentarius (œuvre commune de
l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’Organisation des Nations Unies pour
l’alimentation et l’agriculture (FAO)) ou encore celles récemment imposées par l’UE
reflètent avant tout le souci de la sécurité sanitaire des aliments au fur et à mesure que la
filière alimentaire devient plus complexe et continue de se mondialiser. Il y a aussi des
normes extérieures élaborées par d’autres acteurs, par exemple les ONG, les associations
de producteurs ou des groupes multipartites, qui se préoccupent de toutes sortes d’autres
questions. Par exemple, Fair Trade Labelling Organizations International supervise
l’utilisation de son label sur le plan international. Comme l’indique cette organisation 8,
Les problèmes des producteurs et des travailleurs des pays en développement varient
beaucoup d’un produit à l’autre. Par exemple, le café et le cacao sont cultivés en majorité par
de petits exploitants qui commercialisent leur production par le biais d’une coopérative locale.
Pour ces producteurs, l’aspect le plus important du commerce équitable est qu’ils puissent
recevoir un prix minimum pour leur production. En revanche, le thé provient en général de
grandes plantations. Pour les travailleurs de ces plantations, l’important est de recevoir un
salaire équitable et d’avoir des conditions de travail décentes.
8
Voir http://www.fairtrade.net.
TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc 27
Compte tenu de cette situation, il y a deux séries de normes de commerce équitable.
La première vise les organisations de petits agriculteurs, par exemple les coopératives de
planteurs. La deuxième, qui vise les grandes plantations, exige le paiement de salaires
décents, le respect du droit des travailleurs de s’affilier aux syndicats de leur choix et
l’adhésion aux normes du travail dans des domaines tels que la formation, les procédures
de recours, la protection sociale, etc.
Le commerce équitable n’est qu’un des aspects visés par les codes, lesquels ne
traitent pas tous des questions d’emploi. Certains codes et normes concernent des sujets
tels que les produits «bio», le bien-être animal (par exemple le label «dolphin-friendly» qui
est apposé sur les boîtes de thon si ce poisson est pêché selon des techniques que ne
mettent pas en danger les dauphins) ou encore la protection de l’environnement par des
stratégies de promotion des produits «verts» fondées sur le principe du développement
durable. Des codes ont aussi été élaborés par des associations professionnelles sectorielles
et des organismes d’exportation dans certains pays, par exemple l’Association des
exportateurs de produits frais du Kenya (FPEAK) et l’Association des producteurs
zambiens de produits d’exportation (ZEGA).
Les parties prenantes à une filière alimentaire mondiale peuvent donc s’apercevoir
que leur participation est liée à toutes sortes de codes, de normes, de conditions et
d’indicateurs de performance. Certains sont obligatoires mais beaucoup d’autres sont
volontaires et certains ont un rapport direct avec des questions relatives à l’emploi.
Toutefois, comme pour la plupart des codes de conduite, des questions demeurent à propos
de leur efficacité quand les sanctions prévues sont très limitées, voire inexistantes.
Quelle est l’efficacité des codes et des normes volontaires? Selon un document récent
du BIT qui porte essentiellement sur les pays en développement 12, «il est établi que les
codes ont eu quelques effets positifs aussi bien pour les employeurs que pour les
travailleurs». Ce document identifie quatre domaines dans lesquels des améliorations des
conditions d’emploi ont été observées:
9
Déclaration de l’OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail et son suivi, adoptée
par la Conférence internationale du Travail à sa 86e session (Genève, juin 1998).
10
Déclaration de principes tripartite sur les entreprises multinationales et la politique sociale,
adoptée par le Conseil d’administration du Bureau international du Travail à sa 204e session
(Genève, nov. 1977), telle qu’amendée à sa 279e session (Genève, nov. 2000).
11
Les Principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales, révision 2000
(Paris, OCDE).
12
S. Best et I. Mamic: Voluntary social initiatives in fresh food and vegetable value chains, projet
de document pour le bureau de l’OIT à Bangkok (non encore publié).
28 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc
– protection de la santé et sécurité (amélioration des installations sanitaires,
approvisionnement en eau potable, service médical, éducation sanitaire, etc.);
– formalisation des relations de travail par des contrats écrits, introduction d’avantages
calculés au prorata pour les travailleurs saisonniers ou temporaires, octroi de contrats
permanents ou à durée déterminée aux travailleurs occasionnels;
Toutefois, le document précité précise que «les études ont montré que les travailleurs
n’ont pas toujours profité des avantages attendus des codes. Le plus frappant est que les
travailleurs connaissent très mal ces codes, même si beaucoup d’entre eux sont en vigueur
depuis des années. La plupart de ceux qui en connaissent l’existence pensent qu’il s’agit de
spécifications techniques et qu’ils n’ont pas de rapport avec les droits des travailleurs.»
Quand bien même les travailleurs seraient conscients de l’existence de ces codes, on peut
s’interroger sur leur capacité de mobiliser le potentiel que ces codes représentent. La
diminution constante du taux de syndicalisation au niveau international dans le secteur de
la transformation des produits alimentaires et des boissons, et plus particulièrement dans
des branches connexes telles que les supermarchés ou les entreprises de restauration
rapide, risque de rendre plus difficile la promotion du travail décent non seulement dans les
pays en développement mais aussi dans les pays industrialisés.
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5. Points suggérés pour la discussion
1. Comment l’évolution récente de l’emploi dans le secteur de l’alimentation et des
boissons est-elle influencée par la croissance et le développement des filières
alimentaires mondiales?
3. Quels sont les plus importants besoins en qualifications pour l’avenir du secteur?
4. Quel rôle le dialogue social peut-il jouer dans les filières alimentaires mondiales?
30 TMFCE-2007-05-0248-03-Fr.doc