Philippe Danino
Éric Oudin
Préface d’André Comte-Sponville
Petite philosophie des grandes idées
LE BONHEUR
© Groupe Eyrolles, 2010
ISBN : 978-2-212-54729-0
1/ Aristote
ou le bonheur
d’être excellent
Le bonheur
Pour commencer
Aristote est né à Stagire en Macédoine en 384 av. J.-C.
Contemporain de Démosthène, il vit dans cette période où
l’hégémonie macédonienne s’étend sur l’ensemble de la Grèce.
À 17 ans, il arrive à Athènes. Il y devient l’un des plus brillants
élèves de l’Académie de Platon et y reste vingt ans, jusqu’à la mort
de Platon (347 av. J.-C.). Il part alors en Asie Mineure où il mène
d’intenses recherches dans tous les domaines avant que Philippe
de Macédoine lui confie l’éducation de son fils, le futur Alexandre
le Grand, alors âgé de 13 ans. Le préceptorat se termine avec la
nomination d’Alexandre comme régent du royaume. Vers 334 av.
J.-C., Aristote rentre à Athènes, qui s’est soumise à Alexandre. Il
y fonde alors le Lycée, école qui s’installe comme bien distincte
de l’Académie de Platon. À la mort d’Alexandre, en 323 av. J.-C.,
Athènes se révolte contre le joug macédonien : après douze années
d’enseignement au Lycée, Aristote quitte Athènes pour Eubée, île
de la mer Égée, où il meurt en 322 av. J.-C., à l’âge de 63 ans. Le
Lycée sera détruit en 84 av. J.-C. Ce qui sans doute distingue cette
école des autres, c’est qu’elle s’assigne une tâche encyclopédique,
à l’image de l’œuvre d’Aristote lui-même. Les membres du
Lycée entreprendront de répertorier tout ce que l’esprit humain
avait produit en matière de mathématiques, d’astronomie, de
médecine, de poésie, de musique, etc.
Tous les philosophes de l’Antiquité grecque, malgré des
conceptions de la morale parfois très divergentes, considèrent
la conquête et la conservation du bonheur comme le but ultime
de la vie humaine. Aristote ne fait pas exception. L’Éthique à
Nicomaque se donne comme objet de définir le « souverain bien »
et la meilleure façon de vivre. Ce qu’Aristote y propose est bien
un eudémonisme : le bonheur est ce à quoi tous universellement
aspirent, il est le plus grand bien, ce qui est parfaitement désirable
et suffisant. Quelle est alors l’originalité de la pensée d’Aristote ?
Elle tient au contenu qu’il assigne à cette notion de bonheur : il
ne désapprouve pas le sens commun, fait place aux différents
16
1-Aristote ou le bonheur d’être excellent
biens de ce mondes (richesses, plaisirs) qui sont pour lui autant
d’« ingrédients » du bonheur, et ne ménage pas ses sarcasmes à
l’égard de ceux qui vantent un bonheur austère et se montrent les
ennemis acharnés du plaisir.
De l’idée du bien
à l’idée de bonheur
Le bonheur, fin de toute activité humaine
D’une façon générale, toute recherche, toute activité humaine
(la médecine, la stratégie, l’économie, etc.) tend vers un certain
but (la santé, la victoire, la production de biens). Ce but, en tant
qu’il apparaît souhaitable et digne d’être recherché, peut être
caractérisé comme constituant un bien. Existe-t-il cependant
une fin de l’activité humaine qui puisse véritablement constituer
un bien, ou qui puisse être définie comme bonne en elle-même ?
Le problème est que les actions des hommes sont pour le moins
diverses et qu’elles définissent par conséquent autant de fins
différentes les unes des autres.
« Comme il y a multiplicité d’actions, d’arts et de sciences,
leurs fins aussi sont multiples : ainsi l’art médical a pour
fin la santé, l’art de construire des vaisseaux le navire, l’art
stratégique la victoire, et l’art économique la richesse1. »
Mais une classification semble possible au sein de cette diversité,
car les différentes activités se subordonnent les unes aux autres :
les métiers concernant le soin des chevaux sont subordonnés
à l’art hippique, celui-ci à la guerre et celle-là, à son tour, à l’art
stratégique. Il est alors possible, dans cette perspective, de
distinguer d’un côté des biens simplement utiles, c’est-à-dire qui
ne valent que comme moyens pour d’autre chose et, d’un autre côté,
des biens qui valent et plaisent en eux-mêmes et pour eux-mêmes.
Par conséquent, un bien qui vaudrait absolument en lui-même
1. Éthique à Nicomaque I, 1, 1094a (trad. Tricot, Vrin).
17
Le bonheur
serait non pas un moyen pour une autre fin, mais la fin ultime
de toute activité possible. Quelle est cette fin suprême de toute
activité ? Les hommes eux-mêmes la désignent communément
comme étant le bonheur.
« Sur son nom, en tout cas, la plupart des hommes sont
pratiquement d’accord : c’est le bonheur, au dire de la
foule aussi bien que des gens cultivés1. »
Le problème de la définition du bonheur
Mais, second problème : si tous s’accordent sur son nom, les
divergences réapparaissent dès qu’il s’agit de préciser en quoi
consiste ce bonheur. Est-ce d’abord un même bonheur que tous
les hommes recherchent, ou bien faut-il en distinguer divers
types ? Chacun le conçoit à sa façon : les uns le ramènent au
plaisir, d’autres aux honneurs, d’autres, enfin, à la richesse, sans
compter qu’un même homme l’apprécie diversement suivant les
circonstances (s’il est malade, il envie par-dessus tout la santé,
s’il est pauvre, la richesse). Or, pense Aristote, faire du plaisir
le but de la vie, c’est s’abaisser au niveau de l’animal ; s’attacher
aux richesses, c’est confondre la fin avec ce qui est seulement
son moyen ; poursuivre les honneurs, enfin, c’est rendre notre
bonheur dépendant d’autrui – sans compter qu’honneurs et
richesses sont choses bien trop hasardeuses pour constituer un
bien souverain. À quoi donc reconnaître le Souverain Bien, c’est-
à-dire la fin suprême ?
Perfection et autosuffisance
Les fins qu’on peut poursuivre sont multiples. Certaines, parmi
elles, sont recherchées en vue d’autre chose, comme l’activité
de l’architecte en vue de jouir d’un logement. Ce sont là des fins
imparfaites, alors que « le Souverain Bien est, de toute évidence,
quelque chose de parfait2 », au sens où il représente un achèvement,
ce à quoi l’on ne peut ni ne veut rien ajouter. Outre ce caractère
1. Ibid., 2, 1095a.
2. Ibid., 5, 1097a.
18
1-Aristote ou le bonheur d’être excellent
de perfection, le bonheur se présente comme autosuffisant – c’est-
à-dire qu’il constitue une fin en soi ; se suffire à soi-même, en
effet, « c’est ce qui, pris à part de tout le reste, rend la vie désirable
et n’ayant besoin de rien d’autre1 ». Seul, donc, le bonheur est
capable de nous combler.
Bonheur et excellence : le bonheur
comme accomplissement
ou réalisation de soi
L’accomplissement de la fonction propre de l’homme
Tous les hommes « assimilent le fait de bien vivre et de réussir au
fait d’être heureux2 ». Ce que dit là Aristote vaut bien évidemment
aujourd’hui : n’avons-nous pas souci de « réussir notre vie » ? de
donner à nos enfants tous les moyens de réussir ? Mais si cette
réussite doit toucher tout homme en tant qu’homme, en quoi
donc consiste-t-il ? On parviendrait sans doute à le dire plus
clairement « si on déterminait la fonction de l’homme3 ». Aristote
entend par « fonction » d’un être sa tâche propre, celle pour
laquelle il est fait et qui le définit ; ainsi, ce qui fait le bon outil,
c’est sa vertu ou excellence propre, qui le rend apte à accomplir
sa fonction propre. La réussite de l’homme, pour Aristote, est de
l’ordre d’une réalisation : celle des fonctions qui lui sont le plus
spécifiques, par où il accomplira au mieux sa « tâche » d’homme.
De même que chaque partie du corps a sa fonction à remplir, de
même que pour quiconque ayant une fonction ou une activité
déterminée – joueur de flûte ou cuisinier –
« c’est dans la fonction que réside […] le bien, le “réussi”,
on peut penser qu’il en est ainsi pour l’homme s’il est vrai
qu’il y ait une certaine fonction spéciale à l’homme4. »
1. Ibid., 1097b.
2. Ibid. 2, 1095a.
3. Ibid., 6, 1097b.
4. Ibid.
19
Le bonheur
L’ultime caractère du bonheur de l’homme, c’est donc d’accomplir
ce qui est le plus conforme à son essence. C’est là l’idée d’une
réalisation de soi, idée qu’il s’agit, pour l’homme, d’actualiser
tout ce qui se trouve en puissance dans sa nature et d’atteindre en
quelque sorte son point de perfection. Si le bonheur est une fin
parfaite, c’est parce qu’il est supposé réaliser la perfection même
de notre être.
Une « activité de l’âme en accord avec la vertu »
Il est donc question, pour l’homme, d’atteindre « son meilleur »,
autrement dit la vertu qui le spécifie comme homme. Par ce terme
de « vertu » (en grec : arétè, qui dérive du superlatif : aristos, le
« meilleur »), il faut en effet comprendre l’« excellence », c’est-à-
dire l’idée d’un accomplissement de soi selon le meilleur de soi.
Réaliser au mieux sa nature
La notion de vertu dépasse de beaucoup la sphère de
la morale. Le vertueux n’est en rien celui qui s’arrache
à la nature, mais bien plutôt le meilleur dans son genre,
celui qui accomplit le plus pleinement le type d’être
qu’il est. Le meilleur joueur de flûte, le plus grand sportif
ou le plus brillant mathématicien ne sont-ils pas ceux
qui font preuve du plus de talent, qui excellent le plus
dans l’accomplissement de leurs dons ou de leur art ?
Le bonheur, défini par la fonction propre de l’homme,
apparaît donc comme le couronnement d’un certain
genre de vie menée en accord avec la vertu. Mais alors
quel est le genre de vie qui permettra à l’homme de
réaliser au mieux sa nature ?
Nous nous caractérisons, selon Aristote, par des activités ou
fonctions de niveaux différents : une fonction végétative (se
nourrir, croître), propre à tout être vivant ; une fonction sensitive,
propre à tout animal ; une fonction rationnelle, enfin, qui a ici
le sens de posséder la raison, d’exercer la pensée, et qui nous
est propre : « chaque homme s’identifie avec cette partie même
20
1-Aristote ou le bonheur d’être excellent
[l’intellect], puisqu’elle est la partie fondamentale de son être,
et la meilleure1 ». La recherche de la vie heureuse ne peut se
comprendre, chez Aristote, que par l’exercice de cette vertu
proprement humaine qu’est l’aptitude à la vie raisonnable :
« Si nous posons que la fonction de l’homme consiste dans
un certain genre de vie, c’est-à-dire dans une activité de
l’âme et dans des actions accompagnées de raison ; si
la fonction d’un homme vertueux est d’accomplir cette
tâche, et de l’accomplir bien et avec succès, […] c’est donc
que le bien pour l’homme consiste dans une activité de
l’âme en accord avec la vertu et, au cas de pluralité de
vertus, en accord avec la plus excellente et la plus parfaite
d’entre elles2. »
Le bonheur consiste donc à vivre dans la vertu. Cela signifie, pour
l’homme, que sa fonction propre et distinctive est l’activité conforme
non aux besoins ou aux passions, mais à la raison. Mais préciser cette
conception du bonheur, défini comme « une activité de l’âme en
accord avec la vertu », demande alors d’analyser l’idée de vertu.
La vertu et ses deux formes
La vertu est de deux genres : éthique et intellectuelle. La première
relève du caractère ou des mœurs et a trait au plaisir et à la peine.
Elle n’est de l’ordre ni d’une bonne intention ni d’un don de la
nature ni d’un savoir, mais elle est une « disposition acquise »
et constante de la volonté, comme une bonne habitude qui doit
devenir une seconde nature. Tels sont par exemple le courage, la
tempérance, la justice, la générosité ou encore la franchise. La
vertu éthique est la recherche d’un juste milieu entre deux vices
que sont l’excès et le défaut ; elle consiste, en tenant compte des
singularités de l’agent et de la situation, à ramener les passions à
un usage mesuré, convenable, défini en raison. Ainsi, le courage
consiste dans un juste milieu entre la peur et la témérité, et la
libéralité est un juste milieu entre l’avarice et de la prodigalité.
1. Ibid. X, 7, 1178a.
2. Ibid. I, 6, 1098a.
21
Le bonheur
Mais la vertu éthique ne peut s’accomplir que guidée par cette
vertu intellectuelle qu’est la prudence. Les vertus intellectuelles,
non plus de caractère mais de pensée, relèvent, quant à elles, de
la partie rationnelle de l’âme : science, art, prudence, intellect et
sagesse caractérisent des habitudes de méthodes et de réflexion
qui doivent régler l’action. Parmi ces vertus, donc, la prudence,
définie comme
« une disposition, accompagnée de règle vraie, capable
d’agir dans la sphère de ce qui est bon ou mauvais pour
un être humain1 ».
Vertu de la bonne délibération, la prudence réglemente en
quelque sorte l’usage des passions et des sentiments selon les
circonstances. Examinant la conformité des moyens avec la fin
poursuivie, elle consiste par exemple à déterminer quand il faut
être en colère, jusqu’à quel point et avec qui. L’homme prudent
est ainsi celui qui sait appliquer, après délibération, les principes
généraux aux situations particulières.
Voilà qui semble éclaircir la question du bonheur. L’homme
heureux ou accompli sera l’homme prudent (ou encore avisé), qui
met en œuvre l’ensemble des vertus morales (il sera un homme
courageux, tempérant, juste, etc.). Cependant, cette réponse
ne suffit pas tout à fait. Car lorsque Aristote a défini le bonheur
comme « une activité de l’âme en accord avec la vertu », il a ajouté
une réserve qui laissait les choses en suspens : « en accord avec la
plus excellente et la plus parfaite » d’entre les vertus. Quelle est
donc, plus précisément, cette vertu la plus haute dont l’activité, ou
l’exercice, fait notre bonheur ?
1. Ibid. VI, 5, 1140b.
22
1-Aristote ou le bonheur d’être excellent
Le bonheur propre à l’homme :
la philosophie comme activité
contemplative
L’excellence comme vie orientée vers la « sophia »
Dans sa présentation des vertus intellectuelles1, Aristote prend
bien soin de distinguer entre la vertu intellectuelle tournée vers
l’action (qu’est la prudence) et la vertu intellectuelle pure, qui est
la sagesse (sophia). Si le bonheur de l’homme se rapporte à la plus
haute vertu, il semble alors que son excellence réside dans le savoir
théorique, l’aptitude à connaître la vérité. L’activité qui n’appartient
qu’à l’homme – et qui le distingue dans l’ordre des vivants – est
celle de sa raison ; si, dans le cas de la prudence, la raison a affaire
aux circonstances variables (choisir tel ou tel représentant,
déterminer au mieux le lieu de mon habitation, etc.), elle vise
ici des réalités stables, nécessaires, éternelles. Consistant dans la
meilleure réalisation de la meilleure part de nous-mêmes, le
bonheur, pour Aristote, réside dans une vie orientée vers la sophia,
dans une activité contemplative, comprise comme saisie, par
l’intellect, des premiers principes et de la raison de toutes choses.
« Pour les êtres éternels, les pauvres connaissances que
nous en atteignons nous apportent cependant, en raison
de l’excellence de cette contemplation, plus de joie que
toutes les choses qui nous entourent […]. Mais d’un autre
côté, pour la certitude et l’étendue de la connaissance, la
science des choses terrestres a l’avantage. […] Certains
de ces êtres n’offrent pas un aspect agréable, mais la
connaissance du plan de la Nature en eux réserve à ceux
qui peuvent saisir les causes, les philosophes de race, des
jouissances inexprimables2 »
1. Ibid. 2.
2. Partie des animaux I, 5, 644b-645a (trad. Le Blond, Aubier).
23
Le bonheur
Le bonheur de connaître
Ce bonheur, par quoi l’homme réalise au mieux ce qui
le caractérise comme homme, ne relève pas d’une
sorte de contemplation mystique. La vie de l’esprit,
pour Aristote, cela consiste d’abord à rechercher, à
observer (l’histoire, la nature, les différentes cité, etc.)
et à réfléchir sur ces données observées (les classer,
les comparer, chercher leur cause, etc.) : c’est ce plaisir,
procuré par la compréhension et la connaissance des
choses et du monde qu’Aristote souligne, tant celles
des substances éternelles et incorruptibles (les astres
et les sphères célestes) que celles des substances
périssables, soumises au devenir. C’est un bonheur,
pour l’esprit, de connaître, parce qu’en l’étude de la
nature, c’est non seulement à une activité proprement
humaine que nous nous livrons, mais c’est aussi un art
divin que nous découvrons.
Un poème de Goethe, intitulé « Parabase », exprime un
tel sentiment en lequel se nouent l’effort de l’esprit et
l’admiration pour l’objet de son étude :
« Joyeusement, depuis combien d’années
L’esprit avec ardeur s’attache
À rechercher, à explorer
Comment vit, comment crée la Nature ?
Éternelle unité,
Qui se découvre sous mille formes
Le grand en petit, le petit en grand,
Chaque chose selon sa loi
Se transformant, se maintenant,
Proche et lointaine, lointaine et proche,
Formant et métamorphosant.
– Et je suis là pour admirer ! »
24
1-Aristote ou le bonheur d’être excellent
Le bonheur de l’activité philosophique
Mais la vie contemplative s’approfondit encore avec la connaissance
de ces êtres les plus sublimes de par leur nature, que sont ceux
de la métaphysique (et au plus haut point Dieu) laquelle, avec
les mathématiques et les sciences de nature, constitue les trois
branches, selon Aristote, de la sagesse théorique1. Par conséquent,
si le bonheur est l’activité de ce qu’il y a de plus noble en nous,
« que ce soit donc l’intellect ou quelque autre faculté
qui soit regardé comme possédant par nature le
commandement et la direction et comme ayant la
connaissance des réalités belles et divines […], c’est l’acte
de cette partie selon la vertu qui lui est propre qui sera le
bonheur parfait2. »
Ce bonheur, comme le précise le spécialiste de la philosophie
antique Pierre Hadot, désigne
« d’une part, le mode de connaissance qui a pour but
le savoir pour le savoir et non pas une fin extérieure à
lui-même, et, d’autre part, le mode de vie qui consiste à
consacrer sa vie à ce mode de connaissance3. »
Le véritable bonheur est activité strictement intellectuelle, de
contemplation ; ayant sa fin en elle-même et ne visant rien qui
puisse être supérieur, cette activité est par excellence celle du
philosophe.
Une vie trop divine ?
Mais elle tend alors à élever l’homme au-dessus de la condition
ordinaire et à être ainsi activité de ce qu’il y a de divin en lui.
C’est pourquoi Aristote assortit aussi sa description de la vie
contemplative de réserves qui semblent en rendre la jouissance
problématique pour l’homme : « une vie de ce genre, écrit-il, sera
1. Métaphysique E, 1026a (trad. Tricot, Vrin).
2. Éthique à Nicomaque X, 7, 1177a.
3. Qu’est-ce que la philosophie antique ? (Gallimard, 1995, coll. « Folio-Essais », p. 129).
25
Le bonheur
trop élevée pour la condition humaine1. » Aussi l’homme doit-il
surtout y tendre comme si le bonheur de celui qui cherche était
supérieur au bonheur de celui qui sait.
Aristote prend donc en compte notre nature. Il voit non
seulement que l’homme ne saurait totalement s’absorber dans la
vie contemplative, mais aussi, du coup, que le bonheur ne saurait
s’exempter de certaines conditions matérielles :
« Le sage aura aussi besoin de la prospérité extérieure,
puisqu’il est un homme […] ; il faut aussi que le corps
soit en bonne santé, qu’il reçoive de la nourriture et tous
autres soins2. »
Si ces conditions peuvent apparaître comme des restrictions aux
caractères de perfection et d’autosuffisance du bonheur, elles
ne sauraient pour autant en faire un idéal inaccessible. Quelle
importance et quelle place précises Aristote accorde-t-il donc,
pour le bonheur, aux conditions extérieures ? N’est-ce pas là
d’ailleurs un problème qui se pose à chacun ? Si nous pensons
qu’être heureux, pour une part, dépend de nous, n’avons-nous
pas aussi bien le sentiment d’accidents toujours possibles ? que
des bonnes – ou de mauvaises – rencontres peuvent se montrer
déterminantes ? qu’avoir un meilleur salaire ou qu’être davantage
reconnu des autres arrangerait bien des choses ?
« Conditions » du bonheur ;
la place du plaisir
La question des biens extérieurs et de la « fortune »
L’existence humaine est suspendue à des aléas, revers de fortune ou
malheurs qui ne peuvent pas toujours être totalement maîtrisés et qui
peuvent venir entraver la possibilité d’une vie heureuse. C’est donc dire
que la vertu ne suffit pas au bonheur et que celui-ci requiert encore un
« cortège » de biens extérieurs ainsi qu’une certaine bonne fortune.
1. Éthique à Nicomaque X, 7, 1177b.
2. Ibid. 9, 1178b.
26
1-Aristote ou le bonheur d’être excellent
En effet, d’un côté,
« de nombreuses vicissitudes et des fortunes de toutes
sortes surviennent en effet au cours de la vie, et il peut
arriver à l’homme le plus prospère de tomber dans les plus
grands malheurs au temps de sa vieillesse1 ».
D’un autre côté, le bonheur, précise Aristote, ne peut être achevé
sans des amis, sans qu’on dispose de biens du corps (santé,
intégrité), de biens extérieurs (des ressources suffisantes, une
réputation honorable, etc.) ainsi que de circonstances qui ne
dépendent pas toujours de soi (des occasions d’avoir peur ou
de souffrir sans lesquelles n’existerait nul courage, des moyens
financiers sans lesquels nulle générosité ne serait possible).
Quelle place convient-il de leur accorder ?
Cependant, les biens extérieurs, pour nécessaires qu’ils soient,
restent limités. Point n’est besoin d’un excès d’abondance :
« On peut, sans posséder l’empire de la terre et de la mer,
accomplir de nobles actions, car même avec des moyens
médiocres on sera capable d’agir selon la vertu2. »
Quant à la fortune, il ne saurait être question d’en faire dépendre
le bonheur, car ce serait là le soumettre à tous les aléas et le
concevoir comme un don ; s’il réside dans l’activité conforme à la
vertu, alors les éléments de la fortune ne sont que « de simples
adjuvants dont la vie de tout homme a besoin3 ».
« Mais tu as tout pour être heureux ! »
Selon Aristote, le bonheur est au-dessus des vicissitudes de
la fortune, et même si « nous avons tout pour être heureux »,
comme on dit, nous pouvons ne pas l’être. Faut-il, pour notre
bonheur, une belle maison, un amour partagé, de beaux enfants
1. Ibid. I, 10, 1100a.
2. Ibid. X, 9, 1179a.
3. Ibid. I, 11, 1100b.
27
Le bonheur
ainsi qu’un bon salaire ? Ce sont là des conditions sans doute
importantes mais qui, au fond, même satisfaites, ne suffisent pas
au bonheur. Certes, il est vrai qu’on ne peut être dit « heureux » si
l’on ne cesse de subir des infortunes et des malheurs. Toutefois,
précise Aristote, si les hommes ne peuvent espérer échapper aux
échecs, à la vieillesse, à la maladie et à la mort, il n’est pas vrai pour
autant qu’ils ne sont pas heureux. En effet, l’homme vertueux ne
peut être vraiment malheureux s’il est celui qui garde la certitude
qu’aucun travers de la fortune ne peut lui faire commettre d’action
basse et indigne de lui.
De même que le meilleur général n’est pas nécessairement celui
qui remporte la victoire (car toutes les circonstances de la guerre
ne sont pas en son pouvoir) mais celui qui tire le meilleur parti
des conditions qui lui sont faites, de même, l’homme vertueux
s’emploiera à tirer le meilleur parti des diverses circonstances, et
l’adversité sera pour lui l’occasion d’exercer sa vertu de prudence
et sa grandeur d’âme.
La place du plaisir
On aura compris que le bonheur, pour Aristote, ne passe par
aucune espèce d’ascétisme, d’autant qu’il n’hésite pas à valoriser
le plaisir. Certes, le désir de bonheur ne doit pas être assimilé au
désir de plaisir, car cela serait à coup sûr privilégier les plaisirs
du corps et laisser libre cours à des comportements susceptibles
de dériver vers la licence et la débauche. Pour autant, le plaisir
ne saurait être étranger à ce à quoi nous faisons et tendons, car
sans activité, « il ne naît pas de plaisir, et toute activité reçoit son
achèvement du plaisir1 ».
C’est cette notion d’« achèvement » qui permet de situer la place
du plaisir dans le bonheur. Il est à concevoir comme l’effet ou le
couronnement d’une activité accomplie. En d’autres termes, le plaisir
n’est pas lui-même le but ou la fin de l’activité, car ce que nous
désirons, c’est l’accomplissement de notre fonction propre ; mais
il s’ajoute légitimement à la vertu, parachève l’acte, « comme une
sorte de fin survenue par surcroît2. » Le plaisir est donc toujours
1. Ibid. X, 5, 1175a.
2. Ibid. 4, 1174b.
28
1-Aristote ou le bonheur d’être excellent
second et ne se comprend que comme l’effet heureux d’une
activité qui s’exerce conformément à la nature de l’être. Tel est le
plaisir du musicien à la suite d’un concert réussi, celui du médecin
parvenant à guérir le malade ou celui du savant qui parvient à
saisir la cause d’un phénomène.
Une vie accomplie jusqu’à son terme
Il faut encore ajouter qu’être vertueux un instant ne suffit pas : la
perfection du bonheur atteint par une vie ne s’apprécie pleinement
qu’au moment où cette vie s’est accomplie jusqu’à son dernier jour,
puisque, comme nous le savons,
« une hirondelle ne fait pas le printemps, ni non plus
un seul jour : et ainsi la félicité et le bonheur ne sont
pas davantage l’œuvre d’une seule journée, ni d’un bref
espace de temps1 ».
Le bonheur, comme la vertu qui en est la condition, ne se juge donc
qu’au soir d’une vie, quand plus rien de ce par quoi nous avons
réalisé l’excellence qui nous est propre, ne peut plus se défaire.
Une définition complète du bonheur doit ainsi comprendre les
trois grands éléments évoqués :
« [l’homme heureux est celui] dont l’activité est conforme
à une parfaite vertu et suffisamment pourvu de biens
extérieurs, et cela non pas pendant une durée quelconque
mais pendant une vie complète2. »
1. Ibid. I, 6, 1098a.
2. Ibid. 11, 1101a.
29
Le bonheur
Bonheur et politique
Vie active et vie contemplative
Si Aristote semble bien faire de la vie contemplative le bonheur
suprême et la situer au-dessus de l’excellence du citoyen – dont la
plus haute vertu est la prudence –, il n’en faut pas moins souligner
le lien des deux genres de vie :
« La vie la plus parfaite doit nécessairement être la
même, aussi bien pour chaque homme en particulier que
pour les États et les hommes pris collectivement1. »
Vie active et vie contemplative doivent être ici conçues comme
complémentaires. D’un côté, le bonheur de l’individu, comme on
l’a vu, dépend en partie de conditions sociales, et c’est dans la cité
que le savant peut trouver le loisir nécessaire à la contemplation.
D’un autre côté, l’étude de l’âme ou du caractère s’impose à
l’attention du politique : si le bonheur relève bien d’une activité de
l’âme, « il est évident que le politique doit posséder une certaine
connaissance de ce qui a rapport à l’âme2 ».
La vie heureuse comme finalité du politique
La tâche de la politique est de produire le bien commun. C’est
à travers les dispositions législatives et l’action éducative que
l’homme politique doit s’efforcer de faire accéder chaque citoyen
au bonheur – car seule une âme ployée assez tôt aux exigences de
l’ordre peut se livrer à l’étude de la morale et recevoir avec fruit les
leçons de la sagesse3. L’État lui-même n’a donc d’autre fin que de
réaliser la perfection de l’homme.
Mais s’il en est ainsi, qu’est-ce donc qui va permettre de définir
la sphère proprement humaine du politique ? le système de
production, d’échanges et de consommation, qui caractérise la
réalité économique ? Mais les sociétés animales témoignent aussi
bien d’un réseau de production et de distribution. Alors les liens
1. Politique VII, 3, 1325b (trad. Tricot, Vrin).
2. Éthique à Nicomaque I, 13, 1102a.
3. Ibid. X, 10.
30
1-Aristote ou le bonheur d’être excellent
militaires pour la défense commune ? Mais la cité ne se réduit pas
à une association défensive – également observable chez certaines
espèces animales.
Sans doute la possession d’un territoire, la sécurité militaire et
l’équilibre économique sont-ils des conditions nécessaires à
l’existence d’un État. Mais la relation authentiquement politique
se fonde sur la justice et sur le partage d’un patrimoine commun
d’idées, d’expériences et de valeurs. C’est là poser un genre de
vie qui dépasse le simple niveau biologique de la satisfaction des
besoins, et qui peut être appelé le bien vivre ou vie heureuse. Ce qui
définit la sphère proprement politique est ainsi cette finalité
éthique qu’est le bonheur : si la cité est formée au début pour
satisfaire les seuls besoins vitaux, elle n’est pas constituée « en
vue de la seule existence matérielle, mais plutôt en vue de la vie
heureuse1 ».
La sociabilité naturelle de l’homme
Une telle conception peut aujourd’hui nous étonner, nous qui
n’attendons pas d’un État qu’il nous apporte le bonheur, chose
que nous pourrions même trouver très suspecte ! Nous faisons
plutôt du bonheur une affaire essentiellement privée, qu’on pense
trouver davantage en famille qu’au travail, davantage dans l’amour
que par le moyen des institutions et des lois. C’est que nous ne
sommes plus Grecs. Pour ces derniers, c’est seulement dans la cité
que la vie humaine peut trouver son expression complète. La vie
sociale, en effet, répond à une exigence de la nature raisonnable
de l’homme. Ce dernier, plus qu’aucun autre animal, est « par
nature un être politique2. » Une communauté, familiale comme
politique, n’est possible qu’à la condition d’un partage de valeurs et
de sentiments moraux ; or, de tous les animaux, l’homme est « le
seul à avoir le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste,
et des autres notions morales », et à pouvoir les définir et les
signifier par le discours3. Cette « sociabilité » – ou « civilité » –
naturelle signifie que nous sommes faits pour vivre les uns avec
1. Politique III, 9, 1280a.
2. Éthique à Nicomaque I, 5, 1097b.
3. Politique I, 2, 1253a.
31
Le bonheur
les autres. Mais elle signifie surtout que l’homme ne se suffit pas à
lui-même et qu’il a besoin de ses semblables, non seulement pour
se perpétuer et vivre, mais encore pour réaliser la perfection de sa
nature raisonnable.
32