Rabelais, Gargantua, chapitre 44
Explication n°7, de « Puis le moine » (l. 15) jusqu’à « porter la nouvelle » (l. 60)
Le chapitre 27 a introduit un nouveau personnage dans le roman, frère Jean des Entommeures. Il se
distingue par la manière dont il défend le clos de Seuillé contre les soldats de Picrochole. Si c’est un
joyeux compagnon (voir chapitre 40), c’est aussi un redoutable guerrier, qui, comme le suggère son
nom, ne fait pas de quartier et transforme en hachis ses adversaires. Cette violence est à l’œuvre dans
le chapitre 44, dans lequel il se libère de ses gardes pour venir en aide à ses amis.
Lecture
Problématique
Dans ce chapitre, Rabelais parvient à déclencher le rire en décrivant la violence et la mort. C’est
d’abord par le dialogue comique et l’excès de détails qu’il neutralise chez le lecteur tout sentiment
d’horreur ou de compassion (l. 15-37), puis par l’évocation burlesque d’une boucherie héroïque (l.
38-60).
1. Frère Jean et le garde (l. 15-37)
Frère Jean a déjà tué par surprise l’un de ses gardes. Reste le second qui lui demande grâce. Cela
donne lieu à un dialogue à la fois cruel et comique. À chaque supplique du garde, le moine reste
implacable et répond par un jeu de mots :
- prieur/postérieur : le garde s’adresse au moine en l’appelant « monsieur le prieur » (priour dans la
version originale), le moine enchaîne avec le mot postérieur (« mon ami le posterieur »), son opposé.
Ce peut être un souvenir des grammaires latines dans lesquelles les mots prior et posterior
(comparatifs en latin) étaient toujours associés. Le mot postérieur fait lui-même l’objet d’un jeu mots,
renvoyant à l’anatomie (« vous en recevrez sur votre postérieur »).
- abbé/cardinal (« chapeau rouge ») : le garde souhaite que Dieu fasse le moine abbé, le moine
rétorque par un grade plus élevé (cardinal), le « chapeau rouge » des cardinaux évoque par métaphore
le sang qui va jaillir.
- « rends à vous » / « à tous les diables » : Frère Jean enchaîne ici par une expression. Il refuse sur un
trait d’esprit d’épargner celui qui se rend « à lui », et le maudit, l’envoie « à tous les diables ». Il
s’agirait d’après G. Defaux d’une réplique authentique de Louis XI répondant aux ambassadeurs de
Gênes (« Sire nous nous donnons à vous - Et moi, je vous donne à tous les diables »).
Suit immédiatement un coup mortel : « Lors lui trancha la tête ». La mort du garde devrait suivre
immédiatement, mais Rabelais intercale une longue description du parcours de l’arme, le lecteur peut
suivre comme au ralenti le trajet de la lame à travers la tête de la victime. Le coup fatal est abordé de
manière clinique, mettant à contribution tout le savoir du médecin. La mort (« Ainsi tomba raide
mort ») résulte non plus directement du geste meurtrier de frère Jean mais semble la conclusion
logique des dégradations physiques observées .
Cette accumulation de détails et le recours à un vocabulaire scientifique opère une distanciation qui
neutralise toute forme d’empathie avec la victime ou d’horreur face à cette scène sanglante. Laquelle
fait d’ailleurs l’objet d’une comparaison comique : le crâne pendant, rouge et noir est comparé à un
« bonnet doctoral ».
La manière de raconter l’altercation semble ainsi davantage propice au rire qu’à l’émotion ou à la
réflexion sur la violence de frère Jean. La suite donne lieu à l’évocation burlesque du massacre de
l’armée.
2. Frère Jean et l’armée en fuite (l. 38-60)
Frère Jean s’élance au secours de ses amis mais l’armée a déjà été mise en déroute par Gargantua.
C’est donc des fuyards que frère Jean cherche à rattraper et à combattre. D’un point de vue
stratégique, la lutte semble donc assez vaine.
Dans ce passage, le récit prend une dimension burlesque : le burlesque repose donc à la fois sur la
parodie d’une scène de bataille (registre épique) et sur l’utilisation dans un contexte comique de
références empruntées à la mythologie et à la culture antique.
Les fuyards sont appréhendés comme une masse indistincte (recours au pluriel) ne faisant qu’un seul
corps. Par le désordre de ses mouvements, l’armée est comparée à un âne piqué par une mouche. Pour
amplifier l’image, Rabelais qualifie la mouche de junonique (néologisme, dérivé de Junon, par
référence au mythe de Io).
C’est la peur qui anime l’armée de Picrochole, la terreur panique, peur collective (elle doit son nom
au fait qu’on la croit provoquée par le dieu Pan). Dans le récit, c’est Gargantua qui a provoqué cette
peur. Le lecteur ne suit pas ce combat, il n’en mesure que les effets : le bon géant a provoqué un
« assaut meurtrier » (« énorme meurtre » dans l’édition originale), et suscité la retraite de l’armée de
Pichrocole. Elle fuit en désordre, tout comme elle s’était élancée dans le combat dans la plus extrême
confusion (rappel : « désordre incomparable », ch. 26, l. 44).
Ce spectacle loin d’inciter Frère Jean au calme et à la clémence, l’anime au contraire d’une sorte de
fureur guerrière. Il met alors toute son énergie à abattre les fuyards, se postant en surplomb, il n’adopte
pas une posture de combat au corps à corps, affrontant l’ennemi de face. Il massacre « à tour de bras »,
frappe « sans hésiter et sans s’épargner ». Il est difficile de saisir ce qui le motive, à moins d’y voir
comme G. Defaux le geste symbolique de celui qui purge le monde de tous ses cafards, le « liquidateur
du vieux monde » et « l’annonciateur d’un nouveau monde. Mais celui-ci ne peut naître que par la
violence » (G. Defaux).
Le bras de frère Jean frappe sans discernement, et ne cesse que lorsque son arme, son braquemart, est
rompu. On rappelle que l’arme favorite de frère Jean est au sens strict une épée courte à large et lourde
lame, mais le terme désigne aussi le membre viril. L’évocation de l’arme participe donc à la dérive
burlesque du récit.
Le système corrélatif (tant … que) insiste sur la violence excessive (tant en tua) menant à la
conséquence matérielle (que son braquemart se rompit). C’est cette circonstance – la perte de son
arme – qui amène le moine à raisonner (enchaînement par l’adverbe « alors ») et à considérer qu’il a
« assez massacré ».
Conclusion
On est donc loin de la charité chrétienne (frère Jean est un moine) ou d’un art de la guerre qui fait
grâce aux suppliants et à ceux qui se rendent. Or frère Jean ne sera pas condamné par Grandgousier,
le roi pacifiste, mais célébré et récompensé dans le chapitre 46, et surtout à la fin du roman par le don
de l’abbaye de Thélème. Frère Jean n’est donc pas un personnage secondaire. C’est lui qui dans la
deuxième partie du roman contribue à faire rire les personnages et le lecteur. Mais sa présence
provoque aussi une tension dans l’interprétation du texte, rend plus complexe la relation entre rire et
savoir.