DIP - Monia Ben Jémia
DIP - Monia Ben Jémia
Titre du Cours :
Les conflits de lois
Chargée du Cours
Introduction
Le droit international privé est une branche du droit tunisien qui régit les relations
privées internationales. Un rapport est qualifié de privé dès lors que sont en cause des
personnes privées physiques ou morales. Il est international s’il existe un élément
d’extranéité, c’est-à-dire un lien avec un ou plusieurs ordres juridiques étrangers.
L’article 2 du code de Droit International Privé promulgué en novembre 1998 définit
l’internationalité des rapports privés de la manière suivante : « est international, le
rapport de droit rattaché au moins par l’un de ses éléments déterminants, à un ou
plusieurs ordres, autres que l’ordre juridique tunisien ».
Ainsi, les relations familiales (divorce, mariage, filiation…) sont des relations qui
relèvent du droit interne de la famille parce que tous les membres de la famille ont la
nationalité tunisienne et sont domiciliés en Tunisie. Ce droit devient international si
un ou plusieurs membres de la famille ont la nationalité étrangère et/ou sont
domiciliés à l’étranger.
Le droit des contrats est pareillement interne si les parties sont de nationalité
tunisienne, l’objet du contrat localisé en Tunisie (vente d’un objet mobilier situé en
Tunisie) et le paiement effectué en monnaie tunisienne. En revanche, il devient
international dès lors que le paiement doit se faire dans une monnaie étrangère pour
des marchandises qu’il faudra importer ou exporter, donc déplacer d’un pays à un
autre entre des parties dont l’une pourra avoir la nationalité étrangère 1.
A travers ces exemples, il apparaît que selon la nature de la relation ou du rapport
juridique, l’élément d’extranéité est susceptible de changer. C’est pour cela que
l’article 2 ne permet de qualifier d’international que le rapport qui touche par l’un de
ses éléments déterminants un ou plusieurs ordres juridiques autres que l’ordre
juridique tunisien.
Pour les relations familiales, l’élément déterminant permettant de les qualifier
d’internationales, c’est la nationalité étrangère ou le domicile à l’étranger. Pour les
contrats c’est le paiement en monnaie étrangère, et plus généralement le mouvement
des biens et des capitaux au-dessus des frontières ; la nationalité étrangère de l’une
des parties est un critère très secondaire en la matière 2.
Qualifiées d’internationales, ces relations privées posent quatre grandes questions qui
forment le domaine du droit international privé.
1
Voir sur cette question, KAHN (Ph.), « L’internationalisation de la vente », in L’internationalité dans les
institutions et le droit, convergences et défis, études offertes à A. Plantey, Paris Pédone 1995, p. 297 et s.,
spéc. p. 298 ; WITZ (Cl.), « L’internationalité et le contrat » in L’internationalité, bilan et perspectives,
supplément à la revue Lamy droit des affaires n°46, fév.2002, p.59 et s.
2
Voir sur l’ensemble de la question, l’internationalité, bilan…, [Link]. et spéc. GAUDEMET-TALLON (H.),
« L’internationalité, bilan et perspectives », p. 73 et svts.
Droit international privé 2
C. La Nationalité
La nationalité étrangère des personnes est l’élément d’extranéité le plus fréquent en
droit international privé. Un étranger est celui qui ne possède pas la nationalité
tunisienne dont les critères d’attribution sont déterminés par le code de la nationalité
tunisienne en date du 26 janvier 1956.
Elle est régie par la loi de 1968 relative à la condition des étrangers en Tunisie 3 et
par son Décret d’application datant de la même date. Plusieurs autres lois
interviennent également dont la loi de 1975 relative aux passeports.
Ces quatre grandes questions forment le domaine du droit international privé dont
l’objet est de réglementer les relations privées internationales. Mais, seul l’objet du
droit international privé est international, sa source, quant à elle, est nationale.
A. Avant l’indépendance
On ne peut pas faire l’historique du droit international privé tunisien, sans étudier le
système du droit musulman (1) qui a été appliqué en Tunisie du moins en matière de
statut personnel, jusqu’à l’indépendance. Il a influé très longtemps le droit
international privé tunisien et permet de comprendre les deux autres étapes connues
avant l’indépendance, la période capitulaire (2) et la période du protectorat (3).
1. Le système du droit musulman
Le système du droit musulman, alors applicable en Tunisie, est un système de
personnalité de droit dans lequel chaque individu relève de la compétence des
tribunaux et de la loi du groupe religieux auquel il appartient : les musulmans aux
tribunaux musulmans qui leur appliquent la loi musulmane ; les autres -non
musulmans- aux tribunaux non musulmans qui leur appliquent leur propre loi
religieuse.
On distinguait parmi les non musulmans ceux avec lesquels l’Islam était en djihad -
harbis, koffars ou mochrikkines- en vue de les convertir ou de les combattre (les
apostats-murtaddins et les schismatiques) et ceux avec lesquels les musulmans étaient
liés par un pacte. Celui-ci pouvait être provisoire ou permanent : le premier est
« l’aman », institution trouvant sa base juridique à la fois dans un verset coranique et
dans une tradition du prophète et permettant aux non musulmans originaires de « dar
el harb », les commerçants, notamment, de séjourner pendant une durée limitée en
terre d’Islam en toute sécurité quant à leur personne et leurs biens 6.
5
Mezghani A., manuel, n°140.
6
LAGHMANI (S.), « Le droit des gens est-il international ? », R.T.D. 1987, p. 171, MEZGHANI (A.), Droit
international privé, Etats nouveaux et relations privées internationales : système de droit applicable et
droit judiciaire international, CERES-CERP, Tunis 1991.
Droit international privé 5
7
LAGHMANI (S.), art. Précité, p. 189 et 190, MEZGHANI (A.), op. Cit., p. 42 à 43.
8
Mis à part Abu Hanifa qui estimait que la compétence du juge musulman est, dans toutes les
matières exclusive, Malik, Shafïî et Ibn Hanbal considéraient la compétence du juge musulman en
matière de statut personnel des non-musulmans comme simplement virtuelle ; avec la précision que
Malik conseillait au juge musulman de décliner sa compétence.
9
F. Luchaire, « La justice en Tunisie », Revue juridique et politique de l’Union française, 1955, p. 221 et s.
Droit international privé 6
Compétent pour connaître des litiges entre dhimmis en la matière, le juge musulman
peut-il pour autant leur appliquer leur propre loi religieuse ? A partir des mêmes
versets, 42 à 49, certains répondaient par la négative, d’autres par la positive. Selon la
première thèse, le juge musulman saisi d’un procès opposant des dhimmis, en matière
de statut personnel, doit appliquer le droit musulman à l’exclusion de tout autre droit.
Une telle interprétation des versets coraniques exclue l’émergence de conflits de lois,
le juge compétent n’étant autorisé à appliquer que sa propre loi. Il n’y a pas alors de
dissociation entre la compétence judiciaire et la compétence législative, sans laquelle
il ne peut exister de conflits de lois.
Mais, une deuxième interprétation a été faite des mêmes versets : selon celle-ci, le
juge musulman, s’il est saisi par des dhimmis, leur applique leur propre loi religieuse,
sauf si elle est contraire à des prescriptions coraniques. Des règles applicables aux
dhimmis en matière de statut personnel, ont d’ailleurs été élaborées. Ces règles
appelées « Siyar » comprenaient des règles de conflit applicables notamment quand
le litige opposait des dhimmis de religions différentes (exemple un juif et un chrétien)
ou de même religion étant entendu que lorsque le litige oppose un musulman à un
dhimmi seuls les tribunaux musulmans sont compétents et la loi musulmane est seule
applicable selon le principe du privilège de la religion musulmane.
Sur le plan théorique et, conformément à cette deuxième interprétation des textes
sacrés, des conflits de lois sont possibles dans le système du droit musulman. Mais
sur le plan pratique, les dhimmis ne portaient jamais - leur église le leur interdisait -
leurs différends devant le Kadhi musulman, ce qui a fait que la science des conflits de
lois ne s’est pas développée en Islam.
L’institution de l’aman accordée aux non-musulmans de passage en terre d’Islam
donna plus tard naissance aux capitulations.
2. La période capitulaire
Les capitulations, comme leur nom ne l’indique pas, sont des traités internationaux
conclus entre Etats souverains. Le système capitulaire s’étend du moyen âge
(Capitulation de 1535 conclue entre François premier et Soliman le magnifique) au
protectorat. C’est surtout à la fin du seizième siècle, quand la Tunisie devint une
province turque, que le système capitulaire se développa. Au dix-neuvième siècle, la
plupart des puissances européennes en bénéficièrent.
L’objet des capitulations était d’accorder aux étrangers ressortissants des nations
chrétiennes et plus tard européennes, la liberté de commerce et de navigation,
l’inviolabilité du domicile, la liberté religieuse, l’exemption fiscale, des privilèges
judiciaires, des immunités et privilèges diplomatiques et consulaires.
Droit international privé 7
10
Art 22 du traité de commerce et de navigation entre l’Italie et la Tunisie du 8 septembre 1868 : « si...la
question venait à surgir entre deux italiens ou entre un italien et un sujet d’une tierce puissance, la
partie qui devra être appelée en justice devant le magistrat local aura droit au renvoi de la cause devant
l’autorité consulaire respective pour être jugée suivant les modes ordinaires »
Art. 24 para 2 du traité de commerce et de navigation entre l’Angleterre et la Tunisie du 19 juillet 1875 :
« Tous différends, procès ou litiges, en matière civile, entre les sujets britanniques et un sujet d’un
pays autre que la grande bretagne, seront résolus uniquement par les tribunaux consulaires étrangers,
selon les usages pratiqués jusqu’ici ou qui pourront être établis dans la suite entre les différents
consuls, en dehors de l’intervention des tribunaux ou du gouvernement tunisiens », in législation de la
Tunisie, Recueil des lois, décrets et règlements en vigueur dans la régence de Tunis au 1er janvier 1888
par BOMPARD (M.), Paris 1888, p. 465 et 470.
11
Voir notamment le traité Tuniso-anglais du 19/07/1875 dans lequel il est stipulé que « les procès et
différends en matière commerciale et civile (les causes criminelles ou correctionnelles exceptées) qui
pourraient surgir entre un sujet britannique et un sujet tunisien, seront jugés par son altesse le Bey ou
son représentant, en la présence et avec le concours du consul général ou du consul britannique, que le
sujet soit demandeur ou défendeur », in législation de la Tunisie, op. Cit., p. 470.
12
Voir sur cette question, Nizard (M.), Le droit international privé tunisien en matière de statut personnel,
thèse dactylographiée, Paris 1968, p. 470.
13
Cour de Paris, 13/6/1814, G.A., 5 ème éd., n°1, « Busqueta ».
14
Nizard (M.), thèse précitée, p. 178.
Droit international privé 8
15
In Législation de Tunisie, op. Cit., p. 474.
16
Ibid.
Droit international privé 9
italiens 17. La deuxième raison est la situation objective devant laquelle se trouvaient
les tribunaux français de Tunisie. L’application des règles de conflit françaises optant
pour le rattachement au domicile, comme en matière de divorce d’époux de
nationalités différentes, se heurtait, dans l’hypothèse d’un domicile en Tunisie à une
loi « introuvable, aussi longtemps que les tunisiens sont eux-mêmes régis par des lois
différentes suivant la religion à laquelle ils sont rattachés » 18.
Dans l’ensemble, les règles de conflit françaises, applicables par devant les tribunaux
français de Tunisie, étaient infléchies afin de tenir compte des traités internationaux
et de la situation juridique en Tunisie caractérisée par un pluralisme juridique en
matière de statut personnel, spécialement.
b. L’ordre juridique tunisien
L’ordre juridique tunisien avant l’indépendance était hétérogène. Si l’on excepte les
tribunaux français, il y avait au moins trois ordres juridictionnels.
Les tribunaux charaïques étaient compétents pour connaître des litiges entre tunisiens
musulmans et des litiges opposant des musulmans ressortissants d’États musulmans à
l’exclusion des musulmans ressortissants d’États non musulmans (États européens)
19
.
Les tribunaux rabbiniques étaient compétents en matière de statut personnel à l’égard
des tunisiens de confession juive et des juifs ressortissants d’un pays non européen.
Ils appliquaient le droit mosaïque 20. Enfin, les tribunaux de droit commun tunisiens
étaient compétents en toutes matières, excepté le statut personnel, pour les litiges
opposant les Tunisiens entre eux, les litiges internationaux relevant de la compétence
exclusive des tribunaux français de Tunisie. Il faudra attendre l’indépendance pour
que naisse le droit international privé tunisien.
22
et leurs prérogatives dévolues aux tribunaux de droit commun par le décret du
25/10/1956 23. La suppression des tribunaux rabbiniques se fit plus tard, par la loi du
27/09/1957 et leur compétence dévolue aux tribunaux tunisiens de droit commun.
b. L’unification de la législation
La législation tunisienne était unifiée dans toutes les matières sauf en matière de
statut personnel. Un code foncier avait, en effet, été promulgué le 1er juillet 1885 et le
Code des obligations et des contrats, toujours en vigueur, date de 1906. Le code pénal
toujours en vigueur aussi, date de 1913.
L’unification du statut personnel se fera progressivement. Le 13/08/1956 est
promulgué le code du statut personnel. Il est applicable aux seuls tunisiens
musulmans, les Tunisiens juifs continuant à être régis par le droit mosaïque. Quant
aux étrangers naturalisés tunisiens qui peuvent être ni juifs ni musulmans, un Décret
en date du 12/07/1956, improprement appelé décret fixant le statut personnel des
tunisiens non musulmans et non israélites, est venu déterminer la loi applicable à leur
statut personnel ainsi que la juridiction compétente. Ces tunisiens naturalisés cessent
d’être régis par leur loi nationale d’origine (Convention de 1955) et sont « à titre
transitoire soumis aux dispositions du droit civil français en vigueur à la date du
présent Décret ». C’est l’objet de l’article premier du Décret du 12/07/1956. L’article
2 fixe le domaine du statut personnel qui comprend outre l’état et la capacité, le statut
familial, les successions, les donations et les régimes matrimoniaux.
L’article 3 donne compétence aux tribunaux tunisiens de droit commun dans les
litiges dans lesquels un tunisien non musulman ou non israélite est partie.
L’article 4 pose des règles de conflit applicables « lorsque le procès s’agite entre un
tunisien non musulman ou non israélite et un justiciable des tribunaux tunisiens de
droit commun ». Les tribunaux tunisiens de droit commun connaissent donc des
litiges entre tunisiens soumis à des statuts personnels différents : français pour les non
musulmans et non juifs, musulman pour les musulmans et mosaïque pour les juifs.
A cette date, le Décret du 12/07/1956 ne concerne que les conflits interpersonnels et
la compétence des tribunaux tunisiens de droit commun en matière de statut
personnel est limitée à la connaissance des litiges relatifs au statut personnel des
tunisiens non musulmans et non juifs et des conflits entre ceux-ci et les autres
tunisiens. Les conflits interpersonnels disparaîtront définitivement avec la loi du
27/09/1957 qui étendit l’application du statut personnel à tous les tunisiens quelle que
soit leur confession. Tous les tunisiens sont désormais soumis à une seule et même loi
en matière de statut personnel et deviennent justiciables des mêmes tribunaux, les
tribunaux de droit commun.
22
Décret du 25/9/1956, JO 1956, p. 1286.
23
JO 1956, p. 1286
Droit international privé 12
24
JORT des 8-12 mars 1968, p.251
25
JORT des 21-25 et 28 juin 1968, p. 814
26
Voir le Code de droit international privé, commenté par M. Ghazouani et L. Chédly, publication du
ministère de la justice, Tunis 2008.
Droit international privé 14
3. La doctrine
Le rôle de la doctrine en droit international privé, qualifié de droit savant par Bruno
Oppetit 27, est particulièrement important. La jurisprudence elle-même s’y réfère et
ce, qu’il s’agisse de la doctrine tunisienne ou étrangère.
Première Partie
Les conflits de lois
Une relation privée internationale étant rattachée à plusieurs ordres juridiques, la
question est de savoir lequel sera compétent pour la réglementer. Quelle est, parmi les
diverses lois susceptibles de régir la question, celle qu’il faudra appliquer ? Ces
diverses lois sont dites en conflit, et pour résoudre ce conflit (Titre 2), il existe
plusieurs méthodes (Titre 1).
Titre I
Méthodes de résolution des conflits de lois
De la même manière qu’il existe des règles substantielles régissant les relations
privées internes, des règles matérielles pourront régir les relations privées
internationales. Mais la méthode indirecte des règles de conflit de lois est beaucoup
plus répandue. Dans le code de droit international privé, c’est la méthode principale
sinon exclusive. Ce qui ne veut pas pour autant dire que les règles matérielles
n’existent pas en droit international privé tunisien. Elles existent principalement en
matière de commerce et d’arbitrage international. En matière d’arbitrage
international, l’article 7 du code de l’arbitrage de 1993 dispose que l’État et les
établissements publics à caractère administratif et les collectivités locales peuvent
compromettre dans les « contestations découlant de rapports internationaux
d’ordre économique, commercial ou financier ». Si la question est relative à la
capacité de l’État ou de ses émanations de compromettre, la solution est donnée
directement par cette règle matérielle ; elle n’est pas tributaire de la mise en œuvre
d’une règle de conflit.
Toujours en matière d’arbitrage international, l’article 61-1 du code de l’arbitrage
pose le principe de l’autonomie de la clause compromissoire par rapport au contrat en
ces termes : « la constatation de nullité du contrat par le tribunal n’entraîne
pas de plein droit la nullité de la clause compromissoire ». La question de
l’autonomie ou de la validité de la clause compromissoire n’est pas soumise à une
règle de conflit mais elle est réglementée directement par la loi.
Les règles substantielles spécifiques au commerce international ne sont pas
nécessairement d’origine législative ; elles peuvent être d’origine jurisprudentielle.
Droit international privé 17
C’est le cas d’ailleurs de ces deux règles matérielles qui ont d’abord été posées par la
jurisprudence 28 avant leur codification.
Ces règles peuvent aussi être posées dans des Conventions internationales. On peut
citer à cet égard, l’article 66 de la Convention de Vienne du 11/04/1980 sur les
contrats de vente internationale de marchandises qui dispose que « la perte ou la
détérioration des marchandises survenue après le transfert des risques à
l’acheteur ne libère pas celui-ci de son obligation de payer le prix, à moins
que ces événements ne soient dus à un fait du vendeur ». Ces règles
fonctionnent comme les règles ordinaires régissant les relations internes. Leur
spécificité réside dans le fait qu’elles régissent uniquement les relations
internationales.
Ce procédé de réglementation des relations privées internationales n’est, cependant,
pas autonome par rapport aux règles de conflit. En effet, les règles matérielles
édictées par un État donné ne peuvent s’appliquer que si le droit de cet État est
désigné compétent par la règle de conflit. Cette absence d’autonomie des règles
matérielles est critiquée, certains considèrent que le juge saisi peut appliquer ses
propres règles matérielles spéciales aux relations internationales. Mais, ce n’est pas
cette solution qui prévaut, la convention de Vienne, par exemple, a choisi la
première : c’est seulement quand la règle de conflit désigne le droit d’un État
signataire, que les règles substantielles prévues dans la convention s’appliquent.
Le législateur tunisien, dans le code de droit international privé, a généralement opté
pour la méthode indirecte et plus précisément la méthode bilatérale (chapitre 1), à
laquelle il a néanmoins apporté un certain nombre de correctifs (chapitre 2).
Chapitre 1
L’option pour des règles de conflit de lois bilatérales
La méthode bilatérale est celle adoptée par le législateur tunisien dans le code de
droit international privé (Section 1), rejetant ainsi la méthode unilatérale (Section 2).
28
TPI 22/3/1976, RTD 1977 (I), p.31 en arabe ; RA 1976, p.268
Droit international privé 18
Pour ce faire, il devra élaborer une règle de conflit et le législateur lui ordonne de
suivre la méthode savignienne.
En effet, l’article 26 dispose que « lorsque le rapport juridique est international,
le juge fera application des règles prévues par le présent code, à défaut de
règles, il dégagera la loi applicable par une détermination objective de la
catégorie de rattachement ». C’est donc à partir de la nature du rapport juridique
que le juge effectuera la localisation permettant de désigner la loi applicable. Cette
méthode est objective justement parce qu’elle se base sur la nature juridique du
rapport pour désigner la loi applicable.
On part de la nature de la question posée que l’on localise grâce à un critère de
rattachement. Ainsi le statut personnel est localisé par le rattachement à la nationalité
ou dans certains cas, la loi du domicile (exemple : divorce d’époux de nationalité
différente).
Localiser un rapport de droit en fonction de sa nature juridique, signifie lui appliquer
la loi qui entretient avec lui les rapports les plus significatifs, la loi qui entretient avec
lui les liens les plus étroits.
Nous examinerons successivement, comment s’opère cette localisation dans les
quatre catégories de rattachement, le statut personnel (A), le statut réel (B), les
contrats (C) et les obligations légales (C).
En conséquence, les arguments relatifs à la question de savoir lequel des deux critères
réalise le mieux la permanence se valent et ce sont alors des considérations d’ordre
politiques et historiques qui entrent en jeu dans le choix de l’un ou de l’autre critère
de rattachement. Si, en Tunisie, le choix du rattachement à la nationalité s’est imposé,
c’est d’une part, parce que nous sommes un pays d’émigration et que ce rattachement
permet de garder le lien avec les nationaux, d’autre part, parce que nous sommes les
héritiers d’une longue tradition personnaliste : de tout temps le statut personnel a été
rattaché à la loi nationale.
Le rattachement à la loi nationale présente cependant un inconvénient en cas de
disparité de nationalité dans la famille. L’application d’une loi unique oblige à choisir
pour le divorce par exemple, entre la loi nationale de chacun des époux, rompant
ainsi l’égalité entre eux. Pour éviter cet inconvénient, le critère du domicile est
introduit. Le statut familial sera ainsi rattaché à la loi nationale s’il y a unité de
nationalité dans la famille, à la loi du domicile dans l’hypothèse de pluralité de
nationalités.
29
Bernard audit, « le caractère fonctionnel de la règle de conflit, sur la crise des conflits de lois ».
Droit international privé 21
30
Audit (B.), cours précité, p. 291.
Droit international privé 22
Ce rattachement est fondé sur le fait que cette loi répond d’abord à l’attente légitime
des parties : les personnes se conforment généralement aux règles de prudence en
vigueur dans un lieu donné et si elles causent un dommage, la victime doit pouvoir
compter sur la protection offerte par le droit local. Ensuite, ce rattachement satisfait
l’intérêt de l’État au maintien d’un certain ordre sur son territoire, qui ne peut être
réalisé que si sa loi s’applique, pour prendre l’exemple le plus courant, à tous les
accidents de la circulation survenus sur son territoire.
La méthode savignienne n’est cependant pas la seule méthode concevable. Parmi les
méthodes indirectes de solution des conflits de lois, figure la méthode unilatérale qui
n’a cependant pas été retenue en DIP tunisien, sinon à titre exceptionnel.
En droit comparé, on peut citer l’article 3 alinéa 3 du code civil français selon lequel
« les lois concernant l’état et la capacité des personnes régissent les français,
même résidant en pays étranger ». Cette règle de conflit ne fait que déterminer le
champ d’application de la loi française en matière d’état et de capacité des personnes.
Elle précise que la loi française s’applique pour régir l’état et la capacité des français,
même résidant à l’étranger. Le champ d’application dans l’espace des lois étrangères
n’est pas précisé. Si le juge français est saisi d’une question relative à l’état et la
capacité d’un espagnol domicilié en France, il devra rechercher si la loi étrangère,
espagnole, veut ou non s’appliquer.
La méthode unilatérale est l’une des premières méthodes à avoir vu le jour. Le code
civil français de 1804 l’avait adoptée dans l’article 3 que nous venons de citer et qui
est toujours en vigueur, de même que le code civil allemand de 1896.
Cette méthode a cependant très vite été supplantée par la méthode bilatérale. En effet,
elle présente plusieurs inconvénients qui expliquent l’absence de positivité de la
méthode comme solution générale aux conflits de lois.
A. Le fondement
Pour les unilatéralistes (Schnell et Niedner en Allemagne au 19ème siècle ; Niboyet en
France fin 19ème, début 20ème siècle), l’objet du droit international privé est de
résoudre un conflit de souveraineté. Un État ne peut, sans violer la souveraineté des
autres États, décider du champ d’application de leurs lois.
Selon les unilatéralistes, la règle de conflit bilatérale ne traite pas véritablement sur
un pied d’égalité la lex fori et la loi étrangère. La règle de conflit bilatérale peut
désigner une loi qui ne se veut pas compétente. Ce qui n’est pas faux puisque, par
exemple, le divorce d’époux de même nationalité est soumis à leur loi nationale. On
appliquera ainsi au divorce d’époux de nationalité anglaise domiciliés en Tunisie, la
loi anglaise. Or la loi anglaise ne se veut pas applicable, elle désigne dans ce cas, la
loi du domicile.
Il est vrai que dans cet exemple, la règle de conflit bilatérale désigne une loi étrangère
qui ne se veut pas compétente. Mais, il existe des mécanismes qui permettent dans la
méthode bilatérale de corriger cet inconvénient. Il s’agit en l’occurrence du
mécanisme du renvoi que nous examinerons ultérieurement.
Mais, si cette critique du bilatéralisme est fondée, c’est le postulat de départ des
unilatéralistes qui est contestable. Le droit international privé ne résout pas un conflit
Droit international privé 24
de souverainetés, mais bien des conflits d’ordre privé. Lorsque la question est relative
à un divorce entre un tunisien et une anglaise, elle reste une question de divorce, une
question d’ordre privé, qui ne met nullement en cause ni la souveraineté de l’État
tunisien ni celle de l’État anglais
Par ailleurs, l’unilatéralisme aboutit à des impasses d’ordre méthodologique.
français dans l’alinéa trois de l’article 309 du code civil : « le divorce et la séparation
de corps sont régis par la loi française :
lorsque aucune loi étrangère ne se reconnaît compétence, alors que les tribunaux
français sont compétents pour connaître du divorce ou de la séparation de corps ».
Cette solution du retour à la lex fori, si elle permet de sortir de l’impasse de la lacune,
est cependant criticable, sur le plan méthodologique. Le champ d’application de la
lex fori est élargi de manière artificielle, celle-ci s’appliquant à des hypothèses
initialement non prévues. Cette critique ne peut cependant pas être adressée à l’article
309 du Code civil français qui a préalablement prévu cette hypothèse d’application de
la loi française, en cas de lacune (dernier alinéa)
Il y aura cumul dans l’hypothèse où, la loi du for n’étant pas compétente, deux ou
plusieurs lois étrangères se veulent applicables. Raisonnons toujours à partir de
l’article 309 et prenons l’exemple d’un égyptien marié à une française ; tous deux
étant domiciliés en Tunisie. Si le divorce est demandé en France, les tribunaux
français sont compétents, mais la loi française ne s’applique pas, les époux n’ayant
pas la nationalité française et n’étant pas domiciliés en France.
Cependant, la loi égyptienne se veut applicable en tant que loi nationale du mari,
mais aussi la loi tunisienne en tant que loi du domicile commun des époux. Laquelle
choisir ? Aucune indication n’est donnée dans l’article 309. La doctrine unilatéraliste
préconise alors d’appliquer la loi qui a les liens les plus étroits. Mais, comment
choisir la loi qui a les liens les plus étroits, la loi la plus significative ? S’il s’agit de
rechercher la loi qui localise le mieux le rapport juridique, cela ne revient-il pas à
adopter la méthode bilatéraliste ? Et de fait, les règles de conflit unilatérales sont
généralement bilatéralisées.
§ 3. La technique de la bilatéralisation
Dès 1814, dans l’arrêt Busqueta 31, les juges français ont bilatéralisé l’article 3 alinéa
3 du code civil français dont on rappellera le contenu : « les lois concernant l’état et
la capacité des personnes régissent les français, même résidant à l’étranger ».
Le raisonnement ayant abouti à la bilatéralisation fut le suivant : si on applique aux
français en matière d’état et de capacité, leur loi nationale, on admet la réciproque
pour les étrangers qui seront eux aussi soumis à leur loi nationale. La règle de
l’article 3 est alors devenue : « l’état et la capacité des personnes est régie par leur
loi nationale ».
31
Paris, 13/6/1814, S. 1814, 2, 393, G.A n°1
Droit international privé 26
Chapitre 2
Les correctifs apportés à la méthode bilatérale
32
Civ. 17/4/1953, RC 1953, 412, note Batiffol, clunet 1953, 860, note Plaisant, JCP 1954, II, 7863, note
Buchet, GA, n°26) et l’arrêt Lewandowsky (Civ. 15/3/1955, RC 1955, 320, note Batiffol, D. 1955, 540,
note Chavrier, JCP 1955, II 8771, note Ponsard.
33
Civ. 15/5/1961, RC 1961, 547, note Batiffol, clunet 1961, 734, note Goldman, D. 1961, 437, note
[Link].
Droit international privé 27
Les principales critiques adressées à la méthode bilatérale ont été faites par l’école
américaine, principalement par un auteur américain, Cavers 34.
L’auteur reproche à la méthode conflictuelle son caractère « mécanique et aveugle ».
Mécanique, dans la mesure où le critère de rattachement désigné de manière abstraite
peut, dans certaines hypothèses, se révéler inadapté. Dans certains cas, le critère de
rattachement peut désigner une loi sans liens étroits avec la situation juridique en
cause.
Et, parce que la règle de conflit est neutre, le choix de la loi applicable s’opèrant sans
égard à sa teneur, le choix est fait, selon Cavers, les yeux fermés.
Or, selon l’auteur, il faudrait à la fois tenir compte des liens plus ou moins étroits
qu’entretiennent les différentes législations en contact avec la situation juridique,
mais aussi du contenu de ces lois 35.
Ces critiques ne sont pas restées lettre morte. Le législateur tunisien a ainsi prévu un
certain nombre de correctifs à l’application mécanique de la règle de conflit afin de
réaliser la justice de rattachement (Section 1) ainsi qu’à son caractère aveugle afin de
réaliser la justice matérielle (Section 2).
34
« A critique of the choice of law problem » Harvard Law review 1934, 173 et The choice of law
process, Ann Arbor, 1965, voir aussi sur la question Audit (B.), cours précité, 242 et s.
35
Mayer, n°138.
Droit international privé 28
36
GASTEL (J.-G), “ Commentaire de certaines dispositions du Code civil du Québec se rapportant au
droit international privé ”, art. précité, p. 630.
Droit international privé 30
très lâches avec le contrat de travail alors que celui-ci a des liens plus étroits avec un
autre État.
L’on voit ainsi que le code de droit international privé a utilisé les deux techniques -
rattachements souples et clauses d’exception spéciales - permettant de remédier au
caractère mécanique de la règle de conflit. Il a aussi utilisé des correctifs à son
caractère aveugle.
Mais la différence entre l’article 70 et 72 ne réside pas uniquement dans le fait que
l’éventail du choix accordé à la victime est plus large. Il réside aussi dans le fait que
la règle de conflit de l’article 72 repose entièrement sur le choix de la victime, alors
que dans l’article 70, il y a un rattachement de principe, celui de la lex loci delicti
auquel la victime peut renoncer au profit de la loi du lieu où s’est produit le
dommage.
C’est cette même dernière méthode qui s’applique pour la responsabilité résultant
d’un accident de la circulation routière soumise selon l’article 73 à la loi du lieu de
l’accident (lex loci delicti) à laquelle la victime peut renoncer au profit de la loi du
lieu du dommage.
En droit comparé, on peut donner l’exemple de l’article 311-16, alinéa 2 du code civil
français où la légitimation par autorité de justice « est régie, au choix du requérant,
par sa loi personnelle ou par celle de l’enfant ».
Ce qui unit toutes ces règles de conflit, c’est que le choix est opéré par la personne
que l’on cherche à protéger. La question est alors de savoir si le juge est lié par ce
choix. Si l’on répond par la positive, même si la personne se trompe en optant pour
une loi dont le contenu ne lui est pas favorable, le juge ne peut redresser l’erreur ainsi
commise 37. Dans le cas contraire, le juge pourrait intervenir pour corriger le choix
fait par elle. Mais ne serait-ce pas contraire à la philosophie même de ces règles qui
repose sur le choix de la personne que l’on entend protéger et non sur celui du juge ?
En même temps, n’est-ce pas aussi le rôle du juge de mettre en œuvre la politique
législative exprimée par ces règles en permettant d’aboutir au résultat voulu, la
protection de la victime en droit international privé tunisien, la protection de
l’enfant en droit international privé français ? Cependant, si la jurisprudence opte
pour cette dernière solution, il deviendra alors difficile de faire la différence avec les
règles de conflit alternatives où le choix de la loi est opéré par le juge et non par la
partie que le législateur cherche à protéger.
37
Dans ce sens, P. Mayer, op. cit. p.
Droit international privé 32
époux l’autorisent : si l’une l’interdit alors que l’autre le permet, le divorce ne pourra
pas être prononcé 38.
Le législateur a opté pour des règles de conflit alternatives en matière de forme des
actes juridiques (A) et pour régir certaines institutions du droit de la famille (B). Nous
les examinerons avant de faire une évaluation de la méthode (C).
Rossi/Servais Casss. Belgique : 16/2/1955, clunet 1955, 930, Philenko ; RC 1955, 143, Rigaux en
38
matière de divorce
Droit international privé 33
L’article 51 relatif à l’obligation alimentaire dispose que celle-ci est régie « par la loi
nationale du créancier ou de son domicile, ou bien par la loi nationale du débiteur ou
celle de son domicile. Le juge appliquera la loi la plus favorable au créancier.
Toutefois l’obligation alimentaire entre époux, est régie par la loi en vertu de laquelle
le lien matrimonial a été dissous ». Ce qui signifie que la règle alternative ne
s’applique que pour l’obligation alimentaire entre parents et enfants et entre époux
non divorcés. Entre époux divorcés, c’est la loi relative à la dissolution du lien qui
s’applique et qui est une règle bilatérale.
Enfin, le législateur a aussi prévu une règle alternative en matière de filiation dans
l’article 52 ainsi formulé : « le juge appliquera la loi la plus favorable à
l’établissement de la filiation de l’enfant, entre : la loi nationale du défendeur ou celle
de son domicile, la loi nationale de l’enfant ou celle de son domicile ».
Dans ces trois règles de conflit, le législateur manifeste sa faveur à l’égard de l’enfant
et ce, en matière de garde après divorce, puisque le juge doit appliquer la loi la plus
favorable à l’enfant et en matière d’établissement de la filiation, puisque le juge doit
appliquer la loi la plus favorable à son établissement.
Le législateur manifeste aussi sa faveur à l’égard du créancier de l’obligation
alimentaire. Plus généralement, il pose dans ces trois règles de conflit deux principes
fondamentaux : celui de l’intérêt de l’enfant puisque la loi la plus favorable à la garde
sera généralement la loi qui accorde la garde en fonction de l’intérêt de l’enfant et
que l’établissement de la filiation est généralement (en tout cas c’est ce que semble
présumer la loi) conforme à l’intérêt de l’enfant. Le second principe posé est celui du
droit aux aliments puisque la loi applicable devra être la loi la plus favorable au
créancier donc la loi qui accorde des aliments sera préférée à toute autre loi.
Contrairement à la règle de conflit classique, c’est le contenu de la loi qui préside à
son choix. On évite ainsi un choix aveugle de la loi applicable.
C. Evaluation de la méthode
Le procédé des règles de conflit alternatives présente un certain nombre
d’inconvénients. Pour les parties d’abord, en ce qu’il sacrifie la prévisibilité, dans la
mesure où, il faut attendre que le juge soit saisi pour savoir laquelle des différentes
lois désignées par la règle sera effectivement appliquée par le juge. Le deuxième
inconvénient est pour le juge, en ce que la règle de conflit alternative s’avère difficile
à mettre en œuvre. Il lui faudra en effet consulter le contenu de l’ensemble des lois
désignées par les différents critères de rattachement alternatifs, avant de décider
laquelle devra s’appliquer.
Dans la mesure où toutes ces lois sont étrangères, le travail imposé au juge est
colossal car il est souvent difficile de connaître le contenu des lois étrangères. Or,
Droit international privé 35
c’est en comparant le contenu des diverses lois que l’on saura laquelle est plus
favorable.
Cependant, les juges ne font malheureusement pas toujours la comparaison entre la
teneur des différentes lois. C’est ce qu’il est possible de déduire du jugement du
tribunal de première instance de Tunis rendu le 19 juillet 200039. Il s’agissait en
l’espèce du divorce entre un tunisienne et un saoudien. Les juges, conformément à
l’article 50 du code, appliquent la loi tunisienne pour régir la garde des enfants, au
motif que celle-ci est fondée sur l’intérêt de l’enfant. Mais rien n’est dit sur le
contenu du droit saoudien, vraisemblablement parce qu’il est supposé connu, les
juges connaissant la charia, source unique du droit saoudien. Or, il est souhaitable
que pour l’application des règles alternatives, le contenu de chacune des lois en
conflit soit expressément indiqué dans le jugement et qu’une comparaison soit faite
afin de pouvoir se prononcer sur la loi la plus favorable.
Mais le choix peut parfois être difficile à opérer. Quand toutes les lois sont
favorables, laquelle choisir ? Le tribunal de première instance de Tunis s’est trouvé
devant cette difficulté40 : il s’agissait en l’espèce de prononcer un divorce entre
époux tunisiens domiciliés en France. Ayant à statuer sur la garde des enfants
mineurs, les juges mettent en œuvre la règle alternative prévue par l’article 50 du
Code. Ils constatent que les deux lois en conflit, les lois française et tunisienne
prennent en compte l’intérêt de l’enfant. Les juges appliquent la loi tunisienne en la
justifiant par le fait que c’est la loi du tribunal saisi et la loi sur laquelle était basée la
demande.
Il est remarquable que chaque fois que les tribunaux tunisiens ont mis en œuvre des
règles alternatives, leur décision ait abouti à l’application de la loi tunisienne. Le
danger de lex forisme auquel risque de conduire ce type de règle a été souligné par la
doctrine 41. On voit que ce n’est pas une crainte sans fondement, mais peut-être faut-il
attendre d’autres applications jurisprudentielles avant de se prononcer définitivement.
Reste un dernier inconvénient, c’est quand aucune des lois ne permet d’aboutir au
résultat voulu. Aucune loi par exemple ne permet de valider le testament en la forme,
chacune d’elles l’annulent. Que faire ? La solution la plus plausible serait d’appliquer
la loi qui prévoit le régime de nullité le moins strict. Mais la comparaison entre les
différentes lois susceptibles d’être appliquées risque d’être compliquée.
N’y a-t-il que des inconvénients à la méthode ? En fait, il ne faut pas exagérer ces
inconvénients. La méthode est complexe. Certes, et c’est la raison pour laquelle cette
méthode ne pourra réellement concurrencer la méthode bilatérale. Elle ne pourra être
39
Jugement n°32779, inédit
40
Jugement n°33551 du 27 juin 2000, inédit. L’attendu principal est publié in Code de droit
international privé commenté par M. Ghazouani et L. Chedly, Publication du ministère de la justice
et des droits de l’homme, Centre d’études juridiques et judiciaires, Tunis 2008, p.627.
41
Droit international privé 36
utilisée que comme méthode d’appoint permettant de réaliser une politique législative
particulièrement importante, mais elle ne peut être généralisée.
Titre 2
La solution du conflit de lois par la mise en
œuvre de la règle de conflit de lois
Saisie d’une question de droit international privé, l’autorité publique (le juge,
généralement) devra choisir entre les différentes règles de conflit, celle qu’il devra
mettre en œuvre (Chapitre 1) Cette règle de conflit peut désigner une loi étrangère
que le juge est normalement tenu d’appliquer (Chapitre 2).
Chapitre 1
Le choix de la règle de conflit
qualifier les faits. L’opération de qualification prévue par l’article 27 du code de droit
international privée est habituellement complexe en droit interne comme en droit
international privé où elle présente un certain nombre de spécificités (§1). Et s’il
faudra utiliser en droit international privé les concepts du droit interne pour opérer la
qualification, selon le principe de la qualification lege fori (§2), ce principe devra
parfois être infléchi pour tenir compte des impératifs propres à la matière (§3).
42
Alger, 24/12/1889, GA n°9, Vve Bartholo.
43
TGI Seine, 12/1/1966, RC 1967, p.120, note Loussouarn, JCP 1967, II, 15266, Stroganoff-Sherbatoff.
44
TPI Tunis, 25/3/1959, RTD 1962, p.75, note [Link].
Droit international privé 38
B. Le conflit de qualifications
Le « conflit de qualification » existe dès lors que la qualification opérée par le droit
du for diverge de celle opérée par le droit du pays étranger avec lequel la question
posée présente des points de contact. Ainsi, la question de la prescription d’une
créance contractuelle est classée dans la catégorie des contrats par le droit tunisien
dont l’art. 64 CDIP dispose : « Le droit applicable au contrat régit notamment : 6/ les
divers modes d’extinction des obligations ainsi que leur prescription fondée sur
l’expiration des délais », et dans la catégorie « procédure » par le droit anglais. La
question, posée en Tunisie, de la prescription d’une créance soumise à la loi anglaise
soulève un conflit de qualifications.
De même, la question de la succession d’une française décédée en Tunisie soulève un
conflit de qualification, le droit français intégrant les successions dans la catégorie du
statut réel alors que le droit tunisien les classe dans le statut personnel.
Ce conflit a été découvert pour la première fois en 1891 en Allemagne par Kahn, et,
en 1897 en France par Bartin. Tous deux sont parvenus à la même solution : il faut
qualifier lege fori, selon les concepts du droit interne du for.
A. Justifications du principe
La qualification lege fori est justifiée car il s’agit d’interpréter la volonté de l’auteur
des règles de conflit. S’agissant de l’application de la règle de conflit du for, il faut la
prendre dans le sens qu’elle a dans l’esprit du législateur du for : Ejus est interpretari
cujus est condere (c’est à celui qui pose une règle qu’il convient de l’interpréter). Or
la démarche, à ce stade, consiste justement à interpréter la volonté de l’auteur des
règles de conflit : quelles questions a-t-il voulu englober dans chaque catégorie ?
Parfois, le travail du juge est facilité parce que le législateur prend soin de déterminer
le contenu des catégories de rattachement. Ainsi par exemple, l’article 64 du code que
nous avons examiné précédemment détermine le domaine de la loi d’autonomie.
Droit international privé 39
La qualification lege fori s’impose également parce que l’opération est un préalable à
la détermination de la loi applicable. Le juge ne dispose que des seuls concepts du
droit du for, ne sachant pas si une loi étrangère sera désignée compétente ni de quelle
loi il s’agira éventuellement. Il n’y a donc aucune possibilité de se référer à la « lex
causae » pour qualifier, la qualification ayant justement pour but de permettre la
désignation de la lex causae.
Le principe de la qualification lege fori, admis par tous les systèmes juridiques 45,
n’est pas nouveau en Droit International Privé tunisien. Il était appliqué par la
jurisprudence, même s’il n’existait pas en la matière un arrêt de principe. La Cour
d’appel de Sousse dans un arrêt en date du 20 octobre 1977 46 avait ainsi intégré le
régime matrimonial d’époux de nationalité française dans la catégorie du statut
personnel alors que le droit français classe la question dans la catégorie des contrats.
Et s’agissant de la succession d’une française ouverte en Tunisie, les juges ont intégré
la question dans la catégorie du statut personnel sans se soucier de la qualification
étrangère qui classe les successions dans le statut réel 47.
Cependant le principe de la qualification lege fori n’est pas absolu, il présente des
limites.
B. Limites
Si l’un des fondements du principe est la source nationale de la règle de conflit, il faut
admettre que ce principe n’est plus de mise si la règle a une origine internationale car
posée par une convention internationale. Dans ce cas, la qualification « sera effectuée
en fonction des catégories particulières des traités en question » ainsi que l’exige
l’article 27 CDIP.
De même, si l’on justifie le principe par le caractère préalable de la qualification, il
faut admettre que dans tous les cas où de la qualification ne dépend pas le droit
applicable, celle-ci peut être menée selon les concepts du droit étranger. Cette
qualification, appelée qualification en sous ordre, se rencontre notamment en matière
de statut réel. Le statut réel mobilier et immobilier est régi par « la loi de la situation
du bien », conformément à l’article 58 du CDIP. Pour mettre en œuvre cette règle de
conflit, le juge n’a pas besoin de passer par le préalable de la qualification : que le
bien soit meuble ou immeuble, c’est la même loi qui s’applique. Il peut donc, une fois
désignée la loi applicable, qualifier par référence à celle-ci. C’est la raison pour
laquelle le législateur a, dans l’article 57, qui se présente comme une application de
45
Voir notamment en droit français, Civ. 1ère, 22/6/1955, R.C.1955, p. 723, note Batiffol (H.), D.1956,
p. 73, note Chavrier, G.A. n°28, « Caraslanis »
46
Arrêt n°5244, RTD 1979 (I), p.128, note Hachem (M.), partie en langue arabe
47
Tb ; 1ère inst. De Mahdia, 31/10/1988, R.J.L., 1990, n°3, p. 119 ; Monastir n°285, 9/5/1990, [Link] 1991,
p. 525, note Gara (N.) ; Civ. N°28151, 23/3/1993, p. 409, obs. Gara (N.), « Cachia »
Droit international privé 40
l’article 27 paragraphe 1, posé la règle selon laquelle « les biens sont qualifiés
meubles ou immeubles selon la loi de l’Etat sur le territoire duquel il se trouve ».
En dehors de ces hypothèses, la qualification lege fori s’impose, même si dans
certains cas, elle subit un certain infléchissement.
48
P. MAYER, manuel.
49
Voir, supra.
Droit international privé 41
musulman pour les tunisiens musulmans et le droit mosaïque pour les tunisiens de
confession israélite. Le législateur a englobé dans la catégorie du statut personnel les
principales institutions connues par ces trois droits susceptibles d’être appliqués.
Ainsi a-t-il invoqué la répudiation institution musulmane et israélite, la légitimation
d’enfants naturels institution française dans la catégorie statut personnel. Avec
l’unification de la législation et de la justice à l’indépendance, les conflits de lois
internationaux ont succédé aux conflits de lois interpersonnels. L’éventail des lois
applicables devient plus large et le juge a dû par voie de conséquence élargir la
catégorie du statut personnel en droit international privé.
Il a en cela suivi la démarche du législateur en l’inversant toutefois : les juges sont
ainsi partis des institutions de droit interne et les ont élargies de façon à englober des
notions étrangères suffisamment proches. L’affiliation du droit italien a ainsi été
qualifiée de petite adoption 50. Il ne s’agit plus de la notion précise de l’adoption du
droit interne, mais d’une notion centrée sur elle, plus large et plus vague 51. Le
législateur a montré l’exemple et la jurisprudence l’a suivi : les catégories du droit
international privé ne sont pas la transposition pure et simple des catégories de droit
interne, elles sont plus larges afin d’accueillir les institutions inconnues et même
prohibées du droit interne.
Cette démarche, consacrée par l’article 27 CDIP, est donc toujours de mise en droit
international privé tunisien ; elle est par ailleurs confirmée par l’article 49 CDIP qui
cite avec le divorce, la séparation de corps, institution inconnue du droit interne
tunisien.
Enfin, le législateur recommande que lors de la qualification il soit tenu compte des
spécificités du droit international privé
53
JCP 1957, IV, p.117 ; RC 1957, p.680, note H. BATIFFOL.
Droit international privé 43
A. La notion
On peut définir la notion de conflit mobile découvert par Bartin de la manière
suivante : par le changement d’un élément de rattachement, une situation donnée se
trouve successivement soumise à deux systèmes juridiques différents ; par exemple,
un meuble acquis à l’étranger est importé en Tunisie, un étranger se fait naturaliser
tunisien.
Il faut cependant préciser que tous les critères de rattachement ne sont pas
susceptibles de changements, seule la nationalité, le domicile et le lieu de situation du
meuble peuvent être changés. Il faut aussi que la règle de conflit admette la mobilité
du facteur de rattachement. Ce n’est pas le cas de l’article 48 CTDIP qui fige le
rattachement en matière de régimes matrimoniaux à la loi nationale commune des
époux lors de la célébration du mariage et à la loi du premier domicile commun pour
les époux de nationalité différente. L’article 56 fige aussi le rattachement en matière
de donation à la loi nationale du donateur au moment où elle est consentie.
En dehors de ces hypothèses, dès lors qu’il y a changement de l’élément de
rattachement, le problème se pose de déterminer les domaines respectifs de la loi
ancienne et de la loi nouvelle.
B. Solutions
L’exposé des solutions doctrinales (1) nous permettra de mieux comprendre la
solution législative (2).
1. Les solutions doctrinales
Deux thèses ont été présentées, celle d’abord du respect international des droits
acquis (a) et ensuite celle appelant à l’application aux conflits mobiles des règles
générales du droit transitoire interne (b).
a. Le respect international des droits acquis
La théorie du respect international des droits acquis signifie que les droits
régulièrement acquis selon la loi d’un pays restent régis par cette loi. Selon cette
théorie, les effets d’un mariage doivent rester soumis à la loi sous l’empire de
laquelle il a été contracté, même en cas de changement de nationalité des époux.
Ainsi, mariés sous l’empire d’une loi qui n’admet pas le divorce, les époux ont un
Droit international privé 44
droit acquis à l’indissolubilité du mariage même s’ils ont obtenu une nouvelle
nationalité selon laquelle le mariage peut être dissous.
La théorie des droits acquis est fondée sur l’idée de la nécessaire stabilité des droits
ou institutions dans l’ordre international. Elle présente l’inconvénient majeur de figer
les situations en les maintenant sous l’empire d’une loi avec laquelle ils n’ont plus de
liens significatifs.
b. L’application des règles générales du droit transitoire interne
La transposition des règles générales du droit transitoire interne au conflit mobile se
justifie car il s’agit d’une question à peu près semblable : deux lois régissant la même
situation se succèdent. Il y a bien sûr des différences : ainsi, en droit interne, les deux
lois émanent du même législateur, la deuxième abrogeant l’autre, alors que dans le
conflit mobile les deux lois n’émanent pas du même législateur et sont en vigueur
dans leur territoire respectif. Mais ces différences ne sont pas fondamentales car vis à
vis de la situation juridique, la question se présente de la même manière : deux lois se
trouvent successivement applicables et il s’agit de savoir dans quelle mesure les
effets de la situation initiale se trouvent régis par la loi nouvelle. Les principes de non
rétroactivité et d’application immédiate de la loi nouvelle peuvent donc parfaitement
être transposés au conflit mobile. C’est la solution pour laquelle a opté le législateur
tunisien.
2. La solution du code de droit international privé
L’article 29 qui n’utilise ni l’expression de conflit mobile ni celle de changement
volontaire semble bien concerner la question. En effet, il dispose que « la loi
applicable est désignée selon le cas soit en fonction de l’élément de rattachement
existant au moment de la naissance de la situation juridique, soit en vertu de celui
existant au moment où se produisent les effets de cette situation juridique ». La
première hypothèse serait celle où le critère de rattachement n’a subi aucun
changement ; le juge appliquera alors celui existant au moment de la naissance de la
situation juridique. La deuxième hypothèse serait celle du changement du critère de
rattachement entre le moment de la naissance de la situation juridique et le moment
de la production de ses effets. Le juge prendra en considération le dernier critère de
rattachement et non le premier pour régir les effets de la situation juridique, ses
conditions de validité restant régies par la loi ancienne, en vertu du principe de non
rétroactivité.
Cette solution des conflits mobiles avait été adoptée par la Cour de cassation dans son
arrêt du 16 juin 1977 54. Les faits de l’espèce étaient les suivants : Un tunisien s’est
marié avec une française et a obtenu par la suite la nationalité française. Il s’est
adressé aux tribunaux tunisiens pour demander le divorce. Ayant la nationalité
54
Civ.n°1387 du 16/6/1977, Bull. civ. II, p.43
Droit international privé 45
française lors de l’introduction de l’instance, les juges ont appliqué au divorce, la loi
nationale commune des époux, la loi française. En cas de changement de nationalité
entre la date du mariage et celle du divorce, c’est cette dernière nationalité qui doit
être prise en considération pour régir la dissolution du lien, selon la Cour de cassation
tunisienne, solution entérinée dans le CTDIP 55.
A ce titre, l’article 49 du Code qui dispose que le divorce et la séparation de corps
sont régis par la loi nationale commune des époux en vigueur au moment où
l’instance est introduite, se présente comme une application de la règle posée par
l’article 29. De même en est-il de l’article 47 qui prévoit l’application pour les
obligations respectives des époux n’ayant pas la même nationalité de la loi du dernier
domicile conjugal. Sont aussi à ranger comme étant une application de l’article 29,
les règles de conflit visant les successions ab intestat et les successions testamentaires
dans la mesure où la première les rattache à la loi du dernier domicile du de cujus
(article 54) et la seconde à la loi nationale du testateur au moment du décès.
La transposition au plan international des dispositions générales relatives aux conflits
de lois dans le temps, est une règle de bon sens. Il est en effet sans intérêt de faire
régir des situations juridiques internationales par une loi avec laquelle elles n’ont plus
de rattachement significatif.
Cette règle n’est cependant pas applicable si le changement est frauduleux.
55
Voir pour une application de l’article 29, TPI Tunis, n°11930 du 29/6/2000, inédit, attendus
principaux in le CDIP commenté, p.435.
Droit international privé 46
56
TPI, Sousse, n°9672 du 24/11/2001, RTD 2002, p.195, note Souhayma Ben Achour ; Voir aussi le
CDIP commenté, p. 442.
57
S.1878, I, p. 193, note Labbé; G.A. n°4
58
Clunet, 1965, 1222, note J-D. Bredin
59
Clunet 1964, 810, note Bredin, RC 1967, 340, note Deprez
60
Civ. 1ère, 11/7/1977, RC 1978
61
Civ. 1ère, 17/5/1983, RC 1985, 346, note Ancel
Droit international privé 47
la lex fori ou la loi étrangère. Une fois la règle de conflit interprétée, la question qui
se pose est celle de son autorité.
62
Civ. 2 avril 1964, Bull. civ. 1964, p.15, clunet 1968, p.121, chr. [Link]
Droit international privé 48
63
Note sous G.A. n°33-35, p. 272
64
Ibid
65
Mayer, manuel, n° 187, p. 132
Droit international privé 49
66
Fauvarque Cosson, « libre disponibilité des droits et conflits de lois », LGDJ 1996, n°78, p. 50 et 51,
G.A., note sous Coveco
67
Fauvarque Cosson, op. cit., n°78, p. 50et 51, et les références citées en note
68
Voir supra, p.
69
Op. cit., p. 55, n°88.
Droit international privé 50
70
Fauvarque-Cosson, op. cit, n°198, p. 119
Droit international privé 52
convenir de l’application de la loi du for, tant que l’affaire est pendante en première
instance » est une application de la règle posée par l’article 1462 susvisé.
On peut conclure avec Fauvarque-Cosson 71 qu’il est possible de renoncer à un droit
dès lors que celui-ci est patrimonial et qu’aucun ordre public n’est en cause. Quand
l’ordre public de protection est en cause, la renonciation n’est possible que lorsque ce
droit est acquis, c’est-à-dire que son titulaire est en mesure de l’exercer. Quand c’est
l’ordre public de direction qui est en cause, aucune renonciation n’est possible quelle
que soit la nature de ce droit.
Ainsi, pour déterminer les droits dont les parties ont ou n’ont pas la libre disposition,
il faut utiliser cumulativement les critères d’ordre public et de patrimonialité ou
d’extra-patrimonialité du droit. Deux critères qui ne sont pas réellement faciles à
mettre en œuvre.
A la difficulté de déterminer le critère de distinction entre les droits disponibles et
indisponibles s’ajoute une autre, celle de savoir s’il faut raisonner par catégorie de
droits ou droit litigieux par droit litigieux.
71
Ibid, n°202, p. 122
Droit international privé 53
considérée comme non disponible et soumise à la règle posée par l’article 54 CDIP
alors que celle relative à la possibilité de renoncer à une succession ouverte, pourra
échapper à la règle de conflit. La rupture de l’unité de la loi applicable à une même
question n’est cependant pas un inconvénient majeur. C’est une démarche qui n’est
pas spécifique à la question de l’autorité de la règle de conflit. Le dépeçage peut se
rencontrer lors de la mise en œuvre de la technique de l’exception d’ordre public 72.
Le juge n’écarte le droit étranger que dans ses dispositions contraires à l’ordre public
du for et applique la lex fori pour sa vocation subsidiaire ; pour les questions
conformes à l’ordre public du for, elles continueront à être régies par la loi étrangère.
Mais cette démarche semble avoir été rejetée par le législateur. A. Mezghani écrit
dans ce sens : « Dans tous les cas, la règle de conflit de lois emprunte son caractère à
la matière qu’elle a pour objet. C’est donc catégorie par catégorie que la question doit
être tranchée » 73. Et si c’est cette démarche qui doit l’emporter en jurisprudence,
c’est la qualification de la catégorie comme disponible ou non qui déterminera
l’autorité de la règle de conflit.
72
Voir nos dév. infra, p.
73
Commentaires…
74
Voir les décisions citées par Chédly, in « L’office du juge et la règle de conflit (deux ans après
l’entrée en vigueur du code de droit international privé du 27/11/1998) », colloque ss presse
75
Ibid, p. 4
76
Inédit, attendu principal reproduit in le CDIP commenté, p. 421.
Droit international privé 54
77
4/12/1990 (GA n°70-72) et 26/5/1999 (RC 99, p. 708 :
78
Après avoir affirmé dans l’arrêt Coveco (précité) que les règles de conflit sont obligatoires dès lors
qu’elles ont une origine conventionnelle, la Cour de cassation française ne fait plus de distinction
selon la source de la règle de conflit. Voir sur cette question, Civ. 6/5/1997, RC 1997, p. 514, note
Fauvarque-Cosson, Clunet 1997, p. 804, note [Link] ; G.A. n°78
79
TPI Tunis n°32779 du 11/7/2000 : Divorce demandé par femme tunisienne à l’encontre de son mari
de nationalité saoudienne. Demande basée sur l’article 31 CSP. Les juges soulèvent d’office la règle
de conflit : art 49 du code. Idem, TPI n°33955 du 27/5/2000 : Divorce tunisienne et belge.
80
Attendu principal reproduit in le CDIP commenté, p. 422. Pour d’autres décisions en ce sens, voir
Chédly, art. préc., 12 et s.
Droit international privé 55
81
P. MAYER, « l’office du juge dans le règlement du conflit de lois », [Link] 1975-1977, p. 234 :
« Je crois qu’on ne doit pas dire : l’élément d’extranéité est un élément de fait, or, en ce qui concerne
le fait, le principe dispositif interdit au juge de faire entrer dans le débat un élément que les parties
n’auraient pas invoqué d’elles-mêmes. On ne doit pas le dire parce que ce fait particulier, l’élément
d’extraneité, occupe une position procédurale spéciale : il conditionne le droit applicable. Si on a
l’obligation d’appliquer le droit, n’a-t-on pas aussi l’obligation de se renseigner sur tout ce qui va
permettre de désigner ce droit ? »).
82
B. ANCEL & Y. LEQUETTE.
Droit international privé 56
application de la loi française, sans rechercher, d’office, quelle suite devait être
donnée à l’action en application de la loi algérienne, loi personnelle de la mère dont
la nationalité était mentionnée dans la décision prononcée en première instance et
dans diverses pièces de la procédure » 83.
Enfin, l’obligation d’appliquer d’office la règle de conflit implique la recevabilité du
moyen de cassation tiré de la violation de la règle de conflit conformément à l’article
175 CPCC qui fait de la violation de la loi un cas d’ouverture en cassation. Ce moyen
pourrait même être relevé d’office par la Cour de cassation et être invoqué pour la
première fois devant elle.
Mais dans les cas où la règle de conflit a pour objet des droits dont les parties ont la
libre disposition, les parties peuvent décliner son application par une manifestation
explicite de volonté.
83
Civ. 18/11/1992, R.C. 1993, p. 276 et s. (Vérifier source) ; voir aussi dans le même sens, Civ,
26/5/1999, RC 1999, p.709 : « En accueillant une action en recherche de paternité sur le fondement
du droit français alors que la mère avait une carte de résident suffit à révéler l’élément
d’extranéité ».
Droit international privé 57
demander l’application de la loi française du for … et un tel accord peut résulter des
conclusions des parties invoquant une loi autre que celle désignée… » 84.
Cette solution dans le système juridique français est critiquée car le juge n’est pas
obligé de soulever d’office la règle de conflit quand elle a pour objet des droits dont
les parties peuvent librement disposer 85. L’on craint alors que ce soit par ignorance
de la possibilité d’appliquer une loi étrangère que les parties, dans leurs conclusions,
ne se réfèrent qu’à la lex fori.
A défaut d’accord explicite des parties sur la mise à l’écart de la loi étrangère, le juge
devra l’appliquer.
2. Portée de l’accord procédural
Les parties, en renonçant à l’application de la règle de conflit, n’ont-elle d’autre choix
que de demander l’application de la lex fori, ou peuvent-elles convenir de
l’application d’une loi tierce ?
L’application d’une loi étrangère autre que celle désignée par la règle de conflit n’est
pas défendable en droit international privé tunisien. En effet, l’article 26 § 1 CDIP
dont on rappellera qu’il dispose que « Lorsque le rapport juridique est international,
le juge fera application des règles prévues par le présent code... » impose au juge
l’application de la règle de conflit.
Permettre aux parties de désigner une loi tierce aboutirait à mettre en échec cette
disposition, en liant le juge par le choix d’une loi étrangère incompétente 86. Par
ailleurs, chaque fois que le juge est autorisé à se départir de l’application de la loi
étrangère soit pour sa non-conformité à l’ordre public, soit parce que son contenu n’a
pu être établi, le juge n’est autorisé à appliquer que la lex fori (articles 32 et 36 CDIP)
pour sa vocation subsidiaire 87. Il y aurait donc une troisième hypothèse d’application
de la lex fori pour sa vocation subsidiaire : l’accord explicite des parties sur son
application 88.
Le législateur semble lui-même pencher vers cette solution à travers les dispositions
de l’article 71 CDIP selon lequel « les parties peuvent, après survenance du fait
84
Civ. 1/7/1997, RC 1998, p., note [Link];
85
Dans son dernier état, la jurisprudence française a mis en œuvre la théorie de l’équivalence selon
laquelle on ne pourra pas reprocher au juge de n’avoir pas soulevé d’office la règle de conflit même
portant sur des droits indisponibles sauf à rapporter la preuve du défaut d’équivalence entre la loi
étrangère et la loi française. C’est ce qui résulte de l’arrêt Cie Gle Belge selon lequel : « Dès lors que
la situation de fait constatée par le juge aurait les mêmes conséquences en vertu de la loi Belge qui
a été appliquée et de la loi française que désignait la Convention de la Haye de 1971, l’équivalence
justifie la décision », Civ. 13/4/1999, RC 1999, p.
86
Dans ce sens, MAYER, « le juge et la loi étrangère », Revue Suisse Droit int. Eur., 1991, p. 481 et s.,
spéc. p. 489, cité par Fauvarque Cosson, op. cit., n°468, p. 281).
87
Voir dév. infra, p.
88
Mayer, art. Précité, p. 489, cité par Fauvarque Cosson, op. cit., n°468, p. 281.
Droit international privé 58
Chapitre 2
La loi étrangère
Il nous faut d’abord définir la notion de loi étrangère (Section1), ensuite déterminer
son statut (Section 2).
92
RTD 1962, p. 103, note Verdier.
93
[Link].1959, RTD1962, p.60, note Verdier, [Link]. Tunis 29/4/1960, RTD 1962, p. 106, note Verdier.
94
Tunis 20/12/1974, RTD 1977, II, p.17, clunet 1979, chr. [Link], p.657.
95
TPI Mahdia, 31/10/1988, RJL 1990, n°3, p.119 ; Civ.n°28151 du 23/3/1993, RTD 1993 ou 94, p.409,
obs. N. Gara.
Droit international privé 60
étranger désigné « n’aillent pas à l’encontre du sens des règles de conflit allemandes
». Seul le droit suisse, de ces trois codifications récentes exclue le renvoi.
Cependant, l’interdiction du renvoi dans notre code de DIP n’est pas absolue, l’article
35 prévoit que le législateur peut exceptionnellement l’admettre. Or, à parcourir le
Code, aucune des règles de conflit posées ne semble admettre le renvoi, de manière
expresse. Reste à savoir pourquoi, alors que la jurisprudence antérieure l’avait en
général admis, le législateur interdit le renvoi. Il est difficile de le savoir d’autant plus
que l’interdiction a été qualifiée de surprenante 96 par les uns, d’inopinée 97 par
d’autres. Est-ce alors parce que l’acceptation du renvoi dans la jurisprudence
antérieure ne faisait pas l’unanimité en doctrine 98, que le législateur, plutôt que
l’interdire dans certains domaines et l’admettre dans d’autres l’a éradiquée
totalement ?
C’est possible, mais de toutes les manières la solution nous permettra d’harmoniser
les solutions dans nos rapports avec les pays qui admettent le renvoi. Supposons
qu’un Etat rattache le divorce d’époux de même nationalité à la loi de leur domicile
commun et que ce domicile se trouve être en Tunisie. Par hypothèse, cet Etat qui
admet le renvoi appliquera aux époux leur loi nationale commune par renvoi du droit
tunisien. Saisi de la question, le juge tunisien qui n’admet pas le renvoi appliquera
également leur loi nationale commune. Il y a harmonie puisque quel que soit le juge
saisi, la solution est identique, ce qui n’aurait pu être obtenu si nous-mêmes avions
admis le renvoi.
96
A. Mezghani, « Commentaires… », p.65 et svts.
97
L. Chedly, « Le rejet inopiné du renvoi par le CDIP », Mélanges S. Belaïd, CPU 2004, p.295 et svts.
98
Voir en particulier, A. Mezghani, manuel, CHARFI M., Clunet 1979, p. 658.
99
Civ. 1ère, 21/11/1961, RC 1962, p. 329, note P. Lagarde.
Droit international privé 61
d’autant que la jurisprudence étrangère peut infléchir la loi en lui donnant une
signification autre que le sens littéral.
Aujourd’hui, ces critiques ont été entendues et la Cour de cassation française 100 a
affirmé la règle selon laquelle « il incombe au juge français qui applique une loi
étrangère de rechercher la solution donnée à la question litigieuse par le droit positif
en vigueur dans l’Etat concerné ».
C’est donc le droit étranger tel qu’il existe qu’il faut appliquer et s’il y a eu
modification de la loi étrangère applicable, le juge doit respecter les dispositions
transitoires du droit étranger conformément à l’article 31 CDIP.
100
Civ., 24/11/ & 28/12/1998, RC 1999, p.88 “Lavazza”.
Droit international privé 62
de la preuve entre les parties se pose. Elle incombe à celle qui invoque l’application
de la loi étrangère, conformément à l’article 32 CDIP qui dispose que « la partie dont
la demande est fondée sur la loi étrangère, est tenue d’en rapporter le contenu » 101.
Ce système, qui fait peser sur les parties la charge de la preuve du droit étranger, nous
semble incohérent. En effet, il ne sert à rien d’imposer au juge l’obligation
d’appliquer la règle de conflit et de considérer que celle-ci est dans certains cas
d’ordre public quand on ne fait pas peser sur le juge l’obligation de rapporter la
preuve du droit étranger. En effet, il suffit pour que les parties puissent s’affranchir
de l’application de la loi étrangère même quand la règle de conflit est d’ordre public,
de ne pas en rapporter la preuve.
En droit comparé, les solutions sont différentes. En France, l’arrêt Amerford rendu
par la Cour de cassation française en 1993 a posé comme règle que «dans les matières
où les parties ont la libre disposition de leurs droits, il incombe à la partie qui prétend
que la mise en œuvre du droit étranger, désigné par la règle de conflit de lois,
conduirait à un résultat différent de celui obtenu par l’application du droit français, de
démontrer l’existence de cette différence par la preuve du contenu de la loi étrangère
qu’elle invoque, à défaut de quoi le droit français s’applique en raison de sa vocation
subsidiaire». Ainsi, en droit français, la preuve de la loi étrangère incombe au juge
dans les matières où les droits sont indisponibles et aux parties dans les autres
matières 102. La Cour de cassation française impose aussi au juge de rapporter la
preuve du droit étranger dès lors qu’il met en œuvre une règle de conflit qu’il a
seulement la faculté de soulever (pour les droits disponibles). C’est ce qui résulte de
l’arrêt Lavazza (précité) qui fait peser sur le « juge français qui applique une loi
étrangère de rechercher la solution donnée à la question litigieuse dans le droit positif
de l’Etat concerné » Cependant, depuis deux arrêts rendus en 2005, les deux régimes
ont été unifiés et il « incombe désormais au juge français qui reconnaît applicable un
droit étranger d'en rechercher, soit d'office soit à la demande d'une partie qui
l'invoque, la teneur, avec le concours des parties et personnellement s'il y a lieu et de
donner à la question litigieuse une solution conforme au droit positif étranger » 103.
En Suisse, où la règle de conflit doit toujours être appliquée par le juge, l’article 16-1
du Code civil dispose que « le contenu du droit étranger est établi d’office. A cet
effet, la collaboration des parties peut être requise. En matière patrimoniale, la preuve
peut être mise à la charge des parties ». La matière patrimoniale est généralement
considérée comme étant de celles où les parties ont la libre disposition de leurs droits
contrairement à la matière extra-patrimoniale, généralement considérée comme
indisponible. Le droit italien impose également au juge de rechercher le contenu du
101
C’est nous qui soulignons.
102
Com. 16 novembre 1993, Soc. Amerford, R.C. 1994, p.332, note P. Lagarde, GA, n° 82.
103
Civ. 1, 28 juin 2005, Aubin, R.C. 2005, p. 646, note B. Ancel et H. Muir Watt ; Com. 28 juin 2005,
Itraco, GA, n° 83.
Droit international privé 63
droit étranger ; L’article 14-1 de la loi de 1995 dispose à cet effet que : «
L’établissement de la loi étrangère est recherché d’office par le juge ».
Le rôle facultatif du juge dans l’établissement de la preuve du droit étranger instauré
par l’article 32 CTDIP ne semble cependant viser que les seules lois étrangères
désignées par « la règle de rattachement », c'est-à-dire par une règle de conflit
bilatérale, à l’exclusion de celles désignées par des règles de conflit alternatives qui
sont des règles à contenu matériel et non des règles de rattachement 104. En effet, les
articles 50, 51 et 52 CTDIP imposent au juge d’appliquer la loi la plus favorable à
l’enfant en matière de garde ou d’établissement de la filiation ou, en matière
d’obligation alimentaire, la loi la plus favorable au créancier. Le juge ne remplit dès
lors son office que dans la mesure où il examine les diverses lois susceptibles d’être
appliquées. Partant, la charge de la preuve du droit étranger devrait peser, dans ces
hypothèses, sur le juge 105.
Faire de la connaissance par le juge de la loi étrangère une simple faculté nous
semble d’autant plus regrettable que cette connaissance, avec les progrès faits par la
science comparative et la rapidité de la communication, n’est certainement plus aussi
difficile à établir.
B. Les moyens de preuve
Les modalités de preuve prévues par l’article 32 CTDIP sont « l’écrit y compris les
certificats de coutume » 106. Peu importe la nature de l’écrit, il peut consister en la
reproduction d’un texte de loi étranger, d’une jurisprudence ou d’un ouvrage
doctrinal, dans la mesure cependant pour ce dernier qu'il soit suffisamment probant
107
. On peut à cet égard citer le Jurisclasseur de droit comparé (éditions LexisNexis)
qui est en général complet quoique pas systématiquement mis à jour.
Les certificats de coutume sont les preuves présentées par les parties et consistent en
des documents en langue arabe, ou traduits dans la langue officielle, et qui émanent
soit du consulat ou de l’ambassade en Tunisie de l’Etat étranger ou d’un juriste
spécialiste de la question (tunisien ou étranger). Les premiers documents se limitent
en général à reproduire les textes de lois étrangers, les seconds contiennent des
développements sur le droit étranger et sont plus complets. Ils contiennent outre les
104
L. Chedly, « L’office du juge… », article précité, p. 120 et svts ; le code de droit international privé
commenté, p. 455.
105
Ibid.
106
Voir sur cette question, P. Mayer, « les procédés de preuve de la loi étrangère », in Le contrat à
l’aube du XXIème siècle, Etudes offertes à J. Ghestin, LGDJ 2001, p.617 ; Le Code de DIP commenté,
p. 457 et svts.
107
Cass. 26 avril 1950, D. 1950, p. 361, note Lenoan ; Rev. crit. DIP 1950, p. 429, note Lerebours -
Pigeonnière ; Paris, 23 janv. 1990 : JDI 1990, p. 994, note M.-L. Niboyet-Hoegy ; Rev. crit. DIP 1991,
p. 92, note Y. Lequette ; JCP G 1991, II, 21637 note M. Behar-Touchais.
Droit international privé 64
111
TGI Dunkerque, 28 nov. 1990, JDI 1991, p. 131, note Ph. Kahn; F. Mélin, Petites Affiches 1999, n°
192, p. 9.
112
P. Mayer, droit international privé, [Link]., p. 127, n°190.
113
Affaire des emprunts serbes et brésiliens, 12/7/1929, Rec. Série A, n°20-21.
Droit international privé 66
Chapitre 3
Les exceptions
estime nécessaire de la voir appliquée aux situations présentant avec lui un certain
rattachement » 115.
On retrouve dans cette définition des lois d’application immédiate un des critères
utilisés dans l’article 38 à savoir l’application indépendante de la règle de conflit,
mais avec en plus l’exigence des liens avec l’ordre juridique du for.
L’absence d’exigence des liens avec l’ordre juridique tunisien dans l’article 38 ne
doit cependant pas conduire à ignorer cette condition. Car il est difficile qu’une loi de
police s’applique sans que des liens avec l’ordre juridique n’existent ou ne soient
exigés. L’exigence de ces liens est inhérente au concept même de loi de police. Le
législateur lui-même l’exige dans certaines dispositions du code de droit international
privé qui peuvent être qualifiées de lois de police. Il en est ainsi de l’article 41 qui
dispose : « La tutelle est régie par la loi nationale du mineur ou de l’interdit.
Toutefois les mesures provisoires ou urgentes sont prises en vertu du droit tunisien si
le mineur ou l’interdit se trouve sur le territoire tunisien au moment où ces mesures
doivent être prises ou, si la mesure de protection se rapporte à un bien mobilier ou
immobilier situé en Tunisie. » On peut alors considérer que les dispositions du droit
tunisien relatives aux mesures provisoires et d’urgence de protection du mineur sont
des lois de police applicables s’il existe un lien de nature territoriale (présence du
mineur sur le territoire tunisien, mesures se rapportant à un bien mobilier ou
immobilier situé en Tunisie) avec la Tunisie. Le lien avec le for peut être d’une
nature autre que territoriale (résidence, domicile). Il peut être personnel : ainsi en est-
il du critère de la nationalité.
Cependant, certains auteurs 116 ont cru trouver une spécificité aux lois de police en ce
que le rattachement qu’elles utilisent est plus souvent territorial que personnel et que
les notions de fait (comme la résidence habituelle) sont préférées aux notions de droit
(comme le domicile). De même une des spécificités de ces règles serait le caractère
exorbitant des critères de rattachement retenus. « Enfin, et c’est sans doute l’aspect le
plus important du particularisme des lois de police au plan du rattachement, il existe
souvent un souci manifeste du législateur ou du juge d’appréhender le plus grand
nombre de situations possibles par la loi de police locale. Ce désir d’en étendre
l’emprise conduit à utiliser de manière alternative plusieurs critères de
rattachement », écrit Y. Loussouarn 117.
Cette thèse est cependant isolée et elle est aisément contestable : les règles de conflit
elles - mêmes peuvent utiliser plus d’un critère de rattachement : il en est ainsi de
certaines règles de conflit unilatérales (l’article 309 du code civil français qui utilise
le critère de la nationalité et du domicile) et des règles de conflit alternatives.
115
MAYER (P.), manuel, p. 80.
116
Lousssouarn, RCADI 1973, cours général de droit international privé.
117
Ibid.
Droit international privé 69
désignées par la règle de conflit. L’article 38§2 dispose : « Le juge donne effet aux
dispositions d’un droit étranger non désigné par les règles de conflit s’il s’avère que
ce droit a des liens étroits avec la situation juridique envisagée et que l’application
desdites dispositions est indispensable, eu égard à la fin poursuivie ».
Ceci signifie qu’il faut appliquer la loi de police étrangère en tant que telle, même si
elle n’est pas désignée par la règle de conflit, dès lors qu’elle possède des liens étroits
avec la relation privée internationale.
Ce procédé de désignation de la loi de police étrangère, adopté par le législateur
tunisien est meilleur que tous les autres. En effet, certains auteurs considèrent qu’il
est toujours possible de recourir à une règle de conflit bilatérale pour désigner une loi
de police étrangère. Le critère de rattachement serait obtenu par la « bilatéralisation »
du critère qui désigne la loi de police du for. Par exemple, si on estime que les
dispositions impératives limitant le montant du loyer doivent s’appliquer à tout
contrat de bail relatif à un immeuble situé en Tunisie, on en déduira par
bilatéralisation que « la loi applicable au montant du loyer est la loi du lieu
d’exécution du contrat de bail ».
Ainsi la catégorie des lois de police ne correspondrait pas à une méthode spécifique
puisque celles-ci seraient désignées par une règle bilatérale ordinaire usant de
rattachements spéciaux adaptés 125. Ce procédé est erroné car il présuppose que la
fonction de la loi de police étrangère est identique à celle du for. Or les politiques
législatives pouvant différer, il faut tenir compte de la volonté d’application de la loi
de police étrangère. Seule cette méthode permet de tenir compte des intérêts des Etats
étrangers afin de les aider à réaliser leurs politiques législatives. Mais également à
réaliser les nôtres, car si nous acceptons d’appliquer les lois de police étrangères, il y
a plus de chance de voir nos lois de police appliquées à l’étranger.
Cependant l’application des lois de police étrangères doit être une simple éventualité.
Il faut comprendre par l’expression « le juge donne effet… » utilisée par l’article 38,
le juge « peut donner effet » et non pas « le juge doit donner effet ». Or sur cette
question, la cour de cassation a, dans son arrêt en date du 26 avril 2005 126, affirmé le
caractère obligatoire de l’application des lois de police étrangères. La solution est
critiquable dans la mesure où elle fait preuve d’un trop grand libéralisme et isole le
système de droit international privé des autres.
En droit comparé, en effet, l’application des lois de police étrangères est une simple
faculté. C’est ainsi que l’article 19 LDIP Suisse dispose : « Lorsque des intérêts
126
Civ. n°7146 du 26/4/2005 (inédit), mais dont les attendus principaux sont reproduits dans le code
de droit international privé commenté, [Link]. p. 552. Voir aussi, S. Bostangi, « La Cour de cassation
tunisienne à l’épreuve des « lois politiques » : réflexions à propos de l’arrêt n°7146 du 26 avril 2005 »,
R.D.A.I, n°4, 2007, p.513.
Droit international privé 71
127
Les lois de police étrangère, p. 307.
Droit international privé 72
vers le pays de l’acheteur. Une loi relative à la réglementation des changes qui
interdit le transfert de devises ou soumet le transfert à une autorisation étatique qui
n’a pas été obtenue pourrait être invoquée par un acheteur comme constitutive de
force majeure justifiant l’inexécution de son obligation au paiement du prix. Il
s’agissait d’ailleurs dans l’affaire examinée dans l’arrêt précité de la cour de
cassation rendu en 2005, d’une hypothèse de prise en considération. La question étant
de savoir si une banque pouvait échapper à sa responsabilité en invoquant la loi de
police américaine interdisant aux banques représentant des intérêts américains
d’effectuer des virements ou toute autre opération auprès d’institutions représentant
des intérêts libyens.
L’application ou la prise en considération selon ce procédé direct et immédiat peut
conduire à un conflit entre plusieurs lois de police étrangères ayant un lien avec le
rapport juridique. Il n’y a de conflit que si l'on ne peut pas donner en même temps
satisfaction à toutes les lois de police ayant vocation à s’appliquer. De la même
manière, il n’y a pas de conflit si toutes ces lois de police prescrivent la même
mesure, par exemple, l’annulation du contrat 128. C’est le cas le plus fréquent, les lois
de police ayant tendance en général à prescrire des mesures autoritaires dont le non-
respect entraîne des sanctions, comme la nullité du contrat. Les lois libérales ne sont
généralement pas considérées comme de police. Le conflit existera donc entre deux
lois de police qui par exemple fixent toutes deux de manière autoritaire le montant du
loyer. L’application de la loi la plus sévère est une solution judicieuse qui permet de
respecter en même temps les intérêts des deux Etats intéressés par la relation 129.
Reste une dernière question à poser : la méthode immédiate de désignation des lois de
police du for et étrangères relève-t-elle de la méthode unilatérale ou est-ce une
méthode autonome ?
C. Lois de police et méthode unilatérale
Le raisonnement en matière de loi de police est le suivant : avant de mettre en œuvre
sa règle de conflit, le juge doit se poser la question de savoir si la loi du for ne veut
pas impérativement s’appliquer à la question posée. Dans cette mesure et dans cette
mesure uniquement, les lois de police s’apparentent au procédé unilatéral : on part de
la lex fori et on lui demande si elle veut ou non s’appliquer. Mais cette parenté de
façade ne doit pas conduire à assimiler les deux méthodes 130. Il y a entre les deux
procédés deux différences fondamentales. La première est que la règle de conflit
unilatérale détermine le champ d’application normal de la lex fori alors qu’une loi de
police s’applique dans des hypothèses exceptionnelles 131. Ensuite, le champ
128
P. MAYER, manuel.
129
P. MAYER, A. MEZGHANI.
130
Contra, A. MEZGHANI.
131
P. MAYER.
Droit international privé 73
d’application dans l’espace de la lex fori est déterminé dans la règle de conflit
unilatérale sans égard à son contenu, alors qu’une loi de police s’applique
directement, immédiatement, en raison de son seul contenu et de son but 132.
Pour les lois de police étrangères, la majorité de la doctrine133 a également fait le
rapprochement avec la méthode unilatérale puisqu’on recherche, si la loi de police du
for ne s’applique pas, la loi de police étrangère qui se veut applicable. A. Mezghani a
ainsi écrit : « L’unilatéralisme répond mieux que la règle de conflit de lois à la nature
même des lois de police. Son présupposé de base est, en effet, le respect de la volonté
d’application de la loi étrangère. Ce fondement général de l’unilatéralisme prend une
signification particulière au regard des lois de police. Lorsque la loi de police du for
se déclare incompétente, ou n’existe pas, la directive unilatéraliste consiste à se
demander s’il existe dans les ordres juridiques étrangers une norme qui se qualifie,
elle-même de police et qui revendique sa compétence » 134.
Pour d’autres auteurs, comme P. Mayer la méthode des lois de police étrangères est
autonome et son assimilation à l’unilatéralisme l’a desservie. Il écrit : « la thèse de
l’applicabilité des lois de police étrangères en tant que telles, indépendamment de la
loi désignée par la règle de conflit, a certainement été desservie par la présentation
unilatéraliste qui en est généralement faite. La simple volonté du législateur étranger
à ce que sa règle s’applique devrait-elle l’emporter sur celle du législateur du for,
exprimée dans la règle de conflit ? Il est difficile de le soutenir, surtout lorsque la loi
normalement applicable est celle du for. En réalité la volonté du législateur étranger
n’est pas déterminante : c’est le for qui décide, en constatant seulement l’existence
d’un intérêt objectif et légitime à l’application de la règle étrangère, de déroger à son
profit à la règle de conflit » 135.
Il semble en effet que le procédé se distingue de la méthode unilatérale. Cette
distinction nous permet d’une part d’insister sur le caractère exceptionnel des lois de
police, ce qui nous paraît primordial et d’autre part de réaffirmer que cette application
ne se justifie qu’en raison de leur « caractère indispensable eu égard à la fin
poursuivie » donc de leur contenu et de leur but. Les distinguer de la méthode
unilatérale nous donne enfin un argument de plus pour affirmer que le juge tunisien
n’est pas dans l’obligation d’appliquer toutes les lois de police étrangères qui veulent
s’appliquer dès lors qu’elles ont un lien avec le litige. Encore faut-il que la fin
poursuivie puisse être en harmonie avec notre propre politique législative, auquel cas
132
P. MAYER.
133
A. MEZGHANI, manuel, p. 176, n°469 ; L. Chedly, « Lois de police et unilatéralisme (une lecture de
l’article 38 du code de droit international privé », RJL juin 2001, n°6, p.27 et svts.
134
A. MEZGHANI, manuel, p. 176, n°469.
135
« Les lois de police », TCDIP, journée du cinquantenaire, p. 105 et s., spéc. P. 109 ; voir aussi du
même auteur, « Les lois de police étrangères », clunet 1981, p. 318, n°277.
Droit international privé 74
La Cour d’appel de Tunis dans un arrêt en date du 9 février 2001 (n°48119, inédit) a
décidé que « les dispositions des articles 720 et suivants du code de commerce
relatives au crédit documentaire ne sont pas des règles d’application immédiate au
sens de l’article 38 du code de droit international privé car rien dans leur contenu ni
dans leur finalité n’exige une telle qualification et sans compter que ce ne sont pas
des règles impératives ».
Les lois de police sont donc des règles d’ordre public, même si toute règle d’ordre
public n’est pas une loi de police. Ainsi que le précise l’arrêt, c’est le contenu et le
but de la loi impérative qui doit nous permettre de décider s’il s’agit ou non d’une loi
de police. Le droit comparé est en général dans ce sens et on peut citer à cet égard,
l’article 18 LDIP suisse qui dispose : « Sont réservées les dispositions impératives du
droit suisse qui, en raison de leur but particulier sont appliquées quel que soit le droit
désigné par la présente loi ».
Et c’est certainement en raison de leur caractère impératif ainsi que leur contenu et
leur finalité qui a amené le tribunal de première instance de Tunis dans un jugement
rendu le 29 juin 2000 (inédit, n°1259) à considérer que les règles relatives à
l’interdiction des poursuites individuelles après le jugement de faillite sont des règles
d’application immédiate.
Ces décisions rendues après la promulgation du code montrent que les juges tunisiens
maîtrisent le concept de lois de police après une période de flottement où toute règle
d’ordre public semblait devoir être appliquée de manière immédiate. Cette attitude
peut être imputée à la jurisprudence du « privilège de nationalité » où, en matière de
statut personnel et plus particulièrement le divorce, il a été décidé sous l’empire du
Décret du 12 juillet 1956 que « l’ordre public commande de ne pas priver une
citoyenne tunisienne du droit de demander le divorce » 139. En d’autres termes, les
juges estimaient nécessaire d’appliquer la loi tunisienne du divorce en raison de son
caractère d’ordre public chaque fois qu’une partie au procès (la femme) était
tunisienne, nonobstant la désignation par la règle de conflit d’une loi étrangère.
La méthode des lois de police peut ainsi mener à des décisions arbitraires et
nationalistes qui ne sont plus de mise en droit international privé tunisien dont
l’article 38 préconise l’application des lois de police étrangères.
139
Tunis, 27/7/1967, RJL 1968, p.400 (Rachel) ; voir aussi TPI n°28855 du 29/6/1999, inédit.
Droit international privé 76
Mais le juge du for peut avoir plus de difficultés à identifier les lois de police
étrangères que les lois de police du for, car il ne peut apprécier exactement les
impératifs de la politique de l’Etat étranger. Il devra alors se conformer aux
indications données par le législateur étranger lui-même, ou par la jurisprudence
étrangère, quant au domaine d’application de la règle.
Cette difficulté explique peut-être mieux qu’une éventuelle hostilité du juge du for à
leur égard, la rareté des décisions faisant application de lois de police étrangères.
Peu de décisions en effet ont appliqué des lois de police étrangères. En jurisprudence
tunisienne, une seule décision a, à notre connaissance, évoqué l’éventualité
d’appliquer une loi de police étrangère. Dans un jugement rendu par le tribunal de
première instance de Tunis en date du 29 juin 2000 (inédit), l’article 51 du code civil
italien interdisant les poursuites individuelles après le jugement déclaratif de faillite
invoqué par le défendeur a été qualifié de loi de police, mais il n’a pas été appliqué,
les poursuites ayant eu lieu avant le jugement de faillite.
En droit comparé, on peut citer l’arrêt Thuillier rendu par la chambre sociale de la
Cour de cassation le 31 mai 1972 140 : Il s’agissait en l’espèce d’un contrat de travail
soumis à la loi française, mais la Cour de cassation a approuvé les juges du fond
d’avoir décidé que la loi sénégalaise, loi du lieu d’exécution du travail « était
applicable de plein droit en ce qui concernait ses dispositions relevant de l’ordre
public local, relatives à l’organisation ou à la réglementation administrative du travail
et plus favorable aux travailleurs » On peut également citer un arrêt de la Cour
d’appel de Paris rendu le 15 mai 1975 141 qui a annulé la vente d’un immeuble situé
au Vietnam, au motif que l’autorisation administrative préalable prévue par la loi
Vietnamienne n’avait pas été donnée alors que la loi applicable au contrat était la loi
française.
Cette loi de police étrangère peut être de droit public. Le législateur tunisien indique
que : « le caractère de droit public de la loi étrangère n’empêche pas son
application ». Cette position est à saluer car parfois, la jurisprudence, en droit
comparé, a refusé d’appliquer la législation de change ou la législation douanière
étrangère 142. La raison qui en a été donnée est que ces lois de droit public
s’apparentent à des lois politiques et que le juge du for n’a pas été institué pour servir
les intérêts de l’Etat étranger, mais ceux du for 143. Mais ce refus de coopération est
difficilement justifiable. Ainsi que l’explique P. Mayer, « valider un contrat qui
comporte une exportation de devises à partir du territoire d’un Etat étranger qui la
140
Société Expand Afrique Noire/Melle Thuillier, RC, 1973, p.683, note Lagarde (P.) ; JCP 1973, II,
17317, note Lyon-Caen (G.).
141
RC 1976, p.690, note Batiffol (H.).
142
Civ. 16/10/1967, D. 1968, 445, note Mezger, R.C 1968, 661, note Eck, Colmar, 16/2/1937, R.C. 1937,
685, note HB, D. 1939
143
Mayer, manuel, n°106.
Droit international privé 77
juge contraire à ses intérêts et l’interdit, c’est aller au-delà d’un simple refus de
coopération, c’est délibérément entraver la politique de cet Etat » 144.
La notion de loi politique a également été évoquée dans l’arrêt rendu par la cour de
cassation tunisienne en 2005. Elle a en effet qualifié la loi américaine de boycott des
entreprises représentant des intérêts libyens de loi politique. Partant, elle a écarté son
application au motif que l’article 38 alinéa 2 du code de droit international privé ne
permet ni d’appliquer ni de prendre en considération des lois politiques, celles-ci ne
pouvant être qualifiées de lois de police car poursuivant d’autres objectifs que les
mesures de représailles économiques dirigées contre un État 145. Or les objectifs
poursuivis par une loi de police sont multiples, ils peuvent être d’ordre politique,
économique ou social. Ainsi, l’association de droit international (ILA) dans son
rapport sur les lois de police (2002) définit celles-ci comme étant « les lois qui
déterminent les intérêts essentiels des Etats, d’ordre politique, sociaux ou
économiques » 146. C’est aussi cette définition qui a été retenu dans l’article 9 du
règlement Rome 1 sur la loi applicable aux obligations contractuelles du 4 juillet
2008 qui les définit comme étant une disposition impérative dont le respect est jugé
crucial par un pays pour la sauvegarde de ses intérêts publics, tels que son
organisation politique, sociale ou économique ». Et puis à partir du moment où un
Etat qualifie ces normes de lois de police, on ne peut que s’incliner puisque c’est lui
qui qualifie.
Mais bien entendu, le juge du for ne servira les impératifs de l’État étranger que dans
la mesure où ils lui paraissent légitimes. Le juge pourra par exemple refuser
d’appliquer une règle étrangère visant à instaurer un embargo sur des marchandises à
destination d’un pays tiers ami de la Tunisie 147.
Le refus d’appliquer la règle de conflit, pour des motifs d’ordre public ou plus
exactement d’existence de lois de police doit néanmoins être distingué du refus
d’appliquer la loi étrangère par la mise en œuvre de l’exception d’ordre public.
144
Mayer, manuel, n°106.
145
S. Bostangi, « la cour de cassation à l’épreuve… », précité.
146
Voir le rapport, in R.A. 2002-4, p.1067, commenté par P. Mayer, voir aussi sur la notion de lois
politiques, A. Mezghani, Méthodes de droit international privé et contrat illicite, précité.
147
Voir sur cette question, jugement du tribunal d’arrondissement de la Haye du 17/9/1982 dans
l’affaire Sensor, R.C. 1983, 473, Audit, « extraterritorialité et commerce international. L’affaire du
gazoduc sibérien », RC 1983, 401.
Droit international privé 78
juge que lorsque les dispositions du droit étranger désigné s’opposent aux choix
fondamentaux du système juridique tunisien ».
Ce paragraphe souligne d’abord le caractère exceptionnel de l’ordre public, en
utilisant une formule restrictive : « L’exception de l’ordre public ne peut être
soulevée par le juge que ». Ce qui signifie que le juge ne doit faire appel à l’ordre
public que dans des hypothèses exceptionnelles. Mais ce caractère exceptionnel de
l’ordre public s’il apparaît au niveau de ses fonctions (§1), il s’amenuise au niveau de
ses modalités d’intervention (§2) pour réapparaître au niveau de ses effets (§3).
148
A plusieurs reprises la jurisprudence tunisienne a affirmé principe d’égalité des époux dans le
divorce : rejet des lois marocaine et saoudienne qui n’autorisent pas la femme à demander le
divorce unilatéral alors qu‘elles l’accordent à l’époux. TPI 19/11/1991, RTD 1993, 420 ; jugement
récent. Loi marocaine : Civ. 16/6/1987.
Droit international privé 79
matière de divorce, qui ne connaissent par exemple que le seul divorce pour faute ne
devrait pas nous choquer. C’est généralement dans ce sens que s’est prononcée la
jurisprudence tunisienne. Mettant en œuvre le principe d’égalité dans le divorce, la
jurisprudence tunisienne a ainsi écarté toutes les lois étrangères qui n’accordent pas le
droit à la femme de demander le divorce par volonté unilatérale alors qu’elles
accordent ce droit à l’homme par le biais de la répudiation 149. Tout comme avaient
été écartées les lois prohibitives du divorce 150, faisant ainsi du droit au divorce un
principe fondamental de l’ordre juridique tunisien.
La Cour de cassation tunisienne dans un arrêt rendu le 30/12/2010 151 confirme la
fonction de protection des principes de l’ordre juridique tunisien de l’ordre public,
dans ces termes : « Attendu que l’exception d’ordre public international constitue le
seul moyen qui permet au juge de l’exequatur de défendre les principes essentiels et
fondamentaux de son Etat et de s’opposer à la loi étrangère qui les contredit. Attendu
qu’il n’y a pas lieu d’écarter la loi étrangère pour sa simple différence avec la loi du
for car l’acceptation, en DIP, du principe d’application d’une loi étrangère au litige
équivaut à une admission préalable de l’éventuelle dissemblance de cette loi à la loi
nationale ; l’ordre public international ne peut dès lors intervenir que dans le cas où
elle contredit d’une façon flagrante et manifeste les principes fondamentaux et heurte
les choix essentiels de l’ordre juridique tunisien » 152. Il s’agissait en l’espèce d’un
jugement français qui avait condamné l’époux tunisien d’une française à contribuer
aux charges du ménage. La Haute Cour considère que cette condamnation heurte
d’autant moins l’ordre public international tunisien que l’article 23 du CSP consacre
le devoir de coopération et d’entraide entre époux.
Comme nous venons de le voir, les principes sont induits de la loi, dans notre
exemple, le code du statut personnel, mais ils peuvent - sinon ils doivent - aussi se
nourrir des textes fondamentaux de notre ordre juridique.
B. Le caractère fondamental des principes
Le juge induit les principes généraux de l’ensemble des normes positives. Ces
principes sont qualifiés de fondamentaux quand ils sont tirés des textes situés au
sommet de la hiérarchie de l’édifice juridique, la constitution et les traités dûment
ratifiés par l’Etat tunisien. Et lorsque le juge induit des principes à partir des textes
149
Civ.n°17297 du 16/6/1987, Bull. civ. 1987, p.223. TPI Tunis, n°3799 du 19/11/1991, R.T.D. 1993,
p.429 ; TTPI Tunis, n°32779 du 11/7/2000, inédit, attendus principaux reproduits in le CDIP
commenté, p. 525.
150
TPI Tunis, 4/3/1959, R.T.D. 1962, p.37, note Verdier ; TPI Grombalia, n°8305 du 7/4/1969, RJL, n°6
et 7, 1969, p. 167.
151
Civ. N°47837 du 30 décembre 2010, RJL 2011, n°1, p.197, S. Belhadj, chronique de droit
international privé, Annuaire de la jurisprudence tunisienne, Publication de l’école doctorale de Sfax,
2013, 1, p.200.
152
Traduction S. Belhadj in chronique précitée.
Droit international privé 80
inférieurs, il faut pour leur validité qu’ils soient conformes aux principes
fondamentaux, consacrés par la constitution et les traités dûment ratifiés.
La jurisprudence tunisienne s’est ainsi toujours référée à la Constitution tunisienne y
puiser le contenu de l’ordre public. Dans une première étape elle s’est exclusivement
référée à l’article premier de la Constitution de 1959 pour donner un contenu
religieux à l’ordre public. Elle a ainsi refusé d’accorder la garde d’un enfant né de
père tunisien à sa mère d’origine occidentale et domiciliée à l’étranger, afin que
l’enfant soit éduqué en Tunisie dans la religion musulmane et ce, en se référant à
l’article susvisé qui disposait que : « La Tunisie est un Etat indépendant, sa langue
l’arabe, sa religion l’Islam et son régime la République » 153. C’est aussi par une
référence implicite ou explicite à cette disposition constitutionnelle qu’ont été
introduites d’autres discriminations religieuses, comme l’interdiction pour un non
musulman d’adopter un tunisien, pour une musulmane d’épouser un non musulman et
pour interdire les successions interreligieuses, entre musulmans et non musulmans
154
. Par ailleurs, la jurisprudence ne se référait pas aux Conventions internationales.
Aujourd’hui elle semble avoir abandonné toute référence à l’article premier de la
constitution notamment en matière de garde 155 et accepte par référence eu seul intérêt
de l’enfant à accorder la garde à la mère étrangère. Et elle se réfère aux Conventions
internationales ainsi qu’à d’autres articles de la Constitution comme les articles 5 et 6
qui garantissent respectivement les principes de la liberté de religion et l’égalité entre
les citoyens. C’est ainsi que la répudiation a été considérée contraire à notre ordre
public « ainsi qu’il ressort de l’article 6 de la constitution, des articles 1, 2, 7, et 16 §1
et 2 de la DUDH et des articles 1, 2, et 16-1c de la Convention des Nations Unies de
1979 sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes »
156
. Le mariage de la tunisienne musulmane avec un étranger non musulman a été de
même plusieurs fois validé par référence aux articles 5 et 6 de la constitution ainsi
qu’aux Conventions internationales garantissant la liberté de religion et la non-
discrimination à l’égard des femmes. Ces mêmes dispositions ont également permis
de valider les successions interreligieuses. Quoique la jurisprudence ne soit pas
encore stable, des juges continuant même avec la nouvelle constitution (27 janvier
2014) à donner un contenu religieux à l’ordre public 157 on voit émerger deux
principes fondamentaux, qualifiés de principes fondateurs de l’ordre juridique
153
Civ. 15/5/1979, RJL déc. 1980, n°10, 79 ; Civ. 3/6/1982, RJL, nov. 1983, n°9, 63 ; Civ. 15/10/1985, BC
1985, TII, 61 ; Ben Jémia M., « Ordre public constitution et exequatur », mélanges H. Ayadi, 271.
154
Voir sur cette question,
155
Revirement arrêt Civ. 2/3/2001, inédit accepte l’exequatur seul élément à prendre en
considération : intérêt de l’enfant. Renonce à évoquer la constitution. Alors que premier arrêt rendu
le 4/01/1999, la Cour se réfère à l’élément religieux et à la non-conformité de la décision étrangère à
la constitution.
156
TPI Tunis 27/6/2000, RTD 2000, p. note M. Ben Jémia.
157
Décision Sousse, 2013 et Tunis 2014.
Droit international privé 81
tunisien par certains juges, celui de non-discrimination entre les sexes et de non-
discrimination religieuse. Une conciliation est peu à peu faite entre islam religion de
la Tunisie (article 1) et les différents droits et libertés garantis par la constitution et
ce, en matière de statut personnel. Cette conciliation est au cœur de la nouvelle
constitution qui fait de l’article premier qui invoque l’Islam une disposition de même
rang que l’article 2 qui fait de l’Etat un Etat civil (non confessionnel) et 49 qui
protège les droits et libertés, en interdisant que ces différentes dispositions ne
puissent être révisées 158.
On retiendra ici que l’ordre public est susceptible de varier dans le temps et que son
appréciation obéit au principe d’actualité : ce sont les principes fondamentaux en
vigueur au moment où le juge statue qui doivent être pris en considération.
En France, la Cour de cassation a, dans un arrêt rendu le 10 mai 2006 159, opposé
l’ordre public à un contrat de travail, attentatoire à la « liberté individuelle » de
l’employée ; des membres de sa famille l’ayant mise au service de son employeur
pour un salaire dérisoire et sans son accord préalable, ce travail a été considéré
comme une forme d’esclavage moderne.
La Cour de cassation dans un arrêt rendu le 19/10/2009 160 avait à se prononcer sur la
qualité d’héritier d’un enfant naturel reconnu par son père étranger avant son décès,
dans une affaire de succession internationale. La loi Suisse ayant été considérée
comme applicable conformément à l’article 52 du CTDIP, il fallait juger de sa
conformité à l’ordre public. La Haute Cour affirme sa conformité à l’ordre public au
motif que : “contrairement à ce qui a été avancé par les demandeurs au pourvoi,
l’article 68 du CSP prévoit que la filiation est établie par la cohabitation, l’aveu du
père et le témoignage de deux ou plusieurs personnes honorables. Attendu que la
pratique judiciaire constante considère que l’aveu du père est un moyen autonome et
suffisant pour établir la filiation ». Ceci signifie qu’en dehors même d’un mariage, le
père peut par voie d’aveu reconnaître une filiation. L’arrêt ajoute que « Il résulte de
ce qui précède que la reconnaissance de la filiation, peu importe la nature de la
relation unissant les parents de l’enfant, n’est pas contraire à l’ordre public
international tunisien puisque le système juridique tunisien a pris plusieurs
dispositions afin d’accepter l’enfance naturelle même s’il ne l’a pas dit
expressément ».
En faisant de l’ordre public le gardien de nos principes fondamentaux, on lui imprime
un caractère exceptionnel qui n’apparaît cependant pas toujours dans ses modalités
d’intervention.
158
M. Ben Jémia.
159
Soc. 10 mai 2006, Bull. civ. V, n°168, JCP 2006, II, 10.121, note S. Bollée ; cité par Clavel (S.), Droit
international privé, Dalloz, Hyper Cours, 2009, p. 135.
160
Civ. N°37494/38151, Bull. Civ. II, p.37 ; chroniques de DIP (précité).
Droit international privé 82
l’adoption elle – même. Est-il en l’espèce dans l’intérêt de l’enfant d’être adopté ? Si
la réponse est positive, nous écarterons l’application de la loi étrangère prohibant
l’adoption au motif que son résultat est en l’espèce de priver un enfant de son intérêt
à être adopté. En revanche, si la réponse est négative, l’intérêt de l’enfant n’étant pas
en l’espèce d’être adopté, alors on appliquera la loi étrangère car le résultat de son
application à ce cas particulier, ne heurte pas notre ordre public. Il y a, on le voit, plus
de chances d’appliquer la loi étrangère en raisonnant in concreto. Opter pour le
raisonnement in abstracto c’est opter pour la sévérité, ce que ne dément pas
l’interdiction de la prise en considération des liens avec l’ordre juridique tunisien.
161
Arrêt Zacco : 25/12/1963 : « La primauté de l’ordre public ne peut intervenir qu’en cas de conflit
entre la loi étrangère et la loi tunisienne » ; Tunis 16/11/1959, RTD 1962, 35 : Divorce Tunisienne
avec mari Italien : « L’ordre public commande de ne pas priver une citoyenne tunisienne des droits
fondamentaux à elle reconnus par le CSP ».
162
Civ. 16/6/1987, « Une citoyenne tunisienne qui a célébré son mariage en Tunisie et qui y ait
domiciliée ne saurait être privée du droit de demander le divorce unilatéral ».
163
L’exigence de proximité dans les textes de loi s’induit à travers l’exigence d’une incompatibilité
manifeste avec les principes fondamentaux, voir aussi clauses spéciales d’ordre public, ben Jémia
article 17 para 1 EGBGB : Quand la loi étrangère compétente pour régir le divorce « ne permet pas
de prononcer le divorce, la loi allemande s’applique si à ce moment, le demandeur est de nationalité
allemande ou l’était au moment de la célébration du mariage ».
Droit international privé 84
Le législateur tunisien n’hésite pas à être redondant dans son interdiction de l’ordre
public de proximité. Après avoir interdit le recours au critère de la nationalité, dans
l’alinéa 2 de l’article 36, il réitère l’interdiction en prohibant la prise en compte de
l’intensité du lien avec l’ordre juridique tunisien qui couvre et le rattachement au
domicile et à la nationalité.
Cette insistance dans l’interdiction de l’ordre public de proximité montre que c’est la
jurisprudence du « privilège de nationalité » que le législateur fustige. La
jurisprudence avait en effet systématiquement écarté les lois étrangères, en matière de
divorce, et contraires à notre ordre public, dès lors qu’une partie tunisienne était au
procès. En revanche, quand les deux parties étaient étrangères et que leur loi
nationale commune était prohibitive ou restrictive du divorce, l’ordre public n’était
guère invoqué, même si un lien de proximité existait du fait de l’existence d’un
domicile commun en Tunisie. Cette jurisprudence avait été critiquée par une doctrine
qui avait vu dans la mise en œuvre du critère de la nationalité tunisienne, une parenté
avec le privilège de la religion musulmane 165. Si les juges, estimait-on, refusaient
l’application de la loi étrangère c’est parce qu’il leur semblait inadmissible qu’un
tunisien, supposé musulman, puisse être régi par une loi autre que musulmane dans le
domaine du statut personnel. Il est ainsi possible que ce soit en raison de cette parenté
supposée entre nationalité et religion que le législateur a exclu de manière expresse le
recours au critère de la nationalité.
Cette interdiction a, par ailleurs, été justifiée par l’idée que l’exception de l’ordre
public lorsqu’elle intervient doit profiter à tous les justiciables tunisiens ou étrangers,
domiciliés ou non en Tunisie. Mais n’est-ce pas présumer toujours de l’excellence ou
si l’on préfère de la supériorité du droit du for, son application subsidiaire après la
mise à l’écart du droit étranger étant considérée comme un bienfait. Or le postulat
d’égalité sur lequel repose le droit international privé en général et le nôtre en
particulier qui a opté pour la méthode savignienne peut-il se satisfaire d’une
technique d’éviction du droit étranger dont on élargit le domaine au lieu de le
réduire ? Car il est clair que l’exigence de proximité limite le domaine d’intervention
de l’exception de l’ordre public en ne le faisant intervenir qu’en présence d’une partie
de nationalité tunisienne ou domiciliée en Tunisie.
164
Jurisprudence française en ce sens : Divorce : Civ. 1ère 1981 (Clunet 81, 812, note Alexandre (D.)) :
faculté pour le français domicilié en France de demander le divorce contre la loi espagnole qui
l’interdisait. Filiation : Civ. 10/2/1993, RC 1993, 620, note J. Foyer) : « Si les lois étrangères qui
prohibent l’établissement de la filiation naturelle ne sont pas contraires à la conception française de
l’ordre public international, il en est autrement lorsque ces lois ont pour effet de priver un enfant
français ou résidant habituellement en France du droit d’établir sa filiation », Lyon, 12/12/2000,
Clunet 2002, 475, note F. Moneger, « Doit être écartée la loi étrangère qui a pour effet de priver un
enfant résidant depuis sa naissance en France du droit de se prévaloir de sa filiation, l’ordre public
de proximité s’opposant, dans ce cas, à l’application de la loi étrangère normalement compétente ».
165
M. Charfi, K. Meziou,
Droit international privé 85
Quant à ceux qui ne sont pas hostiles à l’exigence de proximité, ils estiment que la
condition est nécessairement remplie dès lors que les tribunaux tunisiens sont
compétents. Mais c’est oublier que la compétence internationale n’est pas
nécessairement fondée sur la proximité, qu’interviennent aussi des motifs de
souveraineté et de bonne administration de la justice 166. Et que la proximité ne
remplit pas le même rôle ici et là : en matière d’ordre public la fonction de la
proximité est de dire que l’exception de l’ordre public sert uniquement à protéger
l’ordre juridique du for quand l’atteinte est caractérisée et non à porter un jugement
de valeur sur le droit étranger.
Mais alors que dans ses conditions d’intervention l’ordre public international tunisien
est intransigeant, il retrouve souplesse et flexibilité dans ses effets.
Il faut distinguer entre l’effet plein (A) et l’effet atténué de l’ordre public (B).
A. L’effet plein
L’effet plein de l’ordre public intervient lors de la création d’une situation juridique
sur le territoire tunisien. Une situation juridique contraire à l’ordre public
international ne saurait y être créée. La loi étrangère sera évincée et lui seront
substituées les dispositions du droit tunisien. La loi étrangère n’est par ailleurs écartée
que « dans ses dispositions contraires à l’ordre public ». L’effet d’éviction est limité à
ce qui est strictement nécessaire pour sauvegarder l’ordre public tunisien qui
intervient dans les relations internationales 167. Ainsi par exemple, chaque fois qu’ont
été écartées les législations n’accordant pas le droit à la femme de demander le
divorce par volonté unilatérale, leur ont été substituées les dispositions tunisiennes,
soit l’article 31 alinéa 3. Les effets du divorce, comme par exemple les indemnités
dus au conjoint, ou la garde des enfants, seront quant à eux régis par la loi
normalement compétente, sauf là encore contrariété avec l’ordre public international
tunisien.
B. L’effet atténué
Après avoir donné la signification de la notion (a), nous nous interrogerons sur son
fondement (b).
a. Signification
166
Voir nos dév. infra, p.
167
Contra, la Cour de cass. Dans son arrêt en date du civ. 1987 avait étendu la loi tunisienne aux
effets personnels du divorce (garde des enfants) et effets patrimoniaux alors que loi marocaine
avait été écartée uniquement en ce qui concerne l’admissibilité du divorce.
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168
Mayer P. « Les méthodes de la reconnaissance en droit international privé », in Le droit
international privé : esprit et méthodes, Mélanges en l’honneur de P. Lagarde, Dalloz 2005, p. 547,
spéc. p. 571.
169
Mayer P. « Le phénomène de la coordination des ordres juridiques étatiques en droit privé, Cours
général de droit international privé » RCADI, tome 327, 2007, n°347.
Droit international privé 87
(une sorte de possession d’état). Il faut en somme, des liens suffisants avec l’Etat
d’origine (domicile, nationalité) pour que cette situation puisse constituer une
prévision « légitime » des parties.
Certains systèmes juridiques et conventions internationales sont dans ce sens.
Cette méthode a été récemment consacrée dans l’article 9 de la loi Hollandaise de
DIP du 19 mai 2011 : « lorsque des effets juridiques sont attachés à un fait par un
Etat étranger concerné en application de la loi désignée par son droit international
privé, ces mêmes effets peuvent être reconnus à ce fait aux Pays-Bas, même par
dérogation à la loi applicable en vertu du droit international privé néerlandais, dans la
mesure où le refus de reconnaître de tels effets constituerait une violation
inacceptable de la confiance justifiée des parties ou de la sécurité juridique ».
Elle est aussi adoptée dans l’article 9 alinéa 1er de la Convention de la Haye du 14
mars 1978 sur la reconnaissance de la validité des mariages : « Le mariage qui a été
valablement conclu selon le droit de l’Etat de célébration est considéré comme tel
dans tout Etat contractant ». Il faut comprendre l’expression « selon le droit de l’Etat
de célébration », comme visant le droit international privé de cet État.
Cette méthode serait notamment justifiée, en matière de statut personnel, par l’idée de
permanence de l’état des personnes. Elle devrait également obéir à un certain nombre
de conditions, dont la proximité à savoir que la situation est rattachée à l’Etat
d’origine par la nationalité, le domicile ou le lieu de naissance, par exemple. Le
respect des prévisions légitimes des parties pourrait également figurer parmi les
conditions et non pas seulement du fondement. Comme l’indique l’article 9 de la loi
hollandaise, cette situation n’est reconnue que si les parties ont pu croire qu’elle
serait reconnue par les autres Etats.
L’effet atténué signifie normalement que seuls les effets d’une situation juridique
peuvent être contrôlés par le biais de l’ordre public. La situation juridique
régulièrement créée à l’étranger devrait, nonobstant sa contrariété à l’ordre public,
pouvoir être reconnue en Tunisie.
Prenons l’exemple du mariage polygamique. Celui-ci ne peut être célébré en Tunisie.
La polygamie constitue un délit pénal et le principe de territorialité de la loi pénale
s’opposera à toute célébration de mariage polygamique en Tunisie, même entre
époux dont la loi nationale l’autorise. Mais des effets pourraient être reconnus à un
mariage polygamique célébré au Maroc entre deux marocains si l’autorité qui l’a
célébré est compétente selon le droit marocain et si la loi marocaine a été appliquée,
loi marocaine que désigne la règle de conflit tunisienne puisque l’article 39 CTDIP
dispose que « le statut personnel est régi par le droit national de l’intéressé ». Le
mariage polygamique ne peut être célébré en Tunisie, du fait de sa contrariété à
l’ordre public international tunisien, mais, célébré à l’étranger entre personnes dont le
Droit international privé 88
statut personnel l’autorise, par une autorité publique compétente, des effets pourraient
lui être reconnus. L’article 37 CTDIP autorise que des effets puissent lui être
reconnus, à condition toutefois que les effets que l’on veut faire produire à ce mariage
polygamique ne heurtent pas l’ordre public international tunisien.
Aucun effet n’a à ce jour été reconnu aux mariages polygamiques célébrés à
l’étranger, si l’on excepte une décision isolée qui a accepté de reconnaître le principe
du partage de la succession d’un mari polygame entre les épouses 170, en se référant
explicitement à l’article 37 du CTDIP.
On peut ainsi soit ventiler en fonction des effets qu’il est demandé de faire produire
au mariage polygamique, accepter certains effets et en rejeter d’autres, comme en
refuser tout effet. L’article 37 CTDIP ne doit pas non plus toujours conduire à
atténuer l’ordre public. L’article utilise l’indicatif « Sont reconnus ». Il peut alors être
interprété de deux manières : c’est soit une obligation soit une simple faculté :
doivent être reconnus ou peuvent être reconnus. Nous pensons que la deuxième
interprétation est la meilleure, car l’ordre public ne peut s’atténuer en toutes
hypothèses et particulièrement lors de la reconnaissance d’institutions inégalitaires
telles que la répudiation ou la polygamie. En d’autres termes, l’article 37 se limite à
permettre au juge de reconnaître des effets à des situations juridiques contraires à
l’ordre public, dans la mesure où ces effets sont eux-mêmes conformes à l’ordre
public. Mais le juge peut tout aussi bien refuser de reconnaître et la situation juridique
et ses effets.
De même en est-il en matière de répudiation. Peu de décisions ont accepté de
reconnaître des effets aux répudiations régulièrement acquises à l’étranger. Et ce,
dans tous les cas même quand la femme a consenti à la répudiation 171 soit en
demandant elle-même la répudiation moyennant versement d’une compensation à son
époux ou renonciation à ses droits pécuniaires (kholoo) soit que c’est elle qui
demande sa reconnaissance en Tunisie. L’effet qu’il est demandé de faire produire ici
à la répudiation étant celui de la dissolution du lien, permettant à la femme de
recouvrer sa liberté matrimoniale et de pouvoir se remarier en Tunisie. Les juges
opposent l’ordre public aux répudiations kholoo 172 et seule une décision isolée,
rendue par la Cour d’appel de Tunis en 2001 173, a reconnu, à la demande de la
femme, une répudiation saoudienne.
Ce refus vigoureux opposé à la mise en œuvre de l’effet atténué en matière de
répudiation et de polygamie est soutenu par une partie de la doctrine tunisienne qui
170
Tunis, n°91565 du 13/12/2002, inédit ; attendus principaux publiés in le CDIP commenté, p.536.
171
Dans ce sens, MEZGHANI (A.), op. cit., p. 87 qui considère que l’effet de l’ordre public ne peut
s’atténuer si « la répudiation est contestée »
172
Voir en particulier, TPI n°47564 du 1/12/2003, inédit.
173
Arrêt n°79204 du 3/10/2001, inédit.
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174
Voir sur cette question, Polygamie et répudiation dans les relations internationales, Actes de la
table ronde organisée à Tunis le 16/4/2004 par l’Unité de Recherches : relations privées
internationales, FSJPS, éd. AB consulting, 2006.
175
Tribunal cantonal de Tunis, n°85376/2004, Clunet fé[Link] 2007, p. 165, note Bellamine (M.)
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