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État national et démocratie selon Tilly

L'importance de l'etat pour la democratie
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ECOLE DES HAUTES ETUDES EN SCIENCES SOCIALES DE PARIS

Master en Sciences Sociales Mention Sociologie

Spécialité Sociologie Générale

Mémoire de Master 2

INTÉGRATION, CONSULTATION ET PROTECTION


L’État national et la démocratie selon Charles Tilly

Présenté par Andrés Zambrano

Sous la direction de M. Philippe Urfalino


Rapporteur : M. Gilles Bataillon

Paris, septembre 2016


À mes amis du Centro de Investigación
Social CISOR au Venezuela et à mon tuteur en
France, Philippe Urfalino, que j’ai rencontrés
sur la route de ma formation professionnelle
comme sociologue. Je n’aurais pu, sans eux,
me trouver aujourd'hui aux portes d’un nouveau
projet académique. Je remercie Leidymar, qui
tout au long de mon master a lu, discuté et
corrigé mes textes en français. Et à ma femme
qui porte dans son ventre le fruit de notre
amour.

2
Sommaire

Résumé

PRÉFACE
L’ÉTAT : sa formation en Europe, l’État national et sa formation actuelle
LES RÉGIMES : définition et classification, la relation politique conflictuelle
LA POPULATION SUBORDONNÉE : le réseau de confiance et l’inégalité catégorielle
L’ÉTAT NATIONAL ET LA DÉMOCRATIE : l’intégration, la consultation et la protection ;
la dynamique concrète et les trajectoires alternatives de la démocratisation
CONCLUSION : remarques, reconsidérations et ouverture

Références bibliographiques
Table des matières

3
Résumé

Quelle est l’importance de l’État national pour la démocratie contemporaine ? La réponse


à cette question est élaborée à partir de la pensée de Charles Tilly, sociologue américain qui
a utilisé l’histoire comme fondement pour comprendre le fonctionnement de la dimension
politique de la société. Partant de la formation de l’État national en Europe pour découvrir
les dynamiques propres à la lutte politique qui ont configuré cette forme d’intégration
politique contemporaine, Tilly nous offre des outils pour comprendre la relation entre l’État
et la démocratie. C’est le conflit entre les gouvernants et les gouvernés qui va définir le type
de régime, c’est-à-dire, le type d’interaction entre les acteurs politiques. Ce conflit a comme
but d’assurer les bases matérielles du gouvernement. C’est une dynamique conflictuelle
particulière qui peut provoquer (mais jamais assurer) l’avènement de la démocratie. C’est la
poursuite -par rapport au pouvoir- d’une relation plus égalitaire et empêchant les abus entre
les gouvernants et les gouvernés. De sorte que nous sommes face à une intégration politique
de l’État national qui est faite à partir de la consultation et de la protection de la population
subordonnée. Par conséquent, la démocratie n’est pas une condition définitive à atteindre,
elle est plutôt un processus continu qui fonctionne à différents degrés. À chaque conflit, le
régime peut se démocratiser ou se dédémocratiser, et une dynamique vers la démocratie
peut emprunter plusieurs trajectoires alternatives. Pour comprendre la démocratie, il faut
comprendre l’État, car ils ont une interdépendance fonctionnelle.

4
PRÉFACE

Quelle est l’importance de l’État pour la démocratie ? C’est la question à laquelle nous
allons tâcher de répondre, à partir d’une révision de plusieurs ouvrages de Charles Tilly,
sociologue, historien et politologue américain. Tilly est un héritier intellectuel de son maître
Barrington Moore Jr., fondateur de l’école américaine de sociologie historique et auteur du
texte séminal Les Origines sociales de la dictature et de la démocratie (La Découverte,
1983 [1966]). Le parcours intellectuel de Charles Tilly est assez vaste. Sa production
théorique est utile pour aborder plusieurs intérêts académiques : la formation de l’État,
l’inégalité sociale, les révolutions politiques, l’histoire des mouvements sociaux, la
démocratisation de la société et une méthodologie pour l’analyse historique du conflit. Du
point de vue qui nous intéresse, et dans lequel on va limiter cette présentation, la pensée de
Tilly révèle deux inquiétudes fondamentales, qui deviendront peu à peu des programmes de
recherche pour l’auteur et ses collègues de travail. D’une part, la formation de l’État
moderne, avec sa plus célèbre contribution Contrainte et capital dans la formation de
l'Europe : 990-1990 (Aubier, 1992 [1990]). Cette formation résulte de la démilitarisation du
gouvernement suite à un processus, totalement imprévu, de civilisation de la bureaucratie de
l’État pour réussir une extraction de capital efficace pour faire la guerre ; extraction de
capital faite sur une population subordonnée ayant plus ou moins la capacité de résister aux
appétences des gouvernants. Nous arrivons ainsi au deuxième point du projet intellectuel de
Tilly avec, d’autre part, l’action collective à partir de la révolution et la lutte comme origine
du changement de régime. Cette réflexion a pour résultat une théorie sur l’avènement de la
démocratie. Au moins trois ouvrages doivent être cités : Politique(s) du conflit. De la grève
à la révolution (écrit avec TARROW, Sidney. Presses de Sciences Po, 2015 [2006]), Trust
and Rule et Democracy (Cambridge University Press, respectivement 2005 et 2007). Ces
textes montrent comment la démocratisation est le produit inattendu de la lutte pour le
contrôle du pouvoir et contre l’exercice du pouvoir ; et dans ce conflit, les acteurs non-
étatiques jouent le rôle principal. Si l’État est l’acteur principal pour construire les régimes
politiques d’en haut, la lutte civile est leur contrepartie d’en bas. Cette courte présentation
de Charles Tilly ne lui rend pas l’honneur qu’il mérite mais, tout au long de cette recherche
documentaire, le lecteur trouvera des références à différents écrits de et sur l’auteur, servant
de guide pour étudier la pensée de ce célèbre sociologue américain1.
1
De nombreuses présentations condensant la pensée de Charles Tilly sont disponibles. Après sa mort en 2008,
nous trouvons notamment plusieurs In Memoriam, pour la plupart en anglais. Une bonne référence, publiée par

5
Après cette brève présentation de l’auteur, revenons à la question qui nous intéresse :
quelle est l’importance de l’État pour la démocratie ? Pour y répondre, les premières
considérations à prendre en compte sont : de quel État et de quelle démocratie s’agit-il ? Un
premier élément de réponse est de caractère temporel ; il s’agit de l’État et de la démocratie
contemporaine. Cette contemporanéité fait référence à l’État national et à la démocratie
représentative avec ses institutions telles que nous les connaissons depuis la fin du XIX e
siècle. Un deuxième élément de réponse est géographique ; la source historique de Tilly est
principalement l’Europe, complétée postérieurement par des considérations spécifiques sur
les États-Unis et quelques cas d’Amérique Latine, notamment lorsqu’il s’agit de réfléchir
sur la démocratisation. Ainsi, les considérations théoriques sont faites sur l’histoire récente
des régimes sous lesquels les dernières générations de la population de certains pays ont
vécu.

Que ce soit pour parler de la formation de l’État ou de l’avènement de la démocratie, il


est nécessaire de faire connaître au lecteur les outils et les fondements avec lesquels Tilly a
édifié son appareil théorique. Ainsi, pour désigner les différentes catégories conceptuelles,
l’auteur se sert, par exemple, de manière délibérée de la métonymie et de la chosification. Il
emploie notamment la métonymie lorsqu’il parle de « gouverneurs », « souverains » ou
« citoyens », comme si ces catégories représentaient la totalité du système politique d’une
société. La chosification, quant à elle, est utilisée lorsqu’il attribue des volontés et des
capacités d’action à l’État, aux classes sociales et à la population en général (Tilly, 1992,
p. 65). À condition de ne pas oublier le point de vue complexe de la dimension politique de
la collectivité, ces simplifications permettent d’envisager les variables et les catégories
fondamentales pour comprendre l’État contemporain, la démocratie et leur relation. Par
conséquent, qu’il s’agisse de l’État ou de la démocratie, les éléments implicites du modèle
théorique de l’auteur sont (Tilly, 1992, pp. 65-66 ; 2005, p. 20) : le gouvernant qui
synthétise l’action décisoire des fonctionnaires plus puissants de l’État ; les agents
gouvernementaux qui agissent au nom du gouvernant ; le gouvernement comme
organisation qui mène la coercition et qui bénéficie d’une priorité sur toute autre
organisation dans un certain ensemble de population ; la classe dirigeante, alliée au
gouvernant, qui contrôle des moyens importants de production dans le territoire sous
la revue Historical Social Research, en consultation gratuite sur le Net : In Memoriam - Charles Tilly : 1929-
2008. In : Historical Social Research, vol. 33, n°4, 2008, pp. 358-368 est disponible sur :
http://www.ssoar.info/ssoar/handle/document/19170. Le site, créé par le Social Science Research Council en
son hommage, peut être consulté sur : http://essays.ssrc.org/tilly/. Pour une présentation de la pensée de Tilly
en français, lire : RIOUX, Hubert. « Charles Tilly : un riche héritage pour la sociologie politique », in Politique
et Sociétés, vol. 30, n° 3, 2011, pp. 99-122. URI: http://id.erudit.org/iderudit/1009184ar.

6
juridiction de l’État ; d’autres clientèles qui obtiennent des avantages grâce à leur
association avec l’État ; les adversaires, les ennemis et les concurrents de l’État, de leur
gouvernant, de leur classe dirigeante et de leur clientèle, soit dans ou en dehors de la
juridiction étatique2 ; un appareil coercitif formé par l’armée et d’autres moyens organisés
pour l’exercice de la force sous le contrôle de l’État ; un appareil civil étatique formé
principalement par les organisations différenciées qui assurent les impôts et les tâches
administratives et judiciaires.
Charles Tilly a recours à deux fondements épistémologiques, et leur brève explication
facilitera la lecture de la théorie présentée tout au long de ce mémoire. Il s’agit, d’une part,
d’un système qui hiérarchise la dynamique de la société de haut en bas (top-down) et de bas
en haut (bottom-up) et, d’autre part, d’une interaction sociale formée de processus et de
mécanismes. Ainsi, le premier fondement épistémologique est un système idéal-typique
d’interactions descendantes et ascendantes ; de haut en bas (top-down) se trouve la
dimension structurelle de la société qui conditionne la fermeture et l’ouverture de la
participation politique, économique et sociale, comme par exemple : la force et l’efficacité
avec lesquelles l’État exerce la coercition. Et de bas en haut (bottom-up) se trouve la
dimension de l’action collective et ses variétés de stratégies de mobilisation, comme par
exemple : la résistance des détenteurs de capital à l’imposition de l’administration publique
(Tilly, 1999a). Le deuxième fondement épistémologique propose que l’interaction dans ce
système idéal-typique se comprenne à partir de la distinction des mécanismes et des
processus. Les mécanismes sont un type d’événements qui modifient de manière identique
ou analogue les relations entre certains ensembles d’éléments. Par exemple, avec la
naissance du capitalisme, on peut identifier les mécanismes d’accumulation de capital privé,
de modification de moyens et de rapports de production et de création de réseaux
commerciaux de longue portée. Les processus sont, quant à eux, une combinaison ou une
séquence spécifique de mécanismes qui aboutissent régulièrement à des résultats différents.
Par exemple, les mécanismes précédemment mentionnés sont combinés de telle sorte qu’ils
ont modifié les relations de classe, l’urbanisme et l’économie des villes européennes, et ce,
parce qu’ils ont produit un processus nommé industrialisation (Tilly, 2001) 3. La
2
La classe dirigeante, les clientèles et les adversaires, les ennemis et les concurrents sont parfois nommés
simplement acteurs politiques.

3
Une référenceur sur l’origine historique, et l’usage par la sociologie contemporaine des mécanismes comme
éléments causals de la dynamique sociale concrète, se trouve dans : BERGER, Nicolas « Sociologie analytique,
mécanismes et causalité : histoire d'une relation complexe », L'Année sociologique, vol. 60, n°2, 2010,
pp. 419-443. Pour une référence sur la méthode historique qualitative centrée sur l’identification des
processus politiques (« process-tracing ») qui fonctionnent grâce à l'enchaînement de différents mécanismes

7
combinaison de ces fondements épistémologiques a deux implications : (1) ils contournent
la création de lois générales, de trajectoires uniques et de catalogues de conditions -
nécessaires et suffisants- comme outil d’explication de la dynamique et du changement
social ; et (2) ils identifient comme propriété fondamentale des processus sociaux à
l’interaction. Ce sont les récurrences des interactions qui mettent en évidence le type de
relations existant de haut en bas et de bas en haut ; c’est la communication entre les acteurs
et leur histoire, le cœur de la vie sociale. Le chercheur doit structurer cette vie sociale à
partir de l’identification de mécanismes et de processus. C’est l’adoption d’une conception
de type interactionniste qui définit le travail analytique (Tilly, 2005, p. 51)4.
Après avoir énoncé les éléments nécessaires à l’introduction de la théorie de Tilly sur
l’État et la démocratie, abordons maintenant les objectifs de ce travail de recherche à partir
d’un exemple peu orthodoxe. Dans le domaine des entreprises d’appareils électroniques de
haute gamme, l’ingénierie inversée est une activité fréquente. Elle consiste à déconstruire un
objet pour en déterminer son fonctionnement interne ou sa méthode de fabrication. De
manière semblable, le travail effectué dans ce mémoire est une sorte d’ingénierie inversée.
Plusieurs textes représentant la production intellectuelle d’un auteur ont été déconstruits
pour, ensuite, reconstruire un objet de nature intellectuelle. Ce travail est devenu
l’élaboration d’un long récit de la théorie de Charles Tilly à partir de sa description. Le
lecteur aura peut-être parfois l’impression de se balader parmi les différents aspects du
développement théorique de Tilly, sans justification explicite sur les raisons de ce
cheminement. Le but est de considérer les différents éléments de la pensée de l’auteur,
qu’ils soient centraux, secondaires ou touchant tangentiellement la relation entre l’État
national et la démocratisation des régimes politiques.

Qu’est-ce que le lecteur trouvera dans ce travail de recherche ? L’argumentation


synthétisée de la pensée de Charles Tilly sur la formation historique de l’État en Europe, sa
diffusion et sa formation actuelle hors de l’Europe, la population subordonnée et son
organisation par rapport au pouvoir de l’État, la relation entre les gouvernants et les

causals (« causal mechanisms »), lire une application de la méthode nommée en anglais « Process Tracing ».
Une référence est : COLLIER, David "Understanding Process Tracing", in Political Science and Politics, vol.
44, n°4, University of California, Berkeley, Octobre 2011, pp. 823-830.

4
Il y a, en revanche, une sorte de lacune dans les textes de Tilly. En effet, il ne développe jamais les notions
normatives préalables à partir desquelles il fonde ses théories. Par exemple, il ne propose pas de j ustification
normative pour argumenter la préférence de la démocratie par rapport aux autres régimes. La démocratie a-t-
elle une valeur intrinsèque ?, ou la formation de l’État national implique-t-elle également une dimension
normative pour la société ?

8
gouvernés, l’origine des inégalités entre les différentes catégories de population,
l’administration du pouvoir et de la violence. En résumé, seront analysés les différents
éléments qui structurent les régimes politiques grâce auxquels sont mis en relation l’État et
la démocratie, tous deux contemporains. En outre, de manière intercalée entre les idées de
Tilly, seront présentées, en notes de bas de page, des références à d’autres auteurs servant
de ressources pour élargir les idées présentées, mieux comprendre les concepts exposés et
mettre en évidence le potentiel de la théorie synthétisée. Pour conclure, nous décrirons
d’abord les notions les plus importantes que l’on peut obtenir à partir du travail réalisé, puis,
nous expliquerons quelques limites et inachèvements de la théorie synthétisée pouvant
servir de base de réflexion pour d’autres sujets de recherche.

9
L’ÉTAT

L’État européen est le produit imprévu de l’interaction entre les villes (et son
accumulation de capital) et les gouvernants (et son accumulation de coercition). Un exposé
de l’interaction de ces deux variables sur le long terme permet de donner une explication
historique à la formation de l’État en Europe, d’identifier les éléments contemporains
constitutifs de cette entité collective et de différencier ses variantes contemporaines au-delà
de l’ancien continent. Nous verrons que la guerre est un phénomène historique fondamental
pour expliquer la formation de l’État en Europe et en particulier la formation de l’État
national. Bien que ce phénomène appartienne à une période et un lieu précis, Tilly propose
l’idée que les régularités plus universelles de la relation entre la coercition et le capital nous
permettent de mieux percevoir la diversité des processus actuels de diffusion et de formation
de l’État national dans le monde. Déchiffrer la formation de l’État national est le fondement
pour comprendre la formation et le fonctionnement de la démocratie d’aujourd’hui.

La formation de l’État en Europe

L’État est une organisation qui contrôle les principaux moyens coercitifs sur un territoire
bien défini. Cette organisation est prépondérante sur les autres organisations du même
territoire, lesquelles admettent cette prééminence et cette légitimité, qui sont également
reconnues par d’autres États (Tilly, 1992, p. 20 et p. 40 ; 2010, p. 42). Au-delà de la
coercition, un autre élément constitutif de l’État est le capital. Comment la coercition et le
capital ont-ils créé l’État et ses différentes variations ? C’est le sujet proposé par Tilly5.
L’histoire européenne nous montre que « l’extraction et la lutte pour le contrôle des
ressources nécessaires pour faire la guerre ont créé les structures organisatrices centrales de
l’État » (Tilly, 1992, p. 38). L’État réalise certainement plusieurs tâches non coercitives
dans la collectivité, mais il exerce également la coercition sur plusieurs éléments constitutifs
de la collectivité, au-delà du capital. En revanche, c’est la spécificité de la coercition sur le
capital qui produit les mécanismes fondamentaux pour la définition de l’État et ses
variantes. C’est pourquoi, le capital et la coercition sont retenus par Tilly comme les deux
5
C’est le sujet de son livre : Coercion, Capital and European States: AD 990 – 1990. Oxford : Basil
Blackwell, 1990, 269 p. Les idées fondamentales de la théorie de Tilly sur l’État se trouvent dans le chapitre I,
intitulé : “Cities and States in Word History”.

10
dimensions constitutives de l’entité étatique. Ce sont ces dimensions que nous allons
examiner dans cette première partie.
La coercition est définie comme « toute application concertée (soit comme menace, soit
comme réalité) des actions qui peuvent provoquer une perte ou un préjudice aux personnes,
aux propriétés des particuliers ou des groupes, lesquels sont conscients autant de l’action
que des endommagements possibles » (Tilly, 1992, p. 44). Les moyens de coercition ne se
réduisent pas aux forces armées ; ils ont aussi la capacité de juger, d’emprisonner, de taxer
ou d’exproprier. L’accumulation organisée de la coercition se traduit par la création d’une
sphère légitime de domination. Cette sphère a comme fondement deux variantes de moyens
de coercition, à savoir, ses niveaux de concentration et d’accumulation. La concentration
fait référence au nombre de membres d’une collectivité possédant des moyens de coercition
dans un territoire. L’accumulation, quant à elle, désigne la quantité des moyens disponibles
pour exercer la coercition. Une variation entre le haut et le bas de ces deux manières de
présenter la coercition dans la collectivité permet de classifier la formation historique des
États en différents types6. La figure ci-dessous nous montre les formes historiques de l’État
proposées par Tilly :

Haute Empires Super États

6
Concernant la définition de l’État, Tilly ne fait qu’une seule référence explicite à Max Weber, lorsqu’il
affirme que c’est à partir du désarmement civil et du renforcement des forces armées à l’intérieur de l’État que
« la définition de l’État formulée par Max Weber […] commence finalement à faire sens pour les États
européens » (Tilly, 1992, p. 113). Il est intéressant de revenir sur Weber afin de comparer les définitions
proposées par les deux auteurs. Selon Weber, l’État contemporain est définit « comme une communauté
humaine qui, dans les limites d’un territoire déterminé […] revendique avec succès pour son propre compte le
monopole de la violence physique légitime » (1919, p. 86). Les deux auteurs ont ainsi définit l’État par le
moyen spécifique qui lui est propre, à savoir, la violence physique chez Weber (1919, p. 86) et les moyens
coercitifs -qui incluent la violence physique- chez Tilly (1992, p. 20 et p. 40 ; 2010, p. 42). Ce moyen est
administré en monopole légitime chez Weber et avec une prépondérance légitime chez Tilly. Ce dernier,
contrairement à Weber, ne développe pas de discussion sur la légitimité comme composante spécifique et
relativement importante de l’État ; par exemple, à partir de l’idéologie. Dans les deux cas, le résultat est la
création d’une sphère de domination encadrée dans un territoire délimité.

11
Système d’États
Concentration
nationaux

Absence Souveraineté
Basse d’État fragmentée

Basse Haute

Accumulation

Figure 1. Différentes alternatives de formation d’État selon le


niveau de concentration et d’accumulation de la coercition

(Source : Tilly, 1992, p. 50)

La dimension coercitive permet de classifier plusieurs formes historiques d’organisation


étatique qui ont le contrôle des moyens contraignants. Soit les empires où seulement un petit
nombre détient les moyens de coercition (concentration), mais en faible quantité
(accumulation) ; soit les États de souveraineté fragmentée, comme les cités-État et les
fédérations, où la possession des moyens de coercition est fractionnée entre plusieurs
groupes possédant chacun de nombreux moyens de coercition ; soit l’option des super États
(résultat d’une formulation logique plus que d’une vérification empirique), où la
concentration et l’accumulation des moyens de coercition sont hautes. Parmi ces options,
sur des niveaux moyens d’accumulation et de concentration de coercition se trouve le
système des États nationaux. Cette forme étatique a prédominé en Europe à partir du XVIII e
siècle, grâce à une manière particulière de combiner coercition et capital.

L’État est aussi capital car, comme entité d’exercice d’un pouvoir, il a besoin de
ressources. Le capital inclut « toutes les ressources meubles tangibles et les droits exigibles
sur ces ressources » (Tilly, 1992, p. 41). Il s’agit d’un domaine d’exploitation dans lequel
les agents accumulent, acquièrent et vendent des capitaux dans le but de produire des
excédents. Le capital est aussi l’objet de mécanismes d’accumulation et de concentration.
La concentration fait référence à la présence nombreuse ou non de ces agents dans un
territoire précis. L’accumulation fait référence à la réunion progressive des ressources de la
part de chaque agent économique. Une variation entre le haut et le bas de ces deux
mécanismes donne comme résultat un processus d’urbanisation fondamental pour
l’existence de l’État. La figure ci-dessous nous montre une classification des alternatives de
développement urbain, historiquement présentes en Europe :

12
Haute Cités Mégalopolis
Concentration
primaires

Hiérarchie
urbaine

Absence Centres
Basse d’urbanisme dispersés

Basse Haute

Accumulation

Figure 2. Différentes alternatives de développement urbain selon


le niveau de concentration et d’accumulation de capital

(Source : Tilly, 1992, p. 43)

La dimension du capital permet de classifier le développement urbain dans lequel sera


exercé le contrôle des moyens coercitifs. Soit les cités primaires définies par une présence
nombreuse des agents de capital (concentration) mais avec une faible quantité de ressources
(accumulation) ; soit les centres dispersés définis par une présence réduite des agents de
capital mais avec une forte quantité de ressources ; soit la mégalopolis définie par de hauts
niveaux de concentration et d’accumulation de capital. Parmi ces options, sur des niveaux
moyens d’accumulation et de concentration de capital se trouve la hiérarchie urbaine. Le
capital s’exprime aussi comme un certain niveau d’urbanisme et de taille démographique.
Selon la théorie de Tilly sur l’État, la conséquence la plus importante de la combinaison du
développement urbain, de la taille démographique et de la présence du capital (grâce à un
mode de production et d’accumulation prédominant) repose sur une formation différentielle
de classes sociales dans lesquelles la coercition sera exercée. Soit parce que la classe sociale
exerce la coercition, soit parce que la coercition est exercée sur la classe sociale. Le
développement économique-urbain influence très fortement les pratiques de l’État pour
assurer le financement de ses activités. Soit à partir de l’extraction de ressources à la
population subordonnée, soit à partir d’autres sources de financement, et associé à la
présence ou non d’un conflit de classes7.
7
La combinaison d’une dynamique de classe, du développement urbain, d’un mode de production et
d’accumulation de capital prédominant dans une région est le fondement de cette seconde dimension proposée
par Tilly. Dans cette combinaison, sera organisée l’extraction de capital de la part de l’État sur la collectivité.
Charles Tilly prend comme références principales les études de : MOORE, Barrington. Social Origins of

13
Tout comme il est nécessaire d’avoir un certain niveau de coercition, il faut aussi des
niveaux de concentration et d’accumulation de capital assez hauts (ou du moins pas trop
bas) pour faire fonctionner un État. Par exemple, un système de prélèvement de capital basé
sur l’imposition fonctionne bien, sous deux conditions strictes : une économie relativement
monétisée et des crédits facilement accessibles. En effet, une grande quantité de transactions
d’achat-vente est nécessaire pour effectuer une taxation de ressources acceptable pour les
contribuables, et cela n’est possible que dans une économie monétisée. Par ailleurs, si le
crédit disponible est rare, les dépenses extraordinaires peuvent être uniquement effectuées
grâce à une stricte accumulation de capital de la part de l’État. Cette situation est peu
fréquente pour une organisation d’une telle ampleur. Le crédit est une ressource pour écarter
le rythme des dépenses étatiques de son revenu, si bien que l’accès au prêt (qui augmente
dans un contexte intensif en capital) renforce la capacité d’action de l’État (Tilly, 1992,
pp. 133-134)8.
Dans l’étude historique de l’Europe, la coercition exercée sur le capital concentré dans
les villes a établi une relation basée sur le processus de captation de ressources, avec comme
principale finalité de financer la guerre entre les différents gouvernants, et ainsi définir les
limites territoriales de chaque État. En Europe, les États ont fait la guerre et la guerre a créé
les structures étatiques perdurables et nécessaires à l’extraction du capital et à l’exercice de
la coercition. Cette dynamique particulaire a un fondement dialectique. Il s’agit de
l’interaction de deux systèmes. Le premier fonctionne comme un système de relations
descendantes (top-down) et le deuxième comme un système de relations ascendant (bottom-
up). Au cours de la formation de l’entité étatique, dans le système descendant, le pouvoir
central exerce sa juridiction grâce à une hiérarchie administrative dans laquelle la
subordination est fondamentale. La capitale et ses organisations exercent le gouvernement,
soit par les fonctionnaires formés dans leurs institutions, soit par une classe dirigeante locale

Dictatorship and Democracy, Boston, Massachusetts : Beacon, 1966. ROKKAN, Stein & URWIN, Derek. The
Politics of Territorial Identity : Studies in European Regionalism, SAGE Publications, 1982. ROKKAN, Stein.
“Dimensions of state formation and nation building. A possible paradigm for research on variations within
Europe”, in TILLY, Charles (ed.) The Formation of National States in Western Europe. Princeton, New
Jersey : PUP, 1975. MUMFORD, Lewis. The City in History : Its Origins, Its Transformations, and Its
Prospects. Mariner Books, 1968 [1961]. MUMFORD, Lewis. Myth of the Machine : Technics and Human
Development, Harvest Books, 1971.

8
À ce niveau, on peut voir que pour Tilly, l’État est une entité anhistorique. Du moment qu’il y a une
concentration de population (dans un territoire plus ou moins délimité) sur laquelle une classe gouvernante a
organisé l’exercice de la coercition, alors presque systématiquement, nous sommes face à un État. Cette notion
est une ressource conceptuelle pratique pour comprendre les différentes configurations du pouvoir politique
sur le long terme.

14
subordonnée à la classe gouvernante principale du pays. Par contre, le système ascendant
d’échanges forme un tissu de zones commerciales superposées qui hiérarchisent les villes
selon la concentration de capital et la formation de classes dirigeantes économiquement
puissantes. Ces deux systèmes représentent conceptuellement deux processus, la
construction de bas en haut de hiérarchies régionales fondées sur le commerce et la
manufacture (les villes), et l’imposition du contrôle politique de haut en bas (le pouvoir des
gouvernants) » (Tilly, 1992, pp. 192-194)9.
Le résultat de proposer une combinaison de coercition et de capital comme fondement de
l’État repose sur le fait d’avoir (en forme idéal-typique) trois conditions de vie collective qui
définissent la formation et le fonctionnement de l’entité étatique. Soit une condition
intensive en coercition, soit une condition intensive en capital, soit une condition de
coercition capitalisée (Tilly, 1992, pp. 59-60 et pp. 206-238). Dans une collectivité
intensive en coercition, la dynamique étatique est caractérisée par la présence d’énormes
structures d’extraction sans (quasiment) aucune structure de médiation politique entre l’État
et les différents agents possédant du capital (principalement propriétaires terriens). Ces
agents sont peu nombreux et de faible puissance et autonomie. L’utilisation de la contrainte
violente sur ces agents est fréquente. Le détenteur du pouvoir est le propriétaire de (presque)
toutes les ressources de capital et la coercition joue un rôle important pour la production.
Par conséquent, le fondement de la structure de relations sociales dépend de la coercition.
Celle-ci est une condition caractéristique de l’État impérial. La formation de l’État russe
entre les XVe et XIXe siècles est un exemple. Dans une collectivité intensive en capital, la
dynamique étatique est caractérisée par la présence d’une vaste structure de médiation
politique entre l’État et les différents agents possédant du capital (principalement
commerçants, banquiers et artisans). Il est indispensable de considérer en priorité les intérêts
de ces agents privés pour assurer le processus d’extraction, ils prédominent et exercent une
influence sur le fonctionnement d’un pouvoir coercitif autonome. Ainsi, dans le
gouvernement, on retrouve des institutions représentatives des oligarchies commerciales. En
revanche, les structures permanentes de coercition sont exiguës, faibles et divisées. Cette
condition est nécessaire pour former un État de longue portée territoriale. Cette condition de
vie collective est associée aux formes de souveraineté fragmentée, comme les Fédérations et
9
Pour la définition conceptuelle de ces deux systèmes, Tilly a pris comme références les études de : SKINNER,
George & BAKER, Hugh. The City in Late Imperial China. Stanford University Press, 1977, 820 p. WAKEMAN,
Frederic. The Great Enterprise : The Manchu Reconstruction of Imperial Order in Seventeenth-Century
China. University of California Press, 2 vols, 1986. WHITNEY, Joseph. China : Area, Administration, and
Nation Building, The University of Chicago Press, 1970.

15
les Cités-États. La Venise du IXe au XVIIe siècle est un exemple de cité-État. Dans la
condition intermédiaire de coercition capitalisée, les concentrations de coercition et de
capital se font d’une manière plus équilibrée et avec une influence mutuelle. La contrainte
sur le capital se fait grâce à l’incorporation des agents économiques à la juridiction étatique.
Cela inclut une structure de médiation politique entre l’État et les différents agents
possédant du capital (pour la représentation de leurs intérêts), ainsi que des structures
centralisées, spécialisées et permanentes pour l’exercice de la coercition avec une longue
portée territoriale. Une combinaison efficiente pour assurer à long terme l’obtention de
rentes et la subordination de la population, qui est une condition propre à l’État national. La
formation de l’Angleterre entre les XIIe et XVIIIe siècles en est un exemple. La figure ci-
dessous illustre cette explication :

Haute
Coercition Voie intensive
en coercition
Voie de
coercition
capitalisée Voie intensive
en capital

Basse

Basse Haute

Capital

Figure 3. Concentrations relatives de capital et de coercition


comme déterminantes des voies de développement de l’État

(Source : Tilly, 1992, p. 201)

Avant la consolidation tardive du système européen des États nationaux, ces différentes
trajectoires ont produit, dans l’histoire européenne, plusieurs types d’entités étatiques
(principalement empires et cités-États). Seuls ceux ayant suivi la voie de la coercition
capitalisée ont réussi à prédominer en Europe, principalement grâce à leur capacité à faire la
guerre. En conséquence, les autres types d’États ont convergé vers les caractéristiques

16
propres de l’État national. Ainsi, la coïncidence d’une haute concentration de capital et de
coercition est devenue la création de l’État national en Europe (Tilly, 1992, p. 205). Le
processus de formation de la relation entre la guerre (et sa préparation) et l’organisation de
la coercition sur le capital est le résultat de l’interaction de différents mécanismes causals :
(1) l’extraction de capital : l’imposition, la conscription ; (2) la protection : la défense de la
population, source de moyens de capital des attaques internes et externes ; (3) l’arbitrage :
le contrôle des conflits internes pour minimiser la violence ; (4) la redistribution : pour
corriger les inégalités matérielles et diminuer les tensions que cela engendre ; et finalement,
(5) la production : de biens et de services pour contrôler et régler certains marchés.

Cette vision de la formation de l’État dépasse l’idée classique que l’entité étatique est un
appareil formé par -et au service de- la classe dominante. L’État contemporain est, plutôt, le
résultat imprévu du prélèvement de capital sur la population subordonnée pour faire la
guerre. Ce processus d’extraction est devenu la négociation avec les détenteurs de capital
(qui inclut, non seulement les grands capitalistes, mais aussi les foyers pauvres qui
permettent la conscription de ses jeunes hommes). Cette population a été incluse dans la
dynamique politique et sa protection fut assurée grâce à l’établissement de droits
économiques, politiques et sociaux. Cette interaction entre les gouvernants et les gouvernés
a créé et recréé les différentes structures étatiques. L’État est ainsi le résultat de la mise en
marche d’une pluralité de mécanismes, avec des résultats parfois inattendus, plutôt que de la
simple volonté d’une partie de la société.

L’État national

C’est la condition collective de coercition capitalisée qui définit l’État national. C’est
une combinaison particulière de concentration/accumulation de coercition et de capital, à
des niveaux assez élevés. Cette combinaison permet le développement d’un ensemble
d’organisations avec un niveau de spécialisation, non connues auparavant en comparaison
avec les autres formes historiques de l’État. « Les moyens coercitifs et le capital se
rencontrent quand, dans un même domaine, ils sont utiles tant pour l’exploitation que pour
la domination » (Tilly, 1992, p. 45). Le résultat est la formation d’une structure
organisationnelle d’administration civile d’extraction (les impôts, la conscription), de
régulation (les registres publiques) et de punition (les tribunaux, la prison) ; mais également
une structure organisationnelle d’exercice explicite de la coercition (les forces armées et la

17
police) et, parfois, des structures productives (les usines et les systèmes de distribution).
Cette spécialisation et l’expansion de la bureaucratie étatique, caractéristique de l’État
national par rapport aux autres formes d’organisation de l’État, sont possibles grâce aux
processus listés ci-dessous :

1. L’élimination et l’incorporation à l’État de l’autonomie des tout-puissants


régionaux et locaux qui ont des moyens pour exercer la contrainte. Il s’agit
de la proscription de groupes armés privés, du contrôle de la production et
de l’usage des armes par les particuliers (donc, de la création et la
professionnalisation des forces armées et de la police), de l’interdiction des
vendettas. La restriction de l’administration des affaires civils et de la justice
de la part de l’aristocratie, des élites ou des illustres locaux. Le monopole du
registre des actes de l’état civil, de l’ensemble des impôts, taxes, redevances
et contributions, et enfin, le fonctionnement des tribunaux pour organiser les
sanctions. Tout cela avec comme finalité d’homogénéiser le contrôle de la
coercition, du centre du pouvoir jusqu’aux frontières territoriales car, pour
la définition d’une juridiction nationale, la coercition ne peut pas être
fragmentée.
2. Le résultat du processus précédent est l’expansion de la structure de l’État
pour établir un gouvernement direct, autrement dit, sans l’intermédiation ou
la concurrence de détenteurs locaux10. Cela implique un changement de la
manière d’exercer la coercition. Afin de maintenir l’ordre public plutôt que
de le rétablir à plusieurs reprises, l’État national prévoit un appareil pour
l’exercice continu et proactif de la coercition (sur le capital ou sur les autres
sphères de la vie collective), grâce à l’action de la police et des
fonctionnaires administratifs qui agissent avant la survenance d’événements
contraires à l’ordre public. Cette transformation est indispensable aux deux
processus suivants11.
10
Nous faisons référence ici à n’importe quel groupe faisant concurrence aux activités de l’État ; soit des
tribus ou des clans, la noblesse, les dignitaires d’une église ou un autre type d’autorité locale non intégrée à
l’appareil étatique. Raison pour laquelle les activités monopolisées par l’État sont définies comme délit au
moment où d’autres acteurs les exercent, soit l’activité armée (effectuée par les guérillas) ; soit la taxation de
certaines activités (effectuée par les mafias) ; soit le contrôle des ressources de l’administration publique
(comme le crime organisé dans l’État).

11
Bien que Charles Tilly traite peu de la pensée du sociologue allemand Norbert Elias, il y a une référence à
son ouvrage qui est importante. En effet, Sur le processus de civilisation : recherches sociogénétique et
psychogénétique (1937) apporte une contribution, non seulement sur la transformation spécifique du
comportement humain, mais également, et c’est ce qui nous intéresse, une réflexion sur la transformation de

18
3. La création des administrations perdurables et centralisées, avec un haut
niveau de spécificité et d’une portée nationale. C’est l’homogénéisation du
territoire du point de vue administratif (les lois et les spécialisations propres
à la bureaucratie) et du point de vue économique (assurer les flux
commerciaux, la production et les autres structures propres à la dynamique
du travail), avec comme finalité d’opérer un contrôle stable sur la population
et les ressources du territoire. Une condition importante pour établir un
prélèvement de capital efficace et négocié.
4. L’homogénéisation de la population (la langue, l’instruction et, dans
certains cas, la religion), comme forme d’intégration politique aux finalités
étatiques, mais aussi comme mécanisme pour faciliter l’expansion de
l’administration publique. Ceci est plus facile lorsque l’État a développé une
identification nationale (la nation12). Cette condition a fait naître le
phénomène nommé « nationalisme »13.

l’organisation sociale féodale, la centralisation du pouvoir, la genèse de l’État et la formation d’une unité
politique à partir de mécanismes de monopolisation, de coercition et d’imposition. Une lecture d’Elias enrichit
ainsi la compression de Tilly. La traduction française de Sur le processus de civilisation se présente en deux
volumes : La civilisation des mœurs (1973) et La dynamique de l’Occident (1977).

12
Afin de compléter l’argumentation de Tilly, une référence au concept de nation de Marcel Mauss est utile :
« Nous entendons par nation une société matériellement et moralement intégrée, à pouvoir central stable,
permanent, à frontières déterminées, à relative unité morale, mentale et culturelle des habitants qui adhèrent
consciemment à l’État et à ses lois. » (Mauss, 2013, p. 84). La nation est aussi un processus d’individuation de
la collectivité. « Elles [les nations] se singularisent […] elles se créent un caractère collectif » (p. 112) de
forme consciente. Il semble y avoir une idée ou un esprit collectif qui conduit la nation, car, la nation a créé
une race, une langue nationale, et une civilisation : ses mœurs, ses arts industriels et ses beaux-arts.

Dans le même texte, Mauss propose certaines conditions pour une intégration politique de ce type :
1. l’existence d’un droit public national et international,
2. l’inexistence de toute segmentation du pouvoir politique : clans, tribus, royaumes, etc.,
3. les frontières de son intégration sont bien délimitées. « Il n’existe pas de marchés indépendants,
d’enclaves, ni de zones d’influence étrangères » (p. 90),
4. il existe une unité économique sous une forme nationale : Volkswirtschaft ou économie de la nation.

De toute évidence, Mauss fait référence à la nation comme forme d’intégration politique de l’État
contemporain.

13
Le nationalisme fait référence à deux phénomènes dissemblables. D’un côté, « la mobilisation d’une
population qui n’a pas d’État et qui cherche son indépendance politique ; par exemple, le nationalisme
palestinien, arménien, gallois, franco-canadien. [Et d’un autre côté,] la mobilisation de la population d’un État
autour d’une forte identification avec cet État ; ainsi, dans la guerre des Malouines/Falklands, en 1982, on a
parlé d’un choc entre les nationalismes britannique et argentin » (Tilly, 1992, p. 177).

19
5. Une fois que la négociation avec la population pour l’extraction de moyens
coercitifs (conscription) et de capital (impôts, prêts et investissements) est
incontournable, l’organisation de l’action populaire collective se nationalise
et devient autonome par rapport aux territoires extérieurs. Les ouvrières,
paysannes, et autres catégories sociales demandent leurs droits à l’État et
cherchent à exercer une influence organisée et systématique dans la
dynamique politique nationale, ce qui engendre la formation de partis
politiques et de groupes d’intérêt (Tilly, 1992, p. 274). Selon le niveau
d’ouverture du système politique, les institutions de gouvernement peuvent
inclure des institutions représentatives, plus ou moins aristocratiques.
6. L’existence d’un système de relations internationales des États. « Les États
forment des systèmes si, entre eux, existent des interactions habituelles, et si
ces interactions affectent la manière d’agir de chaque État » (Tilly, 1992,
p. 240). Un système modelé par la guerre et les différents pactes pour
assurer la paix et l’établissement des frontières territoriales ; situation propre
au moment historique de la formation des États nationaux en Europe. Mais
aussi pour garantir le flux commercial, la sécurité internationale et une
structure d’influences politiques, entre les États déjà existants. Cette
structure de relations internationales est, bien sûr, hiérarchisée à partir de la
capacité différentielle de l’influence entre les États ; capacité définie par la
production de capital de la collectivité et de la capacité d’extraction de
capital de l’entité étatique, par la puissance militaire de l’État et aussi par la
proximité géographique entre les pays. Ce système est une conséquence,
mais aussi un mécanisme, pour homogénéiser la collectivité à l’intérieur de
chaque État. Grâce à un processus de différenciation, c’est une façon de
s’affirmer en tant qu’État national singulier dans un concert d’États. Les
systèmes d’États nationaux expriment l’intention de maintenir la stabilité
territoriale et politique des entités étatiques et ils donnent également une
sorte de légitimité à cette forme d’organisation politique.

Ces différents aspects qui caractérisent l’État national ont une influence les uns sur les
autres. Le gouvernement direct, l’administration centralisée et spécialisée,
l’homogénéisation de la population, les mécanismes de participation et de représentation et

20
la formation d’un système de relations internationales ont favorisé mutuellement leur
origine. Afin d’abréger les six processus listés, par rapport aux autres anciennes formes
d’organisations étatiques, nous pouvons dire que l’État national se définit par -au moins-
quatre caractéristiques différentielles : (1) l’existence d’un territoire bien défini qui produit
une juridiction précise, (2) une prépondérance légitime sur les autres organisations du même
territoire, il s’agit donc d’une entité collective englobante, (3) l’homogénéisation de
l’administration et de la population, et (4) cette entité est également définie par l’existence
d’un système de relations internationales conformé par plusieurs États qui exercent leur
pouvoir dans un même moment historique. De cette manière, Tilly nous présente l’État
national comme la forme d’intégration politique contemporaine d’origine européenne. Ce
modèle d’organisation nationale du pouvoir a été adopté par la plupart des collectivités
existant aux XIXe et XXe siècles.

La formation de l’État national européen comporte un paradoxe : « la poursuite de la


guerre et de la puissance militaire, après la création des États nationaux comme une sorte de
produit secondaire, a généré une prédominance civile dans le gouvernement et dans la
politique nationale » (Tilly, 1992, p. 299). Tilly a comme hypothèse que civiliser la
bureaucratie de l’État est le résultat, totalement imprévu, d’un processus nécessaire pour
réussir une extraction de capital efficace pour faire la guerre à d’autres États. Le
prélèvement de capital est effectué sur une population subordonnée qui a, plus ou moins, la
capacité de résister aux appétences des gouvernants. Ce processus de rendre civil l’État a eu
comme résultat de modifier le principal défi étatique, qui n’est plus la guerre, mais plutôt
l’intégration de la population subordonnée à partir de sa consultation (reconnaissance dans
la participation politique) et de sa protection (l’expansion des droits et libertés citoyennes).
Ainsi, ce paradoxe est la conséquence de plusieurs facteurs :

1. l’effort pour créer et soutenir les forces militaires a eu comme conséquence


la construction d’un appareil d’État pour l’extraction de capital où
prédomine le personnel civil, un appareil extractif qui exerce une contrainte
et une contention sur les forces militaires ;
2. les agents étatiques ont négocié avec les différentes catégories de population
qui contrôlent les ressources nécessaires à la guerre. Cette négociation a
donné des droits aux différents groupes civiles. Ces droits doivent être
assurés par l’État et limiter l’autonomie militaire ;

21
3. dans certains États, le processus de guerre a augmenté la capacité étatique
d’intervention sur la collectivité, autrement dit, sa capacité à changer la
distribution des ressources dans la population. Les agents de l’État ont
profité de cette situation pour agrandir l’appareil de l’administration civile ;
4. les participants à la guerre ont acquis des droits de participation et de
protection par rapport à l’État (les capitalistes ont injecté leur argent dans
l’État, la population a fait la conscription). Ils n’ont pas exercé ces droits
pendant la guerre, soit par la répression, soit par un commun accord, mais
seulement à partir de la démobilisation ;
5. la dette publique résultant de la guerre a généré une nouvelle bureaucratie de
services et a stimulé une intervention plus intense de l’État dans l’économie
nationale. Cette bureaucratie ne se réduira pas ; et
6. l’existence d’un système international d’États qui, à partir de traités de paix,
a exercé une influence sur la définition même des structures étatiques et des
frontières territoriales.

La résolution de ce paradoxe est très importante pour comprendre la démocratisation de


la société européenne en particulier, mais aussi de façon plus générale, pour comprendre la
relation entre l’État-national et la démocratie. Nous reviendrons plus tard sur cette relation.

La formation actuelle de l’État national

Nous avons développé de manière synthétique la thèse de Tilly sur la formation


historique de l’État en Europe, définie par une distribution géographique des villes, les
effets de la contrainte des gouvernants sur la population subordonnée et de la guerre sur la
définition des institutions étatiques. « Toutes ces observations nous amènent à des
conclusions vagues -mais utiles- sur une formation différente de l’État ou tiers monde, où
les différentes relations entre coercition et capital doivent nous fournir des éléments clefs
sur la nature de cette formation différenciée » (Tilly, 1992, p. 284).

Il est important de faire la distinction entre la thèse de la formation historique de l’État en


Europe et les éléments conceptuels que cette thèse peuvent nous fournir du point de vue
d’une réflexion sur l’État contemporain, soit sur les pays développés, soit sur les pays en
voie de développement, soit sur les pays qui se trouvent dans une condition collective de
simple décadence. À partir de cette idée, on trouve dans la thèse de Tilly au moins quatre

22
abstractions qui aident à comprendre l’entité étatique au-delà de l’Europe et de la période
historique de formation des entités étatiques européennes :

1. une classification idéal-typique des formes de fonctionnement de l’entité


étatique : l’empire, la souveraineté fragmentée et l’État national ;
2. l’identification de deux dimensions fondamentales pour la formation de
l’État : la coercition et le capital ;
3. les relations entre ces deux dimensions définies par le processus d’extraction
de capital et ses conséquences ; et
4. l’inexistence d’un seul processus-type pour la formation d’un État national,
bien que l’on puisse identifier trois grandes trajectoires/conditions :
intensive en coercition, intensive en capital et de coercition capitalisée.

Au cours des quatre derniers siècles, les principaux États européens ont diffusé,
subventionné ou imposé le système d’État national (et non ceux de l’empire, de cités-États
ou de fédération) grâce à la colonisation, à la conquête et à la pénétration des États non-
européens avec l’utilisation de la coercition et du capital. Lors de cette diffusion, plusieurs
éléments ont pu changer, comme la relation entre l’activité militaire et la formation de
l’État. La formation de l’État, à partir du XX e siècle jusqu’à nos jours, est un processus de
nature principalement externe (Tilly, 1992, p. 301), à partir de trois conditions : (1) la
plupart des États nationaux ont été formés comme propriété coloniale d’autres États ; (2)
plusieurs ont élaboré leurs institutions de gouvernement sous l’influence d’un État plus
puissant ; et (3) le concerts des nations a ratifié et, dans certains cas, maintenu l’État
national comme membre indépendant dans un système international d’États.

Quel est l’élément qui définit l’hétérogénéité des États entre les pays non-développés ?
Les structures organisationnelles de l’État ont fait, plus ou moins, convergence au siècle
dernier, soit vers un modèle de type nord-américain, soit vers un modèle européen.
L’adoption d’une structure organisationnelle de type État national est une condition pour
être accepté dans le système mondial des États. Par conséquent, ce n’est pas le type de
bureaucratie utilisée pour exercer le gouvernement qui fait la différence entre les États, c’est
plutôt le type d’usage que donnent les gouvernants à ces institutions étatiques au moment
d’établir une relation avec la population subordonnée. « Ainsi, les États nationaux existants
ont modelé les nouveaux à leur image et à leur ressemblance, l’adaptation locale a donc été
faite sur les relations entre les citoyens et l’État. De nos jours, la différence entre une
condition intensive en coercition, intensive en capital et de coercition capitalisée influence

23
la structure formelle des États en une moindre mesure qu’auparavant, mais ces conditions
influencent bien plus les relations entre les citoyens et l’État » (Tilly, 1992, pp. 285-286).
Cette relation entre les gouvernants et la population subordonnée est nommée par Tilly :
régime. Ainsi, l’exercice contemporain de la coercition sur le capital est utile pour
comprendre les régimes dans lesquels se présentent les processus de formation,
transformation et déformation des États de nos jours.

24
LES RÉGIMES

Le régime est le tissu des relations régulières entre l’État et les acteurs politiques (une
classe dirigeante, les autres clientèles, les adversaires, les ennemis et les concurrents des
gouvernants), y compris certains acteurs extérieurs, notamment les autres États (Tilly, 2015,
p. 343). Donc, le régime est une sorte d’espace qui permet de développer un système de
gouvernement. Les relations particulières qui font partie de ce tissu entre l’État et les acteurs
politiques sont nommés politique publique, elles incluent toutes les interactions externes et
visibles entre les gouvernants et les gouvernés qui impliquent le pouvoir de l’État et ses
performances en terme d’efficacité (Tilly, 2005, p. 20 ; 2010, p. 44)14. Cela inclut les
élections, les actions de recensement, l’activité législative, les mécanismes de consultation
et de protection publique, l’imposition, le service militaire, ainsi que la violence collective,
les coups d’État, les révolutions, les mouvements sociaux et les guerres civiles. Autrement
dit, il s’agit de la façon dont les gouvernants et les gouvernés utilisent certaines activités et
ressources de l’État pour se mettre en relation. Prenons l’exemple de deux pays ayant une
politique d’allocation familiale, cherchant tous deux à éviter de laisser tomber les foyers à
un niveau de revenus considéré comme de pauvreté et dont le fonctionnement
bureaucratique est quasiment identique. Si dans un de ces deux pays, l’allocation familiale
est utilisée par le gouvernement pour obtenir fidélité partisane et par les gouvernés pour
rentrer dans une relation clientéliste, et que dans l’autre pays, elle n’est, au contraire, jamais
utilisée comme ressource dans les relations de pouvoir, alors, nous sommes face à deux
politiques publiques totalement différentes.

14
La dénomination utilisée par Tilly dans son livre Regimes and Repertoires (2006) est « public politics »
(p. 20). Dans les sciences économiques, financières et administratives, la politique publique fait référence à
des programmes spécifiques du gouvernement sur différents domaines de la collectivité définis dans le budget
de l’État. Par exemple, selon le Dictionnaire des Sciences Economiques, publié par les Presses Universitaires
de France : « La politique commerciale -au sens large- englobe toutes les interventions des pouvoirs publiques
qui ont comme objectif d’encourager ou de décourager les flux extérieurs (importation/exportation) de biens,
de services et d’investissement ; et de négocier un meilleur accès aux marchés tiers » (Jessua et autres, 2001,
p. 696).
À partir des sciences sociales, un autre point de vue est aussi légitime. Dans le Dictionnaire des politiques
publiques, publié par les Presses de Sciences Po : « Le concept désigne les interventions d’une autorité investie
de puissance publique et de légitimité gouvernementale sur un domaine spécifique de la société ou du
territoire… [mais une approche à partir des sciences sociales doit s’intéresser aussi aux] actes concrets tels
qu’ils se mettent en œuvre au quotidien, et la manière dont ils modifient les problèmes et perturbent les
situations dans la société ». (Boussaguet et autres, 2010, p. 420). Tilly propose d’élargir un peu plus la
signification du terme politique publique aux domaines de la sociologie, c’est-à-dire, définir la politique
publique comme une interaction sociale.

25
La taxonomie du régime proposée par Tilly est définie à partir de deux variables qui
fonctionnent comme des rangs, il ne s’agit donc pas de variables dichotomiques avec des
catégories du type présence/absence, mais plutôt de degrés à l’intérieur de chaque variable.
La dimension horizontale est définie par le degré démocratique de la politique publique,
autrement dit, par la relation entre le gouvernement et la population subordonnée. La
dimension verticale est définie par la capacité du gouvernement à intervenir sur la
collectivité et modifier sa configuration dans leur juridiction. La relation mutuelle entre les
gouvernants et les gouvernés est englobée dans un État national et la primauté de cet acteur
est prise en compte à partir de la notion de capacité étatique. La capacité de l’État est
définie comme « l’efficacité des interventions des agents étatiques pour modifier la
distribution des réseaux, des ressources ou des activités non-étatiques, ainsi que les relations
y existant » (Tilly, 2010, p. 48). En d’autres termes, c’est la vérification de la puissance
d’intervention de l’État sur la collectivité. Cela implique que l’État a une autonomie
relationnelle par rapport à la population sur laquelle il agit, car la population peut réagir.

Le degré démocratique de la politique publique, autrement dit, l’interaction structurée


par les exigences mutuelles entre les gouvernants et les gouvernés, comprend quatre
éléments partiellement indépendants qui définissent la variation entre les régimes (Tilly,
2010, pp. 45-46) :

1. l’amplitude : d’un côté, seule une petite partie de la population profite des
droits à la participation politique, économique et sociale, alors que la
majorité de la population reste exclue de ces droits ; de l’autre côté, une
vaste inclusion aux droits est assurée pour tous ceux qui habitent sur le
territoire administré par l’État. C’est donc l’ampleur et l’homogénéité de la
catégorie citoyenne qui répondent à la question : quelle est la portée réelle
de l’inclusion politique de la population sous la juridiction de l’État ?
2. l’égalité : de la totale inégalité, à la fois dans et entre les catégories de
population, jusqu’à une ample égalité dans les deux sens. D’un côté, les
droits et les devoirs sont définis par les limites entre catégories (par
exemple : catholique/non-catholique), et de l’autre, la limite catégorielle n’a
aucune relation avec la définition de l’insertion politique, de sorte que, dans
et entre les catégories, la population profite de manière égalitaire de droits et
de devoirs. C’est donc l’égalité d’influence politique qui répond à la

26
question : dans quelle mesure les différentes catégories de la population
peuvent traduire leurs demandes dans l’action étatique ?
3. la protection : d’une relation totalement arbitraire de la part des gouvernants
sur la population, jusqu’à l’existence d’un état de droit généralisé. Il s’agit
du droit citoyen d’avoir un procès public, régulier et équitable, qui inclut
toute la population faisant partie de l’État, sans distinction de catégorie
sociale. Cela répond aux questions : est-ce que toutes les sanctions et les
profits s’administrent équitablement ? et (plus important) est-ce que toutes
les demandes sont politiquement protégées par l’État ? ;
4. la consultation mutuellement liante : d’un côté, établir une relation avec
l’État se fait uniquement en soudoyant les agents publiques, des relations
clientélaires et démagogiques, de l’autre, les agents étatiques ont des
obligations bureaucratiques claires qui répondent seulement à une catégorie
impersonnelle de destinataire, et cela engage la population à accomplir ses
devoirs. C’est donc l’exécution responsable du devoir de chacun des côtés
de la relation gouvernants/gouvernés qui répond à la question : la mise en
œuvre d’une politique publique engage-t-elle mutuellement les citoyens et
l’État ?

L’amplitude et l’égalité, par elles-mêmes, ne sont pas constitutives de la démocratie.


Plusieurs régimes autoritaires ont défini des formes de citoyenneté non-démocratiques
basées sur une intégration politique presque totale de la population. Par conséquent, les
fondements qui définissent la démocratie sont l’amplitude et l’égalité, toujours
accompagnées de la protection et de la consultation mutuellement liant.

Ces quatre éléments fonctionnent aussi par degrés. Cela veut dire que la relation entre les
gouvernants et les gouvernés peut être définie par une consultation et une protection, qui
sont à chaque fois, plus ou moins, mutuellement liantes, amples, et égalitaires. C’est cette
condition qui définit la démocratie. À partir de cette perspective, « un régime est
démocratique dans la mesure où les relations politiques entre l’État et leurs citoyens
peuvent se vérifier par des consultations mutuellement liantes, et possédant amplitude,
égalité et protection. La démocratisation signifie le mouvement net vers une consultation
qui est à chaque fois plus mutuellement liante, avec plus d’amplitude, d’égalité et de
protection » (Tilly, 2010, p. 45). Par conséquent, la dédémocratisation est le mouvement
inverse. Ces quatre dimensions conforment une sorte d’indice de démocratie dans lequel le

27
mouvement moyen vers le haut fait référence à la démocratisation, et le mouvement moyen
vers le bas à la dédémocratisation du régime (Tilly, 2010, p. 47). Sur la figure nº 4, une
première approche illustre les espaces des régimes où les changements des deux variables
sont considérés entre 0 pour le niveau plus faible et 1 pour le niveau plus haut.

Zone
d’autoritarisme

Capacité Zone de
étatique citoyenneté

Zone de tyrannie 0 1
fragmentée
Démocratie

Figure 4. Variabilité des régimes

(Source : Tilly, 2006, p. 26)

Sur l’angle inférieur gauche, où la capacité du gouvernement et les éléments


démocratiques dans la politique publique sont bas, on retrouve des régimes de tyrannie
fragmentée. Dans cette zone, la concurrence entre les centres de pouvoir autonomes et les
gouvernants est le pain quotidien. L’autoritarisme de l’État contemporain se trouve en haut,
où la capacité étatique est forte et la consultation et la protection de la population
subordonnée ne sont pas des éléments développés, malgré le fait que l’établissement de
droits et de devoirs entre les gouvernants et les gouvernés produise une sorte de citoyenneté
autoritaire. C’est sur l’angle supérieur droit où on rencontre une citoyenneté pleine, avec
une capacité étatique et une relation démocratique moyenne ou haute. Tilly ne fait pas
référence à l’espace central qu'il reste dans la figure nº 4, et qui semble être une zone de

28
transition où la relation entre la capacité du gouvernement et le niveau démocratique de la
politique publique est floue.

La taxonomie sur les régimes peut également se présenter d’une manière plus
élémentaire. Ainsi, les variations, les trajectoires et les transformations du conflit se font
dans un espace divisé en quatre, ce qui simplifie la typologie, mais qui donne une
compression plus intuitive.

1 non
démocratique
démocratique
à forte
à forte
capacité
capacité
Capacité
étatique non
démocratique
démocratique
à faible
à faible
capacité
0 capacité

0 1

Démocratie

Figure 5. Typologie élémentaire des régimes

(Source : Tilly, 2006, p. 27)

Cette combinaison produit quatre types de régimes, chacun différencié par la production
d’un type de politique publique. De la plus faible capacité et le moins démocratique jusqu’à
la plus forte capacité et la relation plus démocratique, on peut avoir une brève description
des régimes (Tilly, 2010, p. 50) :

1. le non démocratique à faible capacité, c’est sous cette catégorie que l’on peut
classifier la plupart de régimes tout au long de l’histoire. Le gouvernement
indirect, peu efficace, basé sur le tribut propre de la conquête est sa
caractéristique principale. La consultation et la protection de la population
sont inexistantes, de la même façon que la citoyenneté ;
2. le non démocratique à forte capacité, c’est sous cette catégorie que l’on peut
classifier les régimes autoritaires, historiquement puissants. Le gouvernement
direct fonctionne et le gouvernement indirect est également efficace ; il existe

29
une citoyenneté de type autoritaire, parce que la consultation et la protection
de la population sont quasi inexistantes ou répondent uniquement aux intérêts
des tout-puissants ;
3. le démocratique à faible capacité, ces gouvernements sont rares, peu
fréquents, ils doivent être maintenus par des États ou des organisations
internationales plus puissantes. Il est difficile d'exercer une citoyenneté basée
sur la protection et la consultation parce que le contrôle de l’ensemble du
territoire n’est pas assuré ; et

4. le démocratique à forte capacité, d’apparition très récente, où le


gouvernement direct, un vaste système d’imposition et de contrôle du
territoire sont caractéristiques de ce type de régime. La consultation et la
protection font partie essentielle de la relation entre gouvernants et
gouvernés, ce qui implique parfois la lutte pour la défense et l’implication de
ces deux éléments propres de la démocratie.

Les différents éléments constitutifs des régimes varient par rapport à cette combinaison
entre capacité étatique et niveau de démocratie. De cela dépend, par exemple, le type de
conflit et les répertoires de lutte entre les acteurs politiques, la formation d’une structure
d’opportunités pour agir dans le conflit, le type d’insertion de la population subordonnée
dans la politique publique, l’intervention sur les inégalités existantes dans la population et le
contrôle des pouvoirs coercitifs qui se trouvent hors du domaine étatique ; finalement les
mécanismes et les processus de démocratisation et dédémocratisation ont -aussi- de forts
liens par rapport à chaque type de régime. Les explications de ces relations sont développées
dans les sous-chapitres suivants.

Dans les deux dernières figures, les lignes de division internes sont pointillées pour
illustrer le fait que les limites entre chaque zone sont poreuses. Dans l’espace capacité-
démocratie, un gouvernement peut passer d’un régime à un autre, et peut même, dans un
moment historique, être classé entre deux régimes. De plus, identifier le passage du
gouvernement d’un type de régime à un autre n’est pas évident, c’est plutôt le résultat d’un
travail d’identification d’une trajectoire historique dans le plan général. Parfois, le travail de
classification et d’analyse est rendu plus difficile selon l’échelle géographique prise en
compte. Placer un gouvernement dans un point nous permet un usage statique du plan ;
composer une trajectoire permet un usage dynamique.

30
La figure suivante illustre l’espace capacité-démocratie à partir du classement de
différents États. Les exemples sont tirés des ouvrages écrits par Tilly dans les années 2000.

(forte) 1
Chine Allemagne
Iran EUA
Maroc
Capacité Afrique du Sud
étatique Belgique

Congo Jamaïque
Somalie
0

(Faible 0 1 (forte)
)

Démocratie

Figure 6. Emplacement de plusieurs États dans


l’espace capacité-démocratie

(Source : Tilly, plusieurs textes. Élaboration propre)

La capacité étatique et la démocratie interagissent. La variation de la capacité affecte les


processus de démocratisation, mais cette relation n’est pas linéale. Une expansion de la
capacité étatique peut provoquer, de haut en bas, la tyrannie du gouvernement sur la
collectivité, ainsi, cette capacité n’est pas une garantie de démocratisation en elle-même. Par
contre, une réduction drastique de cette capacité ne permet pas d’assurer l’exercice de
l’amplitude, de l’égalité, de la protection et de la consultation mutuellement liantes dans une
politique publique de longue portée, autrement dit, dans une dimension nationale. La
capacité d’intervention de l’État est le fondement d’un équilibre très important : aucune

31
démocratie ne peut fonctionner avec un État qui n’a pas la capacité de contrôler la prise de
décisions et sa mise en œuvre sur l’ensemble du territoire ; par contre, un excès
d’intervention et de contrôle étatique peut mettre en danger un processus de démocratisation
du régime. En conséquence, le développement de la capacité de l’État doit être accompagné
du développement des éléments qui définissent la démocratie. La citoyenneté comme
relation qui assure les droits et les devoirs mutuels entre l’État et la population subordonnée
ne peut pas, par elle-même, définir la démocratie, car il existe des régimes autoritaires ayant
également développé certains types de citoyennetés, autrement dit, des droits et des devoirs
mutuels. Ainsi, au-delà de la citoyenneté, la consultation des gouvernés et la protection des
actions arbitraires de la part des agents politiques et économiques (gouvernement inclus)
sont deux conditions pour la démocratie. La consultation et la protection sont,
historiquement, le résultat du conflit et de la négociation entre les gouvernants et les
gouvernés, donc la politique publique est une relation définie par le conflit. La relation
politique conflictuelle et ses différents éléments sont l’objet des explications qui seront
présentées tout au long de ce chapitre sur les régimes.

La relation politique conflictuelle

Dans la politique publique, on trouve d’un côté une politique du conflit définie comme
les « interactions où les acteurs élèvent des revendications touchant aux intérêts d’autres
acteurs, ce qui conduit à la coordination des efforts au nom des intérêts ou des programmes
partagés, où l’État est impliqué, soit en tant que destinataire de la revendication, soit comme
son instigateur, soit comme tierce partie » (Tilly & Tarrow, 2015, p. 338). D’un autre côté,
on trouve une politique non conflictuelle qui représente la plupart des interactions politiques
(comme l’imposition, les recensements, l’entretien du patrimoine publique). Celles-ci
n’engagent pas de processus de revendications (Tilly, 2005, p. 21). La plupart du temps, les
acteurs politiques agissent dans des contextes non conflictuels, mais parfois les acteurs
s’engagent dans des processus conflictuels comme sujet ou comme objet de demandes, et
comme tierce partie pour négocier ces demandes. C’est le caractère spécifique de la relation
politique conflictuelle entre les gouvernants et la population subordonnée qui définit le
régime et ses variations. La relation conflictuelle peut aller au-delà d’une simple grève,
manifestation, participation électorale ou concurrence entre les partis politiques. D’un point
de vue plus général, dans la politique conflictuelle, on trouve une diversité de shocks qui

32
agissent sur la collectivité. Tilly propose une classification de quatre types de luttes (shocks)
qui favorisent la démocratisation ou la dédémocratisation : la révolution, la conquête, la
confrontation et la colonisation (Tilly, 2007, pp. 22-23) :

1. La révolution est une scission remarquable sur le contrôle des moyens de


gouvernement, suivie par le transfert du pouvoir du gouvernement. Une
situation révolutionnaire arrive lorsqu’au moins deux blocs distincts
d’adversaires font des réclamations incompatibles pour contrôler l’État, et
une partie importante de la population soumise à la juridiction de l’État
encourage les revendications de chaque bloc. La révolution n’est pas
synonyme de démocratisation, par contre, elle active des mécanismes propres
à la démocratie, plus souvent que la conquête, la confrontation et la
colonisation. Lorsqu’il s’agit d’un processus de démocratisation, la
révolution dissout les anciens réseaux clientélaires non-gouvernementaux,
intègre les anciennes forces armées autonomes, égalise le bien-être de la
population en général et stimule la formation de coalitions politiques plus
amples qu’auparavant.
2. La conquête est la réorganisation, imposée par la force, des différents
systèmes de coercition, d’inégalité et de confiance grâce à l’action d’une
puissance externe. Une fois la conquête faite, et un nouveau gouvernement
établi, cette puissance peut se retirer laissant seulement une certaine influence
externe. Lorsqu’il s’agit d’un processus de démocratisation, la conquête
dissout les anciens réseaux de confiance qui empêchent la démocratie, et
offre également une certaine garantie extérieure que le nouveau
gouvernement accomplira les compromis.
3. La confrontation est la mobilisation de la population subordonnée pour la
demande de revendications. Lorsqu’il s’agit d’un processus de
démocratisation, les confrontations stimulent la formation de coalitions
politiques plus amples qu’auparavant et affaiblissent également les contrôles
coercitifs sur lesquels s’appuie le système d’inégalités catégorielles
existantes.
4. La colonisation est l’action de conquête accompagnée du déplacement à
grande échelle de la population de la métropole aux territoires envahis, et
incluant la subordination, l’expulsion ou l’extermination de la population

33
autochtone. Lorsqu’il s’agit d’un processus de démocratisation, la
colonisation contourne les anciennes relations de pouvoir de la métropole et
produit, au début uniquement pour la population de colonisateurs, une
relation de citoyenneté plus ample et égalitaire. Ceci est la conséquence des
nouveaux mécanismes d’intégration, de consultation et de protection entre les
gouvernants et les gouvernés, possibles seulement dans la colonie et non pas
dans la métropole.

Ces shocks accélèrent la démocratisation et la dédémocratisation quand les mécanismes


propres à l’une ou à l’autre sont déjà présents. Par exemple, dans le cas de la
démocratisation, « les shocks sapent l’autoreproduction des systèmes de contrôle des États
et, par conséquent, érodent les élites qui ont plus à perdre avec la démocratisation. Ils
ouvrent un espace politique dans lequel, n’importe quel individu peut négocier le
consentement avec le nouveau système de gouvernement » (Tilly, 2010, p. 73). Les
processus de dédémocratisation sont davantage accélérés que les processus de
démocratisation à cause de la désertion de l’élite gouvernante (Tilly, 2010, p. 72). Dans un
sens plus large, « la dédémocratisation est produite par une réponse de l’État aux demandes
populaires lorsque les tensions produites par une crise diminuent. Par conséquent, la
dédémocratisation passe, souvent, plus rapidement et sous une direction plus centralisée que
la démocratisation » (Tilly, 2010, p. 93).

Ramener la société à une consultation qui est à chaque fois plus mutuellement liante,
avec plus d’amplitude, d’égalité et de protection peut signifier des processus internes de
révolution, de conquête, de confrontation et de colonisation ; comme conséquence d’un
processus d’élargissement du contrôle de l’État et d’intégration de la population
subordonnée à la politique publique. Ce processus ne se développe pas de manière
homogène dans la juridiction d’un État national, et d’autant moins, lorsque la capacité
étatique est faible.

Les différents types de luttes sont conformées par des répertoires qui se déroulent à partir
de la négociation entre les gouvernants et la population subordonnée, parfois, avec
l’intervention d’acteurs étrangers. Un répertoire de lutte est « le concert préexistant de
modalités auxquelles fait appel un ensemble d’acteurs politiques pour adresser une
revendication collective à un autre ensemble d’acteurs. Ces modalités qui s’offrent à un

34
moment donné sont, par exemple, la pétition, le lobbying, le communiqué de presse, la
réunion publique, la manifestation de masse [mais aussi la violence collective avec ses
différentes variantes] » (Tilly & Tarrow, 2015, p. 338). La relation entre les répertoires et
les régimes se fonde, au minimum, sur les hypothèses listées ci-dessous (Tilly, 2006, p. 116)
:

1. les différentes façons avec lesquelles le gouvernement génère et contrôle la


politique conflictuelle (à partir de la distribution de la prescription, la
tolérance et l’interdiction des performances15) dépendent de la localisation
du régime dans l’espace capacité-démocratie ;
2. la différence distinctive entre les répertoires prédominants dépend de la
localisation du gouvernement dans l’espace capacité-démocratie ;
3. un déplacement du gouvernement entre les régimes dans l’espace capacité-
démocratie implique le changement des répertoires prédominants ;
4. la transformation croissante des répertoires prédominants implique le
changement de : (a) la dynamique interne des luttes, et (b) l’organisation et
les relations entre les potentiels acteurs politiques ;
5. la trajectoire historique du gouvernement dans l’espace capacité-démocratie
exerce une forte influence sur les répertoires prédominants du régime actuel.

Un exemple de changement de répertoires entre deux régimes est la prudente et téméraire


transition de l’Afrique du Sud, du tragique apartheid vers l’avènement de la démocratie. La
lutte contre un régime fondé sur la différence de races pour organiser la société a été longue
et dure. Les luttes de résistance et d’émancipation ont été de type révolutionnaire,
principalement au début des années 1990. Malgré la ségrégation, la croissante
prolétarisation de la main d’œuvre de la population noire permettait un certain type
d’insertion de cette population africaine dans la société et l’organisation de leurs intérêts.
Par ailleurs, certaines organisations de la population noire n’ont pas été interdites, elles ont
été, plutôt, tolérées et financées par le régime de l’apartheid pour contrôler l’activisme
parmi la population exclue. Les répertoires de luttes caractéristiques de la révolte populaire

15
Tilly utilise la métaphore théâtrale de performance pour faire référence aux différentes démonstrations de
volonté des acteurs politiques, volonté qui est faite avec une pression (force) variable. Par exemple, présenter
une pétition, faire une manifestation de masse, kidnapper un homme politique. La routinisation et
l’accumulation historique de performances créent des répertoires pour l’action politique (Tilly, 2006, p. 35).

35
sont : la résistance aux politiques raciales, les manifestations et grèves violentes, les
affrontements avec la police, l’emprisonnement des hommes politiques, l’organisation
clandestine, la répression généralisée, et enfin, la formation de coalitions politiques
temporaires entre les différents groupes. Tous ces événements ont déclenché une situation
révolutionnaire en Afrique du Sud. Un accord entre les élites pour contrôler la violence
extrême entre les couches de la population, différenciées principalement par la race. Une
ouverture et une institutionnalisation de la participation politique à la population exclue ont
permis le changement de régime et l’élection de Nelson Mandela en 1994. Grâce à
l’implantation d’une politique d’action affirmative, une partie de la population (auparavant
exclue) a réussi à s’insérer dans la société, principalement en tant que fonctionnaires du
gouvernement. Aujourd’hui, la lutte politique en Afrique du Sud inclut les élections, les
groupes de pression et les grèves ; ce sont des répertoires typiques de la démocratie. Par
contre, malgré le passage d’un régime non-démocratique de capacité puissante à un régime
démocratique, hérité de la capacité étatique non négligeable de l’apartheid, la trajectoire
historique du gouvernement de l’Afrique du Sud exerce encore une forte influence sur les
répertoires prédominants du régime actuel. Par exemple, l’usage traditionnel de certaines
formes de clientélisme conditionne les nouvelles formes d'organisation de la lutte politique,
et on retrouve parfois des acteurs illégaux impliqués dans la politique publique16.
La démocratisation transforme les répertoires de luttes entre la population subordonnée et
le gouvernement. Un régime peut être connu, aussi, selon la place qui est assignée aux
différentes formes de participation politique. On rencontre des formes prescrites, par
exemple, l’obligation de payer les impôts ; des formes tolérées, comme la permission (mais
pas l’obligation) d’établir des associations avec des finalités spécifiques ; et des formes
interdites, comme la déclaration de l’illégalité des milices privées (Tilly, 2006, p. 27). Un
régime tolérant uniquement un petit nombre de formes de participation politique populaire,
prescrivant et interdisant toutes les autres formes, sera sûrement un régime autoritaire sur
plusieurs aspects.

En général, dans les régimes démocratiques la participation politique n’implique pas de


lutte, puisque la majorité des formes de participation politique sont prescrites, tolérées et
institutionnalisées. La population paie les impôts, les élections et les grèves sont

16
Tilly utilise le cas de l’Afrique du Sud pour illustrer plutôt l’assimilation des inégalités catégorielles fondées
sur la race à la politique publique élaborée par l’État et la classe gouvernante. Par contre, en étant une relation
de ségrégation excessive, la culmination du régime de l’apartheid et la transition vers la démocratie sont aussi
utiles pour illustrer les changements des répertoires de lutte. Voir : (1999, pp. 117-132) et (2010, pp. 158-171).

36
programmées. Tilly propose une typologie de formes de répertoires de luttes propres à la
population subordonnée en opposition à la classe gouvernante. Cette typologie est le résultat
de la combinaison de trois moyens de luttes qui varient de manière dichotomique, en
relation à une situation démocratique ou non-démocratique.

Tableau 1. Principes contrastants des répertoires de lutte démocratiques et non-


démocratiques

Contexte démocratique Contexte non-démocratique

1.a) cosmopolite : la revendication 1.b) de proximité : la revendication


populaire a une grande variété d’objets, de populaire agit dans un contexte local qui
demandes, de programmes, de scénarios de limite la variété de demandes, qui varie aussi
luttes et d’intérêts. entre chaque localité.

2.a) universaliste : les formes basiques 2.b) particulariste : les formes basiques
d’action collective similaires agissent dans d’action collective agissent de manière
une grande diversité de circonstances. individuelle et dans un nombre limité de
circonstances.

3.a) autonome : la mobilisation populaire 3.b) bifurquée : la mobilisation est divisée


est le produit de l’initiative de la population entre luttes directes entre les gouvernés et
subordonnée, non de l’appel des gouvernants l’autorité centrale, et luttes faites grâce aux
ou des intermédiaires honorables. intermédiaires honorables.

(Source : Tilly, 2007, pp. 28-29. Élaboration propre)

37
Dans une situation démocratique idéal-typique, les répertoires sont indépendants des
autorités gouvernementales, planifiés et se réalisent dans l’espace public ; les participants
représentent des intérêts spécifiques, publiquement connus, et qui touchent de manière
transversale un grand nombre de catégories sociales. La rivalité avec les détenteurs du
pouvoir est directe. Dans une situation non-démocratique idéal-typique, les prérogatives des
autorités représentent les demandes de la communauté, les actions se réalisent aux sièges et
elles utilisent les emblèmes du pouvoir public ; les participants représentent des groupes
communautaires et des intérêts restreints. De plus, l’intervention des intermédiaires
honorables est nécessaire pour reconduire l’injustice hors de la communauté locale. Dans la
dynamique sociale, cette dichotomie ne se présente pas tellement de façon claire, encore
moins si on parle d’une échelle nationale. Bien que les moyens cosmopolite/universaliste et
de proximité/particulariste semblent fonctionner ensemble, une variation, conséquence
d’une mobilisation autonome ou bifurquée, est toujours possible.

À ce moment-là, les questions clés auxquelles répondre sont : quel type de relation
conflictuelle est associé à quel type de régime ? et, quel type de régime produit quel type de
conflit ? Bien que la corrélation soit imparfaite et conditionnelle, l’auteur propose
d’identifier deux faits : « un premier fait : les régimes démocratiques et les non-
démocratiques génèrent des types de répertoires de lutte très différents, et les répertoires qui
prospèrent aident à identifier un certain régime politique comme démocratique ou non-
démocratique. Un deuxième fait : dans la mesure où la démocratisation et la
dédémocratisation prennent leur place, les répertoires de lutte sont l’objet de modifications
dramatiques » (Tilly, 2010, p. 29). La relation entre les répertoires et les régimes est illustrée
ci-dessous (Tilly, 2006, p. 81) :

1. Le non-démocratique à forte capacité : une opinion publique faible, une


grande partie de répertoires de mobilisations populaires interdites et des
organisations clandestines, une implication des forces de l’ordre dans toute
la politique publique ; les luttes se présentent avec un niveau de violence
moyen, et le changement de régime se fait, soit par la lutte entre les élites,
soit par la révolte populaire.
2. Le non-démocratique à faible capacité : des répertoires de mobilisations
d’origine religieuse, ethnique ou par les seigneurs de la guerre ; les luttes se
caractérisent par de hauts niveaux de violence et des guerres civiles ; parmi

38
les acteurs politiques, on peut trouver des criminels qui agissent avec une
force létale.
3. Le démocratique à forte capacité : la participation politique est ouverte et
institutionnalisée (élections, référendums, groupes de pression, grèves), il
existe donc une opinion publique vigoureuse ; il y a une forte surveillance
étatique de la politique publique avec un niveau de violence politique bas.
4. Le démocratique à faible capacité : une participation politique ouverte et
institutionnalisée (élections, référendums, groupes de pression, grèves), avec
une faible surveillance étatique de la politique publique et un haut niveau de
violence politique ; on trouve parfois des acteurs illégaux impliqués dans la
politique publique.

Dans les cas (1) et (2), il s’agit principalement des répertoires associés à la violence
collective. Ils impliquent une multitude d’interactions sociales épisodiques qui infligent
immédiatement des dommages physiques sur les personnes et/ou les objets (cela comprend
leurs saisie forcée). Cette violence engage au moins deux acteurs et le résultat est, au moins
en partie, la coordination entre les personnes qui effectuent les actes dommageables (Tilly,
2006, p. 118). Cela inclut les conflits armés entre les États, la guerre civile, le terrorisme.

Dans les cas (3) et (4), il s’agit du côté opposé à la violence collective. Dans ces régimes,
on trouve les mouvements sociaux comme forme idéale d’organisation non violente de la
participation populaire. Ils fonctionnent comme des campagnes durables de revendication
qui font usage de répertoires répétés pour faire connaître leurs objectifs. Les mouvements
sociaux impliquent des défis durables de la part des détenteurs du pouvoir, au nom d’une ou
plusieurs populations subordonnées, relation qui implique la préservation de l’engagement
de ces populations. Cette préservation étant faite grâce à la consultation et à la protection de
la population subordonnée, sa participation est indispensable et prend appui sur des
organisations, des réseaux, des traditions et des solidarités. Seuls les régimes démocratiques
incorporent ces mouvements de forme autonome à la politique publique ; ils sont alors une
forme contemporaine de conflit (Tilly, 2006, pp. 181-183 et Tilly & Tarrow, 2015, p. 339).

Les répertoires de luttes sont limités par une structure d’opportunités politiques qui guide
la dynamique politique vers la démocratisation ou la dédémocratisation. Cette structure
d’opportunités est définie comme l’ensemble des caractéristiques d’un régime ou de ses

39
institutions qui, à un moment donné, facilitent ou entravent l’action collective de certains
acteurs politiques. La structure se compose de six propriétés d’un régime (Tilly & Tarrow,
2015, p. 341 et p. 344 et Tilly, 2006, p. 75) :

1. la multiplicité des centres autonomes de pouvoir ;


2. son degré d’ouverture à de nouveaux acteurs ;
3. l’instabilité des alignements politiques à ce moment-là ;
4. l’existence d’éventuels alliés de poids pour les acteurs contestataires ;
5. la mesure dans laquelle le régime réprime ou (au contraire) facilite la
revendication collective, et
6. les changements importants intervenant dans les cinq domaines ci-dessus.

Il convient maintenant d’expliquer une dernière considération sur la lutte comme relation
définissant les régimes et ses variations. Les politiques conflictuelles caractérisant les
régimes ont un côté populaire et un côté élitiste. Dans la plupart des arguments de Tilly, le
principe du système formé par des relations descendantes (top-down) et des relations
ascendantes (bottom-up) est présent. De haut en bas, les gouvernants et la classe dirigeante
établissent la structure d’opportunités politiques lorsqu’ils essayent d’identifier, prescrire,
tolérer et interdire les performances de la population subordonnée pour faire des
réclamations collectives, soit aux gouvernants, soit aux autres acteurs politiques. De bas en
haut, l’historique des performances est regroupé sous forme de répertoires de lutte politique
définissant les limites des initiatives de la population subordonnée. Ces répertoires décrivent
les formes de réclamations disponibles pour un ensemble particulier d’acteurs politiques, y
compris le gouvernement, et les conséquences probables de telles revendications. Les
répertoires sont une sorte de capital politique accumulé (Tilly, 2006, p. 16 et p. 22). Ce sont
des entités réelles (et non un simple concept ou métaphore), c’est-à-dire que la population
apprend, hérite et change les répertoires existants pour la mobilisation collective ; et dans
chaque société, ils ont un sens symbolique cohérent17.
17
Une vision de la lutte fondée sur un matérialisme historique et un fonctionnement dialectique de la société
traverse tout l’œuvre de Tilly. Comme l’influence de Max Weber, la relation de la sociologie historique de
Charles Tilly et le marxisme sont aussi importants. Pour expliquer la formation de l’État et l’organisation des
rapports de force produit de l’extraction du capital, pour établir les fondements des régimes, pour réfléchir aux
inégalités sociales, la pensée de Marx est présente. Par contre, pour Tilly, il n’existe pas de déterminismes
historiques. La dynamique sociale est le produit de causes multiples et contextuelles. Une réflexion sur la
relation de la pensée de Tilly avec le marxisme se trouve dans : RIOUX, Hubert. « Contrainte et capital : le
rapport mitigé au marxisme de la sociologie historique de Charles Tilly », in Cahiers de recherche
sociologique, vol. 52, 2012, pp. 191-213.

40
Dans ce chapitre, nous avons décrit comment les gouvernants administrent la coercition
sur les ressources de la collectivité afin de financer leurs activités, et comment cette relation
produit différents types de conflits. Le résultat est une dynamique de coercition-conflit-
capital qui engendre la formation et la transformation des régimes politiques. En utilisant le
langage de Tilly, nous avons uniquement parlé du système descendant de la société (top-
down). Mais les répertoires de luttes servant à frôler le système ascendant de la société
(bottom-up), il est temps maintenant de nous consacrer à la population subordonnée.
Ensuite, au dernier chapitre de ce mémoire, nous ferons le lien entre l’État national comme
forme d’organisation politique et la démocratie comme régime.

41
LA POPULATION SUBORDONNÉE

Dans la dimension politique de la collectivité, nous retrouvons une longue diversité


d’acteurs : les institutions étrangères, comme les organismes intergouvernementaux, les
représentations des autres États et les entreprises transnationales. Nous trouvons également
l’appareil d’État national et son administration du pouvoir coercitif et non-coercitif, déployé
sur les différentes échelles géographiques ; ainsi que les différentes organisations qui
cherchent à gouverner ou influencer l’État, par exemple, les partis politiques. Il y a aussi les
organisations civiles à but lucratif (une entreprise) ou à but non-lucratif (une église) qui
participent parfois à la vie politique ; et il ne faut pas oublier non plus, les groupes armés
illégaux, les gangs et les populations minoritaires comme certains groupes d’immigrants. De
manière très simplifiée, du point de vue de la gouvernance, cette population qui se trouve
dans une juridiction territoriale peut se diviser entre ceux exerçant le pouvoir, les
gouvernants, et ceux ne l’exerçant pas, les subordonnés 18. Parmi ces deux catégories, nous
retrouvons évidemment des clientèles qui obtiennent des avantages grâce à leur association
avec les gouvernants mais qui ne sont pas les détenteurs du pouvoir.
Il y a deux éléments fondamentaux parmi les différents acteurs politiques impliqués dans
une politique conflictuelle. Le premier est une façon d’organiser les acteurs en réseau de
confiance. Cette organisation est plutôt une forme de relation, mais, une fois constituée, ces
réseaux agissent eux-mêmes comme acteurs nominaux. Le capital, dont l’État a besoin, se
trouve principalement dans les réseaux de confiance. Concernant le deuxième élément, il
s’agit des inégalités entre les catégories de population. Malgré les conséquences du point de
vue socioéconomique de ces différences, du point de vue sociopolitique, ces inégalités ne
doivent pas définir la relation de la population avec l’État, car elles peuvent devenir
durables. Les réseaux de confiance ne sont pas une manière d’organisation exclusive de la
population subordonnée. Les élites aussi organisent leurs ressources en réseaux fondés sur la
confiance, mais elles sont déjà incluses dans la politique publique, tandis que, les réseaux de
la population subordonnée, eux, peuvent se retrouver exclus. Les inégalités catégorielles ne

18
Dans son livre Democracy (2008), Tilly préfère utiliser comme terme générique « citoyen » pour nommer
l’ensemble de la population subordonnée, qui inclut -par exemple- les touristes, les étudiants et les travailleurs
étrangers temporaires, les réfugiés et les migrants illégaux. C’est, encore une fois, une utilisation de la
métonymie comme recours explicatif. Personnellement, je préfère utiliser le terme, plus général, de population
subordonnée afin de garder la citoyenneté comme catégorie de cette variable. Population subordonnée est un
terme également utilisé par Tilly dans plusieurs de ses ouvrages.

42
caractérisent pas uniquement la population subordonnée, cependant, c'est cette population-là
qui subit les malheurs propres à l’iniquité.

Les réseaux de confiance

Un réseau de confiance est une liaison interpersonnelle, ramifiée à long terme, dans
laquelle on va mettre en garde partagée un bien. Dans cette relation, les membres disposent
des ressources et des entreprises appréciées, à risque des méfaits, des torts et des
négligences des autres membres (Tilly, 2005, p. 32). Ce type de relation collective présente
les caractéristiques suivantes (Tilly, 2005, pp. 19-21, p. 67 et p. 74) :

1. une série de membres (personnes ou organisations) qui partagent un bien


identifiable grâce à un lien direct ou indirect ;
2. ce lien établit des normes de comportements et de devoirs entre les
membres ;
3. ce lien donne aux membres un droit à l’attention ou à l’aide mutuelle, donc
les liens sont forts et stables ;
4. la relation est collective, à long terme et identifiable par un nom ;
5. le bien est à risque des méfaits, des torts et des négligences de chaque
membre à titre individuel ;
6. le coût pour y entrer et en sortir est élevé ;
7. le compromis est le fondement, au-delà de la coercition et du capital, et
8. ils sont exclusifs et compétitifs, dans le sens où ils limitent les possibilités
d’accès et concurrencent d’autres réseaux pour le contrôle des ressources.

Ils existent des réseaux de confiance organisés à partir de la parenté, du commerce, de


l’aide mutuelle entre travailleurs, de la religion, du crédit. Dans ces organisations de longue
portée, on peut trouver des segments où se forme un réseau de confiance19.
19
Avec les organisations autoritaires et les organisations coopératives, les réseaux de confiance sont les trois
principales manières de disposer (à long terme et à risque) des ressources dans des entreprises appréciées.
Plutôt qu’une typologie à trois catégories mutuellement exclusives, Tilly propose cette division comme
principes organisationnels qui peuvent prédominer dans une institution, donc une organisation de principe
autoritaire peut incorporer des structures plus ou moins coopératives et des segments pour la formation de
confiance. Les organisations autoritaires confèrent le contrôle de manière descendante sur la coercition, le
capital et le compromis aux autorités concentrées qui produisent et administrent les profits collectifs ;
l’exemple classique est une bureaucratie de l’État. Les organisations coopératives confèrent le contrôle des
ressources sur la base du consentement mutuel pour la poursuite du bien commun avec un droit de sortie de
l’organisation ; par exemple, les communautés pastorales qui obtiennent leurs ressources à partir de la
propriété commune (Tilly, 2005, pp. 72-73). Ainsi, un système organisationnel de longue portée, comme le
commerce d’aliments entre deux pays, peut constituer (dans sa totalité) ou peut contenir (partiellement) un

43
De ce point de vue, la confiance est définie comme une forme d’organisation des
relations collectives et, pas simplement, comme l’attitude individuelle sur une personne ou
une institution. Les réseaux de confiance sont des acteurs politiques actifs, déterminés à
partager le risque d’entreprendre des entreprises ensemble. Ainsi, la confiance est définie en
termes de risque, dans le sens où les membres du réseau se sont mis d’accord pour partager
le danger induit par les initiatives à long terme. Ce risque partagé est uniquement possible si
l’organisation crée des contrôles pour sauvegarder l’entreprise collective et le bien de
chaque membre. Voilà la confiance20.
Les régimes politiques et les réseaux de confiance ont une dimension organisationnelle
dans laquelle est mis en jeu leur fonctionnement interne et leur continuité. Généralement, les
réseaux de confiance et les gouvernants sont intéressés par les mêmes ressources. La
définition du droit de propriété ou d’usufruit sur les ressources est à l’origine de divers
conflits dans un régime, soit entre l’État et les réseaux, soit entre les réseaux eux-mêmes.
Cependant, il y a également des réseaux qui incorporent leurs ressources à la politique
publique, action qui a pour conséquence un élargissement de la confiance. Par exemple, ils
payent les impôts, ils utilisent le système de justice pour exiger leurs droits et ils font
confiance au système de partis pour résoudre leurs différends, en échange de protection et
bien-être de la part des gouvernants. L’intégration des réseaux de confiance dans la
politique publique peut être indirecte lorsque les réseaux sont incorporés aux acteurs
politiques (groupes d’intérêts, syndicats, associations des entreprises), pour négocier entre
eux et avec l’État, les coûts et bénéfices de la politique publique ; l’intégration peut être
aussi directe lorsque les réseaux sont incorporés à l’État (la conscription de la population,
l’incorporation des travailleurs dans un système de prévision social étatique, l’incorporation
des membres dans l’administration publique grâce aux partis politiques). Ces deux types
d’intégration sont les polarités d’un continuum sur lequel on trouve des situations

réseau de confiance.

20
Un passage sur la nature juridique de la confiance, qui a comme but d’introduire cette notion comme un
élément organisationnel dans une étude sur l’association, peut complémenter l’explication de Tilly. Trust
(confiance en anglais) est, dans le droit saxon, celle qui est donnée à une personne ou une organisation
(trustee) afin de favoriser en toute bonne foi, et avec initiative propre, l’intérêt spécifique (qui est l’objet mis
en confiance) d’un bénéficiaire. Cette confiance est donnée sous forme de propriété juridique, de sorte que,
pour l’en retirer au trustee, celui-ci doit avoir manqué à la confiance et l’intervention d’un tribunal est
nécessaire pour déclarer la faute. La contrepartie de cette confiance, dans la nature juridique du Trust, est
l’impossibilité dans laquelle se trouve le bénéficiaire d’intervenir dans la gestion du trustee (Gruson et autres,
2011, p. 21, note de bas de page n°39). On voit dans le passage, non seulement le processus de délégation à
une autorité, mais aussi la formation d’un lien organisationnel pour la gestion d’un bien. Il s’agit de la
dimension organisationnelle de la confiance.

44
intermédiaires, par exemple des catégories sociales (privilégiées ou démunies) qui ont des
liens directs avec les institutions gouvernementales consacrées à leur protection (Tilly,
2005, pp. 23-24).

Étant donné que le régime est défini par le conflit, la négociation entre l’État et les
réseaux de confiance implique la coopération avec des privilèges, mais aussi la répression
armée. Cette négociation crée finalement des pactes entre le gouvernant et les gouvernés,
indispensables pour le processus d’extraction de capital dans une condition collective de
coercition capitalisée. Par conséquent, la politique publique entre les différents régimes
varie selon les stratégies d’incorporation des réseaux de confiance à la vie publique. Dans
ces stratégies, les gouvernants exercent leurs capacités de coercition. Cette incorporation est
un point central lorsqu’il s’agit de la démocratisation ou de l’inversion de ce processus. La
démocratie « dépend des liens existants entre les réseaux de confiance et les régimes
politiques ; la séparation généralisée de ces réseaux de la politique publique nuit à la
démocratie. La privatisation de la sécurité sociale ou du système de santé publique, la
retraite des élites ou des minorités des écoles publiques » (Tilly, 2005, p. 30) portent
préjudice à la démocratie.

Comment les réseaux de confiance (non politiques) créent-ils des liens de nature
politique entre eux ? et comment créent-ils des liens avec des réseaux politiques ? Comment
est faite cette insertion dans la dimension politique de la collectivité quand il s’agit d’un
régime démocratique ou d’un régime autoritaire, malgré certains comportements
déprédateurs des gouvernants ? Les types de relation entre les gouvernants et les réseaux de
confiance peuvent se définir à partir de deux variables : d’un côté, le type de liaison
(intégration, relation négociée, ségrégation) et, de l’autre, le moyen de liaison (coercition,
capital, compromis). Le type de liaison fait référence au niveau d’incorporation entre les
réseaux de confiance et le gouvernement à partir de la politique publique : (1) il existe une
intégration directe entre les réseaux et les systèmes du gouvernement, (2) la liaison entre les
deux parties se fait à partir d’une relation négociée, et (3) il existe une ségrégation des
réseaux de confiance par rapport au gouvernement. Le moyen de liaison fait référence à la
manière prédominante à partir de laquelle sera fondée la relation : (1) par coercition, (2) par
capital comme défini au chapitre sur la formation de l’État, ou (3) par compromis, défini
comme l’engagement réciproque produit par les relations entre les membres de différents
sites sociaux21, sans besoin d’une prééminence de la coercition ou du capital ; par exemple,
21
Les sites sociaux sont « un ensemble humain, de quelque nature qu’il soit, qui joue le rôle d’instigateur, de
cible et/ou de théâtre de la revendication collective. Les sites peuvent être des individus, mais aussi des

45
le langage partagé forme des liens efficaces sans faire usage de la force ou de la richesse. Le
compromis est un type de relation qui prend une diversité de formes d’engagement
réciproque, comme la solidarité ethnique, religieuse, linguistique ou professionnelle. Dans
l’organisation sociale, il peut remplacer la coercition et le capital comme ressource politique
principale de liaison entre les gouvernants et les gouvernés, soit pour la coopération, soit
pour le conflit (Tilly, 2005, p. 59 et 2010, p. 123). Ainsi, le compromis est un moyen de
contrôle partagé, fondé sur la communication et la solidarité 22. La figure ci-dessous
synthétise l’explication donnée :

intégration Totalitarisme Théocratie

Démocratie
Type de liaison
relation Système clientéliste
négociée
Autonomie intermédiaire

Conformité Liens
ségrégation évasive particularistes

coercition capital compromis

Moyen de liaison

Figure 7. Relations entre les réseaux de confiance et les centres de pouvoir

(Source : Tilly, 1992, p. 59)

réseaux informels, des organisations, des quartiers, des professions, des métiers et d’autres ensembles plus ou
moins structurés qui composent la vie sociale » (Tilly & Tarrow, 2015, p. 339). Pour aller plus loin : TILLY,
Charles. Social Boundary Mechanisms. Philosophy of the Social Sciences, vol. 34, n°2, Juin 2004, pp 211-236.

22
Le compromis comme moyen principal de cohésion politique et organisationnelle est illustré par les réseaux
de confiance, propres aux communautés intentionnelles. À partir de l’implémentation intentionnelle des
valeurs énoncées, un groupe de personnes s’associe afin d’établir une forme de vie autrement, qui a comme
éléments minimaux : un emplacement géographique partagé, une interdépendance économique, et la formation
de forts liens sociaux, culturels, éducationnels et spirituels. Comme toute organisation, les communautés
intentionnelles produisent des mécanismes concrets pour assurer leurs idéaux fondateurs ; comme l’usage d’un
uniforme pour se différencier du monde externe, l’interdiction de la littérature mondaine, la création d’un argot
et de chansons sur la congrégation et ses valeurs, différentes formes d’abstinences, d’avertissements et de
sanctions formelles pour mauvaise conduite, etc. Il est certain que dans ces communautés, existe l’exercice de
la coercition et du capital. Cependant, leur fondement est le compromis basé sur les idéaux (Tilly, 2001,
pp. 121-123).

46
La combinaison des types et des moyens de liaison produisent des formes
paradigmatiques de relation entre les réseaux de confiance et les gouvernants. Ce sont des
formes de politiques publiques qui coïncident avec les régimes. L’auteur nous offre une
définition de types de liaison entre les réseaux de confiance et les centres de pouvoir, tous
illustrés par un bref exemple (Tilly, 2005, p. 60) :

1. le totalitarisme : vaste intégration coercitive des réseaux de confiance dans


la politique du régime et proscription des réseaux qui sont jugés comme
dangereux, situation qui les place dans la clandestinité. Par exemple,
l’incorporation de solidarités locales au régime fasciste italien.
2. la théocratie : vaste intégration des réseaux de confiance organisée autour
des communautés de croyances. Elle est combinée avec une situation de
punition similaire au totalitarisme qui rend pauvre la vie publique. Par
exemple, le régime de l’Iran, tout au long des années 1980.
3. les systèmes clientélistes : combinaison de coercition avec un capital et un
minimum de compromis, en réseaux de patrons et de clients qui
maintiennent une relation négociée. Dans cette relation, les intermédiaires,
entre la population subordonnée et le pouvoir central, sont les responsables
de la contention et de la protection des réseaux de confiance, mais aussi de
l’extraction de leurs ressources. Par exemple, les caudillos en Amérique
latine.
4. la démocratie : intégration partielle (et jamais totale) des réseaux de
confiance dans la politique publique, afin d’assurer une certaine autonomie
institutionnelle au réseau et d’assurer également un lien avec l’État. Cette
relation est caractérisée par une prééminence du compromis, mais aussi, par
un certain niveau d’utilisation du capital et de la coercition. Par exemple, la
Suisse contemporaine.
5. l’autonomie intermédiaire : liaison dans laquelle les dirigeants des réseaux
de confiance cèdent des ressources et de l’obéissance aux gouvernants, en
échange d’une autonomie dans leurs propres domaines. Il s’agit aussi d’une
relation clientéliste, mais elle comporte une différence ; le gouvernant donne
au réseau une reconnaissance formelle et un droit de manœuvre pour agir
dans un territoire, en échange, le gouvernant reçoit des contributions
directes. Par exemple, le système ottoman du millet, un terme turc qui, au

47
XIXe siècle, a été utilisé pour décrire les communautés confessionnelles
auxquelles l’Empire avait conféré une autonomie pour gérer leurs affaires.
6. la conformité évasive : une condition de protection/occultation presque
totale du réseau de confiance face aux gouvernants, les ressources et
l’obéissance sont cédées uniquement sous stricte coercition. Il s’agit d’un
processus d’extraction intermittent et d’un faible contrôle politique de la
part des gouvernants. Par exemple, les empires mongols.
7. les liens particularistes : liens entre les réseaux de confiance et les
gouvernants basés sur le compromis (religieux, de parenté), avec un niveau
d’intégration par rapport à la politique publique presque inexistante. Comme
dans la conformité évasive, le processus d’extraction est intermittent et il y a
un faible contrôle politique. Par exemple, au Japon, les relations des
shoguns de la période Tokugawa avec les différents districts.

Cette classification présuppose qu’il existe un minimum de liens entre les réseaux et les
centres de pouvoir. Le totalitarisme et la théocratie sont semblables, excepté que la
théocratie remplace la coercition totalitaire par le compromis créé à partir de l’appartenance
à une religion commune. De même, les autonomies intermédiaires ressemblent aux
systèmes clientélistes, excepté que les autonomies impliquent la reconnaissance d’une
communauté distinctive et sa représentation. Les gouvernants, dans une relation de
conformité évasive et de liens particularistes, fonctionnent de manière similaire, sauf que,
dans le premier cas, le lien entre les gouvernants et le réseau est négocié et contingent. La
démocratie est dissemblable aux autres formes de gouvernement parce que les relations
entre les gouvernants et le réseau de confiance fonctionnent à partir d’un consentement
contingent basé, principalement, sur une combinaison d’encouragement matériel et un
compromis partagé (Tilly, 2005, p. 172). Par conséquent, au niveau où prédomine la
ségrégation, seule la classe dirigeante trouve la protection gouvernementale nécessaire pour
entreprendre ses initiatives à long terme ; en contrepartie, la majorité de la population
organise ses réseaux de manière autonome et les protège du gouvernement. Au niveau où les
acteurs doivent, à chaque fois, négocier la relation (parce qu’on n’est jamais sûr de ses
conséquences), l’intégration est sous la protection de puissants intermédiaires qui ne
permettent pas d’intervention directe du gouvernement. Au niveau où l’intégration est la
règle, il existe une interdépendance assurant le fonctionnement des réseaux de confiance et
du gouvernement, l’intervention gouvernementale incorpore les réseaux comme acteurs

48
politiques (les syndicats, les partis, les associations patronales) et ces acteurs ont l’envie de
s’incorporer (Tilly, 2005, p. 173).

Dans ces formes paradigmatiques de relation entre les réseaux de confiance et les centres
de pouvoir, les gouvernants exercent de haut en bas (top-down) différentes manœuvres pour
l’extraction de ressources qui se trouvent dans les réseaux de confiance, à partir des moyens
de coercition, de capital ou de compromis. Ils exercent aussi le contrôle politique selon une
liaison basée sur l’intégration, la relation négociée ou la ségrégation des réseaux en relation
à la politique publique. Par contre, de bas en haut (bottom-up), les réseaux de confiance
cherchent à éviter l’extraction de capital et le contrôle politique de la part des gouvernants,
bien qu’ils aient également envie de protection étatique pour assurer la continuité et la
stabilité de leurs activités. Ce système ascendant est composé de stratégies (ou plutôt de
formes alternatives d’interaction) comme : l’occultation, la dissimulation, le clientélisme, la
déprédation, le recrutement, la négociation et la dissolution (Tilly, 2005, pp. 61-64). La liste
ci-dessous décrit brièvement chaque stratégie et sa relation avec le type de contrôle politique
exercé par le gouvernement :

1. l’occultation : éviter la détection et la manipulation des autorités ;


Ségrégation
2. la dissimulation : simuler un état d’affinité grâce à l’adoption d’un rôle public
disponible afin de minimiser l’obéissance et la visibilité des opérations et des
ressources ;
3. le clientélisme : obtenir la protection des autorités intermédiaires afin de
minimiser l’obéissance et la visibilité, en limitant la liberté politique ;
4. la déprédation : organiser une force efficace, soit pour acquérir des ressources,
soit pour se défendre de la déprédation des autres ;
5. le recrutement : s’intégrer de façon active aux niches disponibles d’un régime ;
6. la négociation : établir des rapports avec les acteurs politiques importants à
partir d’un « consentement mutuel contingent »23 ;
7. la dissolution : détruire un réseau existant, soit par une désertion graduelle, soit
Intégration par le démantèlement collectif.

23
Le consentement mutuel contingent est une situation dans laquelle les gouvernants et la population
subordonnée négocient le processus d’intégration de la population à une activité étatique ; y compris la
formation de la conviction de la légitimité de cette intégration. Par exemple, la conscription militaire pour la
préparation de la guerre et la motivation pendant le conflit pour éviter la désertion. Que le conflit soit justifié
par les intérêts de la nation et que l’État ne perdra pas la guerre. Ces deux processus impliquent la création de
confiance et d’obéissance de la population vers les institutions du gouvernement ; ayant pour conséquence la
sortie des garçons du foyer, une ressource appréciée pour assurer le futur de la famille. Tilly prend la notion et
l’exemple du consentement mutuel contingent de : LEVI, Margaret. Consent, Dissent, and Patriotism.
Cambridge University Press, 1997, 255 p. Levi explique pourquoi les citoyens se conforment parfois et
pourquoi, d’autres fois, ils désobéissent aux exigences des gouvernements démocratiques. Elle fait valoir que
les citoyens sont plus susceptibles de se conformer et de donner un consentement lorsqu’ils perçoivent que le
gouvernement utilise des procédures équitables dans les processus de prise de décision et de mise en œuvre,
mais aussi, lorsqu’ils pensent que les autres citoyens et le gouvernement font également leur part. Levi

49
Du côté gauche de la liste, une flèche nous indique une certaine relation entre les
stratégies d’interaction et le type de contrôle politique exercé par le gouvernement. Dans
une condition de ségrégation, l’occultation et la dissimulation sont les plus fréquentes. Par
contre, dans l’intégration partielle la négociation est la règle, mais dans l’intégration totale
la dissolution est une conséquence presque incontournable. Ces stratégies sont utiles pour
éviter la déprédation des ressources de la part des différents acteurs politiques et pour
accéder à la protection des gouvernants. Comme la déprédation est une activité qui a besoin
de moyens efficaces pour la coercition externe, les réseaux de confiance sont, la plupart du
temps, les proies, et les gouvernants, les déprédateurs (Tilly, 2005, p. 140 et p. 142).

Un exemple de l’importance de l’intégration des réseaux de confiance à la politique


publique, c’est la professionnalisation et la régulation des sapeurs-pompiers aux États-Unis
(Tilly, 2010, p. 119). Au XIXe siècle, en Amérique, les compagnies de pompiers ont été
organisées en milices privées, formées à partir d’une population locale de même classe et
d’ethnie. De cette manière, il a également existé des compagnies d’irlandais et d’allemands
catholiques et d’américains protestants, ces derniers se différenciant notamment par leur
abstinence à l’alcool. À cette époque, éteindre les incendies était une bataille entre les
groupes rivaux pour être le premier à arriver sur place. Il y avait des sabotages de machines
et d’équipements des autres compagnies, ainsi que des combats à mains nues entre les
sapeurs-pompiers. Une situation qui a, parfois, généré des comportements semblables à
ceux des gangs, comme par exemple, des incendies criminels, et des traques à la carabine de
groupes rivaux. Cette situation a engendré la professionnalisation des compagnies et leur
régulation de la part de l’État, en échange de la sécurité personnelle au travail et de
l’investissement en équipement. Le résultat a été la transformation d’initiatives de profit
strictement privées, à la création d’une entreprise de profit publique.

Les différentes stratégies déployées par les autorités gouvernementales, pour contrôler
les réseaux de confiance et ses ressources, ont comme résultat la facilitation, la tolérance ou
la répression du fonctionnement du réseau de confiance. La pratique du pouvoir coercitif et
la répression sont plus proches ; de la même manière que le compromis et le capital par
rapport à la facilitation. L’argument de Tilly propose que « l’intégration stable des réseaux
de confiance aux systèmes de gouvernement dépend du déclin du contrôle coercitif combiné
avec un fondement croissant sur le capital et le compromis. Ce changement implique une

développe son argumentation en explorant les politiques du service militaire des États-Unis, Canada, France,
Nouvelle Zélande, Australie et Vietnam.

50
transition de la répression à la tolérance et à la facilitation » (Tilly, 2005, p. 171). Lors de ce
cheminement de la ségrégation à l’intégration, de la coercition au compromis et de la
répression à la facilitation, les réseaux de confiance et les gouvernements changent leur
organisation. Les réseaux se transforment, se désintègrent et de nouveaux sont créés. Les
gouvernants créent des administrations plus efficaces et moins coercitives. La stratégie
appliquée par les gouvernants dépend aussi de la nature des réseaux de confiance avec
lesquels est établie l’interaction. Cela affecte aussi la trajectoire résultante. Il est tout à fait
différent d’intégrer à la politique publique de l’État colombien la guérilla bien armée, qui a
agi dans ce pays il y a plus de 50 ans, que l’intégration d’éleveurs laitiers français aux
futures modifications de la politique agricole européenne. Ce sont ces interactions (que
d’une manière générale Tilly a nommées « négociations ») qui permettent de définir les
types de régime, à partir des ressemblances et des différences dans les relations entre les
réseaux de confiance et les gouvernants ; c’est-à-dire, à partir de la politique publique.

Historiquement, l’intégration des réseaux de confiance à la politique publique se produit


lorsque les réseaux autonomes se désintègrent ou cessent de produire des profits ; arrivent
de nouveaux risques ou les activités à risque ne peuvent pas être pris en charge par les
réseaux existants ; quand leurs leaders négocient les engagements avec les gouvernants ;
quand la population exclue des réseaux existants augmente de manière très significative ;
lorsque les réseaux de confiance créent un régime propre, et quand à l’inverse, les acteurs
politiques -y compris les gouvernants- créent leurs propres réseaux de confiance (Tilly,
2005, p. 88). Ces différentes situations font que la population place ses initiatives dans des
réseaux avec des connexions politiques. Il existe également des réseaux de confiance qui ne
s’intègrent jamais à la politique publique, et qui font aussi l’objet de changement, se
développent ou disparaissent sans intervention externe directe. La plupart du temps, ces
processus internes sont liés à la défense de leurs limites, la garantie de leurs ressources
externes, les connexions externes de leurs membres et le contrôle des relations sociales
internes (Tilly, 2005, p. 192).

Dans un gouvernement démocratique, la relation entre les réseaux de confiance et les


centres de pouvoir est caractérisée par une intégration stable et vaste, mais jamais totale,
grâce à une politique publique fondée principalement sur le compromis, et non sur la
coercition et le capital, comme moyen pour assurer l’obéissance politique. Dans un régime
autoritaire, l’intégration est variée et changeante entre directe et indirecte (Tilly, 2005,
p. 66). Une intégration totale supprime la ressource citoyenne du consentement mutuel

51
contingent et dédémocratise la société. Cette ressource est importante parce que la
collaboration avec le gouvernement, sur la base du compromis (et pas seulement de la
coercition ou du capital), dépend de l’expectative que chacun accomplira sa responsabilité
dans la vie collective : payer les impôts, protéger la population, etc. Cette confiance est
aussi la base de la représentation des intérêts collectifs et de l’alternance des élites politiques
au pouvoir, deux éléments importants dans le régime démocratique. Il faut se souvenir de la
définition de la confiance donnée par l’auteur. Ce n’est pas une attitude ou une valeur
(même si elle peut être utilisée comme telle), la confiance est plutôt une relation
organisationnelle dans laquelle on met à risque une entreprise estimée. En conséquence,
lorsque l’on parle des réseaux de confiance, ce n’est pas la simple existence des associations
qui est importante pour la démocratie, c’est plutôt la qualité de l’intégration avec les centres
de pouvoir. Une qualité marquée par une intégration partielle, c’est-à-dire dans laquelle les
acteurs politiques gardent une certaine autonomie par rapport aux centres de pouvoir et vice
versa24.

Retirer un réseau de confiance de la politique publique affaiblit la gouvernabilité


démocratique, car cela laisse une partie des intérêts collectifs en dehors du fonctionnement
du régime. La ségrégation peut arriver parce qu’un groupe doit protéger ses intérêts de la
déprédation ou parce qu’un groupe n’est pas intéressé par une forme de gouvernement.
Cette séparation peut être volontaire ou involontaire. De manière volontaire, une partie de la
population peut rompre ses compromis avec la politique publique pour créer ses propres
alternatives aux services gouvernementaux, par exemple, avec la création de ses propres
groupes armés ; ou, grâce à la cooptation d’une partie du gouvernement, lorsqu’un réseau
peut exercer un contrôle privé sur une décision d’intérêt publique, par exemple, lorsqu’une
famille de tradition politique contrôle l’acquisition de certains services de la part de l’État.
De manière involontaire, un groupe intégré peut faire l’objet d’une exclusion catégorielle ou
de la suppression des institutions rattachées au régime ; comme les américains d’origine
japonaise pendant la seconde guerre, dans le premier cas, et les familles américaines pauvres
lors de la réduction des programmes de bien-être social des années 1990, dans le second cas
(Tilly, 2005, p. 230). Trois processus principaux intègrent les réseaux de confiance à la

24
Tilly nous donne un autre exemple tiré de la sociologue américaine Theda Skocpol, dans lequel elle explique
que l’implication progressive de bénéfices aux vétérans militaires américains, depuis la guerre de sécession, a
créé des droits individuels, et a également lié les organisations de vétérans directement à l’État. Preuve d’une
intégration engendrant un soutien mutuel. Lire : SKOCPOL, Theda. “Did the Civil War Further Democracy? A
Reflection on the Expansion of Benefits for Union Veterans”, in : SKOCPOL, Theda. Democracy, Revolution,
and History. Ithaca, New York, Cornell University Press, 1998. pp. 73-101.

52
politique publique : (1) la dissolution des réseaux de confiance ségrégués, (2) l’intégration
des réseaux de confiance auparavant ségrégués et, (3) la création de nouveaux réseaux de
confiance politiquement connectés. Ces trois processus sont importants, mais pas suffisants,
pour la démocratisation. En l’absence de ces processus, les citoyens n’ont pas la motivation
nécessaire pour faire face aux adversités de la politique démocratique et peuvent donc
facilement sortir de la politique publique lorsque celle-ci ne leur est plus favorable (Tilly,
2005, p. 217), même s’il s’agit d’un réseau de confiance populaire ou élitiste.

Dans tout régime existe un niveau d’intégration entre les réseaux de confiance et le
gouvernement. C’est le mode de contrôle prééminent (coercition, capital ou compromis) qui
met en évidence l’ouverture du système politique. Dans les régimes autoritaires,
l’intégration est un privilège des classes dirigeantes, qui peuvent guider les activités de
l’État selon leurs envies. Dans la version clientélaire de l’autoritarisme, cette intégration
arrive aux intermédiaires locaux, qui agissent comme de notables. L’implantation des
institutions représentatives plus amples, l’expansion de l’éducation publique, des services de
protection sociale, des droits et des garanties citoyennes et la facilitation de l’intégration,
permettent une ample ouverture et c’est un stimulant à la participation dans les politiques
publiques. En conséquence, la démocratisation est une force bidirectionnelle qui crée des
réseaux de confiance et des gouvernements mutuellement soutenus. Le réseau de confiance
et le gouvernement doivent, tous les deux, se soumettre aux contraintes de la politique
publique de la manière la plus équilibrée possible pour assurer leurs profits. Par contre, cela
n’est pas possible si la politique publique est définie à partir des inégalités quotidiennes, qui
font partie de la définition même de la population. Ces inégalités, sa relation avec la
politique publique et ses conséquences par rapport à la démocratisation sont développées ci-
dessous.

Les inégalités catégorielles durables

Au sens large, l’inégalité est une relation qui produit une répartition asymétrique des
attributs parmi un ensemble d’unités sociales telles que les individus, les catégories, les
groupes ou les régions. Il s’agit donc d’une interaction plus avantageuse pour les uns que
pour les autres. Les catégories sociales sont importantes car elles définissent un ensemble de
personnes qui ont un certain nombre de caractères communs, par contraste aux autres. Dans
ce contraste, est incluse l’inégalité par rapport aux autres. Les limites entre ces ensembles

53
permettent de reproduire les inégalités entre catégories (Tilly, 1999b, p. 25 et 2010, p. 148).
Pour Tilly, l’inégalité est définie comme une interaction : « les mécanismes de causalité
cruciaux derrière l’inégalité catégorielle, je soutiens, ne sont pas constitués d’événements
individuels mentaux, des états de conscience, ou des actions autonomes de systèmes
sociaux. Ils opèrent dans les domaines de l’expérience collective et de l’interaction sociale »
(Tilly, 1999b, p. 24). L’auteur avance qu’il est nécessaire d’entreprendre une analyse
relationnelle de l’inégalité ; bien que l’extension relationnelle de l’analyse au sein de l’étude
de l’inégalité sociale ne nie pas l’existence des individus ou des effets au niveau individuel.
Il faut, cependant, placer les processus individualistes dans leur contexte organisationnel. Le
but est de rendre explicite l’importance des processus organisationnels, passés souvent
inaperçus dans la création actuelle de l’inégalité durable. Il s’agit de la poursuite de
l’identification de la structure sociale de l’inégalité (Tilly, 1999b). Dans ce contexte, il y a,
au moins, trois questions importantes à prendre en compte : (1) comment apparaissent les
inégalités entre les catégories sociales ?, (2) quel est le rôle de l’État et des régimes dans la
création et la transformation des inégalités entre les catégories ?, et (3) quelles sont les
implications des deux premières questions pour la démocratisation et la dédémocratisation
de la société ?

Les inégalités catégorielles durables sont des formes d’organisation collectives qui
fondent l’insertion des individus dans la société à partir des différences définies par les
catégories sociales ; c’est-à-dire, grâce à une relation dichotomique : homme/femme,
aristocrate/plébéien, citoyen/étranger, gitan/non-gitan, noir/non-noir, militaire/non-militaire,
militant du parti/non-militant. Il s’agit de formes d’organisation car elles exercent la
distribution d’opérations et de ressources, la disposition d’attitudes et de manières d’agir
(Tilly, 1999b, p. 15). La relation inégale s’installe lorsque les interactions entre les limites
des catégories produisent des avantages nets et réguliers pour la population d’un côté de la
limite. Cette inégalité est durable une fois que la relation reproduit cette limite (Tilly, 2010,
p. 148). La différence d’appartenance définie par le sexe, la stratification sociale, la
nationalité, l’ethnicité, la race, l’affiliation politique ou une autre relation dichotomique
d’ample portée sociale, s’institutionnalise et se traduit par un accès inégal aux ressources de
la collectivité. Historiquement, il est possible d’identifier deux mécanismes de base qui
produisent l’inégalité (Tilly, 1999b, p. 10) :

1. l’exploitation : une relation établie lorsqu’une catégorie de population


contrôle une ressource, à partir de laquelle elle produit une valeur ajoutée

54
grâce aux efforts des autres catégories ; de plus, d’autres catégories sont
exclues de la valeur ajoutée produite.
2. l’accaparement d’opportunité : une relation définie par la disponibilité
presque exclusive de l’accès à une ressource productrice de valeur, de la
part des membres d’une catégorie de population.

La dynamique créant une inégalité catégorielle est simple. Il est nécessaire d’avoir deux
conditions d’un côté de la frontière de la catégorie : être peu nombreux et être riche en
ressources. À partir de cette configuration, se forment les exploiteurs et les accapareurs qui
sont les bénéficiaires des inégalités catégorielles durables. Le déplacement de la population
d’une catégorie à une autre ne change pas la frontière qui définit l’inégalité. La valeur
produite par l’exploitation et l’accaparement est utile pour reproduire les conditions qui
séparent les catégories et pour maintenir les relations inégales. Dans toutes les relations
sociales, l’inégalité est accompagnée de croyances et de pratiques qui se renforcent
mutuellement.

Les ressources sur lesquelles, historiquement, a été fondée l’inégalité entre les catégories
de population sont (Tilly, 2010, p. 150) :

1. les moyens de coercition, y compris les armes, la prison et les professionnels


de la violence organisée ;
2. le travail, principalement le travail qualifié et fonctionnant avec une
organisation efficace ;
3. les animaux, spécialement ceux qui ont été domestiqués pour la production
des aliments et la réalisation de travaux ;
4. la terre, y compris toutes les ressources naturelles sur et sous elle ;
5. les institutions pour la préservation des obligations, comme les
communautés religieuses, les systèmes de parentèle, les relations
clientélaires et les diasporas commerciales ;
6. les machines, principalement celles qui transforment la matière première,
qui produisent des biens et des services et qui transportent des biens, des
services, des personnes ou de l’information ;
7. le capital financier, comme moyen utile pour l’acquisition de droits de
propriété ;
8. l’information, spécialement celle qui facilite la coordination de l’action ;
9. les moyens pour la transmission de cette information ;

55
10. le savoir scientifique-technique, principalement celui qui facilite
l’intervention sur le bien-être humain, pour le meilleur ou pour le pire.

Cette liste n’épuise pas toutes les possibilités, mais elle a une prétention d’exhaustivité.
Toutes ces ressources produisent des profits pour leurs détenteurs, lorsqu’ils sont rares et de
monopolisation facile, ils sont utiles pour l’exploitation et l’accaparement d’opportunités.
Cela permet l’apparition de l’inégalité. L’auteur cite un exemple qui illustre l’importance de
la propriété comme fondement de l’inégalité entre la population. Illustration basée sur une
enquête de la Banque Mondiale aux foyers pauvres du Bangladesh à partir du texte de
Narayan & Petesch25 :

« Au village bangladeshi de Kalkerchar, selon un témoin local, les gens


riches ont leurs propres terres et d’autres propriétés, des animaux pour le
labourage et de l’argent pour investir, ils peuvent trouver des aliments suffisants,
bien s’habiller, inscrire leurs enfants à l’école, avoir du travail, de la mobilité
sociale et éviter l’invalidité. Les catégories moyennes possèdent ou louent un ou
deux acres de terre, pendant que les pauvres combinent la location avec le
travail salarié pour les riches. Par contre, les plus démunis, manquent de terres
pour travailler […], ils ne peuvent assurer ni la surveillance médicale, ni
l’éducation de leurs enfants, ils n’ont pas suffisamment de moyens pour recevoir
des invités à la maison et la plupart n’ont pas de dots à donner pour le mariage
de leurs filles » (Tilly, 2010, p. 151).

Tous les régimes sont impliqués dans la création et la transformation des inégalités entre
les catégories : (1) soit parce qu’ils protègent les avantages de leurs principales clientèles,
(2) soit parce que le gouvernement établit son propre système de production et de
distribution de ressources, ou (3) soit parce que le gouvernement redistribue les ressources
entre les différents segments de la population qui se trouve sous leur contrôle (Tilly, 2010,
p. 155). Les États démocratiques, par rapport aux non-démocratiques, protègent les couches
de la société qui sont une source matérielle du gouvernement, les systèmes de production et
de distribution étatiques répondent mieux aux besoins collectifs et la redistribution du bien-
être est généralisée et prend en compte les plus démunis. Par contre, les régimes
démocratiques protègent fortement la différence entre leurs citoyens et les étrangers et
25
Voir NARAYAN, Deepa & PETESCH, Patti. Voices of the Poor : From Many Lands. New York, Oxford
University Press, & Washington DC, World Bank, 2002, p. 121.

56
préservent, aussi, les différences de richesse entre la population grâce à la protection du
capital accumulé par les particuliers. Si les États démocratiques fonctionnent avec une vaste
inégalité matérielle entre leur population, leur absence n’est pas une condition pour la
démocratie. Alors, quelle est la relation entre les inégalités catégorielles et la
démocratisation du régime ?

Lorsque l’on parle des inégalités catégorielles, on ne fait pas référence à la réduction des
inégalités socio-économiques dans la population, même si ces inégalités sont importantes
lorsque l’on parle de l’amélioration du bien-être général de la collectivité. Du point de vue
sociopolitique, qui nous intéresse, les inégalités sociales empêchent la démocratisation sous
deux conditions : que les différences matérielles soient attachées à une catégorie
quotidienne comme le genre, l’ethnie, la classe sociale, la religion, etc., et que ces
différences (maintenant) catégorielles se traduisent dans la politique publique, c’est-à-dire,
dans la relation entre l’État et la population subordonnée. Ces inégalités catégorielles ne
doivent pas se traduire directement par une différence de droits et de devoirs politiques,
parce qu’elle produit une forte disparité d’accès aux ressources en général, et dans l’arène
politique en particulier. De plus, elle empêche la formation de coalitions politiques entre les
différentes catégories de population et permet aux couches avantagées de la société de
contourner la délibération démocratique chaque fois que ce processus n’est pas favorable.
Ces inégalités, fondées sur une catégorie, s’institutionnalisent et ont pour conséquence de
limiter les répertoires de luttes et l’incorporation des différentes couches de la population à
la politique publique.

Par conséquent, une des conditions pour la démocratisation est l’autonomisation des
politiques publiques par rapport aux inégalités catégorielles de la population. Lorsque les
droits politiques, les obligations et les formes de participation se divisent exactement selon
les limites catégorielles, la démocratie est menacée et la démocratisation rencontre des
difficultés. Ainsi, la relation de citoyenneté répond aux inégalités de la vie quotidienne.
L’augmentation des inégalités entre les catégories donne aux membres des catégories
avantagées des moyens pour : contourner la négociation démocratique, établir une relation
différentielle et plus profitable avec l’État, influencer les actions du gouvernement,
approfondir les inégalités, déplacer le régime politique à une position où la population
subordonnée restera exclue de la participation dans la société (Tilly, 2010, p. 156). Tout cela

57
explique pourquoi, dans les États démocratiques, la plupart des luttes internes cherchent à
définir la limite où l’État doit maintenir ou modifier les inégalités entre catégories26.

Ainsi, l’inégalité est un fondement des processus politiques qui configurent la relation de
citoyenneté dans ses dimensions d’amplitude, d’égalité, de consultation et de protection face
aux actions arbitraires des gouvernants et des classes dominantes. La dynamique sociale est
définie de haut en bas (top-down) pour les exploiteurs et les accapareurs d’opportunités qui
cherchent à exclure les autres couches de la population des ressources ; moyens sur
lesquelles ces couches avaient auparavant un droit collectif. Par contre, dans la dynamique
sociale de bas en haut (bottom-up), les membres de catégories subordonnées acquièrent des
capacités collectives pour préserver les ressources appréciées, faire résistance au contrôle et
à l’exploitation des élites et établir des alliances avec les autres catégories pour renforcer les
répertoires de luttes (Tilly, 1999b, p. 227).

La prolifération de forces armées aux mains de particuliers et la formation de coalitions


politiques ségréguées en fonction des classes sociales, sont des exemples de mécanismes qui
facilitent l’assimilation entre l’inégalité et la relation de citoyenneté. L’inversion de cette
situation se produit grâce à deux processus qui facilitent l’autonomisation de la politique
publique par rapport aux inégalités catégorielles durables : (1) l’égalisation des catégories

26
Une illustration se trouve dans le texte de WALZER, Michael. Sphères de la justice, Seuil, 1997. Plus
spécifiquement au chapitre 2, intitulé « L’appartenance ». Bien que Walzer n’utilise jamais le terme
« inégalités catégorielles », il propose une réflexion qui nous ramène à ce sujet. À partir d’une considération
sur les résidents étrangers qui sont sous la juridiction d’un État d’accueil, mais qui se trouvent exclus de la
citoyenneté :

« Aucun État démocratique ne peut tolérer l’établissement d’un statut fixe différenciant le citoyen et
l’étranger (bien qu’il y ait des étapes dans la transition de l’une de ces identités politiques vers l’autre).
Ou les individus sont soumis à l’autorité de l’État ou ils ne le sont pas, et s’ils le sont, il faut qu’ils
puissent avoir leur mot à dire, et c’est en dernière instance, à égalité, sur les agissements de cette
autorité » (p. 100).

Autrement dit, Walzer affirme que l’État ne doit pas exercer son pouvoir en dehors de la sphère démocratique,
à savoir, la relation de citoyenneté. De cette manière, la politique publique ne doit pas être définie par une
inégalité catégorielle qui a comme origine le sol où on est né. Walzer continue de la manière suivante :

« …que les processus d’autodétermination à travers lesquels un État démocratique façonne sa vie
interne soient ouverts, et également ouverts, à tous les individus qui vivent sur leur territoire, travaillent
au sein de l’économie locale » (pp. 99-100). « L’immigration est donc, à la fois, affaire de choix
politique et de contrainte morale. La naturalisation, en revanche, est entièrement contrainte : tout
nouvel immigrant, tout réfugié qu’on accueille, tout résident et tout travailleur doit se voir offrir la
possibilité de la citoyenneté » (p. 101).

De ce point de vue, la communauté politique est fondée sur tous ceux qui font une vie commune dans
un territoire, et la relation entre l’entité politique englobant (l’État) et la population subordonnée est
définie, plutôt, grâce à la distinction entre faire vie/non-faire vie dans la juridiction de l’État. De sorte que,
les touristes -par exemple- ne rentrent pas dans le droit citoyen.

58
dans certains aspects, et (2) l’écart ou protection de la politique publique du comportement
des catégories. Dans ces processus, on trouve au moins cinq mécanismes récurrents (Tilly,
2010, p. 157) :

1. la dissolution de contrôles étatiques qui préservent les inégalités entre


catégories,
2. l’égalisation des ressources et du bien-être entre les catégories de l’ensemble
de la population,
3. la réduction de la capacité d’exercice de la coercition (y compris la
violence) d’une catégorie de la population sur d’autres catégories,
4. l’adoption de mécanismes publics et universels qui permettent l’accès à
toutes les catégories des politiques publiques,
5. la formation de coalitions politiques qui incluent des catégories différentes
et inégales.

L’étude de la démocratisation d’une société doit prendre en compte les mécanismes et les
processus qui mettent en relation la politique publique et les inégalités catégorielles durables
d’une collectivité particulière. Les mécanismes et les processus doivent se baser sur des
séquences de faits historiques.

La notion de régime a été illustrée à partir de l’État national et ses éléments constitutifs,
en tant que produit d’absence ou de présence des luttes et des négociations ; à partir de la
population subordonnée qui se trouve entre la ségrégation et l’intégration par rapport à la
politique publique et à partir des inégalités catégorielles qui peuvent influencer cette
dernière. Autrement dit, il s’agit d’un espace politique qui permet de lier l’État national
(comme forme contemporaine d’intégration politique) à la démocratie (comme un type
d’interaction entre gouvernants et gouvernés). Il convient maintenant de développer cette
liaison entre l’État national et la démocratie.

59
L’ÉTAT NATIONAL ET LA DÉMOCRATIE

L’État est une organisation qui contrôle les principaux moyens coercitifs sur un territoire
bien défini. Cette organisation domine les autres organisations du même territoire, lesquelles
reconnaissent cette prééminence. La légitimité est également reconnue par les autres États.
Son origine est la concentration et l’accumulation de la coercition. Sa relation avec la
population subordonnée est définie par l’exercice de cette coercition, à partir de l’extraction
du capital. Selon la manière avec laquelle les gouvernants financent leurs activités, la
contrainte peut devenir une lutte pour le contrôle du pouvoir et contre l’exercice du pouvoir.
Dans ce conflit, les acteurs non-étatiques jouent le rôle principal ; ceci est l’origine de la
démocratisation et la dédémocratisation comme produit, inattendu, de la mobilisation
collective.

L’État national et la démocratie ne sont pas des synonymes. L’État national est
(principalement) une forme d’organisation administrative et la démocratie est une forme
d’intégration politique de la population. Toute organisation administrative qui a la
prétention de contrôler un territoire, fonctionne avec une forme d’intégration politique. Par
contre, l’État national et la démocratie ne sont pas non plus des antonymes. Certaines
caractéristiques propres à l’État national sont très importantes pour le développement du
régime démocratique, bien qu’elles puissent aussi se retrouver dans les régimes autoritaires.
Le monopole de la coercition, l’établissement du gouvernement direct, les administrations
perdurables et centralisées, l’homogénéisation de la population et l’insertion de l’État dans
un système international d’États. Tout cela fait partie autant des régimes démocratiques que
des régimes autoritaires. Ces conditions permettent l’installation d’un régime à longue
échelle, sans lien automatique avec un type de régime. Alors, quelles sont les relations
distinctives entre l’État national et la démocratie ?

Le lien démocratique entre les gouvernants et les gouvernés a été défini à partir de quatre
relations : l’amplitude et l’égalité de la citoyenneté, la protection et la consultation
mutuellement liantes entre la population et l’État. La norme sur laquelle se fondent ces
relations est la parité entre les gouvernants et les gouvernés par rapport à l’exercice du
pouvoir et le profit des ressources publiques27. Par elles-mêmes, l’amplitude et l’égalité ne

27
En conséquence, personne ne doit pas avoir une relation aristocratique par rapport à l’État, autrement dit,
être une minorité privilégiée. À partir de cette idée, mon attention est attirée par le fait que Tilly ne fait pas
référence à la pensée d’Alexis de Tocqueville dans son texte séminal De la démocratie en Amérique, une étude
sur la formation du régime aux États-Unis. Principalement dans le 2 e volume, différents chapitres de La

60
sont pas constitutives de la démocratie. Plusieurs régimes autoritaires fonctionnent avec des
formes de citoyenneté non-démocratiques qui intègrent politiquement la population. Par
contre, la protection et la consultation mutuellement liantes de la population, associée à
l’amplitude et à l’égalité de la citoyenneté, produisent les fondements de la démocratie.

Il faut garder à l’esprit que ces quatre éléments s’entremêlent pour agir comme des
degrés. Cela veut dire que la relation entre les gouvernants et les gouvernés peut être définie
par une consultation et une protection qui sont, à chaque fois plus, ou à chaque fois moins,
mutuellement liantes, amples, et égalitaires. Cette condition définit la démocratie : « un
régime est démocratique dans la mesure où les relations politiques entre l’État et leurs
citoyens peuvent se vérifier avec des consultations qui sont mutuellement liantes et ont de
l'amplitude, de l'égalité et de la protection. La démocratisation signifie le mouvement net
vers une consultation qui est à chaque fois plus mutuellement liante, avec plus d’amplitude,
d’égalité et de protection » (Tilly, 2010, p. 45). La dédémocratisation est le mouvement
inverse. Par conséquent, la démocratisation ne consiste pas à réussir un fonctionnement
complet et définitivement démocratique, il s’agit plutôt d’une augmentation continue de
l’amplitude et l’égalité de la citoyenneté, toujours sous deux conditions : (1) la consultation
et la protection de toutes les catégories de la population présentes dans la vie sociale, et (2)
une capacité d’intégration politique assez haute de la part de l’État pour assurer
l’accomplissement des droits et des devoirs. Voici la relation entre l’État national et la
démocratie, un lien formé grâce à l’intégration (toujours partielle), la consultation et la
protection de la population (y compris les gouvernants et les gouvernés), sous le cadre d’un
appareil bureaucratique capable d’agir de manière stable sur une longue portée
géographique et temporelle.

Historiquement, la plupart des gouvernements ont alterné entre l’effondrement de leur


capacité pour exercer un contrôle sur la population dans un territoire donné, et un contrôle
presque complet (autrement dit, totalitaire). L’exercice d’une politique publique avec une
large amplitude, une égalité d’influence politique assurée, des demandes politiquement
démocratie montrent comment l’état social et les mœurs démocratiques des Américains sont fondés sur une
égalité des conditions de la population. Le fait générateur de cette égalité des conditions aux États-Unis est
qu’il n’y a pas de hiérarchies sociales préétablies par un ordre hérité, bien qu’il existe des différences
matérielles entre les couches de la population. En Amérique, il ne règne pas d’inégalité permanente des
conditions qui est une caractéristique propre des sociétés aristocratiques. Un passage sur les droits de
succession et les lois en générale illustre pourquoi l’état social des américains est encore plus démocratique
que celui des français, bien que les lois françaises soient plus démocratiques que les lois américaines : « en
France, la démocratie est encore occupée à démolir ; en Amérique, elle règne tranquillement sur des ruines »
(Tocqueville, 1981, vol. 1, p. 556, note de bas de page G). Ces ruines de l’ancien régime aristocratique parlent
de la démocratie comme un régime politique fondé sur un état social et des mœurs.

61
protégées par l’État, et une consultation mutuellement liante, est un type de politique
historiquement rare. C’est pourquoi, la plupart des régimes qui ont existé n’ont pas été
démocratiques. Une citoyenneté à échelle nationale, et qui touche toutes les couches de la
population, est le résultat d’un type de processus qui est survenu avec la formation de l’État
contemporain, c’est-à-dire, l’État national, même si la citoyenneté a été une caractéristique
des membres des cités-État grecques ou de l’élite de certaines cités médiévales. Des
anarchistes et des utopistes offrent des idées de démocratie basées sur des témoignages ou
des histoires des communautés d’artisans et de paysans ; sans la présence d’un
gouvernement étatique de longue portée. Cependant, les études historiques démontrent le
contraire : lorsque les gouvernements s’effondrent, les déprédateurs surviennent. En
l’absence d’un contrôle efficace sur les concentrations de capital, de coercition ou de
compromis, de nouvelles formes d’oppression et d’inégalité apparaissent (Tilly, 2006,
p. 23). À partir des concepts déjà présentés, nous allons d’abord donner une explication de
l’intégration, de la consultation et de la protection ; processus lient l’État national à la
démocratie. Nous présenterons ensuite quelques considérations sur la dynamique concrète
de la démocratisation et ses trajectoires alternatives, avant de conclure l’étude de la pensée
de Charles Tilly.

L’intégration

Chez Tilly, l’intégration sociopolitique (soit démocratique, soit autoritaire) est le résultat
contingent d’une intégration de caractère socioéconomique. Cela peut s’expliquer à partir de
l’importance de la taxation. Nous allons revenir sur le fondement de l’État : la coercition qui
est exercée sur le capital. C’est aussi le principe des bases matérielles du gouvernement.
Dans une condition de vie collective où l’accumulation et la concentration de capital sont
développées de manière assez haute, et où la plupart des biens de capital se trouvent entre
les mains de personnes économiquement indépendantes du pouvoir (donc, une condition
intensive en capital ou de coercition capitalisée) ; l’imposition est la source de revenus la
plus importante de l’État. L’imposition peut se catégoriser s’il s’agit de : un tribut, une
location, une taxe sur les flux, une taxe foncière ou l’impôt sur le revenu. Le tribut est une
contribution imposée et arbitraire. C’est principalement le résultat de la conquête d’un État
sur un autre État ou territoire. La location, c’est donner un droit d’usage temporaire d’un
bien ou d’un service appartenant à l’État. Il n’est pas strictement nécessaire d’avoir une

62
économie monétisée pour recouvrer ces types d’impôts, parce que certains biens de
consommation sont utiles pour régler la dette. La condition est différente lorsqu’il s’agit de
payer les flux et les valeurs. La taxe sur les flux inclut les péages, le droit de douane, les
impôts de vente et d’achat et aussi les flux de capital et la spéculation financière. La taxe
foncière est représentée principalement par les impôts sur les propriétés non bâties et sur les
immeubles. L’impôt sur le revenu touche la rémunération et le bénéfice monétaire courant
(Tilly, 1992, p. 137).

Ces cinq types d’impôts forment un ensemble qui répond au niveau de monétisation de
l’économie et à la capacité de surveillance du percepteur d’impôts (autrement dit, à sa
capacité de coercition sur le capital). En général, « est plus fréquent l’usage explicite de la
force pour les impôts exigeant une faible surveillance ; mais c’est l’inverse lorsqu’il s’agit
des impôts qui impliquent une surveillance constante et la formation de personnel spécialisé
pour la taxation et le recouvrement » (Tilly, 1992, p. 138). La figure ci-dessous présente
l’ensemble de formes alternatives d’imposition à partir de la relation entre la monétisation et
la surveillance du régime :

Haute impôt sur


Surveillance
le revenu

taxe
foncière

taxe sur
les flux

location

Basse tribut

Bass
e Haute

Monétisation

Figure 8. Formes alternatives d’imposition

(Source : Tilly, 1992, p. 138)

La Figure 8 nous montre comment les formes alternatives d’imposition sont


conditionnées par la monétisation de l’économie et par la capacité d’action sur les

63
détenteurs de capital. Ces conditions sont importantes du point de vue d’une théorie sur la
formation et la transformation des régimes. Le passage du tribut à l’impôt sur le revenu
implique une imposition avec une portée territoriale plus étendue, donc un appareil
bureaucratique plus complexe. Cela se traduit par l’exercice plus efficace de la coercition
sur le capital, mais également sur la dimension politique du territoire, car la structure pour la
collecte des impôts est accompagnée de l’établissement des services de notaires, de
tribunaux et des forces de l’ordre public, et même de la formation d’une culture favorable à
l’imposition. À ce moment-là, la société se trouve dans une condition collective de
coercition capitalisée qui implique l’homogénéisation administrative, économique et de la
population ; autrement dit, une situation intensive uniquement en capital n’est pas
suffisante.

Les détenteurs de capital pouvant résister à la coercition et même exercer une coercition
sur l’État. Ainsi, l’efficacité de l’extraction implique la négociation entre les parties. Le
prélèvement de capital aux classes dominantes, aux clientèles, et (après) à la population en
générale, doit être accompagné d’autres fonctions étatiques comme la protection (à la
propriété, à la vie) et l’arbitrage (pour assurer le droit et résoudre les litiges), mais aussi le
développement de la distribution (les routes, les chemins de fer, les ports et les aéroports) et
la stimulation de la production (la promotion de l’industrie et le commerce national). Tout
cela a impliqué et implique encore aujourd’hui des négociations, des luttes et des exigences
mutuellement liantes entre la population subordonnée et le gouvernement.

La particularité historique proprement européenne, qui met en relation la création de


l’État national avec l’avènement de la démocratie contemporaine, est une condition de
coercition capitalisé qui oblige le gouvernement (à partir de ses institutions civiles) à
négocier l’extraction du capital avec la population subordonnée qui, à ce moment-là, peut
aussi organiser ses intérêts. Ainsi, une relation plus égalitaire entre capital et coercition peut
assurer l’origine d’une lutte de classes, condition de vie collective où se trouve le germe de
la démocratie. C’est dans cette condition d’intégration d’origine socio-économique que les
régimes peuvent devenir stables. En conséquence, les gouvernants qui ont trouvé des
sources de financement alternatives, permettant d’éviter la négociation de l’extraction avec
la population subordonnée, ont produit d’énormes appareils d’État avec l’absence de
consentement ou d’adhésion de leurs citoyens (Tilly, 1992, p. 302). Ces sources alternatives
peuvent être, par exemple, l’aide d’une puissance étrangère ou le contrôle de la principale
ressource économique du pays.

64
Selon une description simplifiée, dans un régime autoritaire, les gouvernants
monopolisent la plupart des ressources qui créent les inégalités catégorielles dans une
société ; par contre, dans un régime démocratique, les gouvernants incorporent les
producteurs et distributeurs de ces ressources au régime, pour faciliter l’extraction du capital
nécessaire aux tâches gouvernementales. Cela implique d’accepter des limites à leur propre
autoritarisme. En fonction de cette argumentation, Tilly propose une hypothèse audacieuse
sur la relation entre les économies capitalistes industrielles et les régimes démocratiques. La
relation entre les deux ne répond pas à une compatibilité idéologique entre la liberté
politique et la liberté d’entreprise, mais correspond plutôt à une relation définie par les
bases matérielles du gouvernement (Tilly, 2010, p. 153). Comment l’État va-t-il financer ses
opérations ? Doit-il faire un pacte avec les citoyens ? Les bases matérielles du
gouvernement peuvent être assurées : (1) grâce à la production directe des ressources de la
part des entreprises de l’État, (2) grâce à l’échange des biens et des services dont la
production et/ou la distribution est sous contrôle de l’État, (3) grâce à l’extraction des
ressources des populations subordonnées à l’État (Tilly, 2010, p. 183). Les options 1 et 2
correspondent aux États qui sont propriétaires d’une grande partie de leur économie
nationale, et qui n’ont pas besoin de faire de pactes récurrents avec la population pour
assurer les bases matérielles du gouvernement. Par contre, la 3 e option dépend d’un
minimum de consentement de la part des citoyens sur l’action étatique. De cette façon, le
fait d’introduire dans la collectivité les négociations État-citoyens, sur les bases du
financement des opérations du gouvernement, fait partie du cheminement pour rentrer dans
la dynamique de la démocratie, autrement dit, pour produire une intégration politique. Cette
négociation implique la subordination des centres de pouvoir autonomes, l’amplification de
l’influence citoyenne sur la politique publique et l’expansion du contrôle de la politique
publique sur l’État (Tilly, 2010, p. 216)28.

28
L’idée d’une dimension étatique d’extraction de ressources sur la collectivité (« les bases matérielles du
gouvernement »), proposée par Tilly, se retrouve aussi chez Weber. Bien que moins développé, le fondement
même de l’idée se trouve chez lui. « Toute entreprise de domination [Herrschaftsbetrieb] qui réclame une
continuité administrative exige [qu’] elle puisse disposer des biens matériels qui sont, le cas échéant,
nécessaires pour appliquer la force physique. En d’autres termes, elle a besoin, d’une part, d’un état-major
administratif et, d’autre part, de moyens matériels de gestion. » (Weber 1919, p. 89). Weber propose de classer
les administrations en deux catégories. La première obéit au principe suivant : l’État-major est lui-même
propriétaire des moyens de gestion ; ceux-ci peuvent consister en moyens financiers, bâtiments, matériel de
guerre, parcs de voiture, chevaux, etc. L’autre catégorie obéit au principe opposé : l’État-major est coupé des
moyens de gestion. « Il s’agit donc toujours de savoir si le détenteur du pouvoir détient l’administration en
régie propre […] ou si, au contraire, l’administration est entre les mains de personnes économiquement
indépendantes du pouvoir » (Weber, 1919, pp. 90-91). Parmi les composants proposés par Weber et Tilly pour
définir l’État et son fonctionnement, les différences sont subtiles et les ressemblances sont fortes.

65
Une vaste intégration socio-économique, fondée sur une population subordonnée
propriétaire d’une importante accumulation de capital et de compromis, augmente la
probabilité de produire -comme un résultat contingent- une intégration sociopolitique
démocratique stable. Ce régime incorpore une partie significative de la population à la
classe dirigeante, grâce aux élections et aux institutions représentatives qui intègrent
également la population en générale (y compris organisée en réseaux de confiance) grâce
aux groupes qui participent directement à l’État et aux mouvements autonomes de
participation politique. Cette condition nous amène à développer le sujet de la consultation.

La consultation

Les institutions représentatives européennes ont comme élément d’origine la négociation


entre gouvernant et gouvernés, résultat du processus d’extraction de moyens coercitifs
(conscription) et de capital (impôts, prêts et investissements) principalement pour le
financement de la guerre, soit défensive, soit expansive. Face à une guerre plus coûteuse, la
négociation sera plus exigeante. Cette négociation, allant de la coopération avec des
privilèges jusqu’à la répression armée, crée, à la fin, des pactes entre le gouvernant et sa
population subordonnée. Lorsque l’imposition régulière, les prêts et le paiement de la dette
publique étaient indispensables pour faire la guerre et pour faire fonctionner l’État, les
institutions de représentation de nature aristocratique acquirent à chaque fois davantage de
pouvoir par rapport au gouvernement. Historiquement, les institutions représentatives sont
devenues des éléments stables de la structure de l’État, où la condition de vie collective est
caractérisée par la concentration de capital et de coercition capitalisée. Cela s’explique car :
(1) les capitalistes ont la capacité d’éviter la formation de structures d’accumulation de
coercition totalement autonomes à ses intérêts, et (2) la capacité étatique se renforce
uniquement grâce à l’accès à une grande quantité de ressources à long terme (Tilly, 1992,
p. 276)29.

29
Chez Tilly, il est possible de reconnaître deux niveaux de négociations faites par les élites gouvernantes afin
de propager le pouvoir de l’État. Un premier niveau est celui des arrangements avec des classes dirigeantes
qui ont le pouvoir politique et économique (local ou régional). Historiquement, cela permet l’établissement
d’organisations de participation dans le gouvernement et l’accès aux rentes régulières. Un deuxième niveau est
les arrangements, plus vaste, avec de grandes couches de population (propriétaires de petites extensions de
terres, agriculteurs, commerçants ; la plupart du temps nommés clientèles ou petite bourgeoisie). Ces accords
sont encore importants pour surmonter la résistance à la fiscalité domestique, à la conscription et à
l’accomplissement de politiques publiques de santé et d’éducation. Cette négociation évoluera en la création
de droits et de protection pour les citoyens. La conséquence la plus importante de ce processus est que le
conflit de classe est institutionnalisé dans l’administration publique. La manière par laquelle cette
institutionnalisation est faite est une condition qui va configurer de différentes manières la structure et le

66
Dans les origines des institutions représentatives européennes, les États où ont prédominé
les structures économiques bourgeoises de type capitalistes, les classes détenant le capital
ont pu exercer une coercition sur les gouvernants, bien que leur pouvoir n’ait pas été
suffisant pour remplacer le gouvernement. Ces classes demandent de la protection
commerciale et sociale et, au fur et à mesure que le temps passe, de la participation politique
(comme les cas de l’Angleterre et de la Hollande capitalistes) pour accepter les impôts et
donner du crédit à l’État (Tilly, 1992, p. 103 et p. 105). À ce moment-là, le côté
aristocratique du gouvernement représentatif était plus évident qu’aujourd’hui. Les
institutions représentatives peuvent être imposées ou copiées par les États comme une partie
de l’organisation pour exercer le pouvoir, par contre, ce sont les institutions ayant comme
fondement la négociation avec une population subordonnée qui détiennent le capital. L’État
doit négocier avec cette population l’extraction des ressources pour financer ses différentes
tâches. C’est la création d’une consultation mutuellement liante qui rend possible
l’institution représentative30.

Dans les pays où les États sont propriétaires d’une grande partie de leur économie
nationale, le gouvernement maintient dans l’intégration politique les inégalités catégorielles
autour des principales ressources de la collectivité : la coercition, le compromis et le capital.
De cette manière se reproduisent les écarts avec la population subordonnée. Les gouvernants
construisent des relations clientélistes ou d’oppression totale, et excluent leurs opposants de
la négociation politique. Dans le capitalisme industriel et financier développé, la base
matérielle principale du gouvernement ne se trouve pas dans la préservation des inégalités
catégorielles, mais plutôt dans une négociation de longue portée (cela veut dire, qu’il inclut
tous les acteurs possibles) pour assurer le prélèvement de capital sur la population
subordonnée (Tilly, 2010, p. 153). Par conséquent, pour assurer la négociation comme une
condition démocratique, le gouvernement ne doit pas s’organiser sur les inégalités
quotidiennes avec lesquelles la population structure sa vie sociale. Cela implique une
relation de protection par rapport à la population intégrée à la juridiction.

fonctionnement de l’État et du régime.

30
D’une certaine manière, la consultation mutuellement liante, qui fait surmonter l’origine strictement
aristocratique des institutions représentatives, est aussi proposée par Bernard Manin, dans son étude historique
sur le gouvernement représentatif : « Les institutions représentatives visaient à soumettre les gouvernants au
jugement des gouvernés. C’est la reddition des comptes, qui depuis l’origine, constitue l’élément démocratique
fondamental du lien représentatif » (Manin, 2012, p. 301).

67
La protection

Tous les régimes ont des centres de pouvoir autonomes qui agissent sur les interactions
quotidiennes de la collectivité. Cette autonomie permet d’exercer des actions arbitraires, la
plupart du temps, sur la population subordonnée. Hors de l’État, on retrouve des groupes
armés irréguliers, des groupes économiques puissants, des institutions religieuses ou
communautaristes intégristes ; mais on trouve également, à l’intérieur de l’État, des mafias
de fonctionnaires, d’élites politiques autonomes par rapport à la loi et des forces armées non
subordonnées au pouvoir civil. Ainsi, un bon indicateur organisationnel de la démocratie
peut être défini par cette question : le service de police est-il subordonné à une autorité
civile ou militaire ? La réponse offre une preuve du pouvoir politique autonome des forces
armées dans un régime (Tilly, 1999b, p. 224). Cette autonomie empêche une consultation
plus ample et égalitaire qui bloque à la fois l’établissement d’une relation mutuellement
liante entre les gouvernants et les acteurs politiques (y compris ceux organisés en réseaux de
confiance). Ces centres de pouvoir peuvent exercer une influence telle, qu’ils déterminent
qui peut participer à la politique publique. Par ailleurs, lorsque les conditions de la
dynamique politique ne leur sont pas favorables, ces pouvoirs autonomes peuvent se retirer
de la négociation ; situation qu’endommage la démocratie. De sorte que, une tâche de la
démocratisation est l’affaiblissement des centres de pouvoir autonomes parce qu’ils font
concurrence à la politique publique démocratique. Cela inclut sa contention directe par
l’État et une augmentation de la capacité citoyenne d’agir, indirectement, pour compenser
ou bloquer ces centres de pouvoir.

La base matérielle du gouvernement a une influence décisive sur l’élimination et


l’intégration des pouvoirs autonomes. Dans les régimes où les ressources finançant les
activités du gouvernement sont le résultat d’une extraction négociée (cela veut dire que la
concentration de capital, de coercition et de compromis dans les réseaux de confiance privés
est significative), l’État doit principalement conclure un pacte d’intégration et, parfois,
supprimer les centres véritablement concurrentiels. Cela stabilise le flux de ressources pour
le financement étatique, car les coûts politiques des luttes résultant de l’extraction sont
chaque fois moins fréquents. Cette stabilité est fondamentale pour la viabilité de l’État à
long terme. Cette stabilité n’est pas tellement solide dans les régimes clientélistes où les
puissants locaux sont toujours de potentiels concurrents dangereux, ou dans les régimes

68
totalitaires où la population est constamment suspectée de conspiration. Une condition
d’extraction-négociation comme base matérielle du gouvernement n’est pas l’origine de la
démocratie à court terme, par contre, elle enracine les bases de la démocratisation à long
terme.

Il existe trois processus qui facilitent la neutralisation des centres de pouvoir autonome :
(1) l’extension de la participation politique, (2) l’homogénéisation de l’accès aux ressources
et aux opportunités politiques hors de la structure de l’État, et (3) la suppression des
pouvoirs coercitifs, arbitraires et autonomes à l’intérieur et à l’extérieur de l’État. Dans ces
processus, on perçoit au moins deux mécanismes récurrents : (1) la formation de coalitions
entre les élites et les acteurs collectifs régulièrement exclus du pouvoir et (2) la cooptation
de pouvoirs intermédiaires autonomes par le pouvoir central. Cette transformation des
configurations du pouvoir cherche à subordonner les différents acteurs à la politique
publique (y compris l’État) et faciliter l’influence citoyenne sur la politique publique (Tilly,
2010, p. 179). Le changement du nombre de centres de pouvoir indépendants par rapport à
la politique publique est un élément important pour comprendre le changement de régime.
Dans la démocratie, une augmentation est une situation dangereuse, tandis que dans un
gouvernement totalitaire, cela peut être l’indicateur d’un affaiblissement de l’État (Tilly,
2006, p. 22). Ce commentaire illustratif nous amène aux considérations centrales qui
définissent le processus de démocratisation dans la pensée de Charles Tilly.

La dynamique concrète de la démocratisation

Les variations des types de luttes entre les gouvernants et les gouvernés dans un régime
produisent sa démocratisation ou sa dédémocratisation. Ces variations sont le résultat de
trois processus historiques de la vie collective (Tilly, 2010, p. 55) :

1. la diminution ou l’augmentation de l’intégration des réseaux de confiance


par rapport la politique publique ;
2. la diminution ou l’augmentation de l’assimilation des inégalités
catégorielles de la population par rapport à la politique publique ;
3. la diminution ou l’augmentation de l’autonomie des centres de pouvoir
concurrents avec la politique publique.

La démocratisation du régime est possible grâce à une tendance historique vers


l’augmentation de l’intégration (partielle) entre les réseaux de confiance et la politique

69
publique, la diminution de l’assimilation entre les inégalités catégorielles de la population et
la politique publique, et la réduction de l’autonomie des centres de pouvoir concurrents avec
la politique publique. Les mouvements contraires favorisent la dédémocratisation. Ces trois
processus interagissent. Lors de la démocratisation, la majorité de la population
subordonnée au gouvernement obtient des droits de participation presque égalitaires à la
politique publique, aux activités publiques et aux ressources du gouvernement. Dans un
processus lié, les inégalités catégorielles sont moins intenses dans les domaines directement
associés à la définition et à la participation de la politique publique. De plus, des
modifications dans les réseaux de confiance se produisent, ces réseaux passent de l’évasion
à l’établissement de rapports d’interdépendance avec le gouvernement. Rapports dans
lesquels, chaque partie présuppose que l’autre accomplira les compromis à long terme. Cette
interdépendance ne se traduit pas toujours par un lien direct entre le citoyen et le
gouvernement. Les liens peuvent être assurés par des organisations spécialisées comme les
partis politiques, les syndicats, les organisations de voisinage, etc. Ces processus doivent
être liés à une augmentation de la capacité étatique pour intervenir dans la distribution de
ressources de la collectivité. Les processus contraires dédémocratisent la relation entre les
gouvernants et les gouvernés. Cette argumentation de la capacité d’intervention de l’État ne
suppose pas qu’un régime soit plus démocratique à chaque fois que le gouvernement
domine davantage la vie sociale dans sa juridiction. Une intégration totale étatise la société
et coupe la démocratisation. Les réseaux de confiance doivent garder la capacité d’agir et la
liberté suffisantes pour retirer au gouvernement leur consentement lorsqu’il n’accomplit pas
leurs compromis. Historiquement, ces trois processus causals sont le résultat contingent de
la lutte politique et de ses différentes trajectoires, ainsi, expliquer les répertoires de luttes
politiques dans la collectivité, c’est aussi expliquer un résultat qui nous échoit et qui est
susceptible de se produire ou non : la démocratie.

Une dynamique concrète de démocratisation peut être expliquée à partir des mécanismes
hypothétiques listés ci-dessous (Tilly, 2007, pp. 185-186) :

1. la formation de coalitions entre quelques segments des classes dominantes et


les acteurs politiques qui, à ce moment-là, se trouvent exclus du pouvoir ;
2. ces coalitions passent au travers des limites qui divisent les catégories inégales
et les réseaux de confiance spécifiques ;
3. la cooptation par le gouvernement central, ou la suppression, des intermédiaires
politiques autonomes ;

70
4. l’inclusion des forces militaires préalablement autonomes dans la bureaucratie
étatique ;
5. l’imposition des structures et des pratiques de gouvernement uniformes sur
toute la juridiction étatique ;
6. un cycle de mobilisation-répression-négociation pendant lequel les acteurs
politiques exclus agissent collectivement de telle manière qu’ils menacent la
continuité du gouvernement et/ou ses classes dirigeantes ; à cause de l’échec de
la répression et des successifs affrontements, l’établissement de pactes permet
aux acteurs subordonnés de trouver une place pour participer à la politique ;
7. un cycle d’extraction-résistance-négociation pendant lequel les gouvernants et
ses agents demandent des ressources contrôlées pour les réseaux non-étatiques
et qui sont d’usage non-gouvernemental ; les détenteurs de ces ressources
résistent à l’extraction, et comme conséquence des affrontements,
l’établissement de pactes permet l’extraction sous la garantie de certaines
limites, prévisions, droits et protection.

Les modifications des trois aspects de la vie collective : les réseaux de confiance, les
inégalités catégorielles et les centres de pouvoir autonomes, par rapport à la politique
publique, dépendent de ces mécanismes causals cruciaux. La démocratie est définie par la
récurrence de ces mécanismes et non par un catalogue des conditions nécessaires. Chaque
régime politique fonctionne selon les mécanismes récurrents qui produisent certains
processus, lesquels aboutissent à des résultats différents. Autrement dit, la logique de la
thèse de Tilly n’est pas d’établir un seuil disant quand commence la démocratie ; c’est plutôt
l’identification des trajectoires historiques des processus de modification des trois aspects
de la vie collective déjà nommés (Tilly, 2010, p. 201). Ainsi que chaque régime national
peut suivre différentes séquences de mécanismes qui seront cruciaux pour le processus de
démocratisation, la thèse de Tilly a une audacieuse prétention : « les processus
fondamentaux qui dirigent la démocratisation et la dédémocratisation n’ont pas changé au
fil du temps. Par contre, les formes spécifiques des institutions démocratiques [le
gouvernement représentatif d’origine électoral ; la séparation des pouvoirs législatifs,
État fort
exécutifs et judiciaires ; la constitution ; l’État] ont muté tout au long de l’histoire que l’on a
étudiée » (Tilly, 2010, p. 250). Par conséquent, État moyen
les institutions qu’aujourd’hui nous tenons
comme fondement de la démocratie peuvent changer sans mettre en danger la
État faible
démocratisation du régime, sous la condition que ces modifications soient une augmentation

71
de l’intégration (partielle) entre les réseaux de confiance et la politique publique, une
diminution de l’assimilation entre les inégalités catégorielles de la population par rapport à
la politique publique, et la réduction de l’autonomie des centres de pouvoir concurrents avec
la politique publique.

Les trajectoires alternatives de la démocratisation

La démocratisation est le résultat contingent de la mise en marche de plusieurs


mécanismes et de la capacité d’intervention de l’État ; de la population subordonnée et de la
relation entre eux. Ainsi, il est important de consacrer une partie dans cette recherche aux
trajectoires de la démocratisation du régime politique. Les trajectoires peuvent être
multiples, mais pour faciliter l’explication et la compréhension du processus de
démocratisation (ou dédémocratisation), Tilly propose trois voies idéalisées selon une
capacité étatique forte, moyenne ou faible (2010, p. 203).

Dans une trajectoire d’État fort, la capacité de modification des ressources, des activités,
des liens et de sa distribution entre la population, est l’objet d’un accroissement sans
démocratisation significative. Dans ce cas, l’État a le contrôle sur la plupart des moyens de
négociation par rapport à la population subordonnée. Il a, de plus, réussi l’élimination des
centres de pouvoir autonomes, y compris l’intégration de l’armée. Les risques de révolution
et de rébellion de masse sont élevés car certains secteurs puissants de la société et la
population en générale peuvent résister à une expansion du contrôle gouvernementale,
principalement, lorsque cette expansion de la coercition n’est pas accompagnée d’une
augmentation de la consultation et de la protection mutuellement liante. Avec l’avènement
de la consultation et de la protection, on s’attend à ce que la violence politique soit
remplacée par des formes de participation pacifiques. La figure ci-dessous illustre cette
trajectoire ainsi que les deux autres :

Capacité Haute
étatique État fort

État moyen

État faible

72
Basse

Basse Haute

Démocratie

Figure 9. Trajectoires idéalisées de la démocratisation des régimes

(Source : Tilly, 2010, p. 204)

Dans la trajectoire d’un État de moyenne capacité, la faculté d’intervenir sur la


collectivité et la consultation et la protection mutuellement liante se présente de manière
directement proportionnelle. En conséquence, l’intégration partielle des réseaux de
confiance, l’isolement de la politique publique par rapport aux inégalités catégorielles et la
suppression des centres de pouvoirs autonomes, sont des processus très dynamiques qui sont
accompagnés par un renforcement de la capacité étatique. Alors, la participation dans la
lutte politique augmente significativement. Par contre, les formes plus violentes comme la
révolution et la guerre civile sont délaissées, et les formes moins violentes de participation
s’institutionnalisent. Cela réduit, à long terme, les coûts politiques des cycles de
mobilisation-répression-négociation et d’extraction-résistance-négociation. À tout moment,
la dédémocratisation peut se produire, principalement parce que, jusqu’à la fin du processus,
l’État n’a pas la capacité d’éviter la désertion des acteurs politiques de la négociation
démocratique (Tilly, 2010, p. 206).

Les États de faible capacité, après la deuxième guerre mondiale, ont augmenté leurs
possibilités de survivance, grâce à la protection des grandes puissances et des institutions
internationales. Les États faibles sont principalement d’anciennes colonies et des satellites
des grandes puissances. Cette trajectoire idéalisée est caractérisée par le développement
d’une consultation ample, qui précède l’accroissement de la capacité étatique. Par
conséquent, la démocratisation rencontre très vite son seuil. Un État de faible capacité ne
peut, ni subordonner les centres de pouvoir autonomes, ni intégrer les réseaux de confiance
à la politique publique. Il stimule souvent la définition de la politique publique à partir des
inégalités catégorielles, car la principale forme de domination est le clientélisme. La plupart

73
des conflits sont violents et l’État n’a pas la capacité de les contrôler. Le plus fréquent pour
les États de faible capacité, c’est la dédémocratisation (Tilly, 2010, p. 207).

Dans les trois trajectoires, la capacité étatique présente et passée affecte d’une manière
très importante les processus de démocratisation et de dédémocratisation et son impact sur
l’ensemble de la vie sociale. Les trajectoires alternatives sont une dernière considération de
la théorie de Tilly sur la relation entre l’État national, sa formation et sa capacité d’agir par
rapport à la production d’une relation chaque fois plus mutuellement liante avec la
population civile qui vit sous sa juridiction. Une relation basée sur une consultation et une
protection amples et égalitaires.

74
CONCLUSION

Quelle est l’importance de l’État national pour la démocratie contemporaine ? Nous


avons répondu à cette question à partir d’une description de la pensée de Charles Tilly. Il ne
nous reste que quelques remarques à faire. La première se limite à quelques considérations
sur la notion de régime et sur le modèle de démocratisation proposé par Charles Tilly. Puis,
deux reconsidérations, l’une sur la capacité civile d’influencer la politique publique et
l’autre sur la différentiation d’échelles de l’économie pour mieux comprendre les bases
matérielles du gouvernement comme condition du conflit collectif. Enfin, nous proposerons
deux sujets afin d’ouvrir des champs de recherche en sociologie.

La première remarques nous amène à la notion de régime et sa définition à partir d’une


conception de type interactionniste, pour l’analyse de l’espace politique dans la collectivité.
Nous évitons de basculer du côté de l’État (dimension structurelle) ou du côté de la
population subordonnée (dimension de l’action sociale). Le régime est un concept qui invite
à faire attention aux récurrences des interactions existantes, de haut en bas, et de bas en haut
; à la communication entre les acteurs et leur histoire, y compris le langage au sens large, à
l’identification de mécanismes et de processus formés d’une manière historique et
interactionniste. Ainsi, l’État et la population doivent tenir compte des structures et des
pratiques préexistantes qui conditionnent les possibilités de mobilisation ; ces structures et
ces pratiques sont reproduites ou modifiées par les mêmes répertoires de luttes et les
conditions matérielles contingentes. Pour l’étude d’un régime, le chercheur doit comprendre
les événements d’une manière historique, processuelle et relationnelle. Autrement dit, les
explications des processus politiques sont contextuelles.

Le concept de régime produit un espace politique qui rend possible l’analyse


systématique de la relation entre le fonctionnement du gouvernement et les réactions des
citoyens. Le plus important, c’est de savoir que la discussion sur la démocratie se trouve
conditionnée par : l’existence d’un État et d’une population subordonnée (citoyens
potentiels) et que chaque partie se reconnaît dans une relation (la politique publique).
D’autres définitions de régime sont possibles, par contre, le plan capacité
étatique/démocratie a l’avantage de mettre en évidence la prééminence du conflit comme
fondement du régime. C’est la participation conflictuelle dans la société (donc, les rapports
de classe, les répertoires de luttes et les changements de sa configuration) qui détermine le

75
régime et ses variations. Ci-dessous, une illustration qui permet de présenter de manière
abrégée les différents éléments pris en compte pour l’élaboration du concept de régime :

Les systèmes
internationaux (Top-down)
d’États L’État
Le gouvernement La capacité étatique
et ses agents

Les bases matérielles du


Les ressources
gouvernement
politiques (coercition,
capital et compromis)
Les mécanismes et les La politique
processus (amplitude, publique
égalité, protection et Les centres de
consultation) pouvoir
Les inégalités
catégorielles autonomes
Les réseaux
Les répertoires La population de confiance
de luttes subordonnée
(Bottom-up)

Figure 10. Représentation graphique du modèle théorique de Tilly sur le régime


(Source : Tilly, plusieurs livres. Élaboration propre)

Dans la Figure 10, la ligne ovale identifie la juridiction d’un régime comme entité
englobante. Dans cet espace politique, la disposition des différents éléments conceptuels est
importante. La structure centrale du régime est formée par les systèmes de relation
descendant (top-down) et ascendant (bottom-up), grâce auxquels sont mis en relation l’État
et la population subordonnée, relation définie comme politique publique et déterminée à
partir des bases matérielles du gouvernement. Du côté droit de la figure 10, nous retrouvons
la capacité d’agir de l’État sur la collectivité et les ressources politiques disponibles : la
coercition, le capital et le compromis. Bien que la source de ces trois recours puisse être la
population subordonnée, l’inclusion de ces ressources dans la juridiction les rapproche de
l’entité étatique -au moins- grâce à une intégration partielle des centres de pouvoir
autonomes et des réseaux de confiance. Nous sommes descendus jusqu’à l’extrémité du côté
droit de l’ovale. Du côté gauche de l’État, se trouve le gouvernement et ses agents et le
système international des États, ce dernier peut exercer une influence sur la juridiction

76
nationale. Descendons ensuite plus bas dans le schéma, pour rencontrer les mécanismes et
les processus de la relation entre les gouvernants et les gouvernés. Ils modèlent la qualité de
l’amplitude, l’égalité, la protection et la consultation. Ces éléments définissent le type de
régime, à partir des répertoires de luttes qui affectent et qui sont intensément affectés par les
inégalités catégorielles durables. C’est dans cette configuration du régime qu’on trouvera
les cycles de mobilisation-répression-négociation et d’extraction-résistance-négociation.

La théorie des régimes de Tilly a des prétentions universelles sous une condition : l’entité
d’intégration politique est l’État national. Cette condition est évidente dans ses réflexions
sur les processus de globalisation des politiques à partir du système d’États nationaux (Tilly,
1992, p. 325), et l’internationalisation des réseaux de confiance criminels et de l’activisme
social (Tilly, 2005, pp. 240-254). L’auteur considère l’existence d’une arène politique
globale comme un processus pouvant modifier l’État national et la démocratie tels que nous
les connaissons aujourd’hui.

Une réflexion sur la démocratie est la deuxième remarque à faire sur la théorie de Tilly.
Si l’État est l’acteur primordial pour construire les régimes politiques d’en haut, la lutte
civile est leur contrepartie d’en bas. Charles Tilly propose un modèle de démocratisation
d’en bas, c'est-à-dire, à partir des luttes politiques contre l’exercice de l’action étatique qui
historiquement a été, la plupart du temps, un pouvoir oppressif. C’est un modèle où la lutte
de classes est omniprésente et fondamentale. Tilly fait référence aux politiques d’adoption
explicites des modèles démocratiques d’en haut, comme les programmes d’exportation de la
démocratie de l’Union européenne et des États-Unis (Tilly, 2010, p. 43) ; inspirés des
réformes politiques, économiques et sociales devenues presque normatives. Par exemple, les
exigences qu’ont certains organismes multinationaux envers les États membres pour assurer
les droits civils et humains. Ces réformes ne sont pas le produit d’une lutte interne due à
l’exercice de la coercition sur le capital ou sur le compromis ; en revanche, elles peuvent
déclencher le conflit. D’après l’argument de Tilly, ces réformes n’auront pas de succès, à
moins qu’elles ne produisent : une réduction des centres de pouvoir autonomes, un
isolement de la politique publique par rapport aux inégalités catégorielles et une intégration
partielle des réseaux de confiance dans le régime politique. Si ces processus sont mis en
marche, le conflit (de bas en haut) surviendra toujours.

Deux reconsidérations sur la théorie exposée. Nous proposons d’introduire deux idées
dans la théorie de Tilly : (1) la capacité civile à intervenir sur sa relation avec l’État,
autrement dit à influencer la politique publique, mais aussi à influencer la collectivité en

77
général ; et (2) la différentiation d’échelles de l’économie dans la collectivité et son
importance pour mieux comprendre les bases matérielles du gouvernement comme une
condition du conflit collectif.

La première idée, la capacité civile à intervenir sur sa relation avec l’État et dans la
collectivité en générale. Dans la pensée de Charles Tilly, le principe de deux systèmes qui
dynamisent la vie collective est fondamental, soit pour la formation de l’État, soit pour la
formation du régime ou encore pour la définition des répertoires de luttes politiques. Dans le
système de relations descendantes (top-down), c’est la capacité étatique qui rend possible
les trois processus propres à la démocratisation et à la dédémocratisation. Dans le système
de relations ascendant (bottom-up), c’est la capacité civile qui rend aussi possible les trois
processus propres à la démocratisation et à la dédémocratisation. Tilly a principalement mis
en évidence la manière dont la capacité de l’État s’est renforcée tout au long de l’histoire
contemporaine. Malgré son travail sur les réseaux de confiance, il semble que le
renforcement de la capacité civile à agir soit un point faible chez Tilly. Si l’État a une
autonomie relative par rapport à la population subordonnée, cela veut dire que cette
population a une capacité d’influence (plus ou moins efficace) sur l’action de l’État. Elle est
évidemment presque inexistante dans les régimes totalitaires et robuste dans les régimes
fortement démocratiques. La capacité étatique présente et passée affecte de manière très
importante les trajectoires possibles de démocratisation et de dédémocratisation du régime,
et son impact sur l’ensemble de la vie sociale. Et la capacité civile à agir ? Quel est son rôle
dans ces deux processus ? Comment la population subordonnée augmente-t-elle sa capacité
d’intervention sur le régime ?

La deuxième idée, la différentiation d’échelles de l’économie dans la collectivité. Selon


Tilly -qui laisse de côté tout point de vue normatif- pourquoi le gouvernement doit-il
négocier avec la population subordonnée ? La réponse est simple, parce que l’État doit
assurer une extraction stable du capital pour financer ses activités. Cela implique quelques
conditions collectives préalables :

1. la population subordonnée a une influence sur l’action du gouvernement ;


2. la population a la capacité organisationnelle de protéger ses intérêts et ses
droits, et a également la disponibilité pour accomplir ses devoirs ;
3. la population subordonnée est, principalement, une classe sociale dont les
intérêts sont d’origine nationale, par contraste aux intérêts d’origine
uniquement transnationale.

78
Si les conditions économiques du processus d’extraction sont si importantes pour
l’intégration politique, il faut toutefois faire une différenciation des échelles de la
dynamique économique selon leur origine et l’enracinement de ses intérêts. Il faut distinguer
nationale et transnationale car la dynamique de chaque économie a un lien différent
lorsqu’il s’agit de la formation du rapport de classe qui affecte l’extraction du capital. Les
principales couches de population qui sont à l’origine des principales luttes propres aux
sociétés industrielles (les syndicats de travailleurs, les capitalistes propriétaires
d’entreprises, les étudiants universitaires) sont des organisations, non seulement de portée
nationale, mais elles ont également des intérêts enracinés dans les différents systèmes
sociaux du pays. L’économie transnationale peut aussi former des syndicats et d’autres
organisations au niveau local, par contre, lorsque les conditions d’imposition, économiques
et politiques ne sont pas favorables, l’entreprise peut quitter le pays. Ces organisations n’ont
pas la nécessité de rentrer dans la lutte politique nationale pour assurer l’accumulation de
capital.

En admettant qu’il y ait une relation entre les bases matérielles du gouvernement et la
démocratie sous certaines conditions : (1) l’économie du pays n’est pas caractérisée
principalement comme un enclave transnational, (2) le capitalisme d’État n’est pas non plus
prédominant, (3) les bases matérielles du gouvernement se trouvent principalement entre les
mains d’une population subordonnée qui a aussi une capacité de réagir face aux appétences
des gouvernants. L’argument est simple, la formation d’une bourgeoisie économique,
principalement nationale, est nécessaire pour développer le rapport de classe propre au
conflit entre les gouvernants et les gouvernés à partir de la négociation de l’extraction du
capital. Voici une condition pour la formation d’une intégration politique à partir d’une
intégration économique. En suivant la théorie de Charles Tilly, la transition politique du
régime est d’origine économique. Bien que les conditions économiques ne soient pas à
l’origine de la démocratie à court terme, elles enracinent les bases de la démocratisation à
long terme. Cette considération amplifie l’utilité de la notion des bases matérielles du
gouvernement comme condition au conflit collectif.

Pour terminer, nous proposons deux sujets (sous forme de questions) afin d’ouvrir des
champs de recherche en sociologie. D’un côté, dans les pays où les gouvernants n’ont pas la
nécessité de négocier avec la population subordonnée, parce qu’ils détiennent les principaux
biens de capital, de coercition et de compromis en régie propre, comment le régime peut-il
emprunter le chemin de la démocratisation ? D’un autre côté, les pays de démocratisation

79
tardive doivent-ils traverser des périodes de fort conflit pour établir les institutions propres à
la démocratie européenne ? Pour répondre à ces questions, il faut rentrer dans la pratique de
recherche en sciences sociales, pratique dans laquelle Charles Tilly nous offre des éléments
conceptuels pour réfléchir.

80
Références bibliographiques

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relation complexe », in L'Année sociologique, vol. 60, nº 2, 2010, pp. 419-443.

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