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Sujet : Les Cahiers de Douai sont-ils exclusivement la marque de l'émancipation du poète ?

Vous
répondrez à cette question dans un développement organisé.
Votre réflexion prendra appui sur l'œuvre d'Arthur Rimbaud au programme, sur le travail mené dans le
cadre du parcours associé et sur votre culture littéraire.

Introduction :
Dans la préface pour les Poésies complètes d'Arthur Rimbaud (1895), Verlaine évoque, au sujet de
Rimbaud, le vœu « d'indépendance et de haut dédain de n'importe quelle adhésion à ce qu'il ne lui
plaisait pas de faire ni d'être. » Il souligne ainsi la personnalité d'un jeune poète qui n'hésite pas à sortir
du carcan littéraire pour vivre librement sa création. En effet, Rimbaud est connu pour son
émancipation tout d'abord familiale, car il fugue à plusieurs reprises du foyer maternel, mais aussi
littéraire. Il cherche à produire une poésie singulière, motivé par ce qu'il nomme la « liberté libre ». On
peut alors se demander dans quelle mesure Les Cahiers de Douai reflètent principalement
l'émancipation du poète. Tout d'abord, ce recueil révèle effectivement l'émancipation recherchée du
jeune homme. Cependant, Rimbaud n'est pas pour autant en rupture franche avec son temps et ses
prédécesseurs. En cela il entretient une certaine tradition poétique. Finalement, si émancipation et
tradition se côtoient au sein du recueil, c'est parce que c'est avant tout l'œuvre d'un jeune poète, qui
crée à partir de ce qu'il connaît dans le but d'entamer une nouvelle voie qui lui sera tout à fait
singulière.

1- Les Cahiers de Douai révèlent particulièrement l'émancipation du poète.


a) Les émancipations thématiques.
Rimbaud révèle sa volonté de se démarquer par certains de ses choix poétiques. En effet, il joue avec
des thématiques plutôt traditionnelles en les détournant. En effet, Vénus Anadyomène est un motif
hérité de l'Antiquité représentant Vénus sortant des eaux (on peut penser au célèbre tableau de
Botticelli, La Naissance de Vénus). Dans son poème, Rimbaud subvertit ce sujet en faisant de Vénus
une prostituée et en insistant particulièrement sur sa laideur avec l'adjectif « horrible », l'adverbe
hideusement » et la rime riche « anus » / « Vénus ». II déjoue ainsi les attentes du lecteur en
s'émancipant d'un modèle mythologique. D'autre part, il propose aussi une poésie assez nouvelle en
dressant la satire de la petite bourgeoisie dans « A la musique ». En effet, les bourgeois sont « poussifs
», de « bêtises jalouses » et sont accompagnés de « grosses dames ». Cette critique acerbe de la petite
bourgeoisie est plutôt attendue dans les nouvelles et romans de l'époque mais moins répandue en
poésie. Enfin, il n'hésite pas à s'émanciper de la poésie lyrique en faisant des cordes de la lyre de
simples « élastiques » dans « Ma bohème ». Ainsi, Rimbaud joue avec les clichés pour mieux
s'émanciper de la tradition.
b) Les émancipations stylistiques.
L'émancipation littéraire de Rimbaud se poursuit aussi dans ses choix stylistiques. En effet, il
déstructure régulièrement le vers en employant rejet, rejet interne et contre-rejet. Dans « L’éclatante
Victoire de Sarrebruck », le dernier vers ne respecte pas la césure puisque le vers est clairement scandé
par les tirets : « Se dresse, et, - présentant ses derrières - : « De quoi ?» Dans « Le Dormeur du val »,
nous pouvons relever plusieurs rejets tels que les verbes « luit » et « dort ». De même, les
enjambements sont nombreux dans le poème « Au Cabaret-Vert » afin de mimer l'aise du poète. De
plus, il joue avec la forme poétique en y mêlant les autres genres. En effet, le poème « roman » semble
organisé en chapitres avec sa numérotation en chiffres romains tandis que le poème « Les Réparties de
Nina » est un véritable dialogue rappelant la forme du théâtre avec la mention du locuteur « lui » et de
l'interlocutrice « elle » avant la réplique. Ainsi, Rimbaud, par des choix audacieux aussi bien
thématiques que stylistiques, s'émancipe d'une poésie plus traditionnelle. Toutefois, Rimbaud n'est pas
pour autant en rupture franche avec les poètes qui l'ont précédé.

2- Mais Rimbaud n'est pas pourtant en rupture franche.


a) La perpétuation d'une tradition poétique.
Si Rimbaud fait preuve d'émancipation, il n'est pas pour autant question d'une rupture franche. Cela
apparaît dans le choix d'une poésie versifiée et rimée ainsi que de la forme traditionnelle du sonnet. En
outre, sur vingt-deux poèmes, douze sont des sonnets (« Le Second cahier » ne contient d'ailleurs que
des sonnets). Il s'inscrit alors dans une tradition héritée de la Renaissance. D'autre part, le choix des
strophes est assez classique puisque le poète organise majoritairement ses poèmes en quatrains et
tercets. Il en est de même pour les vers utilisés avec principalement l'alexandrin et l'octosyllabe. La
pratique de Rimbaud perpétue ainsi une certaine tradition poétique.
b) Des thèmes traditionnels.
De plus, parmi les thèmes présents dans l'œuvre, nombreux sont ceux qui sont assez courant en poésie.
C'est le cas des poèmes évoquant l'amour, thématique privilégiée des poètes. L'amour est alors présent
dans « Première soirée », « Les réparties de Nina », « Roman », « Rêvé pour l'hiver » et « La Maline
». Le champ lexical de l'amour est présent avec « baiser », « je t’aime », « amoureux » ou encore «
adorée ». Une autre thématique est aussi assez commune dans la poésie du XIXème siècle, il s'agit de
la critique de Napoléon III, particulièrement présente dans la poésie de Victor Hugo. Dans « Rage de
Césars », il le présente captif (« il est pris »), ce qui était le cas puisqu'il a été fait prisonnier par les
Prussiens après la défaite de Sedan. Il est alors désigné par la périphrase « l'homme pâle » qui ne le
présente plus comme un conquérant. L'image de la fumée souligne qu'il n'a plus de pouvoir d'où son
attitude passive : il ne peut que « regarde(r) filer de son cigare en feu, (…) un fin nuage bleu ». Il est
aussi particulièrement tourné en dérision dans « L'Eclatante victoire de Sarrebruck » avec l'image
ridicule et familière de l'empereur « raide, sur son dada ». Ces thématiques sont finalement assez
attendues à l'époque. Ainsi si Rimbaud fait preuve d'émancipation, celle-ci n'est que partielle puisqu'il
poursuit tout de même une certaine tradition poétique. Cette dualité qui apparaît dans le recueil semble
être le fruit du travail d'un jeune poète qui cherche sa voie.

3- Cette dualité est l'œuvre d'un tout jeune poète.


a) Un jeune poète nourri de ce qu'il a appris.
Le recueil Les Cahiers de Douai témoigne d'une véritable culture littéraire d'un poète encore jeune. En
effet, plusieurs poèmes proposent des références littéraires comme « Ophélie », « Le Châtiment de
Tartuffe » ou encore « Le Bal des pendus ». Ce dernier fait par exemple écho à la balade des pendus de
François Villon et met en scène une danse macabre. D'autre part on retrouve aussi dans l'œuvre de
Rimbaud l'influence du romantisme avec la présence d'une véritable harmonie entre l'homme et la
nature dans « Le Dormeur du val » mais aussi l'engagement politique cher aux romantiques dans les
poèmes consacrés à la dénonciation de Napoléon III qui rappellent ceux présents dans Les Châtiments
de Victor Hugo.
b) La véritable émancipation est à venir.
Finalement, Les Cahiers de Douai peuvent apparaître comme un véritable exercice de style d'un jeune
poète qui cherche sa voie. Cela explique alors qu'il s'inspire de ses prédécesseurs, qu'il compose à
partir de formes poétiques traditionnelles dans le but d'accéder à une poésie plus personnelle et
singulière. Il semble alors que la véritable émancipation apparaîtra par la suite avec les lettres dites «
du voyant » dans lesquelles Rimbaud formalise son projet poétique et ouvre ainsi une nouvelle voie
dans le domaine littéraire. Les Cahiers de Douai portent ainsi en eux les germes d'une émancipation en
devenir.

Conclusion :
Ainsi Les Cahiers de Douai reflètent l'émancipation recherchée par le poète aussi bien au niveau des
thématiques choisies que des effets de style réalisés. Toutefois, Rimbaud n'est pas en rupture franche
avec ses prédécesseurs. Il perpétue une certaine tradition poétique sur le choix d'une poésie rimée et
versifiée mais aussi par le recourt de thèmes poétiques canoniques. Finalement, cette dualité apparente
entre tradition et émancipation apparaît plutôt comme le résultat du travail d'un jeune poète qui
cherche encore et dont l'émancipation réelle est à venir. De nombreux admirateurs de Rimbaud, dont
une majorité de surréalistes, poursuivront ce chemin d'émancipation notamment à travers la recherche
de formes et de thématiques inédites.
Sujet : « Fuyez les grands sujets pour ceux que votre quotidien vous offre. » écrit le poète
allemand Rainer Maria Rilke dans Lettres à un jeune poète en 1929. En quoi cette citation rend-
elle compte de votre lecture des Cahiers de Douai ?

Vous répondrez à cette question dans un développement organisé en vous appuyant sur le recueil de
Rimbaud, sur les textes que vous avez étudiés dans le cadre du parcours associé, et sur votre culture
personnelle.

Introduction :
En 1870 Arthur Rimbaud écrit un ensemble de vingt-deux poèmes qui vont constituer son premier
recueil, connu sous le nom de Cahiers de Douai. Le poète allemand Rainer Maria Rilke, dans ses
Lettres à un jeune poète publiées en 1929, formule des conseils d’écriture pour les futurs poètes. Il
préconise ainsi de fuir « les grands sujets » au profit de ceux offerts par le quotidien. Il est intéressant
d’étudier en quoi le recueil du jeune poète Rimbaud illustre ce conseil. Pour commencer, nous
expliquerons la notion de « grands sujets » et verrons en quoi Rimbaud est encore sous leur influence,
puis nous découvrirons comment le poète prend ses distances avec ces grands sujets et trouve
finalement sa propre voix en explorant son quotidien.

Développement :
Lorsque Rimbaud écrit les poèmes qui composeront le recueil des Cahiers de Douai, il n’est qu’un
élève de quinze ans, encore sous l’influence de ses travaux scolaires, de son professeur de rhétorique,
Georges Isambard, et des grands poètes qu’il admire. Comme il le dit lui-même dans une lettre
adressée au poète parnassien Théodore de Banville, il est à « l’âge des espérances et des chimères »,
plein d’enthousiasme et d’exaltation. La nature constitue l’un de ses grands sujets, abordée avec une
vision idéaliste : « Sensation » ou « Le Dormeur du val » rendent hommage à une nature personnifiée
à tour de rôle comme une femme aimante ou une mère protectrice qui berce un enfant malade.
Certains poèmes abordent aussi de manière très solennelle des sujets tels que l’amour dans « Soleil et
chair » inspiré du De Rerum Natura de Lucrèce. Ce long poème propose un hymne païen qui célèbre
la force créatrice de l’amour et se veut une critique du christianisme et du monde urbain et
industrialisé. Le poète aborde aussi des sujets politiques, voire métaphysiques, s’indignant ainsi de
l’existence du mal dans le sonnet intitulé de manière explicite « Le Mal ». Il y dénonce à la fois
Napoléon III, la guerre et la religion dans des images émouvantes.
En outre, Rimbaud s’inscrit dans le sillage des poètes Parnassiens qui cisèlent leurs poèmes et leurs
vers de références mythologiques ou légendaires dans un ton assez emphatique : « Ciel ! Amour !
Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle ! » (« Ophélie). Les termes génériques, les exclamations, les
majuscules, l’apostrophe donnent une allure grandiloquente à cette évocation du personnage de
Shakespeare. C’est ce poème, ainsi que deux autres, « Sensation » et « Soleil et chair » ‒ dont le titre
initial était en latin « Credo in unam » ‒, que Rimbaud envoie à Théodore de Banville en mai 1870
dans l’espoir de les voir publiés dans la revue poétique la plus importante de l’époque, Le Parnasse
contemporain. Mais l’adolescent admire aussi le grand écrivain romantique Victor Hugo : « Le
Forgeron » rappelle les accents épiques des Châtiments, œuvre qui célèbre l’épopée napoléonienne
pour mieux blâmer Napoléon « le petit ». « Les Effarés » dénoncent la misère des enfants, rappelant
les vers des Contemplations « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? », mais surtout le
roman de Victor Hugo, Les Misérables, publié en 1862 et admiré par Rimbaud qui déclare : « Les
Misérables sont un vrai poème » (Lettres du voyant, 1871). La mère de Rimbaud avait d’ailleurs
reproché au professeur de son fils cette lecture jugée pernicieuse.
L’adolescence est ainsi l’âge des grandes révoltes qui n’ont pas encore connu la désillusion. Le poète
revendique la liberté et dénonce avec emportement l’oppression politique de Napoléon III dans de
nombreux poèmes comme « Rages de Césars » où il peint l’Empereur comme celui qui « [souffle] la
Liberté/Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ». Par ailleurs il célèbre les figures de la Révolution
française, symboles de la liberté, telle la figure populaire du forgeron dans le poème éponyme ou les
soldats « de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize » « pâles du baiser fort de la liberté ». Dans
ce dernier poème, il s’insurge aussi contre la propagande patriotique qui se sert hypocritement du
souvenir de ces combattants de la liberté. Le personnage d’Ophélie devient le symbole allégorique de
cette liberté incomprise. Rimbaud raille également la société conservatrice à travers des portraits
satiriques des « bourgeois poussifs » et matérialistes de province étriqués, étranglés dans leurs
vêtements, leur embonpoint et « leurs bêtises jalouses » (« À la musique »).

Si les influences et les grands sujets restent présents dans ce recueil, on y décèle aussi un esprit
facétieux, première étape d’une émancipation. De manière un peu potache, le poète adolescent
multiplie les provocations en détournant certains grands motifs. Plusieurs poèmes se terminent ainsi
sur l’image des fesses, que cela soit celles d’une prostituée au bain requalifiée ironiquement de Vénus
Anadyomène et « Belle hideusement d’un ulcère à l’anus » (« Vénus Anadyomène ») ou celles de
Tartufe « nu du haut jusques en bas » (« Le Châtiment de Tartufe »), pour finir par celles d’un soldat
dans « L’Éclatante victoire de Sarrebruck ». Les dadaïstes s’inscriront dans cet esprit transgressif, en
témoigne le célèbre et provocateur readymade de Duchamp qui sous-titre une carte postale
représentant La Joconde avec l’acronyme L.H.O.O.Q. pour laisser entendre le subversif « elle a chaud
au cul ». Dans « Les Reparties de Nina », la balade amoureuse est subvertie par des détails prosaïques
et décalés tels une vache qui fiente « fière/À chaque pas » ou encore « les fesses luisantes et
grasses/D’un gros enfant » Il se livre ainsi à de véritables détournements qui désacralisent les grands
thèmes tels l’amour, la mort. Un dernier exemple frappant en est la parodie de la « Balade des pendus
» de Villon, dans laquelle Rimbaud transforme en un bal comique et macabre l’évocation des pendus
comparés à des pantins ridicules qui s’agitent au vent (« Bal des pendus »).
Mais Arthur Rimbaud n’est pas seulement un adolescent provocateur qui se moque des grands
thèmes, il s’en émancipe en se les appropriant. Le « grand sujet » qu’est l’amour est en effet traité à
travers le prisme du quotidien, à l’opposé de la passion dévastatrice souvent évoquée par les poètes
romantiques. Le recueil s’ouvre ainsi sur le poème « Première soirée Rimbaud y décrit son jeu
amoureux avec une jeune fille consentante « mi-nue » et rieuse, bien loin de la femme inaccessible de
la poésie courtoise. Dans « Roman » il évoque une autre rencontre, tout aussi grivoise. Il revisite ainsi
le lyrisme amoureux avec sa sensibilité adolescente : l’amour devient léger puisqu’ « On n’est pas
sérieux, quand on a dix-sept ans ». Rimbaud s’approprie également, sans effet d’amplification un autre
grand sujet : la dénonciation de la guerre. En effet, celle-ci est évoquée de manière discrète et
succincte dans la chute du poème « Le Dormeur du val » : « Il a deux trous rouges au côté droit ». La
guerre paraît d’autant plus inacceptable qu’elle surgit dans un cadre idyllique dont elle brise
l’harmonie.
Enfin, son émancipation transparaît aussi dans les jeux de déconstruction de la poésie traditionnelle.
Le vers semble vouloir s’évader de son cadre tant les rejets et les enjambements se multiplient : dans «
Vénus Anadyomène » ils renforcent l’impression esthétique d’un corps difforme. Les rejets viennent
mettre en valeur des mots improbables et peu poétiques comme le mot « ail » dans « Au Cabaret-Vert
», mais aussi des mots plus poétiques comme le groupe nominal « Des rimes » dans « Ma Bohême »
Le poète multiplie aussi les sonnets libertins, assouplissant les règles de cette forme fixe avec des
schémas de rimes non conventionnels et dynamitant l’unité strophique comme dans « La Maline « où
il s’amuse à rejeter la conjonction de coordination « et » sur le premier tercet alors que
traditionnellement les tercets marquent une rupture, un changement. Dans « Rêvé pour l’hiver »
l’alternance de l’alexandrin et de l’hexasyllabe dans les quatrains crée un rythme alerte. Ces sonnets
libertins soulignent le désir du poète de s’affranchir de règles qu’il maîtrise très bien mais qui lui
pèsent.

Mais finalement le poète s’émancipe véritablement et s’engage dans une voie véritablement créative
lorsqu’il se met à parler de son quotidien et abandonne les grands sujets. La dimension
autobiographique de certains poèmes produit un effet de « Choses vues ». Rimbaud nous raconte son
ennui, ses fugues, ses errances sur les routes. On découvre une scène de vie de province lors d’un
concert militaire à Charleville dans « À la musique ». Il évoque aussi ses fugues sur les routes et on a
l’impression de lire un journal de bord avec la mention de l’heure d’arrivée dans « Au Cabaret-Vert » :
« cinq heures du soir ». Il nous livre des scènes de genre qui nous font découvrir les auberges des
Ardennes, et les jeux grivois avec les servantes. La dimension narrative et pittoresque introduit un ton
original et décalé. Mais Rimbaud propose aussi des scènes quotidiennes moins heureuses comme par
exemple celle qui nous invite à découvrir des enfants affamés, agglutinés autour du soupirail d’une
boulangerie aux odeurs alléchantes (« Les Effarés »). Le prosaïsme de ces évocations issues de
l’observation quotidienne du monde témoigne d’une émancipation par rapport aux grands sujets.
Elle est encore renforcée par un travail sur le langage qui s’efforce de faire entrer en poésie l’oralité de
la langue quotidienne et ses effets de rupture. Le poète rapporte au discours direct des dialogues qui
dévoilent les idiolectes des personnages, comme par exemple la sibylline question de Nina à la fin du
poème « Les Reparties de Nina » : « Et mon bureau ? ». Il n’hésite pas non plus à faire entendre la
langue du peuple en insérant des termes familiers, des interjections et même des jurons dans « Le
Forgeron ». Le patois des Ardennes transparaît dans les poèmes du second cahier : « ce n’est pas un
baiser qui l’épeure » (« Au Cabaret Vert »), ou encore « j’ai pris une froid » dans « La Maline ». Dans
« Roman » le poète utilise également ces tournures orales, manifestation d’une langue libérée qui «
robinsonne » comme le cœur fou du poète nous racontant ses amourettes. Le néologisme inventé par le
poète qui crée un verbe à partir du nom propre Robinson est encore un exemple de cette émancipation
créatrice du langage qui commence à se déployer dans l’œuvre.
Ce quotidien devient la source d’inspiration du poète qui l’appréhende de manière très sensuelle
comme dans la deuxième strophe de « Roman » où se mêlent les odeurs, les bruits et la douceur d’un
soir d’été ou encore dans « Les Reparties de Nina » où le paysage et les personnages constituent une
véritable symphonie visuelle avec des petits vers multipliant les mentions de couleurs : « Ton blanc
peignoir, Rosant à l’air ce bleu qui cerne Ton grand œil noir » Les éléments du quotidien sont auréolés
de mystère, pour qui sait les regarder : un buffet, qui ouvre lentement ses « grandes portes noires »,
devient alors le symbole d’une poésie qui s’ouvre sur l’inconnu. Le dernier poème du recueil, « Ma
Bohême », est le récit d’une nuit passée à la belle étoile lors de l’une des fugues de Rimbaud.
L’imaginaire du poète s’y déploie dans des métaphores qui transfigurent le réel : les étoiles deviennent
des dames aux robes froufroutantes, la rosée fraîche « un vin de vigueur » qui lui donne l’inspiration et
enfin les élastiques de ses souliers sont les cordes de la lyre. Ces images originales prennent leur
source dans le quotidien du poète qui renonce aux grands sujets pour relater de manière plus intime et
personnelle son expérience de la liberté et sa conception de la poésie.

Conclusion :
Les Cahiers de Douai dévoilent les émancipations créatrices d’un jeune poète qui se libère peu à peu
des contraintes pour trouver une nouvelle voix poétique. Les grands sujets sont encore présents dans
ce recueil, mais souvent traités de manière décalée, et le quotidien de l’adolescent rebelle fournit les
poèmes les plus originaux. Ce recueil illustre donc bien le conseil donné par de Rainer Maria Rilke.
Dans le dernier poème du recueil, Rimbaud se compare à un Petit Poucet qui sème ses rimes. Cette
semence a fait naître toute une génération de poètes contemporains qui saisissent en effet la beauté de
leur quotidien.
Sujet : De quoi la créativité poétique de Rimbaud s’émancipe-t-elle ?
Votre réflexion prendra appui sur l'œuvre d'Arthur Rimbaud au programme, sur le travail mené dans le
cadre du parcours associé et sur votre culture littéraire.

Introduction :
Dans le deuxième poème des Cahiers de Douai, “Sensation”, Arthur Rimbaud annonce : « J’irai loin,
bien loin, comme un bohémien ». Cette promesse, exprimée à travers un futur à valeur annonciatrice,
exprime bien l’intention d’émancipation du poète. Pour atteindre cet objectif émancipatoire, Rimbaud
développe une grande créativité poétique. Les poèmes des Cahiers de Douai sont ceux d’un tout jeune
homme de quinze ans qui gagne en maturité, donc qui s'émancipe des contraintes de l'âge de l'enfance.
C’est avec ses poèmes qu’il se libère et s’affranchit de l’autorité et de la domination qui pèse sur lui.
Ainsi la création poétique émanciperait le jeune Rimbaud. Mais, la création poétique connaît elle-
même une forme de libération sous la plume de Rimbaud. Ce ne serait donc pas seulement la poésie
qui libère le poète, mais surtout le poète qui libérerait la poésie.

Nous pouvons nous demander si l’émancipation de Rimbaud est avant tout une rébellion contre l’ordre
établi dans la société ou plutôt une libération de la poésie ?

Nous allons voir que Rimbaud, en adolescent révolté, s’émancipe de l’ordre établi dans la société.
Mais Rimbaud émancipe aussi la poésie de ses codes et traditions littéraires et artistiques.

Développement :

1-

À travers ses poèmes, l'auteur des Cahiers de Douai fait la critique d’une société oppressante et cette
satire est libératrice. Le jeune poète s’engage par exemple contre le second empire qu’il juge
autoritaire et liberticide. En suivant l'exemple de Victor Hugo, il dresse un portrait ridicule et
caricatural de l’empereur. “L’éclatante victoire de Sarrebruck” est un de ces poèmes critique du
pouvoir impérial, car il dénonce la propagande de Napoléon III. La poésie renforce le pouvoir de la
caricature, notamment par les sonorités et par la narration du poème. Le cri lancé par un officier loyal
à l’empereur donne lieu à un silence de la part des soldats : "Et : « Vive l’Empereur !! » – Son voisin
reste coi…”. Ce vers illustre le fait que les soldats ne soutiennent pas le pouvoir. L’émancipation
politique passe par l’humour et la désinvolture à l’égard de la figure du pouvoir.

Rimbaud est aussi très critique à l'égard des discours religieux dominant. Il fustige l'hypocrisie de
l'église à la fois dans "Le Châtiment de Tartufe" et dans "Le Mal". Dans ce sonnet, il décrit un Dieu
riant alors que les soldats ("Pauvres morts !") sont tués au front et que cela endeuille les familles. Ce
Dieu, bercé par les chants religieux (il s'endort "dans le bercement des hosannah") suscite l'indignation
du lecteur quand, au point du sonnet, il reçoit les dons des fidèles des mains des mères endeuillés.
Celles-ci, "pleurant sous leur vieux bonnet noir, / Lui donne un sou lié dans leur mouchoir". Le mal,
qui donne son titre au poème, ne se trouve pas seulement dans la politique guerrière menée par
l'Empire, mais aussi dans la résignation de cette guerre dont profite bassement le pouvoir religieux.

Plus largement, le style poétique de Rimbaud laisse une grande place à la satire, c'est-à-dire à la
critique moqueuse. Celle-ci se manifeste souvent par une affection prononcée pour le peuple et une
désaffection des puissants. On en trouve une manifestation dans "Le Forgeron", quand le personnage
montre au roi le peuple en disant "C’est la Crapule, / Sire. Ça bave aux murs, ça roule, ça pullule …".
Cette provocation est une mise en scène par Rimbaud d'une parole révolutionnaire adressée
directement au symbole de l'oppression qu'est le roi dans ce poème. Le forgeron, en tant qu'artisan
créateur, est quant à lui le symbole du poète, qui interpelle les grands et fait voir les petits. Cette
moquerie se tourne vers l'ordre social bourgeois dans lequel il a grandi à Charleville. Dans "À la
musique", il décrit la place d'une ville, où "Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs /
Portent, les jeudis soir, leurs bêtises jalouses." et se moque tout à tour des "rentiers", du "notaire", des
"épiciers retraités" et d'un bourgeois "à bedaine flamande" qui sont tous obsédés par leurs affaires,
par leur argent. Mais lui, "débraillé comme un étudiant", pense à l'amour : "et je sens les baisers qui
me viennent aux lèvres". Son émancipation passe bien par une forme de détachement à l'égard du
monde dans lequel il a grande et par l'attitude moqueuse qu'il déploie à l'encontre des mesquineries de
ce monde.

[Transition vers la deuxième partie] Cependant, même si l'émancipation de Rimbaud est celle d'un
adolescent "déjà soulevé par une révolte de vie", comme le dit Jean-Luc Steinmetz dans l'article que ce
dernier a écrit dans l'Encyclopédie Universalis, elle est aussi une révolte de nature littéraire. Animé
d'une volonté de renouveau poétique, celui-ci s'émancipe des codes et des traditions littéraires et
artistiques.

2-

Les Cahiers de Douai est un recueil qui parodie massivement l'héritage poétique proche ou lointain. Il
en livre même un détournement cocasse et satirique dans des poèmes comme "Vénus anadyomène".
Le titre du poème annonce le traitement d'un thème littéraire et pictural remontant à Homère. Mais la
description que fait Rimbaud de la déesse de la beauté est une parodie de l'éloge poétique traditionnel
du corps féminin. Dans le deuxième quatrain, le poète dépeint un " col gras et gris, les larges
omoplates / Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort". Le rejet de la proposition subordonnée
relative "qui saille" imite ici cette disharmonie du corps décrit par une rupture du rythme du sonnet. Il
achève sa description par le vers : "Belle hideusement d'un ulcère à l'anus". En raillant les codes de la
beauté féminine et en sublimant ceux de la laideur, ce sont, plus profondément, les codes du sonnet
qu'il rejette. Ainsi Rimbaud exhibe les libertés poétiques en mettant en cause l'art poétique
traditionnel. Justement, la mise en avant de ses impertinences littéraires sont comme "les omoplates /
qui saillent" de sa Vénus : elles sont une libération des contraintes, non seulement formelles,
mais aussi thématiques, qui pèsent sur le monde littéraire.

Rimbaud élabore une nouvelle esthétique poétique reposant sur une grande porosité des tons et des
goûts. Ainsi, il ne se classe pas facilement dans les mouvements poétiques de son temps. Il est aisé de
trouver des influences parnassiennes dans les poèmes des Cahiers de Douai, et même de voir une
allégeance rendue à Théodore de Banville, un précurseur du Parnasse, dans la lettre qu'il adresse à ce
dernier. Le "Maître" a pu lire dans cette lettre datée du 24 mai 1870 : "c’est que j’aime tous les poètes,
tous les bons Parnassiens, — puisque le poète est un Parnassien". La parodie des thèmes du
mouvement romantique n'exclut pas une inspiration marquée et un goût prononcé pour des poètes
comme Musset et Victor Hugo. Rimbaud ouvre aussi la voie au mouvement symboliste qui commence
à se développer dans les années 1870. Il fait un pas vers cette école poétique mettant en avant la
synesthésie (la mobilisation de plusieurs sens) et l'onirisme (l'évocation du rêve) à travers des poèmes
comme "Ophélie" ou "Le Dormeur du val". La libération rimbaldienne à l'égard des tendances, des
goûts et des écoles poétiques est bien une des données majeures de ces poèmes écrits à la croisée des
mouvements littéraires.

Il est même permis de penser, en poursuivant cette remarque, que c'est son lecteur que Les Cahiers de
Douai libère. En effet, si l'émancipation du Rimbaud est bien une source importante de sa créativité de
poète, elle a pour conséquence une invitation du lecteur à interpréter plus librement les œuvres
poétiques. Celui-ci est libéré d'une interprétation figée des poèmes de Rimbaud. Dans une
conversation rapportée par sa sœur, le poète déclare à propos d'une de ses créations : "ça veut dire ce
que ça veut dire, littéralement et dans tous les sens". Ainsi, le sens poétique est enrichi, décuplé, par
des tournures poétiques polysémiques. Le fameux "un pied près de mon cœur" qui clôt le sonnet "Ma
Bohème" est à la fois le pied au sens anatomique, qui se trouve près de la poitrine du marcheur quand
il fait ses lacets, et le pied au sens de la métrique poétique (un pied désigne l'unité rythmique d'un
vers).

Conclusion :

Ce ne sont pas seulement des ordres, familiaux, politiques et religieux que Rimbaud entend
s'émanciper dans ces poèmes écrits quand il avait seize ans. Certes, la rébellion adolescente que le
recueil exprime est une des données majeures de sa création poétique. Mais une émancipation
proprement littéraire est aussi à l'œuvre dans Les Cahiers de Douai, car le jeune poète y détourne
librement les codes et traditions poétiques. Au-delà de la libération vis-à-vis des maîtres antiques,
médiévaux, classiques et modernes, une autre émancipation a lieu qui ne concerne pas seulement
l'auteur et l'œuvre. Cette dernière consiste en un affranchissement de la lecture de poésie par le lecteur.
La poésie de la révolte inventée par le poète "voleur de feu" (selon l'expression qu'il emploie dans
sa Lettre du voyant) encourage le lecteur à partager cette sensation de liberté, cette grande libération
qui est la matrice de la poésie de Rimbaud.

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