Théâtre – Lagarce, Juste la fin du monde œuvre intégrale
Les différentes lectures linéaires auront prouvé cependant quelles difficultés chacun pré- sente
à s’exprimer devant Louis, la précision syntaxique semblant inversement proportionnelle à la quantité
de choses dites. Les mises en voix auront par ailleurs sans doute permis de mieux appréhender cette
langue très orale, faite de reformulations et de retour sur soi.
Dans cette séance, nous serons amenés à nous demander si cette langue, et la communication
qu’elle permet (ou ne permet pas, en l’occurrence), n’est pas en réalité le sujet véritable de la pièce.
On soumettra ainsi aux élèves la question suivante, qu’ils pourront travailler sous forme de
préparation à la dissertation SUJET : En quoi le langage particulier des personnages apparaît-il
comme le sujet principal de la pièce ?
DIRE OU NE PAS DIRE
On relève près de deux cents occurrences du verbe « dire », et près d’une centaine de fois les
verbes de parole « parler », « raconter », « répondre » ou « reprocher ». Mais le dire est pourtant loin
d’être une évidence dans cette pièce qui met en scène une véritable crise du langage ; ainsi, près
d’un quart des emplois du verbe « dire » sont à la forme négative, notamment avec l’adverbe « rien » : «
ne rien dire » apparaît donc comme l’un des propos principauxdu drame.
Il est également étonnant de constater que le fils venu dire, et qui devrait savoir manier le
langage car c’est son métier (Louis est écrivain), reste silencieux, comme incapable de parler, tout au
long du drame. Spectateur de sa propre pièce, il écoute chaque membre de sa famille lui exprimer
toutes leurs rancœurs et leurs souvenirs, sans rien leur répondre que « trois mots ». Il n’y a que dans les
mono- logues, donc hors de l’écoute des siens, que Louis prend longue- ment la parole, et tous ses
aveux ne se font qu’à lui-même, ou au spectateur qui devient son complice.
Ce silence pesant de Louis se rattache au topos du « secret de famille ». On ne sait pas
pourquoi Louis est parti, même si Antoine suppose bien qu’il y a une raison à ce départ précipité ;
Suzanne elle aussi « imagine mais ne sait rien de la réalité » (8, I). La Mère paraît connaître le secret de
Louis, elle qui lui caresse la joue au moment de son départ, comme pour lui pardonner des « crimes » ;
elle sait que Louis a vécu une vie de « tricheur », et elle l’encourage même à aider son frère et sa sœur à
devenir « à leur tour enfin des tricheurs à part entière » (8, I). Cette formule conforte l’idée que toute la vie
familiale s’est construite autour d’un secret, de silences, de non- dits, et que la venue de Louis ravive les
peines de chacun. Ce secret, c’est d’abord le non-dit de la mort bien sûr, qui se justifie en partie, car
expliquer qu’il va mourir, ce serait aussi devoir dire de quoi il va mourir, et donc revenir, malgré lui, sur
le secret initial que l’on peut supposer être celui de l’homosexualité (« je le sais bien, / la pire des
choses, / serait que je sois amoureux » chantonne Louis dansl’intermède).
UNE PAROLE QUI SE CHERCHE
Ni en prose ni en vers, l’écriture de Jean-Luc Lagarce est particulièrement troublante pour le
lecteur (peut-être moins pour le spectateur qui l’entend de manière plus « fluide ») ; le discours est en
effet traversé de répétitions, de reformulations, de passages à la ligne, de phrases longues parfois
laissées en suspens ou d’ellipses syntaxiques (il arrive souvent que des mots manquent). On relève
d’ailleurs que chaque membre de la famille utilise à moment donné dans la pièce l’expression « ce que je
veux dire », sans jamais réussir pourtant à s’exprimer de manière satisfaisante. Pour bien cerner les
1re G C D’Aloise d’après NRP 2023-2024
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particularités de l’écriture lagarcienne, référez-vous à la fiche sur les figures de style particulières de
Lagarce.
CRISE DU LANGAGE
La parole est donc en crise, comme si tous les personnages s’étaient tus trop longtemps ;
et face à l’occasion qui leur est donnée d’enfin s’exprimer, ils ne peuvent la retenir. Ils se lancent
alors dans une sorte de logorrhée solitaire, comme en témoignent les nombreuses tirades que
chaque membre de la famille adresse à Louis. Et dans les rares moments qui pourraient
s’apparenter à des « discussions », cette parole devient explosive et se transforme en dispute, comme
si le silence ne pouvait pas si facilement être détruit après de si nombreuses années, comme si tout
devait rester sous forme de non-dits et de « mal-entendus ». D’ailleurs, La Mère et Suzanne posent
chacune la question : « Qu’est-ce que tu as dit ? », tandis qu’Antoine interroge Louis : « Comment tu as dit
? » Dans cettefamille, on ne peut pas dire, et l’on ne peut pas s’entendre.
On comprend donc que la parole devient l’enjeu central de la pièce. La véritable action, et
la seule d’ailleurs (ce dont certains élèves n’auront sans doute pas manquer de se plaindre !), c’est
celle de cette parole en train de chercher à se dire. Le thème de la pièce, c’est d’abord celui de la
difficulté à s’exprimer, se comprendre, s’entendre, dans les deux sens du terme. L’intermède, dans lequel
les personnages se cherchent sans se trouver, répondent à la place de ceux qui sont appelés, dans un
chassé-croisé chorégraphique révélant l’impossibilité d’être tous ensemble, dans un « lieu commun »,
et de bien s’entendre, révèle parfaitement ces difficultés. La crise, qui semblait personnelle et familiale,
devient en fait avant tout unecrise de la communication qui traduit (ou trahit) notre incapacité à nous
comprendre les uns les autres ; la scène 4 de l’intermède entre Suzanne et Antoine, scène située au
beau milieu de la pièce, apparaît comme le symbole de cette incompréhension. Le verbe «
comprendre » à sa forme négative y est utilisé neuf fois en quelques lignes à peine par les deux
personnages.
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Ainsi, Jean-Luc Lagarce accorde une importance capitale à cette parole qui se cherche sans
cesse et ne sait pas comment dire ce que chacun des personnages a sur le cœur. Au point d’ailleurs
que cette parole devient l’un des motifs centraux de la pièce, et qu’elle symbolise toute la difficulté que
nous avons à communiquer entre nous, révélant le sentiment de solitude qui accable les hommes. Cet
usage de la langue n’est pas sans rappeler celui fait par les auteurs du théâtre de l’absurde, comme ce
fut le cas de Ionesco dans La Cantatrice chauve par exemple, une pièce que Lagarce admirait
particulièrement et qu’il mit d’ailleurs en scène avec succès.
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