Objet d’étude : La poésie du XIXème au XXIème siècle
René-Guy CADOU [1920-1951], « Je t’attendais ainsi… », Hélène ou le règne végétal (posthume, 1952)
Passionné de poésie, cet instituteur est à l’origine, en 1941, du groupe de poètes connu sous le nom d’école de
Rochefort, proche de la Résistance, qui se donne pour but un langage poétique où se rencontrent le merveilleux
(héritage du surréalisme) et le quotidien. Sa rencontre avec Hélène Laurent, elle-même poétesse, et qui deviendra sa
femme, lui inspire le recueil Hélène ou le règne végétal.
Je t’attendais ainsi qu’on attend les navires
Dans les années de sécheresse quand le blé
Ne monte pas plus haut qu’une oreille dans l’herbe
Qui écoute apeurée la grande voix du temps
5 Je t’attendais et tous les quais toutes les routes
Ont retenti du pas brûlant qui s’en allait
Vers toi que je portais déjà sur mes épaules
Comme une douce pluie qui ne sèche jamais
Tu ne remuais encore que par quelques paupières
10 Quelques pattes d’oiseaux dans les vitres gelées
Je ne voyais en toi que cette solitude
Qui posait ses deux mains de feuille sur mon cou
Et pourtant c’était toi dans le clair de ma vie
Ce grand tapage matinal qui m’éveillait
15 Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays
Ces astres ces millions d’astres qui se levaient
Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres
Pétillaient dans le soir ainsi qu’un vin nouveau
Quand les portes s’ouvraient sur des villes légères
20 Où nous allions tous deux enlacés par les rues
Tu venais de si loin derrière ton visage
Que je ne savais plus à chaque battement
Si mon cœur durerait jusqu’au temps de toi-même
Où tu serais en moi plus forte que mon sang
René-Guy CADOU, « Je t’attendais ainsi… »,
Hélène ou le règne végétal (posthume, 1952)
CORRIGE DU COMMENTAIRE DU BAC BLANC 2023
La poésie est un genre littéraire puisant ses racines dans l’Antiquité. Son étymologie révèle sa spécificité. En
effet, le verbe grec « poieîn » signifie faire, créer ; le poète est donc le créateur par excellence, travaillant les mots, les
sons, le langage, afin, entre autres, d’exprimer des sentiments. L’œuvre du poète René-Guy Cadou est résolument
marquée par la célébration d’Hélène qui fut sa femme et sa muse. Il lui consacrera d’ailleurs un recueil : Hélène ou le
règne végétal, qui sera publié en 1952 à titre posthume. Dans « Je t’attendais… », poème qui allie une certaine
conformité formelle (six quatrains) à quelques libertés poétiques (pas de système de rimes, absence de ponctuation, un
vers de quatorze syllabe au milieu d’alexandrins), le poète évoque au passé cette rencontre vitale avec l’être aimé et la
transformation de son existence. En quoi cette évocation lyrique, adressée directement à la femme aimée, prend-elle la
dimension d’un hymne amoureux ? Nous nous intéresserons d’abord à la manière dont le poète rend compte de sa
rencontre avec la femme aimée, avant d’analyser la fusion de cette femme au monde.
I - LE POETE CHANTE SA RENCONTRE AVEC LA FEMME AIMEE
1 - La quête d’un amour tant espéré
Avant tout, ce poème relate la rencontre avec l’amour. Elle se traduit dans un premier temps par le motif de la
quête amoureuse. Les deux premières strophes s’ouvrent sur la déclaration à la femme aimée qui traduit, à l’imparfait
duratif, l’idée d’une frustration que seule l’arrivée de l’être désiré pouvait combler : « je t’attendais ». D’ailleurs, cette
attente est exprimée à travers la comparaison avec « des navires ». Le poète rapproche ainsi la femme d’une terre
inconnue découverte après un long voyage. Mais cette attente n’est pas synonyme de passivité : la deuxième strophe
suggère un mouvement perpétuel, obsessionnel, l’espace terrestre y est dépeint comme investi dans sa totalité à l’aide
de la répétition de l’indéfini : « tous les quais toutes les routes ». Le rejet met également en valeur l’unique objet de
cette quête et l’idée de mouvement : « qui s’en allait / Vers toi ».
2 - La conviction d’un amour prédestiné
A travers ce motif du voyage vers l’autre, le poète semble vouloir donner à son histoire d’amour un caractère
prédestiné. Pour cela, Cadou a structuré son poème en deux parties : d’abord le temps de l’attente de la femme aimée,
puis celle de l’union avec elle. Le temps de l’attente est marqué par l’idée que l’amour du poète préexiste à l’union qui
va les lier, comme le suggère la comparaison « ainsi qu’on attend les navires ». Bien que l’être aimé ne soit pas
encore connu, le poète est certain de le rencontrer à une date donnée. Ensuite, l’idée de fatalité amoureuse est
développée dans la seconde strophe, à travers une analogie de la femme avec « une douce pluie » que le poète
« portai[t] déjà sur [ses] épaules ». L’adverbe « déjà » suggère que le sentiment amoureux peut aider le poète à rester
en vie.
3 - Les effets de cette rencontre : le bouleversement de l’univers du poète
La tournure emphatique « Et pourtant c’était toi » qui ouvre la quatrième strophe met en évidence l’unicité et
la singularité de la femme aimée, qui, avant même d’être reconnue par le poète, bouleverse son univers. La rencontre
de la femme aimée modifie en profondeur l’univers du poète. Alors que l’idée d’un espace stérile et sec se déployait
dans les deux premières strophes (« sécheresse », « blé » peu fécond, « ne mont[ant] pas plus haut qu’une oreille dans
l’herbe ») et que le « pas brûlant » symbolisait l’ardente quête du bonheur du poète, la femme est identifiée à
l’élément liquide. Elle apparaît d’abord comme « une douce pluie » aux pouvoirs perpétuels, « qui ne sèche jamais ».
Mais la reconnaissance demande un long processus qui est rendu à l’aide de l’image du dessillement : « quelques
paupières ». De même, la métaphore des « pattes d’oiseaux dans les vitres gelées » évoque la légèreté mais aussi le
sentiment encore figé dans le « gel », un « hiver » amoureux. Si les paupières évoquées appartiennent à la femme, il
semble que l’éveil amoureux soit le fait du poète : son univers est bousculé par un « tapage matinal » et universel : le
sentiment amoureux agit sur la totalité de l’être, comme le suggère le trimètre rythmé par la reprise anaphorique du
déterminant « tous : « Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays ». Dès lors, l’union devient ouverture :
« les portes s’ouvraient », les pronoms personnels individuels « je » et « tu » se confondent en un seul pronom
« nous » dans « Nous allions tous deux enlacés ».
[transition]
La rencontre tant attendue avec la femme aimée éveille le monde intérieur du poète, sans doute parce qu’elle-
même est en résonance avec le monde.
II – LA CELEBRATION DE LA FEMME AIMEE COMME UNIVERS
1- la femme : principe de vie
La femme est avant tout associée à la nature. Dès la première strophe, l’attente de la rencontre est rendue par
l’image de la sécheresse ; la femme est perçue comme un principe de vie : « une douce pluie qui ne sèche jamais ». La
métaphore végétale est également présente à la troisième strophe, sous la forme de l’allégorie de la solitude : le poète
semble, dans un premier temps, ne pas prendre la mesure de la vitalité de cette femme, qu’il perçoit d’abord comme
une femme seule qui a besoin de « pos[er] ses mains de feuille sur [s]on cou ». Il donne à voir le couple comme une
union de deux solitudes. L’entreprise de séduction féminine est également évoquée avec délicatesse par une
métaphore qui identifie le mouvement des paupières en butte à l’indifférence du poète à des « pattes d’oiseaux dans
des vitres gelées ». Cette subtile image poétique renforce l’identification de la femme à la nature.
2 - La rencontre avec la femme ouvre le poète aux autres, au monde
Principe vital, l’être aimé est également associé au voyage. Le poète identifie la femme objet de son amour à
un être qui élargit son univers intérieur. « Navire » attendu, elle est associée à tous les lieux parcourus, ceux qui
débouchent sur la mer (« les quais »), ou qui conduisent à un ailleurs terrestre (« les routes »). Dès lors, elle oblige le
poète à porter son regard, à l’élever vers le « clair de [s]a vie ». Cette idée de clarté se retrouve dans la métaphore des
fenêtres éclairées, qui « pétillaient le soir ainsi qu’un vin nouveau ». Ainsi, « le pas brûlant » du voyageur solitaire
s’est transformé en voyage à deux, comme l’indique le pronom « nous » adjoint à un verbe de mouvement comme
« allions », verbe suggérant l’errance, le vagabondage, ce que souligne la syntaxe déstructurée du dernier vers de
l’avant-dernière strophe : « Où nous allions tous deux enlacés par les rues ». L’union accomplie ne signifie donc pas
que le voyage du poète a pris fin : il a seulement pris une nouvelle forme, plus aérienne et insouciante, et à
l’exploration des « quais et de toutes les routes » s’est substituée la promenade des deux amants « enlacés par les
rues ».
3 - la fusion avec la femme créatrice de mondes
L’être cher, dans cet enlacement fusionnel, investit l’univers poétique dans sa totalité. La femme à laquelle
s’adresse le poète habite peu à peu le poème. L’énonciation, organisée à l’origine autour d’un dialogue entre le « je »
du poète et le « tu » de sa bien-aimée, met en évidence un effacement progressif du sujet au profit de l’objet. Ainsi, au
vers 11, la tournure restrictive « je ne voyais en toi » indique une perception faussée des choses par le sujet parlant. En
écho, le vers 13, charnière du poème, fait éclater une vérité immémoriale : « c’était toi ». La femme aimée est alors
celle qui éveille la conscience du poète par un « grand tapage matinal », celle qui commande au monde. Cette idée est
amplifiée par une gradation traduisant l’immensité du pouvoir de la femme aimée, qui successivement fait « se
lev[er] » les « oiseaux », les « vaisseaux », les « pays », et enfin « ces astres ces millions d’astres ». Tout l’univers du
poète semble, non pas envahi, mais stimulé, « réveillé » par l’amour. La femme aimée devient alors égérie, muse
poétique, capable par son verbe généreux (« Ah que tu parlais bien ») d’ouvrir des « portes », de révéler au poète un
monde foisonnant dont lui-même semblait ignorer l’existence, et d’apaiser l’homme, « apeuré » par « la grande voix
du temps » qui passe.
Ce poème est donc beaucoup plus qu’une simple déclaration d’amour : le poète présente sa femme aimée
comme l’essence de son existence, au point qu’avant de se confondre dans l’union du couple, elle se confond avec la
nature et en revêt tous les aspects. Cette « Hélène », trait d’union entre le monde de la nature et l’univers de poète,
devient objet d’écriture et muse. Elle est aussi femme irréelle, en ce que, faisant corps avec le monde, elle semble
désincarnée. A l’origine du verbe poétique, elle devient une forme païenne de divinité, que René-Guy Cadou célèbre
avec un lyrisme vibrant. A l’instar de Cadou et de Ronsard qui ont célébré leur Hélène, Aragon [1897-1982] a lui
aussi consacré une partie de son œuvre poétique au lyrisme amoureux. Elsa Triolet, qui fut son épouse, est devenue
l’une des grandes figures de muse.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
J'ai tout appris de toi sur les choses humaines
Et j'ai vu désormais le monde à ta façon
J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines
Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines
Comme au passant qui chante on reprend sa chanson
J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson. (…) Aragon, Le Roman inachevé (1956)
On attend :
· Un devoir structuré : introduction / développement en deux ou trois parties organisées en deux ou
trois sous-parties / une conclusion. La composition de l’introduction peut être : un seul paragraphe ou
trois paragraphes détachant amorce / problématique / annonce du plan. Les transitions peuvent être
détachées ou intégrées à une des sous-parties.
· Le respect des codes de rédaction et de mise en page. Un paragraphe = un passage à la ligne + un
alinéa. Dans le développement, un paragraphe = une sous-partie. Le titre du recueil sera souligné et
celui du poème mis entre parenthèses.
· La prise en compte de la situation d’énonciation : un « je » lyrique s’adressant à un « tu » anonyme.
· L’étude du plus grand nombre de ces différents motifs :
o de l’attente, de l’espérance, du retour à la vie
o du voyage, du départ
o de l’écoute, de la parole comme source de vie
o de la gaieté dans l’union
o de la création
o de la prédestination
o association de la femme avec la nature, avec le monde
o opposition fragilité / force
· Alliance de modernité et de tradition (quatrain d’alexandrins, lyrisme, vision surréaliste de la femme,
femme muse, absence de ponctuation et lyrisme amoureux...).
· Le commentaire devra mettre en valeur la spécificité de l’écriture poétique dans la célébration de la
femme aimée.
· Une langue claire et précise qui montre une maîtrise de l’orthographe.
On pénalisera :
· Une langue qui contient trop d’erreurs d’expression et d’orthographe. Comme à l’examen, on pourra
retirer jusqu’à deux points pour les erreurs massives (plus de dix erreurs par page). On ne signalera
pas cette perte de points mais le caractère pénalisant des défaillances de langue sera clairement
mentionné.
· L’absence de composition : introduction et / ou conclusion bancale(s) qui ne respecte(nt) pas les
canons. Le non-respect des codes de rédaction et de mise en page. La présence de « blocs » non
structurés en sous-parties.
· L’absence d’argumentation solide et la seule présence d’exemples ou la simple paraphrase.
· L’absence d’analyses littéraires.
· L’impression que la copie ne tient pas compte de la spécificité du genre poétique.
On valorisera :
· La mise en valeur de l’originalité du texte.
· Précision et finesse de l’analyse des citations.
· Des connaissances personnelles sur la poésie.