1
Évolution ou dévolution ?
Dominique Tassot
Présentation : La vision évolutionniste du monde vivant exerce, on ne le sait
que trop, un quasi-monopole sur la pensée universitaire. Or ce château de
cartes repose entièrement sur l’hypothèse que la sélection naturelle serait
capable de trier entre les bonnes et les mauvaises mutations, ouvrant ainsi
une fenêtre pour la multiplication des individus les plus aptes. Avec les
connaissances, même très partielles, que nous avons désormais du génome, il
devient clair que cette hypothèse est fausse. Nous sommes tous des mutants.
Mais, d’une part, la dégénérescence par accumulation des mutations délétères
échappe à la sélection car elle se produit à l’échelle moléculaire ; et, d’autre
part, il est impossible d’éliminer les individus qui ne sont pas porteurs de
l’éventuelle mutation positive sans éteindre démographiquement toute
l’espèce. Accepter l’entropie du génome, c’est aussi modifier notre regard sur
l’histoire tant passée que future de l’humanité.
Il est toujours dangereux de s’opposer pour se poser : la posture
prise demeure de quelque manière liée – fût-ce par une négation –
à l'objet rejeté. En 1943, lorsque Georges Salet et Louis Laffont
publièrent leur mémorable livre sur L'Évolution régressive, le titre
annonçait une réfutation de l'évolution progressive, la seule qui eût
valeur philosophique ou idéologique. Ils y procédaient même par
une double approche : scientifique et théologique ; mais en
conservant le mot fantasmagorique d’évolution, ils donnaient
encore, sans le vouloir, de l'importance au mythe centenaire.
Il ne faut jamais perdre de vue que, lorsque Lamarck et Darwin
affirmèrent que les êtres vivants se transformaient – acquérant des
organes ou des fonctions dont leurs ancêtres ne jouissaient pas –,
les connaissances sur l'hérédité étaient rudimentaires, largement
cantonnées aux animaux et plantes domestiques. L'étonnante
« plasticité du vivant1 » était connue, mais non mesurée. On était
donc tenté de croire possible tout ce qui était vraisemblable ou
même simplement souhaité.
En général, comparaison n'est pas raison : il faut se méfier des
déductions menées sur la base d'une ressemblance.
1
Le mot est d’Agassiz, spécialiste des poissons fossiles, membre fondateur
de l’Académie des sciences américaine et adversaire connu de Da rwin.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
2
Dans le cas du génome, toutefois, l'analogie entre les
nucléotides (les échelons sur la double hélice de l'ADN) et les
lettres d'un texte imprimé est si puissante qu'elle commande toute
la biologie moléculaire. À première vue, il semble paradoxal que
notre compréhension de la vie cellulaire et de ses processus fasse
appel au vocabulaire de la science la plus immatérielle qui puisse
se concevoir : la linguistique. Le langage est le propre de l'homme.
Certes, il se réalise dans une empreinte matérielle – sonore,
graphique ou gestuelle –, mais sa nature est tout autre, puisqu'il
expose et même forge les opérations de la pensée ou les émotions
de l'âme. Comment se peut-il donc que les mêmes mots abstraits,
décrivant l'acte humain le plus subtil, soient repris aujourd'hui, à
titre de vocabulaire technique, par la physiologie et la génétique.
On parlera ainsi de « lecture » (par le ribosome), de
« transposition » (d'un fragment de gène), de « codage »,
d'information, de « message », de « déchiffrement », de
« transcription », etc.
Un tel parallélisme aussi fin et aussi pertinent entre les deux
domaines requiert notre méditation, car il fait écho à ce mystérieux
verset du quatrième Évangile : « Au commencement était le
Verbe. » Pour l’heure, nous nous contenterons d'utiliser pour les
cellules d'un être vivant, mutatis mutandis, cette image que donne
John Sanford dans son livre récemment traduit en français,
L’Entropie génétique2 :
« Le génome est un manuel qui fournit des instructions aux
cellules humaines pour qu’elles soient des cellules humaines, et au
corps humain pour qu’il soit un corps humain. […] Quand vous
assemblez le petit chariot rouge que vous avez acheté pour votre
enfant, il y a un livret qui vous indique comment le monter. La
taille du livret est trompeuse. Elle ne contient pas toutes les
informations requises pour fabriquer les éléments ou pour
fabriquer l'acier, le caoutchouc et la peinture. Le manuel
d'instruction complet serait en réalité un volume très important. Si
vous compiliez tous les manuels d'instructions en lien avec la
production d'une automobile moderne, le résultat remplirait une
bibliothèque.
2
J. C. SANFORD, L’Entropie génétique et le mystère du génome, Le
Séquestre, Éd. La Lumière, 2019, 264 p., ici désigné dans le texte par
l’abbréviation EG.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
3
Cette bibliothèque serait même très grande si elle incluait
l'information requise pour fabriquer tous les composants destinés
à créer les robots des chaînes de montage » (EG, p. 15).
Pour mesurer la taille et la complexité de ce « manuel », il faut
savoir que le génome humain se compose de deux ensembles
linéaires de 3 milliards de lettres, mais qui se lisent de multiples
façons, avec des boucles et des branches qui le font ressembler à
un programme informatique plus qu’à un seul livre continu. Des
chapitres, les gènes, « régulent des gènes qui, eux-mêmes, régulent
des gènes. [Le génome] possède des gènes qui détectent des
changements dans l'environnement et qui demandent alors à
d'autres gènes de réagir en mettant en mouvement toute une série
de cascades complexes d'événements qui peuvent alors répondre
adéquatement au signal donné. Certains gènes se réarrangent
activement ou modifient et méthylent3 d'autres séquences de gènes,
changeant fondamentalement des parties du manuel
d'instruction ! » (EG, p. 17).
La question se pose alors : d'où vient cette prodigieuse
information (dont la subtilité et la compacité nous émerveille) et
comment peut-elle subsister ? Depuis près d'un siècle, la réponse
conventionnelle, à laquelle doit souscrire tout universitaire ou tout
chercheur dans un établissement public, est la suivante : ce sont les
mutations et la sélection naturelle qui ont créé toute cette
information biologique. Ou encore, plus précisément : « la vie est
la vie parce que des mutations aléatoires au niveau moléculaire
sont filtrées à l'aide d'un tamis reproductif qui agit au niveau de
l'organisme dans son ensemble » (EG, p. 18).
Or ces mutations, aléatoires, sont les erreurs de copie
intervenues lors de la reproduction. Chaque nouveau petit chariot
sort ainsi de la chaîne avec son manuel modifié et c'est ce nouveau
manuel qui va servir pour l'assemblage du chariot suivant. Les
anciens manuels, plus proches de l’original, ont disparu dans la
nature avec leur chariot.
3
La méthylation est une modification chimique, très courante en biologie,
consistant en l'ajout d'un groupe méthyle (CH3) à un substrat. L'ADN peut
être méthylé au niveau des cytosines (la lettre C parmi les quatres « codons »
A, T, G et C qui « écrivent » l’ADN).
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
4
Au fil du temps, les erreurs s'accumulent donc dans les manuels
et, du fait de l'information perdue, les instructions se dégradent et
la qualité du chariot se détériore. C'est l'entropie génétique,
analogue au refroidissement naturel d’un plat chaud (entropie
thermique).
Est-il vraiment possible que la sélection naturelle puisse
évincer ce phénomène, voire même repérer et ajouter des
informations utiles, capable de perfectionner notre petit chariot ?
C'est du moins ce qu'affirment et croient la plupart des généticiens,
influencés depuis un siècle par les modèles mathématiques
complexes qu’élabore la génétique des populations.
Pourtant, les faits observés quotidiennement dans les
laboraoires comme dans la nature prêchent l’inverse : la loi du
vivant, que nous commençons à la comprendre depuis la
découverte de l’ADN en 1953, est la dégénérescence, la
dévolution, pas l’évolution (progressive).
Nous avions rencontré ce mot inhabituel de dévolution en 2006,
lors d'une audition au Parlement européen sur « l'enseignement de
l'évolution dans les écoles européennes ». Quatre intervenants y
étaient au programme : Guy Berthault (pour la sédimentologie),
Hans-Joachim Zillmer4 (pour la paléontologie), le Pr Joseph
Mastropaolo (pour la biologie) et Maciej Giertych, lui-même
député européen, (pour la génétique). Spécialiste de médecine
spatiale, de la physiologie de ceux qui vivent en apesanteur, le Pr
Mastropaolo avait montré comment le nombre de maladies
nouvelles, souvent liées au génome, augmentait de façon
exponentielle et faisait craindre pour la survie à long terme de
l'espèce humaine : c'était donc la « dévolution » qu’il constatait,
l'affaiblissement graduel de notre vitalité et de notre vigueur
héréditaire, la dégénérescence.
Or cette dévolution5 actuelle, bien visible, est l'exact opposé de
l'évolution progressive partout enseignée comme la grande loi du
vivant.
4
Connu pour son livre Darwins Irrtum (L’Erreur de Darwin), traduit en 9
langues.
5
En français, le mot « dévolution » est surtout employé au sens juridique
d’une transmission successorale. Ainsi la « guerre de Dévolution » menée par
Louis XIV. En anglais, le sens biologique de « dégénérescence » est déjà
d’usage courant. Nous emploierons ici indifféremment l’un ou l’autre mot :
dévolution ou dégénérescence.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
5
Comment était-il donc possible que la thèse d’une évolution
complexifiante eût pu se maintenir depuis des décennies, si les
faits pointaient dans l'autre sens ?
La réponse nous est apportée par John Sanford. Éminent
généticien6, il ne s'est dégagé du filet évolutionniste que depuis une
dizaine d’années, au terme d'un long combat intérieur, tant moral
qu’intellectuel. Le nœud de la question est que la solution avancée
par les néodarwiniens (avec l'action du couple mutation/sélection)
semble simple et évidente : les mutations délétères (le négatif)
seraient surcompensées par la sélection naturelle (le positif). Même
si les mutations avantageuses sont rares, ce sont donc elles qui
finissent par se fixer dans le génome. Qui pourrait contester que le
« plus apte » est bel et bien avantagé et donc l’emportera !
Discipline nouvelle, apparue vers 1920, la génétique des
populations s'est élaborée pour le démontrer grâce à des modèles
mathématiques que seuls les spécialistes savent manier. Ainsi, la
plupart des généticiens peuvent-ils continuer de croire au mythe de
l’évolution progressive : la charge de la preuve est assumée par de
savants collègues faisant autorité.
Or il s'est passé au XXe siècle, pour les théories statistiques sur
la sélection naturelle, le même phénomène de « pensée magique7 »
qu’au XIXe pour les théories transformistes : on croit volontiers ce
qu’on souhaite et l’esprit critique s’émousse. Lamarck et Darwin
parlaient de transformisme héréditaire sans en connaître les
processus (la génétique n'existait pas). Fischer et Haldane tablèrent
sur les mutations sans connaître encore la nature fine du génome et
les processus réels englobés sous ce nom magique de « mutation ».
Dans la langue courante, « mutation » désigne en effet un
changement rapide et visible. À l'échelle moléculaire du génome,
en revanche, les mutations sont surtout des permutations,
redoublements ou élisions de « lettres » n'ayant que rarement un
effet direct sur le « phénome », sur l'apparence des êtres vivants.
On croyait aussi que, comme souvent, les mutations allaient se
répartir selon une classique courbe de Gauss, avec une symétrie
entre mutations favorables et mutations défavorables.
6
Connu en particulier comme l’inventeur du « canon à gènes », ce dispositif
utilisé pour introduire des portions d’ADN dans le génome d’une cellule
cible.
7
« Wishful thinking » disent élégamment les Anglais.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
6
Fig. 1.
Fréquence des
mutations selon
leur effet supposé.
N. B. : effet variant
de -1 à +1.
(EG, p. 41).
Mais la mutation se comporte en réalité comme une faute de
frappe dans la composition d'un texte. Une lettre manquante ou
redoublée ne rend pas le mot de la phrase illisible : il faut pour cela
que les fautes s'accumulent ! Inversement, la probabilité pour qu'un
mot altéré retrouve un sens intelligible est faible, voire infime,
mais elle existe. Ainsi de « truc » à « troc » ou de « film » à
« fils ». Il a donc fallu revoir la courbe statistique des mutations,
concentrer les altérations vers le centre (les petites fautes sans
impact majeur) et aplatir – au point de la faire se confondre avec
l'axe horizontal – la courbe de fréquence des mutations positives.
Fig. 2.
Distribution
réaliste des
mutations
selon leur
effet. N. B. :
l’échelle, sur
l’axe
horizontal,
a grossi
500 fois !
(EG, p. 44).
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
7
Il faut bien noter, sur la Figure 2 pourtant tracée à une échelle
500 fois plus grande que la Figure 1, que la courbe des mutations
positives est à peine visible, se réduisant à léger arrondi au pied de
la verticale centrale. Elle se confond, pour le reste, avec l’axe
horizontal. Les mutations dites « positives » sont donc si rares qu’il
est impossbile de leur tracer une courbe sortant de la « boîte de
Kimura », la zone centrale en grisé, dans laquelle les mutations
sont neutres (invisibles pour la sélection). De là les deux petites
flèches, signalant, à titre d’exemple, la manière dont on pourrait
représenter des événements ponctuels consistant en une mutation
favorable ayant un effet sélectif.
Ayant ainsi ramené les mythiques mutations et leur valeur
sélective à de plus justes proportions, il est temps pour nous de
regarder de l'autre côté du couple néodarwinien : la sélection.
Comment peut-elle opérer, au juste ? Comment l’avantage
génomique survenu chez un individu va-t-il s’imposer à toute la
population ?
Le « contrôleur » en bout de chaîne, c’est-à-dire la sélection
naturelle, élimine les individus les moins aptes : il regarde donc le
« phénome » (le chariot achevé) et non le génome (le manuel
d'instruction). Il n'opère donc pas directement sur l'une ou l'autre
des mutations qui se produisent à l'échelle moléculaire, mutations
n‘ayant, le plus souvent, aucune répercussion clairement visible.
Notre « contrôleur » ne peut isoler la mutation favorable des autres
mutations qui ont affecté le même individu. Il ne peut pas plus
écarter les tares accumulées ni les effets du vieillissement, ni les
mutations neutres ou quasi neutres (que John Sanford compare à la
rouille sur un véhicule) qui n'ont pas de répercussions majeures
immédiatement visibles.
Si même, par chance, un organe nouveau était apparu – par
exemple un frein sur le chariot –, il serait éliminé comme non
conforme au manuel de la génération antérieure.
Il y a ici un point majeur que les généticiens de la première
moitié du XXe siècle ne pouvaient deviner, puisqu'ils ignoraient
que les mutations se produisent à une échelle infinitésimale.
John Sanford évoque ici le conte bien connu d’Andersen
dans lequel la jeune fille se révèle être une vraie princesse parce
qu'un petit pois logé sous vingt matelas l'a empêchée de dormir.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
8
La plupart des erreurs de « lettres » que sont les mutations,
deviennent imperceptibles à l'échelle de l'organisme entier, la
disproportion étant même des milliers de fois plus grande que dans
le conte d’Andersen.
Fig. 3. Les mutations moléculaires (figurées par les petits pois)
et leur détection par l’observateur (la sélection) (EG, p. 76).
Ce fait fut cependant reconnu en 1979 par un des grands
noms de la génétique des populations, Kimura, qui écarta de la
sélection les mutations de faible valeur, soit leur immense majorité
(voir, en grisé, la « zone de non-sélection » sur la Fig. 2). Mais les
conséquences n'ont pas été prises en compte : on a continué de
présupposer que suffisamment de très rares mutations positives
sortiraient de la « boîte de Kimura » et seraient repérées par la
sélection (les petites flèches sur la droite de la Fig. 2). Là encore,
ce n’était qu’une hypothèse onirique.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
9
Car une seconde considération décisive concerne le « coût
démographique » de la sélection. Dans les expériences de
laboratoire, faites sur des espèces dont la fécondité est prodigieuse
(une plante peut porter des dizaines de milliers de graines), il est
possible d'écarter 99 % d'une génération et de ne retenir que le 1 %
jugé le plus apte, ayant la meilleure « valeur sélective » (la
meilleure fitness en anglais).
Pour des espèces telles que les mammifères, le taux
d'élimination ne peut être aussi élevé : la sélection ferait disparaître
l'espèce, alors que la théorie veut que le « plus apte » ait une
fécondité supérieure. C'est le « dilemme de Haldane » (EG, p.
186).
Chacun de nous ajoute environ 100 mutations au
patrimoine génétique humain, lesquels s'ajoutent aux milliers de
mutations héritées de nos ancêtres. Or la sélection ne porte pas sur
des nucléotides isolés, mais sur de grands blocs de liaison (100 000
à 200 000 chez l'homme) qui vont donc contenir, outre la mutation
favorable, de nombreuses mutations délétères. Qui plus est, de
multiples autres causes agissent sur la fécondité réelle d'un
individu, liées à son histoire, à la chance ou à l'environnement.
L'idée que, dans la nature, avec les taux de fécondité connus, la
descendance d’un mutant favorisé puisse éliminer les autres
génomes sans réduire la population de son espèce est hautement
invraisemblable.
Comme pour les performances d’éleveurs dont Darwin
s'était inspiré, une sélection « positive » n'est obtenue
qu'artificiellement et en vue d’avantages ponctuels pour l'homme,
non pour l'espèce.
Même chez les espèces végétales, où le génome est très
long et mute facilement, la mutagenèse a été abandonnée comme
méthode d'amélioration des plantes. Les seuls résultats « positifs »
ont concerné des plantes décoratives sur lesquelles des effets
étranges de forme ou de couleur ont été obtenus.
Il résulte de tout cela que la « charge génétique » (les tares
héréditaires) augmente à chaque génération : c’est le « cliquet de
Müller » (1964) (EG, p. 188).
Mais Müller, ignorant les blocs de liaison, pensait encore
que des mutations positives pourraient être sélectionnées
individuellement. Il est désormais reconnu que la valeur sélective
décroît inexorablement avec le temps.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
10
Fig. 4. La décroissance de la valeur sélective, de génération en
génération (EG, p. 75). Noter l’impact immédiat sur la longévité
programmée pour l’humanité, du moins depuis le Déluge.
Pour qu'une mutation favorable affecte l'espèce, il faudrait
qu'elle se généralise, que les non-porteurs soient éliminés.
Ce sont là des circonstances si irréalistes que les
évolutionnistes conviennent que même les durées géologiques
admises sont bien en deçà du compte (ainsi Haldane, EG, p. 187).
Maigre consolation : il en va de même pour les virus ; si
bien que les épidémies finissent par s’éteindre d’elles-mêmes.
Ainsi la morbidité chez l’homme de la grippe H1N1 (qui, sous le
nom de « grippe espagnole », fit plus de victimes que la guerre de
1914) était-elle devenue nulle au moment où fut déclenchée la
panique vaccinaliste de 2009 (cf. Fig. 5).
Ainsi la rareté des mutations sélectionnables et positives,
jointe au coût démographique de la sélection, réduisent à néant le
mythe d'une évolution progressive qui serait une loi générale de la
vie.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
11
Fig. 5.
Morbidité du
virus H1N1
depuis 1918.
N. B. : Courbe
de déclin en
traits pleins ;
les courbes en
pointillés
concernent le
H2N2 et le
H3N2.
(EG, p. 160).
En revanche, c’est la dévolution, la dégénérescence, qui
s’impose désormais, grâce à l'analyse fine des génomes au long des
générations. La plupart d’entre nous sommes déjà incapables de
vivre sans lunettes ou sans des éléments de confort inconnus de
nos ancêtres. Compte tenu de cette entropie génétique croissante et
d’un environnement physique et chimique de plus en plus
mutagène, il est clair que la tendance se poursuit.
L’histoire de l’humanité ne se mesurera pas en milliers,
mais en centaines de générations seulement. Est-ce une mauvaise
nouvelle ? Oui, certainement, pour ceux qui ont fondé leur vision
du monde sur la théorie transformiste. Non pour nous dont
l'espérance regarde vers un autre monde.
*******************************
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
12
SCIENCE ET TECHNIQUE
« Les rationalistes fuient le mystère
pour se précipiter dans l’incohérence. »
(Bossuet)
Les séquelles de l'enseignement de l'Évolution8.
Pr Joseph Mastropaolo9.
Présentation : Sous le regard du médecin, l’enseignement de la théorie
évolutionniste pourrait expliquer la chute du niveau scientifique au lycée. On y
enseigne, en effet, des thèses contradictoires : par exemple, que la génération
spontanée est impossible, mais que la vie est apparue naturellement par
association de molécules organiques ; ou encore que la matière tend vers le
désordre (entropie), mais que l’évolution est progressive. L’élève se retrouve
ainsi, fût-ce inconsciemment, dans la situation d’un rat dans une boîte de Skinner
et sa curiosoté se détraque ou s’émousse.
Lors d’une audition sur l'Enseignement de l'Évolution au
Parlement Européen à Bruxelles, le 11 octobre 2006, dans mon
intervention sur « La vie se dégrade, la vie est une invention
audacieusement conçue d'une grande originalité », un graphique
présenté montrait une chute de 50 % de réussite en science et de
40 % en mathématiques de la huitième à la terminale, classes où
l'on enseigne l'Évolution. Cela provenait d'un rapport intitulé
Avant qu'il ne soit trop tard produit par la Commission Nationale
sur l'Enseignement des Mathématiques et des Sciences pour le
e 10
XXI siècle . Me fut posée la question : « Parmi toutes les causes
possibles, pourquoi croyez vous que l'évolution est la cause de la
chute de 50 % de la réussite en science ? »
Pour répondre à la question, revoyons les leçons sur les
névroses expérimentales apprises en psychologie de l'éducation.
8
Aimablement traduit par Claude Eon.
9
Professeur émérite de biomécanique et de physiologie à la California State
University, spécialiste en physiologie spatiale concernant l’homme et
l’animal, et médaillé à ce titre par la Royal Aeronautical Society.
10
Ministère É.-U de l'Éducation, Washington, D.C. 2000, p. 10.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
13
Les expériences furent faites sur des animaux et
confirmées sur des humains. Par exemple, on apprend au sujet
qu'une lumière verte s'allumera avant une récompense et une
lumière rouge avant une punition, telle qu'un léger choc
électrique. Le sujet s'avance volontiers pour la récompense avec la
lumière verte et reste tranquille avec la lumière rouge.
Lorsque récompense et punition sont mélangées de façon
aléatoire, le sujet ne réagit plus et, s'il y est contraint, manifestera
un comportement névrotique, ce qui, chez les chiens, pourra se
traduire par un aboiement incontrôlable ou des gémissements ou
de l'apathie.
Comment celai s'applique-t-il à ce que font les
professeurs d'évolution en classe ? Professeurs et manuels (est cité
ici le classique Prentice & Miller de biologie) disent aux élèves
que la génération spontanée n'existe pas. On donnera l'exemple de
la croyance superstitieuse que la viande putréfiée engendre des
asticots alors que ce sont les mouches qui pondent des œufs
éclosant en asticots11. Plus loin, dans le même chapitre (p. 346),
l'élève apprend que la vie fut spontanément engendrée sur la Terre
jeune dans une « soupe organique primitive ». Ensuite, l'élève sera
sans doute interrogé sur la possibilité biologique de la génération
spontanée. Quelle que soit sa réponse, il y aura un texte du manuel
pour dire que c'est faux. L’élève peut ne pas répondre ou, s'il y est
contraint, peut éviter la biologie ou toute science à l'avenir.
Les manuels de biologie sur l'évolution ont une leçon sur
les homologues tels que le bras des humains, la patte du chien,
l'aile de la chauve-souris et la nageoire du dauphin (p. 284). On dit
à l'élève que les os sont les mêmes, et pourtant ils sont
manifestement différents. La patte, l'aile et la nageoire sont
utilisées pour la locomotion, alors que le bras est utilisé pour
manipuler des outils et pas pour la locomotion. Ils sont tous
différents, mais l'homologie affirme explicitement que leur
structure et leur usage sont les mêmes. Si l'élève est interrogé et
qu'il répond d'après l'observation en scientifique objectif, il
pressent que sa réponse sera notée comme fausse. S'il répond
conformément au manuel, il sait qu'il souscrit à un mensonge.
11
K.R. MILLER & J. LEVINE, Biology, New Jersey, Prentice Hall, 1998-
2006, p. 339-341.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
14
Plutôt que de mentir, il peut décider de ne pas répondre et
d'éviter la science, et cependant la science a besoin de
l'observateur honnête, pas du menteur.
On apprend à l'élève que toute la vie a évolué à partir
d'une forme inférieure jusqu'à sa forme actuelle. S'il demande un
exemple, on lui répond que tout cela s'est produit il y a longtemps
et que les conditions ne sont plus réunies pour que cela se
produise maintenant (p. 342-346). Cependant, l‘élève constate
invariablement que tout vieillit, se rouille, meurt et se dissout.
Pour réussir son examen, il doit croire qu’il y a très longtemps,
l'évolution fut vraie, puis que le monde fut en quelque sorte mis
sens dessus-dessous et que, maintenant, c'est la dégradation,
l'exact opposé et contraire de l'évolution, qui est vraie. Il peut ne
pas pouvoir croire que le même monde est capable d'agir dans des
directions opposées. Plus on lui enseigne les nombreux accrocs à
la réalité qu'implique la croyance en l'évolution, plus sa réussite en
science décroît.
L'évolution est le seul sujet qui inverse la réalité. C'est le
seul sujet induisant en permanence les conditions de la névrose, et
c'est une condition assez puissante psychologiquement pour faire
chuter le succès de 50 % en science et de 40 % en mathématiques,
le langage de la science. C'est pourquoi l'évolution a été qualifiée
d'anti-éducation.
Si quelqu'un a une meilleure explication, fondée objectivement,
qu'il la présente. Pour moi, en attendant, l'évolution est la cause la
plus vraisemblable de la chute de 50 % en science et de 40 % en
mathématiques.
* *
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
15
Le phénomène de l’unité1
John Sanford2
Présentation : Le naturaliste John Ray, précurseur de Linné en taxonomie,
écrivait que le moindre brin d’herbe ou un simple épi de blé suffisait à montrer
objectivement l’action d’une Intelligence créatrice. Il s‘y manifeste, en effet, une
unité d’ensemble et une intégration de différentes parties complexes qui ne
peuvent résulter du hasard. Il est donc navrant de constater que bien des
généticiens aujourd’hui ne voient dans le génome qu’un « réservoir de gènes »
sans unité d’ensemble, et dans l’homme qu’un « sac de molécules ». Un tel
réductionnisme n’est-il pas la manifestation d’une véritable cécité intellectuelle,
relevant peut-être elle-même d’une cécité spirituelle ?
La question de comprendre comment reconnaître un dessein
intelligent s’est présentée peu à peu. Il y a toujours eu reconnaissance
intuitive d’un dessein dans la nature. C’est la perspective logique
embrassée par défaut. Dans la mesure, où certains souhaitent rejeter
l’évidence, l’existence d’un dessein a été explicitement proclamée
par les Écritures (de la Genèse jusqu’à l’Apocalypse). Plus tard, la
question du dessein a été discutée par pratiquement tous les « pères
fondateurs » de la science, y compris Copernic, Bacon, Newton,
Pasteur, Maxwell, Faraday et Kelvin.
Paley (1802)3 fut le premier à avancer l’argument de la
complexité comme preuve d’un dessein.
1
Reproduction autorisée de l’Annexe 3 de L’Entropie génétique, Le
Séquestre, Éd. La Lumière, 2019, p. 211-215.
2
Professeur et chercheur émérite en génétique végétale à l’Université Cornell
(New York), John SANFORD est surtout connu comme l’inventeur du
« canon à gènes », objet de nombreux brevets. Ses multiples publications se
complètent désormais par des recherches originales menées en collaboration
avec d’autres spécialistes, en particulier en statistiques et ingénierie,
recherches spécifiquement orientées par la vision biblique du monde à
laquelle le professeur adhère depuis 10 ans. Se reporter notamment au site
logosra.org .
3
Voir en particulier les articles de W. PALEY publiés dans Le Cep : n° 32 «
De la disposition mécanique des os du corps humain » ; n° 33 « Des muscles
et des tendons » ; et n° 38 « Une invention suppose un inventeur ». Ils n’ont
pas pris une ride en deux siècles : une idée clairement exprimée ne dégénère
pas !
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
16
Ce concept fut affiné plus récemment par Behe (1996)4,
qui a introduit la notion de complexité irréductible.
La complexité a été décrite encore plus en détail dans les
deux arguments qui sont liés : celui de la théorie de l'information
(Gitt, 19975 ; Gitt et al., 20136), et celui de la complexité
spécifiée (Dembski, 19987). Cependant, je crois qu’il reste au
moins une reconnaissance plus utile du dessein intelligent : il
s’agit du phénomène de l’unité, qui se présente comme résultat de
la complexité intégrée.
Un dessein intelligent peut être diagnostiqué au moyen de
l’intégration complète d’un grand nombre de composants, c’est
ce que j’appelle la complexité intégrée. Elle est à la base du
phénomène naturel facilement reconnaissable de l’unité. L’unité
est une réalité objective. L’unité est aisément identifiable par
toute personne rationnelle, et n’est pas simplement subjective.
L’unité est donc un sujet légitime d’analyse scientifique. L’unité
se présente au travers de l’intégration complète d’un très grand
nombre de pièces. Un puzzle possède une unité. Un tas de sable
n’en a pas.
Un avion de chasse est fait de milliers d’éléments et
d’innombrables atomes, mais il possède une unité à la fois de
fonction et de forme. C'est ce qui le rend aisément reconnaissable
comme un produit issu d’une conception. Il existe en tant qu’unité
simple intégrée, bien au-delà de tous ses composants. Dans son
état original non dégénéré, chaque composant simple a un but et
une place, et chaque élément est parfaitement intégré à tout le
reste. En dépit de ses innombrables composants, l’avion existe
dans un état non pluriel. C’est l’essence du terme « unité »
(unicité).
4
M. J. BEHE, Darwin’s Black Box : Biochemical challenge to Evolution,
New York, The Free Press, 1996, traduction française : La Boîte noire de
Darwin, Paris, Presses de la Renaissance, 2009. Un extrait en a été traduit et
publié dans Le Cep n° 7, p. 81 : « Le flagelle bactérien ».
5
W. GITT, In the Beginning was information, Literatur-Verbreitung Bielefeld
(RFA), 1997.
6
W. GITT, R. CROMPTON & J. FERNANDEZ, « Biological Information :
What it is ? » in Biologiocal Information – New Perspectives, MARKS II, R.
J. & al. (éditeurs), p. 11-25.
7
W. DEMBSKI, The Design inference : eliminating chance through small
probabilities, Cambridge University Press, 1998.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
17
Nous ne disons pas : « Oh, regarde tous ces morceaux de
métal et de plastique ! » Nous disons : « Oh, regarde cet avion ! »
Il n’est pas même approprié d’indiquer, avec du recul, qu’un
avion est plus que la somme de ses éléments. Un avion est une
nouvelle réalité qui existe à un niveau totalement différent de
n’importe laquelle de ses pièces. Il peut voler. Les pièces ne le
peuvent pas. De manière identique, il est inapproprié de dire
qu’un vaisseau spatial est plus qu’un grand nombre de pièces de
métal. Il est inapproprié de dire qu’un livre est plus que les lettres
qui le composent. Il est également inapproprié de dire que la vie
est plus que la somme de ses éléments. Ce sont là des sous-
estimations monstrueuses. Nous pourrions aussi bien déclarer
qu’il y a plus d’une goutte d’eau dans la mer. Ces choses sont
tellement excessivement évidentes, comment pouvons-nous
justifier même de les dire à haute voix, à moins de parler à un
homme en transes ?
Un être humain contient plus de 100 000 milliards de
cellules, soit plus de 1014 cellules. Mais nous ne sommes pas
100 000 milliards de cellules. Je le répète, ce n’est pas ce que
nous sommes. Nous sommes chacun réellement des entités
singulières, des unités constituées par la forme, la fonction et
l’être.
Nous sommes l’intégration presque parfaite
d’innombrables composants et, comme tels, nous constituons un
nouveau niveau singulier de la réalité. Le caractère particulier de
notre existence en tant que personnes, hormis nos molécules, est
merveilleusement profond et tout simplement évident. Seul un
sommeil spirituel de plomb a pu nous rendre aveugles à cette
réalité. Nous avons désespérément besoin de nous réveiller.
Quand nous serons conscients de la réalité de l’unité,
nous nous éveillerons également à la réalité de la beauté. Nous
commençons à nous rendre compte que ce que nous appelons
« beauté » est simplement la reconnaissance de l’unité globale des
choses conçues. Dans cette perspective, la beauté n’est pas
simplement subjective. Avec ce nouvel éclairage, la beauté,
comme l’unité, peut être vue comme une réalité véritablement
objective et concrète8.
8
En aparté personnel, je dirai que l’inverse de la beauté est la laideur. Je
suggère que la laideur est également une réalité objective. La laideur est la
corruption d’un dessein, ce qui porte atteinte à son unité. C’est pourquoi une
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
18
Dans leurs moments les plus poétiques, les scientifiques
parlent quelquefois de cette beauté de l’unité comme étant
élégante. L’élégance est une conception qui est si excellente et
merveilleuse que les détails, les aspects s’y combinent tous
ensemble parfaitement pour définir quelque chose de nouveau, un
tout totalement intégré.
L’unité peut être vue comme l’absence étonnante de
zones d’ombre ou de lisières floues. Par exemple, chez l’homme,
chaque cellule a sa place et sa fonction, si bien qu’elle s’intègre à
un ensemble complet spécifique. Le profil humain, comme le
profil d’un avion aérodynamique, proclame l’élégance de la
forme et l’unité de l’objet. J’aimerais vous suggérer que l’unité
est la base concrète et objective de ce que nous appelons beauté.
Je crois vraiment qu’elle est aussi ce qui démontre
indubitablement un niveau très élevé de conception à l’origine.
L’unité étonnante d’un corps humain (notre « phénome »)
devrait être évidente pour toute personne sensée, même si cette
dernière n’a que de vagues notions de biologie. Quand nous
voyons un être humain, nous ne pensons pas : « Regardez toutes
ces cellules et tous ces tissus ! » Nous voyons une seule entité,
une personne.
Qu’est-ce que cela suggère au sujet du génome humain ?
Le génome est supposé être la base de l’unité du phénome.
Pourtant, étonnamment, la plupart des généticiens modernes
voient le génome comme étant essentiellement un empilement de
nucléotides sans unité. Il est admis que tous nos génomes
collectifs se comportent simplement comme un « réservoir de
gènes ». C’est l’antithèse même de l’unité. Le génome est vu
comme un immense arrangement de molécules, tout à fait fortuit
et grandement aléatoire. Chaque nucléotide est censé être apparu
et censé « évoluer » (ou dériver) indépendamment des autres.
L’on doit appeler ce modèle de pensée (c’est-à-dire celui selon
lequel l’homme n'est qu’un sac de molécules) le réductionnisme.
verrue peut objectivement être considérée comme laide. C’est pourquoi le
vieillissement est un processus qui enlaidit. C’est pourquoi les voitures qui se
rouillent, les déformations biologiques, les guerres et les mensonges sont
tous véritablement laids.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
19
Le généticien moderne typique voit le génome comme
étant principalement de « l’ADN poubelle », dans lequel sont
mélangés plus d’un million de « gènes égoïstes » parasites (les
généticiens reconnaissent quand même qu’il y a une certaine dose
d’information réelle : quelques dizaines de milliers de gènes
fonctionnels). Il est largement admis que chaque gène égoïste a
son propre agenda égoïste, en se diffusant aux dépens de
l’ensemble.
Comment cela pourrait-il être vrai ? À la lumière de la
deuxième loi de la thermodynamique, peut-il apparaître possible
que l’ordre et l’unité stupéfiante du phénome résultent
entièrement d’un génome fragmenté et chaotique ?
Rationnellement, si l’ordre et l’unité du phénome émanent du
génome, alors le génome ne devrait-il pas être plus complexe et
plus intégré que le phénome ?
Imaginez que vous entriez dans le vaisseau spatial
intergalactique S.S. Phénome. Vous passez des portes marquées
« Salle des machines à vitesse galactique » et « Station orbitale ».
Ensuite, vous voyez une porte affichant l’indication « Bureau de
l’Architecte en chef et de l’Ingénieur en chef ». Vous ouvrez la
porte et vous voyez un bureau dans un désordre indescriptible.
Des papiers traînent partout, il y a une odeur de nourriture en
décomposition, et les écrans des ordinateurs sont cassés. Debout
sur un bureau, deux chimpanzés se battent pour une banane.
Seriez-vous assez naïf pour croire que vous voyez vraiment
l’Architecte en chef et l’Ingénieur en chef du S.S. Phénome ?
Penseriez-vous vraiment que le S.S. Phénome ait pu avoir été créé
et conservé en bon ordre par ce bureau qui se trouve dans un état
dégénéré et chaotique ? Pourtant, c’est ainsi que le monde
moderne voit le génome ! C’est le paradigme dominant en ce qui
concerne la nature même du génome, et cela décrit les relations
stupides de type maître /esclave de génie entre le génome et le
phénome. Dans cette perspective, ne devrions-nous pas réévaluer
notre vision du génome avec un œil critique ? N’est-il pas temps
de changer de paradigme ?
Si la complexité intégrée est réellement ce qui démontre
qu’il y a eu une conception, et si le génome était vraiment conçu à
l’origine, nous prédirions que le génome devrait présenter des
preuves étendues d’intégration et d’unité.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
20
Nous devrions pouvoir découvrir de nombreux niveaux
d’unité de forme et de fonction dans le génome. Je crois que cela
commence maintenant à se produire. Je prédis que cela se verra
de plus en plus dans les années à venir, à mesure que nous
décrypterons les nombreuses configurations multidimensionnelles
élaborées qui existent dans le génome. Je prédis que, quand nous
comprendrons mieux le génome, nous verrons l’intégration et
l’unité à tous les niveaux. Mais je prévois également que nous
verrons de plus en plus de preuves de dégénérescence et de
corruption de la conception originale, puisque le processus des
mutations est dégénératif et que la sélection ne peut pas empêcher
la dégénérescence mutationnelle. Le génome subit clairement une
énorme quantité de changements dus aux rythmes élevés de
mutations qui sont les nôtres. Mais il me semble que ce que nous
voyons est un changement clairement « déclinant ». Il n’est pas
possible qu’un changement aléatoire soit à l’origine de la
complexité intégrée. L’unité (complexité complètement intégrée)
ne peut tout simplement pas se faire par une succession d'erreurs
survenant l’une après l’autre (comme ce livre le démontre
clairement).
L’unité profonde de la vie révèle la sombre réalité du
réductionnisme : une sorte de cécité spirituelle. Le réductionnisme
est simplement l’ignorance profonde de l’unité qui saute aux yeux
comme l’évidence même tout autour de nous. Plus
spécifiquement, l’Axiome Primaire9, avec ses « réservoirs de
gènes » et son évolution des différents nucléotides
indépendamment les uns des autres, est simplement un
réductionnisme extrême appliqué à la biologie. Il est ainsi
intrinsèquement invalide. En un sens, cela rend inutiles tous les
arguments de ce livre. Ma conviction personnelle est que, même
indépendamment des arguments génétiques de cet ouvrage,
l’Axiome Primaire est infirmé simplement parce que le
phénomène de l’unité est une réalité omniprésente.
***************************
9
L’Auteur nomme « Axiome Primaire » l’hypothèse néodarwinienne d’une
évolution progressive résultant du couple mutations/sélection.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
21
Sur les expériences de Lenski
Arthur Demongeot1
Présentation : Depuis 30 ans, à l’université du Michigan, le Pr Richard Lenski
conduit une série continue d’expériences « d’évolution en acte ». Il cherche à
transformer des lignées de colibacilles, ces bactéries se repoduisant en moins
d’une heure. À l’échelle humaine, ce serait donc des millions d’années
d’évolution qu’il aurait simulées ! Résultat : une lignée est désormais capable
d’assimiler le citrate de son milieu de culture. Mais ce n’est nullement une
fonction nouvelle, comme le proclament à l’envi les sectateurs de
l’évolutionnisme. On verra, ici, qu’il s‘agit en réalité d’une régression, d’une
perte de fonctionnalité, comme lorsqu’un interrupteur reste « collé » en position
de passage du courant.
Contrairement à ce qui est suggéré par le prêt-à-penser
scientifiquement correct, la polémique évolutionnisme2 / création3
n’est pas une controverse opposant science et pseudoscience,
progrès et obscurantisme ou connaissance et croyance, mais un
débat scientifique portant sur la définition précise de ce qu’est
l’évolution.
Est-elle, comme le postulent les darwinistes, un processus
créateur capable d’engendrer de nouveaux organes, de nouveaux
processus cellulaires, de nouveaux réseaux de gènes
interconnectés et de transformer substantiellement les
organismes ? Peut-elle produire de l’information codante
originale, de la complexité ? Est-elle dotée de pouvoirs
transformateurs, complexificateurs, organisateurs et créateurs ?
Ou bien est-elle, comme le postulent les
antiévolutionnistes, un processus agissant sur les accidents et non
sur les formes, impliquant le simple passage de la puissance à
l’acte de potentialités génomiques propres à chaque « espèce » ?
1
Docteur en biologie.
2
L’évolutionnisme est l’hypothèse d’une transformation continue,
strictement naturaliste, mue par le hasard et la sélection, allant depuis les
premières formes de vie apparues jusqu’aux organismes actuels.
3
Par création nous entendons l’idée selon laquelle un Créateur, une
intelligence ordonnatrice, serait intervenu, d’une façon ou d’une autre, dans
les processus d’apparition des diverses formes de vie peuplant notre globe.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
22
L’évolution, c’est-à-dire le couple hasard / sélection peut-
elle créer une information génétique originale ou se contente-elle
de légèrement modifier, altérer, déplacer, dupliquer, échanger, ou
encore détruire une information génétique préexistante ?
Les évolutionnistes affirment qu’indéniablement,
l’évolution peut produire de l’information génétique originale
(apparition de gènes de novo, transformation substantielle de
gènes préexistants, etc.), mais sur quoi cette certitude repose-t-
elle ? À vrai dire, sur pas grand-chose, mis à part leur croyance
selon laquelle l’évolution allant depuis les molécules jusqu’aux
organismes actuels serait un fait.
Leurs contradicteurs, quant à eux, estiment que
l’évolution n’est pas dotée de telles facultés, qu’elle n’est pas
créatrice et qu’en définitive, l’apparition d’une information
génétique et sa modification sont deux questions distinctes. La
première implique l’intervention d’une intelligence ordonnatrice,
nécessite un acte créateur spécifique, tandis que la seconde peut
effectivement s’expliquer via l’action des causes secondes. Ainsi,
l’être ne s’explique pas par le devenir ; l’apparition de
l’information génétique ne s’explique pas par sa modification. De
plus, l’évolution est majoritairement régressive, les mutations
n’ont aucun mal à casser des choses complexes – ce qui peut à
l’occasion procurer un avantage sélectif –, mais, en revanche,
imaginer que des mutations puissent construire graduellement des
choses entièrement nouvelles, des processus cellulaires
complexes, hautement régulés et interdépendants, via un
processus aveugle et inintelligent de type darwinien, relève de
l’utopie et s’avère être contredit par toutes nos observations
empiriques et nos expérimentations.
L’expérience de Lenski permet de jeter un éclairage très
intéressant sur cette discussion. Tentative la plus audacieuse
jamais initiée pour tenter de prouver la véracité de la théorie de
Darwin, elle est utilisée à la fois par les évolutionnistes et par
leurs contradicteurs pour justifier leurs hypothèses. Voyons cela
en détail.
Une équipe de recherche dirigée par le Pr Lenski étudie
les changements génétiques chez une population de bactéries
Escherichia coli (E. coli) depuis 1988, soit une trentaine d’années.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
23
Les bactéries ont la capacité de se multiplier ou de muter
extrêmement rapidement, et constituent par conséquent un
excellent modèle pour étudier l’évolution (leur évolution est bien
plus rapide que celle des organismes multicellulaires complexes).
Cette population a passé le cap des 50 000 générations en 2010 et
en est rendue à ce jour – en 2019 – à environ 70 000 générations.
Afin de mieux nous figurer ce que représentent ces chiffres,
notons qu’approximativement 100 générations d’hommes nous
séparent de la naissance du Christ. Ainsi, à l’échelle humaine, ces
70 000 générations représenteraient environ 1,5 millions d’années,
ce qui est gigantesque.
Mais contrairement à ce qu’espéraient les darwiniens, ces
dizaines de milliers de générations n’ont abouti à aucune
transformation évolutive spectaculaire. Bien que les génomes
aient énormément varié au cours de ces 30 années, les bactéries E.
coli sont restées des bactéries E. coli. Les scientifiques ont relevé
des variations de taille, d’épaisseur de membrane ou de vitesse de
division, mais aucun changement majeur n’a pu être détecté.
Toutefois, une « nouvelle » capacité est apparue chez certaines
bactéries au bout de 30 000 générations, faisant ainsi dire aux
darwinistes que cette expérience aurait validé leur théorie et
« battu en brèche la thèse de la complexité irréductible4 ». Tout
cela est en réalité faux et il suffit d’examiner en détail les résultats
de cette expérience pour le démontrer.
En milieu aérobie (milieu contenant de l’oxygène), les
bactéries E. coli sont ordinairement incapables de « consommer »
le citrate (acide citrique), et si du citrate est présent dans leur
milieu nutritif, elles ne l’absorberont pas, ne l’importeront pas au
sein de leur organisme. Toutefois, et bien que ce citrate ne puisse
pénétrer à l’intérieur de ces bactéries en milieu aérobie, elles le
fabriquent et l’utilisent car c’est l’un des intermédiaires du fameux
cycle de Krebs via lequel elles produisent de l’énergie en présence
d’oxygène. Le citrate est donc déjà présent dans la cellule qui le
métabolise, bien qu’elle ne puisse l’extraire à partir de
l’environnement.
4 C’est en tout cas ce qu’affirme Wikipedia, l’encyclopédie « libre » dans cet
article : https://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Lenski
#Exp%C3%A9riencede_Lenski
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
24
Il est produit à partir d’oxalocacétate et d’acétyol-CoA,
puis est utilisé et transformé en D-isocitrate, lui-même transformé
en α-kétoglutarate, et ainsi de suite…
En milieu anaérobie (absence d’oxygène), les choses sont
différentes. Ici, le citrate contenu dans le milieu nutritif peut être
prélevé puis est consommé via le processus de fermentation. Un
transporteur membranaire (protéine) permettant l’entrée du citrate
dans la cellule est exprimé (fabriqué) spécifiquement à cette fin en
milieu anaérobie, mais celui-ci n’est pas exprimé lorsque la
bactérie est en présence d’oxygène. Ainsi, le citrate peut être
métabolisé par la bactérie en absence comme en présence
d’oxygène, mais ne peut pénétrer à l’intérieur de la cellule que
dans le premier cas.
L’équipe de Lenski observa que certaines bactéries
avaient L’équipe de Lenski observa que certaines bactéries avaient
acquis la capacité de consommer le citrate présent dans le milieu
de culture en milieu aérobie, ce qui habituellement n’est pas
possible. Puis, en analysant les génomes, elle mit en évidence une
mutation ayant entraîné l’expression continuelle du transporteur
du citrate. Autrement dit, cette protéine, qui normalement n’est
exprimée qu’en milieu anaérobie, se retrouva exprimée en milieu
aérobie et en milieu anaérobie. Le citrate pouvait ainsi pénétrer
dans la bactérie en présence d’oxygène – ce qui était jusqu’alors
impossible (mais inutile) – puis être catalysé via le cycle de Krebs
puisque, comme nous l’avons vu, cette molécule est un
intermédiaire dans ce cycle. D’autres petites mutations permirent
d’ajuster le cycle de Krebs afin de l’adapter à la quantité de citrate
désormais disponible dans la bactérie. Ces modifications sont
mineures : variation de l’expression d’une protéine (DctA) et
variation de l’activité d’une enzyme (citrate synthase).
Contrairement à ce que l’on peut envisager de prime
abord, la mutation ayant entraîné la présence permanente du
transporteur (en milieu anaérobie et en milieu aérobie) n’a en
réalité produit aucune nouvelle information, mais a simplement
aboli la régulation de l’expression de cette protéine.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
25
Le gène codant pour le transporteur du citrate était
auparavant placé sous le contrôle d’un promoteur5 actif en
absence d’oxygène et inactif en sa présence. La mutation
identifiée par Lenski et son équipe, plaça ce gène sous le contrôle
d’un autre promoteur qui, contrairement au précédent, est actif en
présence comme en absence d’oxygène. Le gène s’est ainsi
retrouvé continuellement exprimé. En définitive, la mutation n’a
donc pas créé de nouvelles séquences génomiques actives mais
simplement réagencé des séquences préexistantes, ce qui
correspond tout à fait aux hypothèses et aux prédictions
antiévolutionnistes. En revanche, cela ne saurait valider la
prédiction évolutionniste majeure selon laquelle l’évolution serait
capable de produire de l’information génétique originale. Ici, rien
de tel n’a été observé et, en vérité, cela n’a jamais été observé
nulle part.
En résumé, les bactéries, qui n’étaient capables de
métaboliser le citrate qu’en milieu anaérobie, sont devenues
capables de le faire en milieu aérobie, et ceci est dû à la perte de la
régulation d’un transporteur membranaire. Comme à
l’accoutumée, il s’agit d’une évolution régressive, d’une perte de
complexité, ce qui ne saurait justifier la thèse d’une évolution
créatrice, complexificatrice et transformatrice.
Prenons l'image d'un interrupteur permettant normalement
d'éteindre ou d'allumer la lumière dans une pièce. Imaginons
qu'une anomalie entraîne l’activation perpétuelle de cet
interrupteur et le rende ainsi incapable d'éteindre la lumière. Aura-
t-on assisté à une augmentation de la complexité de ce dispositif ?
Aura-t-il évolué positivement ou bien aura-t-il perdu sa fonction ?
Laquelle des deux situations sera la plus complexe : une
porte s’ouvrant et se fermant en fonction de la teneur en oxygène
présent dans l’air, ou une porte continuellement ouverte ? Une
protéine dont l’expression varie en fonction de la concentration
ambiante en oxygène ou bien une protéine constamment
exprimée ?
5
Un promoteur est une séquence génomique située à proximité d'un gène,
indispensable à l’expression de ce dernier. Il peut être actif dans certaines
conditions (le gène sera alors exprimé et la protéine sera produite) et inactif
dans d’autres (le gène sera alors inactif et la protéine ne sera pas fabriquée) ;
ou alors être continuellement actif.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
26
Finalement, l’acquisition de cette « nouvelle capacité »
n’est qu’un simple interrupteur on / off n’impliquant aucune
hausse de complexité, ce qui concorde parfaitement avec la thèse
d’une Conception du vivant, mais ne saurait valider les hypothèses
évolutionnistes et encore moins « battre en brèche la thèse de la
complexité irréductible ».
Cette expérience impressionne, car elle a été réalisée sur
de très nombreuses années. Le « nouveau » caractère est apparu au
bout de la 30 000e génération, soit environ une dizaine d’années.
Notons toutefois que d’autres équipes de recherche ont
par la suite observé cette même capacité apparaître en quelques
jours seulement, dans des conditions de sélection plus
« stringentes »6, ce qui tend à démontrer que le hasard n’a rien à
voir avec cela, mais que cette évolution est préprogrammée et
ciblée afin de permettre aux bactéries de s’adapter rapidement.
Les bactéries sont indispensables et jouent un rôle essentiel dans
le maintien de l’ordre de la vie sur Terre. Notre corps en contient
plus qu’il ne comporte de cellules : c’est ce qu’on appelle le
« microbiote ». Ces bactéries sont impliquées dans
d’innombrables processus biologiques et la plupart des espèces –
animales ou végétales –֪ ne pourraient survivre sans elles. Il est par
conséquent crucial qu’elles puissent s’adapter rapidement aux
aléas du milieu et sont, à cette fin, dotées d’un fabuleux potentiel
d’adaptabilité leur permettant d’exercer leurs fonctions en toutes
circonstances.
6
« Rapid Evolution of Citrate Utilization by Escherichia coli by Direct
Selection Requires citT and dctA. » Journal of bacteriology, 2016. En se
plaçant dans des conditions environnementales plus sélectives, cette équipe a
observé la même capacité émerger 46 fois en un nombre de générations allant
de 12 à 100 (nous sommes donc loin des 30 000). Contrairement à ce que
suggéraient le lobby darwinien et le sensationnalisme journalistique à sa
botte, cet article précise bien qu’aucune nouvelle information n’est apparue
afin qu’émerge cette capacité : « No new genetic information (novel gene
function) evolved. » Il semblerait donc que cette adaptation – qui refait
toujours surface lorsqu’elle est nécessaire – soit un bel exemple de
programmation génétique permettant au vivant de s’adapter efficacement aux
conditions imposées par l’environnement. Lorsque le même trait apparaît 46
fois de façon indépendante en un nombre très restreint de générations, il faut
bien se rendre à l’évidence : le hasard n’y est pour rien.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
27
Si les bactéries disparaissaient, suite aux variations du
milieu et étaient incapables de s’adapter, la vie se serait éteinte
depuis fort longtemps.
En résumé, l’expérience de Lenski, présentée dans tous les
manuels de biologie comme un flamboyant exemple de la
puissance prédictive et explicative de la théorie de l’évolution,
exemple dans lequel une capacité originale apparaîtrait, est en
réalité un nouvel exemple d’évolution régressive. Cette « nouvelle
capacité » ne résulte en définitive que de la disparition d’un
interrupteur on / off, via une mutation permettant l’expression
continuelle d’un transporteur membranaire qui n’était auparavant
exprimé que dans certaines conditions.
Cette expérience montre en outre que, contrairement à ce que
prétendent les promoteurs de l’évolutionnisme, les darwino-
sceptiques ne nient nullement les données factuelles présentées
par les scientifiques. Ils en donnent simplement une interprétation
différente, une interprétation bien plus proche de la réalité que
celle de nos grands prêtres du scientisme institutionnel, qui
présentent toute évolution comme une preuve en faveur de leurs
croyances, sans réaliser que, bien souvent, ce qu’ils présentent
démontre l’inverse de ce qu’ils prétendent.
Pour que l’évolutionnisme puisse devenir scientifiquement
crédible, il faudrait montrer que l’évolution est capable de
produire de la complexité, de l’information génétique codante
originale. Or cela ne sera jamais observé, car l’apparition d’une
information codante et sa modification sont deux problématiques
distinctes. La source des errements darwiniens est idéologique :
l’évolutionnisme, avant d’être une théorie scientifique, est avant
tout une philosophie consistant à faire primer le devenir sur l’être.
Tant que ces scientifiques chercheront à justifier l’apparition de
l’information génétique par sa modification, ils n’auront pas accès
aux réponses et resteront enfermés dans leur monde imaginaire au
sein duquel des erreurs de copie peuvent, en se cumulant au fil du
temps, écrire de nouveaux livres.
Les causes secondes ne rendent pas compte de l’apparition
initiale d’une information génétique ; elles peuvent simplement
expliquer sa modification. L’expérience de Lenski en constitue un
parfait exemple.
*******************************
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
28
HISTOIRE « Si l'homme est libre de choisir ses idées,
il n'est pas libre d'échapper aux conséquences des idées qu'il a choisies »
(Marcel François).
Rebelles sans raison… mais non sans mobiles1
Christopher A. Ferrara2
Présentation : Beaucoup des Pères fondateurs en vinrent à reconnaître que
« l'expérience américaine » était un échec qui avait dégénéré presque
immédiatement en « démocratie » de masse tyrannique, bien pire que la
société hiérarchique traditionnelle qu'elle avait remplacée. Pourtant, les
catholiques libéraux persistent à promouvoir le mythe d'une Révolution
Américaine « conservatrice ». Il importe de dénoncer cette fraude
intellectuelle.
Le projet fondamental des catholiques libéraux,
condamnés par le bienheureux pape Pie IX, comprenant lord
Acton et son mentor excommunié, l'abbé Dollinger, était d'inciter
les catholiques à accepter comme compatible avec la foi la notion
moderne de la « liberté » : un État laïc pluraliste ne professant
aucune religion, mais donnant à tout homme la « liberté » de
pratiquer tout ce qui lui paraît être vrai, bon et utile ; mais
naturellement pas d'instaurer un ordre social catholique qui
imposerait des limites à la « liberté ». Aujourd'hui, le catholique
libéral, à l'œuvre dans des organisations « libertariennes » telles
que l'Acton Institute et le Von Mises Institute, poursuit le même
projet.
1
Repris de « Rebels without a cause », The Remnant du 15 mai 2006 (PO
Box 1 117, Forest Lake, MN 55 025). Aimablement traduit par Claude Eon.
2
Christopher A. FERRARA, né en 1952, avocat et journaliste, activiste « pro-
vie », a fondé en 1990 l’Association des Juristes catholiques américains
(ACLA). Catholique intransigeant, sa plume acérée a participé à nombre des
combats de sociaux qui traversent la société américaine.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
29
Le mythe libéral d'une Révolution « conservatrice »
Le projet catholique libéral contemporain comprend la
promotion du grand mythe selon lequel la Révolution américaine
fut un mouvement « conservateur » pour la protection des « droits
individuels » donnés par Dieu – droits de vie, de liberté et de
propriété – un mouvement dont le « conservatisme » peut être
facilement soutenu par les catholiques fidèles. Par exemple, dans
son étude sur la Révolution américaine, le Professeur Gordon
Wood, lauréat du Prix Pulitzer, observe que :
« Nous autres, Américains, aimons à croire que notre
révolution n'était pas de nature radicale ; en fait, le plus
souvent nous la tenons purement et simplement pour
conservatrice… Mais si nous mesurons le radicalisme par
la quantité de changement social qui eut lieu… alors la
Révolution américaine ne fut pas du tout conservatrice ;
au contraire, elle fut aussi radicale et aussi
révolutionnaire que n'importe laquelle dans l'Histoire…
En fait, ce fut l'une des plus grandes révolutions que le
monde ait connues, un bouleversement capital qui non
seulement altéra fondamentalement le caractère de la
société américaine, mais affecta de façon décisive le
cours de l'Histoire ultérieure… En détruisant la
monarchie et en instaurant la république, ils [les
révolutionnaires américains] changeaient leur société
ainsi que leur gouvernement, et ils le savaient3. »
Contrairement à ce que les manuels scolaires déclarent
solennellement, la Révolution américaine ne fut pas une révolte
légitime contre « la taxation sans représentation ».
3
Gordon S. WOOD, The Radicalism of the American Revolution, New York,
Vintage Books, 1993, pp. 1-5.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
30
Les contre-propagandistes Tory démontrèrent facilement
que « tout citoyen anglais est taxé et pas un sur vingt n'est
représenté4 » L'idée de gouvernement par « représentation » que
Pierre Manent appelle « une catégorie fondamentale de la pensée
libérale », est une fiction qui cache simplement le remplacement
d'un souverain par un autre. Dans le cas de la Révolution, le roi
George III fut d'abord remplacé par les révolutionnaires eux-
mêmes, dont les Comités de correspondance et le Congrès
Continental ne furent élus par personne pour « représenter » le
peuple en général. Ce souverain par intérim auto-proclamé fut à
son tour remplacé par la « volonté souveraine du peuple » pour
former le gouvernement national, lequel très rapidement (et
malgré des « élections » de pure forme) surpassa les pires excès de
la Couronne et du Parlement, exactement comme les
pamphlétaires Tory l'avaient prédit avant la Révolution.
La Révolution américaine ne fut pas davantage une
révolte légitime contre la « tyrannie » du roi George. Comme le
note le Professeur Wood, « Il ne devrait plus y avoir aucun doute
à ce sujet : les colons américains blancs n'étaient pas un peuple
opprimé; ils n'avaient pas à se débarrasser de lourdes chaînes
impériales5 ». Même un commentateur libertarien, abandonnant
quelque peu la version libertarienne des « Fondateurs » assurant
les droits de propriété lockéens et « l'auto-détermination » pour les
colons, a admis la légèreté du prétexte fondamental des
révolutionnaires selon lequel le roi George et le Parlement étaient
des « tyrans » :
« D'accord, les Anglais ont fait quelques trucs odieux. Ils
ont envoyé des régiments à Boston, fermé le port et logé
des soldats dans les maisons des colons. Mais c'était
seulement après que des tentatives répétées d'apaiser les
colonies n'avaient abouti à rien et eurent seulement
4
Philip DAVIDSON, Propaganda and the American Revolution, Chapel Hill,
University of North Carolina Press, 1941, p. 271; citant Soame JENYNS in
Massachusets Gazette.
5
G. WOOD, op.cit. p. 4.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
31
engendré davantage de défiance. Il n'y a aucune
comparaison, absolument aucune, entre les mesures
répressives anglaises et ce qui se produit dans la "libre"
Amérique. Les Bostoniens ont eu ce qu'ils demandaient.
Non, les taxes de la Vieille Angleterre n'étaient pas
populaires par ici. Mais quand l'Amérique se plaignit,
Londres écouta. La loi du timbre [Stamp Act] de 1765 fut
abolie par le Parlement dès l'année suivante, après que les
colons eurent protesté. Le Parlement essaya de nouveau
en 1767 avec les lois Townsend taxant les importations de
verre, de papier, de plomb et de thé. Les colonies
hurlèrent de nouveau et les Anglais reculèrent encore,
abolissant tout, sauf la taxe sur le thé, en 1770. Pourtant,
ce sont ces créatures qui sont traitées de tyrans ! Des
tyrans ?! Plût à Dieu que nos Congrès et Présidents soient
aussi réceptifs aux souhaits du peuple américain6. »
La Révolution, donc, n'était pas le soulèvement du
citoyen contre l'oppression politique et économique de despotes
d'au-delà des mers. Au contraire, comme Wood l'observe, « les
colons savaient qu'ils étaient plus libres, plus égaux, plus
prospères et moins accablés de [prétendues] lourdes restrictions
féodales et monarchiques que dans aucune autre partie de
l'humanité du XVIIIe siècle7 ». Dans son gigantesque hymne à la
Révolution, Conçu en Liberté, le gourou libertarien Murray
Rothbard « montre clairement que…les Américains voulaient se
battre contre la coercition britannique, mais que beaucoup, sinon
la plupart se considéraient comme des sujets britanniques
combattant des lois injustes ; retirez les lois et ils deviendraient à
nouveau de paisibles sujets8 ».
6
John ATTARIAN, Hurrah for King George ! à lewrockwell.com
7
G. WOOD, op.cit., p. 4.
8
Robert KLASSEN, Conceived in Liberty : a Review.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
32
Pourquoi alors la Révolution se poursuivit-elle lorsque les
lois injustes furent abolies ? La réponse est que la Révolution fut
poussée à son cœur idéologique par la haine de ses leaders
radicaux envers les traces de l'ordre social chrétien que
représentait une monarchie alliée à une Église établie. La
Révolution française fut également une attaque contre l'ordre
social chrétien qui existait encore dans l'Ancien régime. David
Hume, l'empiriste écossais qui mourut l'année même du début de
la Révolution américaine, résuma l'esprit révolutionnaire du 18e
siècle comme étant le rejet de la sujétion séculaire de la société
civile à l'autorité religieuse : « De tous temps les prêtres ont été
les ennemis de la liberté… La liberté de penser et d'exprimer nos
pensées est toujours fatale pour le pouvoir des prêtres…et, à
cause du lien infaillible prévalant entre toutes les sortes de
liberté, on ne peut jouir de ce privilège… que sous un
gouvernement libre9. »
Par « gouvernement libre » Hume entendait tout
simplement un état laïc. L'Amérique deviendra le premier État de
ce genre dans l'histoire de l'Occident, non pas à cause d'une
réaction conservatrice contre des injustices, mais à cause de
l'inévitable progression, spécialement dans les colonies du nord,
du principe protestant que toute autorité, tant civile que religieuse,
provient des jugements privés d'individus autonomes, qui doivent
avoir la liberté de s'opposer à l'ordre établi chaque fois qu'ils sont
poussés à le faire. Voilà ce que les radicaux entendaient
finalement par Liberté. Comme le déclara Edmund Burke dans
son discours au Parlement en 1775 :
« Tout protestantisme, même le plus froid et passif, est
une sorte de dissidence. Mais la religion qui domine dans
nos colonies du nord est un raffinement du principe de
résistance ; c'est la dissidence de la dissidence, et le
protestantisme de la religion protestante.
9
Cité dans Bernard BAYLIN, The Ideological Origins of the American
Revolution, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1967, p. 99.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
33
Cette religion, sous une variété de dénominations en
accord sur rien sauf sur la communion de l'esprit de
liberté, prédomine dans la plupart des provinces du
nord10… » 11
Ainsi, c'était l'existence même d'une monarchie alliée à
une Église qui justifiait la révolution dans l'esprit des meneurs
radicaux – c’est-à-dire la perfection du protestantisme, pour ainsi
dire – même si les monarques dont l'autorité était rejetée étaient
eux-mêmes très doux et en fait positivement bienveillants,
comparé à ce qui allait suivre.
Le problème en Amérique, cependant, était que
« l'ancien et obsolète idéal Whig d'indépendance virtuelle sous un
roi potiche d'Angleterre et d'Amérique ne pouvait être détruit que
si le roi était attaqué personnellement12 ». Arrive le grand
agitateur radical, Thomas Paine. Ce fut Paine, écrit Rothbard, qui
devint « la voix de la Révolution américaine et la plus grande
force pour la pousser à son terme et à l'indépendance13 ». Sidney
Hook, autre dévot libéral de la Révolution, juif, loue pareillement
Paine comme l'homme qui « inspira deux des plus grandes
révolutions de l'histoire humaine, l'américaine et la française14 ».
Dans Common Sense Paine montre que la Révolution
américaine était nécessaire pour faire disparaître « les restes de la
tyrannie monarchique en la personne du roi » et il n'importait pas
que le roi George lui-même fût en fait un tyran.
10
Edmund BURKE, Speech on Conciliation with the Colonies, The Founders'
Constitution, Volume I, Chapter 1, Document 2.
11
NdT. « Nos démocraties d'aujourd'hui continuent à défendre avec
insistance l'idée selon laquelle la conscience humaine constitue l'autorité
dernière à laquelle seule il revient de décider en dernière instance. Mais elles
ont tranché le fil qui reliait la conscience à la divinité… » (Rémi BRAGUE,
Modérément moderne, Paris, Flammarion, Champs essais, 2014, p. 170).
12
KLASSEN, op.cit. citant et expliquant Conceived in Liberty de
ROTHBARD.
13
Conceived in Liberty, vol.IV, p. 137 ; cité dans KLASSEN, op. cit.
14
Common Sense, the Rights of Man and Other Essential Writings of Thomas
Paine, New York, Meridian Books, 1984, Introduction, p. ix.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
34
Dans les Rights of Man, Paine justifia plus tard la
Révolution française malgré « la modération naturelle » de Louis
XVI, celle d’un monarque « peu disposé à l'exercice de ce genre
de pouvoir. » Comme l'écrivit Paine, en termes applicables tant à
la France qu'à l'Amérique : « Ce ne fut pas contre Louis XVI, mais
contre les principes despotiques du gouvernement, que la nation
se révolta… Le monarque et la monarchie étaient des choses
distinctes et séparées; et c'était contre le despotisme de celle-ci, et
non contre la personne ou les principes du premier, que la révolte
commença et que la Révolution fut accomplie. »15 De tels
arguments valurent à Paine la citoyenneté française honoraire et
un siège à la Convention, bien qu'il n’échappât que de peu à
l'exécution, pour avoir voté contre le régicide pur et simple de
Louis XVI.
Nourrir la haine du « papisme »
Pour les colons radicaux, la monarchie de George III et
son alliance avec l'Église d'Angleterre était un rappel vivant de
« l'esclavage » de l'ordre social catholique sous lequel les Français
continueraient à souffrir jusqu'à leur « libération » en 1789. Dans
son étude de la Révolution, le Pr Bernard Bailyn, Prix Pulitzer,
observe que, pour les révolutionnaires américains, ce n'était
finalement pas la question de mesures fiscales particulières de la
Couronne comme le Stamp Act, mais plutôt « que l'intention réelle
derrière le Stamp Act était un effort pour fonder le lien fatal entre
les despotismes civil et religieux », constamment traités de
« papisme » par les propagandistes et les démagogues
révolutionnaires. Le papisme ne désignait rien d'autre que
« l'union de l'Église de Rome avec une autorité civile
agressive… » Les révolutionnaires voyaient cela « comme la plus
grande menace, la menace classique » envers ce qu'ils appelaient
Liberté16.
15
Ibid. p. 27 (de Common Sense), p.133 (de The Rights of Man).
16
BAILYN, op. cit., p. 98, n.3, 99.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
35
Comme le prétendit John Adams, l'Amérique était
destinée à « l'instruction de l'ignorant et à l'émancipation de la
partie servile de l'humanité partout dans le monde », y compris
l'Europe catholique, mais à moins que les colons ne s'unissent
contre le Stamp Act, « il s'établirait en Amérique la même tyrannie
civile et ecclésiastique dont les hommes s'étaient libérés par la
Réforme protestante17 ». En fait, « partout les colons avaient par
tradition une antipathie, une méfiance et même une peur du
catholicisme romain », qui étaient facilement exploitées en
soulevant le spectre d'une Église anglicane quasi catholique,
établie en Amérique, même s'il « n'y avait pas de danger réel de
la voir s’établir18 »…
Compte tenu de cette motivation idéologique, l'Acte de
Québec (1774) constituait un prétexte beaucoup plus sérieux de
révolution que n'importe quelle mesure fiscale19.
17
DAVIDSON, op.cit., p.123, citant et expliquant les arguments d'ADAMS.
18
Ibid., p. 122.
19
Quebec Act. Après le Traité de Paris (1763), qui cédait le Canada aux
Anglais, les Canadiens qui choisirent de ne pas partir devinrent sujets
britanniques. Mais pour occuper des fonctions publiques, ils devaient
prononcer un serment d'allégeance contenant le rejet de la foi catholique. La
plupart des Canadiens, étant catholiques, refusèrent de prêter ce serment et
furent donc exclus de toute participation aux gouvernements locaux. Ceci
provoqua naturellement un mécontentement dans la population. D'autre part
les Anglais redoutaient que les Canadiens ne vinssent soutenir la rébellion
commençante des Américains des 13 colonies.
Le Quebec Act de 1774 entendait remédier à tout cela. Les principales
dispositions de cette loi étaient les suivantes :
- Les frontières de la province ex-française du Québec étaient élargies
pour comprendre les territoires dans ce qui est maintenant le sud de l'Ontario,
l'Illinois, l'Indiana, le Michigan, le Wisconsin et des parties du Minnesota.
Ceci représentait 3 fois la taille de la province française.
- Le nouveau serment ne faisait plus référence au protestantisme
obligatoire et autorisait les officiers publics à pratiquer le catholicisme. Il
autorisait aussi le retour des jésuites.
- L'Acte confirmait que la loi française continuerait à régir les affaires
civiles, mais pas les affaires criminelles qui restaient soumises au droit
anglais.
Cet Act fut très mal reçu par les 13 colonies, principalement parce qu'il
promouvait l'extension du papisme, mais aussi parce qu'il empêchait
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
36
Cette loi fut citée parmi les « lois intolérables »,
précisément parce qu'elle accordait un statut légal à l'Église
catholique et étendait « les frontières d'une province "papiste"20
menaçant par là les colons d'une horde d'esclaves papistes dans le
nord et dans l'ouest21… ». L'Acte donna aux propagandistes
révolutionnaires « leur vraie opportunité de jouer sur la haine de
Rome » en amplifiant les soupçons sur « les desseins papistes du
gouvernement britannique ». En outre, prétendait-on, en autorisant
l'installation du catholicisme au Québec, le roi George, le crypto-
catholique, « avait délié les colons de leur allégeance envers lui,
car il avait rompu son serment du couronnement. » L'idée que « le
roi et le Parlement avaient l'intention d'établir le papisme sur tout
le continent nord-américain » était « assidûment propagée » par
les propagandistes révolutionnaires et « fit beaucoup pour
préparer les gens à la Déclaration d'Indépendance, car la haine
du catholicisme romain était réelle22 ».
L'Amérique se déclare elle-même État laïc
Finalement, la Révolution américaine, motivée largement
par la haine de ses meneurs envers la monarchie, envers le
papisme et l'ordre social catholique, n'était pas une affaire
conservatrice. Bien plutôt, c'était une entreprise radicale qui érigea
le premier régime pluraliste non-monarchique de l'histoire
occidentale, un régime dont le gouvernement ne reconnaissait
aucun principe chrétien dans sa fondation.
l'extension des colonies dans l'Ohio principalement. L'Act est directement
mentionné dans la Déclaration d'Indépendance comme « act intolérable » et
ce fut certainement une cause accélérant la Révolution.
20
B. BAILYN, op.cit., p. 119.
21
John C. MILLER, Sam Adams : Pioneer in Propaganda, Stanford, CA,
Stanford University Press, 1964, p. 336.
22
DAVIDSON, op. cit. pp.127-128.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
37
Alors, aucun catholique ne sera surpris d'apprendre qu'en
1797 le jeune Sénat des États-Unis ratifia à l'unanimité le Traité
de Tripoli, signé par le Président John Adams, qui déclara aux
musulmans de Tripoli que :
« Vu que le Gouvernement des États-Unis d'Amérique
n'est, en aucune façon, fondé sur la religion
chrétienne ; vu qu'il n'a aucun caractère d'hostilité
envers les lois, la religion ou la tranquillité des
Musulmans…il est déclaré par les parties qu'aucun
prétexte provenant d'opinions religieuses ne produira
jamais l'interruption de l'harmonie existant entre les deux
pays23. »
Le vote de ratification fut le troisième vote unanime dans
l'histoire du Sénat, sur les 339 votes effectués jusqu'alors. Le
commentateur qui nota ce fait, le cita en faveur de la proposition
évidente que « Notre nation fut fondée non sur des principes
chrétiens, mais sur ceux des Lumières. Dieu n'est entré en jeu que
comme un joueur très mineur, et Jésus-Christ était ostensiblement
absent24 ». Comment pourrait-il en être autrement quand
l'intention expresse des idéologues révolutionnaires était d'abolir
l'ordre chrétien, un vestige du « papisme » ?
Les Fondateurs eux-mêmes désillusionnés
Il est comique de voir que, tandis que les catholiques
libéraux d'aujourd'hui essaient de nous persuader que la
Révolution américaine était compatible avec les principes
23
Traité de Tripoli, article XI. Le fait que cet article XI a été laissé tomber
lorsque le Traité fut négocié 8 ans plus tard, ne change pas le fait que le Sénat
et le Président Adams n'ont eu aucune difficulté pour affirmer que l'Amérique
n'était fondée « en aucune façon » sur des principes chrétiens, ce qui, après
tout, était très évident.
24
Brooke ALLEN, « Our Godless Constitution », The Nation, 21 février
2005.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
38
catholiques, beaucoup des Fondateurs manifestèrent un
écœurement chrétien devant les résultats de leur expérience.
Comme Benjamin Rush l'a noté avec un dégoût évident,
l'ordre politique que la Révolution avait créé comportait déjà des
choses comme celles d’un Thomas Jefferson se moquant
ouvertement du christianisme au Congrès, en s'opposant à une
journée nationale de jeûne, ou bien « le culte idolâtre du nom de
George Washington par toutes les classes et par presque toutes
les parties de nos citoyens, manifesté par l'association impie, à
son nom, de noms et d'épithètes qui ne sont attribués dans
l'Écriture qu'à Dieu et à Jésus-Christ25 ». Beaucoup parmi les
Fondateurs, dont John Jay, Elias Boudinot, Noah Webster et John
Randolph « finirent par abandonner les Lumières pour devenir
des chrétiens enthousiastes26 ». Un Rush désillusionné écrivit à
John Adams pour exprimer une conviction qui avait été le
fondement même de l'ordre social catholique : « Rien sinon
l'Évangile de Jésus Christ n'accomplira le formidable travail de
rendre les nations heureuses27. »
Comme Wood le remarque : « Les principaux meneurs
révolutionnaires moururent tous moins que satisfaits des résultats
de la Révolution28. » Ils avaient réussi à renverser le « tyran »
d'alors seulement pour le voir vite remplacé par une démocratie de
masse vraiment tyrannique, poussée de-ci de là par des politiciens
démagogues, associée à une économie de masse corruptrice
contrôlée par les banques. « Les Américains – pensait Rush –
n'avaient pas de caractère national et peu de vraisemblance d'en
acquérir jamais ». « Nous sommes vraiment – disait-il en 1812 –
une nation de banque, de whiskey et de dollar29. »
25
Correspondance avec John Adams, 27 juin 27 et 8 juillet 1812, reproduit
dans The Spur of Fame. Dialogues of John Adams and Benjamin Rush,
Indianapolis, Éd. Schutz & Adair (Liberty Fund), 1966, p. 247, 250.
26
WOOD, op. cit., p. 366.
27
Id.
28
Id.
29
Id.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
39
« L'expérience américaine – admettait Rush moins de
quarante ans après son début – sera certainement un échec. Elle a
déjà déçu les espoirs de ses amis les plus ardents et les plus
optimistes30. »
Ce fut donc bien tard que ces révolutionnaires désabusés
comprirent qu'ils avaient été réellement des rebelles sans raison.
La Liberté qu'ils avaient recherchée s'avéra n'être rien : une simple
absence de contrainte pour l'action humaine, s’achevant en
tyrannie de la majorité dans une société, radicalement nivelée, de
sectes se multipliant et d'un commerce culturellement avilissant
sans limite morale.
Échanger un Léviathan pour un autre
L'expérience américaine du « gouvernement limité » de
Locke s'est inévitablement révélée être le « grand Léviathan » de
Hobbes sous une autre forme, car les deux régimes sont gouvernés
par un souverain absolu. L'État bourgeois proto-capitaliste de
Hobbes, dans lequel le souverain absolu perpétuel, non seulement
édicte les lois civiles, mais définit le canon des Saintes Écritures et
les exigences de l'orthodoxie chrétienne en vertu du « contrat »
implicite avec ses sujets de se soumettre à la règle absolue, n'était
qu'un pas intermédiaire du mouvement libéral révolutionnaire loin
de l'autel et du trône et vers l'État pluraliste accompli de Locke.
Dans cet État, inauguré en ce pays, le souverain absolu est
le gouvernement « représentatif ». Dans un marché hobbesien, la
multitude, toujours implicitement, consent à être le sujet d'un
souverain absolu, même si elle vote de manière convenue pour les
« représentants élus » qui vont tirer les ficelles du « grand
Léviathan » jusqu'à la prochaine élection.
30
Id.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
40
Il y a cette différence cependant : dans la politique de
Locke, l'homme pluraliste nu – i.e. l'homme qui accepte que la
religion et les vérités de la Révélation soient une affaire
strictement privée n'ayant aucun pouvoir contraignant sur le plan
politique –, pour la première fois dans l'histoire, se trouve
entièrement à la merci d'un gouvernement laïc libéré de toutes les
exigences de la religion chrétienne. Et cela, de son propre
consentement.
Les libertariens catholiques refusent d'admettre que le
régime de Locke « d'auto-détermination individuelle » et « de
droits individuels », sans un ordre social catholique soutenu par
l'autorité intégrale de l'Église, doit dégénérer en une tyrannie
édifiée par la volonté populaire. Pour remédier à ce « défaut », les
libertariens radicaux offrent la solution risible « d'abolir le
gouvernement » afin d'éliminer tout « monopole de la force » qui
permettrait à la volonté populaire de compromettre la Liberté.
Mais l'utopie anarchique ainsi proposée, que l'homme n'a jamais
vue et ne verra jamais, ne serait soumise qu’au caprice de la même
volonté populaire qui a consenti au « monopole de la force » en
premier lieu !
Faudrait-il devoir mentionner la tendance naturelle
donnée par Dieu à l'homme, reconnue par toute la tradition
occidentale (cf. La Politique d'Aristote et Diuturnum illud du pape
Léon XIII), d'organiser les sociétés politiques sous des dirigeants
communs, chose que les libertariens considèrent comme une
perversion qui peut être chassée par une éducation appropriée à la
Liberté ?
L'État et le pluralisme des confessions
Au moins quelques catholiques libéraux, cependant, ont
fini par comprendre qu'au nom de la Liberté un peuple autrefois
catholique a été persuadé d'accepter l'athéisme comme religion de
l'État, et que cet État en réalité confessionnel est maintenant
engagé dans la persécution religieuse des chrétiens.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
41
Ainsi, en réponse à la législation récente de l'Union
européenne ordonnant que tous les États de l'UE, y compris Malte
la catholique et la relativement catholique Pologne, légalisent les
mariages homosexuels, on vit Rocco Buttiglione, évincé comme
Commissaire élu des droits de l'homme de l'UE, regrettant que
l'UE « veuille avoir une religion d'État. C'est une religion athée,
nihiliste, mais c'est une religion obligatoire pour tous31 ».
Tout à fait. Mais le remplaçant de Buttiglione, le
catholique de nom Franco Frattini, est un pluraliste lockéen
convaincu. Comme l'a noté le Journal de Bruxelles, « Frattini est
devenu Commissaire Européen l'année dernière parce que l'UE
mit son veto au catholique Rocco Buttiglione car, en tant que
catholique il n'approuvait ni l'homosexualité ni l'avortement. »
Ainsi, Buttiglione est un hérétique qu'il fallait
excommunier, mais Frattini est un membre loyal de l'Église du
Pluralisme de l'UE, dont les dogmes l'emportent sur les dogmes
révélés par Jésus Christ et même sur la loi naturelle ! Alors,
Frattini, tout en protestant (dans un autre contexte) : « Je suis moi-
même catholique ! », insista pour que la nouvelle loi soit
« applicable immédiatement » et que « les États membres dussent
faciliter l'entrée et le séjour de partenaires dans une relation
durable après une évaluation concrète. Cette nouvelle disposition
facilitera la situation des couples homosexuels en Europe. »
La Rome du pluralisme
Il est temps pour les catholiques sérieux de reconnaître
que Washington D.C. est la Rome de l'Église Pluraliste
Universelle dont les persécutions envers les catholiques
réfractaires en Europe sont contestées par Buttiglione (député
s’exprimant – quelle ironie ! – depuis la Rome géographique).
31
Lifesitenews.com, 2 mai 2006.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
42
Le gouvernement qui nia toute fondation chrétienne dans
le Traité de Tripoli pour gagner la faveur des musulmans est, dans
ses principes fondamentaux, ce même gouvernement qui a fait la
guerre à l'Irak et tué des dizaines de milliers de civils afin
d'implanter un régime shiite à la place d'un régime sunnite plus
modéré, tandis que notre Président soutient que l'Islam est « une
religion de paix ».
Comme la débâcle en Irak devrait le démontrer, les
catholiques, qui se prêtent à la promotion mondiale par
Washington du culte de la Liberté, ne peuvent que finir par trahir
la foi et se ridiculiser dans l'affaire. À preuve, par exemple, le
spectacle d'un néo-conservateur catholique connu proclamant
George Bush comme « le second Président catholique… et peut-
être le premier » au récent troisième National Catholic Prayer
Breakfast annuel à Washington.
C'est seulement à Washington, la Rome du Pluralisme,
qu'un homme, intelligent par ailleurs, peut devenir assez confus
pour penser qu'un Méthodiste libéral qui soutient l'avortement
dans certains cas, dont l'Administration finance le Planning
familial et qui déclare des guerres insensées et injustes est un
leader catholique. Les 1 600 catholiques éminents présents au
Prayer Breakfast ont donné à M. Bush une ovation enthousiaste à
la même réunion où divers orateurs ont porté aux nues « Jean-Paul
le Grand », bien que les politiques de Bush soient, sur nombre de
points (le moindre d'entre eux étant la guerre d'Irak), ouvertement
contraires à la foi. Le Pape du Pluralisme régnant comme le Pape
de Rome décédé ont donc tous deux reçu l’accolade de ces
serviteurs de deux maîtres.
Le pape Bush profita de l'occasion pour faire un bref
discours sur la théologie américaine de la « liberté » en déclarant :
« la Liberté est un don du Tout-Puissant parce qu'elle est [sic] et
parce qu'elle est universelle, notre Créateur l'ayant inscrite dans
toute la nature », y compris apparemment les animaux et les
objets inanimés.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
43
Le pape Bush, faisant un clin d'œil au pape Benoît,
déclara en outre que l'Église catholique « offre une vision de la
liberté et de la dignité humaines enracinée dans les mêmes vérités
évidentes que celles de la fondation de l'Amérique. »
Que Notre Seigneur n'ait pas prêché un Évangile de
révolte armée contre un doux roi pour obtenir la libération du
« papisme » assimilée à « la vie, la liberté et la poursuite du
bonheur »32, semble être passé par-dessus la tête de l'auditoire
catholique. Tous applaudirent ce discours insensé.
À ce même National Catholic Prayer Breakfast, le pape
Bush fut suivi par l'évêque Robert C. Morlino, de Madison,
Wisconsin, qui, par soumission au dogme du pluralisme, rejeta
expressément le règne social du Christ dans la société américaine :
« Notre réponse n'est pas de chercher l'incorporation des
croyances spécifiquement catholiques dans la loi civile », dit-il.
Les catholiques américains doivent plutôt limiter leur activisme
politique aux exhortations à certains principes de la loi naturelle
« en tant que loi naturelle et non en tant que doctrine
spécifiquement chrétienne ou catholique ». Ici, Morlino faisait
référence « aux documents fondateurs de notre pays évoquant la
nature et le Dieu de la nature », un Dieu qui n'est certainement
pas le Christ en chair qui nous donna en personne Sa loi
divinement révélée.
Voilà donc pour la loi positive du Christ-Roi, comprenant
les conseils évangéliques par lesquels les hommes en état de grâce
sanctifiante sont guidés dans la vie de charité qui distingue la
nation chrétienne de la néopaïenne. Voilà pour l'enseignement
constant de l'Église, reflété même dans l'enseignement ambigu de
Vatican II sur « le devoir moral des hommes et des sociétés envers
la vraie religion et envers l'unique Église du Christ »33, c'est-à-
dire le devoir de professer et de défendre la religion catholique.
32
Ndlr. Mots inspirés de la déclaration d’Indépendance de 1776.
33
Dignitatis humanœ, art.1.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
44
Et comment la société pourra-t-elle maintenir même son
adhésion aux préceptes de la loi naturelle lorsque les
révolutionnaires cherchent à les saper par la législation, si la
société n'est pas soumise à l'ultime autorité morale et au pouvoir
temporel indirect de l'Église catholique ?
L'évêque Morlino ne s'est peut-être jamais posé la
question, mais nous connaissons déjà la réponse : la société ne le
peut pas et elle sombrera inexorablement dans le barbarisme
néopaïen. L'évêque Morlino cependant, ayant implicitement
accepté le dogme du pluralisme, est d'accord pour réduire le rôle
de l'Église fondée par le Dieu incarné à se joindre aux autres
groupes pour faire pression sur « la souveraine volonté du
peuple » pour qu'il suive la loi naturelle.
L'évêque Morlino soumettait ainsi le Christ Lui-même
aux demandes de la politique américaine, Le dépouillant de toute
autorité pour commander à la vie de cette nation, comme roi de
cette nation, par la mission enseignante de Son Église. L'évêque
Morlino ne se contentait pas de soutenir que la Royauté sociale du
Christ, avec ses exigences concrètes, est inaccessible en
Amérique. Au fond, il renonçait par principe à cette vérité que, de
droit divin, le rôle de l'Église catholique dans la société politique
ne peut pas se limiter à une simple persuasion morale comme celle
des autres institutions, ni se confiner à la sphère de la loi naturelle,
à l'exclusion de la révélation divine.
L'exclusion totale de la vérité révélée dans la politique, en
faveur de conventions purement humaines pour observer quelque
conception limitée (et invariablement défectueuse) de la « loi
naturelle » – avec, au mieux, une référence à un « Dieu de la
Nature » qui ne nous parle pas avec autorité par quelque Église –
est une idée essentiellement protestante dont la première
réalisation achevée fut la République américaine. Pourtant cette
conception protestante de l'État fut facilement adoptée par un
évêque de l'Église catholique, s'adressant à des catholiques lors
d'un grand rassemblement catholique qui était censé être une
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
45
manifestation publique de leur foi. Il n'est pas étonnant que ces
catholiques soient devenus si embrouillés qu'ils prennent Bush
pour un catholique !
Pour eux, Bush est vraiment un « catholique », un
Républicain américain catholique, dont le dogme suprême est un
pluralisme qui l'emporte sur toutes considérations religieuses,
même celles qui sont révélées par Dieu Lui-même en la personne
de Jésus-Christ.
La Révolution américaine et l'Église
Tel est donc l'état de l'Église militante en Amérique après
200 ans de « l'expérience américaine ». Les Fondateurs ont
certainement atteint l’un au moins de leurs objectifs : le
bannissement total du papisme de nos rivages, même chez les
membres de l'Église elle-même !
Évidemment, le papisme a aussi été banni dans le reste de
l'Occident, le Vatican postconciliaire abandonnant même la
doctrine de la Royauté sociale. Mais tout avait commencé ici. Et
d'ici l'esprit de la Révolution américaine gagna le second concile
du Vatican, entrant dans l'Église par le document conciliaire sur la
liberté religieuse, Dignitatis Humanæ (DH).
C'est à bon droit que le schéma pour DH fut appelé le
« schéma américain », car écrit par le libéral américain John
Courtney Murray puis agressivement promu par une phalange
d'évêques américains. Comme le Pr Michael Davies l'a noté, après
l'adoption par le Concile de DH, Murray fut enchanté de
remarquer que « l'enseignement de l'Église sur l'objet ou le
contenu de la liberté religieuse avait été fait identique à la
Constitution américaine » et que DH « aligne l'Église, fermement
et irrévocablement, sur le mouvement et la conscience historique
des hommes de notre époque34 ».
34
Michael DAVIES, The Second Vatican Council and Religious Liberty,
Long Prairie, MN, Newman Press, 1992, p. 102-103.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
46
Les libertariens contemporains sont naturellement
enchantés de cette évolution. Par exemple, l'abbé Robert Sirico, de
l'Acton Institute, essayant vainement de faire passer Centesimus
Annus de Jean-Paul II pour une lettre en faveur du capitalisme du
laissez faire (que le feu Pape n'a pourtant jamais cessé de critiquer
pour ses excès immoraux), déclara :
« Cette dernière encyclique passera dans l'histoire, avec
Dignitatis humanæ de Vatican II, sur la liberté religieuse,
pour représenter l'impact que l'expérience américaine a
eu sur l'enseignement de l'Église universelle. Ce que DH
a fait pour ouvrir l'Église aux droits de la conscience et
de la liberté religieuse, Centesimus Annus le fera pour
ouvrir l'Église à un dialogue complet et vigoureux avec
l'idée de liberté économique35. »
Qu'à Dieu ne plaise ! Mais les traditionnalistes ne doivent
pas oublier que c'est l'acceptation même du « modèle américain »
de politique par les ecclésiastiques catholiques, depuis le Vatican
jusqu'en bas, qui a contribué grandement à la crise dans l'Église et
à la crise de civilisation qui l'accompagne. La Révolution
américaine dans l'Église eut des conséquences alarmantes tant
pour l'Église que pour l'État, comme l'effondrement de tous les
États restés catholiques après le Concile devrait le rendre évident.
Enlever le bandeau
La grande mission intellectuelle faisant face au
mouvement traditionnaliste aujourd'hui est d'aider les catholiques
à reconnaître le dogme du pluralisme pour ce qu'il est : le
fondement d'une contre-religion de l'État qui séduit même les
catholiques tandis qu'elle opprime tout ce qui était la chrétienté.
35
« Catholicism's Developing Social Teaching » : www.libertyhaven.com
/noneoftheabove/ religionandchristians/catholicismdeve.html
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
47
C'est seulement lorsque les catholiques parviendront à
comprendre cela qu'ils seront capables, comme le dit John Rao,
« d'enlever le bandeau » de la modernité de leurs yeux.
Une évolution encourageante à cet égard est le grand et
croissant nombre d'études, la plupart par des catholiques non-
traditionnalistes (e.g. Cavanaugh, McIntyre, Rowland, Manent) et
même par des non-catholiques (e.g. Millbank et Pickstock), qui
commencent à montrer le caractère intellectuellement frauduleux
du pluralisme de style américain comme un régime sociopolitique
« religieusement neutre » et procurant la « paix sociale ». Mais les
traditionnalistes doivent mener à terme ces études et plaider contre
le pluralisme en se référant au Magistère constant de l'Église dont
l'enseignement sur la constitution chrétienne de l'État est, comme
l'a déclaré le pape Léon XIII, « tiré des principes les plus élevés et
les plus vrais, confirmé par la raison naturelle elle-même36 ».
En vérité, notre tâche est précisément un appel à la raison
adressé aux catholiques professant déjà la foi mais qui, par
illogisme, rejettent ce que cette foi demande logiquement pour le
bon ordre de la société politique, et par là embrassent, fût-ce
involontairement, une foi opposée qui est aujourd'hui la source de
tout le mal politique et social en Occident.
**************************
À noter dès maintenant sur vos tablettes :
Journée du CEP à Paris (Issy-lès-Moulineaux)
le Samedi 21 mars
Thème : Crise économique ou crise d’humanité ?
Conférences de Georges Darcq (L’inéluctable effondrement
commercial et financier), Claude Eon (La tradition perdue de
l’annulation des dettes), Valérie Bugault (Les conditions du
retour politique et géopolitique de la France), Ian Wilders
(L’informatique au service de la doctrine sociale de l’Église).
Renseignements et inscriptions sur le site le-cep.org
ou auprès du secrétariat
36
Immortale Dei, n° 16.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
48
SOCIÉTÉ
« Il a plu à Dieu qu'on ne pût faire aucun bien aux hommes
qu'en les aimant » (P. Léon Le Prévost).
Philosophie et Idéologie : ce que c’est que de penser
pour les classiques et pour les modernes
Claude Polin1
Présentation : On évoque couramment les « idéologies » politiques, comme
si l’homme était depuis toujours invité à imposer ses idées aux sociétés. Cette
attitude aurait profondément répugné à la pensée classique, tout adonnée à
rechercher, pour l’homme, une communion avec l’ordre de l’univers.
Au fond, l’humanisme du XVIe siècle relève d’un désir de se libérer de la
nature intrinsèque des choses. Bien avant 1789, il fit de la liberté
individuelle, guidée par la seule raison, le nouvel impératif, tant de la pensée
que de l’action. Relisons donc selon cette perspective égocentrique les
différentes idéologies politiques modernes, aussi bien le marxisme que le
libéralisme. Nous comprendrons ainsi pourquoi l’adhésion aux idéologies
relève si souvent de l’affectivité et conduit ipso facto à nos sociétés
systématiquement conflictuelles.
Il y a quelques années la mode était à annoncer la fin des
idéologies. Par la bouche d’un D. Bell ou d’un R. Aron, le
libéralisme modéré prédisait l’affadissement des antagonismes
idéologiques et la naissance d’un juste milieu réaliste propice à
réconcilier en particulier les deux idéologies majeures de
l’époque, le libéralisme et le communisme. C’était là méconnaître
et la nature même de ce qu’on appelle une idéologie, et ce que les
idéologies ont de consubstantiel à la modernité.
Le concept de modernité est loin d’être flou malgré ce
qu’il a de général.
1
Collaborateur régulier du CEP, notamment par ses conférences dont
plusieurs vidéos sont en ligne, le regretté Claude Polin enseigna la
philosophie politique en Sorbonne (Paris IV).
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
49
Pour ma part je crois que l’un des caractères essentiels de
cette modernité, sinon son essence, est d’avoir inventé une
nouvelle religion, la religion du Moi érigé en Dieu – une religion
évidemment étrangère au monde classique, et à laquelle il aurait
viscéralement répugné.
S’il est en effet une conviction ou une intuition qui fut
comme la matrice de la mentalité tant de l’Europe païenne que
chrétienne, c’est bien que l’homme est une simple partie d’un
univers qu’il n’a pas fait. Certes il sait y occuper une position plus
exaltée qu’un caillou sur le bord d’un chemin, mais il sait aussi
n’y occuper pourtant jamais qu’une place assignée, dont il a la
charge et dont, comme un acteur qui remplit son rôle, si humble
soit-il, il a pour devoir de s’acquitter de son mieux.
De cette intuition fondamentale, dont on ne prendra
jamais assez conscience, procédait d’une certaine conception de
ce que c’était que penser. Penser les choses n’était certes pas y
être comme englué, c’était au contraire être capable de distance
par rapport à elles, la pensée devenant l’une des formes, sinon le
principe même de la liberté humaine, mais afin de mieux les
appréhender, c'est-à-dire d’un côté comme un donné
essentiellement indépendant de soi ou de la connaissance qu’on
pouvait en prendre, et de l’autre comme un donné
compréhensible, c'est-à-dire qui ne pouvait pas ne pas avoir un
sens : la nature, jugeait-on, ne faisait jamais rien en vain, tout être
dans l’univers y avait sa raison d’être.
Raison d’être qui, à moins de supposer que l’univers fût
un chaos, ne pouvait être isolée de celle des autres êtres : pour le
classique, tout se tenait dans l’univers, l’essence de chaque chose
enveloppait sa relation aux autres. Penser était donc concevoir un
ordre dans les choses, et donc croire que cet ordre existait.
Penser l’ordre ne pouvait pas ne pas inciter à percevoir
qu’il avait quelque chose de mystérieusement providentiel, c’est à
dire à le respecter. Mais les classiques n’étaient pas sans savoir
combien l’homme était capable d’attenter à l’ordre, d’obéir à ses
passions plutôt qu’à sa raison.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
50
Il leur semblait donc que l’homme eût à maîtriser son
affectivité et à respecter les choses : c’était dire que la nature
n’était pas seulement de l’être mais du devoir être, pour les uns
produit d’une raison éternelle, pour les autres œuvres de Dieu.
Philosophie et théologie étaient les deux modes essentiels et
supérieurs de la pensée humaine
Un fait domine manifestement l’histoire culturelle de
l’esprit européen : le grand schisme de ce siècle, le XVIe, où l’on
voit les modernes s’opposer aux classiques, et une Europe
massivement et profondément imprégnée de raison païenne ou de
foi chrétienne se renier et se diviser contre elle-même. Ce schisme
ne doit pas être envisagé seulement sous les espèces d’une rupture
entre la foi réformée et l’orthodoxie romaine. Cette rupture est
seulement la forme la plus visible d’une révolte non seulement
contre les normes de l’orthodoxie catholique, mais contre l’idée
même que puissent exister ces normes auxquelles le catholicisme
ne cessait de se référer, c'est-à-dire une nature des choses, un
ordre naturel des choses. La Renaissance fut ce moment où l’on
crut que les temps étaient venus pour l’humanité de renaître :
l’esprit humain devait retrouver une liberté progressivement
étouffée sous les sédiments des dogmes, principes, coutumes et
préjugés auxquels l’habitude, et non la raison, donnait seule
quelque fondement, et les citoyens devaient cesser d’obéir à des
pouvoirs auxquels ils n’obéissaient jamais que parce qu’ils leur
avaient toujours obéi. Tout l’humanisme défendu par l’esprit de
l’époque ne fut qu’incitation à une liberté dont le principe est :
rien n’est vrai, rien n’est bon, rien n’est beau que ce qu’il plaît aux
hommes de dire tel. La liberté était devenue une fin en soi. La
grande révolution européenne ne fut peut-être pas celle de 1789
mais d’abord et avant tout celle de la Renaissance. Déterminer les
causes de ce renversement du tout au tout constitue l’une des
questions les plus essentielles que le philosophe peut se poser
aujourd’hui, mais pour le présent propos il suffira de mentionner
une rupture d’autant moins contestable que les contemporains ont
eux-mêmes fait état de leur volonté de la consommer.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
51
Les européens se mirent donc à penser en des termes
radicalement nouveaux. D’un côté, ils mirent assez de confiance
en leur raison pour la juger capable de faire d’eux les seigneurs et
possesseurs de la nature, de l’autre ils furent pris d’un prurit
d’utopies morales et sociales, mus par l’idée que l’homme était le
seul architecte légitime de sa vie individuelle et collective. Dès
l’instant que l’univers ne leur parut plus être un ordre dans lequel
leur propre nature les portait à s’insérer, ils jugèrent tout
naturellement que, quelque ordre qu’il y régnât, il ne pouvait venir
que d’eux.
Et même de chacun d’eux : n’y ayant plus de norme
transcendant l’homme même, il n’y eut plus d’unité réelle du
genre humain, il n’y eut plus que des individus réputés capables
chacun de juger de tout par lui-même, dont la raison ne servît plus
à déceler des normes universelles car naturelles, mais à en créer
qui idéalement convinssent à chacun. Chaque homme devint à lui-
même sa propre norme, et l’univers ce qu’il plaisait à chacun qu’il
fût. Un peuple d’égotistes satisfaits d’eux-mêmes se mit à remplir
la planète.
Les temps étaient mûrs pour que naisse ce qu’on pourrait
appeler le mode de penser idéologique.
Qu’est-ce en effet qu’une idéologie, ou qu’un discours
idéologique ?
Le mot lui-même passe pour avoir été inventé au début du
XIXe siècle pour désigner une nouvelle science, qui fit de
nombreux adeptes en son temps. Très curieusement, il s’agissait
déjà, bien avant Marx, de comprendre les opérations de l’esprit
comme les effets d’une cause extérieure à lui (par exemple la
physiologie du cerveau), principe que, en des termes fort
différents, on retrouve cependant chez un Feuerbach, pour qui une
idée (telle celle de Dieu) constitue une représentation des choses
inconsciente de sa propre source (Dieu, c’est l’homme).
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
52
Tout se passe comme si on s’était soudain accordé pour
considérer que les représentations que les hommes se font des
choses n’atteignaient plus leur réalité, et même d’une certaine
manière ne pouvaient jamais y parvenir.
Si le contenu d’une pensée n’était donc plus la chose
qu’elle était supposée décrire, alors il ne pouvait plus être, d’une
manière ou d’une autre, que la simple expression de celui qui l’a
formulée. Et c’est bien ce qu’a jugé Marx, qui a popularisé cette
conception et qui a donc tout naturellement été l’un des principaux
responsables de l’acception contemporaine du terme. Selon lui
une idéologie n’est pas une pure fantasmagorie, non plus qu’une
pensée erronée, c’est une vision du monde, mais une vision
particulière, parce que relative au sujet qui appréhende le monde
et qui le juge à son aune. Ainsi Marx ne dit pas que la vision
bourgeoise des choses est fausse, il dit qu’elle est bourgeoise,
c’est-à-dire qu’elle représente un point de vue bourgeois sur les
choses ; elle est, si l’on peut dire, objectivement relative. Aussi
bien les prolétaires ont eux aussi leur idéologie, qui est l’idéologie
prolétarienne.
Sous la critique des idées bourgeoises se trouve en réalité
avalisée l’idée qu’il n’y a rien que de naturel à se représenter la
réalité en fonction de la situation particulière qu’on y occupe,
étant contestable seulement le fait de prendre cette situation
particulière pour universalisable. En d’autres termes ce qui est
sous-jacent à la notion d’idéologie, telle qu’elle est aujourd’hui
utilisée, c’est l’idée qu’il n’est pas de représentation des choses
qui ne procède d’un point de vue subjectif, c’est-à-dire qui ne soit
relative aux individus qui se les représentent.
Il appartient évidemment au marxisme de considérer que
cette subjectivité tient à ce que la conscience que tout individu
prend des choses est commandée par sa situation matérielle (ce
n’est pas la conscience qui détermine la vie … Etc.). Cependant il
est difficile de ne pas s’apercevoir que Marx, loin d’être un
précurseur, ne fait que reprendre à sa manière des conceptions en
vogue depuis déjà deux siècles : depuis la Renaissance on faisait
de l’homme la mesure de toute chose, et penser les choses n’était
plus en devenir en quelque sorte le reflet, mais s’en faire l’idée
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
53
que l’on se croyait fondé à en avoir. Se représenter les choses
n’était plus se soumettre à la réalité mais projeter sur elle l’image
que l’on croyait bon de s’en faire. C’était déjà là affirmer le
caractère subjectif de toute conception des choses, c'est-à-dire en
somme que toute pensée était idéologique.
Cela étant, il convient de bien concevoir ce que cela
signifie de parler d’une vision subjective des choses. Un homme
juché sur une colline ne verra pas le paysage comme l’homme
demeuré dans la vallée, mais leurs visions respectives, quoique
relatives à leur situation, n’en sont pas pour autant à proprement
parler subjectives. Elles le deviennent seulement à partir du
moment où chacun estime que sa vision, loin de ne lui permettre
qu’une vue partielle de la réalité, suffit au contraire à lui en
donner une vision exhaustive. En d’autres termes il y a idéologie
seulement lorsque le sujet juge qu’il n’y a pas d’autre manière de
voir authentiquement les choses que la manière dont il se les
représente lui-même, c’est-à-dire quand il confond son regard sur
les choses avec la réalité de ces choses, quand pour lui il n’y a pas
d’autre vérité que ce qu’il décide qu’est la « vérité ».
Ce qui veut dire qu’au principe de toute idéologie, il y a
cette attitude caractéristique de la modernité tout entière, qui
consiste, pour chaque individu, à vouloir être à lui tout seul la
mesure de toute réalité en même temps que servir de mesure à
tous les autres. Au principe de toute vision idéologique, il y a non
seulement un individualisme radical, c’est-à-dire la conviction
qu’a l’individu d’être le centre du monde, mais un individualisme
animé par une volonté de toute-puissance. Une idéologie est tout
simplement une vision égocentrique du monde qui se moque des
autres. C’est au fond une des modalités de la révolte de l’homme,
non pas seulement contre Dieu mais contre l’idée même de Dieu :
le monde n’est pas ce que Dieu l’a voulu, le monde est, devrait
être ou sera ce que moi je veux qu’il soit.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
54
Si cette définition est exacte, on peut soutenir qu’il n’y a
plus de place dans le monde moderne pour la philosophie, mais
seulement pour des idéologies : le philosophe cherchait
fondamentalement à déterminer la nature et donc la place de
l’homme dans un univers dont le sens le transcendait, alors que,
exactement à l’inverse, le sectateur d’une idéologie se borne à
juger que le monde est ce qu’il en voit au travers du prisme étroit
de sa subjectivité.
Ainsi on peut interpréter le libéralisme comme une
idéologie affirmant que le monde appartient à tout individu qui a
l’énergie de se l’approprier, cependant que le socialisme peut être
vu comme une idéologie affirmant tout autant que le monde
appartient à l’individu, mais que tout lui est dû sans qu’il ait à se
donner le mal d’aller le chercher. De même le catholicisme
moderniste a quelque chose d’idéologique, car prêcher l’amour
inconditionnel de l’autre, quel qu’il soit, c’est l’encourager à être
ou à penser ce qu’il lui plaît, et même proclamer que tous ont pour
devoir de l’aider à n’être que ce qui lui plaît.
De même encore il peut y avoir de l’idéologique dans le
nationalisme, non certes quand il exige de l’individu qu’il se
reconnaisse une dette à l’égard d’une communauté dont il n’est
qu’une partie et non le maître, mais lorsqu’il représente une
manière pour l’individu de s’attribuer la puissance qui est celle du
groupe. De même le racisme est évidemment idéologique lorsqu’il
consiste à se conférer une éminence facile (chose qui, n’en
déplaise au « politiquement correct », n’est pas le monopole des
blancs), mais l’antiracisme est tout aussi idéologique pour autant
qu’il déguise, sous l’affirmation affichée du droit de chaque
homme à un égal respect de tous les autres, le désir inavoué mais
profond d’être respecté de tous les autres sans avoir à faire autre
chose pour mériter ce respect que d’être ce qu’on se plaît à être.
Etc.
5
On doit alors se demander pourquoi les individus croient
en leur idéologie dès lors qu’ils n’hésitent pas à affirmer qu’elle
est la leur propre – quitte à soutenir que c’est leur point de vue qui
est le bon.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
55
Ainsi Marx, logique avec lui-même, ne nie pas que
l’idéologie prolétarienne en soit une, mais il ne laisse pas de la
considérer comme, en quelque manière, plus vraie que les autres.
Paradoxe, contradiction ? Non pas. D’un côté en effet c’est parce
que les idéologies représentent essentiellement une vision
subjective du monde qu’aucune n’est plus crédible qu’une autre.
Mais d’un autre côté, c’est précisément parce qu’il est proclamé
que toute vision du monde est subjective – qu’il n’existe ni nature,
ni vérité – qu’il n’y a aucune raison pour que les tenants de
chaque idéologie ne préfèrent pas la leur aux autres, c’est-à-dire la
tiennent pour vraie et les autres pour fausses. Comment un
individu enfermé dans sa subjectivité ne serait-il pas
spontanément porté à penser qu’il détient la vérité ?
C’est d’ailleurs, je crois, la raison pour laquelle et le mot
et son sens péjoratif sont apparus bien après l’attitude
intellectuelle qui leur a donné naissance. Être libre de voir les
choses comme on l’entend a d’abord passé pour une victoire de
l’esprit sur l’obscurantisme, de la liberté de pensée sur l’idée
reçue et le dogme imposé. Et puis chacun a naturellement tenu son
discours pour le bon, de sorte que la tentation se fit tout
naturellement jour, pour chaque subjectivité, de réserver le
qualificatif dans son sens péjoratif à tous les propos incompatibles
avec les siens propres. Idéologique s’entend chez l’un de tout ce
que l’autre dit de contraire.
Il faut faire un dernier pas. Car dès l’instant qu’un
individu, consciemment ou non, se prend lui-même pour seule et
unique norme de toutes choses, – pour un tout parfait et solitaire
comme disait Rousseau – alors il est bien clair qu’il ne dispose
plus d’autre repère, aussi bien pour agir que pour penser, que ce
qui lui est le plus propre, c’est-à-dire son affectivité.
Que peut-il vouloir, que peut-il comprendre s’il n’y a plus
de raison dans les choses et s’il n’a plus de nature qu’il se sente
tenu d’accomplir ? Un individu qui est à lui-même sa propre loi
n’en a plus d’autre que celle de l’inertie : il va où il est poussé à
aller par ses instincts, ses sentiments, et d’abord de plaisir et de
peine, il n’est plus mu que par les désirs ou les passions que ses
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
56
instincts ou ses sentiments provoquent en lui. Il ne perçoit plus les
choses avec son intelligence mais avec ses tripes. Une idéologie
pure c’est la vision des choses d’un homme qui confond sa
cervelle avec son estomac ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas
dans une idéologie des éléments non idéologiques (Staline a bien
utilisé le patriotisme pour défendre le communisme) mais signifie
seulement que ce qu’une doctrine a d’idéologique se mesure au
degré auquel elle fait appel à l’estomac des individus.
Cela étant, on objectera peut-être qu’il y a eu – et qu’il y
aura encore – des hommes qui croient en une idéologie parce
qu’elle leur semble être porteuse d’un idéal, constituer la
condition et la promesse d’un avenir radieux, pourvu qu’ils soient
assez nombreux à y croire. Il y a eu, il y a des communistes
idéalistes. Cela n’est pas douteux, mais je poserai néanmoins cette
question : ces communistes-là croient-ils au communisme par pur
amour de l’humanité, ou se bornent-ils à croire que ce qui est bon
pour eux ne peut pas ne pas l’être aussi pour le reste de
l’humanité ? Entendent-ils affirmer être indifférents à leur propre
sort et lutter pour le seul salut d’autrui, ou se montrent-ils
seulement persuadés que leur vision subjective n’est ni égoïste, ni
trompeuse, mais généreuse et vraie ?
Pour ma part, la réponse ne fait pas de doute. Une
idéologie est ce qui reste de la capacité humaine de penser quand
on lui a ôté tout véritable objet : penser consiste alors à peindre le
monde avec les couleurs d’une passion et à vouloir que ce monde
soit le monde réel. L’idéologie est un produit de l’hybris
individuelle que la civilisation classique avait toujours cherché,
sinon toujours réussi, à dompter. L’apparition du mode de pensée
idéologique est le signe d’une subversion de la nature humaine, de
la prévalence en l’homme de son animalité sur son humanité –
avec cette circonstance aggravante que chez l’homme la
soumission de son logos à son bas ventre (pour parler encore
comme Platon) confère à celui-ci une démesure que, borné par ses
instincts, tout animal ignore.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
57
Évitons un contresens possible sur cette définition de
l’idéologie. Ce n’est pas parce que le fondement ultime de ce
mode de représentation des choses est le sentiment subjectif des
individus, que les idéologies ne sont pas, au moins en tant que
phénomènes sociaux, des représentations éminemment collectives.
C’est dans la subjectivité que la foi en l’idéologie s’enracine, mais
c’est pour la même raison qu’on peut la définir avec Marx comme
la représentation des choses d’un groupe social.
N’étant plus unis par le haut, par quelque chose qui les
dépasse tous mais néanmoins les attire, les hommes ne peuvent
plus se ressembler, fût-ce grossièrement, que par le bas, par la
similitude de réactions affectives provoquées par une similitude de
situation : prolétaires de tous les pays unissez-vous ! Il y a donc
fort à parier pour que, plus sont primaires les pulsions
individuelles qui stimulent l’idéologie, plus il y a de chances pour
que ses adeptes soient nombreux. Le milieu naturel où pousse
l’idéologie est celui des foules : tout individu plongé dans une
foule y voit son niveau mental descendre au niveau de celui d’une
amibe.
Cependant, quand même l’élément générateur d’une
idéologie serait une pulsion épithumiale, pour parler comme
Platon, une idéologie n’en constitue pas moins un discours qui se
veut système conceptuel, elle ne s’en donne pas moins la forme
d’une construction intellectuelle. Pourquoi ?
On doit d’abord, je crois, observer qu’il n’est pas sûr que
l’adepte d’une idéologie ait réellement besoin pour y adhérer du
discours qui l’accompagne. Car dès l’instant qu’on a compris la
nature essentiellement affective d’une idéologie, ce ne peut plus
être parce qu’elle est raisonnable qu’elle emporte l’adhésion mais
seulement parce qu’elle charrie une charge affective efficace
auprès de celui qui y adhère. Ce n’est pas parce que le discours est
crédible qu’il est cru, mais tout au contraire c’est parce qu’on y
croit qu’il est crédible.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
58
Cela étant, on peut considérer que le discours idéologique
remplit deux fonctions principales.
Contrairement à une opinion répandue, je crois que ce
discours sert d’abord moins à justifier d’une manière pseudo
rationnelle la pulsion génératrice de l’idéologie, qu’à proclamer
péremptoirement sa validité absolue. Ce qui est fort naturel. Ou
bien les affectivités intellectuelles convergent, et tout discours est
superflu ; ou bien elles divergent, et tout discours est inutile : vous
êtes bourgeois, je suis prolétaire, nous n’avons rien en commun et
rien à nous dire, c’est ma volonté contre la vôtre, le plus fort
l’emportera. Ainsi toute idéologie est d’abord un slogan, qui
résume le sentiment spontané de ceux qui l’adoptent (les aristos à
la lanterne). Tchakhotine2 avait fort bien décrit l’essence d’une
idéologie quand il la ramenait à un simple sigle mobilisateur.
Ce qui fait que toute idéologie est essentiellement
agressive et conflictuelle. Marx ne veut pas convertir les
bourgeois, il affirme qu’ils sont condamnés à l’extinction
(moyennant une reconstruction de l’histoire dérivée du présupposé
axiomatique que le prolétaire est la forme achevée de l’homme).
Le langage traditionnel de l’idéologie a toujours été d’abord celui
de la force pure et simple, et son mode d’action la violence (fût-
elle plus ou moins visible, car il y a eu des guerres froides). Il est
tout à fait remarquable qu’en dernière analyse l’argument marxiste
soit simplement que les bourgeois sont condamnés à devenir de
plus en plus minoritaires, et les prolétaires de plus en plus
majoritaires (la société sans classes est simplement une société de
laquelle tous les non prolétaires ont été éliminés).
2
Serge TCHAKHOTINE, Le viol des foules par la propagande politique
(1939), rééd. Paris, Gallimard, 1952, 608 p. Ndlr. : ouvrage dédié à I.P.
PAVLOV et H.G. WELLS. L’édition originale avait paru 2 mois avant la
guerre, mais les passages jugés hostiles à Hitler et Mussolini avaient été
censurés (dans un pays où la censure n’existait pas) à la demande du
Ministère des Affaires étrangères. Le livre fut confisqué et détruit en 1940,
suite à l’Occupation, mais une édition canadienne et une traduction
américaine le diffusèrent outre-Atlantique.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
59
Il n’y en a pas moins une idéologie qui échappe à la
norme générale, et dont le mode d’action est moins l’attaque
frontale que l’attaque à revers, la subversion : il s’agit moins
d’écraser l’adversaire que de l’affaiblir de l’intérieur, de lui ôter sa
volonté de combattre, d’épuiser en lui ce que les militaires
appellent souvent l’esprit de défense. Cette exception me paraît
très explicable.
S’il est vrai, en effet, qu’au cœur de toute idéologie il y a
un moi dévoré de volonté de puissance, alors il y a finalement une
idéologie générale sous-jacente à toutes les idéologies
particulières, une sorte de mère de toutes les idéologies, une
idéologie matricielle, celle qui proclame le refus absolu non
seulement de toute nature mais de l’idée même qu’il puisse exister
une nature, que ce soit des choses ou des hommes, le droit de
l’individu à être ou à penser ce qui lui plaît, le droit de tout moi à
une liberté absolue. Je suis ce que je suis, honni soit qui y trouve à
redire, le premier des idéologues c’est Montaigne, et la première
et la plus fondamentale des idéologies c’est celle des droits de
l’homme. De quelque nom qu’on l’affuble, libertarisme,
permissivisme, jeunisme, laxisme, progressisme (il n’est pas de
carcan plus insupportable que celui du passé), tolérantisme,
cosmopolitisme, multiculturalisme, altruisme, humanitarisme,
hédonisme, athéisme, laïcisme, ou encore tout simplement
nihilisme, les appellations sont légion mais l’idéologie est toujours
la même : il s’agit toujours, sous couvert d’ouverture à l’autre,
d’élargir l’espace de liberté d’un moi essentiellement égocentré et
égocentrique. Cela est aujourd’hui plus que jamais manifeste :
l’affirmation qu’il n’y a pas des hommes et des femmes mais
seulement des êtres qui peuvent choisir d’être l’un ou l’autre selon
leur bon plaisir, n’est jamais que le dernier symptôme en date de
cette quintessence de toute idéologie qui est la religion du moi et
de son droit à la toute-puissance. Hier Montesquieu se moquait de
ceux qui ne concevaient pas qu’on puisse être persan, aujourd’hui
il se moquerait de tous ceux qui ne seraient pas capables de penser
à l’être.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
60
Or, cette idéologie se trouve être au cœur de la modernité
– ou en tout cas, des sociétés modernes occidentales – et
singulièrement de la modernité démocratique : la modernité
commence avec la divinisation du moi (se préférer à Dieu) et
s’accomplit dans un régime dont le principe est la souveraineté
absolue de ce même moi. À l’évidence, elle est incompatible avec
la survie de n’importe quelle espèce de société qui en mérite le
nom. D’une part, elle pose en dogme implicite l’illégitimité de
toute contrainte exercée sur l’individu – lors même qu’il n’est pas
de société qui n’en impose à ses membres : toute société est
répressive, avait fort logiquement affirmé Freud. Mais d’autre part
il est dans la nature des droits d’un être indéterminé parce que
libre, au moins au sens moderne du terme, d’être eux-mêmes
indéterminés, et donc en nombre indéfini : Burke l’avait déjà
perçu au dix-huitième siècle. De sorte que cette doctrine est
comme une arme de destruction massive noyée dans les
fondements mêmes des sociétés occidentales. Leur destin paraît
donc être désormais de balancer entre une autodestruction par
degrés insensibles, et une destruction accélérée par leurs ennemis,
usant de ce discours irréfutable : vous ne pouvez vouer le culte
que vous vouez aux droits de l’homme, et refuser, dès l’instant
que vous leur reconnaissez leur qualité d’homme, de reconnaître à
ceux-là mêmes qui souhaitent vous détruire leur droit à le
souhaiter. Alors une idéologie n’est pas seulement l’expression de
la volonté de puissance du sujet, mais comme la meilleure ruse
d’un diable qui voudrait perdre celui qui s’en fait l’adepte.
Sans principe transcendant qui leur serve à mesurer toutes
choses (bref, sans Dieu), les hommes sont condamnés à ne jamais
être contents ni d’eux-mêmes, ni des autres : le subjectivisme est
le nouveau tonneau des Danaïdes. Il n’est bon qu’à ceux qui
savent, pour mener bêtement à bien leurs petites affaires, profiter
du déboussolement universel, c’est-à-dire de l’isolement
réciproque d’individus farouchement murés chacun dans sa
subjectivité.
**********************************
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
61
BIBLE
« Le ciel et la terre passeront ; mes paroles ne passeront pas » (Mt 24, 35).
Histoire et actualité de la Sainte Coiffe de Cahors
Dr Laurent Rebeillard
Présentation : La ville de Cahors, capitale historique du Quercy (la Divona
Carducorum des Gaulois) a célébré cette année le neuvième centenaire de sa
cathédrale où, le 26 août 1119, le pape Calixte II consacrait un autel de la
Sainte Coiffe. Cette Sainte Coiffe est l’une des rares reliques reconnues du
Christ, avec la tunique d’Argenteuil, le Linceul de Turin et le Suaire
d’Oviedo1. Son arrivée à Cahors fut peut-être beaucoup plus ancienne, mais
plusieurs traditions sont ici en lice. Le point important sera d’identifier la
Sainte Coiffe parmi les divers linges sépulcraux vus par l’apôtre Jean dans le
Tombeau ouvert. Il apparaît que c’est une question disputée.
Cette année 2019, le diocèse de Cahors fête le 900e
anniversaire de l’achèvement de sa cathédrale. À cette occasion, la
Sainte Coiffe2, un des linges funéraires de Jésus-Christ, est
exposée publiquement jusqu’au 8 décembre dans son reliquaire,
après avoir été longtemps gardée au secret dans la chapelle Saint-
Gausbert de la cathédrale. Elle a même fait l’objet d’une
procession dans les rues de la ville le 27 avril dernier, qui a réuni
plusieurs milliers de pèlerins.
Dans un article paru en 2016 sur le site Le Rouge et le
Noir, Isabelle Rooryck, conservateur en chef honoraire du
patrimoine, cite une Notice sur le Saint-Suaire de la tête de Notre-
Seigneur Jésus-Christ vulgairement appelée la Sainte-Coiffe, qui
la décrit ainsi :
1
On se reportera à Jean-Maurice CLERCQ, Les grandes Reliques du Christ,
Paris, F.-X. de Guibert, 2007.
2
Ndlr. Sur la Sainte-Coiffe de Cahors, on pourra aussi se reporter à la
conférence donnée au colloque de Troyes, en 2003 (colloque sur le thème
général : La science face au surnaturel), par le P. André BOULET : « La
Sainte Coiffe de Cahors, CD N° 0309).
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
62
« Elle a la forme et les dimensions d’un serre-tête taillé
pour s’adapter tout juste à la tête d’un homme, en ne laissant à
découvert que le visage, depuis le milieu du front jusqu’au
menton. Au toucher, la Sainte-Coiffe paraît ouatée. »
Le dispositif est constitué de huit doubles de linges –
comme huit coiffes superposées, bordées d’un ourlet – de textures
différentes, appliqués l’une sur l’autre et cousus ensemble. « La
première pièce à l’extérieur et la huitième à l’intérieur sont en
crêpe-lis, et d’une telle finesse qu’on peut les comparer à une toile
d’araignée. Les autres pièces sont d’un tissu moins fin ; mais la
deuxième et la septième sont plus fines que la troisième et la
sixième, et celles-ci plus que la quatrième et la cinquième qui sont
au milieu. »
Fig.1. Aspect général de la Sainte Coiffe de Cahors.
Les flèches indiquent les taches de sang.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
63
Isabelle Rooryck ajoute que « Champollion, le jeune
égyptologue figeacois, confirma, en examinant la relique, une
forme antique et orientale, reconnaissant une matière en fin lin
d’Egypte », le tissu indiquant les premiers siècles du
christianisme, ainsi qu’une coutume funéraire de l’antiquité,
ajoute-t-elle.
Nous sommes donc en présence d’une pièce de tissu très
ancienne, susceptible d’avoir enveloppé la tête de Notre-Seigneur
dans le Sépulcre, dont aucune autre ville sinon Cahors n’a jamais
revendiqué la possession. Convaincu de son authenticité, M.
Bourrières, professeur au collège des Petits-Carmes, a fait
imprimer à Cahors en 1888 son Essai sur l’origine de
Rocamadour et la Sainte Coiffe dont nous retranscrivons ici
plusieurs passages, avec parfois nos commentaires :
« Les juifs – écrit-il – ensevelissaient leurs morts de trois
manières différentes, suivant la fortune des familles. Pour Notre
Seigneur Jésus-Christ, on a suivi la méthode employée pour les
personnes les plus riches. Après avoir été descendu de la croix, le
corps de notre Sauveur fut étendu sur un très grand suaire qui,
pendant très longtemps, a été conservé à Besançon. Ce suaire,
caché pendant la première révolution, n’a pas encore été
retrouvé.
Les disciples et les saintes femmes laissèrent pendant
quelque temps le corps de Notre-Seigneur entre les bras de sa
divine Mère ; après quoi, ils le transportèrent sur une pierre de
marbre rouge située non loin du tombeau. Les disciples lavèrent
le corps avec soin. Joseph d’Arimathie recueillit même les
ablutions ; une partie est conservée à Bruges. Après avoir enduit
le corps de parfums, on le revêtit de ses suaires. Les yeux furent
fermés au moyen de bandelettes de lin faisant le tour de la tête.
On plaça ensuite la Sainte Coiffe. Elle couvrait les cheveux
jusqu’au cou et le front jusqu’aux sourcils. Ce suaire, se
boutonnant sous le menton, maintenait la bouche fermée. »
Justement, écrit Isabelle Rooryck, le Linceul de Turin
« montre une zone blanche correspondant à l’arrière du crâne,
aux joues, aux oreilles et au cou » de Notre-Seigneur, celle que
dut occuper la Sainte Coiffe dans le Sépulcre.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
64
Et la Sainte Coiffe porte des taches de sang qui
correspondent aux blessures du visage, sur le Linceul, témoignant
de l’arrachement de la barbe, de l’atteinte de l’arcade sourcilière
gauche et du couronnement d’épines.
Pour Robert Babinet, qui l’a bien étudiée dans son livre
Le Témoin secret de la Résurrection 3, la Sainte Coiffe est bien
« la partie manquante du Saint-Suaire », du Linceul de Turin.
Brève histoire de la Sainte Coiffe
« Les preuves historiques de l’authenticité de la Sainte
Coiffe sont nombreuses, écrit M. Bourrières. L’Église, avant de
permettre d’exposer les reliques à la vénération des fidèles, les
soumet à un examen des plus sérieux. À plusieurs reprises les
Souverains Pontifes ont édicté des règles précises sur le sujet.
Chaque fois, le Saint-Suaire conservé à Cahors a été soumis à une
critique sévère ; toujours son authenticité a été facilement
constatée.
Parmi les faits et les documents de valeur, nous ne
citerons que les deux principaux.
Le 26 août 1119, le pape Calixte II, venant de Toulouse,
passe à Cahors et y consacre le maître-autel et l’autel du Saint-
Suaire. Les huguenots s’emparèrent plus tard de ce dernier. Il fut
transporté à Cenevières où, en 1634, le retrouva François de
Roaldès, chanoine théologal de Cahors. »
Nous lisons effectivement dans l’encyclopédie Wikipédia,
à propos de la Sainte Coiffe :
« En août 1634, quatre notables visitent le château de
Cennevières (dans le Lot) et identifient fortuitement l’ancien autel
de la Coiffe avec l’inscription : “Le Souverain Pontife Calixte II a
consacré l’autel du Suaire de la tête du Christ l’an 1119, le six des
calendes d’août”. »
3
Paris, Éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2000.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
65
« Par une bulle du 22 janvier 1487, reprend M.
Bourrières, le pape Innocent VIII accorda des indulgences à ceux
qui visiteraient la chapelle du Saint-Suaire. Cette bulle était
scellée du sceau de dix cardinaux. »
Ensuite, M. Bourrières cite trois traditions différentes au
sujet de l’origine de la Sainte Coiffe :
« La première l’attribue à saint Amadour, premier évêque
de Cahors ;
La deuxième la faisait donner à la cathédrale de Cahors
par Pépin le Bref, qui l’aurait reçue des Papes ;
La troisième, et la plus répandue, veut que ce soit
l’empereur Charlemagne qui ait doté notre cathédrale de ce
précieux trésor. »
1) Saint Amadour, qui donna son nom à Rocamadour,
était à l’origine ce Zachée le publicain que convertit Notre-
Seigneur, et son épouse, Véronique – à ne pas confondre avec la
Véronique sur le voile de laquelle Jésus imprima miraculeusement
l’image de sa Sainte Face – était l’hémorroïsse qui guérit en
touchant un pli de de la robe du Seigneur et qui finit ses jours à
Soulac. Saint Amadour et sainte Véronique se sont mis au service
de saint Martial quand il évangélisa l’Aquitaine et le Quercy. Il est
possible que saint Amadour ait été le premier évêque de Cahors et
qu’il ait déposé la Sainte Coiffe dans la première cathédrale, un
ancien temple païen dont les idoles avaient été renversées. C’est
une hypothèse qui n’a pas trouvé de confirmation définitive en
raison de la destruction des archives de la cathédrale par les
protestants.
2) En 663, les sarrasins s’emparent de la ville de Cahors,
qui ne sera délivrée qu’en 752 par Pépin le Bref, lequel, à cette
occasion, aurait donné la Sainte Coiffe à la ville :
« Après le sac des archives, en 1605, Mgr Siméon de
Popiers envoya à Rome le préchantre de son chapitre, Pierre
Leblanc, pour demander des indulgences en faveur de ceux qui
visiteraient la chapelle du Saint-Suaire. M. Greil possède une
copie du discours prononcé dans cette circonstance par Pierre
Leblanc devant Paul V :
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
66
“Outre des monuments incontestables, une tradition
certaine et légitime nous affirme que notre ville a été enrichie de
ce trésor par le roi Pépin, pendant qu’il était en Aquitaine, occupé
à chasser les sarrasins d’Espagne”. »
3) À partir de l’an 780, Charlemagne reçut à plusieurs
reprises des reliques de la part d’Irène, impératrice de
Constantinople, du Patriarche de Jérusalem, mais aussi de la part
d’Haroun-el-Rachid. Il aurait donné la Sainte Coiffe à l’évêché de
Cahors.
M. Bourrières conclut, à propos de ces trois traditions :
« En présence des traditions relatives à saint Amadour et
à Pépin, nous croyons que ce qu’il y a de plus plausible, c’est
d’admettre que la Sainte Coiffe est dans notre cathédrale depuis
les temps apostoliques, Pépin et Charlemagne n’ayant fait que la
rendre à la ville de Cahors », la sainte relique ayant été abritée
dans le monastère de Marcilhac-sur-Célé, dans le Lot, durant les
périodes d’invasion.
Pour Isabelle Rooryck, ce fut plus probablement Géraud
de Cardaillac, évêque de Cahors, qui a dû ramener la Sainte Coiffe
de retour de son voyage en Terre Sainte, au début du XIIe siècle.
Comme la consécration du maître-autel de la Sainte Coiffe de la
cathédrale par le pape Calixte II, le 26 août 1119, est un fait
historique suffisamment établi, il est impossible que la Sainte
Coiffe soit parvenue à Cahors à une date postérieure.
Au Moyen Âge, « la Sainte Coiffe de Cahors était en très
grande vénération. Pendant les fêtes de Pentecôte, il y avait dans
la ville un grand concours de peuple. Les miracles étaient
nombreux ».
Lors des guerres de religion, les huguenots s’emparèrent
de la ville de Cahors, « pillèrent la cathédrale, brûlèrent les
reliques et jetèrent les cendres dans le Lot. La Sainte Coiffe était à
cette époque placée sur un bloc d’argent massif et renfermée dans
une magnifique châsse. Un soldat huguenot s’en empara.
N’ajoutant aucune importance au linge que contenait le
reliquaire, en passant sur le pont de Notre-Dame, il le jeta dans la
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
67
rivière. La Sainte Coiffe tomba sur la berge. Une vieille femme
l’arracha à un animal immonde qui la traînait dans la boue.
Croyant que ce qu’elle venait de trouver était un vulgaire
bonnet, elle alla le nettoyer dans la fontaine de Saint-Georges,
située non loin de là. Le linge se mit à saigner. Une autre femme,
qui lavait à côté d’elle, reconnut la Sainte Coiffe ». Un serviteur
du comte d’Hautesserre la lui racheta pour deux quartons de blé,
et le comte la remit ensuite à l’évêque de Cahors.
Pendant la Révolution, « tandis que la cathédrale servit
d’écurie et que la Relique fut jetée parmi les ordures, écrit
Isabelle Rooryck, l’évêque constitutionnel Jean d’Anglars (1791-
1802) la sauvait une nouvelle fois. En 1825, la Sainte Coiffe fut
replacée dans une châsse reliquaire plaquée d’argent par le
vicaire général de Cahors et supérieur du Grand Séminaire, Mgr
Solacroup ».
Fig.2. La Sainte Coiffe de Cahors dans son reliquaire
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
68
Un nouveau reliquaire fut réalisé en 1899 : c’est celui
qu’on voit encore de nos jours. « La custode est en forme de
tourelle circulaire évoquant une lanterne architecturée ouverte
d’arcades enveloppant un tube de cristal. Le bandeau supérieur
est gardé par des anges entourant une coupole conformée à la
boîte crânienne et surmontée d’une couronne enchâssant une
croix dominant la sphère de l’univers. Aux angles de la terrasse
sont assis sur leur trône l’évêque saint Didier de Cahors,
l’empereur Charlemagne et le pape Calixte II. L’œuvre semblerait
contenir en remploi certains éléments plus anciens. »
La Sainte Coiffe est-elle le soudarion johannique ?
Le soudarion johannique est le suaire dont parle saint
Jean dans le récit de sa découverte des linges sépulcraux dans le
tombeau vide de Jésus. Parlant de lui-même, il écrit :
« Se penchant, il observe les linges restés là ; cependant
il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive aussi, et entre
dans le tombeau. Il contemple les linges restés là, et le suaire qui
était sur la tête, non pas posé avec les autres linges, mais à part,
roulé en un autre endroit. Alors l’autre disciple, qui était arrivé
le premier au tombeau, entra aussi. Il vit et il crut. Car ils
n’avaient pas encore compris l’Ecriture, à savoir que Jésus devait
ressusciter des morts » (Jn 20, 7-10).
Dans le livre qu’il consacra au Saint-Suaire de Saint-
Corneille4, le chanoine Morel écrit :
« Les juifs avaient l’habitude d’envelopper d’un linge le
corps des défunts, qu’ils liaient aux pieds et aux mains avec des
bandelettes. En outre, ils leur mettaient un suaire sur la figure.
C’est du moins ce qui fut pratiqué pour Lazare, dont il est dit
formellement qu’il sortit de son tombeau les pieds et les mains liés
avec des bandelettes, et le visage entortillé dans un suaire. »
4
Émile MOREL (chanoine), « Le Saint-Suaire de Saint-Corneille de
Compiègne », Bulletin de la Société historique de Compiègne, t. XI, 1904, p.
109-210 ; document en PDF sur la Toile.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
69
Et nous lisons de même dans l’introduction de l’article de
l’encyclopédie Wikipédia consacré à la Sainte Coiffe de Cahors :
« À cette époque, les Juifs couvraient la tête du mort avec
une coiffe qui servait de mentonnière (nommée pathil en hébreu).
Ensuite, ils couvraient le visage avec un voile pour retenir les
parfums. »
La Revue Internationale du Linceul de Turin (RILT) a
consacré son numéro 26 – d’août 2004 – au soudarion
johannique : existe-t-il encore de nos jours, sous quelle identité et
en quel lieu ? Pour Mark Guscin, c’est le Suaire d’Oviedo ; pour
Robert Babinet, c’est la Sainte Coiffe de Cahors. Les rédacteurs
de la RILT ont retranscrit leur controverse, sans prendre parti. Ces
deux auteurs ont trouvé de précieux documents sur l’histoire du
soudarion.
Mark Guscin cite deux textes du Ve siècle qui
commentent et développent la distinction faite par saint Jean entre
le soudarion et les autres linges, dont le sindon, le Linceul.
On peut lire ainsi dans l’Évangile de Nicodème (XV, 6) :
« Je suis Jésus dont tu as demandé le corps à Pilate et tu m’as
revêtu avec un linceul propre et tu as mis un soudarion sur ma
Face. » Un peu plus loin, le texte poursuit : « Il [Jésus] m’a
montré l’endroit où je l’avais placé, sur lequel était étendu le
linceul et le soudarion qui avait été sur son visage. »
Saint Jean écrit que le soudarion était « sur la tête » du
Christ, l’auteur précise qu’il couvrait le visage du Christ. Ces deux
affirmations ne sont pas contradictoires, mais complémentaires.
« Dans une paraphrase de l’Évangile selon saint Jean,
poursuit Mark Guscin, Nonnos de Panopolis, écrivant d’Égypte,
apporte des éléments surprenants : “Simon est arrivé et il est entré
tout de suite. Il a vu les linges conjointement sur le sol vide, et le
linge qui entourait la tête avec un nœud à la partie arrière des
cheveux. Dans la langue autochtone de Syrie, on l’appelle
soudarion. Il n’était pas avec les linges funéraires, mais il était
bien enroulé tout seul lui-même, tordu dans un lieu à part”. »
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
70
On peut conclure de la lecture de ces deux textes du Ve
siècle, que le soudarion recouvrait le visage et enveloppait le
dessus et l’arrière du crâne, où il était noué. Mark Guscin cite
enfin « le récit d’un pèlerinage d’Italiennes en Palestine,
d’Antoine Piacenza, au VIe siècle : lorsqu’elles passent près du
Jourdain, elles trouvent une grotte où vivent sept vierges. “On dit
que le soudarion qui a été sur la Face du Seigneur est là-bas” ».
L’encyclopédie Wikipédia, dans un article consacré au
Linceul de Turin, cite le même récit à propos du « suaire ayant
recouvert le visage de Jésus » :
« Le pseudo Antonin de Plaisance, vers 560-570,
rapporte une tradition selon laquelle le suaire ayant recouvert le
visage de Jésus serait gardé par sept vierges dans une grotte de
l’embouchure du Jourdain. Et au VII° siècle, Adammus rapporte
dans son De locis sanctis qu’Arculfe, un pèlerin gaulois, dit avoir
vu à Jérusalem, outre une relique de la sainte Lance et une image
tissée par la Vierge Marie représentant le Christ et les douze
apôtres, le suaire ayant recouvert la tête de Jésus. Selon Arculfe,
le linge, retrouvé trois ans auparavant, aurait été enlevé du
tombeau par un juif chrétien dont l’héritage fut partagé entre ses
deux fils : celui qui hérita de tous ses biens fut finalement ruiné, et
celui qui n’hérita que du seul suaire y gagna, avec sa
descendance, jusqu’à la cinquième génération, richesses sur terre
et salut dans les cieux. Au cours des générations, des juifs non-
chrétiens héritèrent du Suaire, ce qui déclencha une dispute avec
les chrétiens. Le calife Muawiya Ier aurait appelé les deux parties
et jeté le tissu aux flammes pour les départager : celui-ci serait
resté suspendu et aurait volé vers le parti des chrétiens. Le Suaire
aurait été gardé dans un écrin et vénéré par la population. Arculfe
l’aurait embrassé. Il mesurait, selon les manuscrits, huit pieds ou
huit coudées de long », soit 2 m 36, s’il s’agit de pieds romains.
Par la suite, le soudarion parvint à Constantinople. Dans
un article consacré à la didascalie de Constantin Stilbès, paru dans
la Revue d’Études Byzantines n°55 en 1997, Bernard Flusin cite
deux témoignages du XIIe siècle sur la présence du « suaire » de
Jésus à Constantinople. La note 36, page 65, mentionne :
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
71
« Sudarium quod fuit super caput ejus », Reliquiæ
Constantinopolitanæ, p. 211.
« Lintheamen et sudarium sepulturæ ejus », Anonyme
Mercati, Éd.. K.N. Ciggaar, p. 245.
Dans ce second témoignage, le « sudarium » est bien
distingué des autres linges sépulcraux, les « lintheamen », c’est-à-
dire le Linceul et les bandelettes.
En 1201, décrivant les reliques conservées à Sainte-
Marie-du-Phare, dont il était alors le gardien, Nicolas Mésaritès
faisait la même distinction entre le soudarion et les autres linges :
« Ici, il ressuscite, et le soudarion, avec les linges
sépulcraux, en sont la manifestation. Ils sont en lin… ils sentent
encore les parfums, ils bravent la corruption parce qu’ils ont
enveloppé l’ineffable mort, nu et embaumé, après la Passion. »
Robert Babinet précise que Nicolas Mésaritès a écrit
« sindons sépulcraux », ce qui englobe le Linceul du Christ dans
les linges sépulcraux. Nicolas Mésaritès évoquait aussi dix
reliques de la Passion dont il avait la garde. À propos de la
dixième, Babinet écrit :
« La Pierre détachée du Sépulcre – la dixième relique
évoquée par Nicolas Mésaritès, à Constantinople, puis conservée
dans le trésor de la Sainte Chapelle – était remisée dans un
reliquaire qui fut démonté à la Révolution française en deux
éléments, la “Plaque” et le couvercle.
Actuellement au musée du Louvre, la « plaque » en bois
peint [cf. Fig. 3] est recouverte sur un côté par une plaque
d’argent doré, qui représente la Résurrection du Christ sous la
forme, habituelle dans l’art byzantin, de deux saintes femmes
accueillies par l’ange devant le sépulcre vide. Les inscriptions
grecques et le style de la gravure sur la “ Plaque ” démontrent
que le travail d’orfèvrerie fut réalisé par les ateliers de
Constantinople dans la seconde moitié du XIIe siècle.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
72
Fig. 3. Le soudarion et les linges sépulcraux sur la « Plaque »
À l’intérieur du tombeau du Christ, le linceul n’est pas
visible, mais on le devine sous l’entrecroisement des bandes qui
liaient le cadavre. À l’emplacement de la tête, on voit, exposée de
face, une coiffe en tissu qui est ouverte sur le devant et fendue à
l’arrière en deux pointes allongées : ce linge est le “soudarion”
de l’Évangile selon Jean (20, 7) “qui était sur la tête de Jésus” à
son ensevelissement et que l’artiste a dessiné “enroulé à la
même place” dans le tombeau libéré du corps.
Le soudarion qui a servi de modèle pour le dessin de la
“Plaque” était assurément la relique discrète que Nicolas
Mésaritès avait fini par nommer devant les séditieux du palais
impérial.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
73
Mais le plus important, je l’ai découvert en juin 2001 à
l’exposition “Le trésor de la Sainte-Chapelle” du Musée du
Louvre : Le soudarion gravé sur la “Plaque” est la reproduction
de la “Coiffe’’ qui trône dans la cathédrale Saint-Étienne de
Cahors. Il n’y a pas de doute : ce sont la même coupe du linge,
le même emploi funéraire de la coiffe et la même disposition sur
la tête de Jésus. La présence dans la capitale du Quercy du
Suaire de Cahors, “vulgairement appelée la Sainte Coiffe” est
certifiée depuis 1239 : “D’après les livres consulaires du XIIIe
siècle, des rentes étaient établies en faveur des pèlerins pauvres
venus à Cahors, à la Pentecôte, pour l’ostension de la Sainte
Coiffe.”
Avant cette date, l’histoire de la Coiffe se perd dans les
méandres de la légende catholique locale. Sa provenance
d’Orient la plus probable est liée à la conquête de Constantinople
en 1204 par les Croisés du sud de la France. On peut déduire de
ces investigations que Mésaritès a vu à Constantinople la Coiffe
de Cahors, comme il a vu le Linceul qui se trouve aujourd’hui à
Turin. Les deux reliques se trouvaient en 1201 dans la chapelle du
Pharos ».
Robert Babinet pense que la Sainte Coiffe se trouvait
encore à Constantinople en 1201, alors qu’en août 1119 le pape
Calixte II avait consacré l’autel qui lui était dédié dans la
cathédrale de Cahors… Même si le premier document certain
concernant la Sainte Coiffe de Cahors ne date que de 1239, cela
ne prouve pas qu’il n’en existait pas d’antérieurs. Comme les
archives de la cathédrale ont été détruites par les protestants, les
documents plus anciens font défaut.
D’autre part, le soudarion johannique, tel un grand voile,
a dû être placé en dernier, dans le Sépulcre, sur le visage et autour
de la tête de Jésus. Nonnos de Panopolis, au Ve siècle, précise bien
que le soudarion johannique était un « linge qui entourait la tête
avec un nœud à la partie arrière des cheveux ». Ce n’est pas le
cas de la Sainte Coiffe, simple bonnet entourant la tête et laissant
le visage à découvert, qu’on n’imagine pas « enroulé tout seul lui-
même, tordu dans un lieu à part », comme le vit saint Jean, et ne
pouvant pas être replié comme un foulard.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
74
À Venise, sur la Pala d’Oro de la basilique Saint-Marc,
une fresque montre deux saintes Femmes contemplant les «linges»
sépulcraux et, à part, le soudarion.
Fig. 4. Le soudarion de la Pala d’Oro, à la basilique Saint-Marc
de Venise
La Sainte Coiffe a dû faire partie des linges sépulcraux :
l’ancienneté de son tissage, les miracles nombreux accomplis lors
des ostensions, au cours des siècles, en témoignent. Les taches de
sang qu’elle porte ont été authentifiées dès le XIXe siècle5, mais la
Sainte Coiffe n’est pas le soudarion johannique, qui recouvrait le
visage du Christ dans le Sépulcre.
5
Si la recherche du groupe sanguin était faite : on trouverait sans doute le
groupe AB, comme pour le Linceul de Turin, la Tunique d’Argenteuil et le
tissu cardiaque de Lanciano. Par contre, la datation par le carbone 14, si elle
devait se faire, serait aussi inutile et inadaptée qu’elle le fut pour le Linceul
de Turin…
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
75
Voilà pourquoi Mark Guscin pense qu’il ne peut s’agir
que du Suaire d’Oviedo. Il écrit ainsi dans la RILT n° 26 :
« Depuis le IXe siècle, un linge de 86 x 53 cm environ est
conservé dans la cathédrale de la ville d’Oviedo, au nord de
l’Espagne. Il comporte plusieurs taches qui ont été identifiées
récemment comme faites de sang humain du groupe AB. Il est
appelé “soudarion du Seigneur” et plusieurs professeurs de
renommée internationale, ainsi que l’équipe d’investigation du
Centre espagnol de Sindonologie, en ont fait l’étude géométrique
et reconstitué l’histoire. La conclusion de ces études est que ce
soudarion a enveloppé la tête qui est demeurée en position
verticale moins d’une heure après sa mort. Le soudarion avait un
de ses côtés sur la nuque, le milieu passait sur l’oreille gauche
pour arriver à cacher la face, mais ne complétait pas le tour et
laissait découverte l’oreille droite. Le corps en position verticale
et le soudarion serait restés ainsi disposés environ une heure. La
nuque de l’homme a laissé des taches de sang venant de petites
blessures produites par des objets pointus. La distribution
géométrique de ces tâches correspond étonnamment bien avec les
taches du Linceul de Turin. La partie qui cachait la face a reçu un
mélange de sang et de liquide œdémateux pulmonaire, ayant coulé
de la bouche et du nez. L’homme portait barbe et moustache.
Après une heure environ en position verticale, le corps a
été déposé face contre terre, le soudarion entourant toujours la
nuque, la joue gauche et le visage. Le corps a passé un peu moins
d’une heure en cette position, puis le soudarion a entouré
complètement la tête du corps en passant par l’oreille droite en
prenant la forme d’un capuchon avec un nœud au sommet. Peu
après le corps a été bougé. Quelques minutes plus tard, le
soudarion fut retiré, tandis que le corps était embaumé avec de
l’aloès. »
Si le Sudario d’Oviedo est une authentique relique de la
Passion, il a été placé sur la tête et la face du Christ alors que
celui-ci était encore en croix, puis maintenu jusqu’à l’arrivée au
tombeau.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
76
Juste avant que le corps soit recouvert du Linceul, le
Sudario a été enlevé et laissé de côté, tout proche cependant,
puisque l’aloès utilisé pour l’ensevelissement y a laissé des traces
visibles encore de nos jours.
Revenons au texte de Jean 20, 7 : « Le soudarion qu’on
avait mis sur la tête de Jésus, non pas avec les linges, mais plié
dans un lieu à part. » Au Ve siècle, en Égypte, Nonnos de
Panapolis, commentant l’évangile de saint Jean donnait ces
précisions :
« Simon est arrivé et il est entré tout de suite. Il a vu les
linges conjointement sur le sol vide, et le linge qui entourait la
tête avec un noeud à la partie arrière des cheveux. Dans la langue
autochtone de Syrie, on l’appelle “soudarion”. Il n’était pas avec
les linges funéraires, mais il était bien enroulé tout seul lui-même,
tordu dans un lieu à part.
Le détail du nœud est une précision apportée à la
description concise de Jean : il s’accorde singulièrement avec le
Sudario d’Oviedo, parce que celui-ci a conservé jusqu’à
aujourd’hui, à l’angle supérieur droit, les plis d’un nœud
ancient. »
Si ce suaire se trouvait à Oviedo depuis le IXe siècle, il ne
peut donc pas être le soudarion johannique, qui se trouvait encore
à Constantinople en 1201, quand Nicolas Mésaritès en fit une
description détaillée. Concluons donc, avec Lorenzo Bianchi, que
le Suaire d’Oviedo a été « le linge qui servit, comme le veut
l’usage hébraïque, à couvrir le visage de Jésus pendant son
transport de la croix au sépulcre, mais qu’il a été enlevé avant
que celui-ci ne soit recouvert par le Linceul ; et que, justement,
parce qu’il était imprégné de sang, il a dû être laissé (selon les
prescriptions funéraires hébraïques) dans le sépulcre ».
Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons cependant pas établir
si ce suaire est celui que Jean a vu et dont il parle dans son
Évangile.
Il existe, par contre, un autre objet, qui montre des
correspondances géométriques tout à fait remarquables, tant avec
le Linceul de Turin qu’avec le Suaire d’Oviedo : la Sainte Face de
Manoppello.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
77
Fig. 5. Superposition (au centre) du voile de Manoppello(à d.) au Suaire
d’Oviedo (à g.).
Le voile de byssus – de soie marine – présent à
Manoppello depuis 1506, est porteur d’une image
« acheiropoiète » de la Sainte Face de Jésus-Christ : cette image,
dépourvue de tout pigment de peinture, est superposable non
seulement à celle du Suaire d’Oviedo, mais aussi à celle du
Linceul de Turin :
Fig. 6. Superposition (au centre) du voile de Manoppello à l’image en
négatif du Linceul de Turin (à g.).
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
78
Le Suaire qui couvrait le visage de Jésus à la descente de
la Croix ayant été ôté, on peut penser qu’avant la mise au tombeau
un autre Suaire a été posé sur le visage de Jésus : le voile qui se
trouve aujourd’hui à Manoppello, dont la Sainte Face semble
refléter le premier instant de la Résurrection.
Il est très probablement l’authentique soudarion
johannique. Lors du sac de Constantinople, en 1204, tandis que les
Croisés français s’emparaient du Linceul, les Vénitiens ont dû
s’emparer du soudarion, et le conserver à Venise, dans la
clandestinité. On trouve dans cette ville des représentations de la
Sainte Face directement inspirées de l’image du soudarion, en
particulier le tableau « le Christ bénissant » peint par Bellini en
1460. En 1506, sans doute pour le mettre à l’abri, le soudarion a
été transféré plus au sud, dans le petit village de Manoppello, au
cœur des Abruzzes.
Dans l’ancienne liturgie, le prêtre officiait avec un suaire
- un soudarion - sur l’avant-bras, nommé le « manipule ». Le nom
même de Manoppello renvoie au manipule, ce qui le prédisposait
à abriter dans son église l’authentique soudarion johannique.
Quelle fut alors le rôle de la Sainte Coiffe lors de la
Passion ? Pour savoir de quelle manière Jésus fut enseveli,
retenons ce qu’en ont écrit :
- Le médecin juif Maïmonide, cité par le docteur Barbet dans son
livre La Passion du Christ selon le chirurgien : « Après avoir
fermé les yeux et la bouche du mort, on lavait le corps, on
l’oignait d’essences parfumées et on l’enroulait ensuite dans un
drap de toile blanche, dans lequel on enfermait en même temps les
aromates. »
- Le chanoine Morel : « Les Juifs avaient l’habitude d’envelopper
d’un linceul le corps des défunts qu’ils liaient aux pieds et aux
mains avec des bandelettes. En outre, ils leur mettaient un suaire
sur la figure. C’est du moins ce qui fut pratiqué pour Lazare, dont
il est dit formellement qu’il sortit de son tombeau les pieds et les
mains liés avec des bandelettes, et le visage entortillé dans un
suaire. »
Le corps du Christ aurait alors été lavé après la descente
de croix, et enduit d’essences parfumées.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
79
Puis, précise M. Bourrières : « Les yeux furent fermés au
moyen de bandelettes de lin faisant le tour de la tête. On plaça
ensuite la Sainte Coiffe. Elle couvrait les cheveux jusqu’au cou et
le front jusqu’aux sourcils. Ce suaire, se boutonnant sous le
menton, maintenait la bouche fermée. »
On peut alors formuler l’hypothèse suivante. Lors de la
descente de la Croix, un premier Suaire fut placé sur le visage, qui
recueillit des tâches de sang et des écoulements : le Suaire
conservé aujourd’hui à Oviedo. Il fut retiré quand on plaça la
Sainte Coiffe autour de la tête, puis remplacé par un autre Suaire,
un fin voile de byssus, qui recouvrit le visage et enveloppa la tête
comme un foulard, par-dessus la Sainte Coiffe. Enfin, un grand
Linceul enveloppa le corps, entouré d’herbes aromatiques, et
recouvrit à la fois le Suaire et la Sainte Coiffe : le Linceul de
Turin.
_____________________________
Bibliographie.
-Michel BOURRIÈRES, Essai sur l’origine de Rocamadour et la
Sainte Coiffe (Cahors, 1888), réédité par Bnf-Partenariats,
collection XIX, Paris, Hachette Livre, 2012.
- Émile MOREL (chanoine), Le Saint Suaire de Saint Corneille de
Compiègne, Éd. 1904. Réédité par Bnf, Paris, Hachette Livre,
2013.
-Revue Internationale du Linceul de Turin (RILT), numéro 26,
août 2004 : « Quel est le véritable soudarion johannique ? »
Ressources documentaires provenant du CIELT (se reporter à
sindonology.org/linceul/cielt/)
-Isabelle ROORYCK, « Une relique insigne du Christ au
Tombeau. La Sainte Coiffe de la cathédrale Saint-Étienne de
Cahors », site internet lerougeetlenoir.org
-Encyclopédie en ligne Wikipédia : La Sainte Coiffe de Cahors.
*******************************
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
80
Linceul de Turin : le Carbone 14 enfin réexaminé1
Tristan Casabianca2
Résumé : En octobre 1988, la presse internationale s’empressait de publier que
le Linceul de Turin était un faux médiéval : preuve par le Carbone 14 ! Certes les
statisticiens avaient remarqué que les données publiées dans la revue Nature ne
« collaient » pas. Mais les laboratoires refusèrent de communiquer leurs mesures
brutes. Trente ans plus tard, par une requête juridique, T. Casabianca obtint du
British Muséum plusieurs centaines de pages d’archives sur la datation. Après
étude et révision par deux statisticiens, preuve est désormais faite que la datation
de 1988 avait été invalide. Ceci est important pour la défense de l’authenticité du
Linceul. C’est aussi un signe que les milieux académiques ont désormais
conscience de failles possibles dans les pratiques scientifiques et, par là, une
attitude parfois plus ouverte vis-à-vis du « fait religieux ».
Il aura fallu attendre trente ans pour en obtenir confirmation.
Les résultats de la datation du Linceul de Turin publiés en 1989
dans la prestigieuse revue scientifique Nature ne sont pas fiables.
Notre analyse statistique, reposant sur une documentation inédite,
contredit la conclusion de l’article de Nature : il n’y a pas de
preuve concluante que le Linceul de Turin remonte au Moyen
Âge..
En 1988, après une décennie de difficiles négociations, un
morceau du Linceul de Turin avait été prélevé sur un coin,
découpé puis partagé entre trois laboratoires pour une datation au
carbone 14 : Oxford, Zürich et Tucson (Arizona), sous la
supervision du British Muséum. En octobre 1988, une conférence
de presse révéla que les échantillons testés dataient du Moyen
Âge : « 1260-1390 ! » (avec le point d’exclamation tracé sur le
tableau noir par le Pr Tite).
L’intervalle recoupait – avec 95 % de certitude, était-il
affirmé – la première apparition documentée avec certitude du
Linceul, au cours de la seconde moitié du XIVe siècle.
1
Diverses parties de cet article ont été publiées le 9 juillet 2019 sur le blogue
de L’Homme Nouveau/Religion et dans Les Nouvelles de l’Association Jean
Carmignac, n°83, septembre 2019, p. 1-3.
[email protected]
2
Chercheur indépendant, diplômé en histoire moderne, en droit public et en
analyse économique du droit. Travaille au sein d'une agence de la Collectivité
de Corse.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
81
Ces conclusions, généralement perçues dans le grand public
comme une victoire de la science sur la religion, figèrent les
publications académiques pendant une quinzaine d’années.
Mais dès la fin de 1988 et pendant trois décennies, des
contestations ne cessèrent de surgir, d’abord dans des milieux
chrétiens, puis de façon plus large et plus académique. À
plusieurs reprises, des chercheurs ont réclamé les données brutes
auprès des laboratoires. Ceux-ci ont toujours refusé de les leur
fournir. Jusqu’au milieu des années 2000, ces protestations
n’eurent guère de place dans les revues scientifiques majeures.
Au milieu des années 2000, un changement commença de
s'opérer. Un chimiste américain, Ray Rogers, s'était laissé
convaincre par la thèse du rapiéçage de l'échantillon prélevé et
publia ses conclusions dans une revue importante de chimie3. La
deuxième contestation eut lieu au cours des années 2010, quand
des statisticiens renommés, Marco Riani et Anthony Atkinson,
suggérèrent l'invalidité de la datation4. Mais, s'ils utilisaient des
outils puissants, ils se basaient uniquement sur les quelques
données publiées dans Nature, c'est-à-dire sur très peu de
données.
En 2017, j'effectuai une requête légale5 auprès des trois
laboratoires et du British Museum qui avait supervisé la datation.
Les laboratoires n'ont pas communiqué leurs données les plus
intéressantes, mais le British Museum accéda à ma demande et
me permit d’avoir accès, pour la première fois, à plusieurs
centaines de pages détaillant l’analyse au radiocarbone, pages
jusqu’alors inconnues des chercheurs. Avec l’aide de la
spécialiste italienne du Linceul, Emanuela Marinelli, et de deux
statisticiens de l’université de Catane, Giuseppe Pernagallo et le
professeur Benedetto Torrisi, nous avons entrepris l’analyse de
ces documents.
3
Raymond N. ROGERS, « Studies on the Radiocarbon Sample from the
Shroud of Turin », Thermochimica Acta 425:1-2 (2005), p. 189-94.
4
Marco RIANI et al., « Regression analysis with partially labelled
regressors : Carbon dating of the Shroud of Turin », Statistics and Computing
23 :4 (2013), p. 551-61.
5
En utilisant le Freedom of Information Act qui, dans les pays anglo-saxons,
oblige toute institution recevant des fonds publics à ouvrir ses archives aux
chercheurs au terme de 30 ans.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
82
La conclusion tomba, incontournable d’un point de vue
statistique. Les données brutes montrent une hétérogénéité non
seulement entre les laboratoires mais également à l’intérieur de
l’un d’entre eux, Arizona. Cette hétérogénéité des échantillons
est confortée par les rapports écrits trouvés au sein des archives
du British Muséum. Les laboratoires ont en effet découvert des
éléments étrangers au sein de leurs fils de lin (coton, cire, etc.).
De plus, pour s’assurer de la fiabilité des mesures, trois tissus
d’âges différents ont également été datés. Or ces échantillons,
dits « de contrôle », ne souffrent pas des mêmes problèmes.
Dès lors, certains prérequis pour une datation par le carbone
14 n’avaient pas été réunis : ni le nombre constant d’atomes de
carbone 14, ni la représentativité de l’échantillon ne sont
garantis. De plus, il est désormais certain que le protocole n’a pas
été scrupuleusement respecté : il n’y a pas eu de datation à
l’aveugle, et des échantillons donnés au laboratoire d’Arizona
n’ont pas été testés (et n’ont donc pas été détruits). Les
conclusions générales de l’article de Nature n’offrent plus de
fiabilité.
Nos travaux ont paru à la fin du mois de mars sur le site
d'Archæometry, une revue publiée pour le compte du même
département de l'université d'Oxford qui effectua la datation de
19886. Si quelques commentateurs ont immédiatement souligné
l'ironie que cela représente, cela montre surtout que la
contestation de la datation est actée au plus haut niveau.
Beaucoup de chercheurs ont souligné que notre découverte a
été publiée, de façon surprenante, dans une revue d’Oxford,
Archæometry, gérée par ce même laboratoire de recherche qui
entreprit la datation de 1988. Ceci peut être perçu comme une
évolution significative des mentalités au sein de la communauté
académique officielle à propos du Linceul de Turin.
6
T. CASABIANCA, E. MARINELLI, G. PERNAGALLO & B. TORRISI,
« Radiocarbon dating of the Turin Shroud : new evidence from raw data »,
Archæometry, Oxford, 2019.
https://onlinelibrarv.wilev.eom/doi/10.1111/arcm. 12467
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
83
La couverture médiatique fut importante dans le monde anglo-
saxon et en Italie7, et, je dois le dire, pour l'instant positive, y
compris au sein de la communauté des spécialistes du Carbone
14. Cela s'explique par la crise de la reproductibilité que traverse
actuellement la science. Les chercheurs se sont rendu compte qu'il
était très difficile de reproduire certains résultats pourtant parus
dans des revues prestigieuses. Notre recherche en fournit un
exemple supplémentaire.
Il aura fallu un an et demi entre la découverte des archives et
la parution de cet article dans une revue universitaire. Le
processus dit de « relecture par les pairs » a pris une dizaine de
mois, ce qui est courant. À titre de comparaison, en 1988, l'article
de Nature avait été presque immédiatement accepté, après une
relecture superficielle : environ cinq semaines
Il faut comprendre que nos travaux ne sont pas isolés et
s’inscrivent dans un courant puissant de réévaluation de
l’authenticité du Linceul. À titre d’exemple, en 2015, une revue
du groupe Nature publia un article sur les traces d’ADN trouvées
sur le Linceul, dont certains groupes ethniques (Inde, Proche et
Moyen Orient) étaient a priori peu compatibles avec l’hypothèse
du faussaire médiéval8.
La contestation des conclusions de la radiodatation de 1988
plaide donc en faveur de nouveaux tests. À la suite de nos
recherches, une conférence s’est tenue en mai 2019 à l’université
de Catane pour examiner si des tests pourraient être effectués sur
certains matériaux. Le Professeur Paolo Di Lazzaro a envisagé
que des fragments brûlés par l’incendie de 1532, et aujourd’hui
conservés à l’archevêché, soient soumis à une datation par le
carbone 14 sans endommager le drap. Cela est envisageable car
la méthode moderne de datation, déjà utilisée pour dater le
Linceul, nécessite une phase de combustion au cours de laquelle
les échantillons sont réduits en graphite.
7
Ndlr. Une traduction française de cet article d’Archæometry doit paraître
dans le n° 61 (décembre 2019) des Cahiers MNTV (revue de l’association
Montre Nous Ton Visage). Peut être demandé à la Procure MNTV, 212, rue
de Vaugirard, 75 015 Paris.
8
BARCACCIA, G., GALLA, G., ACHILLI, A., OLIVIERI, A. & TORRONI, A.,
2015. « Uncovering the sources of DNA found on the Turin
Shroud ». Scientific reports, 5, p.14484.
https://www.nature.com/articles/srep14484
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
84
Mais nos recherches sont également susceptibles de participer
à la réévaluation du rapport entre la religion et la raison, deux
domaines nettement perçus comme conflictuels dans les années
1980. Une vision nuancée est maintenant généralement proposée
par les historiens et philosophes des sciences. La lecture des
archives du British Muséum montre à quel point les scientifiques
restent des êtres humains, et ne sont pas immunisés contre les
biais de confirmation, ni contre les pressions de toutes sortes. En
cela, notre article soutient implicitement l’hypothèse, aujourd’hui
largement mise en avant, d’une crise de la reproductibilité en
science – c’est-à-dire la difficulté à reproduire une part non
négligeable de résultats publiés dans des revues pourtant
exigeantes.
Cette crise de la reproductibilité ne touche pas uniquement
les sciences humaines, mais aussi les sciences dites « dures ».
On peut alors s’interroger sur notre connaissance pourtant très
détaillée du Linceul de Turin, dont des données majeures
remontent à une série de publications faite à la fin des années
70 et au début des années 1980.
De nouvelles données sur le Linceul de Turin
contribueraient sûrement à renouveler l’apologétique, dont la
force de conviction passe par la recherche de la vérité
scientifique, bien que celle-ci soit parfois subtile, fragile... et
heureusement remise en question.
À titre personnel, je fus baptisé récemment, en 2016. Le
Linceul s'est inscrit dans mon parcours de conversion, conversion
qui s’est accélérée lorsque je me suis rendu compte que la
« science » et les vérités proclamées par la religion catholique
n'étaient pas en conflit, mais se renforçaient.
Avec cette découverte sur l’invalide radiodatation de 1988, je
suis heureux de pouvoir montrer pourquoi les chrétiens ne doivent
pas avoir peur de la science. Nous devons rechercher la vérité,
quelle qu'elle soit. L'étude du Linceul de Turin peut s'inscrire
dans un mouvement apologétique qui a contribué à changer
profondément tant de vies – et ma propre vie – mais qui reste
encore trop méconnu. Cette découverte nous offre un exemple
concret en faveur d'une apologétique renouvelée et décomplexée.
Pourquoi aurions-nous peur de découvrir la vérité, et de la dire au
monde ?
**************************
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
85
REGARD SUR LA CRÉATION
« Car, depuis la création du monde, les perfections invisibles de Dieu,
sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l'œil nu
quand on Le considère dans ses ouvrages » (Rm 1, 20).
Méditation sur le squelette et la carapace
Sybille Thélème1
Résumé : Dans la classification des animaux, le squelette joue un rôle majeur
puisqu’il peut être figé (seiche) ou articulé, externe (coquille) ou interne
(vertébrés), etc. Il est tentant d’appliquer ces catégories à l’homme, ce
« microcosme » qui semble les réaliser toutes en analogie, surtout si l’on élargit
ces images à notre être moral et spirituel. Mais le réel dépasse toujours le connu
et les « éponges de verre » récemment découvertes, font éclater nos
classifications : à la fois rigides et souples, elles sont comme un hommage à
l’humour supérieur du Créateur.
Une image traditionnelle de l’homme en fait un
« microcosme » : créé à l’image de Dieu, il recèle en lui, de
quelque manière, les diverses pensées divines que sont les autres
êtres et en particulier les êtres vivants et, parmi eux, les animaux.
Certains sont sans squelette articulé (l’os de seiche est d’une
seule pièce), c’est pourquoi on les appelle « mollusques ».
On remarque aussi les coquillages, les crustacés et les
arthropodes, doués d'un « squelette » extérieur qui les protège tout
en les enfermant.
Les Arthropodes, qui se divisent en Arachnoïdes et compagnie
(octopodes), Acariens, et Insectes (tripodes alternés : 6 pattes) ont,
comme leur nom l’indique, des pieds (-podes) articulés (arthro-),
ce qui leur permet des mouvements plus variés que ceux des
bivalves ou des coquilles spirales : la danse des crevettes n’est-elle
pas plus monotone que celle des petits rats de l’Opéra !
Dans ce cas, le « squelette » est extérieur à la chair.
1
Enseignante en philosophie.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
86
Puis viennent les Vertébrés, avec un squelette intérieur : le
rapport est inversé, avec d’abord le mou dans le dur, puis le dur
dans le mou, ce qui donne plus de possibilités de mouvement, de
souplesse, donc de liberté et de précision, sans pour autant
permettre n'importe quelle déformation. Lorsque la limite de cette
souplesse est atteinte, ce peut être la fracture. Et gare à la scoliose
et aux rhumatismes, si le squelette est fragilisé par une mauvaise
hygiène de vie. Les vertébrés sont donc à la fois plus solides que
les mollusques et plus souples que les crustacés.
Il y a donc trois sortes de squelettes :
1) Le « squelette » extérieur :
a) Les coquillages : spirales sans articulation ;
b) Les bivalves (moules, coquilles Saint-Jacques, etc.)
avec une seule articulation ;
c) Les crustacés (« squelette » articulé) et arthropodes
(insectes et araignées…).
2) Le squelette intérieur avec écailles (des vertébrés) :
a) Les poissons et les reptiles sans pattes (serpents) ;
b) Les reptiles avec pattes (lézards) ;
c) Les tortues qui ont en plus une carapace
(« squelette » intérieur et extérieur).
3) Le squelette intérieur sans écailles mais avec poils ou plumes :
le mammifère marin, l’animal bipède (oiseau) et quadrupède. Et
l’homme, « bipède sans plumes » dit Platon (Politique, 266e).
Dans ce cas très particulier, avec l’homme, se retrouve tout ce
qui précède :
a) Le crâne comme une coquille (coquillage) avec
quelques « coutures » : à l’intérieur de la boîte crânienne se
développe la « boîte à idées ».
b) Dans la cage thoracique, à claire-voie, « un peu »
articulée, un appareil respiratoire évoquant les ouïes des poissons,
mais approprié à la vie atmosphérique et nous libérant de la
« prison » aquatique.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
87
c) La colonne vertébrale et les membres (articulés) pour
tous les vertébrés : l’os est invisible mais palpable.
Et, à moins d'être une tortue, l'homme, qui possède une
ossature intérieure, a seulement besoin de vêtements et non d'une
carapace !
Les vertébrés sont donc plus libres que les invertébrés et
arthropodes qui doivent changer de carapace pour pouvoir grandir
(crabe, scorpion). Voilà pour l’anatomie. Mais la comparaison
s’arrête-t-elle là ?
Les « Nouveaux Crustacés »
Cette image de l’homme comme « microcosme » ne nous
donne-t-elle pas aussi une image de l'évolution spirituelle des
personnes humaines ?
Aujourd’hui, on voit des « hommes-crustacés », ceux qui,
n’ayant pas encore pu ou su constituer une armure spirituelle, sont
obligés de se munir d’une « carapace » appelée « égo », dont la
substance a été identifiée comme étant sécrétée par deux glandes
sous-cutanées appelées « peur » et « préjugé ».
Non contents de l'indépendance que leur donne leur nature
vertébrée par rapport aux crustacés, même si leur carapace est
invisible, les hommes se fabriquent des cuirasses, des armures
visibles (les coffres-forts, les portes blindées et les codes d'entrée),
ou invisibles (les assurances, qui sont censées les protéger contre
les voleurs, les accidents et les catastrophes).
Parfois, et même souvent, cette carapace se matérialise sous la
forme d’une boîte métallique à quatre roues, deux ou quatre
élytres (portières) dans laquelle ils se sentent à l’aise et en
sécurité : ils s'enferment dans ces véhicules qui les font ressembler
à un crabe ou à un coléoptère (ou plutôt à un bernard-l’hermite,
qui n’a pas lui-même fabriqué sa coquille), mais ces carcasses
sont bientôt démodées ou endommagées.
« Vues à distance suffisante, les voitures dans
lesquelles nous voyageons et que nous savons être
construites par nous, auront l’air, ainsi que Heisenberg
l’a dit une fois, d’ « être une partie aussi inaliénable de
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
88
nous-mêmes qu’une coquille d’escargot pour son
occupant ». (Hannah ARENDT, La Crise de la culture, p.
355).
L’homme, sans carapace, coquille, ni pelage protecteur,
semble tout nu. Alors, comme une carapace, la LOI est une force
qui s'impose à l’homme de l'extérieur, en limitant nos désirs,
tandis que la FOI est comme un squelette (colonne vertébrale,
bras et jambes) pour affronter le danger, une force qui a sa source
à l'intérieur.
Or peut-on vivre "sans foi ni loi"?
1) La loi (lex) et la logique (logos) semblent pouvoir être
représentées par la TÊTE, enfermée dans la boîte crânienne qui
ressemble à une coquille de noix (l’intérieur de la noix ressemble
d’ailleurs à un cerveau !). Comme le crâne qui protège la tête, la
loi protège la logique en l'enfermant dans des limites strictes, car
la loi est ce qui encadre et structure l'ordre (l'exception confirme
pratiquement la règle qui est générale, mais elle contredit
théoriquement la loi qui est universelle).
2) La foi semble pouvoir être logée dans le CŒUR d'où
elle jaillit, mais elle est contenue dans la cage thoracique (il y a du
vide entre les barreaux). La foi agit sur le cœur et lui permet d'être
un moteur, de rayonner, de chanter comme un oiseau ; c'est
pourquoi la cage de cet oiseau n'est pas une boîte « étanche »
comme la boîte crânienne. La colonne vertébrale, les côtes, les
omoplates et les clavicules sont une armature qui ne manque pas
de souplesse.
3) L'ABDOMEN, quant à lui, chez les vertébrés, n'est
protégé ni par une boîte, ni par une cage ; c'est pourquoi, lorsque
la loi, dans la tête, et la foi, dans le cœur, ne font pas leur travail,
toutes les forces du ventre et du bas-ventre (appétits sexuels et
matériels, donc de plaisir et de profit) se déchaînent, toutes les
convoitises s'expriment tyranniquement.
Parce qu'il manque de foi (squelette intérieur), l’homme doit
inventer des règlements, des lois, des structures –, sans lesquels il
n'est qu'un mollusque, parce qu'il n'a pas intégré la loi –, mais qui
finissent par l'étouffer.
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
89
Nous attendons donc l’avènement des « homme-vertébrés »,
plus sages et plus résistants, capables de traverser les épreuves
inévitables en ce monde, protégés par une colonne vertébrale
spirituelle, à moins que le laxisme et le conformisme ambiants,
tels un acide corrosif, ne la dissolvent. Le risque est alors de se
faire mollusque ou Tortue incapable de vaincre le Lièvre à la
course.
L'homme est appelé à conquérir sa liberté, non comme un
crustacé qui rêverait de se débarrasser de sa coquille semblable
une prison, mais en consolidant peu à peu sa colonne vertébrale
spirituelle afin de combiner le maximum de souplesse avec le
maximum de fermeté. La liberté des vertébrés n'est-elle pas bien
plus grande que celle des invertébrés ?
Mais lorsque le crâne est "fêlé", il n'empêche plus la
pensée bouillonnante de s'évaporer. Par le scepticisme et
l'incrédulité, le thorax semble être devenu une armure, un gilet
pare-balles contre la peur, empêchant la foi de rayonner. Alors,
seuls le VENTRE et le BAS-VENTRE (relâchement de tous les
sphincters), qui ne sont protégés par aucun bouclier naturel,
imposent leurs exigences démesurées et rendent nécessaires des
sanctions et des représailles de la part de la nature et de la société.
Tant qu’il n’est pas assez mûr, assez adulte, l’homme est
soumis à son milieu naturel, à son milieu familial, social,
professionnel, d'abord comme un mollusque, puis comme un
crustacé, et parfois cette soumission ne contredit pas ses intérêts
personnels.
Dans une deuxième étape, il commence à acquérir une
certaine puissance, sur les choses, sur les autres ; le danger qui
surgit ici est celui d’abuser de cette puissance, qui d’ailleurs finit,
tôt ou tard, par se retourner contre lui : on récolte ce qu’on a semé.
Tourner la loi à son profit n’est pas illégitime, à condition que ce
profit ne soit pas à court terme seulement et ne soit pas nuisible
aux autres.
Mais tant que la loi morale lui semble s’imposer de
l’extérieur, il ne l’a pas encore comprise : ne lui faut-il pas
accomplir à l’intérieur de lui-même ce que la nature accomplit à
l’extérieur, dans la diversité des espèces ?
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
90
CONCLUSION
L’évolution spirituelle de la personne rencontre donc des
analogies parmi les êtres vivants typiques. Mais voilà… l’humour
divin nous révèle des espèces qui font éclater nos classifications.
C’est le cas avec la découverte des « éponges de verre ».
Fig. 1. Oopsacas minuta (Crédit J.-G. Harmelin).
En effet, par définition, les éponges font partie des
mollusques. Or les éponges de verre ont un vrai squelette
intérieur, articulé, à la fois souple et solide, bien plus solide (à
leur échelle) que les arcs-boutants de nos cathédrales et nos
charpentes ajourées ultramodernes.
Fig. 2. Oopsacas minuta (détail) (Crédit J. Vacelet)
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
91
Cette armature dont leur nature dote certaines éponges est
analogue au système squelette-muscles que l’on observe chez les
grands vertébrés, une armature dont les « vertébrés-humains »
commencent à s’inspirer dans leurs inventions techniques et
architecturales : un beau cas de bio-mimétisme.
Fig. 3. Hexactinellida (cliché Alamy Ltd)
Car la perfection est là dès la Création, elle n’est pas
l’aboutissement du hasard darwinien à travers une longue suite de
millénaires. Mais la liberté accordée à l’homme lui permet de
progresser ou de régresser. En contemplant les êtres vivants avec
leurs types gradués, l’homme est appelé à s’élever, à s’affiner en
passant du mollusque au vertébré, bref à s'accomplir
spirituellement.
*
* *
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
92
COURRIER DES LECTEURS
De Mme T. S. (Paris)
Dans Le Figaro Magazine du vendredi 21 mai 1999,
j’avais découpé un article (entretien avec Gustave Thibon, alors
âgé de 96 ans). Cet article, intitulé « Le Testament d’un grand
philosophe », donnait, après l’entretien, un recueil d’aphorismes
inédits, dont voici le dernier :
« Évolution régressive des hommes : de la contemplation à la
pensée, de la pensée à l’action. L’Homo sapiens refoule l’Homo
religiosus (Siècle des Lumières), puis l’Homo faber détrône
l’Homo sapiens… »
Mon commentaire : Toute l’histoire de la culture et de la
philosophie se trouve résumée ici.
1) Dans un premier temps, avant le VIe siècle, en Grèce,
c’est le règne de l’esprit, de la mythologie, de la tradition, de la
religion, de l’autorité (Hésiode, Homère, le temple d’Apollon à
Delphes). Les hommes interrogent, écoutent. La Nature parle, les
dieux parlent : « Le maître dont l’oracle est à Delphes ne parle ni
ne cache, il fait signe » (Héraclite).
L’œuvre de Platon est encore imprégnée de mythes, même si c’est
lui qui les « invente ». Et le prisonnier libéré de la Caverne
termine son ascension dans la contemplation des Idées.
2) Avec la Renaissance, avec la modernité, Descartes,
c’est le cogito, le mental, l’intellect qui pourra « nous rendre
comme maîtres et possesseurs de la nature ». Ensuite, le Siècle
des Lumières : c’est la science qui questionne la nature et l’oblige
à répondre (théorie et expérience : hypothèse et vérification), en
un discours mathématique.
3) Dès le XIXe siècle, avec le matérialisme athée (Karl
Marx), l’Homo faber est économiste et technicien. Marx
« répond » à Platon : « Le monde n’est pas fait pour être
contemplé, mais pour être transformé. »
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
93
Autrement dit, la civilisation est dirigée d’abord par la
vie spirituelle, la conscience religieuse, morale. Puis c’est
l’intellect, la raison, donc la pensée, le concept et la volonté de
l’homme. Enfin, c’est le corps, la matière : production,
consommation, économie, donc technologie…
Donc l’histoire universelle montre qu’après une période
d’épanouissement, toutes les civilisations s’écroulent plus ou
moins vite, même si une minorité d’individus reste vraiment digne
d’être appelée humaine.
__________________________
De M. L. J. (Île-de-France)
Me voici sur les bancs de la fac et un professeur de
géologie (un agrégé) nous a rapporté un fait qui confirme ce que
l'on entend souvent dans les cercles antiévolutionnistes : les
données qui ne collent pas avec les datations attendues sont
systématiquement mises de côté.
Ainsi nous a-t-il expliqué que des bois de cerfs
indubitablement taillés par l'homme avaient été retrouvés en
Auvergne dans des cendres volcaniques datées de 800 000 ans.
Mais cette découverte n'avait fait l'objet d'aucune publication, car
il est « difficile de remettre les paradigmes en question ».
On lit souvent cela, que les datations aberrantes sont écartées,
mais c'est la première fois que je l'entends de la bouche d'un
darwinien (c’est un spécialiste de l’"hominisation").
* *
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
94
Machintrucphobie
Michel Vienne
Étrange cette permissivité hors sol,
Inversion brutale des pôles de l’éthique.
Quel iceberg spirituel avons-nous heurté ?
Pour bientôt
La licence de piller le bar !
Écluses béantes,
La justice bannit les lois naturelles.
Reléguées dans la machintrucphobie,
Bagne du dénigrement massif,
Nouvelle Île du Diable.
Ivres de vices dépénalisés,
Les badauds hilares triomphent.
Exultant d’une joie venimeuse
Ils exhibent leur bonheur agressif
De justes d’une nouvelle espèce.
Abêtissement abyssal
De mutants d’une sélection à rebours,
Pleins d’ardeur vers une parousie de néant,
Quel iceberg spirituel avons-nous heurté ?
Pour bientôt
La licence de piller le bar !
(Le Touquet, 25 Janvier 2019)
* *
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
95
--------------------------------------------------------------------------------------
Bulletin d'adhésion et d'abonnement
À retourner au CEP, Cidex 811, 16 rue d’Auxerre,
89 460 Bazarnes (France)
Nom : _________________________ Prénom : ______________________
Adresse : _____________________________________________________
Code postal : ____________ Ville/Pays : ___________________________
Courriel (i-mél.) : _______________________________________
Verse sa cotisation annuelle : Membre actif : 30 €
Membre sympathisant : 10 €
S'abonne à la revue Le Cep :
Abonnement France : 35 € Autres Pays : 40 €
Abonnement de soutien : 50 € Étudiant, chômeur, etc. : 20 €
Fait un don de : €
Reçu fiscal demandé
Soit au total la somme de € (euros)
Règlement à l’ordre du CEP par :
Chèque en euros tiré sur une banque établie en France ou sur CCP
Virement sur le CCP du CEP (n°4 719 68 J, Centre : Châlons
(en précisant l’objet du versement)
IBAN : FR53 2004 1010 0204 7196 8J 02 372 BIC : PSSTFRPPCHA
Mandat postal international
Carte de crédit ou PayPal, sur le site le-cep.org
_____________________________________________________
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019
96
--------------------------------------------------------------------------------------
Bulletin d'adhésion et d'abonnement
À retourner au CEP, Cidex 811, 16 rue d’Auxerre,
89 460 Bazarnes (France)
Nom : _________________________ Prénom : ______________________
Adresse : _____________________________________________________
Code postal : ____________ Ville/Pays : ___________________________
Courriel (i-mél.) : _______________________________________
Verse sa cotisation annuelle : Membre actif : 30 €
Membre sympathisant : 10 €
S'abonne à la revue Le Cep :
Abonnement France : 35 € Autres Pays : 40 €
Abonnement de soutien : 50 € Étudiant, chômeur, etc. : 20 €
Fait un don de : €
Reçu fiscal demandé
Soit au total la somme de € (euros)
Règlement à l’ordre du CEP par :
Chèque en euros tiré sur une banque établie en France ou sur CCP
Virement sur le CCP du CEP (n°4 719 68 J, Centre : Châlons
(en précisant l’objet du versement)
IBAN : FR53 2004 1010 0204 7196 8J 02 372 BIC : PSSTFRPPCHA
Mandat postal international
Carte de crédit ou PayPal, sur le site le-cep.org
_____________________________________________________
Le Cep n°89. 4e trimestre 2019