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Analyse de "Ma Bohème" de Rimbaud

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MA BOHEME, analyse

Eléments d’introduction

Dernier poème du second « Cahier de Douai », entre ses premiers poèmes de jeunesse mais avec
lesquels il prend du recul (il se moque du romantisme et du parnasse) et ses poèmes suivants plus
symbolistes.

Dans ce sonnet, à la forme moins traditionnelle qu’il n’y parait, le poète évoque sa vie de bohême
lors de ses fugues vers Paris ou la Belgique.

Le sous-titre « fantaisie » réf la fantaisie en musique qui est une forme libre ou à une œuvre
d’imagination en littérature.

En mai 1870, Rimbaud a encore 15 ans, il a décidé de devenir poète, et il envoie une lettre à
Théodore de Banville, le grand poète parnassien :
« Nous sommes aux mois d’amour ; j’ai presque dix-sept ans, l’âge des espérances et des chimères,
comme on dit. — et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, — pardon si c’est
banal, — à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des
poètes. »

Mais déjà, on perçoit une certaine auto-dérision : c'est banal, ce sont des chimères. Trois mois plus
tard, il fugue, et il expérimente une vie de bohème, qui est surtout une vie d'errance et de
dénuement. Mais cela va complètement changer sa manière d'écrire : il mûrit une méthode inouïe
qu'il présentera à son professeur de rhétorique, Georges Izambard :
« Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes,
mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. »

« Ma Bohème » se trouve justement à la charnière de ces deux époques, à un moment où Rimbaud


se détache de ses premières admirations et commence à élaborer cette méthode : vous allez voir que
toute sa poétique en est bouleversée.

Problématiques :

Comment cet hymne à l’errance permet à Rimbaud de célébrer sa poésie ?

Comment Rimbaud affirme-t-il dans sa bohème une volonté de renouveler la poésie à travers une
errance qui tend déjà vers un dérèglement de tous les sens ?

Le poète vagabond (premier quatrain)

L’errance est introduite dès le début du poème par

- le choix de l’imparfait qui suggère l’habitude, la répétitions des actions

- des répétitions du verbe « allais » (v1 et 3) qui suggère pour le premier la fugue et le deuxième
l’errance

- le rythme irrégulier des alexandrins traduit l’errance et aussi sa liberté avec la forme traditionnelle
(césure pas à l’hémistiches)

- la destination n’est pas mentionnée, il marche sans but. Les indications des lieux sont vagues voire
surnaturelles (« sous le ciel » v3, auberge à la Grande Ourse » v7)
- la misère matérielle qui est sous-entendue « les poings dans mes poches crevées » v1 n’est pas le
plus important et permet peut-être au contraire d’atteindre des sphères plus élevées (il a vraiment
expérimenté cette pensée qui vient de Platon). »les poings » peuvent être serrés par la révolte
(thèmes cher à Rimbaud) ou à cause du froid. Le terme « crevées » peut relever d’une
personnification des poches qui sont comme des animaux morts.

Cela contient déjà en germe la méthode poétique à venir du jeune poète comme un « voyant », un «
voleur de feu ».
« Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ;
si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c’est informe, il donne de l’informe. »
Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Démeny, 15 mai 1871.

Cette errance lui offre la liberté qu’il cherche et lui procure de la joie et de l’exaltation marquées par
des adjectifs mélioratifs (« idéal v2, amours splendides rêvées v4, Oh Là Là ! v4)

Le mot « paletot » est particulièrement intéressant : on entend « pâle » et « tôt » des mots qui
s'appliquent bien au voyageur fatigué par une journée de marche. Le poète est à l'image de son
manteau : crevé, mais proche de l'idéal. Chez Rimbaud, la figure de l'hypallage est généralisée : les
adjectifs peuvent qualifier d'autres noms ou pronoms qui se trouvent à proximité.

Dès le début il montre le rapport familier qu’il entretient avec la Poésie et la Nature qui sont sa
« Muse » personnifiée et dont il est le fidèle serviteur « féal ». Lien renforcée avec le possessif « ton »
V3. Les « amours splendides » V4 peuvent être ses rimes. Et son « paletot » est tellement usé qu’il est
devenu une idée (jeux de mots avec « Idéal » V2).

Le poète est au centre du poème qui parait autobiographique, la première personne du singulier est
répétée de nombreuses fois Mais il se moque de lui-même et tourne en dérision le lyrisme
romantique avec trop de « je », de !, une allégorie de la Nature qui devient sa muse et le cliché
romantique du chevalier (« féal ») errant et des amours courtois (avec « mes amours révées »).

Et il se moque des parnassiens avec leur quête de Beauté Idéale vec l’adverbe « aussi » il se moque
des parnassiens avec leur quête de Beauté Idéale. Il leur dit que son manteau déchiré (donc son
vagabondage, sa misère, la laideur aussi peuvent être idéale).

Il n’a même pas 17 ans et se moque déjà de ses propres liens avec le romantisme et le parnasse. On
ne trouve pas cette distance ironique dans ses premiers poèmes.

Une évolution esthétique (deuxième quatrain)

La « culotte trouée » (v5) est un signe de pauvreté, et pourtant, il égraine des rimes, comme des
semailles (métaphore) : en quelque sorte, il déborde d'une créativité qui va peut-être germer et
porter des fruits. Le trou, qui symbolise un manque, devient la source d'une richesse, comme une
corne d'abondance. D’ailleurs les « rimes » v7 sont rejetées au début du vers suivant comme pour
semer le mot/cailloux. (dans la forme et le sens)

« Mes étoiles fait bien référence à l'expression "ma bonne étoile" : la chance vaut mieux que les
richesses. Le verbe « avoir » revient deux fois mais il ne possède pas grand-chose qu’un « trou » et
ses étoiles qu’un simple bruit.

Mais à travers ce frou-frou, c'est la lumière des étoiles qui devient sonore, exactement comme les
rimes qui deviennent solides comme des graines ou des cailloux. C'est une synesthésie : une
confusion des perceptions. La création se nourrit de ce dérèglement des sens.
Le thème de l’errance se poursuit :

- à travers le champ lexical du trajet (« course » v6 et « routes » v9)

- la comparaison avec « le Petit Poucet » v6

comparaison qui est mise en valeur par le tiret (v6-7) mais au lieu de semer des cailloux, il sème des
rimes (personnage féérique de conte réf au sous titre « fantaisie »)

-le voyage sans but qui a même un caractère infini, illimité avec le champ lexical du ciel : « la Grande-
Ourse », « Mes étoiles », « au ciel » (v7 et8). L’auberge « à la Grande Ourse » revient à dormir à la
belle étoile. La constellation de la Grande Ourse étant celle de l’étoile polaire c’est celle qui guide les
voyageurs. Antithèse entre le Petit-Poucet qui a la plus grande auberge qui soit (« la Grande Ourse »
allégorie de la Nature). Thématique récurrente chez Rimbaud de celui qui est absorbé par cette
Nature sauvage et mystérieuse qui le dépasse.

La notion de rêve revient (« rêvées » v4, « rêveur » v6) avec un polyptote (répétition d’un son sous
différentes formes). Rimbaud développe cet imaginaire enfantin tout en insistant sur le passé, l’aspect
révolu.

Dans cette strophe Rimbaud dit son attachement aux parnassiens qui aiment ce qui est Beau :

-avec la référence à la constellation, les Parnassiens étant les héritiers des poètes de la Pléiade

-et avec le vers « mes étoiles au ciel avaient un doux frou frou » onomatopée qui dit la beauté du
bruit)

Mais il s’en éloigne en se moquant car le « frou frou » est le bruit des vêtements et donc du luxe, du
superflu, du décoratif alors qu’il prône le dénuement, la pauvreté matérielle pour arriver à la Beauté.

Rimbaud se moque de ses propres poèmes d'enfance, naïfs, qui tombent par le trou de sa culotte :
pas besoin d'aller chercher plus loin l'image scatologique ! Il a semé des rimes qui n'ont plus aucune
valeur à ses yeux.

La véritable blessure du poète (deux tercets)

Le lecteur est emporté dans ce mouvement, à travers une longue phrase qui se prolonge sur les deux
tercets.

Traditionnellement, dans le sonnet, on trouve une volta (un moment de basculement entre les
quatrains et les tercets). Ici, c'est surtout un moment de pause dans le poème. Chez Rimbaud, « assis
» est souvent connoté négativement. Le poète est assis pour écouter les étoiles. Il s'arrête aussi,
parce qu'il est blessé au pied, peut-être à cause des cailloux de ses rimes. Pour Rimbaud, la poésie
n'est pas lisse, elle est acerbe et douloureuse.

Le pluriel des routes insiste sur la répétition et la durée de l'imparfait. Si les étoiles écoutées sont des
poètes, alors les routes représentent en quelque sorte l'Histoire Littéraire elle-même. Voilà pourquoi
Rimbaud évoque cette étrange pause sur le bord des routes : il contemplait le cheminement des
anciens poètes dans l'Histoire, avant de s'y engager lui-même.

« Ces bons soirs de septembre » c'est-à-dire, le mois des vendanges : Rimbaud évoque le moment où
les rimes semées portent leurs fruits pour devenir un « vin de vigueur »... À travers tout un processus
de fermentation, de distillation… Et en effet, le verbe « écouter » dans le premier tercet devient
« rimer » dans le deuxième. La perception a permis la création.
Les étoiles tombent en gouttes de rosée. Avec l’enjambement « de rosée à mon front », le lecteur est
en suspend pour savoir de quoi. Avec la comparaison (« comme un vin » v11) on peut y voir une
référence à la transformation de l'eau en vin, à une opération alchimique. Cette rosée provoque plein
de sensations : la couleur, le parfum des roses, la sensation froide de l’eau, le goût du vin…La
synesthésie a une dimension mystique : elle permet d'accéder à un monde inconnu. Les étoiles, ses
rimes lui permettent d’être en vie : le mot « vigueur » contient bien le mot « vie ».

On trouve alors le poète « rimant au milieu des ombres fantastiques ». En littérature, le fantastique
est caractérisé par l'intrusion du surnaturel, c'est-à-dire, d'éléments qui sortent du monde réel tel
que nous le connaissons. Pour paraphraser la lettre du voyant, le poète ramène de l’informe depuis
un autre monde. La rime « fantastique … élastique » est riche, mais un peu ridicule.

La « lyre » noble du lyrisme est comparée à des « élastiques » (v13) avec leur sonorité étrange, qui
désignent les lacets des chaussures : le genre élevé est rabaissé au niveau des pieds. C'est
typiquement le registre burlesque : traiter un sujet noble de manière triviale, vulgaire. Rimbaud se
moque de ce lyrisme des poètes (romantiques notamment) qui mettent un peu trop l'accent sur la
première personne.

Tirer les élastiques, c’est aussi déshabiller une femme. Mais au lieu de délacer un corset, il enlève ses
souliers blessés, on est loin d'une amour splendide rêvée par un poète romantique.

Dans l'expression « mes souliers blessés » c'est une métonymie (un glissement par proximité) : ce
sont ses pieds qui sont blessés. Mais c'est aussi une hypallage qui contamine tout le poème : tout est
blessé : le cœur, le poète, les poches crevées, la culotte trouée, les étoiles sont elles-même des trous,
jusqu'aux gouttes de rosée qui s'approchent de gouttes de sang au front.

Traditionnellement, le sonnet se termine sur une pointe : un effet de surprise final. Mais ici, le dernier
vers est particulièrement énigmatique : le « pied » est rapproché du « cœur » avec un effet de
contraste très fort : le cœur, le siège des émotions, est aussi blessé que le pied par les cailloux de la
route. Le rêve est fatalement blessé par la réalité.
Le pied, c'est aussi une unité de mesure : Rimbaud se trouve au bord du cœur, près de ses émotions,
de façon toujours un peu décalée.

Cette fin est particulièrement étrange, quand on sait que Rimbaud mourra suite à son amputation de
la jambe droite, à l'âge de 37 ans.

Conclusion

Ce sonnet célèbre la liberté recherchée d’une vie de bohème au sein d’une nature bienveillante. Le
dénuement permet d’accéder à une grande richesse symbolique. L’errance est aussi un moyen de
s’évader dans la création poétique et de transfigurer ainsi le monde.

Rimbaud cherche sa propre voie par un dérèglement des sens, notion qu’il va développer ensuite.

Verlaine, autre poète symboliste s’éloignera lui aussi de la poésie traditionnelle pour jouer avec
beaucoup de musicalité avec les rythmes impairs.

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