RIMBAUD Dissertation rédigée 2024
• Sujet : « Fuyez les grands sujets pour ceux que votre quotidien vous offre. » écrit le poète
allemand Rainer Maria Rilke dans Lettres à un jeune poète en 1929. En quoi cette citation rend-
elle compte de votre lecture des Cahiers de Douai ?
Vous répondrez à cette question dans un développement organisé en vous appuyant sur
le recueil de Rimbaud, sur les textes que vous avez étudiés dans le cadre du parcours
associé, et sur votre culture personnelle.
Introduction:
En 1870 Arthur Rimbaud écrit un ensemble de vingt-deux poèmes qui vont constituer
son premier recueil, connu sous le nom de Cahiers de Douai. Le poète allemand Rainer Maria
Rilke, dans ses Lettres à un jeune poète publiées en 1929, formule des conseils d’écriture pour
les futurs poètes. Il préconise ainsi de fuir « les grands sujets » au profit de ceux offerts par le
quotidien. Il est intéressant d’étudier en quoi le recueil du jeune poète Rimbaud illustre ce
conseil. Pour commencer, nous expliquerons la notion de « grands sujets » et verrons en quoi
Rimbaud est encore sous leur influence, puis nous découvrirons comment le poète prend ses
distances avec ces grands sujets et trouve finalement sa propre voix en explorant son quotidien.
Lorsque Rimbaud écrit les poèmes qui composeront le recueil des Cahiers de Douai, il
n’est qu’un élève de quinze ans, encore sous l’influence de ses travaux scolaires, de son
professeur de rhétorique, Georges Izambard, et des grands poètes qu’il admire. Comme il le dit
lui-même dans une lettre adressée au poète parnassien Théodore de Banville, il est à « l’âge des
espérances et des chimères », plein d’enthousiasme et d’exaltation. La nature constitue l’un de
ses grands sujets, abordée avec une vision idéaliste : Sensation ou Le Dormeur du val rendent
hommage à une nature personnifiée à tour de rôle comme une femme aimante ou une mère
protectrice qui berce un enfant malade.
Certains poèmes abordent aussi de manière très solennelle des sujets tels que l’amour dans
Soleil et chair inspiré du De Rerum Natura de Lucrèce. Ce long poème propose un hymne païen
qui célèbre la force créatrice de l’amour et se veut une critique du christianisme et du monde
urbain. Le poète aborde aussi des sujets politiques, voire métaphysiques, s’indignant ainsi de
l’existence du mal dans le sonnet intitulé de manière explicite Le Mal . Il y dénonce à la fois
Napoléon III, la guerre et la religion dans des images émouvantes.
En outre, Rimbaud s’inscrit dans le sillage des poètes Parnassiens qui cisèlent leurs
poèmes et leurs vers de références mythologiques ou légendaires dans un ton assez
emphatique : « Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle ! » Ophélie. Les termes
génériques, les exclamations, les majuscules, l’apostrophe donnent une allure grandiloquente à
cette évocation du personnage de Shakespeare. C’est ce poème, ainsi que deux autres,
Sensation et Soleil et chair ‒ dont le titre initial était en latin « Credo in unam » ‒, que
Rimbaud envoie à Théodore de Banville en mai 1870 dans l’espoir de les voir publiés dans la
revue poétique la plus importante de l’époque, Le Parnasse contemporain. Mais l’adolescent
admire aussi le grand écrivain romantique Victor Hugo : Le Forgeron »rappelle les accents
épiques des Châtiments, œuvre qui célèbre l’épopée napoléonienne pour mieux blâmer Napoléon
« le petit ».
Les Effarés dénoncent la misère des enfants, rappelant les vers des Contemplations « Où vont
tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? », mais surtout le roman de
Victor Hugo, Les Misérables, publié en 1862 et admiré par Rimbaud qui déclare : « Les
Misérablessont un vrai poème » (Lettres du voyant, 1871). La mère de Rimbaud avait d’ailleurs
reproché au professeur de son fils cette lecture jugée pernicieuse.
L’adolescence est ainsi l’âge des grandes révoltes qui n’ont pas encore connu la désillusion. Le
poète revendique la liberté et dénonce avec emportement l’oppression
politique de Napoléon III dans de nombreux poèmes comme Rages de Césars où il peint
l’Empereur comme celui qui « [souffle] la Liberté/Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ». Par
ailleurs il célèbre les figures de la Révolution française, symboles de la liberté, telle la figure
populaire du forgeron dans le poème éponyme ou les soldats « de Quatre-vingt-douze et de
Quatre-vingt-treize » « pâles du baiser fort de la liberté ». Dans ce dernier poème, il s’insurge
aussi contre la propagande patriotique qui se sert hypocritement du souvenir de ces combattants
de la liberté. Le personnage d’Ophélie devient le symbole allégorique de cette liberté incomprise.
Rimbaud raille également la société conservatrice à travers des portraits satiriques des «
bourgeois poussifs » et matérialistes de province étriqués, étranglés dans leurs vêtements, leur
embonpoint et « leurs bêtises jalouses » dans le texte:À la musique .
Si les influences et les grands sujets restent présents dans ce recueil, on y décèle aussi un
esprit facétieux, première étape d’une émancipation. De manière un peu potache, le poète
adolescent multiplie les provocations en détournant certains grands motifs. Plusieurs poèmes se
terminent ainsi sur l’image des fesses, que cela soit celles d’une prostituée au bain requalifiée
ironiquement de Vénus Anadyomène et « Belle hideusement d’un ulcère à l’anus » dans le
poème Vénus Anadyomène ou celles de Tartufe « nu du haut jusques en bas »dans Le Châtiment
de Tartufe, pour finir par celles d’un soldat dans L’Éclatante victoire de Sarrebruck . Les
dadaïstes s’inscriront dans cet esprit transgressif, en témoigne le célèbre et provocateur ready
made de Duchamp qui sous-titre une carte postale représentant La Joconde avec l’acronyme
L.H.O.O.Q. pour laisser entendre le subversif « elle a chaud au cul ».
Dans Les Reparties de Nina , la balade amoureuse est subvertie par des détails prosaïques et
décalés tels une vache qui fiente « fière/À chaque pas » ou encore « les fesses luisantes et
grasses/D’un gros enfant »
Il se livre ainsi à de véritables détournements qui désacralisent les grands thèmes tels l’amour, la
mort. Un dernier exemple frappant en est la parodie de la Ballade des pendus de Villon, dans
laquelle Rimbaud transforme en un bal comique et macabre l’évocation des pendus comparés à
des pantins ridicules qui s’agitent au vent dans Bal des pendus .
Mais Arthur Rimbaud n’est pas seulement un adolescent provocateur qui se moque des
grands thèmes, il s’en émancipe en se les appropriant. Le « grand sujet » qu’est l’amour est en
effet traité à travers le prisme du quotidien, à l’opposé de la passion dévastatrice souvent
évoquée par les poètes romantiques. Le recueil s’ouvre ainsi sur le poème Première soirée
Rimbaud y décrit son jeu amoureux avec une jeune fille consentante « mi-nue » et rieuse, bien
loin de la femme inaccessible de la poésie courtoise
Dans Roman il évoque une autre rencontre, tout aussi grivoise. Il revisite ainsi le lyrisme
amoureux avec sa sensibilité adolescente : l’amour devient léger puisqu’« On n’est pas sérieux,
quand on a dix-sept ans ».
Rimbaud s’approprie également, sans effet d’amplification un autre grand sujet : la
dénonciation de la guerre. En effet, celle-ci est évoquée de manière discrète et succincte dans la
chute du poème Le Dormeur du val: « Il a deux trous rouges au côté droit ». La guerre paraît
d’autant plus inacceptable qu’elle surgit dans un cadre idyllique dont elle brise l’harmonie.
Enfin, son émancipation transparaît aussi dans les jeux de déconstruction de la poésie
traditionnelle. Le vers semble vouloir s’évader de son cadre tant les rejets et les enjambements se
multiplient : dans Vénus Anadyomène ils renforcent l’impression esthétique d’un corps difforme.
Les rejets viennent mettre en valeur des mots improbables et peu poétiques comme le mot « ail »
dans Au Cabaret-Vert, mais aussi des mots plus poétiques comme le groupe nominal « Des rimes
» dans Ma Bohême. Le poète multiplie aussi les sonnets libertins, assouplissant les règles de
cette forme fixe avec des schémas de rimes non conventionnels et dynamitant l’unité strophique
comme dans La Maline où il s’amuse à rejeter la conjonction de coordination « et » sur le
premier tercet alors que traditionnellement les tercets marquent une rupture, un changement.
Dans Rêvé pour l’hiver l’alternance de l’alexandrin et de l’hexasyllabe dans les quatrains crée
un rythme alerte. Ces sonnets libertins soulignent le désir du poète de s’affranchir de règles qu’il
maîtrise très bien mais qui lui pèsent.
Mais finalement le poète s’émancipe véritablement et s’engage dans une voie véritablement
créative lorsqu’il se met à parler de son quotidien et abandonne les grands
sujets.
La dimension autobiographique de certains poèmes produit un effet de « Choses
vues ». Rimbaud nous raconte son ennui, ses fugues, ses errances sur les routes. On découvre une
scène de vie de province lors d’un concert militaire à Charleville dans À la musique . Il évoque
aussi ses fugues sur les routes et on a l’impression de lire un journal de bord avec la mention de
l’heure d’arrivée dans Au Cabaret-Vert : « cinq heures du soir ». Il nous livre des scènes de genre
qui nous font découvrir les auberges des Ardennes, et les jeux grivois avec les servantes. La
dimension narrative et pittoresque introduit un ton original et décalé. Mais Rimbaud propose
aussi des scènes quotidiennes moins heureuses comme par exemple celle qui nous invite à
découvrir des enfants affamés, agglutinés autour du soupirail d’une boulangerie aux odeurs
alléchantes dans Les Effarés.
Le prosaïsme de ces évocations issues de l’observation quotidienne du monde témoigne d’une
émancipation par rapport aux grands sujets.
Elle est encore renforcée par un travail sur le langage qui s’efforce de faire entrer en
poésie l’oralité de la langue quotidienne et ses effets de rupture. Le poète rapporte au discours
direct des dialogues qui dévoilent les idiolectes des personnages, comme par exemple la sibylline
question de Nina à la fin du poème Les Reparties de Nina : « Et mon bureau ? ».
Il n’hésite pas non plus à faire entendre la langue du peuple en insérant des termes familiers, des
interjections et même des jurons dans Le Forgeron. Le patois des Ardennes transparaît dans les
poèmes du second cahier : « ce n’est pas un baiser qui l’épeure »dans Au Cabaret Vert, ou encore
« j’ai pris une froid » dans La Maline . Dans Roman le poète utilise également ces tournures
orales, manifestation d’une langue libérée qui « robinsonne » comme le cœur fou du poète nous
racontant ses amourettes. Le néologisme inventé par le poète qui crée un verbe à partir du nom
propre Robinson est encore un exemple de cette émancipation créatrice du langage qui
commence à se déployer dans l’œuvre.
Ce quotidien devient la source d’inspiration du poète qui l’appréhende de manière très
sensuelle comme dans la deuxième strophe de Roman où se mêlent les odeurs, les bruits et la
douceur d’un soir d’été ou encore dans Les Reparties de Nina où le paysage et les
personnages constituent une véritable symphonie visuelle avec des petits vers multipliant les
mentions de couleurs :« Ton blanc peignoir,/Rosant à l’air ce bleu qui cerne/Ton grand œil noir »
Les éléments du quotidien sont auréolés de mystère, pour qui sait les regarder : un
buffet, qui ouvre lentement ses « grandes portes noires », devient alors le symbole d’une
poésie qui s’ouvre sur l’inconnu. Le dernier poème du recueil, Ma Bohême , est le récit
d’une nuit passée à la belle étoile lors de l’une des fugues de Rimbaud. L’imaginaire du poète s’y
déploie dans des métaphores qui transfigurent le réel : les étoiles deviennent des dames aux robes
froufroutantes, la rosée fraîche « un vin de vigueur » qui lui donne l’inspiration et enfin les
élastiques de ses souliers sont les cordes de la lyre. Ces images originales prennent leur source
dans le quotidien du poète qui renonce aux grands sujets pour relater de manière plus intime et
personnelle son expérience de la liberté et sa conception de la poésie.
Conclusion:
Les Cahiers de Douai dévoilent les émancipations créatrices d’un jeune poète qui se libère peu à
peu des contraintes pour trouver une nouvelle voix poétique. Les grands sujets sont encore
présents dans ce recueil, mais souvent traités de manière décalée, et le quotidien de l’adolescent
rebelle fournit les poèmes les plus originaux. Ce recueil illustre donc bien le conseil donné par de
Rainer Maria Rilke. Dans le dernier poème du recueil, Rimbaud se compare à un Petit Poucet qui
sème ses rimes. Cette semence a fait naître toute une génération de poètes contemporains qui
saisissent en effet la beauté de leur quotidien.