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F O N D S M O N É T A I R E I N T E R N A T I O N A L

Départment Afrique

Accroître la résilience
dans les États fragiles d’Afrique
subsaharienne
Préparé par une équipe des services du FMI
dirigée par Enrique Gelbard et composée
de Corinne Deléchat, Ulrich Jacoby, Marco
Pani, Mumtaz Hussain, Gustavo Ramirez,
Rui Xu, Ejona Fuli et Dafina Mulaj
DÉPARTEMENT AFRIQUE

Accroître la résilience
dans les États fragiles
d’Afrique subsaharienne

Préparé par une équipe des services du FMI dirigée par


Enrique Gelbard et composée de Corinne Deléchat,
Ulrich Jacoby, Marco Pani, Mumtaz Hussain, Gustavo
Ramirez, Rui Xu, Ejona Fuli et Dafina Mulaj

FONDS MONÉTAIRE INTERNATIONAL


Remerciements
Ce document approfondit l’analyse des États fragiles étudiés dans le chapitre 2 du rapport sur les
Perspectives économiques régionales pour l’Afrique subsaharienne. Les travaux ont été effectués sous
la direction de David Robinson; Margaret Attey et Felicite Adjahouinou ont fourni un précieux
concours administratif. Les auteurs tiennent à remercier Celine Allard, Serpil Bouza, Punam Chuhan-
Pole, David Dunn, Richard Erlebach, Chris Lane, Jules Leichter, Nicolas Million, Paul Mathieu,
Aiko Mineshima, Montfort Mlachila, Rafael Portillo, Marc Quintyn, Antoinette M. Sayeh, Abe Selassie,
Abdelhak Senhadji, Wasima Rahman-Garrett, Michael Tharkur et Yorbol Yakhshilikov pour leurs
commentaires et suggestions de grand intérêt.

Tous droits réservés © 2015


Fonds monétaire international

Cataloging-in-Publication Data
Joint Bank-Fund Library

Building Resilience in Sub-Saharan Africa’s Fragile States / Enrique Gelbard … [et al.]. — Washington,
D.C. : International Monetary Fund, 2015.
pages; cm.

At head of title: African Department.

1. Fragile states — Africa, Sub-Saharan. 2. Africa, Sub-Saharan — Economic policy. I. Gelbard,


Enrique. II. International Monetary Fund. III. International Monetary Fund. African Department.

HG1325.D64 2015

ISBN (paper): 978-1-51357-977-1


ISBN (PDF): 978-1-51359-822-2

Les documents du Département Afrique présentent les travaux de recherche menés par les services du FMI
sur des sujets d’intérêt régional ou international. Les opinions exprimées dans ce livre n’engagent que leurs
auteurs et ne sauraient être attribuées au Fonds monétaire international, à son Conseil d’administration, ou
à la direction de l’institution.

Les commandes doivent être effectuées en ligne,


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2 Fonds monétaire international


Table des matières

Chapitre 1 : Introduction_____________________________________________________________ 7
Chapitre 2 : Analyse de la fragilité ________________________________________________ 10

Origines de la fragilité ______________________________________________________________________ 10

Les facteurs qui peuvent contribuer à la résilience __________________________________________ 13

Chapitre 3 : Mesure de la fragilité, performance


économique et conséquences sociales ____________________________________________ 22

Conflits et instabilité politique ______________________________________________________________ 26

Performance macroéconomique ____________________________________________________________ 28

Performances sociales ______________________________________________________________________ 31

Chapitre 4 : Rôle des institutions et des politiques budgétaires ________________ 33

Vue d'ensemble _____________________________________________________________________________ 33

Spécification empirique _____________________________________________________________________ 39

Méthodologie et résultats __________________________________________________________________ 42

Chapitre 5 : Trajectoires de croissance ____________________________________________ 55

Accélérations et ralentissements de la croissance ____________________________________________ 55

Comment expliquer ces trajectoires de croissance divergentes? _____________________________ 58

Chapitre 6 : Études de cas __________________________________________________________ 67

Rwanda, Mozambique, République démocratique


du Congo et république centrafricaine_______________________________________________________ 67

Éthiopie, Mali et Sierra Leone ________________________________________________________________ 76

Chapitre 7 : Chronologie des progrès et ordre des réformes ______________________ 83

Chapitre 8 : Conclusions ___________________________________________________________ 97

Fonds monétaire international 3


ENCADRÉS
2.1. Aperçu des études consacrées aux guerres civiles ___________________________________________ 11
2.2. Principes de l’implication des acteurs internationaux ________________________________________ 20
3.1. Évaluer la fragilité des pays d’Afrique subsaharienne ________________________________________ 23
7.1. Identifier la période la plus fragile ___________________________________________________________ 84
7.2. Exemple de deux pays : moment des réformes budgétaires _________________________________ 91
7.3. Ouganda : Ordre des réformes monétaires __________________________________________________ 93

GRAPHIQUES
1.1. Facteurs qui sous-tendent la fragilité __________________________________________________________8
3.1 Progrès de la résilience en Afrique subsaharienne ___________________________________________ 24
3.2. Incidence des conflits par groupe de pays ___________________________________________________ 28
3.3. Corrélations entre l’existence de conflits, la résilience, la stabilité politique
et la croissance du PIB ___________________________________________________________________________ 28
3.4. Indicateurs macroéconomiques ______________________________________________________________ 29
3.5. Indicateurs budgétaires ______________________________________________________________________ 31
3.6. Indicateurs sociaux __________________________________________________________________________ 32
4.1. Qualité des institutions budgétaires et espace budgétaire __________________________________ 34
4.2. Indicateurs de l’espace budgétaire___________________________________________________________ 36
4.3. Composition et évolution des recettes fiscales ______________________________________________ 37
4.4. Composition et évolution des dépenses sociales et militaires _______________________________ 39
4.5. Contribution des variables budgétaires à la probabilité d’atteinte de la résilience __________ 48
4.6. Contribution des variables budgétaires à la variation des notes ÉPIN _______________________ 50
5.1. Croissance du PIB réel dans les pays d’Afrique subsaharienne, 1991–2013 __________________ 56
5.2. Valeur et volatilité de la croissance du PIB réel par habitant des pays d’Afrique
subsaharienne ____________________________________________________________________________________ 56
5.3. Afrique subsaharienne : accélérations et ralentissement de la croissance du PIB réel par
habitant, 1990–2011 _____________________________________________________________________________ 57
6.1. Évaluation globale des politiques et institutions nationales _________________________________ 67
6.2. Facteurs de gains de résilience_______________________________________________________________ 68
6.3. Instabilité politique/absence de conflit ______________________________________________________ 69
6.4. ÉPIN — Gestion et institutions du secteur public ____________________________________________ 69
6.5. Recettes publiques ___________________________________________________________________________ 71
6.6. Indicateurs de gouvernance _________________________________________________________________ 74
6.7. PIB réel par habitant _________________________________________________________________________ 74
6.8. Évaluation globale de la politique et des institutions nationales _____________________________ 76
6.9. Facteurs renforçant la résilience _____________________________________________________________ 76
6.10. Éthiopie, Mali et Sierra Leone : sélection d’indicateurs _____________________________________ 79
6.11. Maîtrise de la corruption et primauté du droit _____________________________________________ 81
7.1. Note EPIN globale ___________________________________________________________________________ 83
7.2. Indicateurs macroéconomiques sélectionnés ________________________________________________ 86

4 Fonds monétaire international


7.3. Indicateurs institutionnels____________________________________________________________________ 87
7.4. Indicateurs de l’espace budgétaire___________________________________________________________ 88
7.5. Assistance technique fournie par le département des finances publiques du FMI ___________ 90
7.6. Assistance technique apportée par le département des marchés monétaires
et de capitaux du FMI_____________________________________________________________________________ 92
7.7. Compétitivité commerciale __________________________________________________________________ 93
7.8. Évolution du régime des changes ____________________________________________________________ 94
7.9. Réserves _____________________________________________________________________________________ 94

TABLEAUX
3.1. Variation moyenne des notes ÉPIN, par groupe de pays ____________________________________ 26
4.1. Régression logit à effets aléatoires : institutions/espace budgétaires et résilience
(1990–2013) ______________________________________________________________________________________ 46
4.2. Régression logit à effets aléatoires : composition des dépenses publiques, fiscalité et
résilience (1990–2013)____________________________________________________________________________ 47
5.1. Expliquer les accélérations de la croissance des pays d’AfSS, 1989–2013 ____________________ 59
5.2. Expliquer les ralentissements de la croissance des pays d’AfSS, 1989–2013 _________________ 60
5.3. Expliquer la croissance des pays d’Afrique subsaharienne, 1989–2013 ______________________ 63
5.4. Expliquer la croissance des pays d’Afrique subsaharienne, 1989–2013 ______________________ 64
6.1. Indicateurs sociaux : République centrafricaine, République démocratique du Congo,
Mozambique et Rwanda _________________________________________________________________________ 75
6.2. Indicateurs sociaux : Éthiopie, Mali et Sierra Leone __________________________________________ 80
7.1. Évolution des variables institutionnelles (moyenne) _________________________________________ 87
7.2. Évolution des indicateurs budgétaires (moyenne) ___________________________________________ 89

TABLEAUX DES APPENDICES


4.1. Tableau 4.1.1. Variables employées pour l’analyse empirique _______________________________ 52
4.2. Tableau 4.1.2. Statistiques descriptives de comparaison des périodes 1990–2000
et 2001–13 _______________________________________________________________________________________ 53
4.1.3. Tableau 4.1.3. Estimation selon un système de calcul par la méthode des moments
généralisés (1990–2013)__________________________________________________________________________ 54

BIBLIOGRAPHIE ___________________________________________________________________ 101

Fonds monétaire international 5


6 Fonds monétaire international
Introduction

1
Le développement économique et humain des États «fragiles», c’est-à-dire ceux dont les pouvoirs
publics ne sont pas en mesure d’assurer les services de base et la sécurité nécessaires à la
population, est entravé par des obstacles sérieux et profondément enracinés. Même si la définition
de la fragilité et le contexte national varient, les États fragiles se caractérisent généralement à la
fois par des institutions faibles et ne servant pas l’intérêt général, par une gouvernance déficiente
et par des difficultés à poursuivre des objectifs d’intérêt commun au niveau national. Il s’ensuit
que ces pays présentent généralement un risque élevé d’instabilité tant politique (guerre civile
incluse) qu’économique (en raison d’un manque de services publics, d’une gestion économique
inadaptée et d’une difficulté à absorber les chocs ou à y riposter). Les crises dans ces pays peuvent
également avoir des répercussions négatives sur d’autres nations. À l’inverse, la capacité de
résilience peut être définie comme la coexistence d’institutions puissantes et de moyens et d’une
cohésion sociale suffisamment solides pour que l’État puisse faire progresser la sécurité et le
développement, et réagir efficacement aux chocs.

Compte tenu des multiples facteurs à l’origine de la fragilité et de leurs interactions et


renforcements mutuels, les pays fragiles ont les plus grandes difficultés à acquérir de la
résilience, et nombre d’entre eux semblent piégés dans une «trappe à fragilité», soit un cercle
vicieux implacable de sous-développement, instabilité politique ou conflit et inefficacité des
moyens de l’État (graphique 1.1). De ce fait, s’affranchir de l’état de fragilité n’est ni simple, ni
rapide; on estime ainsi par exemple que sur les 26 pays d’Afrique subsaharienne considérés
comme «fragiles», 12 seulement seraient susceptibles de se montrer plus résilients à l’horizon de
2039 (Cilliers et Sisk 2013). Le processus de transition passerait apparemment par un certain
nombre de phases intermédiaires, de la défaillance de l’État et du conflit à des symptômes
moins extrêmes de faiblesse de la gouvernance et des institutions, chacune de ces phases
supposant des défis différents1.

Au début des années 90, une grande partie de l’Afrique subsaharienne (20 pays sur 44)
pouvaient être considérée comme «fragile». La situation a cependant fortement évolué depuis :
dans certains pays, les populations et les dirigeants ont opté pour un programme fondé sur la
paix et sur le développement; la fin de la Guerre froide a mis un terme aux conflits par alliés

1 D’après le G7+ (2013), ces phases pourraient être : la crise, la reconstruction, la transition, le transformation et la
résilience.

Fonds monétaire international 7


interposés, donnant naissance à un «dividende de paix» mondial; l’économie internationale et la
demande de ressources naturelles ont enregistré une forte croissance; la communauté
internationale a annulé l’essentiel de la dette des pays les plus pauvres par le biais des initiatives
en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) et d’allégement de la dette multilatérale (IADM);
enfin, différents projets se sont fixé comme but d’accroître et de réaffecter les aides afin de
mieux répondre aux besoins des pays destinataires et de leur permettre de se constituer leurs
propres moyens d’action.

Graphique 1.1. Facteurs qui sous-tendent la fragilité

Absence de Faible gouvernance


vision commune et institutions
et d'inclusion inefficaces

Sous-développement
manque d'éducation Conflit et
et d'emploi instabilité politique

Source : calculs du FMI.

Sept pays en particulier (le Cameroun, l’Éthiopie, le Mozambique, le Niger, le Nigeria, le Rwanda
et l’Ouganda) ont plus progressé que les autres en matière de résilience. Ces pays, dont deux
bénéficient de la manne des ressources naturelles, ont su mettre en place des structures
politiques plus inclusives, mais aussi renforcer leurs institutions et encourager l’investissement.
Ils se sont également révélés capables de maintenir une stabilité macroéconomique et
d’accroître les recettes intérieures afin de financer une hausse des investissements publics et une
amélioration des services sociaux. Il n’en reste pas moins que plusieurs autres pays ont échoué à
enclencher de telles transitions, et que certains (comme la Côte d’Ivoire, le Malawi ou le
Zimbabwe) ont même régressé.

Même si l’on sait depuis longtemps que la transition depuis l’état de fragilité est longue et
compliquée, que pouvons-nous déduire de l’expérience des pays fragiles d’Afrique
subsaharienne? Quels ont été les principaux moteurs de progrès pour ceux qui ont pu atteindre
la résilience? Pourquoi davantage de pays n’ont-ils pas tiré profit de conditions exogènes
favorables, de la moindre incidence de conflits majeurs ou, dans certains cas, de l’essor
considérable du marché des matières premières, qui a tiré le PIB à la hausse et apporté une plus

8 Fonds monétaire international


grande marge de manœuvre budgétaire, même en l’absence d’une administration fiscale
efficace?

La présente étude vise à analyser les difficultés que peuvent rencontrer les États fragiles
d’Afrique subsaharienne à accroître leur résilience en s’intéressant précisément à ces questions.
Elle met l’accent sur la persistance de la fragilité et sur la coexistence de multiples dimensions de
la faiblesse de l’État, un constat qui s’applique également à un certain nombre de pays riches en
ressources naturelles et qui, malgré la manne des exportations et les entrées budgétaires
correspondantes, n’ont pas pu traduire ces gains en progrès de développement ni bâtir des
sociétés plus inclusives.

L’étude commence par passer en revue les caractéristiques de la fragilité, ses liens avec les conflits
et l’action internationale en faveur des États fragiles (chapitre 2). Cela étant posé, il devient
possible d’évaluer le degré de fragilité en Afrique subsaharienne ainsi que les progrès de la
résilience (chapitre 3). Le chapitre 4 s’intéresse au rôle des politiques et des institutions
budgétaires, tandis que le chapitre 5 se penche sur les phases d’accélération et de ralentissement
de la croissance. Le chapitre 6 analyse le cas de sept pays, dont trois ont été capables d’accroître
leur résilience, en précisant certains des facteurs en jeu, ainsi que la diversité des voies suivies. Le
chapitre 7 tire des conclusions similaires des exemples de transition les plus réussies, en mettant
l’accent sur les étapes successives du processus de réforme. Enfin, le chapitre 8 conclut en
présentant une synthèse des principaux résultats et conséquences pratiques.

Fonds monétaire international 9


2
Analyse de la fragilité

ORIGINES DE LA FRAGILITÉ

Pourquoi certains pays sont-ils fragiles? De très nombreuses études théoriques et empiriques
ont mis en en avant plusieurs facteurs à l’origine (ou, plus généralement, qui participent) de la
fragilité. Si, initialement, la fragilité était considérée comme une fâcheuse tendance au conflit
interne, ou comme l’impossibilité d’en sortir, des travaux plus récents font ressortir d’autres
aspects de la fragilité qui ne sont pas directement liés à la violence, voire qui n’ont plus aucun
rapport avec elle, et qui peuvent s’expliquer par la faiblesse (ou par l’absence de légitimité) des
institutions d’État, par un contexte économique insuffisant et instable et par une situation
politique qui divise et favorise l’exclusion. C’est ainsi que de nombreux facteurs de fragilité se
renforcent mutuellement et piègent les États fragiles dans le cercle vicieux du sous-
développement.

Avidité et ressentiment

Les premiers travaux sur la fragilité se concentraient sur les causes de guerres civiles et sur les
facteurs susceptibles d’accroître les probabilités de conflit. Ces études se sont penchées sur les
motivations et sur les lacunes institutionnelles qui poussent des groupes opposés à recourir à la
violence pour améliorer leur bien-être (c’est l’avidité) ou pour combattre les injustices (c’est le
ressentiment), en vue d’identifier différents facteurs importants susceptibles de faire qu’un pays
sera plus enclin au conflit ou à favoriser une paix durable (encadré 2.1).

Sans surprise, il ressort de ces études que la pauvreté peut inciter au conflit en abaissant le coût
d’opportunité du combat. Une autre conclusion moins évidente montre qu’une abondance de
ressources naturelles peut avoir le même effet en produisant des rentes, que les individus
pourront s’approprier par les armes, et une source de revenus, qui peut servir à financer des
insurrections. Bien que le conflit puisse, en principe, être évité si les pouvoirs publics réussissent à
s’engager de manière crédible à redistribuer le pouvoir et les richesses, un tel engagement ne sera
pas nécessairement possible dans des sociétés dotées d’institutions déficientes et d’obstacles
majeurs au respect des contrats. En se focalisant sur les conflits, toutefois, ces travaux ont accordé
moins de place aux facteurs économiques et institutionnels qui influent sur la fragilité, et négligé
le poids potentiel des valeurs morales et des normes éthiques sur la fragilité d’un pays (même si
certaines études ont analysé le rôle joué par l’éducation, comme Breidlid 2013 ou Østby et Urdal
2011).

10 Fonds monétaire international


Encadré 2.1. Aperçu des études consacrées aux guerres civiles
Constats
Les premières études sur la fragilité se concentraient sur les causes, sur les facteurs favorables et sur la résolution des conflits, en supposant que
les parties en présence agissaient de manière raisonnée. Le conflit était considéré comme le produit de décisions rationnelles, même si celles-ci
découlaient fréquemment d’informations imparfaites et de «déficiences du marché» et qu’elles étaient souvent moralement critiquables. Les
études ont examiné à la fois les considérations rationnelles incitant les acteurs à recourir à la violence et les défaillances institutionnelles qui
empêchaient d’aboutir à un résultat pacifique moins coûteux.
Dans la perspective de la théorie des jeux (comme chez Hirschleifer 1991 ou Walter 1997), le conflit peut être décrit comme le produit d’une
interaction entre groupes opposés désireux de recourir à la violence pour s’approprier des ressources («le prix»). Comme le conflit est coûteux et
que son issue peut, en principe, être reproduite à moindre coût en négociant un accord, son existence dénote la présence de défaillances
institutionnelles qui empêchent un règlement pacifique dont on peut penser qu’il serait respecté. En particulier, l’asymétrie de l’information peut
biaiser la perception de la force et de la capacité de combat de l’adversaire, et des problèmes d’implication ou de respect des engagements
peuvent empêcher une partie de croire que son adversaire honorera les termes d’un accord proposé ou existant.
Plus précisément, les motivations des parties à prendre les armes ont été rattachées à «l’avidité» (recourir à la violence pour améliorer son
niveau de vie) ou au «ressentiment» (recourir à la violence pour combattre une injustice effective ou présumée). Ces explications sont
complémentaires dans une large mesure et ces deux types de facteurs peuvent intervenir dans un conflit donné, même si leur influence est
susceptible de fluctuer en fonction des différents stades de l’affrontement. En outre, certaines variables, telles que l’inégalité ou un manque
d’éducation, peuvent être liées à la fois à l’avidité et au ressentiment.
Citons comme autre constat intéressant le fait que la plupart des facteurs qui mènent au conflit tendent à dénoter un faible niveau de
développement économique et institutionnel, et qu’ils tendent à s’affaiblir au fur et à mesure que le développement s’installe, en particulier
si la croissance économique est inclusive. En effet, le développement tire le coût d’opportunité de la violence à la hausse et fait naître de
meilleurs moyens d’améliorer le niveau de vie; avec la croissance des revenus, le besoin d’extérioriser son ressentiment par la violence
diminue aussi, tandis que les progrès des institutions apportent de nouvelles voies de résolution pacifique des problèmes.
Conclusions empiriques
Plusieurs études microéconomiques transnationales ont tenté d’identifier les facteurs qui contribuent au déclenchement, à la poursuite ou à
l’intensité d’un conflit. Malgré certains écueils méthodologiques relatifs à l’identification, à l’orientation de la causalité ou aux différences
infranationales (Blattman et Miguel 2010), ces études ont mis l’accent sur les constats suivants :
Le conflit tend à perdurer. Les pays qui connaissent des conflits sont plus exposés à une rechute des hostilités, même si ce risque diminue
dans le temps (Collier et Hoeffler 2004; Banque mondiale 2011b). Cette persistance s’explique par l’avidité et/ou le ressentiment dans une
économie dévastée par la guerre, où les anciens combattants et les civils dépossédés de leurs biens ont peu de perspectives de trouver une
source de revenus fiable et paisible (par ex. Walter 2004), et où plusieurs victimes de violences et d’injustices cherchent à obtenir une
réparation et — bien souvent — à se venger.
La probabilité d’un conflit est plus élevée dans les pays où la pauvreté ou le chômage sont très répandus, à la fois parce que les
individus ont peu à perdre en déclenchant ou en rejoignant une rébellion, et parce qu’ils sont plus susceptibles d’éprouver un ressentiment
à partir d’attentes irréalistes ou de sentiments d’injustice. La pauvreté et l’inégalité interagissent avec le conflit et peuvent contribuer à
définir la fragilité : un taux de chômage élevé, une faible croissance, un faible revenu par habitant, une explosion démographique des jeunes
que le marché du travail peine à absorber (Cincotta, Engelman, et Anastasion 2003; Mesquida et Wiener 1999) et des indicateurs de
développement mal orientés. Les inégalités «horizontales» (inégalité de l’accès des citoyens aux ressources économiques et politiques en
fonction de leur appartenance ethnique, religieuse ou à un autre type de groupe, ou du lieu où ils vivent) qui ne font pas l’objet d’un
traitement approprié peuvent aussi entraîner des conflits motivés par le ressentiment (Stewart 2002; Østby 2008; Østby et de Soysa 2008).
L’abondance de ressources naturelles tend à favoriser les conflits. Elle constitue à la fois un «butin» qui peut être ravi par la violence et une
source de revenus qui servira à financer la rébellion. Les pays riches en ressources naturelles sont également plus exposés aux chocs causés
par des chutes inattendues des prix des matières premières, ce qui accentue la fragilité.
Un accès insuffisant à l’éducation peut aussi être une cause de conflit, car les individus manquant d’instruction risquent de ne pas avoir
les compétences requises pour régler pacifiquement leurs différends et de nourrir un ressentiment pouvant aller jusqu’à l’affrontement
(Dupuy 2008). La qualité de l’instruction importe également : si elle est mauvaise, elle pourra faire naître des attentes irréalistes génératrices
de frustrations et de ressentiment (INEE 2011) et certaines formes d’éducation, peut-être mieux qualifiées d’«endoctrinement», risquent
d’encourager la haine et la violence (Østby et Urdal 2011).
Une société non inclusive peut également favoriser le conflit (et la fragilité). Dans de telles situations, les parties peuvent même avoir
le droit de manifester leur mécontentement, mais en restant exclues du processus politique (Hegre et al. 2001; Staveteig 2005). Cette
situation peut se traduire par l’échec de la création d’un «ordre sociopolitique à même de protéger [les citoyens] contre la corruption et
l’expropriation» (Wantchekon et Neeman 2002).
Le rôle de la diversité ethnique et religieuse est moins clair. Tandis que la fragmentation ethnique présente une corrélation inverse avec
la croissance à long terme (Alesina et al. 2003), il est difficile d’établir un lien entre fragmentation ethnique et guerres civiles, et celui-ci
pourra même disparaître si l’on fait la part d’autres variables, comme le revenu par habitant (Fearon et Laitin 2003). Il existe néanmoins des
signes patents selon lesquels l’incidence des guerres civiles tend à croître en présence de niveaux de fragmentation ethnique intermédiaires,
lorsque les revenus moyens sont faibles et que la fragmentation d’un groupe ethnique est supérieure en nombre ou sur le plan politique, ce
qui risque d’exclure les membres des autres groupes de l’accès aux ressources (Elbadawi et Sambanis 2002; Collier, Hoeffler, et Söderbom,
2004).

Fonds monétaire international 11


La fragilité, un état multidimensionnel

Dans les études les plus récentes, l’attention s’est détournée des causes du conflit vers les
dimensions multiples de la fragilité (le conflit représente un aboutissement possible, avec
boucle de rétroaction vers d’autres aspects de la fragilité), en s’intéressant au mode
d’interaction et au renforcement mutuel des faiblesses de ces différents aspects, qui
alimentent un cercle vicieux. Cette approche est aujourd’hui intégrée dans les travaux de la
Banque mondiale et d’autres organismes qui qualifient de «fragile» tel ou tel pays à l’aune
d’un grand nombre d’indicateurs différents associant mesure de la performance
économique, gouvernance, stabilité politique et qualité des institutions.

Cette analyse vise à comprendre les motivations et les processus qui amènent les groupes
sociaux à investir dans l’État, notamment la légitimité des processus politiques ou encore les
moyens, l’autorité et la légitimité de l’État. La dimension essentielle de ce travail réside dans
la relation dynamique entre politiques, institutions et gouvernance.

La nouvelle approche prend sa source dans le constat que les pays considérés comme
fragiles pâtissent de lourdes contraintes non seulement dans une, mais dans plusieurs de ces
dimensions, ce qui forme une «grappe de développement» vulnérable qui se caractérise
généralement par un faible revenu, par de la violence et par une capacité limitée des
pouvoirs publics (Besley et Persson 2014; Maier 2010) :

 Les économies des pays fragiles sont faibles et vulnérables aux chocs, elles
présentent d’importantes disparités internes de revenus, de richesse et d’accès aux
services, les prix et les taux de change sont souvent très fluctuants ou dirigés, les
soldes budgétaires sont déficitaires et une lourde dette assombrit les perspectives de
développement économique.

 Les institutions n’ont pas les moyens d’apporter un environnement stable et


équitable, tandis que le respect de la légalité et des droits de propriété est de peu de
poids face à la corruption et à un système judiciaire inefficace1.

 Les contrôles du pouvoir exécutif sont sans effet non plus puisque le pouvoir
législatif, la presse ou la société civile ont toutes les peines du monde à demander
des comptes au gouvernement.

 Dans un environnement post-conflit ou de quasi-conflit, les rebelles peuvent


menacer de recourir à la violence ou à l’extorsion, et des milices peuvent tenter
d’imposer leur propre «loi».

1
Au cours des 40 années précédant 2010, la croissance du PIB par habitant des pays fragiles était de 0,6 % par
an, soit nettement moins que celle des pays «non fragiles» (1,7 %), et leur taux d’endettement rapporté au PIB
était en moyenne trois fois plus important que celui des pays non fragiles (FMI 2011b).

12 Fonds monétaire international


 Au niveau social, des divisions ethniques, linguistiques ou religieuses peuvent saper
l’émergence d’une conscience nationale et la perception de l’existence d’intérêts
communs, tandis que les systèmes d’éducation, de santé et de sécurité sociale
pâtissent d’une mauvaise organisation, de financements insuffisants et d’inégalités
d’accès.

«Trappes à fragilité»

Dans la lignée de ces considérations, différentes études ont montré comment les
défaillances dans ces domaines se renforçaient mutuellement, maintenant les pays
concernés dans une «trappe à fragilité». Il existe ainsi un rapport mutuel entre insécurité et
violence, manque de respect des contrats et droits de propriété, corruption et accaparement
de l’État par des intérêts particuliers (Andrimihaja, Cinyabuguma, et Devarajan 2011). En
outre, une insuffisance de moyens institutionnels et techniques peut engendrer ce que l’on
appelle un «mimétisme isomorphe» : les États fragiles mettent en place des structures et des
institutions qui ressemblent à celles d’un pays fonctionnant correctement, mais qui, en
pratique (et dans leur contexte sociopolitique particulier) sont dysfonctionnels et
entretiennent leurs faiblesses (Pritchett et de Veijer 2010). Vue sous cet angle, la fragilité
amoindrit donc également la résistance d’un pays aux chocs tels que catastrophes naturelles,
crises économiques ou explosions de violence. En outre, ces chocs, lorsqu’ils surviennent, ont
des répercussions plus durables sur les pays fragiles que sur les autres.

LES FACTEURS QUI PEUVENT CONTRIBUER A LA RESILIENCE

Tandis que les chercheurs s’efforcent encore d’appréhender la totalité des facteurs de
fragilité, l’approche centrée sur la paix, sur un système politique inclusif et sur un mode de
gouvernance efficace semble apporter une solution viable pour surmonter la fragilité.
Comme nous l’avons déjà souligné, le processus est lent et la fragilité tend à perdurer, et le
risque de rechute temporaire ou durable reste élevé une fois que les conditions se sont
améliorées pendant un certain temps.

Stabilisation post-conflit

Suite à un conflit, les efforts conjugués à l’échelle internationale pour maintenir la paix
peuvent jouer un rôle essentiel. Souvent appuyés par une présence militaire sur place (par
exemple dans le cas des missions de maintien de la paix de l’ONU), de tels efforts
parviennent souvent (mais pas toujours) à préserver la stabilité (Collier, Hoeffler et
Söderbom 2008). Une des étapes critiques de la stabilisation post-conflit consiste à réinsérer
les combattants dans la vie civile, ce qui peut se révéler particulièrement difficile étant donné
que nombre de ces personnes pourront se sentir impuissantes ou marginalisées, sans
compter le risque de faire face à la vindicte populaire et à des représailles (Barker et Ricardo

Fonds monétaire international 13


2005). Une deuxième étape critique consiste à obtenir un consensus politique suffisant pour
permettre une transition stable et paisible.

Sur le plan économique, il est fondamental de rétablir la stabilité et de trouver des moyens de
relancer rapidement l’activité, de manière à faire repartir l’emploi. Pour ce faire, les moyens mis
en œuvre par les pouvoirs publics doivent se détourner progressivement de l’aide au retour à
la paix, pour se rediriger vers la reconstruction et, de plus en plus, vers le développement. La
mise en œuvre de réformes complémentaires destinées à favoriser la stabilité économique
peut nécessiter une libéralisation des prix et des taux de change, l’adoption de politiques
budgétaires et monétaires prudentes et l’élimination des obstacles aux échanges2.

S’accorder sur une vision commune

Avec le temps, le facteur essentiel pour assurer la résilience des pays concernés réside
apparemment dans un dispositif politique favorable à l’adoption de principes et de réformes
qui encourageront la stabilité économique et amélioreront la gouvernance, ce qui se traduira
in fine par une progression des moyens et de la légitimité de l’État. En mettant l’accent très
tôt sur la stabilité économique, sur les réformes et sur la reconstruction, le pays concerné
pourra en récolter les premiers fruits, qui lui serviront à leur tour à préparer la voie à des
réformes plus ambitieuses.

Il n’en reste pas moins qu’encourager le développement pour améliorer durablement le


niveau de vie à travers une croissance inclusive est une entreprise de longue haleine, qui
exige patience et sens de l’anticipation. Avec le temps, il est possible de promouvoir la
stabilité et de faire avancer le développement en mobilisant les recettes intérieures pour
financer les services et investissements publics3. De plus, d’autres mesures sont souvent
nécessaires pour améliorer le respect des contrats. Dans les pays riches en ressources
naturelles, la mise en place d’institutions à même de garantir une gestion efficace et
transparente de ces richesses doit représenter une priorité absolue, complétée par une
meilleure gestion des dépenses publiques.

À plus long terme, il conviendra de se concentrer sur le renforcement des capacités et des
institutions, ainsi que sur l’amélioration des conditions d’investissement privé. En effet, ce
dernier élément, indispensable à une croissance soutenue, ne peut se passer d’institutions
favorables au commerce, efficaces et légitimes. À ce titre, la garantie du respect des droits
de propriété et le développement de l’accès au crédit jouent un rôle primordial. Les

2 La mise en place d’un solide régime monétaire et de change est fondamentale pour rétablir la compétitivité
commerciale (Programme des Nations unies pour le développement 2008).
3 Dans les États fragiles, les réformes fiscales se heurtent souvent à de sérieuses contraintes de capacités, qu’il est

toutefois possible de surmonter dans une certaine mesure en se concentrant sur des procédures efficaces et
progressives relativement faciles à administrer, telles qu’une simplification du barème fiscal et un renforcement
du système douanier (OCDE 2014) ou la création de services spécialisés dans les gros contribuables.

14 Fonds monétaire international


échanges internationaux (nécessaires à la croissance également) peuvent bénéficier d’un
renforcement des liens avec les partenaires commerciaux existants et potentiels, ainsi que
d’une collaboration avec ces derniers en vue de tirer parti des projets multilatéraux et des
accords commerciaux en place, notamment les accords préférentiels bilatéraux4.

Institutions et capacités de l’État

Les faiblesses institutionnelles constituant un facteur fondamental de fragilité, toute


stratégie visant à s’extraire de cette situation doit prévoir la mise en place ou le
développement d’institutions propices à une bonne gouvernance et à la croissance
économique5. North, Wallis et Weingast (2006) conceptualisent le développement comme le
passage d’un «ordre social en’ accès limité» à un «ordre social en accès libre». Les ordres
sociaux en accès limité (les plus fréquents, que les auteurs appellent également «État
naturel») se caractérisent par des institutions non inclusives, génératrices de rentes et qui
laissent à l’élite toute latitude quant à la distribution de ces dernières, ce qui lui donne les
moyens de conserver ses privilèges. À l’inverse, les ordres sociaux en accès libre sont
synonymes de concurrence et d’institutions plus inclusives, qui encouragent la formation de
structures plus complexes et l’installation d’un État de droit tout en garantissant les droits de
propriété. Dans cette optique, les ordres sociaux en accès libre présentent des conditions
plus favorables à une croissance économique durable, à l’accumulation du capital humain et
à la stabilité politique.

Précisons en outre que les ordres sociaux et les institutions (au sens large, c’est-à-dire en
incluant les accords constitutionnels durables et les normes et habitudes sociales pérennes)
évoluent lentement, alors que les besoins de résilience des États fragiles exigent une
approche plus ciblée. Les institutions et leur transformation dépendent de processus à long
terme qui impliquent plusieurs acteurs et souvent des facteurs impersonnels, et d’importants
groupes sociaux, d’où la lenteur du changement et son exposition à différentes influences,
dont certaines ne peuvent être contrôlées aisément, même par une autorité nationale
éclairée.

Les États fragiles cherchant à accroître leur résilience pourraient donc avoir tout intérêt à
concentrer leurs efforts à court terme sur des institutions au sens plus étroit, susceptibles
d’être réformées à l’horizon d’une dizaine d’années par une instance bien définie. Soulignons
le cas particulier des institutions budgétaires, qui englobent le code des impôts ainsi que la

4 Les accords commerciaux peuvent aider les pays à accroître leur compétitivité, à augmenter leur retour sur
investissement et à attirer des investissements directs étrangers (Rapport européen sur le développement 2009).
5 Dans une perspective de long terme, Acemoglu, Robinson et d’autres ont fait valoir que les institutions

économiques étaient façonnées par les groupes détenteurs du pouvoir politique, lesquels sont à leur tour le
produit des institutions politiques et de la distribution des ressources. Si les institutions politiques ont une forte
durabilité, c’est parce qu’elles sont elles aussi façonnées par les groupes au pouvoir, mais elles peuvent changer
lorsque de nouveaux groupes s’y substituent de facto en accumulant de la richesse (Acemoglu, Johnson et
Diamond 2004).

Fonds monétaire international 15


structure, l’organisation et les prérogatives des organes de collecte fiscale, ainsi que les
dépenses de l’État.

L’efficacité des institutions budgétaires est liée, dans les faits, aux capacités de l’État. Alors
qu’à l’origine celui-ci était considéré avant tout comme un pourvoyeur de capital public
devant être financé par l’impôt, les travaux plus récents montrent comment la dépense
publique (hors défense) peut contribuer à la stabilité en réduisant l’insécurité et la pauvreté,
et en attestant que l’État est déterminé à améliorer le bien-être des citoyens.

L’interaction entre la fiscalité, les dépenses publiques et le développement (stabilité incluse)


est un phénomène complexe. Dans une série d’études6, qui ont finalement abouti à leur
ouvrage publié en 2014, Besley et Persson (2014) ont contribué à mettre en lumière les
interactions entre les institutions politiques, le développement économique et la capacité de
l’État à lever l’impôt ainsi qu’à accompagner et à étendre le rôle du marché (désignée plus
généralement comme «les capacités de l’État») :

 Les capacités de l’État encouragent le développement par différents mécanismes : en


augmentant les ressources financières disponibles pour les biens et services publics
(tels que la sécurité, la justice et le respect des lois, la santé, l’éducation et les
infrastructures), en renforçant l’intérêt de l’État dans le développement économique
du pays (il en tire des revenus fiscaux plus importants), en l’incitant à se détourner
des formes de redistribution inefficaces fondées sur la création et l’attribution de
rentes, au profit de mécanismes plus efficients reposant sur l’impôt et sur la dépense
publique, et en l’encourageant à développer d’autres formes de capacités, telles que
le respect des droits (les «capacités juridiques») ou la fourniture de biens publics
affectés par la pénurie (les «capacités collectives») (Besley et Persson 2011). En outre,
un système de recouvrement fiscal plus solide et plus transparent incite les
contribuables à demander des comptes à l’État sur la manière dont il utilise ces
recettes, ce qui encourage le développement à travers une meilleure gouvernance et
le respect de l’État de droit (OCDE 2014).

 Les capacités de l’État représentent une forme immatérielle de capital public,


accumulé du fait des moyens investis dans son développement. Les dépenses
engagées et les incitations à faire de tels investissements dépendent de facteurs
politiques, ainsi que du stade de développement économique et institutionnel.
Améliorer la capacité de l’État élargit la palette d’actions réalisables par ce dernier
(par exemple le niveau de dépenses publiques pouvant bénéficier d’un financement
durable) et augmente leur impact sur l’économie (Besley et Persson 2009). Il s’ensuit
que les pouvoirs publics peuvent piloter le processus de développement et de

6 Voir également Besley et Persson (2011) ainsi que Besley, Ilzetzki, et Persson (2013).

16 Fonds monétaire international


stabilisation non seulement en investissant dans le capital physique (tel que les
infrastructures), mais aussi en renforçant les capacités de l’État.

Améliorer la gestion des finances publiques

Les réformes de la gestion des finances publiques (qui englobe la gestion des recettes dans
les pays riches en ressources naturelles) sont absolument essentielles en cela qu’elles
peuvent établir la légitimité de l’État en améliorant la transparence, la responsabilisation et
l’efficience. Manuel, Gupta et Ackroyd (2011) ainsi que Fritz, Hedger et Fialho Lopes (2011)
ont souligné que le mode d’enchaînement des réformes de la gestion des finances
publiques dépendait des conditions propres à chaque pays et de l’alignement de ces
réformes sur ses capacités.

Quels sont les domaines prioritaires d’amélioration des finances publiques dans des pays
fragiles aux capacités limitées? Les principaux objectifs visent généralement (1) une meilleure
exécution du budget, de manière à crédibiliser ce dernier et à exécuter effectivement les
programmes de développement; (2) une amélioration de la transparence et de la
responsabilisation, en particulier à travers la publication régulière des recettes budgétaires et
des dépenses de l’État, y compris au niveau local de prestation des services publics, et (3) un
renforcement de la gestion financière des ministères dépensiers et des collectivités locales.
Dans certains contextes, il sera envisageable de proposer une double approche, dans
laquelle les services publics seraient financés par l’État mais contrôlés ou assurés dans un
premier temps par des instances qualifiées non rattachées à l’administration publique, telles
que des groupes de citoyens voire, dans certains cas, le secteur privé, tandis que les
réformes de la gestion des dépenses et des recettes seraient mises en œuvre
progressivement, parallèlement à d’autres renforcements des capacités de l’État (c’est cette
stratégie qui a été adoptée, notamment, au Soudan du Sud, où des donateurs ont financé
des agents du secteurs privé et des organisations non gouvernementales pour apporter des
services sanitaires et éducatifs de base dans certaines régions rurales éloignées).

Les mesures et les réformes qui précèdent doivent toutefois être adaptées aux particularités
de chaque pays, en s’appuyant sur une analyse des causes de la fragilité et des besoins
prioritaires de ce dernier, ainsi qu’à sa capacité à mettre en œuvre de telles réformes. Pour
savoir comment les réformes pouvaient être adaptées aux besoins spécifiques d’un pays,
Prati, Onorato et Papageorgiou (2013) ont analysé en détail l’efficacité de différents types de
mesures appliquées dans des pays au lendemain d’un conflit. Ils sont arrivés à la conclusion
que, même si les réformes «réelles» et les réformes financières étaient bien associées à une
accélération de la croissance, ce lien de cause à effet était «extrêmement irrégulier et
dépend(ait) des contraintes qui pèsent sur le pouvoir exécutif d’un pays et de son
éloignement de la frontière technologique».

Fonds monétaire international 17


Quel rôle pour les intervenants extérieurs?

De nombreux chercheurs se sont également penchés sur la mesure dans laquelle les
intervenants extérieurs (gouvernements étrangers, organismes d’aide, institutions financières
internationales) pouvaient contribuer au processus de formation de la résilience. Au-delà des
réflexions de longue date sur le rôle politique et économique des intervenants extérieurs
dans le développement national et dans l’efficacité de l’aide, l’implication des donateurs
dans les États fragiles est synonyme de dilemme quasiment par définition : en effet, ces pays
ont un grand besoin d’aide extérieure, mais ils sont moins à même de l’utiliser efficacement,
du moins selon les normes de suivi et de contrôle exigées par de nombreux bailleurs de
fonds. Lorsque des donateurs accordent une aide en fonction des résultats d’un pays, alors
les États fragiles se trouvent dans une situation de désavantage (par ex. Guillaumont,
Guillaumont Jeanneney et Wagner 2010).

Dans une perspective de long terme, on peut faire valoir qu’accorder une aide à des États
fragiles peut engendrer des gains élevés, sinon certains, puisqu’elle leur permet de sortir de
la trappe à fragilité et de les mettre sur la voie d’une croissance durable (Andrimihaja,
Cinyabuguma et Devarajan 2011). Sachant qu’une limitation des capacités d’absorption peut
entraver l’efficacité de l’aide, plusieurs auteurs ont suggéré que les donateurs se
concentrent, dans un premier temps, sur le renforcement des capacités de l’État (Feeny et
McGillivray 2009), en particulier en apportant une assistance technique (Chauvet et Collier
2008). Ensuite, puisque la capacité d’absorption semble s’améliorer fortement cinq ans à peu
près après la fin des hostilités, c’est à ce moment-là plutôt que les donateurs devraient
augmenter progressivement leur contribution, plutôt que l’apporter immédiatement après la
fin du conflit pour la réduire par la suite (Collier et Hoeffler 2002)7.

Les organisations internationales et les organismes d’aide impliqués dans le développement


et dans la stabilisation des États fragiles ont accumulé une riche expérience, qui a alimenté
plusieurs publications spécifiquement consacrées aux problèmes de ces pays. De tels
documents — tels que le Programme des Nations Unies pour le développement (2008),
Banque mondiale (2011b), FMI (2011a) et OCDE (2013, 2014, 2015) — visent généralement à
identifier les ingrédients de la réussite des efforts internationaux («l’implication») à
promouvoir la stabilité et le développement des pays concernés.

7 La manière d’adapter l’aide extérieure aux besoins spécifiques des États fragiles À également fait l’objet de
différentes propositions : Feeny et McGillivray (2009) soulignent ainsi, par exemple, que l’aide doit être apportée
en évitant de disputer des moyens de mise en œuvre rares et précieux aux activités non financées par l’aide.
D’autres ont fait valoir que l’aide pouvait gagner en efficacité en se concentrant sur des mesures spécifiques
cohérentes avec la structure économique et sociale du pays bénéficiaire, par exemple en apportant une
assurance subventionnée aux agriculteurs dont le niveau de vie est très exposé aux chocs climatiques. Dans les
situations post-conflit, une meilleure compréhension de la nature et de l’identité des individus impliqués dans
des actes de violence peut permettre aux donateurs de cibler leurs contributions d’une manière plus favorable au
renforcement de la stabilité (Blattman et Miguel 2010), par exemple en accordant l’aide avant tout aux individus
les plus susceptibles d’être recrutés par les rebelles.

18 Fonds monétaire international


Selon ces études, pour aider efficacement les pays fragiles à faire face à leurs difficultés, les
acteurs internationaux doivent nécessairement fournir des efforts conjoints à long terme afin
d’encourager les progrès dans différents domaines, y compris la situation économique, en
s’appuyant sur une analyse des caractéristiques propres à chaque pays.

Les intervenants extérieurs peuvent jouer un rôle essentiel dans la légitimité de l’État en
aidant le gouvernement à produire des résultats visibles (les «effets rapides») qui comblent
certains besoins immédiats de la population. Des premières réussites dans des domaines tels
que la sécurité, la stabilité économique, l’emploi, la disponibilité d’intrants pour l’agriculture,
les services sanitaires ou les programmes de formation pour les anciens combattants
peuvent consolider la légitimité de l’État et renforcer le soutien à un programme de
développement national. Avec le temps, un gouvernement considéré comme légitime est
également mieux placé pour mettre en œuvre des politiques à même d’améliorer encore la
résilience et d’encourager le développement.

Cependant, l’action internationale auprès des États fragiles s’accompagne de nombreux


risques, qui découlent de l’instabilité de la situation politique locale, du manque de
capacités, de la remise en cause de la légitimité de différentes institutions ou de l’instabilité
économique. S’impliquer efficacement dans le long terme exige donc un degré élevé de
tolérance du risque. Dans une certaine mesure, une fois que de tels risques ont été identifiés
et compris, ils peuvent être maîtrisés et atténués avec des efforts et des moyens spécifiques,
tels qu’une assistance technique au renforcement des capacités de mise en œuvre ou l’aide
à un processus interne d’élaboration d’un programme de réformes national (encadré 2.2).

En résumé, une implication efficace des intervenants internationaux auprès des États fragiles
passe nécessairement par une approche multidimensionnelle, centrée sur une stratégie de
reconstruction des capacités et de promotion de la paix et du développement élaborée par
le pays lui-même. Pour réussir, l’aide extérieure doit encourager les progrès dans les
domaines qui favorisent la sécurité, augmentent l’offre de services publics et
d’infrastructures de base, améliorent les institutions et les pouvoirs publics, mais aussi
encourager l’activité du secteur privé et l’investissement étranger.

Fonds monétaire international 19


Encadré 2.2. Principes de l’implication des acteurs internationaux

Un processus qui vient de l’intérieur. Les actions entreprises par les intervenants extérieurs doivent
correspondre aux priorités locales et encourager les acteurs nationaux à prendre en main eux-mêmes le processus
de redressement.

Un rythme de réformes soigneusement réfléchi. Des réformes excessivement ambitieuses peuvent engendrer
des attentes irréalistes susceptibles de nuire à la légitimité de l’État. Les réformes doivent venir d’une volonté
politique, laquelle aura éventuellement besoin de temps pour se concrétiser, en fonction de la situation. En outre,
le rythme de mise en œuvre des réformes doit être adapté aux contraintes de capacités locales et prévoir
suffisamment de temps pour permettre aux actions entreprises de porter leurs fruits.

Un équilibrage des objectifs. Même s’il faut agir de manière ciblée pour combler les besoins immédiats, des
réformes à long terme doivent traiter les racines de la fragilité.

Une bonne compréhension de l’économie politique. La stratégie d’implication doit s’appuyer sur une bonne
connaissance de la situation locale et des principaux acteurs politiques du pays, ainsi que sur une évaluation
correcte des risques.

Une approche multidimensionnelle. Il importe d’identifier, dès la phase initiale de l’implication, les liens et les
compromis entre les objectifs politiques, de sécurité et de développement.

Conclusions

Quelles leçons peut-on tirer des travaux étudiés en termes de stratégies de sortie de la
fragilité? Étant donné que celle-ci n’a pas de cause unique ou commune, du fait de la
diversité des situations des différents pays, on ne peut en déduire de modèle unique sur
lequel bâtir la résilience. Pourtant, certaines étapes s’inscrivant dans une vision de long
terme (car la résilience met du temps à s’installer), avec une adaptation aux particularités de
chaque situation, sont généralement nécessaires à la mise en place de la résilience. De telles
étapes visent à renforcer la sécurité, à encourager le développement d’un système politique
inclusif, à mettre en œuvre des réformes juridiques, économiques et de gouvernance
soigneusement sélectionnées et bien structurées dans le temps, et à renforcer les capacités.

À court terme du moins, une structure politique inclusive ne passe pas nécessairement par
l’organisation d’élections, qui peuvent se révéler prématurées dans certains cas et engendrer
un ressentiment et une instabilité. En revanche, elle suppose la mise en place d’une
organisation politique à même de satisfaire les intérêts les plus essentiels des différentes
couches de la société et de prévenir la violence. C’est pourquoi les réformes qui portent sur
l’amélioration du mode de gouvernance et sur la responsabilisation des dirigeants politiques
sont si importantes.

20 Fonds monétaire international


Avec le temps, les réformes destinées à encourager le développement du secteur privé
revêtent également un rôle essentiel, en particulier celles qui visent à mieux faire respecter
les droits de propriété ou à faciliter l’accès au crédit. Dans bien des situations post-conflit,
des politiques ciblées sont généralement nécessaires pour promouvoir l’emploi ou améliorer
les conditions sociales. Par exemple, le lancement de projets de reconstruction prioritaires
peut jouer un grand rôle dans le redémarrage de l’emploi et dans la reprise de l’économie,
et aider les soldats démobilisés à réintégrer des activités civiles une fois les hostilités
terminées peut s’avérer décisif pour assurer la paix et la sécurité.

En fin de compte, construire la résilience d’un pays requiert une interaction de renforcement
mutuel entre les capacités de l’État, la gouvernance et la croissance. La progression des
revenus (et les changements structurels qui la favorisent, tels que le développement des
marchés) apporte les ressources et la demande d’amélioration des capacités juridiques et
budgétaires de l’État (parmi lesquels fiscalité, contre-pouvoirs, services et investissement
publics), qui entretiennent à leur tour un cercle vertueux de changement structurel favorable
à la croissance.

Fonds monétaire international 21


Mesure de la fragilité,

3 performance économique
et conséquences sociales

Le présent chapitre se penche sur l’évolution des 26 pays d’Afrique subsaharienne qui
étaient jugés fragiles dans les années 90 et examine leurs résultats dans différents domaines
macroéconomiques, budgétaires et sociaux, de manière à faire ressortir des profils de
progression.

Les pays sont considérés comme ayant été fragiles dans les années 90 soit s’ils avaient une
note ÉPIN (c’est-à-dire accordée selon l’évaluation de la politique et des institutions
nationales de la Banque mondiale) inférieure ou égale à 3,2 en moyenne, soit s’ils avaient
connu un conflit majeur (encadré 3.1)1. Cette approche est similaire à celles de la Banque
mondiale et de la Banque africaine de développement. L’ÉPIN évalue les pays à partir d’un
ensemble de critères rattachés à quatre grands domaines : la gestion économique, les
politiques structurelles, les politiques d’inclusion et d’égalité sociale, ainsi que la gestion du
secteur public.

Évaluer les progrès

Afin d’évaluer les progrès des différents pays, ces derniers sont répartis en deux groupes,
selon qu’ils sont restés fragiles ou ont régressé au cours des dernières années, ou qu’ils se
sont stabilisés ou ont accru leur résilience. Dans le premier groupe, la note ÉPIN moyenne
est toujours inférieure ou égale à 3,2, ou alors le pays a fait l’objet d’une intervention de
maintien ou de consolidation de la paix au cours des trois dernières années, tandis que dans
le second, la note ÉPIN a dépassé 3,2 et le pays n’a connu aucune intervention de maintien
ou de consolidation de la paix. Étant donné que l’échantillon comprend des pays dont la
note ÉPIN moyenne est restée au-dessus de 3,2 et qui n’ont connu aucun conflit depuis le
début des années 90, un troisième groupe, jugé «non fragile», a été constitué, et on
considère qu’il est resté «stable» sur toute la période.

1
Les travaux étudiés qui s’appuient sur la note ÉPIN pour définir la fragilité sont notamment ceux de Bertocchi et
Guerzoni (2010) mais aussi de Chauvet et Collier (2005). Il existe plusieurs autres indices de fragilité, qui recourent
à des indicateurs et à des méthodes d’agrégation quelque peu différents (Mata et Ziaja 2010). Comme nous le
précisons à l’encadré 3.1, l’utilisation d’autres classifications ne se traduirait pas par des résultats
fondamentalement différents dans les groupes de pays.

22 Fonds monétaire international


Encadré 3.1. Évaluer la fragilité des pays d’Afrique subsaharienne
Du fait de sa nature complexe et multidimensionnelle, la fragilité peut difficilement se réduire à une mesure simple. Même
pour les dimensions prises individuellement, comme la solidité des institutions, l’évaluation requiert une identification des
caractéristiques les plus pertinentes pour chaque pays. Difficulté supplémentaire : la plupart des aspects de la fragilité (tels
que les fondements économiques, l’instabilité politique ou les contraintes de capacités) sont mesurés sur une échelle
continue, ce qui exige de fixer un seuil pour faire ressortir les États fragiles.

Malgré ces écueils, les organismes donateurs et les institutions financières internationales ont mis au point différents
critères tangibles qui permettent de mesurer et d’identifier la fragilité. Pour la Banque mondiale et la Banque africaine de
développement, un pays est considéré comme fragile si sa note globale à l’évaluation de la politique et des institutions
nationales (ÉPIN) est inférieure ou égale à 3,2, ou s’il a fait l’objet d’opérations de maintien ou de consolidation de la paix de
l’ONU ou d’organisations régionales. L’ÉPIN évalue la qualité du cadre économique et institutionnel d’un pays, et le seuil de
3,2 correspond au 40e centile de la distribution. Le fait d’appuyer l’évaluation sur la note ÉPIN accorde une grande
importance au cadre économique et institutionnel du pays, mais ne rend pas compte des aspects politiques de la fragilité.
D’autres indicateurs, comme celui de l’OCDE (2013) et l’indice Brookings des défaillances de l’État, accordent plus
d’importance aux variables politiques. Cependant, comme la plupart des indices visent à mesurer le degré de déficience des
pouvoirs publics, la plupart des pays signalés comme fragile dans une liste le sont également dans d’autres (par exemple, la
corrélation entre la note ÉPIN et l’indice Brookings de faiblesse de l’État est d’environ 0,8).

L’analyse menée dans le présent chapitre suit globalement l’approche de la Banque mondiale et de la Banque africaine de
développement, en recourant aux notes ÉPIN et aux statistiques de conflits pour identifier les États fragiles d’Afrique
subsaharienne avant 2001 et durant la période 2011–13 (la décennie 2002-2011 étant considérée comme une période de
transition).

 Classification des pays avant 2001. Un pays est jugé fragile si sa note ÉPIN moyenne au cours de la période 1991–2000
était inférieure ou égale à 3,2 ou s’il a connu un «conflit d’envergure», défini comme cinq ans ou plus de conflit de
faible intensité (moins de 1.000 victimes par an) ou deux ans ou plus de «conflit grave» (plus de 1.000 victimes par an).
La classification s’appuie sur les statistiques de conflits recueillies par l’université d’Uppsala (il n’existe pas de
statistiques d’intervention des forces des Nations Unies pour cette période).

 Classification des pays pour la période la plus récente. Un pays est jugé fragile si sa note ÉPIN moyenne était inférieure
ou égale à 3,2 au cours des trois années suivant 2010, ou s’il a connu une opération de maintien ou de consolidation de
la paix de l’ONU ou d’organisations régionales au cours des trois dernières années (les résultats sont les mêmes avec
une moyenne sur cinq ans).

 On dit des pays identifiés comme fragiles dans les années 90 mais pas en 2011–13 qu’ils sont «devenus résilients» et de
ceux non identifiés comme fragiles à toutes les périodes qu’ils sont «restés stables».

Tableau 3.1.1. Classification des pays d’Afrique subsaharienne à faible


revenu en 2011–13
Restés ou devenus fragiles Fragiles, mais en progrès Devenus résilients Restés stables
Burundi + Angola + ◎ Cameroun + ◎ Bénin
Rép. centrafricaine + Congo, Rép. dém. du + ◎ Éthiopie + Burkina Faso +
Tchad + ◎ Congo, République du + ◎ Mozambique Cabo Verde
Comores + Libéria + ◎ Niger + Gambie
Côte d'Ivoire + ◎ Nigéria + ◎ Ghana
Érythrée + Rwanda Kenya +
Guinée + ◎ Ouganda + Lesotho
Guinée Bissau + Sénégal
Madagascar + Tanzanie
Malawi + Zambie ◎
Mali +
São Tomé-et-Príncipe
Sierra Leone + ◎
Togo +
Zimbabwe +
Sources : calculs des services du FMI, sur la base des notes EPIN, de la base de données d’Uppsala sur les conflits et des informations sur les
missions de maintien ou de consolidation de la paix des Nations Unies ou d’organisations régionales.
+' Pays jugés fragiles par le CAD de l'OCDE en 2014.
◎' Pays riches en ressources naturelles.

Fonds monétaire international 23


À partir de cette méthode, il ressort que sur 26 pays considérés comme fragiles dans les
années 90, 11 ont réussi à améliorer leur note ÉPIN moyenne au cours des dix dernières
années (graphique 3.1). Sept de ces pays (Cameroun, Éthiopie, Mozambique, Niger, Nigéria,
Ouganda et Rwanda) ont suffisamment progressé pour être considérés comme «résilients»
ou «stabilisés» (encadré 3.1 et tableau 3.1) et quatre autres, quoique présentant toujours des
signes de fragilité, font également état d’améliorations (Angola, République démocratique
du Congo, Libéria, République du Congo). Cependant, neuf pays n’ont enregistré aucun
progrès et six ont régressé (Côte d’Ivoire, Érythrée, Madagascar, Malawi, Mali, Zimbabwe).

Graphique 3.1. Progrès de la résilience en Afrique subsaharienne

Sources : calculs du FMI, sur la base des notes issues de l’évaluation de la politique et des institutions nationales de la
Banque mondiale, de la base de données de l’université d’Uppsala sur les conflits et des informations relatives aux missions
de maintient/consolidation de la paix de l’ONU ou d’organisations régionales.

Quels résultats affichent les pays devenus résilients par rapport à ceux qui sont restés ou
devenus fragiles, en termes de solidité des institutions ou d’indicateurs macroéconomiques
et sociaux? Étant donné que le classement des pays, qui repose sur l’indice ÉPIN, présente
une corrélation avec ces facteurs, l’analyse ci-après vise simplement à étudier de plus près
les différents aspects qui auraient permis ou empêché les pays de devenir résilients. Les pays
fragiles riches en ressources naturelles sont traités comme un groupe distinct car l’envolée
du marché des matières premières qui a concerné de nombreux pays d’Afrique
subsaharienne entre 2000 et 2008 incite à se demander si cette manne économique les a

Fonds monétaire international 24


aidés à devenir résilients2. Un pays est dit riche en ressources naturelles si la rente tirée des
matières premières primaires dépasse 10 % de son PIB3.

L’évolution de l’ÉPIN fait apparaître que les pays devenus résilients avaient connu une
certaine volatilité dans les années 90, avant de se distancer très nettement et constamment
des autres groupes après 2011. Les pays devenus «résilients» ces dernières années ont fait
des progrès réguliers dans toutes les catégories de l’ÉPIN, avec l’atteinte de la stabilité
macroéconomique et la mise en place d’institutions (tableau 3.1)4. Leur note ÉPIN a suivi une
tendance ascendante, pour toujours rester au-dessus du seuil de 3,2.
Certains pays fragiles riches en ressources naturelles affichent également une amélioration
constante au cours des dernières années, tandis que d’autres (y compris ceux qui n’ont pas
beaucoup de matières premières) n’ont enregistré que des résultats timides après le milieu
des années 90. Par ailleurs, plusieurs pays souffrant de capacités insuffisantes et d’autres
contraintes sont restés fragiles. Parmi ceux-ci, les pays riches en ressources naturelles ne s’en
sortent pas spécialement mieux que les autres : si quatre d’entre eux ont un peu progressé,
notamment en matière de stabilité macroéconomique, des progrès supplémentaires restent
indispensables du côté des institutions pour pouvoir atteindre une certaine résilience.

2
De nombreux auteurs se sont intéressés au lien entre abondance des ressources naturelles et résultats
économiques médiocres («syndrome néerlandais» et volatilité), faiblesse des institutions et de la gouvernance
(rattachée aux perspectives de maximisation de la rente) et bas niveau des indicateurs sociaux (Crivelli et Gupta
2014; Collier et Hoeffler 1998; Sachs et Warner 2001).
3
Voir les Perspectives économiques régionales – Afrique subsaharienne (FMI 2011c).
4
La méthodologie de l’ÉPIN a évolué dans le temps. Après 1997, sa couverture a été étendue afin d’englober les
aspects de la gouvernance et des politiques sociales, tandis que l’échelle d’évaluation passait de cinq à six
niveaux. En 2004, une nouvelle révision a simplifié les critères d’évaluation. Aux fins de l’analyse menée dans le
présent chapitre, et afin d’obtenir des données comparables dans le temps, les notes ÉPIN ont été recalculées sur
une échelle à six niveaux pour toute la période étudiée.

International Monetary Fund 25


Tableau 3.1. Variation moyenne des notes ÉPIN, par groupe de pays (unités)

Note ÉPIN globale1 Gestion Politiques Politiques Gestion du secteur


économique2 structurelles3 d'inclusion/égalité public et institutions5
sociale4
(unités)
États résilients 0,41 0,43 0,26 0,37 0,23
États fragiles riches en ress. 0,40 0,29 0,17 0,33 0,31
En amélioration 1,01 1,24 0,85 0,76 0,71
Autres -0,21 -0,42 -0,33 0,00 0,01
États fragiles pauvres en ress. -0,33 -0,20 -0,28 0,12 0,00
Sources : Banque mondiale ; calculs des services du FMI.
1
Les variations mesurent l’écart entre les scores moyens pour 2011–13 et 1991–2001.
2
L’ensemble «gestion économique» comprend la politique monétaire et de change, la politique budgétaire et la politique en matière
d’endettement.
3
L’ensemble «politiques structurelles» comprend le commerce international, le secteur financier et l’environnement réglementaire pour les
entreprises.

4
L’ensemble «politiques d’inclusion/égalité sociale » comprend l’égalité hommes–femmes, l’équité dans l’accès aux ressources publiques, la
valorisation des ressources humaines, la protection sociale et le travail, et les politiques de protection de l’environnement.
5
L’ensemble « gestion du secteur public et institutions » comprend les droits de propriété et la gouvernance fondée sur des règles, la qualité
de la gestion budgétaire et financière, l’efficacité de la mobilisation des recettes, la qualité de l’administration publique, ainsi que la
transparence, l’obligation de rendre des comptes et le degré de corruption dans le secteur public.

CONFLITS ET INSTABILITÉ POLITIQUE


L’incidence et la gravité des conflits en Afrique subsaharienne diminuent progressivement
depuis le début des années 90. Tandis qu’une dizaine de pays ont connu la guerre à un
moment ou à un autre de la décennie 1990, ils n’étaient plus que sept après 2000.
L’incidence des conflits graves (plus de 1.000 morts par an) a également reculé, pour passer
de trois pays en moyenne pour chaque année précédant 2000 à un au plus par la suite. Les
plus grands progrès dans ce domaine sont observés parmi les pays riches en ressources
naturelles et parmi les pays devenus «résilients» (graphique 3.2)5 . Malgré cette tendance
générale à la pacification et à une sécurité accrue, des menaces localisées mais
perturbatrices se sont manifestées ces dernières années avec l’apparition de groupes
violents, parfois extérieurs aux pays concernés, qui menacent la stabilité d’un certain nombre
d’États, en particulier au Mali, en République Centrafricaine, au Nigéria, au Soudan du Sud
et, dans une moindre mesure, au Kenya et au Mozambique. Ces menaces pour la sécurité
ont des répercussions de plus en plus marquées sur les pays limitrophes.

Parallèlement à l’amélioration progressive de la sécurité, la stabilité politique a elle aussi


progressé, en particulier dans les pays devenus résilients et dans les pays fragiles riches en
ressources naturelles. Ainsi, entre 1996 et 2012, l’indice de stabilité politique de la Banque
mondiale a progressé en moyenne de respectivement 14 et 42 % pour les groupes de pays

5
Sauf mention contraire, les graphiques et tableaux de ce chapitre ont été établis à partir de moyennes
arithmétiques pour les différents groupes de pays.

26 Fonds monétaire international


résilients et fragiles/riches en ressources naturelles, alors qu’il reculait de 47 % en moyenne
pour les pays fragiles sans ressources naturelles.

Comme nous le notions au chapitre 2, les capacités d’un pays à sortir d’un conflit, à
consolider ses institutions et à se développer sont interdépendantes. La corrélation positive
entre stabilité politique et note ÉPIN souligne l’importance de la première. En outre, il ressort
de la corrélation inverse entre existence d’un conflit et résilience (mesurée par la note ÉPIN)
que les conflits tendent à survenir dans les pays aux institutions plus faibles, et inversement
(graphique 3.3). Comme on peut s’y attendre, il existe également une corrélation inverse
entre les conflits et la croissance économique. Ces associations semblent plus marquées
dans les pays riches en ressources naturelles, peut-être parce qu’ils sont plus susceptibles de
chercher à maximiser la rente en l’absence de contraintes institutionnelles. En outre, les
statistiques mettent l’accent sur le lien entre persistance du conflit, fragilité et instabilité
politique : plus un pays reste longtemps en proie à des affrontements, plus longtemps sa
note ÉPIN restera basse.

International Monetary Fund 27


Graphique 3.2. Incidence des conflits Graphique 3.3. Corrélations entre l’existence
par groupe de pays de conflits, la résilience, la stabilité politique
Pourcentage de pays ayant connu 1990-2000 et la croissance du PIB, 1990–2012
un conflit grave une année donnée 2001-13
25 % Pays d'AfSS riches en ressources AfSS
naturelles
20 %
Conflict
Conflit et &
15 % Real GDP
Stabilité
croissance politique et
10 % growth
du PIB réel résilience
5%
0% Conflit et
résilience
États résilients États fragiles pauvres États fragiles riches en
en resssources ressources naturelles
naturelles
0 0 0 0 0 1

Sources : calculs des services du FMI, sur la base des notes Sources : calculs des services du FMI, sur la base des notes ÉPIN, de
ÉPIN, de la base de données d’Uppsala sur les conflits et des la base de données d’Uppsala sur les conflits et des informations sur
informations sur les missions de maintien ou de les missions de maintien ou de consolidation de la paix des Nations
consolidation de la paix des Nations Unies ou Unies ou d’organisations régionales.
d’organisations régionales.

PERFORMANCE MACROÉCONOMIQUE
Depuis le début des années 2000, les différents groupes de pays se sont fortement
distingués en termes de croissance : ceux qui sont devenus résilients, de même que les pays
fragiles riches en ressources naturelles, affichent ainsi une croissance plus soutenue que les
pays sans ressources naturelles qui sont restés fragiles ou qui ont régressé (graphique 3.4)6.
Les pays devenus résilients, dont la majeure partie ne dépend pas très fortement des
exportations de matières premières, ont la réputation d’avoir mis en œuvre des politiques
économiques et des réformes efficaces, favorisées au fil du temps par un contexte
réglementaire et institutionnel plus favorable. Cette situation semble avoir à son tour
contribué à la hausse de l’investissement, qui englobe un meilleur accès au crédit. Le groupe
de pays résilients a également enregistré une nette diminution de l’inflation, passée de plus
de 20 % par an au début des années 90 à moins de 10 % ces dernières années. Cette
diminution procède du renforcement des capacités des banques centrales et de la mise en
place de cadres de politiques monétaire et de taux de change efficaces. De plus, ces pays

6
Les revenus par habitant ont également fortement augmenté dans les pays devenus résilients et dans les pays
riches en ressources naturelles. Pour ces groupes en effet, la croissance du PIB par habitant est passée de moins
de 1 % par an dans les années 90 à 3,5-4 % ces dix dernières années, tandis que celle des pays fragiles sans
ressources naturelles ne s’est quasiment pas accélérée en vingt ans.

28 Fonds monétaire international


ont également réussi à renforcer et à développer leurs secteurs financiers nationaux (FMI
2014a, chapitre 3).
Les pays fragiles riches en ressources naturelles ont bénéficié d’une amélioration constante
des termes de l’échange (avec une progression de 4 % par an entre 2000 et 2014), qui s’est
traduite par un accroissement régulier de leurs exportations (dont les recettes ont augmenté
en moyenne de 30 % à 45 % du PIB). Seuls quatre pays de ce groupe ont réussi toutefois à
améliorer leurs institutions budgétaires, et l’investissement privé dans cette catégorie n’a
montré aucun signe de redressement.

Graphique 3.4. Indicateurs macroéconomiques


Produit intérieur brut par habitant Inflation
dollars constants de 2005, pondéré de la population en %
États fragiles pauvres en ressources États fragiles pauvres en ressources
2000 25
naturelles naturelles
États fragiles riches en ressources 20 États fragiles riches en ressources
1500 naturelles naturelles
États résilients 15 États résilients
1000
10
500
5

0 0
1990 1993 1996 1999 2002 2005 2008 2011 1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2013

Termes de l'échange Exportations


Indice en % du PIB, moyenne sur 5 ans
160 50
140
120 40
100 30
80
60 20
40
10
20
0 0
1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2011 1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2013

Enregistrement des droits de propriété et accès Investissement privé


au crédit en % du PIB
60 18
Indice, moyenne 2011-2013
16
50
14
40 12
10
30
8
20 6
4
10
2
0 0
Enregistrement droits Accès au crédit 1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2013
Sources : FMI, base de données des Perspectives économiques mondiales; université de Pennsylvanie, World Penn Tables; Banque mondiale, bases de données
des Indicateurs du développement dans le monde et des indicateurs Doing Business; calculs des services du FMI.

International Monetary Fund 29


D’un autre côté, les pays pauvres en ressources naturelles qui sont restés fragiles ou qui ont
régressé ont subi une érosion annuelle moyenne de 2 % de leurs termes de l’échange, ce qui
a engendré une pression négative sur leur balance commerciale et a probablement
contribué à leur incapacité à sortir de leur état de fragilité.
Les indicateurs budgétaires cumulés dénotent également un progrès pour les pays résilients
et pour les pays fragiles riches en ressources naturelles, ces deux groupes affichant une
meilleure maîtrise de leur déficit budgétaire que les autres pays fragiles (graphique 3.5). Bien
que les pays des trois groupes aient largement bénéficié d’un allégement de leur dette
durant la période étudiée, les pays fragiles sans ressources naturelles ont fait l’objet de ces
mesures un peu plus tardivement, en partie parce qu’il leur a fallu plus de temps pour arriver
au point d’achèvement de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés7. En outre, les
pays devenus «résilients» sont également devenus moins dépendants des aides financières,
alors que les pays fragiles avaient plus de difficultés que les autres à lever les fonds
nécessaires aux investissements publics8.

7
Comme nous l’indiquons au chapitre 6, l’efficacité des mesures d’allégement de la dette semble liée à la
capacité des pays concernés à convertir leurs ressources budgétaires supplémentaires en progrès économiques
et sociaux.
8
Voir le chapitre 4 pour une analyse plus approfondie des questions budgétaires.

30 Fonds monétaire international


Graphique 3.5. Indicateurs budgétaires
États fragiles pauvres en ressources
naturelles
États fragiles riches en ressources
Investissement public naturelles
Solde budgétaire
en % du PIB États résilients
en % du PIB 14
0
12
-3
10
-6 8

-9 6
4
-12
2
-15 0
1990–95 1996–2001 2002–07 2008–13 1990 1995 2000 2005 2010 2013

Dette publique Recettes fiscales


en % du PIB en % du PIB
200 14
12
150 10
8
100
6

50 4
2
0 0
1990–95 1996–2001 2002–07 2008–13 1990 1995 2000 2005 2010 2013

Sources : FMI, base de données des Perspectives économiques mondiales; calcul des services du FMI.

PERFORMANCES SOCIALES
Malgré le manque d’indicateurs sur la situation sociale des pays étudiés, certains chiffres
font état d’un net progrès de la plupart d’entre eux en direction des Objectifs du millénaire
pour le développement, même si ces avancées sont parfois très modestes dans le cas de
plusieurs États fragiles. Les taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans et de
scolarisation primaire se sont moins améliorés dans les pays fragiles que dans les pays
résilients (graphique 3.6). Les États devenus résilients, qui avaient les taux de mortalité
infantile les plus élevés au début des années 90, étaient parvenus à les abaisser
considérablement à la fin des années 20009. D’autres pays ont également progressé, mais
plus lentement. Les pays devenus résilients ont également enregistré un relèvement du taux
de scolarisation primaire plus rapide que les pays restés fragiles ou ayant régressé. Tous les

9
Ce chiffre rejoint les conclusions des études de cas menées dans la section suivante, selon lesquelles des pays
résilients comme le Mozambique ou le Rwanda ont pu augmenter fortement les moyens financiers consacrés à la
réduction de la pauvreté.

International Monetary Fund 31


groupes de pays ont connu une amélioration comparable de l’accès à une eau de meilleure
qualité.

Graphique 3.6. Indicateurs sociaux


Accès à une eau de États fragiles pauvres en ressources
meilleure naturelles
Mortalité infantile (moins de 5 ans) États fragiles riches en ressources
qualité
pour 1 000 naissances vivantes % de la population naturelles
250 80 États résilients
200
60
150
40
100

50 20

0 0
1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2011 1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2011

Scolarisation nette à l'école primaire Taux de pauvreté (seuil de pauvreté national)


en % en % de la population
100 80

80
60
60
40
40

20 20

0 0
1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2011 1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2011
Sources : Banque mondiale, base de données des Indicateurs du développement dans le monde; calculs des services
du FMI.

Les statistiques de réduction de la pauvreté sont un peu plus mitigées, en partie du fait de
l’insuffisance de données disponibles et d’autres problèmes de mesure. Même si les taux de
pauvreté sont toujours plus hauts dans le groupe de pays fragiles par rapport à ceux qui
sont devenus résilients, cet indicateur est demeuré relativement élevé dans tous les groupes
de pays depuis les années 90. L’ensemble «inclusion/équité sociale» de l’ÉPIN s’est amélioré
pour les pays résilients et pour certains des pays fragiles riches en ressources naturelles, mais
la plupart des pays sont encore loin d’une réduction sensible de leur taux de pauvreté1.

1À partir du début des années 2000, plusieurs pays ont développé leurs dispositifs de protection sociale (par
exemple, Cameroun, Mozambique et Rwanda). Certes ces programmes ne sont pas de grande envergure mais ils
constituent un outil prometteur pour combattre la pauvreté.

32 Fonds monétaire international


Rôle des institutions

4 et des politiques budgétaires

VUE D’ENSEMBLE

Le présent chapitre se penche sur le rôle des politiques budgétaires et des institutions dans
l’atteinte de la résilience, en examinant le rapport entre les progrès de cette dernière et les
mesures de la qualité des institutions budgétaires, les indicateurs de l’espace budgétaire,
ainsi que la composition des recettes fiscales et des dépenses publiques1. Des institutions
budgétaires solides et de haut niveau sont synonymes de meilleures performances
budgétaires, tandis que la composition des recettes fiscales et des dépenses publiques joue
un rôle crucial dans l’amélioration du développement, y compris la diminution du nombre
de conflits2. Comme au chapitre 3, et en raison de leurs perspectives de revenus tout à fait
spécifiques ainsi que des défis macroéconomiques plus larges qui les caractérisent, les pays
fragiles riches en ressources naturelles seront étudiés ici dans le cadre d’un groupe distinct.

Institutions budgétaires, espace budgétaire et résilience


Les institutions budgétaires correspondent à toutes les instances responsables de la gestion
des finances publiques : le recouvrement des recettes, l’élaboration et la planification du
budget, la réalisation des dépenses, les achats, les rapports et la surveillance. D’après plusieurs
études, les pays à faible revenu, y compris en Afrique, dotés d’institutions budgétaires de
meilleur niveau, présentent une meilleure exécution budgétaire et, partant, un plus large
espace budgétaire (Alesina et al. 1999; Dabla-Norris et al. 2010; Gollwitzer 2011). L’espace
budgétaire (renforcement de la position financière d’un État, configuration favorable de sa
dette, meilleure capacité de mobilisation des recettes et flexibilité des dépenses publiques) est
essentiel pour les États fragiles, auxquels il confère la marge de manœuvre requise pour
combler des besoins de développement urgents, mais aussi la capacité de réagir à des chocs
externes en lançant des politiques budgétaires expansionnistes, ce qui leur permet de lisser ou
d’amortir les effets de ces chocs sur la population.

1
Sauf mention contraire, tous les diagrammes et graphiques présentent les moyennes arithmétiques calculées
pour chaque groupe de pays.
2Pour les enquêtes correspondantes, voir Crivelli et Gupta (2014), Singh, Bodea et Higashijima (2014), ainsi que
Taydas et Peksen (2012).

Fonds monétaire international 33


Il ressort des données disponibles que, parmi les pays jugés fragiles dans les années 1990,
ceux qui sont devenus «résilients» ont généralement réussi à renforcer leurs institutions
budgétaires et à accroître leur espace budgétaire (graphique 4.1)3.
L’espace budgétaire procède à la fois de politiques et d’institutions performantes, parmi
lesquelles une capacité d’augmentation des recettes fiscales et de contrôle efficace des
dépenses publiques, qui se traduit par une position budgétaire appropriée et une dette
publique supportable. L’élargissement de la base fiscale entraîne également un relèvement
des attentes de la population en matière de services publics, soulignant ainsi la nécessité de
l’efficacité des dépenses et de la responsabilisation de ceux qui les engagent, y compris à
l’échelon local. Un État désireux et capable de fournir des services publics qui bénéficie en
outre d’un espace budgétaire plus large peut à son tour donner à la population la preuve de
l’engagement du gouvernement en faveur du bien-être des citoyens et d’une meilleure
cohésion sociale.

Graphique 4.1 Qualité des institutions budgétaires et espace budgétaire

Indice de la qualité des institutions budgétaires, 2006–09 Indice de l'espace budgétaire, 2012
Indice moyen Nombre de pays
0,56 7
Faible
0,54 6
Moyen et élevé
0,52 5
0,50 4
3
0,48 2
0,46 1
0,44 0
0,42 États fragiles États fragiles États résilients
États fragiles États fragiles riches États résilients pauvres en ress. riches en ress.
pauvres en ress. nat. en ress. nat. nat. nat.

Source : Gollwitzer 2011. Source : calculs des services du FMI.

Note : les indices de la qualité des institutions Note : l’évaluation globale de l’espace budgétaire
budgétaires proviennent de Gollwitzer (2011). Les valeurs (important, moyen ou faible) repose sur quatre critères :
globales employées ici tiennent compte des trois étapes évolution de la dette, situation financière de l’État,
du processus budgétaire : négociation, vote du pouvoir capacités à mobiliser des recettes et flexibilité des
législatif et exécution. À chaque étape, la qualité du dépenses publiques (FMI 2013a, chapitre 2).
processus budgétaire est mesurée selon cinq critères :
centralisation, règles et contrôles, pérennité et crédibilité,
exhaustivité et transparence.

Comme souligné au chapitre 3, les indicateurs budgétaires cumulés font état de progrès
significatifs dans tous les groupes de pays, mais en particulier dans les États résilients et
dans les États fragiles riches en ressources naturelles. Les trois groupes ont enregistré une

3 Comme déjà mentionné plus haut, une définition plus générale de la qualité des institutions constitue une
composante importante de l’évaluation des politiques et des institutions nationales (EPIN), ce qui rend difficile
l’identification d’un lien de causalité clair.

34 Fonds monétaire international


progression constante de leurs recettes fiscales exprimées en pourcentage du PIB, ainsi
qu’une certaine diminution de leurs dépenses courantes. Fait plus significatif, les
investissements financés par des sources intérieures ont fortement augmenté dans les pays
résilients et dans les pays riches en ressources naturelles, alors qu’ils restaient limités dans
les États fragiles moins bien dotés en matières premières (graphique 4.2).

Fonds monétaire international 35


Composition des recettes fiscales
Les études empiriques semblent
Graphique 4.2. Indicateurs de l’espace budgétaire
démontrer que la composition des
États fragiles pauvres en
recettes fiscales d’un pays serait liée à ressources naturelles
Recettes fiscales
ses résultats en matière de En % du PIB
États fragiles riches en ressources
naturelles
développement, sans toutefois établir 18
États résilients
16
de lien explicite avec l’état de fragilité4.
14
À partir d’un échantillon de 31 pays 12
d’Afrique subsaharienne, Skinner (1987) 10
8
montre que le passage d’une fiscalité
6
des importations, des entreprises et des 4
particuliers vers une imposition des 2
0
ventes et de la consommation directe
1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2013
est favorable à la croissance. Ce constat
rejoint globalement les conclusions
Investissements financés par des sources
applicables aux économies avancées, nationales En % du PIB
6
selon lesquelles les impôts indirects
sont moins générateurs de distorsions 5

et plus favorables à la croissance que les 4


impôts directs (Acosta-Ormaecha et Yoo 3
2012; Arnold et al. 2011). 2

Les États fragiles abondamment dotés 1


en ressources naturelles sont exposés à 0
des défis tout particuliers. L’existence 1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2013

d’une source de revenus


Dépenses courantes
immédiatement disponible leur offre la En % du PIB
possibilité d’accroître rapidement leur 25

espace budgétaire afin de répondre aux 20


besoins les plus pressants de
15
prestations sociales et d’infrastructures.
Malheureusement, cette manne 10
augmente également le risque de 5
corruption et réduit l’incitation à mettre
0
sur pied un système fiscal généralisé,
1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2013
contribuant ainsi à une limitation de la
capacité budgétaire et à la fragilité des Sources : FMI, bases de données des Perspectives économiques
mondiales et du Département Afrique, et calculs des services
États concernés, en raison de la volatilité internes.
des revenus tirés des ressources
naturelles. Crivelli et Gupta (2014) constatent par exemple que les recettes fiscales

4
Plusieurs auteurs se sont penchés sur la relation entre les différentes catégories d’impôts et la croissance ou
l’inégalité (Crivelli et Gupta 2014 : FMI 2014a, chapitre 3; Siebrits et Calitz 2007; Skinner 1987).

Fonds monétaire international 36


intérieures d’un pays diminuent de 30 % environ pour chaque point de pourcentage de PIB
supplémentaire tiré des revenus des ressources naturelles.
Le besoin pressant de recettes peut également influer sur les conditions contractuelles
négociées par les États avec les compagnies minières étrangères, qui peuvent prévoir
initialement un fort retour sur investissement pour les premières (et, parfois, pour les élites
du pays) mais peu d’avantages pour les pays concernés5.
Si l’on examine les chiffres, il apparaît qu’à l’exception des pays fragiles pauvres en
ressources naturelles, la composition des recettes fiscales aurait évolué dans un sens plus
favorable à la croissance. Dans les trois groupes de pays considérés comme fragiles dans les
années 1990, l’augmentation des recettes fiscales entre cette période et les années 2000
procédait principalement de relèvements substantiels des taxes indirectes sur les biens et
services, et des impôts directs sur les revenus et sur les bénéfices (graphique 4.3)6. La part
des taxes commerciales dans les recettes totales a diminué dans tous les pays sauf ceux à la
fois fragiles et pauvres en ressources naturelles, pour lesquels la part des taxes intérieures
indirectes sur les biens et services est en baisse, alors qu’elle a augmenté dans les deux
premiers groupes. Bien que les recettes fiscales aient le plus fortement augmenté dans les

Graphique 4.3. Composition et évolution des recettes fiscales


Impôts sur les bénéfices
Taxes sur les biens et services
en % des recettes totales Taxes commerciales
35
30
25
20
15
10
5
0
1990-2000 2001-2013 1990-2000 2001-2013 1990-2000 2001-2013 1990-2000 2001-2013
États fragiles pauvres États fragiles riches en États résilients AfSS
en ress. nat. ress. nat.
Sources : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde, calculs des services du FMI.

pays fragiles riches en ressources naturelles, du fait de la manne des matières premières,
(graphique 4.2), la composition de ces recettes y reste loin d’être optimale en termes de

5
Voir FMI 2014a, chapitre 2, pour une réflexion sur les défis que doivent relever les pays en développement en
matière de fiscalité internationale.
6
Bien qu’il ne soit pas recommandé de s’appuyer sur la fiscalité directe pour encourager la croissance et pour
progresser sur l’échelle du développement, les pays dotés de peu de moyens peuvent éventuellement, le temps
d’une période de transition, privilégier la simplicité administrative, même si cela suppose de renoncer à certains
gains d’efficience.

Fonds monétaire international 37


largeur et de diversification de la base fiscale, mais aussi de solidité des institutions
budgétaires.

Composition des dépenses

Comme nous l’indiquions au chapitre 2, les dépenses publiques peuvent jouer un rôle
positif, en favorisant la stabilité et en prévenant les conflits. Plus précisément, Taydas et
Peksen (2012) font valoir que les dépenses consacrées au bien-être de la population, à savoir
dans les domaines de santé, de l’éducation et de la sécurité sociale, contribuent à assurer la
paix en attestant l’engagement du gouvernement en faveur du bien-être des citoyens. Les
travaux empiriques des deux chercheurs montrent que ce type de dépenses présente une
corrélation inverse avec l’incidence de conflits.

Les dépenses de santé et d’éducation affichent également un lien positif avec la diminution
des facteurs qui contribuent à la fragilité des États, tels que l’insécurité économique, la
pauvreté ou l’inégalité, mais aussi avec une plus grande mobilité sociale et de meilleures
perspectives d’emploi (Burgoon 2006; Chu, Davoodi et Gupta 2000; Gupta et al. 2003; Gupta,
Verhoeven et Tiongson 2001; FMI 2014a, chapitre 3; Thyne 2006).

A priori, l’effet des dépenses militaires sur la résilience devrait être ambivalent étant donné
que ces dernières peuvent être rattachées soit à l’existence d’un conflit, soit aux capacités de
maintien de l’ordre des pouvoirs publics. Singh, Bodea et Higashijima (2014) constatent par
exemple qu’une hausse des dépenses militaires va de pair avec une diminution du risque de
conflit dans les pays riches en ressources pétrolières, alors que le rapport entre budget de la
défense et affrontements est linéaire pour les autres nations, comme le montrent
notamment Taydas et Peksen (2012). Cette situation pourrait s’expliquer par la capacité des
pays pétroliers à défendre la rente associée à l’or noir contre des agresseurs éventuels. Les
auteurs font valoir que les bénéfices potentiels de la richesse pétrolière sont généralement
négligés, par exemple la possibilité d’accroître les dépenses publiques afin de s’assurer le
soutien de la population, ou d’augmenter la légitimité de l’État à travers la prestation de
services de base et le renforcement de l’arsenal de sécurité.

Dans les pays considérés comme fragiles dans les années 1990, les dépenses militaires ont
reculé ces dernières années, tandis que les dépenses de santé et d’éducation s’inscrivaient
en hausse dans tous les groupes étudiés (graphique 4.4). Cette tendance est cohérente avec
la diminution de l’intensité des conflits, et en particulier des conflits majeurs, soulignée au
chapitre 3.

38 Fonds monétaire international


Graphique 4.4. Composition et évolution des dépenses sociales et militaires

Dépenses de santé
Dépenses d'éducation
en % des dépenses publiques totales Dépenses militaires
20

16

12

0
1990-2000 2001-2013 1990-2000 2001-2013 1990-2000 2001-2013 1990-2000 2001-2013
États fragiles pauvres États fragiles riches en États résilients AfSS
en ress. nat. ress. nat.

Sources : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde, calculs des services du FMI.

SPECIFICATION EMPIRIQUE

La présente section approfondit les thèmes abordés jusqu’ici au moyen d’une analyse
économétrique des facteurs associés à l’atteinte de la résilience (telle que mesurée par
l’ÉPIN) dans les États fragiles d’Afrique subsaharienne, avec une attention toute particulière
apportée au rôle des politiques et des institutions budgétaires.

Les principales caractéristiques de la résilience sont à l’opposé de celles de la fragilité et


résident dans la capacité à (1) assurer la paix et la sécurité, (2) réduire la pauvreté et
pratiquer une politique d’inclusion et (3) améliorer les institutions et la gouvernance. Comme
ces aspects sont étroitement liés les uns aux autres, nous ne tenterons pas d’établir de lien
de causalité. L’approche empirique s’appuie plutôt sur des techniques qui donnent de bons
résultats en cas de faible exogénéité de variables indépendantes (modèle probabiliste avec
variables explicatives retardées) ou qui visent à vérifier l’endogénéité au sens économétrique
(méthode des moments généralisés ou MMG). Cette spécification de base consiste à
rapprocher un indicateur de la résilience d’un ensemble de variables de contrôle et de
mesures des institutions et politiques budgétaires.

À partir de l’exposé qui précède, l’estimation empirique se concentre sur les hypothèses ci-
après :

 Des institutions budgétaires de plus haut niveau devraient aller de pair avec une plus
forte probabilité d’atteindre la «résilience». Nous utilisons ici l’indice de qualité des
institutions budgétaires de Gollwitzer (2011), qui tient compte du fait qu’un État ait

Fonds monétaire international 39


adopté une règle budgétaire, ainsi que d’autres mesures de l’efficacité des pouvoirs
publics et de la qualité de la réglementation (indicateurs mondiaux de la gouvernance)
(annexe 4.1, tableau A4.1, pour une définition des variables et pour les sources).

 Un plus large espace budgétaire devrait présenter une corrélation avec la résilience.
Nous nous appuyons ici sur le solde budgétaire global (hors subventions)7 ainsi que
sur les statistiques de l’aide au développement et de la dette publique, toujours en
pourcentage du PIB, pour représenter le concept d’espace budgétaire. Nous procédons
également à une décomposition du solde global en recettes fiscales, exprimées soit en
pourcentage du PIB, soit en part des recettes totales (hors subventions), ainsi que des
dépenses courantes et des dépenses financées par des sources intérieurs, tant en
pourcentage du PIB que des recettes totales. Nous nous attendons à ce qu’une
diminution du déficit et de la dette publique et une augmentation de la capacité de
génération de recettes fiscales aillent de pair avec une plus forte probabilité de devenir
résilient. À partir des réflexions qui précèdent sur les moyens de l’État (chapitre 2),
nous nous attendons également à ce qu’une augmentation des investissements
financés par des sources intérieurs présente une relation linéaire ave une plus forte
résilience, l’État étant alors plus à même d’allouer des moyens budgétaires et de
concrétiser ses propres projets d’investissement. Même si, a priori, les dépenses
courantes sont susceptibles de contribuer à la résilience (par exemple, si elles sont bien
employées, en accroissant le capital humain ou en améliorant la santé et d’éducation),
elles peuvent aussi avoir l’effet inverse, en particulier si elles servent à financer des
services publics inefficients ou à évincer l’investissement public.

 Nous intégrons une variable censée rendre compte de l’existence d’un programme
d’ajustement structurel à moyen terme avec le soutien d’un prêt du FMI, afin de rendre
compte de la mise en œuvre des mesures visant à assurer la stabilité
macroéconomique et à réaliser les réformes structurelles.

 La composition des dépenses et des recettes fiscales devrait également jouer un rôle. La
part des impôts indirects dans les recettes totales devrait croître parallèlement à la
résilience, l’inverse étant vrai en cas de poids supérieur de la fiscalité directe. Du côté
des dépenses, une augmentation du budget des prestations sociales et de la santé,
mesurée par habitant ou en pourcentage des dépenses totales, est censée s’associer à
une plus forte probabilité d’atteindre la résilience.

 La mortalité infantile est employée pour certaines spécifications comme une


conséquence des dépenses de santé et sert à représenter la capacité de l’État à
apporter des biens et services de base (ce que Besley et Persson 2014 appellent les
«moyens collectifs»). On peut donc s’attendre à ce qu’une baisse de la mortalité
infantile aille de pair avec la résilience. Par rapport aux autres indicateurs sociaux, cette

7
Notre variable est un indicateur égal à 1 si le déficit budgétaire dépasse la valeur médiane de l’échantillon.

40 Fonds monétaire international


statistique présente l’avantage d’une meilleure qualité et d’une disponibilité pour la
plupart des pays.

 Les pays riches en ressources naturelles devraient se comporter différemment à


plusieurs égards. Tandis que la rente de l’exploitation des ressources naturelles peut
accroître l’espace budgétaire, comme nous l’exposions au chapitre 3, de nombreux
États à faible revenus dotés de matières premières abondantes ont souffert de conflits
et d’instabilité politique, avec toutes les peines du monde à sortir d’une situation
d’institutions et de gouvernance déficientes, d’effort budgétaire insuffisant et de
dépenses militaires élevées. Afin de vérifier les effets directs et indirects associés à la
manne des ressources naturelles, nous avons rapproché les variables concernées d’une
variable muette égale à 1 si les ressources naturelles représentent plus de 10 % du PIB
d’un pays.

L’estimation s’appuie également sur d’autres facteurs liés à la fragilité, tels que :

 la variable dépendante retardée, qui rend compte de la possibilité de persistance de


la fragilité;

 la croissance du PIB réel par habitant, qui reflète la performance économique (toutes
choses égales par ailleurs, les pays à forte croissance étant plus susceptibles de
devenir résilients);

 une inflation élevée, autre indicateur de la performance économique et des moyens


de l’État. Une inflation élevée affecte particulièrement les populations pauvres,
précipite davantage de ménages dans la précarité et décourage l’investissement ainsi
que l’activité économique, autant de facteurs qui fragilisent un pays. Gollwitzer et
Quintyn (2010) notent qu’une étape importante pour les États affectés d’institutions
déficientes, de primauté des considérations budgétaires et d’inflation élevée consiste
à mettre en place une banque centrale dotée de toutes les capacités de
fonctionnement et capable de maîtriser l’inflation de manière crédible. Nous partons
du principe qu’une forte hausse des prix présente un lien inverse avec la résilience.
Nous rendons compte ici d’une forte inflation par le biais d’une variable muette
égale à 1 si l’inflation dépasse 20 %, et égale à zéro sinon;

 la flexibilité des taux de change. Cet indicateur rend compte d’une autre dimension
de l’espace budgétaire qui peut être associée à la résilience, comme le constate FMI
(2011a);

 les termes de l’échange : ils constituent des déterminants exogènes importants pour
la situation d’un pays et les études font état de leur corrélation positive avec des
performances favorables à la croissance dans les pays se remettant de conflits (David,
Rodriquez Bastos et Mills 2011). Comme précédemment, nous recherchons les
interactions entre les termes de l’échange et les pays riches en ressources naturelles

Fonds monétaire international 41


(existence éventuelle d’un «syndrome néerlandais») suite auxquelles de tels pays
connaissant une envolée des marchés des matières premières concernées seraient
exposés à des phases de volatilité et d’instabilité économique, et pourraient devenir
moins résilients8;

 les contraintes sur le pouvoir exécutif correspondent au pouvoir dont disposent les
autres instances dirigeantes, et la population au sens large, pour limiter la marge de
manœuvre discrétionnaire (et donc le risque d’abus) du pouvoir exécutif en matière
de gestion économique et de ressources publiques (base de données POLITY). Une
augmentation des contraintes sur l’exécutif devrait être synonyme de probabilités de
résilience accrues;

 l’investissement privé, mesuré en pourcentage du PIB, est censé rendre compte de la


capacité de l’État à contribuer au développement de marchés privés («les moyens
juridiques»). On s’attend à ce qu’il présente une corrélation positive avec la résilience.

METHODOLOGIE ET RESULTATS

Compte tenu des interconnexions étroites entre tous les facteurs de fragilité et de la
difficulté d’établir des relations de cause à effet, la stratégie empirique s’appuie sur un
modèle probabiliste qui identifie les facteurs associés aux probabilités d’atteindre la
résilience, sans formuler de jugement quant à l’orientation de la causalité. Afin de tester par
ailleurs la fiabilité des résultats, le modèle est également appliqué à l’ensemble de
l’échantillon des pays d’Afrique subsaharienne à l’aide d’une MMG qui recourt à des
instruments économétriques, dans une tentative de correction de l’endogénéité.

Modèle logit

L’échantillon de 26 pays décrit au chapitre 3 est étudié sur la base d’un modèle probabiliste
(de régression logistique ou «logit») à effets aléatoires9 afin d’identifier les facteurs les plus
marqués et leur contribution marginale à la probabilité qu’un pays devienne «résilient». La
résilience est représentée par un indicateur variable dans le temps auquel est attachée une
valeur de 1 si la note ÉPIN est supérieure à 3,2 et que le pays ne connaît aucun conflit
significatif10; dans le cas contraire, cette variable sera égale à zéro. La synthèse des

8
L’impact des termes de l’échange est susceptible d’être plus marqué dans les pays riches en ressources
naturelles en raison (1) de leur degré d’ouverture plus important, (2) d’une moindre diversification de leurs
exportations et (3) de leur plus grande vulnérabilité aux chocs, à moins qu’ils n’aient épargné la rente tirée de
leurs richesses naturelles.
9
Nous utilisons un modèle xtlogit à effets aléatoires, de préférence aux effets fixes, pour éviter d’abandonner les
pays restés fragiles durant toute la période étudiée.
10
Un conflit est jugé «majeur» s’il À causé plus de 1 000 décès. Étant donné que cette estimation s’appuie sur les
données annuelles, le critère employé ici est légèrement différent de celui du chapitre 3, qui s’appuyait sur l’EPIN
moyenne sur trois ans.

42 Fonds monétaire international


statistiques pour toutes les variables par sous-période (années 1990 et années 2000) est
présentée à l’annexe 4.1, tableau A4.2.

Comme certaines variables explicatives sont susceptibles d’endogénéité au sein de notre


mesure de la résilience (ce qui peut se traduire par des estimations de coefficients biaisées et
incohérentes), nous avons utilisé les valeurs retardées des variables indépendantes (David,
Rodriquez Bastos et Mills 2011; Singh, Bodea et Higashijima 2014; Taydas and Peksen 2012),
ce qui atténue le caractère endogène et le biais de causalité inverse, même s’il est possible
que des exemples de causalité inverse se manifestent aussi avant t − 1.

Les résultats de notre estimation par le modèle logit sont présentés intégralement dans les
tableaux 4.1 et 4.2 : le premier présente les coefficients issus de la régression logistique, avec
des valeurs représentant les institutions budgétaires et l’espace budgétaire comme variables
indépendantes, et le second se concentre sur le lien entre résilience et composition des
recettes fiscales et des dépenses11.

Les variables de contrôle employées dans notre spécification de référence (tableau 4.1,
colonne 1) présentent généralement le signe attendu, même si toutes ne sont pas
significatives. Citons parmi les variables présentant un lien marqué et linéaire avec la
résilience la résilience retardée (qui dénote la persistance) et les termes de l’échange.
L’interaction des termes de l’échange et de la variable muette pour les pays riches en
ressources naturelles est négative et significative, ce qui laisse supposer que l’effet positif
d’un choc des termes de l’échange sur la résilience serait beaucoup moins marqué pour les
pays riches en ressources naturelles. L’investissement privé, les contraintes sur le pouvoir
exécutif et la flexibilité des taux de change présentent un rapport linéaire et significatif avec
la résilience pour certaines spécifications.

Les variables étudiées sont étroitement associées à la résilience. En particulier, les variables
représentant la qualité des institutions budgétaires sont toutes positivement associées à la
probabilité d’atteindre la résilience, alors que les interactions avec la variable de richesse en
ressources naturelles est négative et significative (tableau 4.1, colonnes 4 à 6). On peut en
déduire que des institutions budgétaires de bonne qualité et un gouvernement disposant de
moyens suffisants sont positivement associés à la résilience, mais que cet impact est moins
marqués dans les pays riches en ressources naturelles.

En ce qui concerne les indicateurs de l’espace budgétaire, mesurés en pourcentage du PIB, tous
les coefficients ont le signe attendu. D’importants déficits budgétaires sont négativement
associés à l’attente de la résilience (tableau 4.1, colonne 2); les recettes fiscales présentent un
lien fort et linéaire avec la probabilité de devenir résilient, contrairement aux dépenses
courantes exprimées en pourcentage du PIB (tableau 4.1, colonnes 7 et 8). Ce dernier constat

11
L’allégement de la dette, accordé dans la majeure partie des cas entre 2005 et 2010, À permis d’accroître
l’espace budgétaire. Cette variable présentait toutefois une forte corrélation avec les autres variables relatives à
l’espace budgétaire dans les régressions.

Fonds monétaire international 43


pourrait peut-être s’expliquer par le fait que des niveaux de dépenses publiques courantes
plus élevées soient souvent associés à un corps de fonctionnaires surdimensionné ou à un
budget de la défense plus important, ce qui suppose une structure budgétaire rigide, une
diminution de l’espace budgétaire et une réduction des perspectives de dépenses sociales et
d’infrastructures (voir plus bas l’analyse de la ventilation des dépenses publiques). L’interaction
entre les recettes fiscales et la variable muette de la richesse en ressources naturelles est
négative, quoique non significative dans cette spécification, un résultat qui rejoint les
conclusions de Crivelli et Gupta (2014) selon lesquelles, toutes choses égales par ailleurs,
l’effort fiscal intérieur est moins marqué dans les pays riches en ressources naturelles. Enfin, les
dépenses d’investissement financées par des sources intérieurs présentent une relation
positive (mais non significative) avec l’atteinte de la résilience, alors que l’existence d’accords
pluriannuels avec le FMI (tels que la Facilité élargie de crédit) est positivement associée à la
résilience, en cela qu’elle dénote la volonté du gouvernement de s’engager dans un
programme ancré dans la stabilité économique et les réformes.

Afin d’en savoir encore davantage sur les moteurs possibles du lien entre indicateurs de
l’espace budgétaire et résilience, nous avons également présenté les résultats des
régressions logistiques estimant l’impact de la composition des dépenses publiques et des
recettes fiscales (tableau 4.2), d’où il ressort avant tout que des recettes fiscales plus élevées
et des dépenses militaires moins importantes présentent un lien positif fort avec la
probabilité d’atteindre la résilience et cela soit que ces variables soient mesurées en
pourcentage du PIB par habitant soit qu’elles soient mesurées en pourcentage du total des
recettes ou des dépenses (tableau 4.2, colonnes 1 à 5). Le résultat relatif aux dépenses
militaires semble encore plus marqué dans les pays riches en ressources naturelles (tableau
4.2, colonne 3), contrairement aux conclusions de l’étude de Singh, Bodea et Higashijima
(2014), pour laquelle ces dépenses pouvaient contribuer à la stabilité de ce groupe de pays.
Les dépenses de santé et d’éducation présentent un rapport linéaire avec la résilience. Bien
que, de manière générale, les dépenses courantes (hors paiement d’intérêts) exprimées en
pourcentage des dépenses totales soient associées à une plus forte probabilité de résilience,
cette relation s’explique principalement par l’impact positif des dépenses dans le domaine
social, car les dépenses courantes consacrées au domaine militaire présentent un rapport
négatif très net avec l’atteinte de la résilience, y compris dans les pays riches en ressources
naturelles.

Du côté des recettes, les recettes fiscales exprimées en pourcentage des recettes totales sont
associées positivement à la résilience, même si les pays riches en ressources naturelles
affichent un moindre effort fiscal. La régression s’appuie sur trois grands types de recettes
fiscales (tableau 4.2, colonne 6). Les résultats montrent que toutes les catégories de
prélèvements fiscaux favorisent la résilience, mais que seuls les impôts sur le revenu, sur les

44 Fonds monétaire international


bénéfices et sur les plus-values semblent avoir un impact marqué12. Dans les pays riches en
ressources naturelles, on peut déduire du signe négatif du coefficient obtenu que l’effet de
la fiscalité est nettement moins significatif que dans les pays moins bien dotés en matières
premières.

12
L’efficacité de ces impôts peut être rattachée à une taxation réussie des rentes dans les secteurs
monopolistiques tels que les télécommunications ou la banque. Il existe également une possibilité de causalité
inverse, les pays résilients étant susceptibles de disposer d’une administration fiscale plus performante et d’une
croissance plus soutenue, ce qui leur permet de tirer davantage de revenus des impôts. Comme le montre le
graphique 4.3, les faits stylisés coïncident avec une augmentation des recettes tirées de la fiscalité indirecte dans
les pays résilients.

Fonds monétaire international 45


Tableau 4.1. Régression logit à effets aléatoires : institutions/espace budgétaires et
résilience (1990–2013)
VARIABLES 1 2 3 4 5 6 7 8
Résilience
Résilience (retardée) 2.994*** 3.043*** 2.898*** 3.483*** 3.396*** 3.561*** 2.907*** 2.692***
(0.425) (0.478) (0.434) (0.504) (0.895) (0.941) (0.631) (0.712)
Croissance du PIB réel par habitant 0.027 0.023 0.027 0.012 0.008 0.005 0.021 0.031
(0.026) (0.029) (0.027) (0.026) (0.060) (0.059) (0.039) (0.043)
Inflation élevée -0.673 -0.940 -0.514 -0.039 -0.334 -0.713 0.137 0.429
(0.574) (0.667) (0.591) (0.677) (1.299) (1.223) (1.075) (1.092)
Termes de l'échange 0.010* 0.012* 0.010* 0.002 0.010 0.010 0.007 0.005
(0.005) (0.006) (0.006) (0.006) (0.013) (0.017) (0.008) (0.009)
Termes de l'échange* RR -0.013** -0.010 -0.012** 0.003 -0.001 -0.004 -0.004 -0.005
(0.006) (0.006) (0.006) (0.009) (0.008) (0.017) (0.014) (0.014)
Contraintes sur l'exécutif 0.049 0.133 0.018 0.171 0.489* 0.394 0.098 0.123
(0.119) (0.145) (0.124) (0.130) (0.263) (0.246) (0.180) (0.187)
Régime de change 0.566 0.624 0.694 0.393 0.776 0.703 1.126* 1.111
(0.482) (0.536) (0.506) (0.511) (0.782) (0.739) (0.678) (0.705)
(Investissement privé/PIB) 0.040 0.065** 0.039 0.034 0.020 0.015 0.078** 0.080**
(0.024) (0.030) (0.025) (0.026) (0.038) (0.037) (0.037) (0.038)
Important déficit budgétaire -0.708
(0.542)
Institutions budgétaires 4.607*
(2.356)
Institutions budgétaires* RR -3.550*
(2.127)
Qualité de la réglementation 4.209*** 1.262
(1.418) (1.510)
Efficacité du gouvernement 3.776*** 6.884***
(1.433) (2.015)
Qualité de la réglementation* RR 5.051**
(2.221)
Efficacité du gouvernement* RR -5.067**
(2.104)
Mortalité infantile -0.019
(0.014)
(Aide au développement/PIB) 0.013 -0.019
(0.027) (0.033)
(Recettes fiscales/PIB) 0.275** 0.340**
(0.140) (0.147)
(Dépenses courantes/PIB)1 -0.182* -0.204*
(0.099) (0.107)
(Inv. Fin. Int./PIB) 0.177 0.200
(0.207) (0.201)
(Recettes fiscales/PIB)* RR -0.160 -0.182
(0.139) (0.141)
Facilité d'ajustement structurel 2.527***
(0.777)
Constante 0.483 0.467 0.647 -0.302 -0.144 -2.759 0.894 0.842
(0.560) (0.625) (0.575) (0.821) (1.429) (13.637) (0.677) (0.708)

Observations 447 376 447 368 267 267 328 328


Nombre de pays_code 23 23 23 19 23 23 23 23
Source : calculs des services du FMI. La variable dépendante est un indicateur de la résilience, approchée au moyen d'un
indicateur variable dans le temps égal à 1 en présence d'une note ÉPIN supérieure à 3,2 et en l'absence de conflit majeur, et
d'une valeur de zéro sinon. On parle de conflit majeur si ce dernier s'accompagne de plus de 1 000 morts. Erreur type indiquée
entre parenthèses. (***) dénote la signification statistique à 1 %, (**) à 5 % et (*) à 10 %.
RR : pays riches en ressources naturelles
1
Dépenses courantes hors paiement d'intérêts.

Fonds monétaire international 46


Tableau 4.2. Régression logit à effets aléatoires : composition des dépenses publiques,
fiscalité et résilience (1990–2013)

VARIABLES 1 2 3 4 5 6
(Recettes fiscales/PIB) 0.510*** 0.137
(0.193) (0.225)
(Recettes fiscales/PIB)* RR -0.477** -0.354
(0.207) (0.293)
Dép. éducation par habitant 0.011
(0.014)
Dép. éducation par habitant* RR -0.003
(0.025)
Dép. santé totales par hab. (tx de change moy.)1 0.039
(0.095)
Dép. santé totales par hab. (tx de change moy.)*RR1 0.038
(0.094)
Dép. militaires par habitant -0.397**
(0.162)
Dép. militaires par habitant* RR 0.098
(0.202)
(Recettes fiscales/revenu national) 0.016 0.066 0.071*
(0.032) (0.049) (0.037)
(Dép. militaires/dépenses totales) -0.171*
(0.093)
(Recettes fiscales/revenu national)* RR 0.019 -0.035 -0.024
(0.038) (0.053) (0.034)
(Dép. militaires/dépenses totales)* RR -0.635**
(0.276)
(Aide au développement/PIB)

1
(Dép. d'éducation/dépenses totales) -0.081
(0.127)
(Dép. d'éducation/dépenses totales)* RR 0.150
(0.222)
(Dép. santé totales /dép. totales)1 0.031
(0.084)
(Dép. santé totales /dép. totales* RR)1 -0.005
(0.091)
(Inv. fin. int./dépenses totales) 0.014 -0.036
(0.066) (0.079)
2
(Dép. courantes/dép. totales) -0.138** -0.196**
(0.070) (0.078)
(Taxes biens et serv./revenu national) 0.048
(0.063)
(Impôts bénéfices/revenu national) 0.331***
(0.119)
(Taxes commerce int./revenu national) 0.030
(0.058)
(Taxes biens et serv./revenu national)* RR 0.037
(0.085)
(Impôts bénéfices/revenu national)* RR -0.305**
(0.126)
(Taxes commerce int./revenu national)* RR 0.024
(0.099)
Constante 1.531** 1.453** 0.952 1.596* 1.478* 1.863***
(0.733) (0.725) (0.897) (0.901) (0.836) (0.692)

Observations 282 215 243 179 288 285


Nombre de pays 21 19 21 17 21 21

Source : calculs des services du FMI. La variable dépendante est un indicateur de la résilience, approchée au moyen d'un indicateur variable dans le temps égal à 1
en présence d'une note ÉPIN supérieure à 3,2 et en l'absence de conflit majeur, et d'une valeur de zéro sinon. On parle de conflit majeur si ce dernier
s'accompagne de plus de 1 000 morts. Erreur type indiquée entre parenthèses. (***) dénote la signification statistique à 1 %, (**) à 5 % et (*) à 10 %.
Les variables de contrôle (non représentées) comprennent : la résilience (retardée), la croissance du PIB réel
par habitant, l'inflation, les termes de l'échange, les termes de l'échange pour les pays riches en ressources
1
Données de l'Organisation mondiale de la santé.
2
Dépenses courantes retraitées des paiements d'intérêts.

Pour permettre d’interpréter plus aisément ces conclusions, le graphique 4.5 présente la
probabilité de résilience prévisible évaluée pour différentes valeurs (moyenne, un et deux
écarts type), à partir des coefficients estimés pour les variables budgétaires qui se sont
avérées significatives dans la régression logistique, les autres variables étant maintenues

Fonds monétaire international 47


constantes à leur valeur moyenne. Ces estimations mettent l’accent sur une contribution non
négligeable des indicateurs d’institutions/d’espace budgétaires dans la probabilité qu’un
pays devienne résilient.

Une augmentation d’un écart type de la qualité des institutions budgétaires, de la qualité de
la réglementation ou de l’efficacité du gouvernement va de pair avec un gain d’environ
30 points de pourcentage de la probabilité d’atteindre la résilience. Une augmentation d’un
écart type du ratio impôts/PIB ou de la part des recettes fiscales (en particulier sur les
bénéfices) dans le revenu total s’accompagne d’une probabilité de résilience en hausse de
quelque 20 % à 95 %. Dans le même temps, une augmentation d’un écart type des dépenses
courantes en pourcentage des dépenses totales abaisserait la probabilité de résilience de
20 % à moins de 5 %, tandis qu’une augmentation d’un écart type des dépenses militaires
ferait chuter cette même probabilité de respectivement 20 ou 10 points de pourcentage,
selon que l’on part de la mesure exprimée par habitant ou en pourcentage des dépenses
totales (graphique 4.5).

Graphique 4.5. Contribution des variables budgétaires à la probabilité d’atteinte de la


résilience
Contribution marginale (+) Contribution marginale (-) Moyenne Moyenne + 1 écart-type Moyenne + 2 écarts-types
1,2 0,0
1,0
-0,1
0,8
0,6 -0,2
0,4
-0,3
0,2
0,0 -0,4
Inst. budg. Qualité de la Efficacité du Invest. Impôts/PIB Recettes Impôt Rég. taux de
réglementation gvt. privé/PIB fisc./revenu bén./revenu change -0,5
total total Inst. budgt. RR Dép. Dép. Dép. militaires Dép. Dép.
courantes/dép. courantes/PIB par habitant militaires/dép. militaires/dép.
totales totales totales_RR

Sources : FMI, bases de données des Perspectives économiques mondiales et du Département Afrique; base de données ICRG;
Banque mondiale, base de données des Indicateurs du développement dans le monde; calculs des services du FMI.

Estimation par la méthode des moments généralisés (MMG)


Nombre des variables explicatives utilisées dans les régressions qui précèdent ne sont pas
toujours strictement exogènes à l’indicateur de résilience, ce qui signifie qu’il peut exister un
lien de causalité inverse entre l’ÉPIN et certaines des variables de droite (même si les notes
ÉPIN ne constituent pas une combinaison systématique ni linéaire des variables étudiées ici,
elles reposent sur l’évaluation de la Banque mondiale, qui est directement ou indirectement
liée à certaine des variables étudiées). Une corrélation entre le terme d’erreur et les variables
explicatives pourrait également survenir en raison d’effets fixes individuels ou de l’omission
de certaines variables.

Dans la présente section, l’endogénéité a été traitée en recourant à un système de calcul de


l’estimateur des moments généralisés (Arellano et Bover 1995; Blundell et Bond 1998). Cet
estimateur est obtenu au moyen d’un système de deux équations simultanées, l’une en

48 Fonds monétaire international


niveaux et l’autre en écarts orthogonaux13. Quant au champ de l’étude, nous avons utilisé les
notes ÉPIN de l’intégralité de l’échantillon de 44 pays d’Afrique subsaharienne (au lieu des
26 États considérés comme fragiles dans les années 1990) pour la mise en œuvre de notre
système de calcul (afin d’obtenir un grand «N» et un petit «t»)14,15.

Pour l’essentiel, les variables de contrôle sont similaires à celles du modèle logit de la section
précédente, à quelques exceptions près. Afin d’éviter d’abandonner trop de degrés de
liberté, nous n’avons pas inclus de variables temporelles muettes, préférant recourir aux
catégories de régimes de taux de change et à la croissance du PIB réel par habitant des pays
de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) comme
variables de contrôle des effets temporels fixes16. Dans toutes les spécifications, le nombre
de variables instrumentales est (légèrement) inférieur au nombre de pays. Les tests AR(2) de
Sargan et de Hansen de sur-identification des restrictions ne montrent aucun résultat
significatif, ce qui confirme que les instruments employés sont appropriés.

Les estimations employées pour le système de calcul en deux étapes de l’estimateur des
moments généralisés avec une correction des erreurs types de Windmeijer figurent à
l’annexe 4.1, tableau A4.3. L’effet des variables de contrôle dans le modèle MMG est similaire
aux résultats du modèle logit. Les notes ÉPIN affichent une forte persistance; la croissance
du PIB réel par habitant, les contraintes sur l’exécutif, les termes de l’échange et le PIB réel
par habitant des pays de l’OCDE ont un impact positif sur les notes ÉPIN dans la plupart des
spécifications. Ce dernier point est important et laisse à penser que la prospérité dans les
pays développés pourrait contribuer à l’atteinte de la résilience par les États fragiles.

Une augmentation de l’aide au développement et une diminution de la mortalité infantile


(indicateur des compétences sanitaires des pouvoirs publics) contribuent à tirer les notes
ÉPIN à la hausse. En ce qui concerne les variables budgétaires, les estimations tendent à

13
On peut interpréter les écarts orthogonaux comme le résultat de la combinaison des premières différences
(après élimination des effets fixes) et d’une transformation générale par les moindres carrés qui s’occupe de la
corrélation sérielle induite par la différenciation. Comme certaines valeurs étaient manquantes dans nos données,
le fait de recourir aux écarts orthogonaux plutôt qu’aux différences a contribué à maximiser la taille de
l’échantillon (Roodman 2006).
14 Accroître le nombre de pays était important afin de remplir les conditions requises pour le système de calcul de
l’estimateur des moments généralisés, qui exige que le nombre de pays ou de groupes soit supérieur au nombre de
périodes. Comme l’échantillon couvre 24 années, 26 pays n’auraient pas été suffisants en termes de degrés de
liberté.
15Du fait du biais haussier et baissier d’une régression groupée par la méthode des moindres carrés ordinaires et
des variables muettes des moindres carrés avec le modèle à effets fixes, le coefficient de la variable dépendante
retardée estimé par un système de calcul de l’estimateur des moments généralisés devrait se trouver entre les
deux (Roodman 2006), comme tel est le cas dans notre échantillon.
16
Les régimes de change sont répartis entre 1) les régimes à taux de change fixe, 2) les régimes dirigés et 3) les
régimes de changes flottants. La croissance réelle du PIB des pays de l’OCDE vise à rendre compte des effets fixes
communs, du fait du faible degré d’intégration intrarégionale en Afrique sub-saharienne. Les régimes de taux de
change visent à rendre compte des effets fixes communs issus du mécanisme d’ajustement aux conditions
exogènes.

Fonds monétaire international 49


confirmer l’hypothèse selon laquelle les dépenses courantes exprimées en pourcentage des
dépenses totales seraient inversement corrélées à la note ÉPIN. Les dépenses de santé et
d’éducation sont positivement corrélées à cette dernière, à l’inverse d’une part élevée de
dépenses militaires.

Le graphique 4.6 représente la contribution à la variation de la note ÉPIN des variables


budgétaires évaluées à leur valeur moyenne et à un ou deux écarts type de plus, pour les
44 pays de l’échantillon complet d’Afrique subsaharienne. Une variation d’un écart type des
dépenses d’éducation par habitant se traduit par une hausse de 0,85 point de la note ÉPIN.
Une progression comparable des recettes fiscales et des taxes sur le commerce et sur les
bénéfices, exprimées en pourcentage des recettes fiscales totales, entraînent une
amélioration de 0,4 à 0,55 point de cette même note. Sur le plan négatif, une hausse d’un
écart type des dépenses courantes tire la note ÉPIN à la baisse de 0,55 point pour
l’échantillon. Une diminution du même ordre des dépenses militaires et de la mortalité
infantile permettrait à la note ÉPIN de croître de respectivement 0,2 et 0,3 point.

Graphique 4.6. Contribution des variables budgétaires à la variation des notes issues de
l’évaluation de la politique et des institutions nationales (à partir des résultats d’une
estimation effectuée selon la méthode des moments généralisés)
Contributions positives à la note ÉPIN
Moyenne Moyenne + 1 écart-type Moyenne + 2 écarts-types Contributions négatives à la note ÉPIN
1.2 0,0
1.0 -0,1
-0,2
0.8
-0,3
0.6
-0,4
0.4 -0,5
0.2 -0,6
-0,7
0.0
Recettes Dép. santé totales par Dép. éducation par Impôt sur les Taxe Régime de taux de Recettes Dép. Dép. militaires/dép. Mortalité infantile
fiscales/revenu total habitant habitant bénéfices/revenu total commerciale/revenu change fiscales/revenu courantes/dép. totales
total total_RR totales

Sources : FMI, bases de données des Perspectives économiques mondiales et du Département Afrique; Banque mondiale, base de données des
Indicateurs du développement dans le monde; calculs des services du FMI.
Note : Les barres représentent la contribution marginale de chaque variable (évaluée à sa valeur moyenne) à la probabilité d’atteindre la résilience, à partir
des coefficients représentés à l’annexe 4.1, tableau A4.3.

Conclusions
Les résultats empiriques se maintiennent pour toutes les méthodes d’estimation et pour tous
les échantillons. De manière générale, les résultats de la MMG rejoignent ceux du modèle
logit, ce qui laisse supposer que des politiques budgétaires et des institutions solides
contribuent à la résilience. Des institutions budgétaires de meilleure qualité, des recettes
fiscales plus importantes, une hausse des dépenses d’éducation et une diminution des
dépenses courantes (surtout militaires) sont associées à une nette progression de la note
ÉPIN et à la probabilité d’atteindre le seuil de la «résilience».

L’analyse fait également ressortir le rôle de la composition des recettes fiscales et des
dépenses publiques. Les impôts sur le revenu et sur les bénéfices ont apparemment un effet
positif sur la résilience. Du côté des dépenses, celles consacrées à l’éducation et à la défense

50 Fonds monétaire international


ont un lien respectivement positif et négatif avec la résilience. Bien qu’elles ne constituent
pas le sujet d’étude du présent chapitre, d’autres mesures de l’espace budgétaire, telles que
le fait d’éviter une inflation élevée ou un régime de taux de change plus flexible, sont
également associées à une progression vers la résilience. Enfin, l’investissement privé, qui
découle de la capacité de l’État à encourager le développement des marchés, favorise lui
aussi la résilience.

L’importance des mesures et des réalisations politiques pour l’atteinte de la résilience par les
États fragiles représente une bonne nouvelle : en effet, alors que les institutions inclusives,
telles que définies par Acemoglu, Johnson et Diamond (2004), sont profondément ancrées
dans l’histoire et fortement persistantes, les institutions budgétaires peuvent être améliorées
et des politiques peuvent être appliquées dans des délais relativement courts. La mise en
œuvre de réformes visant à aménager un espace budgétaire permettant d’apporter aux
populations les biens et services de base tout en favorisant l’investissement privé peut
contribuer à atteindre la résilience.

Les résultats de l’analyse suggèrent également qu’au-delà de son rôle de garant de la


sécurité, l’implication de la communauté internationale dans les États fragiles et ayant
souffert de conflits doit cibler avant tout le renforcement des institutions économiques. La
création de banques centrales indépendantes et l’élaboration de politiques monétaires et
budgétaires prudentes peut par exemple aider considérablement ces pays à stabiliser leur
inflation à de bas niveaux, tandis que l’augmentation des moyens de l’administration fiscale
et de la gestion des finances publiques peut également jouer un rôle décisif dans l’atteinte
de la résilience.

Fonds monétaire international 51


Tableau 4.1.1. Variables employées pour l’analyse empirique
Variable (signe attendu) Définition Source des données
Variable dépendante
Variable muette pour les pay s résilients : 1 si note ÉPIN > 3,2 et
Résilience Banque mondiale, év aluation des politiques et institutions nationales
en l'absence de conflit majeur, 0 sinon
Variables explicatives
Variable muette : 1 si la rente des ressources naturelles dépasse
Richesse en ressources naturelles FMI, Perspectiv es économiques régionales
10 % du PIB, 0 sinon.
Variable muette : 1 en cas de conflit majeur, 0 sinon. Conflit
Conflits Base de données des conflits politiques de l'univ ersité d'Uppsala
majeur = plus de 1 000 morts
Croissance du PIB réel par habitant (+) Croissance du PIB réel par habitant, en millions de dollars World Penn Tables
Croissance du PIB réel par habitant, OCDE (+) Croissance du PIB réel par habitant des pay s de l'OCDE FMI, base de données des Perspectiv es économiques mondiales
Inflation élev ée (-) Variable muette : 1 si l'inflation > 20 %, 0 sinon FMI, base de données des Perspectiv es économiques mondiales
Termes de l'échange nets pour les biens et serv ices, dans le
Termes de l'échange (+) Banque mondiale, Indicateurs du dév eloppement dans le monde
cadre d'accords de compensation (2000=100)
Mortalité infantile (-) Taux de mortalité infantile (pour 1 000 naissances v iv antes) Banque mondiale, Indicateurs du dév eloppement dans le monde
Contraintes institutionnelles sur le pouv oir de décision des
Contraintes sur l'ex écutif (+) Projet Polity IV ; Marshall, Gurr, Jaggers 2017
instances ex écutiv es, échelle de 1 à 7
Variable muette : 1 si régime de taux de change fix e, 2 si régime FMI, Département des marchés monétaires et de capitaux et base de
Régime de taux de change (+)
dirigé, 3 si changes flottants données AREEAR
Inv estissement priv é (+) Formation brute de capital fix e priv ée, en % du PIB FMI, base de données des Perspectiv es économiques mondiales
Institutions budgétaires (+) Indice des institutions budgétaires Gollw itzer 2010
Variable muette : 1 si le déficit global hors subv entions > v aleur
Déficit budgétaire global élev é FMI, base de données des Perspectiv es économiques mondiales
médiane
Indice de qualité de la réglementation : plus il est élev é, meilleure
Qualité de la réglementation (+) Banque mondiale, Indicateurs de gouv ernance
est la qualité (indice)
Efficacité du gouv ernement : un indice élev é dénote de
Efficacité du gouv ernement (+) Banque mondiale, Indicateurs de gouv ernance
meilleures performances (indice)

Aide au dév eloppement (+) Aide officielle au dév eloppement totale, nette, en % du PIB Conférence des Nations Unies sur le commerce et le dév eloppement

Dette ex térieure (-) Dette ex térieure, en % du PIB FMI, base de données du Département Afrique
Recettes fiscales (+) Recettes fiscales, en % du PIB ou du rev enu national FMI, base de données du Département Afrique
Dépenses courantes hors paiement d'intérêts, en % du PIB ou
Dépenses courantes (-) FMI, base de données du Département Afrique
des dépenses totales
Inv estissements financés par des sources intérieures, en % du
Inv estissements financés par des sources intérieures (+) FMI, base de données du Département Afrique
PIB ou des dépenses totales
Programme d'ajustement structurel (+) Programme d'ajustement structurel du FMI FMI, Département de la stratégie, des politiques et de l'év aluation
Dépenses militaires, par habitant, en % du PIB ou des dépenses
Dépenses militaires (-) Banque mondiale, Indicateurs du dév eloppement dans le monde
totales
Dépenses sociales (+) Dépenses sociales, par habitant ou en % des dépenses totales FMI, Département des affaires budgétaires
Dépenses d'éducation, par habitant, en % du PIB ou des
Dépenses d'éducation (+) FMI, Département des affaires budgétaires
dépenses totales
Dépenses de santé, par habitant, en % du PIB ou des dépenses
Dépenses de santé (+) FMI, Département des affaires budgétaires
totales
Dépenses de santé totales en % du PIB ou des dépenses
Dépenses de santé (OMS) (+) Organisation mondiale de la santé
totales, ou par habitant, au taux de change moy en
Dépenses publiques de santé en % du PIB ou des dépenses
Dépenses publiques de santé (OMS) (+) Organisation mondiale de la santé
totales, ou par habitant, au taux de change moy en
Tax es sur les biens et serv ices, en % du PIB ou du rev enu
Tax es sur les biens et serv ices (+) FMI, base de données du Département Afrique
national
Impôts sur les bénéfices, sur les rev enus et sur les plus-v alues,
Impôts sur les bénéfices, sur les rev enus et sur les plus-v alues (+) FMI, base de données du Département Afrique
en % du PIB ou du rev enu national
Tax es sur le commerce international, en % du PIB ou du rev enu
Tax es sur le commerce international (+) FMI, base de données du Département Afrique
national
Dépenses consacrées aux biens et serv ices, en % du PIB ou
Dépenses de biens et serv ices (-) FMI, base de données du Département Afrique
des dépenses totales
Charges de traitements et de salaires, en % du PIB ou des
Traitements et salaires (-) FMI, base de données du Département Afrique
dépenses totales
Dépenses de santé totales, en % du PIB ou des dépenses
Dépenses de santé totales (+) Organisation mondiale de la santé
totales, ou par habitant, au taux de change moy en
Financements ex térieurs de la santé, en % du PIB ou par
Financements de santé ex térieurs (+) Organisation mondiale de la santé
habitant, au taux de change moy en
Dépenses publiques générales de santé, en % du PIB ou des
Dépenses publiques de santé (+) Organisation mondiale de la santé
dépenses totales
Dépenses de santé intérieures, par habitant, au taux de change
Dépenses de santé intérieures (+) Organisation mondiale de la santé
moy en

Fonds monétaire international 52


Tableau 4.1.2. Statistiques descriptives de comparaison des périodes 1990–2000 et 2001–13

Afrique sub-saharienne États fragiles États fragiles riches en r.n. Etafs fragiles pauvres en r.n. États résilients
Variables
1990-2000 2001-13 1990-2000 2001-13 1990-2000 2001-13 1990-2000 2001-13 1990-2000 2001-13

ÉPIN 3.281 3.182 3.074 2.836 2.785 2.875 3.291 2.808 3.197 3.438
Conflits 0.228 0.173 0.268 0.212 0.434 0.267 0.132 0.168 0.506 0.429
Qualité de la réglementation -0.638 -0.664 -0.994 -1.061 -1.162 -1.045 -0.857 -1.074 -0.718 -0.623
PIB réel par habitant 0.383 2.698 -1.4 1.734 -2.371 2.737 -0.623 0.931 0.781 4.125
Inflation élevée 0.266 0.066 0.362 0.108 0.436 0.142 0.308 0.084 0.286 0.033
Termes de l'échange 104.155 111.522 103.916 106.248 88.571 129.438 112.685 89.383 108.732 127.349
Mortalité infantile 90.113 72.007 103.655 85.311 117.684 95.851 92.178 76.688 111.747 77.901
(Aide au développement/PIB) 13.165 11.448 15.313 15.845 12.661 16.48 17.274 15.384 15.527 12.968
Prog. d'ajustement structurel 0.434 0.528 0.414 0.512 0.354 0.547 0.463 0.483 0.623 0.725
Contraintes sur l'exécutif 3.27 4.184 2.749 3.628 1.977 3.102 3.383 4.058 3.221 4.095
Régime de taux de change 2.35 2.383 2.293 2.313 2.409 2.424 2.205 2.238 2.558 2.481
Investissement privé 14.875 14.868 11.268 11.803 13.742 11.798 9.304 11.806 9.647 14.142
Institutions budgétaires 0.509 0.509 0.472 0.472 0.476 0.476 0.468 0.468 0.535 0.535
(Recettes fiscales/PIB) 14.508 16.231 12.018 13.518 13.807 14.81 11.1 12.522 9.306 12.829
(Dép. courantes/PIB) 1 14.281 15.633 15.337 15.355 10.868 14.607 18.829 15.924 10.676 11.523
(Dép. salariales/PIB) 6.358 6.629 6.081 5.916 6.38 5.543 5.781 6.314 3.817 5.231
(Recettes fiscales/rev. national) 62.946 66.833 61.886 62.055 63.654 66.102 60.837 58.918 54.031 60.666
(Impôts bénéf./rev. national) 16.82 23.967 16.87 22.865 18.407 29.493 15.958 17.869 12.733 20.673
(Taxes B/S/rev. national) 22.044 23.122 21.736 19.391 24.14 16.016 20.134 22.011 23.5 25.322
(Taxes comm. int./rev. national) 21.094 16.247 22.119 17.238 14.623 17.327 26.185 17.171 16.207 12.6
(Dép. courantes/dép. totales)1 55.474 60.641 56.552 61.589 55.828 62.968 57.153 60.431 52.769 57.721
(Inv. fin. int./PIB) 9.915 3.991 2.495 2.872 1.503 4.041 2.945 1.984 1.84 3.747
(Inv. fin. int. /dép. totales) 12.948 16.129 9.083 11.853 6.769 15.788 10.286 8.5 10.894 19.88
(Dép. éducation/dép. totales) 5.918 15.649 12.097 14.226 11.589 11.968 12.345 15.444 11.054 14.95
Dép. éducation par hab. 92.195 4.685 4.529 4.575 4.556 4.608 4.517 4.559 4.247 4.801
Efficacité du gouvernement -0.779 -0.823 -0.962 -1.063 -0.986 -1.006 -0.941 -1.109 -0.873 -0.668
(Dép. militaires/PIB) 2.891 1.958 4.499 2.684 4.047 2.27 4.808 3.146 2.391 1.601
Dép. militaires par hab. 2.364 2.513 1.918 2.403 1.926 2.876 1.913 1.851 2.392 0.898
(Dép. militaires/dép. totales) 13.229 7.997 14.99 10.71 16.23 10.082 14.292 11.428 10.542 8.235
(Solde budgétaire/PIB) -13.055 -5.791 -9.632 -7.593 -4.777 -2.37 -11.756 -11.642 -7.897 -6.35
(Dette ext./PIB) 87.936 55.28 111.971 75.689 117.805 69.067 107.85 79.903 93.542 43.849
(Dép. de santé totales par hab.) 2 5.32 6.022 5.813 6.38 6.453 6.865 5.334 5.991 5.004 6.532
(Dép. de santé totales/dép. totales) 2 30.7 27.2 38.3 31.1 56.4 37.8 24.2 25.1 30.2 35.0

Nombre de pays dans chaque groupe : Afrique subsaharienne (44), États fragiles (26), États fragiles riches en ressources naturelles (8), États fragiles pauvres en ressources naturelles (11),
États résilients (7)
1
Dépenses courantes hors paiement d'intérêts.
2
Données de l'Organisation mondiale de la santé.
Sources : cf. tableau 1.

Fonds monétaire international 53


Tableau 4.1.3. Estimation selon un système de calcul par la méthode des moments généralisés
(1990–2013)

VARIABLES 1 2 3 4 5 6 8 7 8 9
ÉPIN ÉPIN ÉPIN ÉPIN ÉPIN ÉPIN ÉPIN ÉPIN ÉPIN ÉPIN

ÉPIN 0.741*** 0.753*** 0.828*** 0.679*** 0.750*** 0.780*** 0.479*** 0.550*** 0.764*** 0.718***
(0.058) (0.070) (0.076) (0.071) (0.058) (0.054) (0.131) (0.109) (0.109) (0.105)
Inflation élevée -0.018 0.011 -0.138** -0.043 -0.069 0.153* -0.042 -0.090 0.033 0.022
(0.066) (0.084) (0.057) (0.090) (0.085) (0.086) (0.144) (0.127) (0.100) (0.093)
Croissance réelle du PIB par hab. 0.008 0.012** 0.003 -0.009 -0.011 0.003 -0.042*** -0.037*** -0.036*** 0.026*
(0.008) (0.005) (0.005) (0.013) (0.021) (0.016) (0.011) (0.011) (0.009) (0.014)
Termes de l'échange 0.001*** 0.001* -0.000 0.001 0.000 0.001** 0.004*** 0.002* 0.001* -0.000
(0.000) (0.000) (0.000) (0.001) (0.000) (0.000) (0.001) (0.001) (0.001) (0.001)
Contraintes sur l'exécutif 0.027 0.026* 0.023* -0.005 0.023 0.016 0.041** 0.024 0.028 0.030*
(0.020) (0.013) (0.013) (0.013) (0.020) (0.022) (0.018) (0.021) (0.019) (0.015)
Régime de taux de change 0.042 -0.008 0.046 0.111 0.070 0.219** -0.119 -0.265** -0.003 -0.042
(0.085) (0.088) (0.074) (0.079) (0.087) (0.101) (0.159) (0.119) (0.137) (0.084)
Croissance réelle du PIB par hab., OCDE 0.004 -0.000 -0.002 0.011** 0.012** 0.006 0.022** 0.006 0.016** 0.002
(0.003) (0.003) (0.003) (0.005) (0.006) (0.004) (0.010) (0.006) (0.007) (0.004)
(Aide au développement/PIB) 0.003 0.004** 0.003
(0.003) (0.002) (0.002)
(Recettes fiscales/PIB) 0.016
(0.017)
1
(Dépenses courantes/PIB) -0.011
(0.011)
(Recettes fiscales/PIB)*RR -0.024*
(0.013)
Qualité de la réglementation

Efficacité du gouvernement

(Recettes fiscales/rev. nat..) 0.007** 0.007***


(0.003) (0.002)
1
(Dép. courantes/dép. totales) -0.008*** -0.010*** -0.009***
(0.002) (0.003) (0.002)
(Recettes fisc./rev. nat.)*RR -0.006***
(0.002)
Programme d'ajustement structurel -0.070
(0.068)
(Dép. militaires/dép. totales) -0.011***
(0.004)
Dép. militaires par hab. -0.000***
(0.000)
Mortalité infantile -0.003**
(0.001)
(Dép. éducation/dép. totales) 0.013 -0.012
(0.009) (0.015)
2
(Dép. santé totales/dép. totales) 0.013
(0.013)
Dép. éducation par hab. 0.002**
(0.001)
2
Dép. santé totales par hab. 0.001***
(0.000)
(Taxes B&S/rev. nat..) 0.006
(0.004)
Constante 0.507 0.654 0.496 0.833** 0.564 0.230 1.324* 1.789*** 0.395 0.680
(0.384) (0.485) (0.491) (0.373) (0.342) (0.382) (0.721) (0.575) (0.555) (0.514)

Observations 519 452 461 449 507 635 367 342 397 412
Nombre de pays_code 40 35 35 34 39 41 31 31 36 33
Test AB d'AR(2) 0.394 0.621 0.818 0.230 0.149 0.132 0.632 0.953 0.829 0.339
Nombre de VI 22 22 21 16 16 16 18 18 18 22
Test de Sargan 0.476 0.244 0.235 0.211 0.00611 0.0940 0.465 0.162 0.0925 0.634
Test de Hansen 0.452 0.451 0.186 0.257 0.167 0.279 0.372 0.619 0.0679 0.856
(***) dénote le seuil de signification à 1 % , (**) à 5 % et (*) à 10 % .
1
Dépenses courantes hors paiement d'intérêts.
2
Données de l'Organisation mondiale de la santé
Sources : cf. tableau 1.

54 Fonds monétaire international


5 Trajectoires de croissance

Au cours des 20 dernières années, les pays d’Afrique subsaharienne qui ont réussi à
atteindre la résilience ont connu non seulement des périodes d’accélération de leur
croissance plus fréquentes et plus longues, mais ont pu en outre éviter de subir des phases
de ralentissement brutal de l’activité sur de longues périodes. En revanche, les pays restés
fragiles, ou qui ont régressé jusqu’à l’état de fragilité, n’ont pas réussi à enregistrer une
croissance durable et, bien souvent, ont connu des épisodes de contraction de l’activité. Le
présent chapitre se penche sur les facteurs économiques et institutionnels susceptibles
d’expliquer cette différence.

ACCELERATIONS ET RALENTISSEMENTS DE LA CROISSANCE

Les pays d’Afrique subsaharienne ont vu leur revenu par habitant se redresser de manière
spectaculaire depuis le milieu des années 1990, ce qui contraste nettement avec les replis
enregistrés dans les années 1980 et au début des années 19901. Depuis 1995, le rythme de la
croissance globale du PIB (4,7 % par an) dépasse la moyenne des pays en développement non
africains et s’avère comparable à celui des pays d’Asie de l’Est et du Pacifique. La croissance du
PIB réel par habitant s’est également envolée, à 2 % par an en moyenne sur la même période.

Les pays apparemment sortis de l’état de fragilité ont enregistré une croissance d’environ
4 % par an et par habitant dans les années 2000, contre moins de 1 % dans les années 1990
(graphiques 5.1 et 5.2)2. Comme signalé au chapitre 3, une meilleure stabilité politique et
économique, ainsi que les progrès des politiques et des réformes, ont engendré un cercle
vertueux toujours actif à ce jour3. Les pays fragiles riches en ressources naturelles ont eux
aussi connu une percée de la croissance de leur PIB réel par habitant.

Les pays fragiles qui ne bénéficient pas de ressources naturelles particulièrement


abondantes et les États devenus fragiles depuis les années 1990 n’ont pas vu leur croissance
s’accélérer dans ces proportions, puisque leur PIB n’a progressé en moyenne que de 0,9 %
par an par habitant dans les années 2000. Ces pays ont également subi des phases de

1
Plusieurs études sont consacrées à ce décollage de la croissance (FMI 2008, chapitre II) ainsi qu’aux facteurs qui
l’ont favorisé (Hostland et Giugale 2013).
2
Comme on l’a vu au chapitre 3, il s’agit des pays ayant toujours enregistré une note EPIN supérieure à 3,2 et
n’ayant connu aucun conflit majeur ni aucune opération de maintien de la paix des Nations Unies ou d’une
organisation régionale au cours des trois années précédentes.
3
Ce décollage de la croissance ne procède pas nécessairement de l’envolée des marchés de matières premières,
puisque la plus part des pays devenus résilients ne sont pas particulièrement bien dotés en ressources naturelles.

Fonds monétaire international 55


revirement marqué de l’activité. Enfin, les pays fragiles, riches ou non en ressources
naturelles, ont également connu une croissance plus irrégulière, telle que mesurée, par
exemple, par le nombre d’années de contraction (définie comme une baisse du PIB réel par
habitant de 5 % ou plus) (graphique 5.2).

Graphique 5.1. Croissance du PIB réel dans les pays d’Afrique subsaharienne, 1991–2013

Source : calculs des services du FMI, à partir des statistiques du PIB réel de PWT 8.0 (Feenstra, Inklaar et Timmer, à paraître)
et de la base de données des Perspectives économiques mondiales.

Graphique 5.2. Valeur et volatilité de la croissance du PIB réel par habitant des pays d’Afrique
subsaharienne
Croissance du PIB réel par habitant : décennies 1990/2000 Nombre d'années de contraction de l'activité de 5 % ou plus (par pays)
(en %, moyenne annuelle)
5 4.0
4
3 3.0
2
1 2.0
0
-1 1.0
Croissance moyenne 1990-2000
-2 Croissance moyenne 2001-12 0.0
-3
États fragiles (autre) États fragiles États résilients États stables
États fragiles États fragiles États résilients États stables
(riches en resources
(autre) (riches en naturelles)
resources
naturelles)
Source : calculs des services du FMI, à partir des statistiques du PIB réel de PWT 8.0 (Feenstra, Inklaar et Timmer, à paraître).

56 Fonds monétaire international


Les pays résilients se distinguent des pays fragiles par le fait d’avoir évité des phases
prolongées de ralentissement brutal (croissance faible ou négative)4. Au cours de la période
1991–2011, les pays fragiles (riches ou non en ressources naturelles) ont connu en moyenne
moins d’années d’accélération de leur croissance que les autres (graphique 5.3). Plus frappant
encore, toutefois : tandis que ces mêmes pays fragiles subissaient de fréquents phases de
ralentissement de leur activité, les pays résilients n’en ont connu aucun, et seulement deux des
pays stables (Zambie et Gabon, à l’économie fortement axée sur les matières premières dans
les deux cas) ont vu leur croissance ralentir au cours de la période.

Graphique 5.3. Afrique subsaharienne : accélérations et ralentissement de la croissance


du PIB réel par habitant, 1990–2011

Nombre moyen d'années de ralentissement de la croissance (par pays) Nombre moyen d'années d'accélération de la croissance (par pays)
3.0 7
2.5 6

2.0 5
4
1.5
3
1.0
2
0.5
1
0.0 0
États fragiles (autre) États fragiles (riches en États résilients États stables États fragiles (autre) États fragiles (riches en États résilients États stables
resources naturelles) resources naturelles)

Phases de ralentissement de la croissance Phases d'accélération de la croissance


5 7
6
4
5
3 4
3
2
2
1 1
0 0
États fragiles (autre) États fragiles (riches États résilients États stables États fragiles (autre)États fragiles (riches États résilients États stables
en resources
en resources
naturelles)
naturelles)
Nombre moyen de phases de ralentissement, par pays Nombre moyen de phases de croissance par pays
Durée moyenne des phases de ralentissement Durée moyenne des phases de croissance
Contraction moyenne annuelle en phase de ralentissement Croissance moyenne annuelle en phase de croissance

Source : calculs des services du FMI, à partir des statistiques du PIB réel de PWT 8.0.

4
À partir de la méthode d’Arbache et Page (2007), nous désignons les périodes de forte croissance durable comme des
«phases d’accélération» et celles de baisse durable de la croissance comme des «phases de ralentissement». Une phase
d’accélération (de ralentissement) survient au cours d’une année donnée lorsque (1) le taux de croissance avancé du PIB réel
par habitant sur trois ans est supérieur (inférieur) au taux de croissance rétrospectif moyen sur trois ans; (2) le taux de
croissance avancé du PIB réel par habitant sur trois ans est supérieur (inférieur) au taux de croissance moyen global du pays
concerné et (3) le niveau avancé du PIB réel par habitant sur trois ans est supérieur (inférieur) au niveau rétrospectif moyen du
PIB par habitant sur trois ans. On ne parle de phase d’accélération (ralentissement) de la croissance que lorsque ce phénomène
dure au moins trois années consécutives. Le PIB réel par habitant est mesuré en parité des pouvoirs d’achat en dollars constants
(PWT 8.0). Citons parmi les autres études consacrées à la propension des pays à connaître des phases d’accélération durable de
leur croissance et à faire face aux récessions de plus courte durée Abiad et al. (2012) et Berg, Ostry et Zettelmeyer (2012).

Fonds monétaire international 57


COMMENT EXPLIQUER CES TRAJECTOIRES DE CROISSANCE DIVERGENTES?

La présente section s’appuie sur les réflexions des chapitres précédents pour étudier les
principaux facteurs associés aux accélérations et au ralentissement de la croissance, en
s’intéressant en particulier aux éléments suivants :

 La stabilité politique et la responsabilisation des pouvoirs publics. Comme indiqué


aux chapitres 2 et 4, une politique d’inclusion et un pouvoir politique puissant jouent
certainement un rôle majeur dans l’application d’un ensemble de mesures et de
réformes favorables à la paix et à la stabilité, ainsi qu’à la mise en place d’un
environnement propice au développement économique. Cet aspect est représenté
par un grand nombre d’indicateurs : contraintes sur l’exécutif, existence d’un État de
droit, démocratie et mesure directe de la stabilité politique.

 Les politiques de maintien de la stabilité macroéconomique, de mobilisation des


recettes et d’encouragement de l’investissement public et privé. Toutes ces mesures,
combinées à des institutions budgétaires fortes, dégagent un espace budgétaire qui
permettra à un pays de favoriser une croissance plus soutenue et plus stable, mais
aussi de réagir aux chocs. Nous examinons ici le rôle de l’investissement public, de
l’inflation, de la taille du gouvernement, de la dette publique et de l’évolution des
taux de change réels.

 D’autres facteurs propices à la croissance, tels que la qualité des institutions, le climat
des affaires, et l’endiguement de la corruption (Hausmann, Pritchett et Rodrick 2005).

 Les facteurs externes. Ils sont ici au nombre de deux : variation des termes de
l’échange et aide au développement.

Les facteurs ci-dessus sont intercorrélés et devraient constituer les bases de la croissance,
encourager l’accélération de celle-ci et, dans certains cas, atténuer les phases de
ralentissement. Par exemple, l’investissement privé ou public est généralement découragé
dans les situations d’instabilité macroéconomique ou dans un environnement excessivement
entravé par la réglementation.
Phases de croissance et de ralentissement : régressions logistiques

En nous appuyant sur les statistiques annuelles de la période 1989–2013, nous avons utilisé
une régression logistique (modèle logit) pour évaluer la probabilité d’une accélération de
la croissance en fonction des facteurs énumérés ci-dessus. La variable dépendante en
l’occurrence est l’indicateur binaire gi,t , égal à 1 si un pays i connaît une accélération (ou un
ralentissement) de sa croissance l’année t, et à zéro sinon. Du fait des difficultés à établir
l’orientation du lien de causalité entre la croissance et un certain nombre de variables
explicatives, les relations estimées devraient être interprétées plutôt sur le plan des
associations que du rapport de cause à effet.

58 Fonds monétaire international


La première spécification (tableau 5.1, colonne 1) présente les résultats de base des
régressions avec des variables telles que les conflits et la variation des facteurs exogènes
comme les termes de l’échange ou l’aide extérieure. Ces résultats confortent la vision selon
laquelle les probabilités d’une accélération de la croissance pâtissent des situations
conflictuelles et d’une inflation élevée, alors qu’elles sont accrues lorsque les termes de
l’échange s’améliorent et que l’aide augmente5.

Après vérification des conditions structurelles et macroéconomiques, les variables liées à une
politique d’inclusion et aux institutions s’avèrent étroitement liées aux probabilités
d’accélération de la croissance (tableau 5.1, colonnes 3 et 4). En outre, l’envolée de
l’investissement direct étranger induit par une hausse de la demande de matières premières,
abondantes dans la région (dans de nombreux pays, l’investissement direct étranger a plus
que doublé entre les années 1990 et la fin des années 2000) a exercé un effet positif sur les
probabilités d’accélération de la croissance (tableau 5.1, colonnes 5 et 6).

Tableau 5.1. Expliquer les accélérations de la croissance des pays d’Afrique subsaharienne,
1989–2013
VARIABLES (1) (2) (3) (4) (5) (6)

Variable muette des conflits -0.523** -0.505** -0.432* -0.403* -0.462* -0.452*
(0.223) (0.228) (0.238) (0.241) (0.243) (0.241)

Variable muette de la richesse en ressources naturelles 0.112 0.152 0.316 0.315 0.137 0.066
(0.196) (0.205) (0.226) (0.230) (0.240) (0.237)

Variation des termes de l'échange, en % 0.015*** 0.015*** 0.016*** 0.016*** 0.016*** 0.015***
(0.005) (0.005) (0.005) (0.005) (0.005) (0.006)

Aide (en % du PIB) 0.015** 0.018*** 0.019** 0.019** 0.016** 0.021**


(0.006) (0.007) (0.008) (0.008) (0.008) (0.009)

Inflation de plus de 20 % -0.648*** -0.405 -0.389 -0.357 0.177


(0.246) (0.256) (0.257) (0.258) (0.270)

Contraintes sur l'exécutif 0.166*** 0.166*** 0.089**


(0.040) (0.041) (0.041)

Degré de démocratie 0.107***


(0.026)
IDE (en % du PIB) 0.040*** 0.031***
(0.012) (0.011)

Variable muette des années 2000 1.363***


(0.184)

Constante -1.165*** -1.133*** -1.855*** -1.612*** -1.912*** -2.502***


(0.149) (0.156) (0.251) (0.215) (0.262) (0.284)

Observations 934 934 910 910 905 905


Nombre de pays 42 42 41 41 41 41
Erreurs types entre parenthèses *** p<0.01, ** p<0.05, * p<0.1
La variable dépendante est une variable muette pour les années pendant lesquelles un pays a connu une phase d'accélération de sa croissance, telle que
définie dans le texte.
Sources : calculs des services du FMI, sur la base des données des Perspectives économiques mondiales , de la base de données sur les conflits de l'université
d'Uppsala et de Polity IV.

5
La conclusion selon laquelle l’aide extérieure peut contribuer à l’accélération de la croissance rejoint les résultats
de Cerra, Panizza et Saxena (2013) sur les flux d’aide qui aident un pays à se remettre d’une récession.

Fonds monétaire international 59


Il s’est avéré plus délicat d’identifier les faits stylisés empiriques liés aux phases de
ralentissement de la croissance. Contrairement aux accélérations, leurs caractéristiques
structurelles (fréquence des conflits et dépendance des ressources naturelles) ou
l’environnement exogène (choc des termes de l’échange et aides extérieures) n’affichent pas
de lien significatif avec la probabilité de ralentissement (tableau 5.2). L’indicateur qui
représente l’instabilité macroéconomique (une inflation de plus de 20 %) se révèle toutefois
largement associé à la probabilité de chute de la croissance. En outre, des variables liées à la
qualité des politiques d’inclusion et des institutions présentent une corrélation inverse avec
les probabilités de subir un ralentissement de la croissance (tableau 5.2, colonnes 2 à 4).
Étant donné que ces variables évoluent progressivement sur de longues périodes, les pays
pour lesquels elles ne sont pas très positives tendent à être plus vulnérables à des phases de
ralentissement prolongées.

Tableau 5.2. Expliquer les ralentissements de la croissance des pays d’Afrique


subsaharienne, 1989–2013
VARIABLES (1) (2) (3) (4)

Variable muette des conflits 0.245 0.091 0.127 0.149


(0.368) (0.359) (0.352) (0.358)

Variable muette de la richess 0.340 -0.239 -0.206 -0.016


(0.459) (0.432) (0.429) (0.421)

Variation des termes de l'éch -0.005 -0.007 -0.006 -0.007


(0.008) (0.008) (0.008) (0.009)

Aide (en % du PIB) -0.028 -0.020 -0.023 -0.022


(0.019) (0.018) (0.019) (0.019)

Inflation de plus de 20 % 0.919*** 0.772** 0.751** 0.777**


(0.337) (0.342) (0.339) (0.343)

Contraintes sur l'exécutif -0.207*** -0.193***


(0.054) (0.055)
-0.173***
Degré de démocratie (0.051)
-0.146***
IDE (en % du PIB) (0.054)

Constante -2.714*** -1.887*** -2.090*** -1.701***


(0.388) (0.378) (0.363) (0.394)

Observations 934 910 910 905


Nombre de pays 42 41 41 41
Erreurs types entre parenthèses *** p<0.01, ** p<0.05, * p<0.1
La variable dépendante est une variable muette pour les années pendant lesquelles un pays a connu une
phase d'accélération de sa croissance, telle que définie dans le texte.
Sources : calculs des services du FMI, sur la base des données des Perspectives économiques mondiales , de
la base de données sur les conflits de l'université d'Uppsala et de Polity IV.

60 Fonds monétaire international


Ainsi, abstraction faite de l’effet positif de la paix et de l’amélioration des termes de
l’échange, notre analyse tend à confirmer l’hypothèse associant stabilité politique et facteurs
de responsabilisation, aide et investissement à la probabilité que la croissance d’un pays
connaisse des accélérations. Comme ces dernières sont relativement rares, les régressions
logistiques peuvent souffrir d’un biais d’échantillonnage réduit. C’est pourquoi il peut être
intéressant de vérifier ces résultats en les comparant à une analyse de régression de la
croissance traditionnelle.

Expliquer la croissance à l’aide des régressions de panel


Nous avons également travaillé à partir d’un modèle de croissance conventionnel reposant
sur un échantillon de 42 pays d’Afrique subsaharienne au cours de cinq périodes de cinq ans
ne se chevauchant pas, entre 1989 et 2013 (tableau 5.3). La spécification la plus simple
(tableau 5.3, colonne 1) ne comprend que des facteurs structurels clés : le niveau du PIB par
habitant au début de chaque période, une valeur représentant l’environnement exogène
(variation moyenne annuelle des termes de l’échange sur la période) et une variable muette
indiquant si un pays est fragile ou non.

Le modèle est étendu de manière à pouvoir accueillir une variable de politique


macroéconomique (variable muette correspondant à une inflation élevée, soit plus de 20 %
par an) et un indicateur de formation du capital (investissements publics et privés en
pourcentage du PIB). Parmi les autres spécifications figurent des variables supplémentaires
relatives à la solidité des institutions, telles que les contraintes sur l’exécutif, la stabilité
politique ou l’existence d’un État de droit.

Les résultats présentés dans les tableaux 5.3 et 5.4 ne dénotent pas une forte convergence
inconditionnelle : un niveau de PIB réel par habitant initial relativement bas ne va pas de pair
avec un taux de croissance plus élevé. On remarque toutefois une importante convergence
conditionnelle. Toutes choses égales par ailleurs, un niveau de revenu plus élevé au début de
chaque période de cinq ans est associé à un taux de croissance moins marqué lors des
périodes ultérieures, une fois pris en compte l’impact des autres déterminants majeurs de la
croissance (tableau 5.4).

Le rôle de l’environnement externe est également significatif en raison de la dépendance de


l’économie de la région dans le commerce extérieur et, parfois, dans l’aide. De fait, les
termes de l’échange s’avèrent significatifs pour toutes les spécifications. La valeur qui
représente l’instabilité macroéconomique (inflation élevée) présente une corrélation inverse
avec les taux de croissance, une relation qui perdure dans toutes les spécifications. La
variable muette des pays fragiles reste toutefois significative après vérification de tous ces
facteurs explicatifs, ce qui laisse à penser que le différentiel de croissance des États fragiles
et des États résilients d’Afrique subsaharienne dépendrait d’autres facteurs non pris en
compte dans le modèle.

Fonds monétaire international 61


Nous examinons également si le différentiel de croissance entre pays fragiles et résilients
peut s’expliquer en partie par les écarts de taux d’investissement. En effet, dans les pays
fragiles, l’investissement, tant public que privé, tend à être limité ou inefficient, du fait de
divers goulets d’étranglement réglementaires ou institutionnels, d’institutions défaillantes et
de capacités de mise en œuvre réduites. Comme souligné au chapitre 4, les pays qui
semblent avoir atteint la résilience ont bénéficié d’investissements publics plus importants
que les autres. De plus, dans les années 2000, les pays riches en ressources naturelles ont
eux aussi réussi à tirer l’investissement public à la hausse, sur fond d’une explosion du
marché des matières premières.

Les résultats (tableau 5.3, colonnes 3 et 4) dénotent un lien fort entre l’investissement, public
et privé, et la croissance d’un pays6. Le coefficient négatif très sensible de l’indicateur de
l’investissement privé multiplié par la variable muette de la fragilité rejoint l’hypothèse selon
laquelle l’investissement privé serait moins efficient dans les États fragiles que dans les
autres pays. En ce qui concerne l’investissement public, on note une relation positive très
marquée dans le sous-échantillon des pays fragiles, conformément à l’hypothèse selon
laquelle les vastes besoins en infrastructures de ces pays engendrent de très hauts
rendements sur ce type d’investissement.

6
Afin de vérifier l’existence d’une causalité inverse, l’investissement privé à été retardé d’une période de cinq ans.
En revanche, l’investissement public est plutôt considéré comme une variable de politique économique, d’où le
recours dans ce cas aux valeurs contemporaines.

62 Fonds monétaire international


Tableau 5.3. Expliquer la croissance des pays d’Afrique subsaharienne, 1989–2013
(régression de panel, moyennes sur cinq ans)

VARIABLES (1) (2) (3) (4)

Constante 2.848 4.436** 3.921* 4.268**


(2.072) (2.153) (2.219) (2.120)

PIB initial par habitant (log) -0.119 -0.291 -0.325 -0.431


(0.276) (0.285) (0.312) (0.294)

Termes de l'échange (variation en %) 0.165*** 0.153*** 0.153*** 0.148***


(0.035) (0.034) (0.034) (0.033)

Variable muette de la fragilité -1.588*** -1.461*** -0.335 -1.686*


(0.506) (0.525) (0.781) (0.901)

Inflation supérieure à 20 % -2.385*** -2.115*** -1.934***


(0.585) (0.584) (0.562)

Investissement privé (retardé) 0.055** 0.055**


(0.028) (0.027)
Inv. privé (ret.) x variable fragilité -0.109** -0.120**
(0.049) (0.047)

Investissement public 0.049


(0.036)
Inv. public x variable fragilité 0.252***
(0.089)

Observations 207 207 192 192


Nombre de pays 42 42 40 40
Erreurs types entre parenthèses
*** p<0.01, ** p<0.05, * p<0.1
Variable dépendante : croissance du PIB par habitant, moyenne sur cinq ans
Sources : calculs des services du FMI, sur la base des données des Perspectives économiques mondiales , de la base de
données sur les conflits de l'université d'Uppsala et de Polity IV.

Fonds monétaire international 63


Tableau 5.4. Expliquer la croissance des pays d’Afrique subsaharienne, 1989–2013
(régression de panel, moyennes sur cinq ans)

VARIABLES (1) (2) (3) (4)

Constante 3.569* 7.431*** 8.913*** 4.492**


(2.166) (2.604) (2.748) (2.161)
PIB par habitant initial (log) -0.559* -0.984*** -1.169*** -0.599**
(0.296) (0.330) (0.348) (0.300)
Termes de l'échange (variation en %) 0.137*** 0.114*** 0.119*** 0.142***
(0.032) (0.033) (0.033) (0.032)
Variable muette de la fragilité -1.907* -1.639 -3.566** -2.175**
(1.067) (1.178) (1.675) (1.062)
Inflation supérieure à 20 % -1.696*** -2.211*** -2.302*** -1.749***
(0.571) (0.616) (0.615) (0.573)
Investissement privé (retardé) 0.066** 0.106*** 0.113*** 0.066**
(0.026) (0.027) (0.027) (0.026)
Inv. privé (ret.) x variable fragilité -0.081* -0.096* -0.120** -0.089*
(0.048) (0.053) (0.055) (0.048)
Investissement public 0.051 0.033 0.033 0.050
(0.035) (0.045) (0.045) (0.035)
Inv. public x variable fragilité 0.294** 0.334*** 0.408*** 0.326***
(0.123) (0.129) (0.136) (0.122)
Contraintes sur l'exécutif 0.350*** 0.218* 0.220*
(0.106) (0.124) (0.123)
Etat de droit 0.770 1.307**
(0.559) (0.647)
Etat de droit x variable fragilité -1.859
(1.149)
Degré de démocratie 0.214***
(0.070)
Observations 190 153 153 190
Nombre de pays 39 39 39 39
Erreurs types entre parenthèses
*** p<0.01, ** p<0.05, * p<0.1
Variable dépendante : croissance du PIB par habitant, moyenne sur cinq ans
Sources : calculs des services du FMI, sur la base des données des Perspectives économiques mondiales , de la base de
données sur les conflits de l'université d'Uppsala et de Polity IV.

64 Fonds monétaire international


Un autre facteur explicatif possible du différentiel de croissance entre pays fragiles et
résilients pourrait être la qualité des institutions. Les travaux menés sur ce sujet ont confirmé
l’hypothèse d’un lien étroit entre les facteurs institutionnels et la croissance économique
dans les économies non considérées comme fragiles (par ex. David, Rodriquez Bastos et
Mills 2011). Comme noté au chapitre 6, les études de cas mettent l’accent sur le rôle critique
de politiques plus inclusives (par exemple le fait que le gouvernement tienne compte des
intérêts de groupes importants sous-représentés par ailleurs) au lendemain d’un conflit pour
atteindre la résilience. En outre, les pays devenus «résilients» ont renforcé leur structure
institutionnelle, afin d’accroître la responsabilité des gouvernants. Nous avons représenté les
institutions politiques et l’efficacité du gouvernement au moyen de deux valeurs à chaque
fois (les contraintes sur l’exécutif et le degré de démocratie, pour les premières, et l’existence
d’un État de droit et l’instabilité politique, pour la seconde) afin d’évaluer le lien entre
institutions et croissance. Les résultats (tableau 5.4) font ressortir un lien fort entre la
croissance et ces valeurs de qualité institutionnelle, tout particulièrement en ce qui concerne
la représentativité et la responsabilisation de l’exécutif (degré de démocratie et contraintes,
ou contre-pouvoir, sur l’exécutif), qui ont un effet positif sur la croissance.

Conclusions

Il ressort de l’analyse des différentes dimensions de la croissance menée dans le présent


chapitre que les pays plus «résilients» que les autres, ou qui le sont devenus dans les années
2000, affichent depuis lors de meilleures performances économiques, plus durables,
soutenues par des fondamentaux macroéconomiques plus solides, par un investissement
privé plus présent et plus efficient, et par une meilleure gouvernance. En revanche, ces
relations font défaut dans le cas des pays fragiles ou ayant régressé. Citons parmi les
facteurs qui semblent favoriser les accélérations de croissance l’aide extérieure et
l’investissement direct étranger, mais surtout aussi la responsabilisation du gouvernement,
représentée par les contraintes sur l’exécutif ou par le degré de démocratie. Stabilité
macroéconomique et investissement public sont absolument essentiels pour assurer une
croissance durable dans les pays fragiles. Enfin, l’investissement public a un impact
beaucoup plus marqué sur la croissance des États fragiles que dans les autres pays.

Fonds monétaire international 65


66 Fonds monétaire international
6 Études de cas

Les causes de fragilité étant liées non seulement aux conditions politiques et économiques
présentes, mais aussi à l’histoire des sociétés, il n’existe pas de feuille de route universelle
pour parvenir à la résilience. Ce chapitre examine l’expérience de plusieurs pays susceptible
d’apporter un éclairage complémentaire sur les facteurs de renforcement de la capacité de
résilience. La première partie compare quatre pays (Rwanda, Mozambique, République
démocratique du Congo [RDC] et République centrafricaine [RCA]), dont deux sont parvenus
à la résilience tandis que les deux autres ont peu progressé. L’étude de trois autres pays
(Éthiopie, Mali et Sierra Leone) présentée dans la deuxième partie apporte d’autres éléments
d’information sur les facteurs de résilience, les différentes approches des réformes et les
risques inhérents au processus de transition.

RWANDA, MOZAMBIQUE, REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE


DU CONGO ET REPUBLIQUE CENTRAFRICAINE

Cette partie compare les expériences respectives de quatre pays. Le Rwanda (un pays sans
littoral et pauvre en ressources naturelles) et le Mozambique (un pays côtier pauvre en
ressources) sont sortis d’un conflit dans la première moitié des années 90, ont reconstitué leurs
capacités et leurs institutions dans les dix ans qui ont suivi et sont parvenus à gagner en
résilience, comme en témoignent leurs notes à l’évaluation des politiques et institutions
nationales (ÉPIN), régulièrement supérieures à 3,2 depuis le milieu des années 2000
(graphique 6.1). Les deux autres pays, la
RDC et la RCA, ont eu en revanche bien Graphique 6.1. Évaluation globale des
plus de difficultés à gagner en résilience. politiques et institutions nationales
En RDC, un pays côtier riche en RCA RDC
ressources, le conflit s’est achevé par un Indice MOZ RWA
4,0
accord de paix en 2001 et des élections
générales en 2003. Bien que sa note 3,5
ÉPIN ait initialement enregistré des
progrès encourageants, ce pays n’est pas 3,0
parvenu à atteindre un niveau de non-
2,5
fragilité. La RCA, pays sans littoral et
riche en ressources, s’est enlisée dans 2,0
des crises politiques et civiles à répétition 2005 2007 2009 2011 2013
depuis son indépendance en 1960, avec Source : World DataBank, Banque mondiale.
une longue succession de coups d’État
et de guerres civiles. L’accord de paix de 2007 avait marqué le début d’une nouvelle ère de

Fonds monétaire international 67


stabilisation, mais le pays est retombé dans le conflit en 2012, effaçant en grande partie les
progrès accomplis les années précédentes.

Bien que ces quatre pays présentent des similitudes sur le plan des politiques et des
priorités, ils se différencient par plusieurs éléments; c’est ce que montre le graphique 6.2, qui
présente une évaluation subjective, mais révélatrice, des différents facteurs en jeu dans le
processus de transition (voir ci-dessous).

Graphique 6.2. Facteurs de gains de résilience

République République Mozambique Rwanda


centrafricaine démocratique du
Congo

Stabilisation
Inclusion politique
Capacités et institutions (inst. budgétaires comprises)
Rétablissement de la macrostabilité et de la croissance
Services à la population
Création d'un espace politique
Mobilisation des recettes intérieures
Soutien des donateurs
Allègement de la dette
Dépenses
Dépenses prioritaires
Investissement public
Aide internationale
Poursuite des programmes du FMI
Coordination des donateurs
Secteur privé
Investissement intérieur privé
Investissement direct étranger

Résultats
Sécurité, stabilité politique, gouvernance
Croissance économique et stabilité
Progrès social
Évolution négative du facteur, pouvant avoir contribué à la fragilité

Évolution indécise du facteur et impact incertain, ou trop tôt pour tirer des conclusions

Évolution positive du facteur, pouvant avoir contribué à accroître la résilience

Source : estimations des services du FMI.

68 Fonds monétaire international


Stabilisation
Graphique 6.3. Instabilité politique/absence
Inclusion politique et contrepouvoirs. de conflit
L’histoire des quatre pays étudiés ici
Rang centile RCA RDC
montre qu’un règlement politique MOZ RWA
80
suffisamment inclusif est le fondement de 70
la paix et des gains de résilience. Il faut 60
50
souligner que le qualificatif «inclusif» 40
dénote le degré d’inclusion des intérêts de 30
groupes précédemment non représentés 20
10
ou concurrents; il ne signifie pas 0
nécessairement que le système est inclusif 1996 2000 2003 2005 2007 2009 2011

comme dans une démocratie Source : base de données des indicateurs de gouvernance
mondiaux, Banque mondiale.
opérationnelle. Au Rwanda et au
Mozambique, des gouvernements représentatifs ont défini très tôt leurs objectifs politiques,
économiques et sociaux, et ont adopté des
dispositions institutionnelles suffisantes Graphique 6.4. ÉPIN — Gestion et institutions
pour en assumer la responsabilité (l’Accord du secteur public
RCA RDC
général de paix de 1992 au Mozambique Rang centile
MOZ RWA
4,0
et, au Rwanda, la formation, en juillet 1994,
3,5
d’un gouvernement d’unité nationale 3,0
représentant cinq partis politiques et 2,5
incorporant les principales dispositions des 2,0
1,5
Accords d’Arusha de 1993). La stabilité
1,0
politique observée dans ces deux pays 0,5
depuis les années 90 montre que ces 0,0
efforts ont été fructueux jusqu’ici 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012

(graphique 6.3), bien que la transition Source : World DataBank, Banque mondiale.
politique ne soit pas encore achevée. En
RDC, le règlement politique (Acte final du Dialogue Inter-Congolais en 2003) semble tenir
bon, mais il devra résister à l’épreuve du temps. En RCA, la reprise du conflit en 2012/13
témoigne de la mise en œuvre insuffisante des accords de partage du pouvoir conclus en
2007/08 et en 2012.

Capacité et institutions. Bien qu’ils aient eu des résultats différents d’un pays à l’autre, les
efforts de reconstitution des capacités économiques et des institutions ont été partout axés
sur trois domaines : gestion des finances publiques, en particulier le processus budgétaire,
mobilisation des recettes et renforcement de la banque centrale et du secteur bancaire. Il
était important de reconstruire les systèmes de gestion des finances publiques, non
seulement pour la transparence, la responsabilité et l’inclusion, mais aussi pour l’inclusion
progressive de l’aide des donateurs dans les budgets nationaux. Aux côtés d’autres

Fonds monétaire international 69


institutions financières internationales et de donateurs bilatéraux, le FMI a soutenu ces
efforts en apportant une assistance technique et en dispensant des formations dans ses
domaines d’expertise privilégiés. Des quatre pays, le Rwanda et le Mozambique sont ceux
qui ont le mieux réussi (graphique 6.4), bien que leur programme de réforme ne soit pas
encore achevé. Le Rwanda a rétabli le processus budgétaire, le parlement adoptant des lois
de finance annuelles depuis 1998, et avait globalement reconstitué son système de gestion
des finances publiques au milieu de la première décennie 2000. L’administration fiscale a été
renforcée et demeure une priorité pour les autorités. La capacité de gestion de la politique
monétaire de la banque centrale s’est améliorée rapidement, mais la réforme du secteur
bancaire s’est avérée difficile et plus lente que prévu. Au Mozambique, les réformes de
l’administration fiscale ont grandement contribué à l’augmentation régulière des recettes
publiques observée depuis 1999, et la loi de gestion des finances publiques de 2002 a rendu
l’exécution du budget plus transparente. Les fonctions de la banque centrale ont été
rationalisées au début de la première décennie 2000, bien que l’indépendance de cette
institution et la restructuration du secteur bancaire aient été plus lentes. La RDC avait
progressé dans les deux ans qui ont suivi l’accord de paix, mais elle a régressé depuis. Ce
pays a peiné à maintenir ses bonnes performances économiques initiales en raison de
l’instabilité politique et de conflits récurrents, ceux-ci étant également alimentés par
l’absence de réforme, notamment le soutien limité apporté à l’intégration économique des
anciens combattants. Les contraintes budgétaires et des chocs sur les recettes se sont
traduits par de faibles dépenses en faveur des pauvres et des investissements modestes. En
2005, un nouveau cycle d’élections et un assouplissement de la politique budgétaire ont
entraîné une forte inflation et une diminution des réserves de change, des retards dans
l’accomplissement des réformes, tandis que la pauvreté omniprésente et d’autres
vulnérabilités exposaient le pays aux crises et aux régressions. La RCA avait elle aussi
accompli quelques progrès dans ces domaines, mais ceux-ci ont été effacés par la reprise
des conflits.

Stabilité macroéconomique. La stabilité macroéconomique, perdue dans tous les pays lors
des conflits, a été rétablie dans les deux à quatre ans qui ont suivi le retour à la paix dans la
plupart des cas. Le Mozambique, le Rwanda et la RDC ont tous pris rapidement des mesures
pour libéraliser les prix et le régime des changes, contrôler la croissance de la masse
monétaire et supprimer d’autres contrôles de l’État sur l’économie et le secteur financier, ce
qui a facilité une consolidation rapide et l’adoption d’une économie de marché, tandis que
l’élaboration des politiques économiques et les capacités étaient progressivement
renforcées. Le Mozambique et le Rwanda ont ensuite amorcé un net rebond post-conflit
marqué par une accélération durable de la croissance, suivi d’une stabilisation quelques
années plus tard. En RDC, au contraire, l’érosion persistante de l’économie et de l’État ont
nui à sa capacité de rétablissement rapide. Malgré la stabilité macroéconomique retrouvée
et la reprise d’une croissance de 5 à 6 %, le pays n’a pas enregistré de rebond post-conflit
comparable à celui du Rwanda ou du Mozambique, et l’inflation est restée relativement forte
pendant plusieurs années. De même en RCA, en dépit d’une inflation faible et de la stabilité
des taux de change résultant de l’appartenance à la Communauté financière africaine (CFA),

70 Fonds monétaire international


les progrès vers la stabilité macroéconomique ont été modestes et la croissance restait faible
avant que le pays ne se retrouve pris dans les conflits.

Services publics

Espace politique. Le retour à des systèmes de marché libéraux au Mozambique, au Rwanda,


et en RDC a aidé à retrouver la stabilité macroéconomique, mais aussi à créer un espace
politique. La déréglementation des prix n’a que temporairement accéléré l’inflation et
lorsque les incitations de marché et les politiques de stabilisation ont commencé à porter
leurs fruits, l’inflation a diminué et les revenus réels ont augmenté. De plus, la libéralisation
du régime commercial a facilité l’entrée à moindres prix des produits dont le pays avait
besoin. La déréglementation des changes a également élargi l’espace politique et contribué
à développer les réserves en devises. La RCA, en revanche, a peiné à constituer un espace
politique suffisant, car elle n’a pas pu ajuster suffisamment sa politique budgétaire,
notamment en mobilisant des recettes et en accomplissant des réformes, la récurrence des
conflits compliquant toutes les mesures.

Espace budgétaire

Mobilisation des recettes. Les quatre pays étudiés se sont tous efforcés de mobiliser des
recettes intérieures, mais avec des
résultats inégaux. Les progrès ont été Graphique 6.5. Recettes publiques

remarquables au Mozambique, au En % du PIB RCA RDC MOZ RWA


Rwanda et en RDC (bien que la RDC soit 25

partie de très bas et que ses bonnes 20


performances tiennent aux recettes
d’hydrocarbures), tandis que la RCA n’a 15
que peu progressé, voire pas du tout 10
(graphique 6.5).
5
Soutien des donateurs. Les quatre pays
0
ont bénéficié d’aides importantes, 1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2013
notamment au sortir des conflits. Les Sources : FMI, base de données des Perspectives de l’économie
mondiale.
flux d’aide à la RDC, au Mozambique et
au Rwanda ont en effet représenté 50 % du PIB en moyenne dans les années qui ont
immédiatement suivi le conflit pour se stabiliser ensuite autour de 20 % du PIB par an. L’aide
apportée à la RCA a été bien plus modeste, avoisinant 10 % du PIB, et a fluctué au gré de
l’instabilité et des conflits récurrents. Bien que la capacité d’absorption de très fortes
augmentations des flux d’aide par les pays receveurs suscite des préoccupations, l’analyse
des chapitres 4 et 5 montre que des niveaux d’aide élevés peuvent être importants pour la
résilience — par exemple pour la reprise de la croissance et l’expansion de l’espace
budgétaire afin de faciliter l’investissement public.

Fonds monétaire international 71


Allégement de la dette. Les allégements de dette consentis dans le cadre de l’initiative
renforcée en faveur des pays pauvres très endettés et de l’initiative d’allégement de la dette
multilatérale ont ramené la dette des quatre pays à un niveau soutenable, mais du point de
vue des gains de résilience, le facteur décisif a été l’utilisation qui a été faite en dernier
ressort de l’espace budgétaire additionnel. L’allégement du service de la dette, qui a dégagé
des ressources représentant 1,5 à 2 % du PIB par an, devait accroître les dépenses sociales et
prioritaires. Cependant, l’augmentation des dépenses dans ces domaines imputable à ces
ressources n’a pas été la même partout.

Dépenses prioritaires. Les quatre pays ont établi, dans le cadre d’un processus consultatif
participatif, des documents de stratégie de réduction de la pauvreté dans lesquels ils ont
défini leurs priorités de développement. Les dépenses affectées à ces priorités de
développement économique, institutionnel et humain sont une bonne mesure de
l’engagement du gouvernement à leur égard et, plus généralement, à la réalisation d’une
société plus inclusive. L’augmentation la plus forte et la plus durable des dépenses
prioritaires a été enregistrée au Mozambique : de 6 % du PIB en 1990, celles-ci sont passées
à 15 % environ au début de la première décennie 2000, puis autour de 20 % plus
récemment. De même, le Rwanda a progressivement mais régulièrement augmenté ses
dépenses prioritaires, de 4 % du PIB en 1999 à environ 12 % à 14 % du PIB en 2008–12. En
RDC et en RCA, en revanche, les dépenses prioritaires en pourcentage du PIB sont restées
voisines de 6 % et de 2–3 %, respectivement.

Investissement public. L’investissement public joue un rôle important dans la reconstruction


des infrastructures, l’attractivité du pays pour l’investissement privé et l’accélération de la
croissance (comme le montre le chapitre 5). Sur la période examinée, le Mozambique a fait
mieux que les autres pays, tandis que le Rwanda a amorcé un rattrapage au début de la
première décennie 2000, le ratio d’investissement des deux pays se situant aujourd’hui entre
12 et 15 % du PIB. La RDC et la RCA sont restées quant à elles très en dessous de ces
niveaux. L’investissement public en RDC est récemment passé de près de 0 % à plus de 5 %
du PIB, tandis qu’il poursuit sa tendance baissière à long terme en RCA, ayant récemment
atteint 3 % du PIB. Outre le volume de l’investissement public, son efficience est elle aussi
importante, tant du point de vue de la sélection et de l’exécution des projets que de la
qualité des résultats. Sur ce dernier critère, le Mozambique et, en particulier, le Rwanda,
affichent une meilleure qualité d’infrastructures que de nombreux autres pays d’Afrique
subsaharienne (FMI, 2014b, chapitre 3, graphique 3.4).

Aide internationale

Coordination des donateurs. Dans tous les pays hormis la RCA, la coordination de l’aide a été
progressivement renforcée lorsque l’aide au développement a commencé à se substituer à
l’aide humanitaire d’urgence. Au Mozambique, la coordination des donateurs a été amorcée
au milieu des années 90 et formalisée en 2000, les interventions étant coordonnées dans
plusieurs domaines (réforme de la fiscalité, secteur financier, commerce, stratégie de
réduction de la pauvreté, développement du secteur privé, santé et éducation). Au Rwanda,

72 Fonds monétaire international


les donateurs ont entrepris de coordonner leurs actions en 1998 avant de formaliser leur
partenariat en 2003, en finançant une unité de coordination de l’aide au ministère des
Finances chargée de la coordination des examens des dépenses publiques, des études
macroéconomiques et du suivi des stratégies de réduction de la pauvreté. En RDC, la
coordination des donateurs a été renforcée en 2005 et un cadre d’assistance au pays
couvrant 95 % de l’aide extérieure a été instauré en 2008. En RCA, en revanche, les
donateurs n’ont pas formalisé la coordination de leurs interventions en raison de l’échec de
plusieurs tentatives pour former un groupe consultatif international avec le gouvernement.

Programmes soutenus par le FMI. Le FMI est en étroit contact avec le Rwanda et le
Mozambique et a très tôt déployé des programmes de soutien aux stratégies économiques
des autorités. Outre l’aide technique et financière directe qu’ils ont apportée aux stratégies
des pays, les programmes du FMI ont eu l’avantage d’inciter d’autres donateurs à consentir
des aides (Bal-Gunduz et Crystallin 2014). Le FMI a soutenu le Mozambique dès avant la fin
du conflit — le pays a mis en œuvre cinq programmes à moyen terme entre 1987 et mi-2007
avant de passer à un instrument de soutien à la politique économique. Après le génocide, en
1994, le Rwanda a d’abord été soutenu par des facilités d’urgence (1995, 1997) pendant que
les capacités étaient reconstituées en vue de mettre en œuvre un programme de tranches
supérieures de crédit. Depuis 1998, le FMI a soutenu une série de programmes économiques
à moyen terme par des facilités d’ajustement structurel et, plus récemment, par un
instrument de soutien à la politique économique. La RDC a dû attendre 2002 pour bénéficier
d’un programme soutenu par le FMI, car elle n’avait pas honoré ses échéances. Après
l’apurement des arriérés, elle a bénéficié de deux facilités élargies de crédit, l’une en 2002–06
et l’autre en 2009–12, bien que ses performances dans le cadre de ces programmes aient été
inégales, l’incertitude politique et les tensions sociales s’ajoutant aux faibles niveaux des
dépenses prioritaires. Enfin, les rapports de la RCA avec le FMI ont été marqués par de
longues interruptions entre les programmes, liées aux crises récurrentes.

Secteur privé. Le secteur privé — tout au moins le secteur privé formel dont les données
rendent compte — ne semble pas avoir joué un rôle important dans les premières phases du
redressement hormis l’investissement direct étranger dans les pays riches en ressources et au
Mozambique1. Au Mozambique, l’investissement intérieur privé a été relativement modeste, de
6,5 à 7 % du PIB en moyenne dans les années 90 et 2000, mais il a bondi à plus de 30 % du PIB
depuis 2009, après la découverte d’importants gisements de gaz et de charbon (une partie de
cette augmentation est liée à l’investissement direct étranger). Au Rwanda, l’investissement
privé s’est progressivement redressé et avoisinait 12 % du PIB récemment. En RDC, il a connu
de fortes fluctuations liées à l’instabilité politique et à l’insécurité. Enfin en RCA aussi,

1
En RDC, l’investissement direct étranger est proche de zéro depuis les années 70, mais il a décollé en 2002/03
après la fin de la guerre civile et la stabilisation politique qui a suivi. En RCA, l’investissement direct étranger a
connu une évolution comparable, bien que son augmentation après le rétablissement de la paix ait été bien plus
modeste, culminant à 6 % du PIB en 2009.

Fonds monétaire international 73


l’investissement privé a souffert de l’instabilité politique; bien qu’il ait augmenté après l’accord
de paix de 2007, il n’a pas dépassé 8 % du PIB au cours des vingt dernières années.

Résultats
Sécurité, stabilité politique et gouvernance. Le Mozambique et le Rwanda ont tous deux suivi
une approche menant à la stabilité politique et évité les conflits. Ces deux pays se sont
également efforcés d’améliorer la gouvernance, comme en témoignent leurs notes plus
élevées aux indicateurs d’efficacité de la gouvernance, de qualité de la réglementation, de
maîtrise de la corruption et d’état de droit (graphique 6.6). La RCA et la RDC n’ont fait que
peu de progrès dans ces domaines.

Graphique 6.6. Indicateurs de gouvernance

Maîtrise de la corruption État de droit


Rang centile Rang centile
80 50
RCA RDC MOZ RWA 40 RCA RDC MOZ RWA
60
30
40
20
20
10

0 0
1998-2002 2003-2007 2008-2012 1998-2002 2003-2007 2008-2012

Source : base de données des indicateurs de gouvernance mondiaux, Banque mondiale.

Croissance économique. Le revenu réel Graphique 6.7. PIB réel par habitant
par habitant progresse régulièrement au
en centaines RCA RDC
Rwanda et au Mozambique depuis le de dollars de 2005 MOZ RWA
14
milieu des années 90 et cette tendance
12
s’est accélérée au cours des dix dernières
10
années (graphique 6.7). Il semble que les
8
réformes économiques de deuxième
6
génération engagées dans ces deux pays
4
depuis le début des années 2000 aient
2
soutenu et accéléré la croissance après le
0
rebond postérieur au conflit. Le 1990 1995 2000 2005 2010
Mozambique a poursuivi ses réformes Source : université de Pennsylvanie, World Tables.
visant à mobiliser davantage de recettes et
à mieux gérer les finances publiques, ainsi que ses efforts d’amélioration de la gouvernance
et du dispositif de lutte contre la corruption; il a en outre engagé des réformes destinées à
renforcer les secteurs monétaire et financier, le cadre de gestion des ressources naturelles,
mais aussi à améliorer le climat des affaires et des investissements. Le Rwanda a lui aussi axé

74 Fonds monétaire international


ses réformes sur le climat des affaires et des investissements, et a notamment engagé des
reformes du secteur financier et du droit qui ont stimulé les échanges et la diversification et
augmenté la productivité agricole. Malheureusement, la RDC et la RCA n’ont pas aussi bien
réussi dans ces domaines.
Progrès social. La stabilité politique et macroéconomique, la croissance, des dépenses
sociales plus élevées et l’investissement ont permis de fortes améliorations des indicateurs
sociaux aussi bien au Rwanda qu’au Mozambique (tableau 6.1). Dans ces deux pays, les taux
de pauvreté ont diminué (quoi qu’ils restent élevés), les taux de scolarisation ont augmenté
et le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a reculé. La RCA semble avoir
progressé sur le plan de la réduction de la pauvreté et des taux nets de scolarisation, bien
que le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans ne se soit guère amélioré. En RDC
en revanche, la pauvreté et le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans sont restés
élevés.

Tableau 6.1. Indicateurs sociaux, République centrafricaine, République


démocratique du Congo, Mozambique et Rwanda
Données Données
les plus les plus
anciennes récentes
A. Taux de pauvreté à 1,25 $ par jour (PPA, en % de la population)
République centrafricaine 83 63
République démocratique du Congo n.d. 88
Mozambique 81 60
Rwanda 75 63
B. Taux net de scolarisation, primaire et secondaire
République centrafricaine 59 69
République démocratique du Congo 70 79
Mozambique 73 91
Rwanda 95 103

C. Taux de mortalité infantile, moins de 5 ans (pour 1 000 naissances vivantes)


République centrafricaine 168 164
République démocratique du Congo 181 168
Mozambique 228 103
Rwanda 180 90
Source : Banque mondiale, base de données des indicateurs du développement mondial.
Note : Données les plus anciennes : 1992–2000; données les plus récentes : 2006–12.

Fonds monétaire international 75


ÉTHIOPIE, MALI ET SIERRA LEONE
Cette section examine l’expérience de l’Éthiopie, du Mali et de la Sierra Leone afin d’apporter
un complément d’éclairage sur les
facteurs de résilience et de souligner les Graphique 6.8. Évaluation globale de la
risques inhérents au processus de politique et des institutions nationales
transition.
L’Éthiopie a suivi une trajectoire de
Indice ETH MLI SLE
développement assez différente de celle 4,0
des autres pays, qui a donné des résultats 3,8
positifs et évité la régression à l’époque
3,6
du conflit frontalier avec l’Érythrée. Le
3,4
Mali a alterné des phases de fragilité et de
résilience, essentiellement dues à des 3,2
problèmes ethniques non résolus et aux 3,0
effets de contagion des problèmes de 2005 2007 2009 2011 2013

sécurité d’autres pays. La Sierra Leone a


Source : World DataBank, Banque mondiale.
progressé depuis les années 90, mais la
récente pandémie d’Ébola a menacé d’éroder les gains obtenus jusqu’ici. Le graphique 6.9
résume les principaux aspects du parcours de ces pays vers la résilience.

Graphique 6.9. Facteurs renforçant la résilience


Éthiopie Sierra Leone Mali
Stabilisation 1992-2007 2007-12
Inclusion politique
Capacités et institutions (dont inst. budgét.)
Retour de la macrostabilité et de la croissance
Services aux populations
Création d'un espace politique
Mobilisation des recettes intérieures
Soutien des donateurs
Allègement de la dette
Dépenses
Dépenses prioritaires
Investissement public
Aide internationale
Programmes du FMI poursuivis
Coordination des donateurs
Secteur privé
Investissement intérieur privé
Investissement direct étranger
Résultats
Sécurité, stabilité politique, gouvernance
Croissance économique et stabilité
Progrès social
Évolution négative du facteur, ayant probablement contribué à la fragilité
Évolution indécise du facteur et impact incertain, ou trop tôt pour tirer des conclusions
Évolution positive du facteur, ayant probablement contribué à accroître la résilience

Source : estimations des services du FMI.

76 Fonds monétaire international


Éthiopie — un cas atypique?
Au début des années 90, l’Éthiopie a émergé d’une longue guerre civile (1974 à 1991) qui
trouve ses origines dans de profonds clivages idéologiques et ethniques. Le système de
planification centrale mis en place sous la dictature communiste de Mengistu avait généré
une croissance économique faible, doublée d’un recul du revenu par tête et d’une forte
inflation. Les politiques publiques avaient aussi contribué à des famines récurrentes qui ont
alimenté le conflit. Après le renversement de Mengistu en 1991, le pays s’est doté d’une
nouvelle constitution et a adopté un système multipartite, avec une première élection
organisée en 1993, même s’il faut souligner que le partage des pouvoirs au niveau de
l’appareil central de l’État restait limité. Mais depuis, l’engagement du gouvernement en
faveur de la croissance, de la lutte contre la pauvreté et des politiques sociales a contribué à
la stabilité et aux progrès. Le programme de développement a été soutenu par une stratégie
nationale de réduction de la pauvreté établie dans le cadre d’un large processus participatif
et par la dévolution de pouvoirs (y compris des compétences budgétaires) aux
gouvernements régionaux, représentatifs de la diversité ethnique et linguistique.

La stabilité macroéconomique a été restaurée et la croissance a bondi. Les capacités


institutionnelles et administratives ont été reconstituées dans les deux ou trois ans qui ont
suivi le changement de gouvernement, bien qu’un ralentissement des progrès ait été
observé par la suite. Les autorités ont mis en œuvre un ambitieux programme comprenant la
libéralisation des prix et des échanges, une réforme de la structure des taux d’intérêt, des
réformes fiscales, une loi sur l’entreprise publique ainsi qu’un code des investissements et un
code du travail. Une dévaluation de 59 % de la monnaie nationale (le birr) en 1992 a aidé à
restaurer la compétitivité et consolidé les réserves de change. La croissance s’est accélérée,
dépassant 6 % par an dans les années 2000.

Bien que plusieurs chocs, dont un conflit frontalier avec l’Érythrée en 1998–2000, aient
menacé ces progrès, la stabilité l’a emporté. Les dépenses consacrées à la défense sont
montées en flèche, culminant à 13 % du PIB et à 40 % des dépenses totales, avec, à la clé, un
effet d’éviction sur l’investissement public et les dépenses sociales. La diminution de l’aide
extérieure enregistrée suite au conflit a amenuisé un peu plus l’espace budgétaire. De plus,
le pays a subi une grave sécheresse et une détérioration de ses termes de l’échange (due à
la baisse des cours internationaux du café). La situation s’est améliorée après un accord de
paix conclu en 2000, qui s’est accompagné d’une réduction de moitié des dépenses du
secteur de la défense, d’une augmentation des dépenses prioritaires et de la reprise de l’aide
internationale. La dépréciation de la monnaie a eu elle aussi un effet positif.

L’Éthiopie est parvenue à la résilience dans les années 90, comme il ressort de ses meilleures
notes ÉPIN et de l’absence de conflits majeurs. Bien que ce pays soit généralement considéré
comme un modèle de développement «atypique», sa trajectoire vers la résilience présente
de nombreux éléments présents dans les pays examinés dans la première partie qui ont
réussi :

Fonds monétaire international 77


 Espace budgétaire. L’Éthiopie a bénéficié d’une aide internationale conséquente,
mais pas autant que le Rwanda et le Mozambique. Outre les fonds procurés par les
donateurs, le gouvernement s’est appuyé sur le financement intérieur plus que sur
l’emprunt étranger ou les recettes intérieures pour financer l’investissement public et
les dépenses sociales (graphique 6.10).

 Services publics. L’Éthiopie a obtenu de bons résultats dans ce domaine et ce de


manière régulière. L’engagement ferme du gouvernement en faveur du
développement social s’est traduit par des dépenses publiques prioritaires
représentant 10 à 13 % du PIB par an depuis 1999, tandis que l’investissement public
a fortement augmenté, passant de 6 % du PIB à plus de 20 %, plus que les autres
pays qui investissent beaucoup comme le Mozambique.

 Secteur privé. Le secteur privé n’a pas joué un rôle majeur dans la transition
éthiopienne. L’investissement privé s’est développé jusqu’au milieu des années 2000,
mais il est resté assez bas depuis (graphique 6.10). Pour progresser dans ce domaine,
il faudra revoir la réglementation et les règles applicables à l’investissement direct
étranger (celui-ci avait légèrement augmenté entre 1995 et 2004 pour atteindre
4,3 % du PIB, mais il a ensuite reculé) et un nouveau regard sur l’environnement des
investissements en général, en particulier l’état de droit, la qualité de la
réglementation et la maîtrise de la corruption.

L’approche de la résilience adoptée par l’Éthiopie — qui, fondamentalement, n’est pas très
différente de celle du Rwanda et du Mozambique — a donné de remarquables résultats. Le
principal facteur distinctif semble avoir été le rôle plus proéminent de l’État dans
l’orientation des ressources vers les secteurs sociaux et les investissements d’infrastructure.
Toutefois, sur longue durée, le rôle de l’État et la forte dépendance du pays à l’égard du
financement intérieur ont des limites, et le secteur privé devra jouer un rôle plus important.
Et bien que l’engagement du gouvernement à l’égard des politiques sociales et de la
décentralisation semble avoir apaisé les tensions ethniques et sociales, la faiblesse des
indicateurs de gouvernance indique qu’il faudra régler d’autres aspects, moins tangibles, de
l’économie politique.

Mali — une régression temporaire?


Le Mali est un cas complexe, qui connaît depuis longtemps des difficultés entourant la lutte
des Touareg pour l’indépendance et les problèmes de sécurité régionale. Après son
indépendance en 1960, le Mali a été gouverné par un gouvernement monopartite dirigé par
le Président Keita. En 1968, un coup d’État a installé un gouvernement militaire sous le
président Moussa Traoré. En 1991/92, des manifestations de masse ont entraîné la chute de
ce gouvernement, une nouvelle constitution démocratique et la première élection libre
multipartite au Mali. Un pacte national a été négocié avec les Touareg, qui reconnaissait leur
statut particulier dans le nord du pays et laissait entrevoir des gains d’autonomie ultérieurs.

78 Fonds monétaire international


Graphique 6.10. Éthiopie, Mali et Sierra Leone : sélection d’indicateurs
Recettes publiques ETH
Aide au développement
ETH MLI SLE MLI
En % du PIB En % du PIB (moyenne mobile sur 3 ans)
20 SLE
60
15 50
40
10
30
20
5
10
0 0
1990-1995 1996-2001 2002-2007 2008-2013 1992 1995 1998 2001 2004 2007 2010

Investissemnet public Investissement privé intérieur


En % du PIB (moyenne mobile sur 3 ans) En % du PIB (moyenne mobile sur 3 ans)
25 9
8
20 7
6
15 5
4
10
3
5 2
1
0 0
1992 1995 1998 2001 2004 2007 2010 2013 1992 1995 1998 2001 2004 2007 2010 2013

Stabilité politique / Absence de conflit PIB réel par habitant


Rang centile en centaines de dollars de 2005
80 15

60
10
40
5
20

0 0
1996 2000 2003 2005 2007 2009 2011 1990 1993 1996 1999 2002 2005 2008 2011

Sources : FMI, base de données des perspectives de l’économie mondiale; université de Pennsylvanie, World Tables; World
DataBank, Banque mondiale; calculs des services du FMI.

Après les élections du début des années 90, le gouvernement a engagé un ensemble de
réformes économiques fructueuses. La rationalisation et le renforcement de la politique et
de l’administration fiscales ont stimulé les recettes budgétaires qui, associées à
l’augmentation de l’aide et à l’allégement de la dette, ont accru l’espace budgétaire. La
gestion des finances publiques s’est améliorée. La dévaluation du franc CFA opérée en 1994
dans le contexte de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, dont le Mali est
membre, a eu un effet positif sur la compétitivité internationale du pays. Des privatisations et
des améliorations apportées à la gestion des entreprises publiques ont abaissé les coûts

Fonds monétaire international 79


budgétaires et les engagements éventuels et ont aidé à renforcer la concurrence, de même
que la libéralisation des échanges au sein de l’Union économique et monétaire ouest-
africaine.
Depuis le milieu des années 90, le PIB réel croît chaque année de 5 à 6 % en moyenne tandis
que l’inflation reste modérée, si l’on écarte la brève flambée qui a suivi la dévaluation du
franc CFA. Les dépenses sociales prioritaires ont été maintenues autour de 15 % du PIB en
moyenne et l’investissement public s’est élevé à 8-9 % du PIB. Le pays a accompli de réels
progrès sur le plan des indicateurs sociaux, le taux de pauvreté étant ramené de 86 % à 50 %
tandis que les taux nets de scolarisation passaient de 5 % à 69 % (tableau 6.2).

Tableau 6.2. Indicateurs sociaux : Éthiopie, Mali et Sierra Leone

Données Données
les plus les plus
anciennes récentes
A. Taux de pauvreté à 1,25 $ par jour (PPA, en % de la population)
Éthiopie 61 31
Mali 86 50
Sierra Leone 63 52
B. Taux net de scolarisation, primaire et secondaire
Éthiopie 23 79
Mali 5 69
Sierra Leone n.d. n.d.
C. Taux de mortalité infantile, moins de 5 ans (pour 1 000 naissances vivantes)
Éthiopie 228 77
Mali 309 176
Sierra Leone 264 185
Source : Indicateurs du développement mondial.
1
Premières données disponibles en 1992-2000 ; dernières données disponibles en 2006-2012.

Cependant, le conflit non réglé autour de l’indépendance des Touareg a entraîné un retour
en arrière à la fin des années 2000. Les rébellions des Touareg — récurrentes dans l’histoire
pré- et postcoloniale du Mali — ont repris, accompagnées d’incursions d’islamistes radicaux
venus d’Algérie et de Libye. Face à la montée des pressions, un coup d’État militaire s’est
produit en 2012. Les Touareg, qui avaient rapidement pris le contrôle du nord et déclaré
l’indépendance, ont été attaqués par des groupes radicaux qui les avaient soutenus.
L’avancée subséquente de ces groupes radicaux vers le sud du pays a été contenue par une
intervention militaire multinationale début 2013. La junte qui avait pris le pouvoir a cédé la
place à un gouvernement d’unité nationale de transition, mais le conflit avec le Nord n’est
toujours par réglé.
Certes, la régression du Mali enregistrée à la fin des années 2000 est imputable aux clivages
ethniques non résolus, mais les symptômes de la fragilité du pays étaient décelables avant le
conflit. Les indicateurs de gouvernance — indices de stabilité politique, état de droit et
maîtrise de la corruption — ont commencé à se dégrader en 2007 (graphique 6.11). De

80 Fonds monétaire international


nombreuses accusations de corruption alliées à l’image croissante d’incompétence du
gouvernement ont aussi érodé la légitimité de celui-ci (Carment, Samy et Landry, 2013).

Graphique 6.11. Maîtrise de la corruption et état de droit


Maîtrise de la corruption État de droit ETH MLI SLE
Rang centile Rang centile
45 60
40
50
35
30 40
25
30
20
15 20
10
10
5
0 0
1998-2002 2003-2007 2008-2012 1998-2002 2003-2007 2008-2012
Source : base de données des indicateurs de gouvernance mondiaux, Banque mondiale.

Le cas du Mali montre le rôle de renforcement mutuel de la sécurité, de la bonne


gouvernance et de la conciliation d’intérêts puissants.

Sierra Leone — des acquis menacés?


La corruption, la mauvaise gestion des ressources naturelles et les retombées de la guerre
civile au Libéria ont alimenté une guerre civile en Sierra Leone dans les années 90. Les coûts
ont été colossaux : près de 50 000 personnes ont trouvé la mort, 2 millions ont été déplacées
et de larges pans des infrastructures ont été détruits. Avec le retour de la paix en 2002, le pays
a opéré une rapide transition vers une démocratie multipartite et une politique plus inclusive.

La guerre avait anéanti la stabilité macroéconomique, avec un recul annuel du PIB réel par
habitant d’environ 7,5 %, des déficits budgétaires élevés, l’inflation, et la dépréciation de la
monnaie. Après 2002, le gouvernement a engagé une série de réformes destinées à
reconstruire la base d’imposition et l’administration fiscale, à mieux gérer les finances
publiques, à refondre le cadre de politique monétaire et à privatiser les entreprises publiques.
D’autres réformes ont été entreprises par la suite afin d’accorder une plus grande
indépendance à la banque centrale, de moderniser le secteur financier, d’augmenter la
fourniture d’électricité et d’améliorer le climat des affaires et la gestion des investissements
publics.

La croissance a rebondi et l’inflation a reculé. De solides progrès ont été réalisés au début
des années 2000 sur le plan de la reconstitution des capacités et des institutions publiques,
mais le pays a eu plus de difficultés par la suite à poursuivre dans cette voie. La mobilisation
des recettes intérieures s’est améliorée, bien que la majeure partie de l’espace budgétaire ait
été acquise grâce à l’aide internationale, qui a bondi à environ 30 % du PIB immédiatement
après le conflit avant de revenir à 15 % du PIB environ en 2011. Les dépenses prioritaires ont

Fonds monétaire international 81


fluctué entre 2,5 et 5 % du PIB sans tendance claire et il a fallu attendre les années récentes
pour que l’investissement public passe de 4 % du PIB à environ 8 %. L’investissement s’est
nettement redressé après 2010 à plus de 20 % du PIB, avec le démarrage de deux
exploitants du minerai de fer.

Dans l’ensemble, la Sierra Leone est plus résiliente aujourd’hui, même si la pandémie d’Ébola
met sérieusement à l’épreuve la capacité de ses autorités à affronter un choc majeur. Dans les
années 2000, le PIB par habitant a enregistré une croissance régulière (de 580 dollars en 2001
à environ 870 dollars en 2011) et les indicateurs sociaux ont progressé (le taux de pauvreté
ayant été ramené de 63 % en 1990 à 52 % en 2011). Cependant, ses institutions demeurent
faibles (sa note ÉPIN est restée voisine de 3,2 au cours des dix dernières années) et la récente
pandémie d’Ébola a fait apparaître sa fragilité. Des trois pays les plus touchés par la pandémie
fin 2013, la Sierra Leone est celui qui a de loin le plus souffert et l’activité économique s’en
ressent. La pandémie a également pesé sur le budget du fait des pertes de recettes soudaines
qu’elle a entrainées et du besoin urgent d’accroître les dépenses de santé et sociales ainsi que
le capital humain. Cette situation montre à quel point il est important que le gouvernement
maintienne sa détermination à affronter ce choc et à reprendre son avancée vers le
renforcement des institutions et que l’aide internationale apportée reste forte.

CONCLUSIONS
La comparaison des expériences nationales présentées dans les deux premières parties de ce
chapitre montre que l’acquisition de la résilience suit une trajectoire propre à chaque pays.
Mais en même temps, l’expérience de ces pays présente plusieurs points communs, dont la
nécessité d’une inclusion politique suffisante qui favorise la paix, évite les troubles politiques
graves et soutient l’établissement d’une vision nationale du développement, condition
préalable à l’acquisition de résilience, tandis que l’espace de la politique budgétaire est
important pour que le gouvernement obtienne des résultats dont la population pourra
bénéficier, notamment à travers l’investissement public. Et bien que ces pays n’aient pas tous
réussi à mobiliser des recettes intérieures, ceux qui y sont parvenus confortent l’idée que la
mobilisation des recettes aide à créer un contrat implicite entre les citoyens et le
gouvernement et renforce la légitimité de l’État. Le soutien des donateurs semble avoir des
effets positifs, pour autant que son volume soit suffisant et qu’il soit maintenu suffisamment
longtemps — pas seulement aux fins de la stabilisation au sortir d’un conflit, mais aussi de la
reconstruction et du développement. Enfin, l’allégement de la dette a joué un rôle important
pour la soutenabilité et pour l’espace budgétaires, mais l’élément déterminant a été
l’utilisation qui a été faite des ressources ainsi dégagées. Les pays qui ont le mieux réussi ont
régulièrement augmenté leurs dépenses prioritaires et leurs investissements, tandis que
l’aide de la communauté internationale, FMI compris, a joué un rôle de soutien.

82 Fonds monétaire international


7 Chronologie des progrès
et ordre des réformes

Ce chapitre examine l’ordre dans lequel les politiques ont été adoptées dans les sept pays
d’Afrique (Cameroun, Éthiopie, Mozambique, Niger, Nigéria, Rwanda et Ouganda) qui ont
gagné en résilience, en s’attachant plus particulièrement à la chronologie et à
l’enchaînement des politiques macroéconomiques et budgétaires ainsi qu’au contexte
propre à chaque pays1. Alors que le chapitre 6 compare les pays en différents points du
spectre de fragilité, ce chapitre examine l’expérience des pays qui ont comparativement
mieux réussi afin de déterminer les réformes ou mesures qui pourraient avoir contribué à
leurs progrès.

Les progrès réalisés sont analysés du point de vue des indicateurs macroéconomiques,
institutionnels et sociaux en alignant les pays sur l’année de leur note d’évaluation de la
politique et des institutions nationales (ÉPIN) le plus faible depuis 1985 (t0) et en les suivant
jusqu’à ce qu’ils parviennent à la résilience (la note ÉPIN est supérieure à 3,2 depuis trois
années consécutives et le pays n’a pas connu de confit majeur). Les variables économiques
et sociopolitiques sélectionnées sont examinées du point de vue du moment et de l’ampleur
des progrès réalisés.

Combien de temps faut-il pour acquérir Graphique 7.1. Note EPIN globale
une résilience suffisante? Moyenne
Indice (1-6) Moyenne + 1 écart-type
Moyenne - 1 écart-type
L’analyse de l’évolution de la note ÉPIN de 4

chaque pays depuis son année la plus fragile


3
(voir encadré 7.1) montre qu’il a fallu dix ans
en moyenne pour que ces économies
2
deviennent «résilientes»2. Les notes ÉPIN
indiquent une rapide amélioration dans les 1
5 années qui suivent le point le plus bas t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20

(graphique 7.1) et un redressement des Sources : Word DataBank, Banque mondiale; calculs des
services du FMI.
politiques et des institutions. Une explication
possible à la rapidité des changements
initiaux pourrait être que, puisque tous les

1
Les graphiques et les tableaux représentent tous les moyennes arithmétiques des sept pays.
2
Il est à noter que si la première année pour laquelle des données CPIA étaient disponibles (les données
disponibles commencent en 1985) correspond à l’année de la note la plus basse (t0), il est possible que le délai
nécessaire pour acquérir de la résilience soit sous-estimé (dans l’échantillon, c’est le cas du Mozambique).

Fonds monétaire international 83


pays ont été en proie à des troubles civils ou des conflits jusqu’en t0, ils ont pu mobiliser des
capacités intrinsèques qui avaient survécu au conflit et pouvaient être rapidement
mobilisées pour permettre le redressement dès que la situation se stabilisait. Une fois franchi
le seuil de «résilience», le rythme d’amélioration des politiques et institutions a ralenti dans
tous les pays.

Encadré 7.1. Identifier la période la plus fragile

Cameroun (1993) : au milieu des années 80, l’économie camerounaise enregistrait un déclin régulier, marqué par
une dégradation des termes de l’échange, un recul de la production pétrolière et une appréciation du taux de
change effectif. Confronté à une crise économique de plus en plus profonde, le gouvernement a réduit les
dépenses salariales et non salariales en 1993 (FMI, 1993a). Après l’élection présidentielle et le déclin économique,
les tensions sociopolitiques se sont accentuées en 1993, faisant de cette année-là l’année la plus fragile pour le
Cameroun.

Éthiopie (1991) : à la fin des années 80, l’Éthiopie a connu de profondes difficultés économiques dues à la
dégradation des termes de l’échange, à la sécheresse et à une montée des tensions politiques et des problèmes
de sécurité. Le manque de devises et la stagnation de l’agriculture ont entraîné une forte chute de la production
industrielle (FMI, 1991). Les violences et les tensions politiques étaient fortes dans le contexte de la longue guerre
civile qui a opposé l’Éthiopie à l’Érythrée (1974–91) et de la montée de tensions entre groupes ethniques
éthiopiens. Par ailleurs, l’effondrement de l’Union soviétique a signé l’arrêt, en 1990, de l’aide venant du principal
partenaire extérieur du pays. En 1991, l’Érythrée a obtenu son indépendance et le gouvernement du président
Mengistu s’est effondré. Le déclin économique, la violence et les tensions politiques de 1991 ont ainsi marqué
l’année la plus fragile pour l’Éthiopie.

Mozambique (1985) : une guerre civile a éclaté au Mozambique en 1975 et s’est prolongée pendant 16 ans. Le
système d’économie planifiée, caractérisé par le contrôle des prix et de la production, a été à l’origine d’une
dégradation de l’économie et d’une forte instabilité économique à partir des années 80. Le déclin économique a
été le plus marqué au milieu des années 80, avec une contraction de 25 % de la production doublée d’une
hyperinflation (FMI, 2003). 1985 a été l’année la plus fragile.

Niger (1993) : après la fin du boom de l’uranium dans les années 80, le Niger a été confronté à des déséquilibres
macroéconomiques dus à la dégradation des termes de l’échange, de fréquentes sécheresses et une mauvaise
gestion économique. À la suite d’une intensification des troubles politiques et sociaux en 1990, un gouvernement
de transition a été formé en 1991 dans l’attente d’élections législatives et présidentielle. Cependant, des combats
sporadiques des groupes guérilleros se sont poursuivis et le déclin économique a continué jusqu’en 1993 (l’année
la plus fragile).

Nigéria (1994) : de violents troubles politiques ont éclaté en 1993/94. Les élections présidentielles ont été
annulées, et un gouvernement national par intérim a été constitué pour préparer de nouvelles élections
présidentielles début 1994. Le pays était en proie à des troubles civils généralisés, et les miliaires ont pris le
pouvoir. Le nouveau gouvernement militaire a limogé tous les élus et dissous les assemblées législatives nationale
et des états. Avant les troubles, les conditions économiques s’étaient rapidement dégradées dans un contexte
d’accélération de l’inflation, de ralentissement de la croissance et de déficit des comptes courants élevés. 1994 a
été une année d’extrême fragilité pour le Nigéria.

Rwanda (1994) : après des années de conflits ethniques et de violences, une guerre civile a éclaté en 1994, se
soldant par un génocide d’un million de personnes. Le conflit armé a entraîné la fermeture de la plupart des
institutions et l’effondrement du système administratif. La production a chuté de 50 %, les exportations de 60 %
(FMI, 1999). 1994 a été l’année la plus fragile pour le Rwanda.

84 Fonds monétaire international


Ouganda (1985) : l’Ouganda connaît des guerres civiles et des conflits externes récurrents depuis les années 70.
Bien qu’un gouvernement civil ait été rétabli en 1981, une guerre civile ouverte s’est produite en 1983–85. Des
pénuries de biens de consommation et des politiques financières expansionnistes ont mené à l’hyperinflation. La
paix et la sécurité ont été rétablies fin 1986, mais le niveau de vie avait beaucoup régressé. La dernière année de la
guerre civile, 1985, marque le moment le plus fragile pour l’Ouganda.

Diverses études, adoptant différentes approches, confirment qu’il faut de longues années
pour échapper à la fragilité. Selon le Rapport sur le développement dans le monde (Banque
mondiale, 2011b) par exemple, passer du niveau de capacités institutionnelles d’un pays
comme Haïti à celui du Ghana pourrait prendre entre 15 et 30 ans. Cilliers et Sisk (2013)
estiment que sur 26 pays d’Afrique subsaharienne jugés fragiles, 12 pourraient être sur la
voie d’une plus grande résilience d’ici 2039, 4 d’ici 2050 ou avant, tandis que 10 resteraient
fragiles en 20503.

La suite de ce chapitre examine les progrès réalisés dans le domaine des performances
macroéconomiques, des capacités institutionnelles et de la stabilité politique, de l’espace
budgétaire, des questions monétaires et du secteur financier.

Performances macroéconomiques
À leur point le plus fragile, tous les pays examinés ont connu l’instabilité macroéconomique,
caractérisée par une forte inflation, une contraction de l’économie et d’importants déficits
budgétaires et courants. Dans la phrase de redressement, avec le soutien de donateurs et
d’institutions financières internationales (le FMI a soutenu au moins deux programmes dans
chaque pays après t0), ces pays ont pu mettre en œuvre des politiques qui ont ramené
l’inflation au-dessous de 10 %, accéléré le taux de croissance par habitant, passé de négatif à
une moyenne d’environ 5 % (graphique 7.2), et réduit les fluctuations de croissance.

3
D’autres études concluent à des délais du même ordre de grandeur. Chauvet et Collier (2008) constatent que la
probabilité qu’un pays fragile amorce un redressement durable dans une année n est d’à peine 1,7 % (ce qui
implique qu’il faudrait en moyenne 59 ans pour qu’un pays cesse d’être fragile); cette probabilité passe à 5 %
dans un environnement post-conflit. En ce qui concerne les capacités institutionnelles, Pritchett, Woolcock et
Andrews (2013) ont calculé qu’à leur rythme de réforme historique, il faudrait plus de 600 ans aux 15 pays les
plus fragiles pour atteindre le niveau de Singapour aujourd’hui.

Fonds monétaire international 85


Graphique 7.2. Indicateurs macroéconomiques sélectionnés

Croissance du PIB par habitant (en %) Inflation (en %)


20 150
15
10 125 Moyenne
5 100 Moyenne + 1 écart-type
0 Moyenne - 1 écart-type
75
-5
-10 50
-15 25
-20
0
-25
-30 -25
t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20 t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20

Sources : université de Pennsylvanie; FMI, base de données des perspectives de l’économie mondiale; calculs des services
du FMI.

Capacités institutionnelles et stabilité politique


Les sept pays étudiés ont réalisé de considérables progrès sur le plan des institutions,
visibles dans l’amélioration de plusieurs dimensions de la qualité des institutions comme les
mesures de la stabilité du gouvernement (pas ou peu de violences politiques), l’état de droit,
l’efficacité de la réglementation et l’efficacité des pouvoirs publics. Les résultats rejoignent la
conclusion du chapitre 6 quant au rôle critique de la stabilité politique et du renforcement
des institutions dans la progression d’un pays fragile. Les sept pays examinés ont en
particulier accompli d’importants progrès sur toute la période au plan du renforcement de
l’état de droit et de la qualité de la réglementation (graphique 7.3 et tableau 7.1). L’indice
des risques politiques et l’indice d’efficacité des pouvoirs publics ont augmenté rapidement
dans les quatre ans qui ont suivi t0 et se sont améliorés progressivement par la suite4.

4
Cette observation est conforme aux analyses de Collier (2007), d’Acemoglu et Robinson (2012), et de Gupta et
Blee (1998).

86 Fonds monétaire international


Graphique 7.3. Indicateurs institutionnels

Risque politique (Indice) État de droit (Indice)


70 0,0
65
60 -0,4
55
50 -0,8
45
40 -1,2
35 Moyenne
30 -1,6 Moyenne + 1 écart-type
25 Moyenne - 1 écart-type
20 -2,0
t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20 t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18

Sources : base de données de l’International Country Risk Guide; base de données des indicateurs de développement
mondiaux, Banque mondiale; calculs des services du FMI.

Tableau 7.1. Évolution des variables institutionnelles (moyenne)

∆1 : Variation ∆2 : Variation ∆3 : Variation ∆4 : Variation


Variables institutionnelles 1/ t0-t5 t0-t10 t0-t15 t0-t20
Qualité de la réglementation (-2,5 à 2,5) 0,35 0,43 0,22 -0,02
État de droit (-2,5 à 2,5) 0,22 0,43 0,42 0,25
Indice de qualité de la croissance (0 à 1) 0,03 0,08 0,13 0,16
Efficacité des pouvoirs publics (-2,5 à 2,5) 0,14 0,28 1,30 1,24
Variables politiques 1/

Risque politique (0 à 100) 12,2 14,9 17,6 19,0


Stabilité du gouvernement (0 à 12) 4,3 3,6 4,9 2,7
Corruption (0 à 6) -0,6 -0,4 -0,4 -1,0
Sources : base de données de l’International Country Risk Guide; base de données des indicateurs de
développement mondiaux, Banque mondiale; calculs des services du FMI.
Note : ce tableau indique le rythme d’évolution moyen de plusieurs mesures institutionnelles et politiques. Pour chaque
pays, nous examinons l’évolution de la variable entre la dernière et la première année de chaque sous-période (par ex., ∆1
= Xt5 − Xt0) et présentons la moyenne des sept pays.
1
Plus les valeurs sont élevées, meilleurs sont les résultats.

Espace budgétaire
L’un des facteurs déterminants des gains de résilience de ces pays est la création d’un
espace budgétaire pour les dépenses d’investissement et les dépenses sociales, associé à
des amortisseurs constitués de l’épargne publique et des réserves en devises. Ces pays sont
parvenus à contenir les dépenses non prioritaires, à réduire les paiements du service de la
dette et à mobiliser des recettes intérieures. La part des dépenses courantes dans les
dépenses totales a reculé rapidement dans les premières années pour avoisiner 5,5 % par la

Fonds monétaire international 87


suite, ce qui a permis d’accroître les investissements publics. L’allégement de la dette en
vertu de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés et de l’initiative d’allégement de
la dette multilatérale a également réduit la dette de ces pays et leurs dépenses au titre du
service de la dette. Le niveau moyen de la dette, qui ressortait à 120 % du PIB dans les
premières années, a été ramené à environ 40 % en t13.

Outre la diminution des dépenses courantes et de la dette, les sept pays étudiés sont
également parvenus à mobiliser des recettes budgétaires (graphique 7.4). Les recettes fiscales
ont progressivement augmenté, passant de 5 % du PIB en moyenne (en t0) à 13 % du PIB en
moyenne (en t20), ce qui confirme le rôle important de la mobilisation des recettes (le
graphique ne montre pas les recettes fiscales du Nigéria et du Cameroun, deux pays riches en
ressources naturelles dont l’augmentation des recettes est en grande partie attribuable aux
gains tirés du pétrole). Il faut néanmoins poursuivre les efforts car les recettes fiscales restent
inférieures à la moyenne de 20 % du PIB des pays non fragiles d’Afrique subsaharienne.

Graphique 7.4. Indicateurs de l’espace budgétaire


Recettes fiscales des pays pauvres en Dette publique
ressources (en % du PIB) (en % du PIB)
20 200
Moyenne
16 160 Moyenne + 1 écart-type

12 Moyenne - 1 écart-type
120

8 80

4 40

0 0
t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20 t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20

Dépenses courantes Dépenses en capital financées sur ressources


(en % des dépenses totales) intérieures (en % des dépenses totales)
100 40

80 30

60 20

40 10

20 0

0 -10
t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20 t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20

Source : calculs des services du FMI.


Note : les graphiques représentent la moyenne des sept pays.

Dans les premières années, des recettes ont été mobilisées par l’amélioration de la collecte
des impôts sur les biens et services — les taux d’imposition ont été ajustés et des
améliorations administratives ont été apportées en s’assurant par exemple que les impôts
collectés parvenaient bien au Trésor public (tableau 7.2). Par la suite, la contribution de
nouvelles formes, notamment celle de l’impôt sur le revenu dans le contexte du

88 Fonds monétaire international


redressement de l’économie, tandis que la libéralisation des échanges diminuait les recettes
provenant des taxes sur le commerce international.
En ce qui concerne les dépenses, les données montrent que celles-ci ont été axées sur les
investissements dans les premières années. L’instabilité politique et les conflits nuisant à
l’investissement et aux équipements, il est nécessaire, au sortir d’un conflit, de reconstruire
les infrastructures; d’autre part, les dépenses d’investissement offrent un rendement élevé
(voir chapitre 5) (tableau 7.2). Compte tenu des ressources intérieures limitées, les donateurs
ont aidé à financer les investissements dans de nombreux cas, bien que le manque de
confiance dans les systèmes budgétaires nationaux les ait conduits à privilégier le
financement de projets. La mobilisation des ressources intérieures qui a suivi a contribué à
générer de l’espace budgétaire et a permis d’accroître progressivement les dépenses
d’investissement financées en interne.
Et bien que la plupart des pays examinés n’aient pas réduit leurs dépenses militaires dans les
cinq ans qui ont suivi l’année la plus fragile, ils l’ont fait peu après5.. Au fil du temps, les
ressources ont été réorientées vers les secteurs de la santé et de l’éducation (la seule
exception étant le Rwanda, qui a rapidement reporté les fonds alloués aux dépenses
militaires sur les domaines sociaux).

Tableau 7.2. Évolution des indicateurs budgétaires (moyenne)

∆1 : Variation ∆2 : Variation ∆3 : Variation ∆4 : Variation


t0-t5 t0-t10 t0-t15 t0-t20
Variables des recettes (% des recettes intérieures, sauf indication contraire)
Recettes fiscales 3,2 2,1 2,2 4,3
Recettes provenant des ressources 2,7 6,6 5,7 n.d.
Taxes sur les échanges internationaux 0,7 2,3 -0,3 -0,9
Taxes sur les biens et services 6,4 7,6 8,4 10,7
Impôt sur le revenu -5,6 5,1 8,7 18,2
Variables des dépenses (% des dépenses totales sauf indication contraire)
Dépenses courantes -1,62 -1,78 -1,50 -1,16
Dépenses d'investissement 16,82 5,08 7,86 5,25
Dépenses d'inv. financées de l'intérieur 0,26 -0,24 7,77 5,98
Dépenses de santé -1,76 -0,18 1,04 3,16
Dépenses d'éducation -2,65 -0,94 1,44 1,85
Dépenses militaires 0,03 -4,32 -6,32 -9,50

Variables des dépenses Niveau en t0 Niveau en t5 Niveau en t10 Niveau en t15


en dollars par habitant
Dépenses courantes 56,92 39,99 38,72 65,62
Dépenses d'investissement 12,13 16,41 17,04 35,66
Dépenses d'inv. financées de l'intérieur 5,96 3,29 6,68 20,47
Dépenses de santé 18,47 10,66 15,14 24,70
Dépenses d'éducation 67,24 30,31 37,15 64,65
Dépenses militaires 17,31 10,79 12,08 18,96

Sources : FMI, bases de données du département Afrique et des perspectives de l’économie mondiale; FMI,
département des finances publiques; Banque mondiale, base de données des indicateurs de développement
mondiaux; calculs des services du FMI.
Note : ce tableau indique le rythme d’évolution moyen de plusieurs mesures institutionnelles et politiques. Pour
chaque pays, nous examinons l’évolution de la variable entre la dernière année et la première année de chaque
sous-période (par ex., ∆1 = Xt5 − Xt0) et présentons la moyenne sur sept pays.

5
Après un conflit, une réduction des dépenses militaires peut permettre d’élargir l’espace budgétaire. Cependant,
en fonction de la durée et de la gravité du conflit, le processus peut prendre du temps car il faut absorber les
anciens combattants dans la masse salariale publique.

Fonds monétaire international 89


Ordre des réformes budgétaires
Gupta et al. (2007) examinent les difficultés et l’expérience des pays après un conflit en matière
de reconstitution des institutions budgétaires. Ils observent un processus en trois étapes qui
facilite le renforcement des institutions budgétaires : (1) création d’un solide cadre juridique pour
la gestion budgétaire, (2) établissement d’une autorité budgétaire centrale, qui est l’organe de
coordination pour l’aide étrangère et (3) élaboration de politiques fiscales appropriées tout en
introduisant des dispositifs simples
Graphique 7.5. Assistance technique fournie
d’administration des impôts et de gestion des
par le département des finances publiques du
dépenses. Il est à noter toutefois que l’ordre
FMI
de ces étapes peut varier d’un pays à un autre
en fonction des facteurs nationaux Moyenne
spécifiques, en particulier le niveau de Équivalents temps plein Min
Max
7
développement. De plus, la création ou le
6
renforcement des institutions et l’application
5
de la législation relative à l’administration du
4
budget et des recettes doivent aller de pair 3
avec le renforcement du cadre juridique. Dans 2
certains pays, le processus de renforcement 1
des institutions budgétaires a bénéficié d’une 0
assistance technique conséquente (voir t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20

graphique 7.5 pour l’assistance apportée par Sources : Travel Information Management System du FMI et
le département des finances publiques du calculs des services du FMI.

FMI).

La comparaison de l’expérience du Rwanda à


celle du Mozambique révèle l’importance de l’adaptation des réformes aux spécificités
nationales (encadré 7.2)6. Avant le début du conflit, le Rwanda avait un PIB par habitant
supérieur à celui du Mozambique (259 dollars contre 145 dollars) et des institutions budgétaires
plus solides, ce qui explique qu’il ait suivi de plus près les étapes ci-dessus. Les autorités ont
établi un cadre légal et réglementaire en quatre ans (introduction d’une taxe à la valeur ajoutée,
loi sur la gestion des finances publiques, code des avantages fiscaux, loi sur l’impôt sur le revenu
et sur les sociétés) puis a établi une autorité budgétaire semi-autonome. Pour surmonter les
contraintes de capacités, le pays a externalisé l’administration de ses douanes à une entreprise
privée. Le Rwanda disposait déjà, avant le conflit, du cadre juridique et des institutions de base;
après le conflit, il s’est donc attaché à la décentralisation, qui a favorisé un processus inclusif de
paix et de réconciliation par la dévolution de ressources aux collectivités locales (encadré 7.2,
graphique 7.2.1).

6
La figure 7.2.1 de l’encadré 7.2 présente l’assistance technique apportée par le département des finances
publiques, à l’exception de l’assistance en matière budgétaire fournie par d’autres départements du FMI
(département juridique et département des statistiques).

90 Fonds monétaire international


Encadré 7.2. Exemple de deux pays : moment des réformes budgétaires
Mozambique : les institutions budgétaires ont été renforcées par une réforme de la politique fiscale, de
l’administration des impôts et des douanes et de la gestion des dépenses. En 1996, confrontées à de fortes
contraintes de capacités, les autorités ont confié la gestion des douanes à une entreprise privée étrangère.
Une taxe sur la valeur ajoutée a été instaurée en 1999. Cette réforme a été suivie, en 2002, par un code des
avantages fiscaux et une loi sur la gestion des finances publiques, puis en 2003 par un nouveau système
d’impôt sur le revenu et sur les sociétés. L’administration fiscale a alors repris la gestion des douanes (McCoy
et Dunem 2009). Plus tard, en 2005, l’administration fiscale du Mozambique (Mozambique Tax Authority),
une administration semi-autonome centralisée, a été établie (FMI, 2003). Les réformes ont aidé à élargir la
base fiscale dans le cadre d’un système fiscal simplifié, portant le ratio recettes intérieures sur PIB de 12 % à
21 % en seulement 10 ans. Côté dépenses, l’efficience a été améliorée grâce au déploiement du système
public d’information de gestion et au renforcement du système budgétaire. Le FMI et d’autres donateurs ont
fourni une importante assistance technique dans ce cadre. Avec la mise en service des projets d’exploitation
des ressources naturelles, les efforts de renforcement des institutions budgétaires se sont orientés vers
l’établissement d’un cadre et de capacités pour la gestion des recettes provenant de ces ressources.

Rwanda : les réformes budgétaires ont été axées sur l’administration fiscale et la gestion du budget et du
Trésor. Un comité directeur a été établi entre le gouvernement et les donateurs afin de coordonner
l’assistance technique et de suivre les réformes. À partir de 2000, le Rwanda a introduit la décentralisation
budgétaire et, dans les quatre ans qui ont suivi, a mené à bien une réforme des incitations fiscales, introduit
une taxe à la valeur ajoutée et créé une unité chargée des gros contribuables. En 2005, les autorités ont
promulgué un nouveau code des impôts portant sur l’impôt sur le revenu, les procédures fiscales et les
douanes. Grâce à ces politiques et aux améliorations de l’administration fiscale, les recettes intérieures sont
passées d’environ 4 % du PIB à 11 % en seulement quatre ans après 2000.

Graphique 7.2.1. Ordre des réformes budgétaires

Mozambique Rwanda
Externatlisation
de l'administration des douanes Décentralisation budgétaire

Introduction de la TVA
Incitations fiscales

Nlle gestion des fin. publiques et code


des avantages fiscaux transparent Introduction de la TVA

Nouveau système d'impôt


Unité chargée des gros contribuables
sur le revenu et les sociétés

Administration
Nouveau code des impôts
fiscale centrale

to t5 t10 t15 t20 to t5 t10 t 15 t20


Source : calculs des services du FMI.

Fonds monétaire international 91


Politique monétaire et secteur financier
Avant t0, les sept pays étudiés étaient handicapés par une combinaison d’institutions fragiles,
de dispositions financières contraignantes, de contrôles administratifs sur les taux d’intérêt,
les prix et le marché des changes, et de politiques budgétaires et monétaires erratiques. Et
dans tous ces pays (hormis l’Éthiopie), après
t0, les réformes monétaires et financières ont Figure 7.6. Assistance technique apportée par
visé à supprimer ces contrôles, libéraliser les départements des marchés monétaires et
progressivement les échanges et adopter de capitaux du FMI
des politiques monétaires et budgétaires Moyenne
Équivalents temps plein Min
plus avisées. Grâce à ces réformes, les 5 Max
distorsions de prix ont été fortement
4
réduites en cinq ans. Au fil du temps, ces
3
pays ont aussi renforcé l’indépendance de
leur banque centrale et développé des 2

instruments de politique monétaire, ce qui a 1

favorisé la stabilité macroéconomique (voir 0


par exemple, le cas de l’Ouganda, résumé t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20

dans l’encadré 7.3). Le FMI et d’autres Sources : système de gestion des informations de voyage du
donateurs ont soutenu les réformes du FMI (IMF’s Travel Information Management System); calculs
des services du FMI.
secteur financier et de la politique
monétaire tout au long de la période
(graphique 7.6) 7.

L’une des variables essentielles de l’économie est le taux de change, qui était artificiellement
surévalué dans la plupart des pays au moment où ils étaient le plus fragile. Ce problème a
été progressivement corrigé après t0 avec la libéralisation des prix et des changes. Cette
évolution des politiques semble avoir contribué à l’amélioration de la compétitivité, comme
il ressort de l’augmentation progressive du ratio exportations sur PIB (graphique 7.7).

7
La figure 7.6 représente l’assistance technique apportée par les départements des marchés monétaires et de
capitaux à l’exception de l’assistance dans le domaine du secteur financier apportée par d’autres départements
du FMI (comme le département juridique et le département des statistiques).

92 Fonds monétaire international


Graphique 7.7. Compétitivité commerciale

Taux de change effectif réel Exportations de biens et de services


(indice) (en % du PIB)
30 0.3
25
20
0.2
15
10
5 0.1
Moyenne
0 Moyenne + 1 écart-type
Moyenne - 1 écart-type
-5 0.0
t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20 t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18

Sources : système des avis d’information du FMI; FMI, base de données des perspectives économiques
mondiales; calculs des services du FMI.

Encadré 7.3. Ouganda : ordre des réformes monétaires

L’Ouganda est parvenu à stabiliser les prix après des années de forte inflation au tournant des années 90.
Tout en monétisant le déficit budgétaire, le pays a instauré des exigences de réserves et des contrôles
directs sur le crédit afin de contenir l’expansion monétaire (Sharer, De Zoysa et McDonald 1995). Depuis
le début des années 90, la banque centrale de l’Ouganda (Bank of Uganda) a libéralisé les taux d’intérêt,
abandonné les instruments monétaires directs et entrepris des opérations sur le marché monétaire.
Associées à de meilleures politiques budgétaires, ces premières réformes ont permis de réduire l’inflation.

En 1993, les autorités ont promulgué une nouvelle loi sur les institutions financières et les statuts de la
Bank of Uganda, lesquels donnaient l’indépendance à l’institution en précisant ses fonctions d’entité
responsable du contrôle bancaire ainsi que de la formulation et de la mise en œuvre de la politique
monétaire.

Dans les années 90, la banque centrale a recouru aux bons du Trésor pour gérer la liquidité «structurelle»
à long terme et moduler la liquidité à court terme et a conduit des opérations de change pour stériliser la
liquidité «structurelle» à long terme. Après 2001, elle a renoncé à conjuguer plusieurs objectifs politiques
en un seul instrument et a commencé à pratiquer des opérations de mise en pension et de prise en
pension pour les réglages fins et des adjudications de bons du Trésor pour les opérations de stérilisation.
Parallèlement, un marché des titres secondaires a été créé grâce à la formulation d’une stratégie de
gestion de la dette et à la conception d’obligations de référence pour les échéances clés. Plus récemment,
elle a commencé à travailler à l’élaboration d’un cadre fixant un objectif d’inflation.

Les sept pays pratiquaient tous une forme ou une autre d’ancrage des taux de change en t0
et ils ont tous (hormis le Niger et le Cameroun, membres d’une union monétaire) pris des

Fonds monétaire international 93


mesures pour assouplir leur régime des changes après plusieurs décennies de contrôles des
changes (graphique 7.8).

Graphique 7.8. Évolution du régime des changes

t 0 t 1 t 2 t 3 t 4 t 5 t 6 t 7 t 8 t 9 t 10 t 11 t 12 t 13 t 14 t 15 t 16 t 17 t 18 t 19 t 20 t 21 t 22 t 23 t 24 t 25 t 26 t 27
Éthiopie 3 3 7 7 7 7 7 7 7 7 7 7 7 7 7 3 3 6 6 6 6 6
Mozambique 5 5 7 8 8 8 8 8 8 8 8 8 3 3 7 7 7 7 9 9 9 9 9
Nigéria 3 7 7 7 7 7 7 7 7 7 7 7 3 7 4 8 8 8 8
Rwanda 4 8 8 8 7 7 7 7 7 7 7 7 3 3 8 4 6 6 6
Ouganda 7 7 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 7 9 9 9 9 9

Légende
1 Ancrage fixe 10 Changes flottants
5 Ancrage souple classique 8 Autre régime administré
6 Parités mobiles Données non disponibles

Sources : FMI, base de données du Rapport annuel sur les régimes et les restrictions de change et calculs
des services du FMI.

De plus, avec la normalisation de la situation


économique postérieure aux périodes les Graphique 7.9. Réserves de change
Moyenne
plus fragiles, les pays étudiés ont pu Mois d'importations Min
reconstituer des niveaux de réserves de Max
15
change plus appropriés, le taux moyen de
10
couverture des importations étant passé, en
quatre ans, de moins d’un mois à environ 5
quatre mois (graphique 7.9). Ces évolutions
0
ont fait partie intégrante du processus
d’acquisition de résilience car elles ont aidé -5
les pays à mieux résister aux chocs internes t0 t2 t4 t6 t8 t10 t12 t14 t16 t18 t20

et externes.
Sources : FMI, base de données du département Afrique et
calculs des services du FMI.
CONCLUSIONS

Ce chapitre a analysé les trajectoires de


réforme suivies par les sept pays qualifiés aujourd’hui de «résilients». Ces pays étaient
caractérisés, dans leur période la plus fragile, par des institutions financières extrêmement
faibles et des marchés financiers peu profonds sujets à de multiples restrictions. Ces
handicaps ont été progressivement surmontés par la suppression des contrôles
administratifs (notamment sur les taux d’intérêt et le taux de change) et la création d’un
espace budgétaire pour des politiques budgétaire et monétaire prudentes. La stabilisation
macroéconomique qui a suivi a ouvert la voie à une augmentation des revenus réels. Au fil

94 Fonds monétaire international


du temps, ces pays ont renforcé leurs institutions budgétaires, développé leur cadre de
politique monétaire et réformé leur système financier. Et bien que les réformes entreprises
aient présenté des points communs, l’ordre dans lequel elles ont été exécutées et les
domaines visés étaient propres à chaque pays, ce qui montre bien que l’ordre optimal des
réformes n’obéit pas à un principe unique. Cette analyse a d’autre part illustré les
caractéristiques clés du processus de transition, à savoir :
 Au départ, ces pays présentaient des institutions faibles et des distorsions de marché
induites par les politiques, qui doivent être rapidement réformées pour promouvoir
la stabilisation macroéconomique et faciliter la croissance.
 Les progrès ont été plus rapides dans les premières années, grâce au constat de la
nécessité de réforme pour améliorer les résultats et à la mobilisation des capacités
qui avaient survécu à la crise.
 Les dépenses d’investissement et les dépenses militaires ont été élevées dans un
premier temps, puis la part de la santé et de l’éducation dans les dépenses s’est
accrue.
 Il était indispensable d’accroître l’espace budgétaire. Au départ, les pays ont pu y
parvenir en augmentant les impôts, mais le soutien des donateurs était également
nécessaire (et comme les niveaux de dette sont élevés, il était également important
que les donateurs allègent la dette de ces pays). Les pays étudiés ont également
amélioré leurs institutions économiques, notamment les régimes des échanges et
des changes, ainsi que les cadres juridiques pour la gestion budgétaire,
l’administration des impôts et la gestion des dépenses.
Il faut au moins dix ans d’efforts concertés pour acquérir une résilience suffisante.

Fonds monétaire international 95


96 Fonds monétaire international
8 Conclusions

De nombreux travaux de recherche ont apporté un éclairage sur les facteurs de fragilité d’un
pays ainsi que sur les conditions et les politiques susceptibles d’accroître sa résilience.
L’expérience de chaque pays est unique, mais on peut envisager l’acquisition de résilience
comme une transition d’un état de gouvernance et d’institutions très faibles — à l’extrême
impliquant une faillite totale de l’État et le conflit — à une situation dans laquelle les pays
peuvent, de façon fiable, fournir des services publics à leur population dans un contexte de
paix et de stabilité politique. L’analyse réalisée dans ce document a montré que cette
transition comporte plusieurs étapes ou éléments.
Bien que de nombreux États fragiles d’Afrique subsaharienne aient accompli d’importants
progrès depuis les années 90, de trop nombreux pays ne sont pas parvenus à rompre avec la
fragilité malgré un environnement extérieur globalement favorable (allégement de la dette,
booms des matières premières et aide financière et assistance technique importantes).
Certains pays ont même régressé, ce qui confirme la nécessité de s’assurer que les gains de
résilience et les réformes qui les sous-tendent sont suffisamment affirmés et pérennes. De
plus, de nouveaux défis sont apparus, en particulier l’expansion de groupes violents opérant
à travers les frontières, qui pose de nouvelles menaces pour la cohésion des États et les
oblige à œuvrer à l’inclusion et à la sécurité et à travailler en concertation.
La fragilité persistante de plusieurs pays montre que des facteurs critiques de fragilité de
l’État sont en jeu, à savoir des dirigeants frileux, un manque de cohésion politique, des
capacités faibles, un engagement insuffisant envers la construction des institutions
économiques et la mise en œuvre de politiques et de réformes favorables à la croissance, et
une incapacité à générer ou à bien utiliser un espace budgétaire. Ces facteurs expliquent
aussi les régressions observées, y compris les crises ou les conflits récents. Certains des pays
enfermés dans ce piège disposent de ressources naturelles importantes et n’ont pu jusqu’ici
convertir les gains exceptionnels des dernières années en résultats concrets sur le plan du
développement.
Pourtant, plusieurs pays sont parvenus à accroître leur résilience. Ces pays ont en général
adopté des dispositifs politiques plus inclusifs, renforcé la qualité de leurs politiques
économiques et avec le temps, leurs institutions et l’environnement économique
(notamment en améliorant les régimes de change, en supprimant les restrictions financières,
en mettant en œuvre de meilleures politiques budgétaires et en renforçant leurs capacités
de gestion budgétaire). Dans ce processus, une stratégie résultant d’un consensus interne
offrant un mécanisme pour mobiliser l’aide — financière et technique — de la communauté

Fonds monétaire international 97


internationale a joué un rôle déterminant. Il est également essentiel de ménager un espace
budgétaire pour que cette stratégie nationale puisse se traduire en investissements publics
et en dépenses accrues dans le domaine du développement social; la plupart des pays y sont
parvenus grâce à la mobilisation de recettes intérieures, associée à des allégements de dette
et à l’augmentation de l’aide. Et bien que le taux de rendement des investissements publics
ait été particulièrement élevé, l’impact des gains de résilience sur les résultats sociaux n’a pas
été aussi net, même si des progrès sont manifestes dans le domaine de la santé et de
l’éducation.
Les constats relatifs à l’expérience des pays riches en ressources sont contrastés. Alors que
certains pays semblent avoir profité de la manne récente des ressources naturelles pour
renforcer leur capacité de résilience, d’autres ont eu bien plus de difficultés à le faire. Il
semble manquer à ces derniers un engagement pour une croissance inclusive, des politiques
sociales robustes et des cadres institutionnels garantissant une gestion transparente et
équitable de ces richesses.
En résumé, cette analyse de l’expérience de pays fragiles d’Afrique subsaharienne montre
que trois facteurs jouent un rôle déterminant dans le renforcement de la résilience de ces
pays :
 Un dispositif politique suffisamment inclusif, qui contribue au maintien de la paix et à
la prévention des graves troubles politiques.
 Des dirigeants engagés, qui ont la volonté et les capacités de promouvoir des
politiques qui traduisent cette stratégie en action et mettent en œuvre des réformes
améliorant la gouvernance, la transparence et la responsabilité. Cela est
particulièrement important dans les pays analysés, qui ont commencé avec de faibles
institutions incapables de fournir des freins et contrepoids adéquats. Le facteur du
leadership est critique car il permet des politiques et des réformes qui favorisent la
stabilité économique, génèrent un espace politique pour améliorer le niveau de vie
et, avec le temps, contribuent au renforcement des institutions et des capacités.
 Une aide internationale importante apportée sous forme d’aide financière et
d’assistance technique ciblées sur la sécurité et le développement. Les partenaires
internationaux doivent être prêts à engager un dialogue durable avec les pays
fragiles, à apporter des formes d’aide financière susceptibles d’améliorer l’efficacité
de l’État, à coordonner étroitement leurs interventions et à axer les efforts de
développement des capacités sur les institutions économiques.
Dès lors que ces conditions sont réunies, un processus de mobilisation des recettes
intérieures peut conforter la solidité financière de l’État et faciliter l’établissement, entre les
citoyens et leur gouvernement, d’un contrat implicite favorable à la bonne gouvernance et la
responsabilité. À plus long terme, il faut aussi favoriser un environnement propice à
l’expansion du secteur privé pour pérenniser la croissance.
Sortir de la fragilité reste un défi difficile pour plusieurs pays. Les expériences étudiées ici
laissent à penser que même lorsque les facteurs internes et externes sont bien alignés, ce

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processus est long et un retour en arrière est toujours possible. Ce constat demande que les
partenaires aient des attentes réalistes quant au rythme des progrès et prennent un
engagement de longue durée, qui concilie les besoins immédiats et les priorités à long
terme. Mais les études de cas présentées ici ont aussi montré que des pays peuvent
accomplir d’importants progrès et leur expérience apporte de précieux éclairages qui
pourront être utiles à d’autres pays.

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