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Comprendre la Grâce et le Mérite

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LA GRÂCE

Grâce actuelle – Grâce habituelle – Le Mérite.

par

AUGUSTE-ALEXIS GOUPIL, S. J.

Nouvelle édition
à partir de la troisième édition revue et corrigée de 1936

Éditions Saint-Remi
– 2022 –
Nihil obstat :
GUY DE BROGLIE, S. J.
Lector theologiæ.
Lutetiæ Parisiorum, die 12 aprilis 1936,
Imprimatur :
L. BOSSUET,
Can Cens. lib.
Valle Guidonis, die 31a martii 1936.

Du même auteur aux ESR :


LA VRAIE RELIGION, 175 P., 15 €

L'ÉGLISE. INSTITUTION – CONSTITUTION – POUVOIR, 174 P., 15 €

APOLOGÉTIQUE, 175 P., 15 €

LA RÈGLE DE LA FOI TOME I, LE MAGISTÈRE VIVANT – LA TRADITION – LE


DÉVELOPPEMENT DU DOGME. 182 P., 15 €

LA RÈGLE DE LA FOI TOME II – LA SAINTE ÉCRITURE, INSPIRATION –


INTERPRÉTATION – CANONICITÉ 201 P., 15 €

LA GRÂCE – GRÂCE ACTUELLE – GRÂCE HABITUELLE – LE MÉRITE., 163 P., 15 €

Éditions Saint-Remi
BP 80 – 33410 Cadillac
saint-remi.fr
Préface
Le but qu’on s’est proposé en composant ce petit Traité de la
Grâce a été d’offrir aux chrétiens cultivés désireux de mieux
connaître leur religion un exposé solide et clair de ces questions
doctrinales fort belles mais un peu difficiles. Aussi demeurent-
elles trop ignorées. De cette ignorance une autre excuse peut être
invoquée ; c’est que les moyens de la dissiper font défaut. Sans
doute, il existe en latin de nombreux et savants traités dogma-
tiques ; ils sont rares en français. De plus, ces doctes livres latins,
destinés à l’enseignement des Séminaires et des Universités, sup-
posent des lecteurs familiarisés avec la philosophie et la langue
scolastique. Ce premier obstacle suffit à décourager le lecteur non
préparé. N’y avait-il donc pas lieu de présenter au public, entre les
Manuels élémentaires de religion et les Traités réservés aux
spécialistes, un exposé approfondi et raisonné de la doctrine
catholique et cependant abordable à tous !
L’auteur l’a essayé dans ce livre. Il y donne tout l’enseignement
théologique sur la grâce, avec la suite des propositions, avec le
développement des preuves : Écriture, Tradition, raison théo-
logique. Ici et là il a dit un mot des systèmes les plus célèbres ou
des explications philosophiques les plus plausibles. S’il a gardé et
traduit de son mieux certains termes d’école nécessaires et
consacrés par l’usage, il s’est pourtant efforcé de bannir tout
vocabulaire technique et d’employer le langage de tout le monde.
Avant tout il a cherché la précision et la clarté.
Présenté d’abord sous forme de cours public pendant toute
une année à un auditoire d’hommes, et aussi à un auditoire de
femmes instruites, ce livre offre du moins cette garantie qu’il a
subi l’épreuve de l’enseignement. L’expérience a montré quel
intérêt soutenu prennent aux doctrines révélées les intelligences
chrétiennes.
Pas n’est besoin de signaler l’importance du sujet. La grâce est
par excellence le don du Rédempteur. Jésus-Christ n’est venu sur
terre que pour conquérir et nous rendre cette divine grâce dont la
4 PRÉFACE

perte avait causé la ruine de l’humanité, et dont la possession


assure le ciel.
Ami lecteur, tolle, lege, prends et lis ; mais lis sans hâte et même
reviens sur ce que tu as lu pour le mieux comprendre, goûter,
assimiler. Il n’y a ici que la doctrine des Écritures, l’enseignement
de l’Église, la foi. Puisse-t-elle, toujours mieux possédée, t’aider
aussi à mieux vivre !
30 juin 1925, en la fête de saint Paul, prédicateur insigne de la grâce.
AUGUSTE-ALEXIS GOUPIL, S. J.

Préface de la seconde édition.


Cette nouvelle édition n’est pas une simple réimpression de la
première. D’assez nombreuses et importantes corrections,
modifications, additions y ont été faites. Bien qu’elles portent
seulement sur des détails, elles assurent cependant, je l’espère, à
l’exposé de la doctrine plus de cohérence et d’exactitude. On le
remarquera surtout dans les questions de la justification et du
mérite.
Je dois ces améliorations à l’extrême obligeance du R. P. Guy
de Broglie, S, J., qui a bien voulu relire tout mon travail et me faire
bénéficier de sa science. Qu’il veuille bien agréer le témoignage de
ma gratitude. Avec les titres courants au haut des pages, j’ai ajouté
encore les références aux citations des Pères et de saint Thomas.
AUGUSTE-ALEXIS GOUPIL, S. J.

Note pour la troisième édition.


Une addition un peu importante (p. 51-52) touchant le don de
la persévérance finale, quelques références, qui avaient été omises,
ajoutées, voilà les seules modifications apportées à l’édition
précédente.
Pâques 1936, 12 avril.
AUGUSTE-ALEXIS GOUPIL, S. J.
Cours supérieur de Religion
__________________

LA GRÂCE
__________________

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

Dieu, fin de l’homme. — Tout être cherche nécessairement


son bien. C’est de cette recherche que procède toute l’activité des
êtres, comme c’est l’acquisition et la possession du bien qui
constitue le terme, la fin de leur action. L’homme aussi poursuit
donc son bien ; mais chez lui, être intelligent, cette tendance
nécessaire est consciente, volontaire ; elle s’appelle désir, et du
désir satisfait par la possession du bien naît le bonheur. Si cette
possession du bien propre à l’homme est totale et définitive, elle
constitue la béatitude, la perfection qui achève l’être humain, la
fin dernière où il se tient et dont il jouit. De telle sorte que ces
trois idées : perfection, bonheur, fin dernière, ne désignent que
trois aspects divers d’une unique réalité. Et comme le désir du
bonheur est de tous le plus profond et le plus universel, il s’ensuit
qu’il n’y a pas de problème qui intéresse davantage l’homme que
celui de sa fin dernière : « Tout le but de l’homme est d’être
heureux, Jésus-Christ n’est venu que pour nous en donner le
moyen. Mettre le bonheur où il faut, c’est la source de tout le
bien ; et la source de tout le mal est de le mettre où il ne faut pas.
Disons donc : Je veux être heureux. Voyons comment ; voyons la
fin où consiste le bonheur ; voyons les moyens d’y parvenir »
Bossuet, Méditations sur l’Évangile, début).
Or « la fin où consiste le bonheur » n’est pas et ne peut pas
être un bien créé, mais Dieu seul possédé par l’âme humaine dans
la connaissance et dans l’amour. « Il est impossible, dit saint
Thomas d’Aquin, que la béatitude de l’homme soit en quelque
bien créé. En effet, la béatitude est un bien parfait qui remplit
totalement l’appétit ; autrement il ne serait pas la fin dernière si
6 LA GRÂCE

quelque bien restait encore à désirer. Or, l’objet de l’appétit


humain, c’est-à-dire de la volonté, est le bien universel, comme
l’objet de l’intelligence est le vrai universel. D’où il appert que
rien, sinon le bien universel, ne peut contenter la volonté de
l’homme. Or, il ne se trouve en aucun bien créé, mais seulement
en Dieu, toute créature n’ayant qu’une bonté partielle. Donc,
Dieu seul peut remplir la volonté de l’homme, et par suite la
béatitude de l’homme consiste en Dieu seul » (1a 2æ, q. 2, a. 8).
Fin naturelle, fin surnaturelle. — Connaître Dieu et l’aimer,
telle est donc la fin dernière où consiste le bonheur de toute
créature intelligente. Mais il y a deux façons bien différentes de
connaître Dieu : l’une naturelle, c’est-à-dire proportionnée aux
forces de la nature créée, et qui consiste pour l’homme à atteindre
Dieu par le moyen du raisonnement, à le connaître par ses
œuvres, à découvrir en elles sa souveraine perfection. Cette
connaissance médiate de Dieu, et un amour correspondant,
auraient pu être la fin et le bonheur naturels de l’homme ; en
réalité, cette fin naturelle n’a jamais été la sienne.
Il y a une autre façon de posséder Dieu : c’est de le connaître
immédiatement, intuitivement, comme il se connaît et s’aime lui-
même, donc, sans le détour ni l’imperfection du raisonnement,
mais directement et face à face. Cette vision intuitive, qui est aussi
et s’appelle béatifique, est-elle proportionnée aux forces et aux
exigences de la nature humaine ? Nullement ; elle les dépasse to-
talement ; c’est ce qu’on exprime en disant qu’elle est surnaturelle,
au-dessus de toute nature créée. Toutefois c’est à cette fin surna-
turelle et à ce bonheur que Dieu destine l’homme : « Maintenant,
nous voyons Dieu comme dans un miroir [le miroir de ses œuvres], et
d’une manière énigmatique, mais alors [au ciel] nous le verrons
face à face : aujourd’hui je connais partiellement, mais alors je
connaîtrai comme je suis connu » (1Co 1312).1
La grâce, moyen de la fin surnaturelle. — La fin de
l’homme est donc surnaturelle, au-dessus des forces propres de sa

1
Voir infra, p. 112-116.
NOTIONS PRÉLIMINAIRES 7

nature. Il faut par conséquent que Dieu, qui appelle l’homme à


cette fin, lui donne aussi les moyens d’y atteindre ; il faut qu’il élève
la nature. Or le moyen de cette élévation, c’est la grâce.
« Votre grâce en cette vie. » — Dieu destine l’homme à la
vision béatifique du ciel ou, comme on dit, à la gloire : « Je
supporte tout, dit saint Paul, à cause des élus, afin qu’eux aussi
obtiennent le salut qui est dans le Christ Jésus avec la gloire
éternelle » (2Ti 210). Mais Dieu ne pouvait-il pas donner à
l’homme cette gloire du ciel après l’épreuve terrestre, comme
récompense d’une vie naturellement bonne, et sans l’avoir
préalablement sur terre élevé et préparé par la grâce ?
Non, Dieu ne saurait agir ainsi. Il ne procède pas par sauts ;
ses œuvres sont harmonieuses ; tout y apparaît continu et
proportionné. S’il destine l’homme à une fin surnaturelle, il l’y veut
mener par un moyen surnaturel. Pour nous préparer au don de la
gloire dans le ciel, il nous fait sur terre le don de la grâce : voie et
terme se répondent. C’est ce que nous exprimons dans l’acte
d’espérance : « Mon Dieu, j’espère avec une ferme confiance que
vous me donnerez votre grâce en cette vie et, si j’observe vos
commandements, votre gloire en l’autre... etc. »
Sens du mot grâce. — Le mot grâce a dans l’usage, profane
ou sacré, des sens variés qui dérivent les uns des autres. Il peut
signifier :
la bienveillance de celui qui donne et d’où procède le don :
« Noé trouva grâce devant Dieu » (Gn 68) [usage sacré]. — Avoir
les bonnes grâces de quelqu’un [usage profane] ;
le don qui vient de cette bienveillance : « À chacun de nous a
été donné sa grâce propre » (Eph 47) [usage sacré]. — Il m’a com-
blé de grâces [usage profane] ;
la reconnaissance pour le don reçu : « Je ne cesse de rendre
grâces pour vous » (Eph 116) [usage sacré]. — « Rendez grâce au
seul nœud qui retient ma colère » (Racine) [usage profane] ;
l’agrément, le charme qui provoque la bienveillance : « La
grâce est répandue sur vos lèvres » (Ps 44, 3) [usage sacré]. — « Et
la grâce plus belle encor que la beauté » (La Fontaine) ; « Je ne
8 LA GRÂCE

trouve qu’en vous je ne sais quelle grâce. Qui me charme toujours


et jamais ne me lasse » (Racine) [usage profane].
Dans ce traité, nous prenons le mot grâce au sens sacré de don
provenant de l’amour bienveillant de Dieu à notre endroit, don
gratuit, fait par pure bonté : « Qu’est la grâce ? demande saint
Augustin : un don gratuit. Qu’est un don gratuit ? un don
accordé, non dû » (Tract. 3 in Jn, n. 9). À la vérité, le premier don
que Dieu nous fait, c’est son amour même, et cet amour est sans
cause de notre part. De cet amour viennent tous les autres dons ;
nais on réserve le nom de grâce à ces dons qui dérivent de
l’amour divin.
Les dons naturels sont-ils des grâces ? — On peut
répondre : oui, parce que notre création, notre nature humaine
avec ses facultés, etc., ne nous sont pas dues. Ce sont des bien-
faits gratuits dont nous devons remercier Dieu. Les païens, pour
ne pas l’avoir fait, sont inexcusables, dit saint Paul : « Puisque,
ayant connu Dieu [par leurs lumières naturelles], ils ne l’ont pas
glorifié comme Dieu, et ne lui ont pas rendu grâces » (Rm 124).
Toutefois, pour éviter la confusion dans les termes, pour lever
l’équivoque dont abusaient les hérétiques pélagiens qui
employaient le mot de grâce, mais entendaient par là seulement la
nature, l’Église a réservé le nom de grâce aux dons proprement
surnaturels. D’ailleurs, et nous le dirons plus loin, la grâce
surnaturelle est encore plus gratuite, plus complètement grâce que
les dons de la nature.
Division de la grâce. — La grâce, don de Dieu, se divise de
multiples façons, soit qu’on la considère en elle-même, ou dans
ses effets, ou dans son origine. Indiquons les principales
divisions :
1° Grâce incréée et grâce créée. — La grâce incréée, c’est Dieu
même se communiquant à la créature raisonnable, soit de façon
encore imparfaite, telle que l’habitation du Saint-Esprit dans les
âmes, soit parfaitement dans la vision béatifique (la gloire). — La
grâce créée est celle que nous avons définie ci-dessus : un don
surnaturel et gratuit de Dieu.
NOTIONS PRÉLIMINAIRES 9

2° Grâce extérieure et grâce intérieure. — La grâce extérieure


est tout don de Dieu extérieur à l’homme, comme la prédication
de l’Évangile, les exemples des saints, les lois et préceptes du
christianisme, la préservation des occasions du péché, etc.
Écoutons saint Augustin décrire vivement cette grâce de préser-
vation ; il fait ainsi parler Dieu : « Tu n’as pas commis l’adultère ?
c’est qu’un mauvais conseiller ne s’est pas rencontré. Qu’il ne se
soit pas rencontré, c’est moi qui en suis cause. Le lieu, le temps
ont manqué : c’est moi qui ai fait qu’ils manquassent. Reconnais
donc la grâce de celui à qui tu dois même de n’avoir pas donné
accès au crime » (Serm. 99, 6). — La grâce intérieure est celle qui
affecte l’intime de l’homme, soit qu’elle adhère durablement à
l’âme, soit qu’elle en meuve les facultés de façon passagère.
3° Grâce « gratis data » et grâce « gratum faciens ». — Par
allusion à une parole du Christ conférant à ses Apôtres les dons
miraculeux : « Gratis accepistis, gratis date ; vous les avez reçus
gratuitement, donnez-les gratuitement » (Mt 108), les théologiens
donnent le nom de grâce « gratis data » aux charismes ou dons
miraculeux accordés à certains hommes. Tels sont les dons de
prophétie, d’inspiration, des miracles, du parler en langues, etc.
Saint Paul (1Co 124-11) énumère les principaux. Ces grâces sont
données moins à l’avantage de celui qui les reçoit que pour le
profit spirituel d’autrui. — La grâce « gratum faciens » est celle qui
concourt à la justification du sujet, qui le rend saint et agréable à
Dieu. C’est celle-là que nous avons à étudier. Elle se divise en :
4° Grâce actuelle et grâce habituelle. — La grâce actuelle se
définit une motion, une impulsion passagère de Dieu à un acte
surnaturel, c’est-à-dire un secours gratuit transitoire par lequel
Dieu meut notre âme pour lui faire produire des actes surnaturels
d’intelligence, de volonté, d’exécution. — La grâce habituelle ou
sanctifiante, à laquelle se joignent les vertus infuses et les dons du
Saint-Esprit, est un don permanent fait à l’âme et qui y adhère à la
façon d’une qualité stable.
5° Grâce originelle et grâce du Rédempteur. La grâce
originelle, ou encore la grâce de Dieu, est celle qui fut donnée aux
anges et à nos premiers parents avant leur péché. — La grâce du
10 LA GRÂCE

Rédempteur, ou du Christ, est celle qui est accordée aux hommes


depuis la chute par les mérites du Sauveur. Remarquons que, dans
la théorie où le Verbe se serait incarné indépendamment du
péché, toute grâce, même originelle, doit s’appeler grâce du
Christ. Pour éviter toute contestation, nous parlerons de la grâce
du Rédempteur.
Ces deux grâces : originelle et du Rédempteur, ne sont pas de
nature différente, mais seuls les aspects et les effets diffèrent. La
grâce originelle élevait l’homme sans aucun mérite de sa part à l’ordre
surnaturel : la grâce du Rédempteur guérit d’abord de la blessure
du péché et relève ensuite l’homme, malgré son démérite, jusqu’à
l’ordre surnaturel d’où il est déchu. La première est une grâce
élevante, la seconde est d’abord médicinale et ensuite relevante.
Division du Traité. — Parmi les sens multiples du mot grâce,
nous avons retenu particulièrement celui de don gratuit, prove-
nant de l’amour de Dieu, don surnaturel destiné à nous faire
atteindre la fin surnaturelle que Dieu nous a marquée. Cette
définition est celle de la grâce gratum faciens, qui nous rend saints et
agréables à Dieu, et c’est elle qui fait l’objet du présent Traité. Il
comprendra donc trois parties : 1° La Grâce actuelle ; 2° La
Grâce habituelle ; 3° Le Mérite, qui est le fruit de la grâce.
PREMIÈRE PARTIE

La Grâce actuelle
Division du sujet. — Quatre questions se posent au sujet de
la grâce actuelle : quelle est sa nature, sa nécessité, son efficacité,
comment Dieu la distribue-t-il aux âmes ? Ces questions
partageront la première partie du Traité.

CHAPITRE PREMIER.

De la nature de la grâce actuelle.

Difficulté de la question. — Nous avons dit que la grâce


actuelle était une impulsion passagère donnée par Dieu à notre âme pour
lui faire produire des actes surnaturels. C’est un secours de Dieu pour
nous faire agir en vue de notre salut. Mais ce secours, étant
comme notre fin elle-même de l’ordre surnaturel, échappe à notre
mode propre de connaissance, et ne peut nous être connu que
par analogie, c’est-à-dire par une similitude imparfaite avec les
choses de l’ordre naturel. C’est ce qui rend si difficile l’étude du
surnaturel.
Analogie entre le concours naturel et le concours
surnaturel. — On peut comparer le concours surnaturel que
Dieu donne à nos actes salutaires (grâce actuelle) avec le concours
d’ordre naturel par lequel Dieu soutient nécessairement tout
notre être, notre vie, toute notre action : « En lui nous vivons,
nous agissons, nous existons » (Ac 1728). De même que dans
l’ordre naturel nous ne sommes ni ne pouvons rien sans le
concours de Dieu, de même dans l’ordre surnaturel nous ne
pouvons rien faire qu’avec la grâce : « Celui qui demeure en moi
et en qui je demeure porte beaucoup de fruits ; car séparés de moi
vous ne pouvez rien faire » (Jn 155). Ces deux concours sont donc
nécessaires, chacun dans son ordre, et c’est là leur ressemblance.
12 PART. I : LA GRÂCE ACTUELLE

Mais voici les différences. Dieu, nous le savons, n’était pas tenu
de nous créer ; mais s’il nous crée, il doit à sa sagesse de nous
donner ce que requiert notre nature ; le concours naturel, requis
par notre nature, lui est donc réellement dû. Au contraire, le
concours surnaturel, la grâce, ne nous est aucunement dû, même
après notre création ; il est donc totalement gratuit. — De plus le
concours naturel de Dieu s’exerce aussi bien dans nos actes
mauvais que dans nos actes bons. Non pas évidemment que Dieu
fasse la malice de nos actes, mais il fait avec nous tout ce qu’il y a
de positif dans notre acte mauvais, dont la malice n’est qu’une
déficience, un manque à l’ordre voulu. Au contraire, le concours
surnaturel, la grâce ne coopère qu’à des actes bons. — Enfin le
concours naturel applique seulement et meut nos facultés à
l’action, mais ne leur donne pas des forces nouvelles. Au
contraire la grâce confère de nouvelles forces à notre intelligence
et à notre volonté.
Méthode à suivre. — Le caractère surnaturel de la grâce la
rend donc difficile à connaître. Pour nous en faire une idée au
moins imparfaite, voici la méthode que nous suivrons. Nous
constaterons d’après les sources de la révélation (Écriture et
Tradition) ce que la grâce fait dans nos âmes, soit quant à la
manière dont elle les porte aux actes surnaturels, soit quant aux
forces qu’elle leur donne. Puis, ayant constaté le fait surnaturel,
nous en chercherons l’explication philosophique ; nous essaierons
de concevoir et d’exprimer la nature de la grâce, l’essence de ce
secours divin. Autrement dit, nous étudierons ce que fait la grâce
afin de voir ce qu’elle est.

I° Ce que fait la grâce.


La manière et le but. — Dans ce que la grâce fait en nous,
nous pouvons distinguer deux aspects : la manière dont elle agit
sur nos facultés, les forces qu’elle leur donne. Et quant à la
manière, la grâce excite, appelle nos facultés à l’acte, puis elle les
aide à ce même acte. Quant aux forces qu’elle donne à nos
facultés, elles sont de deux sortes ; elles guérissent et elles élèvent.
CHAP. I – DE LA NATURE DE LA GRÂCE ACTUELLE 13

Voilà ce que nous allons exposer le plus clairement possible en


deux propositions.
Ière proposition. — La grâce excite, appelle nos facultés, intelligence
et volonté, aux actes salutaires, et nous aide à les faire. — Expliquons
quelques termes.
Acte salutaire : c’est-à-dire acte qui est ordonné à notre salut.
On dit à peu près indifféremment : acte surnaturel ou acte
salutaire. L’acte salutaire total, achevé, au plein sens du mot, est
un acte libre. Or, à faire cet acte libre salutaire la grâce nous aide
de deux façons et comme en deux étapes successives : en
excitant, éveillant nos facultés, puis en les accompagnant dans
leur activité réfléchie.
Actes indélibérés et actes délibérés : Les actes de nos
facultés raisonnables, intelligence et volonté, se divisent en actes
indélibérés : ce sont ceux qui préviennent la réflexion, le libre
choix ; et actes délibérés, ceux que nous produisons avec réflexion
et librement. Qui n’a constaté, en effet, la présence soudaine en
son esprit de pensées fortuites, que nul travail de réflexion n’a
provoquées ; de même dans la volonté, la naissance involontaire
de désirs et d’inclinations où la liberté n’est point engagée ! On dit
de ces actes indélibérés qu’ils sont in nobis site nobis, en nous sans
nous, c’est-à-dire qu’ils sont en nous, sortant de notre activité
spirituelle, vitale, mais sans nous, sans notre coopération libre. Or
précisément la grâce concourt à la production des deux sortes
d’actes, indélibérés et délibérés, et selon qu’elle concourt aux uns
ou aux autres elle prend divers noms qu’il est utile de connaître.
« Gratia excitans, gratia adjuvans. » — Les noms donnés à
la grâce actuelle se partagent en deux séries, selon que la grâce a
rapport aux actes indélibérés ou aux actes délibérés.
a) Par rapport aux actes indélibérés, la grâce est dite excitans ou
vocans, grâce d’appel parce qu’elle excite, éveille, appelle nos
facultés à l’action. De même qu’un dormeur avant d’agir doit être
réveillé, ainsi l’âme avant de faire un acte surnaturel doit y être
excitée, appelée par la grâce de Dieu. Cette même grâce est
14 PART. I : LA GRÂCE ACTUELLE

encore appelée præveniens, parce qu’elle prévient et devance notre


acte libre ; ou operans, parce qu’elle opère en nous, sans cependant
notre coopération libre ; ou encore antecedens, antécédente, par
rapport à l’autre grâce qui suit, accompagnant l’acte délibéré.
b) Par rapport aux actes délibérés, libres, salutaires, la grâce est dite
adjuvans, grâce d’aide, parce qu’elle soutient la faculté dans le
consentement libre ; elle est dite concomitans, parce qu’elle
accompagne notre activité libre ; ou cooperans, parce qu’elle
coopère à cette même activité ; enfin subsequens, parce qu’elle suit
la première action de la grâce.
La grâce qui éveille nos facultés et les appelle à l’acte, gratia
excitans, est-elle de même espèce que la grâce qui soutient ces
facultés dans leur consentement libre, gratia adjuvans ? C’est
probable, non certain, Le Cardinal Billot tient fermement que ces
dénominations désignent « les multiples rapports d’une seule et tou-
jours invariable grâce à ses divers effets » (De Gratia, q. 111, p. 159).
Notons encore que cette terminologie n’est pas unanimement
entendue ainsi. Certains théologiens, tout en employant ces
mêmes mots, les expliquent un peu différemment. Nous avons
adopté l’explication la plus communément suivie. Quant à la
division en grâce suffisante et grâce efficace, elle a un sens différent
et sera étudiée plus loin. Venons maintenant aux preuves de la
proposition. Deux parties dans cette proposition.
Ière partie : La grâce nous excite, nous invite à faire des
actes salutaires. — Il s’agit donc de la grâce d’appel, gratia
excitans, dont le premier effet est de produire l’acte indélibéré.
Preuves : 1° L’Écriture. La Sainte Écriture emploie fréquem-
ment ces expressions : Dieu appelle, ouvre le cœur, les yeux, le
sens, etc. « Voici que je me tiens à la porte et que je frappe » (Ap
320). « Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs »
(Mc 217). « Ceux que Dieu a prédestinés, il les a aussi appelés, et
ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés » (Rom, 830). « Le
Seigneur ouvrit le cœur de Lydie, afin qu’elle fût attentive à ce
que disait Paul » (Ac 1614). « Alors Jésus leur ouvrit l’esprit pour
comprendre les Écritures » (Luc 2445). Tous ces passages nous
CHAP. I – DE LA NATURE DE LA GRÂCE ACTUELLE 15

montrent l’action divine de la grâce excitant, prévenant l’action


humaine, et par des actes indélibérés appelant l’homme à poser
des actes salutaires.
2° La Tradition. Nous aurons souvent en cette matière de la
grâce à citer saint Augustin. Ses travaux, ses luttes contre les
hérétiques pélagiens lui ont donné à ce sujet une autorité
éminente, confirmée par les témoignages des Souverains Pontifes,
et qui lui ont valu le nom de Docteur de la Grâce. « Qui peut croire,
dit-il, s’il n’est pas d’abord atteint par un appel, c’est-à-dire par
quelque attestation des choses ? Et qui donc est maître qu’à son
esprit se présente telle considération capable d’entraîner sa
volonté à croire ? » (Ad. Simplic., I, 1, q. 2, n. 21). Et encore : « Par
l’action persuasive de ce que nous voyons, Dieu nous amène à
vouloir, à croire ; soit qu’il agisse au dehors par les exhortations
de l’évangile, soit qu’il agisse à l’intime de nous-mêmes où
personne n’est maître de ce qui peut lui venir à l’esprit : mais
accepter ou refuser appartient à la volonté » (De spiritu et littera, c.
34, n. 60). Citons aussi un passage de saint Prosper, disciple de
saint Augustin : « Qui peut savoir ou dire par quelles impressions
Dieu visite et conduit l’âme, de sorte qu’elle recherche ce qu’elle
haïssait, qu’elle ait faim de ce qui lui inspirait du dégoût, que, par
un changement admirable et subit, ce qui lui était fermé lui soit
ouvert, ce qui lui pesait lui soit léger, ce qui lui était amer lui soit
doux, obscur lui devienne clair ? » (Contra Collat., c. 7, n. 2).
3° Les Conciles. Le Concile de Trente, à plusieurs reprises,
affirme l’existence de la grâce qui éveille, prévient, appelle l’âme,
et de la grâce qui la soutient, l’accompagne. « Ceux qui par leurs
péchés étaient détournés de Dieu sont, par la grâce qui les excite
et les aide, préparés à la conversion » (Session 6, chapitre 5). « Ils
se préparent à être justifiés, lorsque, excités et aidés par la grâce
divine, ils reçoivent la foi et se tournent librement vers Dieu »
(ibidem, ch. 6). « Si quelqu’un dit que sans l’inspiration prévenante
de l’Esprit-Saint et sans son aide, l’homme peut croire, espérer,
aimer ou se repentir comme il faut pour recevoir la grâce de la
justification, qu’il soit anathème ! » (ibidem, ch. 3).
16 PART. I : LA GRÂCE ACTUELLE

IIe partie : La grâce nous aide à faire les actes salutaires.


— Après nous avoir excités, appelés par des actes indélibérés, la
grâce nous aide encore dans l’accomplissement de l’acte salutaire
délibéré. Prouvons cette seconde partie :
Preuves : 1° L’Écriture. « J’ai travaillé, dit saint Paul [à
l’œuvre de Dieu], non pas moi [seul] pourtant, mais la grâce de
Dieu avec moi » (1Co 1510). « L’Esprit-Saint vient en aide à notre
faiblesse, car nous ne savons pas ce que nous devons demander
selon nos besoins dans nos prières » (Rm 826). « Je me tiens à la
porte et je frappe : si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte,
j’entrerai chez lui, je souperai avec lui et lui avec moi » (Ap 320).
2° La Tradition. « Dieu, dit saint Augustin, prépare la bonne
volonté de l’homme afin de l’aider ensuite ; et il l’aide une fois
préparée » (Enchir. 9, 32). « Nos efforts, dit saint Bernard, vers le
bien sont vains si la grâce ne les aide ; ils n’existent même pas si la
grâce ne les éveille » (De grat. et lib. arb. 13, 42). Citons enfin cette
belle prière de l’Église : « Seigneur, nous vous en prions, prévenez
nos actes par votre inspiration, et continuez-les par votre aide,
afin que toutes nos prières et toutes nos actions commencent
toujours grâce à vous, et une fois commencées s’achèvent aussi
par vous » (Litanies des Saints, 9e oraison).
Les textes du Concile de Trente que nous avons cités en
preuve de la première partie contiennent aussi la preuve de la
seconde.
Conclusion. — Telle est donc la manière dont la grâce agit en
nous. D’abord elle éveille l’âme, l’appelle et la provoque à poser
des actes involontaires d’intelligence, de volonté ; c’est ce rôle qui
la fait appeler gratia excitans, vocans, grâce d’appel. Puis, si l’âme
accueille ces excitations et écoute ces appels, la grâce soutient et
aide son activité libre et lui donne le pouvoir de former l’acte
salutaire délibéré.
Il nous reste à voir pourquoi la grâce agit ainsi en nous, à
quelle fin elle éveille et aide l’âme. C’est qu’elle doit guérir l’âme
affaiblie par le péché et l’élever jusqu’à l’ordre surnaturel.
CHAP. I – DE LA NATURE DE LA GRÂCE ACTUELLE 17

IIe Proposition. — La grâce guérit les blessures de la concupiscence et


élève nos actes à l’ordre surnaturel.
Nous étudions encore dans cette proposition ce que la grâce
fait en nous. Nous disons qu’elle y fait deux choses : elle guérit et
elle élève nos facultés, et c’est pourquoi on l’appelle gratia
medicinalis, grâce de guérison, et gratia elevans, grâce d’élévation.
« Gratia sanans, medicinalis. » Pourquoi la grâce doit-elle
être une « grâce de guérison » ? L’homme fut créé par Dieu dans
un état surnaturel ; il reçut avec la grâce sanctifiante tous les
privilèges d’impassibilité, d’immortalité, de science, surtout des
choses divines, d’intégrité et d’ordre en son être, et cet ensemble
harmonieux constituait l’état de justice originelle. Par le péché, il
perdit tous ces biens : d’abord et essentiellement la grâce sancti-
fiante ; il devint passible, mortel, ignorant ; le désordre de la
concupiscence, c’est-à-dire la lutte entre les sens et l’esprit, se
déchaîna violente, obscurcissant l’intelligence, affaiblissant la
volonté. Tel fut l’affaiblissement des forces spirituelles, telle la
prédominance de l’élément sensible, que le bien moral lui devint
très difficile, et, si l’on considère l’ensemble des devoirs,
moralement impossible. Non seulement privé de la grâce,
l’homme fut incapable de tout acte et de tout mérite surnaturel,
mais même, entraîné par la concupiscence, il se trouva très faible
pour accomplir le bien moral naturel2.
Impossibilité physique et morale. — Il importe de préciser le sens
de ces termes. Est impossible physiquement ce que nos facultés
physiques (spirituelles ou corporelles) ne peuvent ni faire ni
atteindre, ce à quoi nos forces ne sont absolument pas propor-
tionnées, Ainsi, l’homme réduit à ses seules forces ne peut pas
voler, son esprit ne peut pas se passer d’images pour comprendre.
— Est impossible moralement ce que nos forces physiques sont
sans doute capables de faire ou d’atteindre, mais ce qui est
entouré de telles et si nombreuses difficultés, que jamais ou
presque jamais elles ne le feront ni ne l’atteindront.

2
Voir le Traité de Dieu, tome II, pp. 133-136.
18 PART. I : LA GRÂCE ACTUELLE

Or, voici l’état moral où le péché a réduit l’homme : a) Par la


perte de la grâce, toute l’activité proprement surnaturelle lui est
physiquement impossible. Par le déchainement de la concu-
piscence. b) Ce que l’homme peut encore physiquement dans
l’ordre moral, ce qu’il a encore réellement le pouvoir de faire, en
réalité il ne le fait pas : « Je ne fais pas le bien que je veux, et je
fais le mal que je ne veux pas » (Rm 719 ; lire tout ce chapitre). Dès
qu’un objet trop pénible est présenté à son effort, dès qu’une
tentation un peu vive allèche sa sensualité, il défaille ;
physiquement capable du bien, il éprouve de très grandes
difficultés à l’accomplir. c) Mais surtout, si l’homme demeure
capable même moralement de chaque acte bon en particulier, de
chaque victoire sur le mal, il est dans l’impossibilité morale
d’accomplir persévéramment tous les actes bons pris en bloc, de
lutter victorieusement contre toutes les tentations violentes qui se
présentent au cours de la vie. Voilà ce que signifie l’axiome
théologique : Spoliatus gratuitis, vulneratus in naturalibus, par le péché,
l’homme a été dépouillé des dons gratuits : grâce et privilèges, et
de plus il a été blessé, affaibli même dans ses forces naturelles 3.
Voilà pourquoi aussi pour l’homme pécheur, la grâce doit être
d’abord sanans, medicinalis, une grâce de guérison.
« Gratia elevans. » La fin de l’homme est surnaturelle : Dieu
le destine à la béatitude, à la vision intuitive. Il ne suffit donc pas
que la grâce guérisse le désordre et la faiblesse naturelle de nos
facultés. Même posés sous l’influence de la grâce médicinale, nos
actes bons demeurent naturels : surnaturels quant au mode de
production, ils demeurent naturels dans leur substance. Qu’est-ce à
dire ? Une comparaison éclairera cette terminologie. De même
qu’un aveugle guéri par miracle voit, mais que cette vision
restituée par un mode miraculeux demeure substantiellement une
vision naturelle ; de même l’homme guéri par la grâce purement
médicinale fait des actes bons, mais des actes qui demeurent de
l’ordre naturel.

3
Ibidem, pp. 147-153.
CHAP. I – DE LA NATURE DE LA GRÂCE ACTUELLE 19

Or il faut, pour que l’homme atteigne la fin surnaturelle, que


ses actes soient en proportion avec cette fin, par conséquent
surnaturels. C’est pourquoi la grâce doit élever nos facultés et leur
donner de nouvelles forces physiques, pour les rendre capables de
produire des actes surnaturels. Comme si, après avoir guéri un
aveugle et lui avoir miraculeusement rendu la vue naturelle, un
thaumaturge lui donnait encore le pouvoir extraordinaire de voir
à travers les corps opaques. Tel est le rôle de la grâce d’élévation.
Preuves. 1° La grâce guérit nos facultés. Elle les guérit des
blessures de la concupiscence et leur donne des forces morales.
La grâce de guérison consiste, en effet, en ceci que Dieu donne
intérieurement soit des lumières pour l’esprit, soit des attraits
spirituels pour la volonté ; ainsi il excite, attire l’âme à la vérité et
au bien, et la détourne du mal. Ces inclinations diminuent la
concupiscence, et donnent à l’homme des forces morales pour
faire le bien et fuir le mal.
Écriture et Tradition. Saint Augustin, expliquant ces paroles
de Notre-Seigneur : « Personne ne peut venir à moi, si le Père qui
m’a envoyé ne l’attire» (Jn 644), montre bien l’action de la grâce
médicinale. « Comment puis-je croire volontairement, si je suis
attiré ? Et moi je dis : c’est trop peu d’être attiré par la volonté, tu
es attiré par ton plaisir. Qu’est-ce d’être attiré par le plaisir ? C’est
ce qu’a exprimé le Psalmiste : "Réjouis-toi dans le Seigneur et il
t’accordera les désirs de ton cœur" (Ps 36, 4). Or si le poète a pu
dire : "Tout homme est entraîné par son plaisir", non par la con-
trainte mais par le plaisir, non par l’obligation mais par la délec-
tation ; à combien plus forte raison dirons-nous qu’est entraîné
vers le Christ, l’homme que charme le bonheur, que charme la
justice, que charme la vie éternelle, car tout cela c’est le Christ. Le
corps a ses voluptés et l’âme n’aurait pas les siennes ?... Donnez-
moi une âme aimante, elle comprend ma parole. Donnez-moi une
âme qui désire, qui a faim, qui voyage accablée de soif dans le
désert de ce monde et soupire après la source de l’éternelle
patrie ; cette âme-là comprend ce que je dis. Mais si je parle à une
âme froide, elle ne me comprend pas. » Et plus loin : « La
20 PART. I : LA GRÂCE ACTUELLE

révélation [du Fils par le Père], c’est elle qui attire. Tu montres à
la brebis un rameau verdoyant et tu l’attires ; on montre des noix
à un enfant, on l’attire, et il court, où on l’attire, il est attiré par
l’amour, il est attiré sans que le cœur soit blessé, il est attiré par les
liens du cœur » (in Jn tract. 26, n. 4-5).
Ainsi s’expliquent les noms donnés à la grâce par l’Écriture et
la Tradition : appel, impulsion, illumination, excitation, délec-
tation, inclination, qui tous signifient la causalité morale,
l’influence morale de la grâce de guérison. La blessure de la
concupiscence est un attrait désordonné vers le mal ; la guérison
de la grâce est un attrait puissant au bien.
Cet attrait vers le bien que la grâce inspire peut être si fort que
la tendance contraire vers le mal soit comme anéantie. « Le cœur
du roi est dans la main du Seigneur ; où il veut, il l’incline » (Prov.
21, 1). « Qui est assez insensé, dit encore saint Augustin, pour
prétendre que Dieu ne puisse convertir au bien la mauvaise
volonté de l’homme, celle qu’il veut, quand il veut, et où il veut
(Enchir. 98). Et l’Église prie ainsi : « Seigneur, dans votre bonté,
amenez vers vous, même de force, nos volontés rebelles » (4e
dimanche après la Pentecôte, Secrète de la messe).
2° La grâce élève nos facultés. Il ne s’agit plus simplement
d’influence morale, ni d’attrait, mais d’une causalité et influence
physique pour donner à nos facultés, ce qui leur manque
totalement, la possibilité des actes surnaturels.
L’Écriture. Cette doctrine est affirmée dans tous les passages
où il est dit que sans la grâce nous ne pouvons faire aucun acte
salutaire : « Demeurez-en moi... car séparés de moi vous ne
pouvez rien faire » (Jn 1514-15). « Ce n’est pas que nous soyons par
nous-mêmes capables de concevoir quelque chose comme venant
de nous-mêmes ; mais notre capacité vient de Dieu » (2Co 35).
« C’est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire, selon son bon
plaisir » (Ph 213).
La Tradition et l’autorité de l’Église. Le Pape Célestin Ier
écrit aux évêques des Gaules : « Dieu opère dans le cœur des
hommes et même dans leur libre arbitre, de telle sorte que les
CHAP. I – DE LA NATURE DE LA GRÂCE ACTUELLE 21

saintes pensées, les pieux desseins, en un mot tout bon


mouvement de la volonté soit de lui, car par lui nous pouvons
quelque bien et sans lui nous ne pouvons rien » (Ep 21, c. 9). Le
2nd Concile d’Orange déclare : « Celui qui croit que par la seule
force de la nature on puisse penser ou vouloir, comme il le faut,
un bien salutaire, c’est-à-dire évangélique, sans l’illumination et
l’inspiration du Saint-Esprit, celui-là est trompé par un esprit
d’hérésie » (Canon 7, T. 853)4.
La raison théologique. L’acte salutaire (surnaturel) est un
acte qui de soi et par essence dépasse tout l’ordre naturel ; donc
nos facultés humaines, qui sont dans l’ordre naturel, ont besoin
pour pouvoir produire un tel acte d’être élevées physiquement par
la grâce.
On voit que toute cette doctrine se relie intimement à celle de
la nécessité de la grâce, qui sera étudiée dans le chapitre suivant.
Les preuves que nous donnerons alors corroboreront la thèse
présente.

II° Ce qu’est la grâce.


Résumé du sujet précédent. — Nous avons vu ce que la
grâce fait en nous : elle éveille notre âme par les actes indélibérés
qu’elle y fait naître ; elle aide aussi à produire ultérieurement les
actes délibérés eux-mêmes. Tel est son mode d’action. Nous avons
vu de même qu’elle exerce un double rôle et poursuit un double
but : elle guérit par son influence morale l’âme blessée par le
péché ; elle l’élève à un degré supérieur, pour que l’âme puisse
produire des actes proprement surnaturels et par suite propor-
tionnés à notre fin.
Il nous faut maintenant essayer de dire ce qu’est la grâce.
Question philosophique, non dogmatique. — Ce n’est
plus ici une question de dogme, mais de philosophie. La
révélation nous apprend ce que fait la grâce en nous : par elle

4
Par ce sigle T nous désignons le Thesaurus Doctrinæ catholicæ du Père
Carallera, S. J.
TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE ............................................................................................... 3

NOTIONS PRÉLIMINAIRES............................................................... 5

PREMIÈRE PARTIE La Grâce actuelle ..............................................11


CHAPITRE PREMIER. De la nature de la grâce actuelle..................... 11
I° Ce que fait la grâce. ..................................................................................... 12
II° Ce qu’est la grâce. ...................................................................................... 21
CHAPITRE II. Nécessité de la grâce actuelle.......................................... 25
I° De l’hérésie pélagienne et semi-pélagienne............................................. 26
II° Erreur des protestants, de Baïus et de Jansénius.................................. 34
III° Du don de la persévérance finale.......................................................... 51
CHAPITRE III De l’efficacité de la grâce actuelle.................................. 57
I° Exposé de la doctrine catholique.............................................................. 57
II° Principaux systèmes catholiques. ............................................................ 66
CHAPITRE IV. De la dispensation de la grâce actuelle. ...................... 77
I° Dispensation gratuite de la grâce.............................................................. 77
II° Dispensation universelle de la grâce....................................................... 85
APPENDICE. Dispensation inégale de la grâce. .............................................. 94

SECONDE PARTIE La grâce habituelle ............................................ 96


CHAPITRE PREMIER. De la justification. ............................................... 97
I° Des dispositions requises pour la justification. ...................................... 99
II° De la nature de la justification...............................................................106
CHAPITRE DEUX Nature de la grâce habituelle. ...............................111
PRÉAMBULE................................................................................................111
I° Nature de la grâce habituelle. ..................................................................112
II° Effets de la grâce habituelle. ..................................................................120
III° Des propriétés de la grâce habituelle..................................................123
CHAPITRE TROIS.
Des vertus infuses et des dons du Saint-Esprit. .....................................129
I° Notions philosophiques sur les vertus...................................................129
II° Collation des vertus infuses. ..................................................................132
III° Des dons du Saint-Esprit......................................................................135
TABLE DES MATIÈRES 163

TROISIÈME PARTIE. Le Mérite. .....................................................138


CHAPITRE PREMIER De l’existence du mérite. ................................. 139
CHAPITRE II De la nature et des conditions du mérite.................... 143
I° Nature du mérite....................................................................................... 143
II° Nature et conditions du mérite............................................................. 146
CHAPITRE TROIS De l’objet du mérite.................................................. 153
APPENDICE Charismes ou Grâces extraordinaires. .......................... 158
CONCLUSION................................................................................................ 161

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