LITTÉRATURE FRANCOPHONE : DISSERTATION
SUJET :
Selon M. Flinck, « écrire, pour Césaire, c’est d’abord se souvenir ». Cela vous semble-t-il
correspondre à votre lecture de Cahier d’un retour au pays natal ?
Si dans son entretien avec René Depestre, Aimé Césaire affirme que « le Cahier est un
livre autobiographique », c’est parce qu’il évoque dans son texte, à travers un « je » lyrique,
sa vie aux Antilles, les souvenirs qu’il en garde : il partage ainsi son envie de retourner en
Martinique. Le Cahier d’un retour au pays natal parait en 1939, quelques temps seulement
avant le retour effectif de Césaire, accompagné de sa femme et de leur premier enfant, dans
son pays natal. M. Flinck expose ainsi le fait qu’ « écrire, pour Césaire, c’est d’abord se
souvenir ». L’écriture est, notamment pour les auteurs francophones un moyen de s’inscrire
dans la littérature, mais également un moyen de s’émanciper, par l’appropriation de la
langue. Si Césaire écrit, c’est pour faire entendre sa voix, mais c’est aussi un moyen
d’évoquer ses souvenirs. En effet, Césaire écrit un « cahier », ce qui montre le côté
personnel de son écriture, et la mention de « retour » au « pays natal », peut évoquer le fait
de repartir au pays, mais aussi le fait d’effectuer un retour sur sa terre, notamment par les
souvenirs.
Nous nous demanderons ainsi dans quelle mesure d’un Cahier d’un retour au pays
natal permet à Césaire de procéder à une écriture de la mémoire.
L’écriture de Cahier d’un retour au pays natal est donc premièrement l’écriture pour
Césaire d’un souvenir intime et personnel. Cependant, cette écriture du souvenir n’est pas
seulement personnelle puisque Césaire écrit dans son œuvre un souvenir universel. Il tente
ainis de réécrire une mémoire de l’histoire qui a été oubliée.
Nous pouvons voir dans un premier temps que l’écriture du Cahier est pour Césaire
un moyen d’évoquer ses souvenirs antillais, intimes et personnels. A la page 35, il écrit :
« mon labour me remémore d’une implacable étrave ». Son travail, ici son écriture, lui
évoque des souvenirs ; il utilise le verbe « remémorer », il se remet en mémoire ses
souvenirs d’Antilles, et il ne peut pas échapper à ses souvenirs qui reviennent à sa mémoire.
Nous pouvons tout d’abord nous intéresser au titre de l’œuvre, Cahier d’un retour au
pays natal. Le terme de « cahier », comme dit précédemment, montre premièrement l’envie
de Césaire de ne pas inscrire son œuvre dans une catégorie littéraire, mais c’est également
un terme qui renvoie à l’écriture autobiographique, et donc à l’écriture de soi, l’écriture de
ses souvenirs. Le terme renvoie presque à l’expression scolaire de brouillon. Le Cahier de
Césaire, ce serait presque l’expression intense et désorganisée de ses sentiments, de
l’évocation de ses souvenirs, de la réminiscence de ceux-ci. L’expression « retour au pays
natal » montre d’une part le retour, la redécouverte de sa terre natale, mais également le
retour que Césaire fait intérieurement, à travers l’évocation de ses souvenirs.
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« Le Cahier, c’est le premier texte où j’ai commencé à me reconnaître. » (Aimé
Césaire ou l’athanor d’un alchimiste). Césaire explique lui-même que ce texte lui a permis
une écriture de soi, que l’on peut interpréter en partie comme l’écriture de ses souvenirs. Si
l’on s’intéresse à l’écriture même du texte, on sait qu’il existe de nombreuses versions : en
effet, Césaire a commencé l’écriture de son texte lorsqu’il était étudiant ; il l’a repris mainte
et mainte fois pour le modifier, en y apportant des changements plus ou moins important,
mais cela nous montre une certaine inconstance de son écriture. Ce texte est un texte tout
d’abord profondément personnel, il évoque la mémoire, les souvenirs, et donc notamment
l’inconstance de la mémoire, d’où l’envie pour Césaire de modifier son texte avec le temps.
Le recueil est donc réécrit à plusieurs reprises, il évolue, tout comme la mémoire évolue.
Césaire, dans Cahier d’un retour au pays natal, écrit pour se souvenir : il nous décrit
des scènes de son enfance, et notamment des souvenirs de la période de Noël. Justement,
ces souvenirs, ce ne sont pas des souvenirs embellis d’un adulte se remémorant son enfance
avec un œil adouci par le temps, c’est l’écriture de souvenirs réalistes, « ce qu’il lui fallait
c’était toute une journée d’affairement, d’apprêts, de cuisinages, de nettoyages,
d’inquiétudes » (page 15). Il évoque aussi une rue page 19, la rue Paille : « et une honte,
cette rue Paille, […] Tout le monde la méprise la rue Paille. C’est là que la jeunesse du bourg
se débauche. C’est là surtout que la mer déverse ses immondices, ses chats morts et ses
chiens crevés », une rue décrite comme une honte et un lieu de débauche, donc pas pour
Césaire un « paradis perdu » mais des souvenirs clairs et réalistes de son enfance passée aux
Antilles. Il évoque aussi particulièrement sa famille, sa mère et son père (page 18).
Si l’écriture de Cahier d’un retour au pays natal est pour Césaire un moyen de se
souvenir personnellement de sa vie en Martinique, c’est également un moyen d’écrire un
souvenir pour l’humanité entière.
L’écriture d’un Cahier est donc un moyen d’écrire les souvenirs de l’humanité entière,
des opprimés de l’histoire, écrire une mémoire universelle.
Césaire écrit un texte à portée universelle, à travers une « petite voix de l’histoire »
(expression de Guha). A travers la voix du « je » lyrique et des souvenirs de l’auteur, il se
permet de parler pour tous. En effet, l’expérience personnelle de chacun fait partie de la
grande histoire, c’est du moins un regard alternatif sur celle-ci. L’histoire est alors
singularisée. L’écriture pour Césaire est donc un moyen de donner une voix à ceux qui n’en
n’ont pas : « ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la
liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir.» (page 22). Il évoque également une
foule qui veut parler mais qui n’arrive pas à s’exprimer à la page 9 : « cette foule criarde si
étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à côté de son mouvement, de son
sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cris, le seul qu’on eût voulu l’entendre crier parce
qu’on le sent sien lui seul ; parce qu’on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond
d’ombre et d’orgueil, dans cette ville inerte, cette foule à côté de son cri de faim, de misère,
de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette. »
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Dans son texte, Césaire va également prendre la voix des opprimés, de ceux qui n’ont
pas pu parler dans l’histoire. A la page 8, il écrit « les martyrs qui ne témoignent pas » : ceux
qui ont souffert de l’esclavagisme n’ont généralement pas pu s’exprimer. Il écrit pour ses
ancêtres : le sang qui a coulé à cause de l’esclavagisme et se répercute sur la petite histoire
de chacun, de tous les opprimés, tous les antillais qui subissent encore les conséquences de
l’esclavagisme : sa mémoire est teintée de sang, « Que de sang dans ma mémoire ! dans ma
mémoire sont des lagunes » (page 35). Il écrit également pour tous les hommes, il les cite
page 20, et notamment il mentionne l’ « homme juif ».
En fait, l’écriture de Césaire est l’écriture d’un « nous », il écrit pour l’humanité.
A la page 26, l’auteur écrit « Au bout du petit matin ces pays sans stèle, ces chemins sans
mémoire, ces vents sans tablette » : il fait ainsi référence à ces pays dont l’histoire et la
mémoire sont transmises à l’oral. A la page 27, il continue « Nous dirions. Chanterions.
Hurlerions. Voix pleine, voix large, tu serais notre bien, notre pointe en avant. » Il affirme
enfin un « nous », une collectivité, une universalité de son propos et de la mémoire,
l’expression de son souvenir n’est plus personnelle, c’est une parole commune. Il exprime
aussi l’universalité à la page 50 : « c’est pour la faim universelle / pour la soif universelle ».
Si Césaire écrit les souvenirs de l’humanité entière, une voix universelle nouvelle, ce
serait finalement pour réécrire une mémoire oubliée.
« Mon rôle est de me souvenir, d'être, si je le puis, un de ces " griots " qui relient le
peuple à son histoire » (Aimé Césaire et les nègres sauvages) : l’écriture de Césaire dépasse
l’écriture de son souvenir et de la mémoire de tous pour réécrire une partie de l’histoire
effacée. L’histoire est racontée par les vainqueurs, elle n’est donc pas complète : une
réécriture est nécessaire.
Il incrimine l’histoire européenne qui a fait taire l’histoire des nègres, réduits au
silence par l’esclavage. A la page 57 « Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des
siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n’est point vrai que l’œuvre de
l’homme est finie / que nous n’avons rien à faire au monde / que nous parasitons le monde
[…] ». L’histoire donnée par les vainqueurs est forcément subjective puisqu’elle ne prend pas
en compte la mémoire de tous, ici des peuples réduits en esclavage par les colons. C’est
cette dénonciation du mensonge et cette montée des mémoires individuelles et
personnelles, celles des oubliés de l’histoire qui permet de finalement réécrire cette histoire.
Cette opposition à l’histoire, il la souligne à la page 33 « [les mots] Accommodez-vous
de moi. Je ne m’accommoderai pas de vous !». Il reprend l’histoire de l’esclavage et la
réécrit. A la page 38, il montre l’exclusion des « nègres », « l’humanité s’arrête aux portes de
la nègrerie ». Il cite également les plantations avec les termes « cannes » et « coton ». A la
page 60, il fait l’éloge du « bon nègre » qui par la fatalité de sa misère maintenait l’esclavage
« il ne lui venait pas à l’idée qu’il pourrait houer, fouir, couper tout, tout autre chose
vraiment que la canne insipide / C’était un très bon nègre. » Il réécrit également l’histoire
des bateaux négriers à la page 61, « La négraille aux senteurs d’oignon frit retrouve dans son
sang répandu le goût amer de la liberté / Et elle est debout la négraille ».
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Cette dernière ligne est une révolte, une insurrection de la « négraille » qui se lève,
proteste, affirme son identité, cela renvoi donc à la « négritude », dont Césaire est un des
instigateurs. Cette notion de négritude est une construction mythique qui permet l’espoir,
l’affirmation d’une identité, et finalement une révolte vers la liberté. Cependant cette
révolte n’est pas un appel à la haine, Césaire n’écrit pas d’après une logique manichéenne. A
la page 62, Césaire récite un leitmotiv « débout et libre ». Il fait du périple à bord d’un
bateau négrier, un voyage vers la liberté : « debout dans les cordages / debout à la barre /
debout à la boussole / debout à la carte / debout sous les étoiles ». Le recueil s’achève sur
une image de la « Colombe » ascendante, qui se délivre de l’esclavage, qui développe son
identité et qui finalement s’envole vers la liberté.
L’écriture de Césaire est une dénonciation de l’histoire européenne qui a effacé une
partie de l’histoire, la dénonciation de l’esclavagisme, de la traite négrière et finalement une
invitation à la révolte pour accéder à la liberté.
Par le Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire se livre à l’exercice du souvenir.
Il écrit « un cahier », ce qui renvoie à une écriture personnelle ; il reprend à plusieurs
reprises son texte, comme si ses souvenirs évoluaient au fil de son écriture ; il évoque
également des souvenirs personnels et intimes relatifs à son enfance, sa famille. Cependant
son écriture n’est pas qu’une écriture personnelle de ses souvenirs, il écrit pour raconter les
souvenirs de l’humanité, il parle pour ceux qui ne s’expriment pas, pour les opprimés. Sa
parole est celle d’une communauté, d’un « nous » qui se revendique. Finalement, Césaire
procède à une réécriture de la mémoire oubliée. Il dénonce la grande histoire qui n’est
qu’une partie de l’histoire finalement puisqu’elle occulte la mémoire de tous, les petites
histoires. Il réécrit également l’esclavagisme, en le dénonçant. Il finit par réécrire l’histoire
de la traite négrière et termine son Cahier pour une invitation à la révolte et à la liberté.