OBJET D’ETUDE poésie - RIMBAUD, Cahier de Douai Parcours
EMANCIPATIONS CREATRICES
TEXTE 1 “RAGES DE CESARS”
L’homme pâle, le long des pelouses fleuries,
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
– Et parfois son oeil terne a des regards ardents…
Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
Il s’était dit : » Je vais souffler la liberté
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! «
La liberté revit ! Il se sent éreinté !
Il est pris. – Oh ! quel nom sur ses lèvres muettes
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
On ne le saura pas. L’Empereur a l’oeil mort.
Il repense peut-être au Compère en lunettes…
– Et regarde filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.
Arthur Rimbaud
Manuscrit autographe confié à Paul Demeny en octobre 1870.
OBJET D’ETUDE 1 La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle PARCOURS:
EMANCIPATIONS CREATRICES
OEUVRE INTEGRALE: Rimbaud, Cahiers de Douai
TEXTE 2 “A la musique” , 1er cahier, poème n°10, strophes 1, 2, 7, 8 et 9.
A la musique
Place de la Gare, à Charleville.
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.
(...)
– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.
J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…
– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…
1Les «shakos » sont des chapeaux militaires rigides
OBJET D’ETUDE 2 La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle
OEUVRE INTEGRALE: Rimbaud, Cahier de Douai
PARCOURS: EMANCIPATIONS CREATRICES
TEXTE 3 « Ma Bohème (Fantaisie) », 7ème et dernier poème du 2ème Cahier de Douai.
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !
OBJET D’ETUDE 2 La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle
OEUVRE INTEGRALE Rimbaud, Cahier de Douai
PARCOURS: EMANCIPATIONS CREATRICES
Isidore Ducasse, dit Comte de LAUTREAMONT, LES CHANTS DE MALDOROR, 1869
TEXTE 4: extraits du CHANT PREMIER
Plût au ciel que le lecteur*, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit,
trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés
de ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une
logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à sa défiance, les émanations
mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l’eau le sucre.Il n’est pas bon que tout le
monde lise les pages qui vont suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans
danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes 1
inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute bien ce que je te dis: dirige
tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d’un fils qui se détourne
respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle.
2
(...)
Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles
qualités du cœur que l’imagination invente ou qu’ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon
génie à peindre les délices de la cruauté ! Délices non passagères, artificielles; mais, qui ont
commencé avec l’homme, et finiront avec lui.
1 landes: terres incultes généralement issues de la dégradation de la forêt, et où poussent
des plantes sauvages.
2 sacré, imposant, solennel, digne de vénération et de respect.