Rhéologie des matériaux granulaires et avalanches
Rhéologie des matériaux granulaires et avalanches
THÈSE
pour obtenir le grade de
Pierre ROGNON
décembre 2006
JURY
M. François CHEVOIR Conseiller d'étude
M. Philippe COUSSOT Directeur de thèse
M. Michel LOUGE Président du jury
M. Mohamed NAAÏM Conseiller d'étude
M. Olivier POULIQUEN Rapporteur
M. Fahrang RADJAÏ Rapporteur
ii
Remerciements
Ces trois années passées sur le Chemin de la Thèse ont été pour moi une expérience
exceptionnelle. De nombreuses personnes m'ont accompagné, poussé, voir porté le long
de se Chemin. Voici l'occasion de les en remercier en révélant quelques unes de leurs
qualités.
François Chevoir m'a indiqué le début du Chemin en encadrant mes stages de Maî-
trise et de D.E.A au LMSGC, puis en me proposant ce sujet de thèse. Sa passion pour
la science, sa rigueur et son calme Olympien ont été mon cap à suivre et ses capacités
d'écoute, de synthèse et de conseil m'ont évité bien de fausses routes et de ravins. Moha-
med Naaïm m'a accompagné du début à la n du Sentier. Sa conance, son optimisme
(désarmant) et sa détermination sont d'excellents carburants. Sa manière de guider son
équipe, dont moi, en se basant sur le respect et la bonne entente est remarquable. Phi-
lippe Coussot a su intervenir dans les passages clefs de ce travail. Sa franchise, la rapidité,
la clarté et la pertinence de ses conseils m'ont fait faire de grands pas en avant. A la n
du Chemin, la soutenance. Olivier Pouliquen, Faharang Radjaï et Michel Louge m'ont
fait le plaisir de bien vouloir juger ce travail.
Une partie cruciale de ce Chemin de Thèse se passa en haute montagne, au site du
col du Lac Blanc. Là haut, l'indispensable bonne entente dans l'équipe a été le travail
de tous. Tous ? Hervé Bellot, Fréderic Ousset, Thierry Faug, Xavier Ravanat, Geremy
Robert, Sarah Xuereb, Chloé Bois, Florence Naaïm, François-Xavier Cierco, Michaël
Bächer... Tous ont vaillamment bataillé au service de la science. Les moments passés
ensemble là haut ont été exceptionnels. Tout particulièrement, Hervé et Fred m'ont pris
en main, malgré mes origines Parisiennes douteuses, et m'ont appris à vivre là-haut.
Ils n'ont pas ménagé leur peine et sans leur enthousiasme, leur motivation, leur savoir-
faire et leur bonne humeur, aucune manip n'aurait été possible. Frédéric Ousset. Pas
grand, pas épais, mais quel gaillard ! ! Rien ne lui est impossible en matière de mécanique.
Les multiples problèmes rencontrés (diesel gelé dans le moteur, soudure à -10◦ C...) ont
toujours trouvé une solution. Sa recette est simple : ne pas ménager jurons et pesteries
(sans doute pour impressionner le Problème), appliquer des méthodes traditionnelles et
le bricolage improvisé, puis nir par une forte dose de blagues et autres histoires pour
détendre l'atmosphère. Celui qui rigole quand Fred exulte, en plus de moi, c'est Hervé.
L'Energie de Bon Matin. A l'inverse de tout homme normalement constitué, Hervé n'a
pas besoin d'un temps calme entre le réveil et trois heures de pelletage. Il s'y colle de suite,
en courant. Sa spécialité, c'est de maintenir en état de marche les systèmes électroniques
iv
enfouis sous la neige et piétinés par mes soins. Celui qui rigole quand Hervé exulte, en
plus de moi, c'est Fred.
Les dicultés scientiques rencontrées en Chemin ont été résolues grâce à de nom-
breuses discussions avec Jean-Noël Roux, Anaël Lemaître, Guillaume Ovarlez, Thierry
Faug, Guillaume Chambon et l'équipe du Séminaire Café. Plus largement, avec les équipes
du LMSGC et de la division ETNA du CEMAGREF.
Une diculté majeure de ce Chemin est qu'il se déroula en deux lieux espacés de
600km : le LMSGC à Champs-sur Marne et le CEMAGREF de Grenoble. De nombreux
déménagements ont donc été nécessaires. Romain et son camion Chicane, ainsi que les
émissaires du Banc d'Alex connaissent maintenant très bien ma machine à laver spéciale-
couette-deux-places. Par ailleurs, De nombreuses personnes ont eu la chance de vivre avec
moi. La première fût Florent Ourth dont la devise est "Nan mais Pierre, tu vas pas te
coucher maintenant ! ! !" (à dire d'une voix mi-scandalisée, mi-étonnée). La seconde fût
Jean-Claude Jammont, capable après une journée d'élagage de monter à la main sur
deux étages une palette de parpaings. Enn, David Marrot de Condom - Gers aussi
appelé Canard-Patates, n'en revient toujours pas : il n'a réussit à se débarasser de moi
qu'au bout d'un an alors qu'il m'hébergeait initialement pour une semaine.
Mes parents et mon amie, en plus d'avoir relu ce rapport et supporté mon humeur
préoccupée, se sont consacrés au pot avec brio (sous la direction de Julien Monnier).
vi
Sommaire
Introduction 1
I Situation du sujet 5
1 Ecoulements de neige dense : enjeux et connaissances 7
1.1 Diérents types de neige . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
1.1.1 Neige fraîche . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
1.1.2 Particules reconnaissables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
1.1.3 Grains ns . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
1.1.4 Grains ronds . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
1.1.5 Neiges plus rares . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
1.2 Ecoulements de neige . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
1.2.1 Modes de déclenchement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
1.2.2 Modes d'écoulement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
1.2.3 Gestion du risque d'avalanche . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
1.2.4 Déclenchements articiels . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
1.3 Simulation à l'échelle 1 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
1.3.1 Formalisme de Saint-Venant . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
1.3.2 Lois de frottement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20
1.4 Ecoulements denses de neige : connaissances expérimentales . . . . . . . . 21
1.4.1 Modes opératoires . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
1.4.2 Ecoulements le long d'une pente . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
1.4.3 Cisaillement entre deux anneaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24
1.5 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
II Expérimentation 47
3 Méthode expérimentale 49
3.1 Dispositif expérimental et mode opératoire . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
3.1.1 Le canal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
3.1.2 Le système d'alimentation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50
3.1.3 Mode opératoire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
3.2 Outils de mesures . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 54
3.2.1 Chaîne d'acquisition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
3.2.2 Capteurs de hauteur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
3.2.3 Capteurs de contrainte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 56
3.2.4 Prol de vitesse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57
3.2.5 Vitesse à la surface : corrélation de hauteur . . . . . . . . . . . . . 59
3.3 Les campagnes d'expérimentation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 60
3.3.1 Dicultés spéciques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
3.3.2 Organisation d'une campagne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
3.3.3 Nombre d'écoulements réalisées . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 62
3.3.4 L'équipe . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63
3.4 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 64
4 Rhéologie de la neige 67
4.1 Caractéristiques générales des écoulements . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67
4.1.1 Trois régimes d'écoulement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67
4.1.2 Présence d'agrégats . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
4.2 Etude détaillée d'un écoulement permanent et uniforme . . . . . . . . . . 70
4.2.1 Hauteurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 70
4.2.2 Contraintes au socle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 70
4.2.3 Prol de vitesse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73
4.3 Facteurs inuant les prols de vitesse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
4.3.1 Répétabilité des expériences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
4.3.2 La pente . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76
4.3.3 L'épaisseur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76
4.3.4 Le type de neige . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76
4.4 Comparaison avec les uides usuels . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77
4.4.1 Procédure . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 78
SOMMAIRE ix
IV Synthèse 151
7 Synthèse 153
7.1 Rhéologie de la neige . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
7.1.1 Résultats . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
7.1.2 Questions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 155
7.2 Rôle des agrégats dans les écoulements granulaires . . . . . . . . . . . . . 156
7.2.1 Grains cohésifs et monodisperses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
7.2.2 Grains bidisperses non cohésifs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161
7.3 Ecoulements sur plan incliné : comparaison entre la neige et les granulaires 161
7.3.1 Prol de vitesse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 162
7.3.2 Arrêt des écoulements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 164
7.3.3 Eet des parois . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 164
SOMMAIRE xi
Références 173
xii SOMMAIRE
Introduction
Les avalanches de neige constituent un risque naturel majeur en montagne. Prédir leur
trajectoire dans des topographies complexes permet de dénir les zones potentiellement
exposées et d'éviter d'y inplanter des activités humaines ou, le cas échéant, de les protéger.
Mais pour ce faire, il faut savoir comment s'écoule la neige. Comme de l'eau ? Comme
une pâte ? Comme du sable ?
Parmi les diérents types de neige existants, cette thèse se concentre sur celui qui
constitue l'essentiel de la masse du manteau : les grains ns. Il s'agit de petites particules
de glace (∼ 0.2mm) reliées par des ponts solides de glace, plus ou moins nombreux et
résistants selon l'état de transformation de la neige. L'objet de cette étude est de me-
surer le comportement rhéologique des écoulements de grains ns et de comprendre les
mécanismes physiques qui les gouvernent. Pour répondre à cette double attente, deux
approches complémentaires sont abordées : les écoulements expérimentaux de neige na-
turelle et les simulations numériques discrètes d'écoulements granulaires. Le tableau 1
résume les diérents systèmes étudiés.
Jusqu'à présent, très peu d'expériences d'écoulement de neige ont été réalisées, sans
doute à cause des diucultés d'accès à ce matériau. Le comportement rhéologique de la
neige demeure largement méconnu et constitue un domaine de recherche relativement
vierge.
L'approche expérimentale adoptée dans ce travail consiste à générer des écoulements
de neige naturelle dans une géométrie de type canal. La particularité de ces expériences
est qu'elles se déroulent en montagne, ce qui est la seule façon d'avoir accès à la neige
naturelle en quantité susante. Le dispositif expérimental utilisé dans cette thèse est situé
au col du Lac Blanc (Alpe d'Huez, 2830m). Il a été conçu et réalisé par le Cemagref lors de
la thèse d'A. Bouchet [16]. L'objectif de ces expériences est de déduire le comportement
rhéologique de la neige à partir des mesures du prol de vitesse d'écoulements réalisés à
pentes et débits variés.
2 SOMMAIRE
Grille de lecture
Ce rapport s'organise en quatre parties et sept chapitres. La première partie situe ce
travail de thèse dans son contexte scientique en résumant le niveau des connaissances
existantes concernant d'une part les écoulements de neige (Chapitre 1) et d'autre part
l'eet de la cohésion sur les écoulements granulaires (Chapitre 2). La seconde partie
SOMMAIRE 3
Situation du sujet
Chapitre 1
L'objet de ce chapitre est de situer les enjeux éconnomiques liés aux avalanches de
neige dense ainsi que l'état des connaissances existantes quant à leur comportement. La
première partie décrit les diérents types de neige présents dans le manteau neigeux ainsi
que les principaux mécanismes de transformation. La seconde partie diérencie les deux
modes d'écoulement de neige : les avalanches denses et aérosols et indique quels sont
les moyens mis en jeu pour traiter le risque qu'elles représentent. La troisième partie
détaille la méthode la plus utilisée par les experts pour simuler les avalanches à l'échelle
1 : le formalisme de Saint-Venant. Enn, la dernière partie dresse l'état des lieux des
connaissances expérimentales concernants les écoulements de neige dense.
fragilité et leurs propriétés optiques (matériau transparent) rendent les opération di-
ciles. Sans doute à cause de ces dicultés, les propriétés mécaniques du contact entre deux
grains de neige ne sont connues que très qualitativement. Par contre, diérents travaux
ont caractérisé le contact entre deux surfaces de glace, mettant en évidence des propriétés
de cohésion et de dissipation fortement dépendantes de la température et de la présence
d'une couche d'eau liquide à la surface des grains [189, 212]. L'impact entre deux sphères
de glace a été étudié spéciquement dans le cadre de recherches sur l'agglomération des
particules de glace constituant les anneaux de Saturne [20, 81, 82, 85].
(a) (b)
1 mm 1 mm
Fig. 1.1 Cristaux de neige fraîche (Photos ANENA) : (a) étoile, (b) cohésion de feu-
trage.
(a) (b)
1 mm 1 mm
Fig. 1.2 Particules reconnaissables : (a) dendrites brisées (b) fonte et sublimation des
zones convexes au puis solidication dans les zones concaves.
les grains qui sont à l'origine d'une cohésion dite de frittage. Les couches de particules
reconnaissables sont un peu plus denses que celles de neige fraîche (de 100 à 200 kg/m3 ),
peuvent être plus profondes (un mètre) et persistent plus longtemps que la neige fraîche
(quelques jours).
10 Ecoulements de neige dense : enjeux et connaissances
(a) (b)
1 mm 1 mm
Fig. 1.3 Grain n : (a) grain n isolé, (b) gains ns et ponts de glaces.
1 mm
Gobelet
Lorsqu'une couche de neige est soumise à un fort gradient thermique (entre le sol
chaud et l'air froid), il apparaît des ux verticaux de vapeur issue de la sublimation.
La partie basse de chaque grain est soumise au ux de vapeur venant de la couche
inférieure, alors que la partie haute des grains se sublime et alimente en vapeur la couche
supérieure. Les grains résultants de cette métamorphose dite de gradient [33, 203] sont
des grains d'environ 1mm, de forme pyramidale et sans cohésion. Ils sont appelés gobelets
en référence à leur forme.
Givre de surface
Il s'agit de grands cristaux de glace plats (quelques centimètres de hauteur) qui
croissent à la surface du manteau neigeux (Figure 1.5 (a)).
Neige roulée
Lorsque la neige fraiche tombe par grand vent, les cristaux s'entrechoquent pendant
la chute et forment des amas de quelques millimètres. Ces grains sont appelés neige roulée
(Figure 1.5 (b)). Ils sont presque sans cohésion.
12 Ecoulements de neige dense : enjeux et connaissances
Croûte de regel
Elle apparaît lorsque de l'eau liquide présente dans la neige humide gèle. Les grains
ronds initialement immergés dans l'eau sont alors pris dans la glace. La croûte de regel
est une ne couche (quelques centimètres) de ce matériau proche de la glace qui apparaît
principalement au printemps lorsque le soleil fait fondre la surface du manteau neigeux
et que les nuits froides permettent le regel.
(a) (b)
1 cm 1 mm
Fig. 1.5 Neiges plus rares : (a) givre de surface (b) neige roulée (Photo ANENA).
Départ en plaque
L'action du vent peut former à la surface du manteau neigeux une plaque de grains ns
très frittés. Cette plaque, épaisse de quelques centimètres à plusieurs mètres, repose sur
une couche moins cohésive comme par exemple une couche de gobelets ou de particules
reconnaissables. Lors d'une surcharge, la plaque se brise sur toute sa largeur qui peut
atteindre plusieurs dizaines de mètres et glisse sur la couche moins cohésive [114, 184, 58]
(Figure 1.6 (a)). La fracture peut se produire largement en amont de la surcharge (par
exemple un skieur) qui se retrouve alors au milieu de l'avalanche. Les départs de plaques
sont la cause de la majorité des décès liés aux avalanches.
Départ ponctuel
Les départs ponctuels d'avalanche concernent la neige fraîche et la neige humide
(Figure 1.6 (b)). Ces neiges sont plus ductiles que les grains ns et les fractures ne s'y
propagent pas. Une surcharge provoque une mobilisation locale qui se propage au cours
de l'écoulement. Les avalanches de neige humide, très fréquente au printemps, mobilisent
le plus souvent la totalité de l'épaisseur du manteau neigeux qui glisse alors sur le sol
(roche, herbe).
(a) (b)
1 m 10 m
Fig. 1.6 Deux modes de déclenchements : (a) départ d'une plaque de grains ns (b)
départ ponctuel de neige humide.
Avalanche dense
Comme leur nom l'indique, les avalanches denses sont caractérisées par leur forte
masse volumique, proche de celle du manteau neigeux (de 50 à 400 kg/m3 ). Leur épaisseur
est de l'ordre du mètre et leur vitesse de l'ordre de 10 à 80 km/h. La dynamique de ces
écoulements est dominée par les contacts entre les grains de neige qui les composent. Les
écoulements de neige dense ont tendance à suivre la ligne de plus grande pente et donc
à adapter leur trajectoire au relief (Figure 1.7 (a)). Les avalanches denses peuvent être
constituée de grains ns (sans eau liquide), ou de neige humide.
Avalanche aérosol
Les avalanches aérosols sont des suspensions peu denses (environ 1 kg/m3 ) de grains
de neige dans l'air ambiant (Figure 1.7 (b)). Elles peuvent atteindre des hauteurs de
plusieurs dizaines de mètre et des vitesses de 100 à 300 km/h. La dynamique de ces
écoulements est dominée par la turbulence du uide interstitiel qui leur donne leur as-
pect caractéristique en volutes. Les avalanches aérosols sont peu sensibles au relief :
elles peuvent s'écouler sur de grandes distances en terrain plat, traverser des forêts et
même remonter des pentes. Ce mode d'écoulements apparaît pour les neiges fraîches, les
particules reconnaissables, et parfois pour les grains ns.
(a) (b)
100 m 100 m
Fig. 1.7 Deux types d'écoulements : (a) dense (couloir de Taconnaz, France 2006) et
(b) aérosol.
1.2 Ecoulements de neige 15
Tab. 1.1 Les diérents types de neige, leur localisation spatio-temporelle et leur mode
d'écoulement.
domaines skiables, les premiers intervenants sont la plupart du temps les pisteurs-
secouristes.
Prévention
La plupart des décès causés par les avalanches concernent des personnes qui pra-
tiquent des loisirs dans les zones non urbanisées de montagne. Les informations sur la
stabilité du manteau neigeux diusées par Météo-France, l'existence de secours ecaces
et surtout la sensibilisation des pratiquants aux risques encourus permet de limiter le
nombre d'accident de ce type.
Le recensement de toutes les avalanches observées ainsi que des zones touchées permet
de dresser la cartographie du risque d'avalanche (Carte de Localisation Probable des
Avalanches, réalisée au CEMAGREF). Si, pour des raisons économiques ou sociales, des
zones à risques ainsi dénies sont traversées par des voies de communication ou bien
habitées, diérentes mesures de protection peuvent être mise en oeuvres par les services
du RTM, appuyés par l'expertise du CEMAGREF.
Ouvrages de protection
Ces ouvrages sont destinés, soit à empêcher l'avalanche de se produire en retenant
le manteau neigeux dans sa zone de départ, soit à dévier, freiner ou arrêter l'avalanche
avant qu'elle n'atteigne la zone que l'on souhaite protéger.
Le déclenchement articiel des avalanches à l'aide d'explosifs est une technique très
largement utilisée pour sécuriser les pistes de ski et les routes de montagne. Elle
permet d'une part de choisir le moment où l'avalanche aura lieu, et de prendre en
conséquence les mesures de sécurité nécessaires, et d'autre part de provoquer des
avalanches moins importantes en purgeant régulièrement le manteau neigeux. Mais
le déclenchement articiel n'est jamais utilisé lorsqu'une zone habitée est potentiel-
lement exposée. Dans ce cas, une combinaison des deux techniques suivantes est
appliquée.
La plantation de forêts, l'installation de lets ou de barrières dans la zone de
départ permettent de stabiliser la partie inférieure du manteau neigeux et de limiter
l'importance des avalanches (Figure 1.7 (a)). Mais les zones de départ ne sont pas
toujours équipables (glacier, pente raide, sol meuble) et ces défenses dites actives
ne peuvent pas être mises en oeuvre. Le départ de l'avalanche ne pouvant pas être
empêché, il s'agit alors d'en limiter les conséquences par des défenses passives.
Les défenses passives visent à dévier, freiner ou stocker la partie dense des ava-
lanches, la plus destructrice pour les habitations. Une fois développée, la partie
aérosol est dicilement arrêtable puisqu'elle est peu sensible au relief. Générale-
ment, les défenses passives sont des ouvrages de maçonnerie (lames déviatrices,
étraves) ou de terrassement (tas freineurs, digue de stockage) de grande ampleur
(Figure 1.7 (b,c)).
Les ouvrages de protection sont onéreux (quelques millions d'euros). Pour réduire leur
coût, leur dimensionnement doit être optimisé ce qui nécessite de connaître au mieux le
1.2 Ecoulements de neige 17
(a) (b)
100 m
1 m
(c)
10 m
Fig. 1.8 Ouvrages de protection : (a) let (b) tas freineurs et digue de stockage (Nes-
kaupstadur, Islande) et (c) digue de stockage et digue déviatrice (Siglufjördur, Islande).
∂h ∂hV
+ = 0
" ∂t ∂x#
2 · ¸
∂(hV ) ∂(hV ) ∗ ∂h
ρ + = ρgh cos θ tan θ − µ − K
∂t ∂x ∂x
τ
µ∗ = (1.1)
ρgh cos θ
Le formalisme de Saint-Venant permet de se passer de la connaissance précise de la loi
de comportement du uide, car l'eet de sa rhéologie est englobée dans ce coecient de
frottement entre le matériau en écoulement et le socle. Toute la diculté réside alors dans
la détermination de coecient de frottement, qui peut dépendre de la vitesse moyenne
V et de l'épaisseur h de l'écoulement. La relation µ∗ (V , h) est appelée loi de frottement.
Trois régimes d'écoulement sont possibles en fonction de la valeur du coecient de
frottement. Si le frottement basal est plus fort que la contrainte motrice liée à la gravité
(|τ | > |τg | ⇔ µ∗ > tanθ), l'écoulement est ralenti. Au contraire, si la contrainte motrice
liée à la gravité est plus importante que le frottement basal (|τ | < |τg | ⇔ µ∗ < tanθ),
l'écoulement est accéléré. Enn, si le frottement basale compense la contrainte motrice
liée à la gravité (|τ | = |τg | ⇔ µ∗ = tanθ), l'écoulement n'est ni ralentit, ni accéléré : il
est uniforme.
H
y h(x,t)
V(x,t)
Modèle de Coulomb
Le plus simple des modèles de loi de frottement considère que le coecient de frotte-
ment eectif est indépendant de la vitesse et de l'épaisseur de l'écoulement :
Modèle de Voellmy
Le modèle de Voellmy [208] est le plus couramment utilisé de nos jour. Il consiste à
ajouter à la composante Coulombienne du frottement une composante qui rend compte
d'une dissipation de type turbulente au sein de l'écoulement :
2
V
µ∗ = µ∗s + . (1.3)
ξh
Le coecient de frottement eectif est alors fonction de l'épaisseur et de la vitesse
moyenne de l'écoulement. Il prédit bien la tendance à la diminution de µ∗ lorsque le
volume de neige, donc l'épaisseur h augmente. Le modèle de Voellmy introduit deux pa-
ramètres, µ∗s et ξ , dont de nombreuses études ont estimé les valeurs numériques à partir
d'avalanches connues [23, 125, 7]. Ces études sont souvent des rapports d'expertise et ne
sont pas des références facilement accessibles.
La composante Coulombienne µ∗s est supposée représenter les caractéristiques liées à
la qualité de la neige (type de grain, masse volumique, rhéologie). µ∗s est généralement
considéré constant pendant l'avalanche. Les valeurs numériques typiques vont de 0.155
pour de grosses avalanches de neige seiche (épaisseur supérieure à 2m) à 0.9 pour des
avalanches de neige seiche plus ne, ou pour des avalanches de neige humide.
1.4 Ecoulements denses de neige : connaissances expérimentales 21
(a) (b)
barrage barrage
H~0.4m
fluidisation
H~0.1m
34 m
5 m
(c) (d) V
P P
5 cm
vis
3 cm
H~0.15m
10 m
Fig. 1.10 Géométries d'écoulement (vue en coupe, les zones grises représentent la
neige) : (a) canal japonais [140], (b) plan incliné suisse [102, 204], (a) canal français
[17, 16], (d) anneaux de cisaillement [27].
Dispositifs
Trois équipes réalisent des écoulements de neige sur des plans inclinés qui dièrent
par leur dimension (longueur L, largeur l et hauteur H ) et par le système d'alimentation.
Le tableau 1.3 résume les principales caractéristiques de ces dispositifs. Ils seront désignés
par la suite en fonction de leur pays d'origine.
Le premier dispositif, appelé dispositif japonais [140], est un canal d'inclinaison ré-
glable et de dimensions relativement modestes, situé dans une chambre froide. Quelques
kilogrammes de neige sont stockés dans un réservoir et uidisés pour limiter la cohésion
de frittage puis l'écoulement est généré en ouvrant brusquement le réservoir (Figure 1.10
(a)). Il dure quelques secondes et est transitoire.
Le second dispositif, appelé dispositif suisse [204, 102], est un long et large plan incliné
situé en montagne. Environ 10m3 de neige sont retenus par un barrage et sont brusque-
1.4 Ecoulements denses de neige : connaissances expérimentales 23
ment libérés (Figure 1.10 (b)). La première partie du plan incliné a une forte inclinaison
(entre 35◦ et 45◦ ) qui a pour but d'accélérer l'écoulement. La seconde partie du plan,
au debut de laquelle les mesures sont eectuées, est moins inclinée (32◦ ). L'écoulement
généré dure quelques secondes et est très transitoire.
Le troisième dispositif, appelé dispositif français [17, 16], est celui utilisé dans cette
thèse (Figure 1.10 (c)). Il a été concu lors de la thèse d'A. Bouchet. Il s'agit d'un canal
d'inclinaison réglable situé en montagne. Sa description précise est faite dans le troisième
chapitre. Environ 3m3 de neige naturelle sont injectés à débit constant et ajustable par un
système de vis sans n. Les écoulements durent environ dix secondes et sont permanents.
Prols de vitesse
Les trois dispositifs permettent de mesurer le prol de vitesse de l'écoulement. Malgré
les diérences de géométrie et de mode d'alimentation, les prols ont tous une forme
similaires (Figure 1.11) : ils sont composés d'une zone fortement cisaillée près de la paroi
d'une épaisseur de quelques centimètres, et d'une zone beaucoup moins cisaillée au dessus.
Les vitesses atteintes à la surface sont de l'ordre de 5ms−1 . Un prol de vitesse similaire
a été mesuré sur une avalanche réelle [49].
Eet de la pente
L'équipe française a ajusté cette forme de prol par une fonction linéaire (taux de
cisaillement constant) en incluant une vitesse de glissement Vg qui ne décrit pas la zone
basale forttement cisaillée :
16
12
y(cm)
0
0 2 4 6 8
V (m/s)
Fig. 1.11 Prol de vitesse d'écoulement de neige naturelle. Données issues du dispositif
japonais [140] (¤), suisse [102](◦) et français [17, 16](M). Prol de vitesse mesuré sur
une avalanche réelle par [50](O).
(gure 1.10 (d)). L'un des anneaux est xe et l'autre tourne en imposant une vitesse
relative V entre les deux surfaces de neige. De plus, une pression P est appliquée. Les
auteurs observent que seule une ne épaisseur de neige cisaillée se développe à l'interface
(environ 3mm).
Les mesures systématiques de la résistance tangentielle τ réalisées pour diérentes
températures T (◦ ) montrent que le coecient de frottement µ∗ = τ /P est la somme de
trois contributions :
µ∗ = µ∗s + BV + CV 2 . (1.7)
1.5 Conclusion
La neige est un matériau composé de grains dont la taille, la forme et les propriétés
mécaniques sont très variables. En fonction du type de neige, deux modes d'écoulement
se distinguent : les avalanches aérosols et les avalanches denses. Dans le but de pre-
dire le cheminement d'une avalanche dense dans un couloir donné, et ainsi prévoir les
zones potentiellement exposées et l'eet de structures protectrices, les experts ont recours
aux simulations numériques basées sur le formalisme de Saint-Venant qui nécessite de
connaitre la loi de frottement de l'écoulement sur le socle. Jusqu'à présent, les modèles de
lois de frottement utilisés sont théoriques et calibrés sur des avalanches connues, ce qui
conduit à de grandes variations des paramètres introduits. Récemment quelques équipes
ont cherché à déduire la loi de comportement de la neige à partir d'expériences en modèle
réduit, le plus souvent des écoulements sur plan incliné. Mais les données expérimentales
sont encore rares et le comportement rhéologique de la neige, ainsi que les mécanismes
physiques en jeu sont encore largement inconnus.
C'est dans ce contexte que se situe ce travail de thèse, dont l'objet est de mesurer
le comportememnt rhéologique du type de neige constituant l'essentiel de la masse du
manteau neigeux : les grains ns. Ce matériau est composé de petits grains de glace
(0.2mm) reliés entre eux par des ponts de glace, sans eau liquide. L'approche retenue est
de générer des écoulements de neige naturelle dans une géométrie de type canal de sorte
26 Ecoulements de neige dense : enjeux et connaissances
que, à partir d'un grand nombre d'expériences à pente, débit et type de neige variés, il
soit possible de mesurer le comportement rhéologique de ce matériau.
Chapitre 2
La neige est composée de grains de glace dont la taille, la forme et les propriétés
mécaniques évoluent au cours du temps. Il est donc naturel de chercher à comparer les
écoulements de neige aux écoulements granulaires. C'est ce qu'ont fait diérents auteurs,
dans le but de prédire la trajectoire d'avalanches [176, 141, 142, 177] ainsi que l'inuence
d'obstacles sur l'écoulement [196, 61, 60].
Le terme matériau granulaire désigne toute assemblée de particules solides dispersées
dans une phase liquide ou gazeuse, et englobe donc une grande variété de matériaux. La
taille des grains peut varier de plusieurs ordres de grandeurs entre les poudres telles que
les farines (. 100µm), le sable (∼ 1mm), les granulats (∼ 1cm) et les éboulis de roches
(∼ 1m). La forme des grains peut elle aussi varier. Certains sont sphériques ou ovoïdes
comme les graines, mais le plus souvent ils sont anguleux comme par exemple le sable ou
les roches.
Les écoulements de matériaux granulaires sont très courants dans divers secteurs in-
dustriels qui nécessitent l'acheminement et le stockage des grains, notamment dans les do-
maines de l'alimentaire (graines, farines...), de la pharmaceutique (gélules, comprimés...)
et du génie civil (sable, ciments, granulats... ). Par ailleurs, de nombreux écoulements
naturels tels que les éboulements rocheux, les glissements de terrain, les écoulements py-
roclastiques [65] ou encore le mouvement des dunes, sont eux aussi constitués de grains.
Mieux comprendre les écoulements granulaires permet donc d'une part de résoudre des
problèmes d'acheminement et de stockage dans l'industrie, et d'autre part de prévoir
les zones potentiellement exposées à des catastrophes naturelles de natures variées. Ces
enjeux ont récemment motivé de nombreuses études sur les écoulements de grains dont
l'enjeu principal est de mesurer la loi de comportement du matériau, mais aussi de la
relier aux propriétés mécaniques des grains.
Ce chapitre présente un état des lieux orienté des connaissances sur la rhéologie des
matériaux granulaires. La première partie détaille les diérents modes d'interaction entre
grains, notamment les interactions cohésives. La seconde partie résume les principales
connaissances récemment acquises sur le comportement rhéologique des grains sans co-
28 Propriétés rhéologiques des matériaux granulaires
hésion. La troisième partie fait le point sur les connaissances, beaucoup plus succinctes,
quant à l'eet de la cohésion sur le comportement d'une assemblée de grains.
Répulsion de Hertz
Le modèle de Hertz décrit le contact normal entre deux grains purement élastiques,
qui se déforment donc lorsqu'ils sont soumis à une force. Dans le cas d'un contact entre
deux sphères, le calcul réalisé par Hertz en 1880 relie la force de répulsion normale au
contact N à la déection h (Figure 2.1 (a,b)) :
½
N = kn h pour des disques,
(2.1)
N = kn h3/2 pour des sphères.
q
m τc vi
τc = π 2kn et δm = π pour des disques,
q (2.2)
τc = 2, 94 m2 2 et δm = τc vi
pour des sphères.
k vi n 2,94
2.1 Interaction entre grains 29
Dissipation d'énergie
Plusieurs mécanismes complexes donnent lieu à une dissipation d'énergie lors d'un
choc entre grains [59] : une déformation plastique, le rayonnement en onde de surface,
en mode de vibration propre de la bille... L'eet de ces dissipations est souvent pris en
compte par le coecient d'inélasticité, aussi appelé coecient de restitution e introduit
par Newton en 1687. Lors d'une collision entre une bille et un plan, ce coecient relie la
vitesse de la bille avant vi et après le rebond vr : vr = evi . Le coecient e est compris
entre 0 pour un choc parfaitement inélastique où toute l'énergie est dissipée et 1 pour
un choc parfaitement élastique où il n'y a pas de dissipation. Ses valeurs typiques sont
de 0.9 pour l'acier et 0.6 pour l'aluminium. L'existence de cette dissipation est au c÷ur
des propriétés des écoulements granulaires rapides.
Frottement de Coulomb
Les lois macroscopiques empiriques régissant la friction entre deux surfaces solides ont
été établies à l'aide d'expériences de patin glissant sur un solide. Les expériences histo-
riques de Léonard de Vinci, puis de Guillaume d'Amontons conduisent aux observations
suivantes pour la friction entre deux solides :
partant du repos, il faut une force tangentielle |T | = µs N pour mettre en mouve-
ment un patin, µs étant le coecient de frottement statique et N la force normale ;
une fois en mouvement, la norme de la force de friction est égale à |T | = µd N , µd
étant le coecient de friction dynamique ;
µs et µd sont des constantes qui ne dépendent que de la nature des matériaux en
contact et dont les valeurs typiques sont dans l'intervalle 1 & µs > µd & 0.1.
Cette description, souvent appelée lois de Coulomb parce que ce dernier en t une
généralisation aux matériaux granulaires [38], est bien souvent susante pour décrire
nombre de phénomènes. Cependant, considérer µd,s constants constitue une approxima-
tion qui ne rend pas compte de phénomènes tels que le vieillissement statique (augmenta-
tion de µs avec l'âge du contact [11]) ou l'aaiblissement cinétique (diminution de µd avec
la vitesse de glissement [22]). Pour décrire la friction entre deux grains, la simplication
µs ≈ µd = µ est souvent utilisée car elle n'introduit qu'un seul paramètre : le coecient
de frottement µ (Figure 2.1 (a,b)).
Rôle de la rugosité
L'état de surface des matériaux n'est jamais parfaitement lisse : une rugosité existe à
l'échelle microscopique. Cette rugosité joue un rôle crucial dans le contact entre grains.
Le premier eet de la rugosité est de favoriser une déformation plastique des grains,
puisque le contact s'opère en un nombre limité d'aspérités sur lesquelles se concentrent les
contraintes qui peuvent alors dépasser le seuil de plasticité du matériau. La déformation
plastique des aspérités donne alors lieu à une dissipation d'énergie ainsi qu'à une évolution
des contacts en fonction de leur histoire [202], puisque la surface eective d'un contact
dépend de la force normale maximale qui lui a été appliquée [18, 77] (Figure 2.2).
30 Propriétés rhéologiques des matériaux granulaires
(a) h
(b) T/N
v T
t
N
N N
v
t
Fig. 2.1 Loi de contact sans cohésion : (a) contact de hertz décrivant la répulsion
normale (3D) et (b) critère de Coulomb simplié décrivant le glissement tangentiel.
La rugosité est aussi à l'origine du frottement entre les grains. Le premier mécanisme
est l'imbrication des aspérités. De plus, les aspérités en contact sont si proches qu'elles
interagissent par le biais de forces attractives (forces électrostatiques qui seront détaillées
dans la section 2.1.2) [195]. Les deux mécanismes microscopiques du frottement sont
donc, d'une part, l'adhérence due aux forces attractives et, d'autre part, le cisaillement
des aspérités imbriquées.
Forces électrostatiques
Le premier type de cohésion entre grains est dû à l'existence de forces électrostatiques
entre molécules, telles que les forces de Van der Waals [195, 100, 101, 69], qui tendent
2.1 Interaction entre grains 31
N N1
Seff
1
N2>N1
Seff
2
>Seff
1
Sapp
Fig. 2.2 Déformation plastique des aspérités : la surface eective Sef f du contact est
inférieure à la surface apparente Sapp et augmente avec la force normale N maximale qui
a été imposée.
à rapprocher deux surfaces solides en contact. Ces forces n'interviennent que lorsque
la distance entre les surfaces est susamment faible (distance moléculaire) et ne sont
signicatives que pour des grains assez ns, tels que les poudres [167, 157] ou les particules
dites du troisième corps en tribologie [90]. Si la formulation complète de ces forces est
complexe, plusieurs modèles théoriques simples ont été proposés pour les décrire dans le
cas d'un contact entre deux sphères.
Le modèle DMT [51] considère que seules les molécules en périphérie de la surface
de contact sont responsables de l'adhésion. Ce modèle se place dans le cas où la force
d'adhésion est susamment faible comparée à la répulsion élastique, de sorte que la
surface du contact ne soit que peu modiée et reste proche de celle décrite par Hertz. Il
en résulte une formulation simple qui oppose à la répulsion de Hertz une force d'adhésion
constante N a (h) = Nc (Figure 2.3 (a)) :
3
N = kn h 2 − Nc . (2.3)
Inversement, le modèle JKR [95] considère que les molécules responsables de l'adhé-
sion sont présentes uniquement au sein de la surface en contact. Ce modèle se place dans
le cas où la force d'adhésion est assez forte comparée à la répulsion élastique, de sorte que
la surface du contact soit signicativement modiée par rapport à celle décrite par Hertz.
Il en résulte une formulation qui oppose à la répulsion de Hertz une force d'adhésion N a
proportionnelle à la surface en contact. Mais la relation entre cette surface de contact et
la déection normale h est implicite et ne permet pas une écriture simple. La gure 2.3
(a) trace cette fonction N a (h), mais son expression exacte n'est pas donnée ici par souci
de concision. Il faut remarquer que ce modèle ne se contente pas d'opposer une force
d'adhésion à la répulsion élastique, il rend aussi compte de la formation d'un pont solide
dès la formation du contact (hf = 0) qui relie les grains jusqu'à une distance de rupture
32 Propriétés rhéologiques des matériaux granulaires
2 2
c c
N/N (a) N/N (b)
1 1
h h h
r
r f
0 0
-1 -1
c c
h/h h/h
-1 0 1 2 -2 -1 0 1 2
2 2
c c
N/N (c) N/N (d)
1 1
h =h
r f
0 0
-1 -1
c c
h/h h/h
-2 -1 0 1 2
-1 0 1 2
Fig. 2.3 Les principaux modèles de cohésion : la force normale N est normalisée par la
résistance maximale à la traction N c et la déection h par la deéction d'équilibre hc . (a)
modèles théoriques JKR [95] (- -) et DMT () [51] ; (b) modèle expérimental de pont
liquide[149, 14] ; modèles utilisés en simulation numérique : (c) carré (- -) et triangulaire
() [72, 99, 211], (d) plastique [118, 165].
hr < 0. Le modèle JKR donne ainsi lieu à une hystérésis entre les cycles de chargement
et de déchargement du contact qui se retrouvera dans d'autres modèles de cohésion (pont
liquides, plastication).
Les modèles DMT et JKR sont les cas extrêmes de modèle de Maugis [123], plus
complèt, qui considère que les molécules responsables de l'adhésion sont présentes à
la fois au sein et à la périphérie de la surface en contact. Les modèles DMT et JKR,
initialement théoriques, ont pu être vériés expérimentalement respectivement dans [87]
et [83].
2.1 Interaction entre grains 33
Ponts liquides
Le second type de cohésion, appelé cohésion capillaire, est lié à la présence de mé-
nisques liquides entre des grains. Ce mode de cohésion est très répandu puisqu'il concerne
tous les matériaux granulaires humides. Il a été caractérisé par diérentes études expéri-
mentales [149, 14] et théoriques [53, 30]. Le ménisque se forme dès que les surfaces liquides
entrent en contact, c'est à dire avant le contact entre la partie solide des grains (hf < 0).
Le ménisque tend alors à rapprocher les grains qui, une fois en contact, se repoussent.
Pour rompre le contact, il faut étirer le ménisque jusqu'à sa distance de rupture hr < hf ,
donnant ainsi lieu à une hystérésis entre les cycles de chargement et de déchargement du
contact dans la zone hr < h < hf . Une expression simpliée de cette force d'adhésion est
[149] (Figure 2.3 (b)) :
( ¡ ¢
h
N = −N c 1 − 2r pour h 6 0,
3
c (2.4)
N = kn h 2 − N pour h > 0,
où r est le rayon de courbure du ménisque, et N c la résistance maximale à la traction
reliée à l'angle de mouillage α et la tension de surface γl du liquide : N c = πdγl cos α.
L'angle de mouillage est souvent proche de 0◦ (mouillage total) et les valeurs typiques
de la tension de surface varient entre 72 mN/m pour l'eau et 2 mN/m huile de silicone.
La viscosité du liquide tend à s'opposer au mouvement relatif des deux grains [54].
La gure 2.3 (c) trace des formes simpliées de ce modèle souvent utilisées en simula-
tion numérique bidimensionnelle [99, 211, 72]. L'hystérésis entre la distance de formation
et celle de rupture du contact n'y est pas prise en compte.
Ponts solides
Le troisième mode de cohésion est lié à la formation de ponts solides entre les grains
[47]. Ces ponts solides peuvent être formés par le gel d'un pont liquide [82], où lors
du frittage, fréquent pour les poudres [128]. La formation et la croissance des ponts
solides est généralement lente. Les caractéristiques mécaniques du contact sont celles
d'un solide et font intervenir de nombreux paramètres tels que la résistance à la traction,
à la compression, au cisaillement, et à la torsion.
V (b)
(a) P
y
x
H
y g H
x
(c) (e)
(d)
(f) V
g
g
V
Fig. 2.4 Géométries d'écoulement et forme des prols de vitesse : (a) cisaillement plan
homogène, (b) plan incliné, (c) socle meuble, (d) cisaillement annulaire, (e) conduite
verticale, (f ) tambour tournant.
Régimes d'écoulement
Les simulations numériques menées par F. da Cruz [43, 44] ont montré que l'état de
cisaillement des grains rigides de masse m est contrôlé par un seul nombre sans dimension
nommée nombre inertiel I , combinaison du taux de cisaillement et de la pression imposée.
Dans un système à deux dimensions, l'expression de I est :
r
m
I = γ̇ . (2.5)
P
p
Le nombre inertiel représente le rapport entre deux temps : le temps inertiel m/P et
le temps lié au cisaillement 1/γ̇ . Les faibles valeurs de I (I . 10−3 ) correspondent à un
régime quasi-statique où l'inertie des grains est négligeable. Le comportement du matériau
est alors de type solide plastique [181, 138]. Au contraire, les grandes valeurs de I (I & 0.3)
correspondent à un régime collisionel où les grains interagissent par collisions binaires.
Le comportement dans ce régime est alors décrit par la théorie cinétique développée par
analogie avec la théorie cinétique des gaz denses [119, 24, 74].
Entre ces deux régimes (10−2 . I . 0.3) existe un régime d'écoulement appelé régime
dense pour lequel l'inertie des grains n'est pas négligeable, mais où le réseau de contact
percole à travers la cellule. Les images de la gure 2.5, issues des simulations menées
dans cette thèse et détaillées dans le chapitre 5, montrent des cellules de cisaillement
36 Propriétés rhéologiques des matériaux granulaires
pour diérentes valeurs du nombre inertiel dans le régime d'écoulement dense. Le réseau
de contact y est représenté. Plus le nombre inertiel augmente, moins les chaînes de force
sont longues et nombreuses.
Fig. 2.5 Réseau de contact lors d'écoulements en cisaillement plan homogène (taux de
cisaillement et pression imposés) pour diérentes valeurs du nombre inertiel I : les traits
représentent les forces normales entre particules.
Cette relation, souvent appelée loi de dilatance, introduit deux paramètres : la fraction
solide maximale νmax et la pente a > 0 qui sont propres à la nature des grains en
écoulement.
Le principe de la dilatance a été mis en évidence par O. Reynolds [163] et son origine
est assez intuitive : pour cisailler le matériau, il est nécessaire que les grains passent
les uns au dessus des autres (gure 2.6 (c)). Lorsque le nombre inertiel augmente, par
une augmentation du taux de cisaillement ou par une diminution de la pression, ces
désenchevêtrements sont respectivement plus fréquents ou plus faciles, ce qui conduit à
l'expansion du matériau. Par ailleurs, le passage d'un grain par dessus un autre s'accom-
−
→
pagne d'une force N qui tend à s'opposer au mouvement (gure 2.6 (c)) et qui est à
l'origine de l'augmentation du frottement avec le nombre inertiel.
P
(c) V
(a)
0.5 0.82 (b)
max
0.4 0.80 N
µ*
0.3 0.78
tan
0.2 0.76
I I
Fig. 2.6 Comportement rhéologique de grains sans cohésion : (a) loi de frottement, (b)
loi de dilatance, (c) origine du frottement et de la dilatance.
Régimes d'écoulement
Sur une large gamme d'inclinaison (θstop < θ < θacc ), une couche de grains d'épaisseur
H peut s'écouler dans un régime permanent et uniforme dans lequel les diérentes gran-
deurs telles que la vitesse, les contraintes ou la compacité sont indépendantes du temps
et de la direction de l'écoulement. Les images de la gure 2.7, issues des simulations
menées dans cette thèse et détaillées dans le chapitre 5, montrent des écoulements sur
plan incliné dans le régime d'écoulement permanent et uniforme pour diérentes pentes.
Le réseau de contact y est représenté. Plus la pente augmente, moins les chaînes de force
sont longues et nombreuses.
Dans le régime permanent et uniforme, le frottement entre le matériau et la rugosité
compense exactement la force motrice liée à la gravité. En dessous d'une pente critique,
appelée θstop , l'écoulement s'arrête car le frottement entre le matériau et la rugosité est
plus important que la force motrice liée à la gravité. Il est remarquable que la pente
de départ θstart , au dessus de laquelle une couche arrêtée s'écoule est signicativement
supérieure à la pente d'arrêt θstop qui, elle, délimite la transition écoulement-arrêt. Cette
diérence entre les pentes d'arrêt et de départ des écoulements est similaire à la diérence
entre le frottement statique et dynamique entre deux solides. A l'inverse, au dessus d'une
pente critique, appelée θacc , l'écoulement entre dans un régime accéléré où le frottement
entre le matériau et la rugosité est moins important que la force motrice liée à la gravité.
Mais les transitions entre ces diérents régimes ne dépendent pas uniquement de la
pente, elles dépendent aussi de l'épaisseur H du matériau. La gure 2.8 trace les courbes
de transition de régime dans le plan (H , θ). Elles ont une une forme similaire qui peut
s'écrire, par exemple pour la courbe d'arrêt [151, 153, 155, 169] :
tan θ2 − tan θ
Hstop = B (2.8)
tan θ − tan θ1
où θ2 représente une pente en dessous de laquelle le matériau s'écoule quelle que soit son
épaisseur, et θ1 représente une pente pour laquelle le matériau ne s'écoule pas quelle que
soit son épaisseur. Ces courbes montrent que les transitions de régime ne dépendent plus
de H lorsqu'il est susamment grand. Par ailleurs, la pente d'arrêt dépend fortement
du couple matériau-rugosité considéré [169, 76] : pour des grains sphériques, comme des
billes de verre, la pente d'arrêt est typiquement de 20◦ . Par contre, pour des grains
anguleux comme le sable ou les granulats [169, 205], la pente d'arrêt peut augmenter
jusqu'à 40◦ .
Fig. 2.7 Réseau de contact lors d'écoulements sur plan incliné rugueux pour diérentes
inclinaisons θ. Les traits représentent les forces normales entre particules.
H H H
stop start acc
50
Accéléré
30
H/d
Uniforme
10
Arrêt
15 20 25
p
ρp νg cos θ(θ − φ) p
γ̇(y) = H −y
Z y bd
Vx (y) y 3
⇒ = γ̇(y1 )dy1 = 1 − (1 − ) 2 (2.10)
VH y1 =0 H
µ ¶
2 3 θ−φ p
avec VH = H2 ρp νg cos θ
3 bd
Cependant, le prol de vitesse de type Bagnold suppose que le nombre inertiel est
constant dans l'épaisseur de l'écoulement, or les mesures révèlent que, si I(y) est bien
constant dans une large couche centrale, il diverge près de la surface car la pression tend
vers 0 et il augmente signicativement près de la paroi rugueuse (Figure 2.9 (b)) [155, 43].
Cette augmentation, probablement causée par la proximité du socle rugueux, n'est pas
prédite par la loi de frottement µ∗ (I) mesurée en cisaillement plan. D'autre part, la loi
de frottement µ∗ (I) prédit bien un arrêt de l'écoulement dès que la pente est inférieure
à θstop = φ, mais ne prédit pas la dépendance de cette pente d'arrêt avec l'épaisseur H
de la couche en écoulement. Il apparaît donc que les écoulements sur plan incliné sont
contrôlés d'une part par la rhéologie du matériau granulaire, et d'autre part par son
interaction avec le socle [76].
µp H
ξp = (2.11)
µl
ξp compare le coecient de frottement µp exercé par les parois latérales sur l'écoulement
au coecient de frottement µ entre les grains, ainsi que l'épaisseur H de l'écoulement à
sa largueur l. Pour ξp proche de 0, les parois latérales n'aectent pas l'écoulement. Pour
ξp de l'ordre de 1, le cisaillement diminue dans la profondeur et pour ξp assez grand,
l'écoulement devient surfacique : les grains du fond se bloquent et seul ceux proches de
la surface s'écoulent.
2.2 Ecoulements de grains monodisperses et sans cohésion 41
(a) (b)
V I
V H I
Fig. 2.9 Ecoulement permanent et uniforme : (a) prol de vitesse de type Bagnold, (b)
prol qualitatif du nombre inertiel.
0 1
p
V V V
Fig. 2.10 Eet des parois latérales sur les écoulements en plan incliné, gure issue des
travaux de N. Taberlet [192, 191].
expérimentalement que numériquement. Les grains sont placés dans l'entrefer de deux
cylindres co-axiaux. L'écoulement est généré par la rotation du cylindre central soit en
imposant la force, soit en imposant la vitesse de rotation. Les mesures montrent que le
cisaillement est localisé près du cylindre intérieur sur une épaisseur d'environ cinq grains
[71, 43].
Conduite verticale
Les écoulements en conduite verticale 2.1 (e) sont générés par la gravité et connés
entre deux parois. Cette géométrie intéresse directement les industries qui stockent des
grains dans des silos (sables, ciments, céréales). Les mesures aussi bien expérimentales
que numériques mettent en évidence un prol de vitesse typique : le cisaillement est
localisé sur une couche de 5 à 10 grains d'épaisseur près des parois alors que la partie
centrale de l'écoulement n'est pas cisaillée. Ces écoulements sont plus contrôlés par l'état
de surface des parois que par la rhéologie du matériau granulaire [71, 155].
Ecoulements de surface
Les écoulements de surface, souvent rencontrés dans la nature et dans l'industrie, ont
fait l'objet de nombreuses études à travers deux géométries d'écoulements :
le socle meuble 2.1 (c) qui consiste à former un tas de grains en dessous d'un silo
qui impose un débit,
le tambour tournant 2.1 (f) qui consiste à remplir de grains la moitié d'un cylindre
puis à imposer une vitesse de rotation constante.
Ces deux géométries conduisent à des écoulements à la surface d'un socle de grains
immobiles, qui permettent l'étude de la transition entre le régime statique et le régime
d'écoulement [71]. Ces géométries sont particulièrement sensibles à l'eet des parois la-
térales [192, 191, 96, 97].
Tab. 2.1 Nombres sans dimension quantiant la cohésion et valeurs typiques obtenues
pour des poudres (P) ou des billes de verre humides (VH).
τc = µc P + c (2.12)
νZN c
c = µc . (2.13)
d2
Ce critère de rupture a été vérié dans [166, 1, 193].
Tab. 2.3 Etudes des écoulements denses de grains cohésifs : simulation de type dyna-
mique moléculaire (DM) et expérimentations (Exp).
Mouvements corrélés
Les écoulements expérimentaux de poudres ou de billes de verre en tambour tournant
révèlent l'existence de mouvement corrélés sur des distances d'autant plus importantes
que le niveau de cohésion est grand. Ces mouvements corrélés se manifestent par une sur-
face libre irrégulière [175, 199, 200, 3] et par des tailles d'avalanches croissantes lorsque
la cohésion augmente [3]. Les simulations numériques discrètes ont permis d'observer
l'agrégation des grains cohésifs, à l'origine de ces mouvements corrélés, dans diérentes
géométries d'écoulement [55, 197, 211]. Ces agrégats qui peuvent se former, se déformer
et se casser lors de l'écoulement, se manifestent par des uctuations spatiales de compa-
cité : le milieu s'organise en zone sans grains et en zones denses [124] ainsi que par une
augmentation du temps de contact entre grains [19].
Comportement rhéologique
Le cisaillement de poudres entre deux anneaux révèle que plus le matériau est cohé-
sif, plus sa résistance au cisaillement augmente. Ainsi, à taux de cisaillement égaux, le
coecient de frottement eectif est de 0.2 pour une poudre peu cohésive et de 0.8 pour
une poudre cohésive [104]. Cette augmentation du coecient de frottement induite par la
cohésion a aussi été mesurée lors de simulations numériques d'écoulement en cisaillement
plan [89, 1]. Par ailleurs, plusieurs études numériques montrent que, au-delà d'un certain
niveau de cohésion, les écoulements en cisaillement plan ne sont plus homogènes : le taux
de cisaillement se localise près des parois et le reste du matériau n'est plus cisaillé : il
forme un bloc rigide [190, 89]. Une seconde observation est que, plus le matériau est
cohésif, plus il a tendance à se dilater lorsqu'il s'écoule [89, 3]. Sur plan incliné, le prol
de vitesse des grains cohésifs n'est plus de type Bagnold : il se forme à la surface une
zone non cisaillée dont l'épaisseur est d'autant plus grande que la cohésion est forte [19].
2.4 Conclusion
Pour la neige comme pour de nombreux matériaux granulaires réels, les forces de
cohésion entre grains sont signicatives et il faut s'attendre à ce qu'elles jouent un rôle
46 Propriétés rhéologiques des matériaux granulaires
crucial lors des écoulements. En eet, les rares études concernant les écoulements de
grains cohésifs révèlent une phénoménologie très riche, comme par exemple la formation
d'agrégats, l'augmentation du frottement et la dilatation. Mais jusqu'à présent, la loi de
comportement de grains cohésifs demeure largement méconnue.
C'est dans ce contexte que se situe notre étude dont le but est de mesurer et de com-
prendre l'eet d'une force de cohésion sur le comportement rhéologique d'une assemblée
de grains. Pour ce faire, l'approche adoptée est la simulation numérique discrète de type
dynamique moléculaire. Elle permet de contrôler et de varier les propriétés mécaniques
des grains et donne un accès facile aux diérentes grandeurs au sein des écoulements,
généralement diciles d'accès voire inaccessibles expérimentalement.
Le choix du modèle d'interaction entre grains, et plus particulièrement celui de la force
d'adhésion est bien sûr capital dans ce travail. Le parti pris est de considérer un modèle
de cohésion qui ne décrit pas spéciquement l'une des causes physique de l'adhésion,
et encore moins l'adhésion entre deux grains de glace qui demeure de fait largement
méconnue, mais qui rend compte du caractère le plus commun et le plus important de
toutes les forces d'adhésion : la résistance d'un contact à la traction. Deux géométries
d'écoulements seront étudiées : le cisaillement plan homogène qui aura pour but de donner
un accès direct au comportement rhéologique de ces grains cohésifs et la géométrie du
plan incliné qui permettra une comparaison qualitative avec les expériences d'écoulement
de neige en canal.
Deuxième partie
Expérimentation
Chapitre 3
Méthode expérimentale
3.1.1 Le canal
La géométrie d'écoulement est un canal d'une longueur totale de 10 mètres, de largeur
et de hauteur de 20 centimètres (Figure 3.2). Il est supporté par une poutre en bois
lamellé-collé xée à son sommet sur un axe de rotation. Un palan manuel permet alors
un réglage facile de l'inclinaison du canal dans une gamme allant de 29◦ à 45◦ . Le fond du
canal est recouvert d'une toile abrasive étanche dont la granularité est de l'ordre de celle
des grains de neige (∼ 0.5mm). Une des parois latérales est transparente et permet de
50 Méthode expérimentale
Fig. 3.1 Site expérimental du col du Lac Blanc (Alpe d'Huez, 2830m), vue du Dôme
des Petites Rousses.
2
3 1
3 2
Fig. 3.2 Canal d'écoulement : (1) système d'alimentation, (2) palan de levage et (3)
axe de rotation.
sortie pour limiter le compactage de la neige au cours du transport. Une jupe métallique
assure la liaison jusqu'au canal sans lui transmettre les vibrations du système d'alimen-
tation. Si l'écoulement est stoppé dans le canal, cette jonction évite la propagation du
blocage dans le système d'alimentation, qu'il faudrait alors purger (une heure de travail
à deux). En cas de blocage de l'écoulement dans le canal, la neige continue donc à être
déversée et déborde.
3
4
Fig. 3.3 Systéme d'alimentation : (1) cuve amovible, (2) trémie, (3) tube d'injection
contenant la vis d'Archimède et (4) jonction alimentation-canal.
52 Méthode expérimentale
0.8
6
(a) (b)
5
4 0.7
(Hz)
U(V)
3
vis
2
f
0.6
0.5
5.0 5.1 5.2 5.3 5.4 5.5 0 2 4 6 8 10
Fig. 3.4 Vitesse de rotation de la vis : (a) signal brut du tachymètre et (b) fréquence
de rotation de la vis pendant un écoulement.
Bien que la vis tourne à vitesse constante, les mesures de hauteur de l'écoulement (la
méthode de mesure sera détaillée dans la section 3.2.2) montrent des uctuations pério-
diques importantes autour d'une valeur moyenne H̄ . La gure 3.5 (a) montre l'évolution
de la hauteur lors d'un écoulement sur une durée de 8 secondes, ainsi que la fonction
H̄ + A sin(2πfvis t + ϕ) ou H̄ = 11, 6cm est la valeur moyenne dans le temps de la hau-
teur, ϕ un déphasage (paramètre ajusté), A une amplitude (paramètre ajusté), et fvis la
fréquence de rotation de la vis mesurée par le tachimètre. La fréquence des uctuations
de hauteur correspond à celle de la vis qui semble donc donner des débits diérents selon
sa position angulaire.
Pour réduire les uctuations de hauteur engendrées par la vis, un système baptisé
"écrêteur" a été installé au cours de cette thèse. Il s'agit d'une goutière de déviation
situé en haut du canal (au début de l'écoulement) qui évacue la partie supérieure de
3.1 Dispositif expérimental et mode opératoire 53
(a) (b)
18 18
(c) (d)
16 16
14 14
H (cm)
H (cm)
12 12
10 10
8 8
6 6
0 2 4 6 8 0 2 4 6 8
t (s) t (s)
Fig. 3.5 Fluctuations de hauteur : photos de l'écretteur (c) avant et (d) pendant
un écoulement test réalisé en journée ; évolution de hauteur lors d'écoulements (a) sans
écrêteur et (b) avec écrêteur (mesure en rouge, H = H̄ + A sin(2πfvis t + ϕ) en noir).
zones où les grains sont d'un type particulier, c'est à dire proche du sol ou des rochers.
Compte tenu des volumes mobilisés, il est impossible de trier parfaitement les grains.
Par ailleurs, le type de neige est imposé par les conditions météorologiques passées et
présentes :
le plus souvent, il s'agit de grains ns plus ou moins frittés ;
si les expériences ont lieu juste après une forte chute de neige, les grains peuvent
être de type particules reconnaissables ;
s'il fait trop chaud, la neige peut être légèrement humide.
Pour la quasi totalité des expériences, la neige est de type grains ns sans eau liquide.
Le manteau neigeux se présente alors sous la forme d'un solide poreux plus ou moins
facilement friable. Il est brisé à la pelle et les gros blocs sont broyés par une fraise à neige
qui propulse le résultat (blocs plus petits et grains isolés) dans la cuve de remplissage
(Figure 3.6). Cette opération est longue, environ une demi-heure, et laisse le temps à la
neige dans la cuve de fritter et de former de nouveaux agrégats.
(a) (b)
Fig. 3.6 Remplissage de la cuve : (a) fraise à neige, (b) blocs en sortie de fraise.
Une fois la cuve remplie, elle est remontée puis vidée dans la trémie à travers une grille
dont le pas est d'environ trois centimètres et qui a pour fonction de briser les agrégats
qui se sont formés dans la cuve. Cette opération prend dix minutes. Ensuite, il ne reste
plus qu'à lancer l'enregistrement des données venant des diérents capteurs, puis la vis
d'Archimède est activée et l'écoulement commence. Il dure environ dix secondes.
(a) (b)
5m 5m
1m 1m
H
1 V
Ecoulement H3 H2 H1 z
0.2 m
H
2
x
y
V
H (c)
3
H3 H2 H1
0.1m
Ecoulement
0.2 m
V y
l'écoulement vers un récepteur CCD qui génère un signal électrique d'une tension U pro-
portionelle à la position x du signal rééchi. La relation entre l'épaisseur de l'écoulement
H = D − x/(2 tan α) et la tension mesurée est donc linéaire, comme le montre la courbe
de calibration obtenue en mettant des cales de hauteurs connues sous les capteurs (Fi-
gure 3.8 (b)). Cette courbe de calibration est stable vis à vis des conditions extérieures
(température, luminosité...) et a donc été établie une fois pour toute. Trois capteurs es-
pacés d'un mètre (Figure 3.8 (b)) mesurent l'épaisseur de neige le long de l'écoulement
dans une gamme allant de 0 cm à 20 cm avec une précision inférieure au millimètre.
x 15
H (cm)
10
Surface de l'écoulement
D = 30cm
H 0
Fond du canal 0 2 4 6 8
U (V)
Corrélation
La gure 3.10 (c) représente un exemple typique d'enregistrement des signaux (U1 et
U2 ) émis par une paire de capteurs sur une courte plage de temps lors d'un écoulement.
Visiblement, les deux signaux se ressemblent et sont décalés dans le temps. Ces signaux
étant discrets (fréquence Facq = 10kHz ) le décalage δt est mesuré en maximisant la
fonction de corrélation discrète C(j) :
PN i
i=1 (U1− U 1 )(U2i+j − U 2 )
C(j) = qP PN (3.2)
N i 2 i+j
i=1 (U1 − U 1 ) i=1 (U2 − U 2 )2
58 Méthode expérimentale
(a)
(b)
Ecoulement
yy
xy
Capteurs pièzo
y
x
Visses d'ajustement vertical z
(c) 8 (d)
(Pa)
4
200
U (V)
yy
2
100
0
0
0 60 120 180 240 0 2 4 6 8 10
Temps (s) U (V)
Fig. 3.9 Capteur de contrainte : (a) principe, (b) photographie, (c) signal σyy brut
(rouge) et après traitement de la dérive (noir) et (d) calibration.
Dans cette expression, U1 et U2 sont considérés sur une fenêtre de taille N échantillons.
U1i correspond au signal U1 au temps t = i/Facq . U 1 et U 2 sont les valeurs moyennes
de ces signaux sur cette fenêtre. La fonction de corrélation est normalisée entre C =
1 (ressemblance parfaite) et C = −1 (opposition parfaite). C = 0 correspond à une
absence totale de corrélation. Un exemple typique d'une fonction de corrélation C(δt)
est représentée sur la gure 3.10 (d) et laisse clairement apparaître son maximum pour
∆t ≈ 0.002.
La taille de la fenêtre est choisie le plus souvent à N = 1000, ce qui correspond à
une durée de 0.1s. Cette taille peut être diminuée jusqu'à N = 100 pour observer des
phénomènes plus court, mais la contrepartie est que la corrélation est moins bonne et il
apparaît des points de mesure abérrants qu'il faut ltrer.
Prol
Les treize couples de capteurs sont disposés les uns au dessus des autres et forment
une colonne de mesure du prol de vitesse. Cette colonne est insérée sur le bord du canal.
Le plus haut des capteurs est à dix centimètres du fond du canal. L'espacement vertical
3.2 Outils de mesures 59
(a) (b)
Neige
d (verre)
Phototransistor
OPB608A
3 4 2 1
(c)
5
(d) 1.0
0.5
3
U(V)
2 C 0.0
1 -0.5
0
10.00 10.05 10.10 10.15 10.20 -1.0
0.000 0.005 0.010 0.015
Temps (s) t (s)
Fig. 3.10 Mesure de vitesse : (a) principe d'un capteur, (b) photographie d'une paire
de capteurs, (c) exemple de signaux émis par ces deux capteurs (U1 surface grise et U2
en noir), (d) corrélation de ces signaux (Equation 3.2).
entre les capteurs est d'environ un centimètre, sauf dans la partie proche du socle où les
capteurs sont plus rapprochés (trois à cinq millimètres). Compte tenu de l'encombrement
des composants, la colonne y est dédoublée (Figure 3.11).
(a) (b)
10cm
Fig. 3.11 Prol de vitesse à la paroi : (a) colonne de capteurs, (b) colonne insérée
dans le canal.
12
H (cm)
14 15 16 17
t (s)
Blanc. Un petit chalet chaué (16m2 ) permet à l'équipe de dormir sur place. Cette partie
décrit les dicultés spéciques et les principales étapes des campagnes de mesures sur le
terrain. Ensuite, elle détaille la chronologie et le nombre des expériences réalisées. Enn
elle présente les diérentes personnes qui ont participé à ces travaux et les ont rendus
possibles.
(a) (b)
(c)
Fig. 3.13 Photos du canal : (a) dégagé en automne, (b) et (c) sous plusieurs mètres de
neige en hiver .
(a) (b)
Fig. 3.14 Déneigement du dispositif : (a) intervention d'une dameuse et (b) tranchée
creusée à la pelle.
d'explorer diérents paramètres tels que la pente et le débit. La gure 3.15 (a) précise
le nombre d'écoulements réalisés ainsi que la date de chaque campagne. Pendant l'hiver
2004, le nombre moyen d'écoulements par soirée est de trois. En 2005, ce nombre passe à
cinq grâce à l'acquisition d'une fraise à neige qui facilite les opérations de manutention.
L'optimisation de l'organisation permet d'augmenter encore le nombre d'écoulements par
soirée en 2006 (huit en moyenne).
Les campagnes de mesures sont séparées au minimum par une semaine, ce qui laisse
le temps à la neige de se transformer. Par ailleurs les propriétés de la neige peuvent
dépendre de la température ambiante [27, 139] qui change d'une campagne à l'autre,
mais reste approximativement constante (à quelques degrés près) lors d'une même soirée.
La gure 3.15 (b) relève la température de l'air pour chaque campagne de mesure. Ces
températures sont réparties entre 0◦ C et −19◦ C . Il faut donc s'attendre à ce que les
propriétés de la neige varient d'une soirée à l'autre. La capacité à eectuer de nombreux
écoulements lors d'une même soirée est donc cruciale pour pouvoir explorer diérentes
gammes d'épaisseur et de pente pour une qualité de neige donnée.
3.3.4 L'équipe
Les opérations de déneigement et de préparation du dispositf ainsi que la réalisation
des expérimentations nécessitent la présence de quatre personnes. En plus de leur compé-
tences professionnelles, les membres de l'équipe doivent en permanence porter une atten-
tion particulière à leur sécurité personelle (froid, fatigue, travaux en hauteur, broyeuse
64 Méthode expérimentale
Nombre d'écoulement
12 2004 2005 2006 (a) 0 (b)
Température (°C)
10 -4
8
-8
6
-12
4
-16
03/03/04
17/03/04
18/03/04
20/12/04
12/01/05
07/02/05
23/02/05
02/03/05
10/03/05
16/03/05
04/01/06
11/01/06
25/01/06
31/01/06
15/03/06
2
-20
0
2 4 6 8 10 12 14
2 4 6 8 10 12 14
Campagne Campagne
Fig. 3.15 Descriptif des écoulements réalisés pour chaque campagne : (a) nombre
d'écoulements et (b) température.
mécanique) ainsi qu'à celle des autres. Les conditions de travail diciles ainsi que les
conditions de vie spartiates et intimistes rendent indispensable une parfaite entente dans
l'équipe.
Voici une liste des personnes ayant participé aux expériences au col du Lac Blanc,
ainsi que leur principale fonction. Cette fonction est indicative puisque les problèmes
de chacuns sont généralement solutionnés par l'ensemble de l'équipe. Mohamed Naaïm,
Directeur de Recherche au CEMAGREF, a dirigé la conception, la réalisation et les évo-
lutions du dispositif. Hervé Bellot, Assistant Ingénieur au CEMAGREF, a développé et
entretenu l'instrumentation de ce site. Fréderic Ousset, Technicien au CEMAGREF, a
réalisé et entretenu la structure mécanique du dispositif. Xavier Ravanat, Technicien au
CEMAGREF, a participé à l'optimisation des opérations de manutention. Thierry Faug,
Chargé de Recherche au CEMAGREF, a participé aux expériences en ajoutant en sor-
tie du canal une digue déviatrice dédiée à l'étude de l'interaction écoulement-obstacle.
Antoine Fourrière a réalisé son stage de D.E.A sur ce thème. Gérémi Robert, Sarah
Xuereb et Chloé Bois ont eectué des stages de type ouvrier d'une durée d'un mois
et ont apporté un soutien indispensable au bon déroulement des opérations. Enn, Mi-
chael Bacher et François-Xavier Cierco, doctorants du CEMAGREF, ont ponctuellement
complété l'équipe.
3.4 Conclusion
Les expériences réalisées lors de cette thèse ont grandement bénécié des travaux
réalisés lors de la thèse d'Alexis Bouchet [16] : sous la direction de Mohamed Naaïm,
3.4 Conclusion 65
Alexis Bouchet, Hervé Bellot et Fréderic Ousset ont concu, réalisé et testé le dispositif
expérimental du col du Lac Blanc. Ce dispositif est unique puisqu'il est le seul capable
de générer des écoulements de neige à débit constant. Par ailleurs, l'instrumentation en
place permet de caratériser les écoulements par leur épaisseur, leur prol de vitesse et les
contraintes développées au socle.
A quelques modications près, telles que la mise place de l'écretteur qui limite les
uctuations de hauteur, l'optimisation des mesures de vitesse et les opérations de ma-
nutentions, les travaux réalisés pendant ma thèse ont consisté à utiliser ce dispositif tel
qu'il était et à réaliser un maximum d'expériences. Les campagnes d'expérimentation sur
le terrain présentent de nombreuses dicultés et sont très consommatrices de temps et
d'énergie. Une parfaite entente entre les diérents membres de l'équipe a rendu possible
la réalisation d'un grand nombre d'écoulements à pente, débit et type de neige varié. Ces
écoulements consituent une base de données à partir de laquelle diérentes informations
sur la rhéologie particulière de la neige vont pouvoir être déduites.
66 Méthode expérimentale
Chapitre 4
Rhéologie de la neige
mentation impose un débit massique Q de neige à l'entrée du canal. Ce débit est constant
dans le temps. Moyennant l'hypothèse que la masse volumique est elle aussi constante,
le débit massique est relié à l'épaisseur H(x) de l'écoulement et à la vitesse moyenne sur
la section VS (x) (Figure 4.1) : Q ∝ H(x)VS (x). En considérant deux sections S 1 et S 2 le
long du canal, la conservation du débit conduit à la relation :
Ecoulements ralentis
Si l'inclinaison n'est pas susante (θ . 33◦ ), l'épaisseur de l'écoulement augmente
le long du canal (Figure 4.1 (a)) : dH dx > 0. Par conséquent, la vitesse moyenne de
l'écoulement diminue le long du canal : dV dx < 0. Ce premier régime est appelé régime
S
Ecoulements accélérés
Lorsque la pente est supérieure à environ 42◦ , l'épaisseur diminue le long de l'écou-
lement (Figure 4.1 (b)) : dH
dx < 0. Par conséquent, la vitesse moyenne de l'écoulement
augmente le long du canal : dVdx > 0. Ce second régime est appelé régime accéléré. Dans
S
les derniers mètres du canal, là où l'écoulement est le plus rapide, apparaît parfois une
zone de saltation de quelques centimètres d'épaisseur au dessus de la partie dense de
l'écoulement. Il s'agit de quelques grains de neige qui se font arracher à l'écoulement
dense à cause de la grande vitesse relative de l'air (environ 7ms−1 ).
1
(a) (b) S
1
1
S
2
S H
1
H H
2 2
S
2
1 H
1
V
s
V 2 2
y s V V
s s
x
l l
<33° >42°
(a) 1
(b)
S
12
H
2 10
S
H(cm)
H 8
V 6
s
V 4
s
l
34 36 38 40 42
>41°
(°)
Fig. 4.2 Régimes d'écoulement uniforme : (a) schéma et (b) pente et épaisseur des
écoulements uniformes réalisés.
4.2.1 Hauteurs
Trois mesures de hauteur sont réalisées le long du canal. La gure 4.4 (a) rappelle la
position des capteurs. La gure 4.4 (b) présente l'évolution dans le temps des trois me-
sures de hauteur. Dans une première phase, l'épaisseur de l'écoulement augmente progres-
sivement. Cette partie transitoire de l'écoulement qui est relativement longue (quelques
secondes) est due au remplissage partiel des premiers pas de la vis d'alimentation. Les
pics brusques correspondent au passage d'agrégats isolés.
Après ce régime transitoire, l'épaisseur atteint une valeur constante dans le temps à
quelques uctuations près (±5mm) liées à la présence d'agrégats à la surface de l'écou-
lement. Dans ce régime permanent, les trois mesures de hauteur le long du canal sont
égales. L'écoulement est donc permanent et uniforme. De plus, il ne semble pas y avoir
de variation d'épaisseur dans la direction z transverse à l'écoulement. L'épaisseur d'un
écoulement permanent et uniforme est donc représentée par un seul nombre, noté H , qui
vérie :
∂H ∂H ∂H
= = = 0. (4.2)
∂t ∂x ∂z
(a) (b)
80
(c)
60
N 40
20
0
4 8 12 16 20
D (cm)
moyenne (σyy ≈ 170 ± 10P a). La contrainte normale est liée au poids de la couche et
peut s'écrire :
5m 5m
(a)
10 (b)
1m 1m
1
V
H
H3 H2 H1 z
0
0.2 m
Ecoulement
x
10
y
2
H
H3 H2 H1 0
10
Ecoulement
0.2 m
V 5
3
H
y
x 0
0 5 10 15 20 25
t(s)
200 160
(c) (d)
(Pa)
180
140
(Pa)
160
yy
140
g
200 120
,
(kg/m )
3
180
100
160
10 11 12 13 14 15 16 17 18 10 12 14 16 18
t(s)
t(s)
Fig. 4.4 Mesures lors d'un écoulement permanent et uniforme (θ = 37◦ ) : (a) rappel
de la disposition des capteurs ; (b) les trois mesures de hauteur (en cm) en fonction du
temps (les pointillés délimitent la zone ou l'écoulement est permanent et uniforme) ; (c)
mesure de la contrainte normale σyy et déduction de la masse volumique moyenne ρ ; (d)
mesure de la contrainte τ au socle de l'écoulement (noir) et déduction de la contrainte
tangentielle liée à la gravité τg (rouge).
la contrainte tangentielle liée à la gravité : τg = ρgH sin θ. La gure 4.4 (d) trace la
valeur de τg ainsi déduite et la compare à la mesure de la contrainte normale au socle τ .
Il apparaît que la contrainte de frottement τ mesurée au socle de l'écoulement s'oppose
exactement à celle de la gravité (|τ | = τg ), ce qui conrme que l'écoulement n'est ni
accéléré (|τ | < τg ), ni ralenti (|τ | > τg ), mais bien uniforme. La contrainte de frottement
au socle s'écrit donc :
6 6 6
y=0.25 cm y=0.58 cm y=1.02 cm
5 5 5
4 4 4
3 V 3 V 3
V 1 2
0
2 2 2
1 1 1
0 0 0
0 2 4 6 0 2 4 6 0 2 4 6
t(s) t(s)
t(s)
6 6 6
y=1.27 cm y=1.78 cm y=2.79 cm
5 5 5
4 4 4
3 3 3
V V V
3 5
2 4
2 2
1 1 1
0 0 0
0 2 4 6 0 2 4 6 0 2 4 6
t(s) t(s) t(s)
6 6 6
y=4.83 cm y=5.84 cm
5
y=3.81 cm
5 5
4 4 4
3 3 3
V V V
8
6
2
7
2 2
1 1 1
0 0 0
0 2 4 6 0 2 4 6 0 2 4 6
t(s) t(s) t(s)
6 6
y=H
y=6.86 cm
5 5
4 4
3 3
V V
9 H
2 2
1 1
0 0
0 2 4 6 0 2 4 6
t(s) t(s)
Fig. 4.5 Vitesse (en ms−1 ) à la paroi selon la hauteur lors d'un écoulement permanent
et uniforme.
74 Rhéologie de la neige
Prol de vitesse
La gure 4.6 (a) trace pour chaque capteur la vitesse moyenne dans le temps en
fonction de sa hauteur. Les barres d'erreur horizontales représentent les uctuations
temporelles de vitesse (écart type typique de 0.5 ms−1 ). Les barres d'erreur verticales
représentent la taille des capteurs optiques (2.5 mm) sauf pour le dernier point où elle
représente les uctuations temporelles de hauteur (écart type typique de ∼ 1cm).
Ce prol de vitesse ainsi obtenu a une forme typique : il est composé d'une couche
inférieure peu épaisse et fortement cisaillée et d'une couche supérieure faiblement cisaillée.
Cette forme de prol est comparable à celle mesurée par les rares équipes qui ont réalisé
des écoulements de neige le long d'une pente [50, 140, 17, 16, 102]. Plus de détail sur ces
travaux sont donnés dans le chapitre 1.
6
10 (a) (b)
5
8
(m/s)
4
y (cm)
6
3
a
x
V
4
2
2 1
0 0
0 1 2 3 4 5 -10 -5 0 5 10
V (m/s)
x z (cm)
Fig. 4.6 Prols de vitesse : (a) prol de vitesse à la paroi en fonction de la hauteur,
mesure par capteurs optiques (¨) et par corrélation des hauteurs (♦) ; (b) prol latéral
de vitesse mesuré par vidéo à la surface de l'écoulement : mesures (¥) et symétrie des
points de mesure par rapport à l'axe z = 0 (¤).
Compte tenu de la faible qualité des lms, les mesures n'ont pu être réalisées que sur
une demi-largeur du canal (carrés plein). Les carrés vides sont la symétrie des points
de mesure par rapport à l'axe z = 0 et permettent une meilleure visualisation du prol
latéral de vitesse.
Ces mesures sommaires indiquent qu'il n'y a pas (ou peu) de cisaillement de la neige
près des parois latérales du canal. De plus, les mesures de vitesse par corrélation de
hauteur (mesures réalisées en z = 0) sont tout à fait cohérentes avec la mesure du prol
de vitesse à la paroi (Figure 4.6 (a)). Ces deux observations indiquent que si les parois
latérales exercent un frottement sur la neige, l'écoulement est freiné en bloc sur toute
sa largeur. Par conséquent, la mesure du prol de vitesse à la paroi est une mesure
représentative de l'ensemble de l'écoulement.
10 (a) 10 (b)
8 8
y (cm)
y (cm)
6
4 4
2 2
0 0
0 1 2 3 4 5 0 1 2 3 4 5
V (m/s) V (m/s)
Fig. 4.7 Répétabilité des expériences : (a) deux écoulements de même pente (θ = 37◦ ),
d'épaisseur similaire (H ≈ 9.5cm) et réalisés dans la même soirée (campagne 9) ; (b) trois
écoulements de même pente (θ = 35.5◦ ), d'épaisseur similaire (H ≈ 9cm) et réalisés dans
la même soirée (campagne 6) avec diérents temps d'attente de la neige dans la trémie :
une minute (¤), dix minutes (◦), 16 minutes (M).
4.3.2 La pente
Les gure 4.8 (a) et (b) tracent les prols de vitesse d'écoulements d'épaisseur similaire
et réalisés lors d'une même soirée. Seule la pente varie. Sans surprise, les écoulements
accélèrent lorsque la pente augmente. Par contre, la forme des prols de vitesse reste
qualitativement inchangée. Lors de la campagne 10, dont les prols de vitesses sont
tracés dans la Figure 4.8 (a), un écoulement a été tenté à une pente de 33◦ , mais il s'est
arrêté. Un autre réalisé à une pente de 42◦ était accéléré.
4.3.3 L'épaisseur
La gure 4.8 (c) trace les prols de vitesse de trois écoulements réalisés lors d'une
même campagne pour une même pente. Cette fois, les écoulements dièrent par leur
épaisseur qui varie entre 4.5cm et 12cm. Les écoulements accélèrent lorsque l'épaisseur
augmente mais la forme des prols de vitesse reste qualitativement inchangée.
que le type de neige, qui peut varier entre les campagnes, peut modier les prols de
vitesse. Cependant leur forme reste qualitativement inchangée.
14 14
(a) (b)
12 34° 12 37°
35.5° 38°
10 37° 10 39.5°
38° 41°
8 8
y (cm)
y (cm)
39.5°
40.7°
6 6
4 4
2 2
0 0
0 1 2 3 4 5 6 0 1 2 3 4 5 6
V (m/s) V (m/s)
14 12
(c) Campagne :
(d)
12 10 7
10
10
8
11
14
8
y (cm)
y (cm)
6
6
4
4
2 2
0 0
0 1 2 3 4 5 0 1 2 3 4 5 6
V (m/s) V (m/s)
Fig. 4.8 Facteurs inuant les prols de vitesse : (a) diérentes inclinaisons, épaisseurs
similaires (H ≈ 10.5cm) et même neige (campagne 10) ; (b) diérentes inclinaisons,
épaisseurs similaires (H ≈ 8.5cm) et même neige (campagne 8) ; (c) diérentes épais-
seurs, inclinaison constante (θ = 35.5◦ ) et même neige (campagne 6) ; (d) diérentes
neiges, même inclinaison (θ = 39.5◦ ) et épaisseurs similaires (H ≈ 9.5cm).
semble révélatrice d'une rhéologie particulière de la neige. Pour mettre en évidence les
spécicités de ce comportement, une première étape consiste à comparer les écoulements
de neige en canal à ceux de uides usuels, en commençant par les plus simples.
4.4.1 Procédure
La loi de comportement des uides usuels est généralement exprimée à travers la rela-
tion entre la contrainte tangentielle τ et le taux de cisaillement γ̇ : τ = f (γ̇). Moyennant
l'hypothèse d'un uide incompressible de masse volumique ρ, le prol de contrainte tan-
gentielle dans une couche d'épaisseur H en écoulement permanent et uniforme sur R y plan in-
cliné s'écrit : τ (y) = ρg(H −y) sin θ. Le prol de vitesse dans la couche V (y) = y1 =0 γ̇dy1
est alors donnée par :
Z y
V (y) − V0 = f −1 (τ (y1 )) dy1 , (4.5)
y1 =0
τ = η γ̇ α
V ∗ = 1 − (1 − V0∗ )(1 − y ∗ )1+1/α (4.6)
µ ¶
ρg sin θ 1/α H 1+1/α
avec VH = V0 + .
η 1 + 1/α
Pour mieux représenter le fort taux de cisaillement de la couche basale, il est tentant
de considérer un uide qui s'écoule d'autant mieux que la contrainte de cisaillement est
élevée. Un candidat qui peut répondre à ce critère est un uide rhéouidiant qui suit
une loi de puissance avec α < 1 (Figure 4.9 (b)). Sans vitesse de glissement, le meilleur
ajustement est donné par une valeur de puissance très faible : α = 0.11. En autorisant
une vitesse de glissement, le meilleur ajustement est obtenu pour une valeur légèrement
plus grande de la puissance : α = 0.31 et une vitesse de glissement V0∗ = 0.38. Dans
les deux cas, la couche basale des écoulements de neige est assez bien représentée, mais
la couche supérieure l'est beaucoup moins bien : les faibles valeurs de la puissance α,
nécessaires à la bonne description de la zone basale fortement cisaillée, induisent un taux
de cisaillement presque constant dans le haut de l'écoulement.
Fluides à seuil
L'argument principal qui écarte un comportement en loi de puissance est qu'un tel
uide ne s'arrête qu'à pente nulle (τ = 0) et dière donc de la neige qui s'arrête dès que
la pente est inférieure à une pente seuil θstop ≈ 33◦ . Pour rendre compte de cette eet,
il est tentant de chercher un candidat qui ne s'écoule qu'au dessus d'une contrainte seuil
τc = ρgH sin θstop . Les fuides à seuil répondent à ce critère. Les expressions de la loi de
comportement de tels uides, du prol de vitesse et de la vitesse à la surface sont :
½
τ − τc = η γ̇ α , pour τ > τc ;
γ̇ = 0 pour τ 6 τc
½
∗ 1 − (1 − V0∗ )(1 − y ∗ /yc∗ )1+1/α , pour 0 6 y < yc ;
V = (4.7)
1 pour yc 6 y < H ;
µ ¶1/α 1+1/α
ρg sin θ yc
avec VH = V0 + .
η 1 + 1/α
(f)). Le meilleur ajustement est donné par le rapport de viscosité : ηη21 = 18. Mais si
ce comportement décrit bien le prol de vitesse de la neige, il ne prédit pas l'arrêt de
l'écoulement à pente non nulle.
0.5 0.5
0.0 0.0
0.0 0.5 1.0 0.0 0.5 1.0
0.5 0.5
0.0 0.0
0.0 0.5 1.0 0.0 0.5 1.0
0.5 0.5
0.0 0.0
0.0 0.5 1.0 0.0 0.5 1.0
V/V V/V
H H
Fig. 4.9 Comparaison des formes des prols de vitesse de la neige (◦) et des uides
usuels en xant une vitesse de glissement nulle (surfaces grises) ou en considérant le
meilleur ajustement de V0∗ () : (a) Newtonien, (b) rhéouidiant, (c) Bingham, (d)
Herschel-Bulkley, (e) granulaire, (f ) bivisqueux.
82 Rhéologie de la neige
10
y (cm) 4
2 y
p
V
0
p
0 1 2 3 4 5 6
V (m/s)
x
Fig. 4.10 Ajustement bi-linéaire du prol de vitesse : mesures (•) et meilleurs ajuste-
ment (), donné par γ̇n = 16s−1 , γ̇p = 320s−1 et yp = 11mm.
Tab. 4.1 Valeurs typiques des paramètres de l'ajustement bi-linéaire : valeurs moyennes
et écart-types pour tous les écoulements et estimation de l'erreur pour chaque mesure.
Avantages
L'avantage du prol bi-linéaire est d'ajuster correctement l'ensemble des données
expérimentales moyennant une formulation simple et en faisant intervenir un nombre
limité de paramètres. De plus, la formulation bi-linéaire sépare explicitement la forme du
prol dans la couche basale de celle de la couche supérieure.
Limites
Bien évidemment, une forme aussi simple ne décrit pas parfaitement la réalité. Le
désaccord le plus agrant se situe à l'interface entre les deux couches où le prol bi-linéaire
prévoit une discontinuité du taux de cisaillement qui ne semble pas correspondre à la
situation physique réelle : les mesures auraient plutôt tendance à montrer une variation
continue du taux de cisaillement entre les deux couches. D'autres types d'ajustement
permettent d'obtenir un prol de taux de cisaillement continu dans tout l'écoulement,
comme par exemple un prol logarithmique ( v(y) = V1 ln( y+y y2 ) avec V1 = 0.82ms ,
1 −1
Choix
Quelle que soit la fonction d'ajustement choisie, elle devra reéter une couche basale
fortement cisaillée et une couche supérieure faiblement cisaillée. Dans la couche supé-
rieure, il y a assez de points de mesures pour être convaincu de la validité d'un prol
linéaire. Par contre, les mesures moins nombreuses et moins précises dans la couche basale
ne permettent pas de distinguer clairement une forme de prol de vitesse ni de quantier
une éventuelle vitesse de glissement. Le choix d'un prol linéaire sans vitesse de glis-
sement dans la couche basale constitue donc une première approximation aussi simple
que possible d'une réalité sans doute plus complexe, mais impossible à déterminer plus
précisément à l'aide des mesures existantes.
Déductions rhéologiques
La forme bi-linéaire du prol de vitesse oriente d'ores et déjà la formulation de la
loi de comportement locale. En premier lieu, compte tenu de la diérence de taux de ci-
saillement entre les deux couches, il semble nécessaire de diérencier leur comportement,
au moins quantitativement. En second lieu, dans chacune des couches, le taux de cisaille-
ment est constant, alors que les contraintes normale et tangentielle varient en fonction
de la profondeur. En l'absence d'information quant à la compressiblilité de la neige en
écoulement, l'évolution des contraintes dans l'épaisseur s'écrit :
Z y
P (y) = g cos θ ρ(y1 )dy1
Z 0y
τ (y) = g sin θ ρ(y1 )dy1 . (4.11)
0
τ (y)
µ∗ (y) = = tan θ ≈ θ. (4.12)
σ(y)
Ceci oriente vers une écriture des lois de comportement sous une forme frictionnelle, c'est
à dire une relation entre le taux de cisaillement et le rapport des contraintes µ∗ :
Dans ce cas, le comportement dans chacune des couches peut être mesuré facilement en
réalisant des écoulements permanents et uniformes à pentes variées et en relevant les taux
de cisaillement γ̇p et γ̇n . L'épaisseur de la couche en écoulement n'est alors supposée jouer
aucun rôle sur γ̇p et γ̇n . Par contre, il faut s'attendre à ce que les lois de comportement
fp et fn varient en fonction du type de neige considéré.
Couche basale
La gure 4.12 (a) trace le taux de cisaillement moyen de la couche basale γ̇p en
fonction de la pente. Pour un type de neige donné et une épaisseur donnée, γ̇p augmente
avec la pente. L'arrêt de l'écoulement, observé pour une pente d'environ 33◦ , se manifeste
par une chute brutale du taux de cisaillement γ̇p entre 34◦ et 33◦ . La gure 4.12 (b) trace
l'épaisseur de la couche basale yp de ces écoulements. Pour un type de neige donné et une
épaisseur d'écoulement donnée, l'épaisseur de la couche basale semble diminuer lorsque la
pente augmente. Il apparaît que deux écoulements de même pente et d'épaisseur similaire
peuvent donner des taux de cisaillement γ̇p diérents et des épaisseurs yp diérentes selon
le type de neige considéré. La comparaison est possible entre les campagnes 7 et 10 d'une
part et 5 et 13 d'autre part.
Les mesures de vitesse dans la couche basale sont peu nombreuses et peu précises.
Par conséquent, les valeurs de γ̇p et de yp sont assez bruitées. En revanche, la vitesse
interfaciale Vp = γ̇p yp est déterminée de manière plus précise puisqu'elle dépend aussi
des points de mesure dans la couche supérieure. La gure 4.12 (c) trace la vitesse Vp
en fonction de la pente. Pour 34◦ 6 θ 6 41◦ , Vp augmente linéairement avec la pente.
L'arrêt de l'écoulement, observé pour une pente d'environ 33◦ , se manifeste par une chute
brutale de la vitesse interfaciale entre 34◦ et 33◦ . Quel que soit le type de neige, les points
se regroupent sur une courbe maîtresse qui peut s'écrire (avec µ∗ = tan θ ≈ θ) :
42 14
(b)
(a) Pente :
12 34°
40 35,5°
10 37°
38°
8
(°)
38
y (cm)
Campagne 6
36 5
4
7
8
2
34 10a
13a
0
8 9 10 11 12 0 1 2 3 4 5 6 7
H (cm) V (m/s)
14 14
Pente : (c) (d)
12 12
Pente :
37° 37°
10 38° 10 38°
39.5° 39.5°
8 8
y (cm)
y (cm)
41°
6 6
4 4
2 2
0 0
0 1 2 3 4 5 6 7 0 1 2 3 4 5 6 7
V (m/s) V (m/s)
14 14
Pente :
Pente : (e) (f)
12 12 37°
34°
10 35.5° 10 35.5°
34.5°
y (cm)
37°
8 8
y (cm)
38°
6 39.5° 6
40.7°
4 4
2 2
0 0
0 1 2 3 4 5 6 7 0 1 2 3 4 5 6 7
V (m/s) V (m/s)
Fig. 4.11 Eet de la pente sur les prols de vitesse : (a) couples pente-épaisseur des
écoulements d'épaisseur proche et de même type de neige ; prol de vitesse de ces écoule-
ments : campagnes (b) 5, (c) 7, (d) 8, (e) 10, (f ) 13.
4.5 Mesure de la loi comportement locale de la neige 87
que cette relation ne semble pas être aectée par le type de neige.
Couche supérieure
La gure 4.12 (d) trace le taux de cisaillement dans la couche supérieure γ̇n en fonction
de la pente. Il apparaît que, pour un type de neige donné et une épaisseur donnée, γ̇n
augmente avec la pente pour 34◦ 6 θ 6 41◦ . L'arrêt de l'écoulement se manifeste là
encore par une chute brutalle du taux de cisaillement γ̇n entre 34◦ et 33◦ . En première
approximation, la relation entre γ̇n et θ ∼ µ∗ peut être décrite comme linéaire :
Couche basale
Les gures 4.14 (a) et (b) tracent respectivement le taux de cisaillement moyen γ̇p
et l'épaisseur yp de la couche basale en fonction de l'épaisseur. Pour un type de neige
donné et une pente constante, γ̇p augmente lorsque l'épaisseur augmente alors que yp
semble diminuer légerement. La gure 4.14 (c) trace la vitesse interfaciale Vp en fonction
de l'épaisseur. Pour une pente donnée, Vp augmente avec l'épaisseur. A pente égale, le
type de neige n'inuence pas signicativement la dépendence les grandeurs γ̇p , yp et Vp
avec l'épaisseur. La comparaison est possible entre les campagnes 9 et 13a d'une part et
6 et 13b d'autre part.
Couche supérieure
La gure 4.14 (d) trace le taux de cisaillement dans la couche supérieure γ̇n en fonction
de l'épaisseur. Pour un type de neige donné et une épaisseur donnée, γ̇n diminue lorsque
l'épaisseur augmente. A pente constante, le type de neige peut aecter signicativement
cette dépendance. La comparaison est possible entre les campagnes 9 et 13a d'une part
et 6 et 13b d'autre part.
88 Rhéologie de la neige
800
(a) (b)
2.0
600
(s )
y (cm)
1.5
-1
. 400
p
p
1.0
200 0.5
34 36 38 40 34 36 38 40
(°) (°)
5 20
(c) (d)
15
(ms )
-1
(s )
-1
10
.
n
p
V
3
5
2 0
34 36 38 40 34 36 38 40
(°) (°)
Fig. 4.12 Eet de la pente : couche inférieure : (a) taux de cisaillement γ̇p , (b)
épaisseur yp (c) vitesse à l'interface Vp ; couche supérieure : (d) taux de cisaillement γ̇n .
H ≈ 8.5cm : campagne 8 (N), H ≈ 10cm campagnes 7 (•) et 10 (H), H ≈ 11.5cm :
campagnes 5 (¥) et 13 (¨). L'estimation des barres d'erreur représentées est détaillée
dans la section 4.5.1.
42 14
Campagne (a) Pente 35.5° (b)
6
12
40 9
13a
10
13b
8
(°)
38
y (cm)
14a
6
36
4
34 2
0
0 2 4 6 8 10 12 14 0 1 2 3 4 5 6 7
H (cm)
V (m/s)
14 14
Pente 37° (c) Pente 37° (d)
12 12
10 10
y (cm)
8 8
y (cm)
6 6
4 4
2 2
0 0
0 1 2 3 4 5 6 7 0 1 2 3 4 5
V (m/s) V (m/s)
14 14
Pente 35.5° (e) Pente 39.5° (f)
12 12
10 10
y (cm)
8 8
y (cm)
6 6
4 4
2 2
0 0
0 1 2 3 4 5 0 1 2 3 4 5
V (m/s)
V (m/s)
Fig. 4.13 Eet de l'épaisseur sur les prols de vitesse : (a) couples pente-épaisseur
des écoulements de même pente et de même type de neige ; prol de vitesse de ces écou-
lements : campagnes 6 (b), 9 (c), 13a (d), 13b( e), 14( f ).
90 Rhéologie de la neige
800
(a) (b)
2.0
600
(cm)
(s )
-1
1.5
.
p
p
400
y
1.0
200 0.5
4 6 8 10 12 4 6 8 10 12
H (cm) H (cm)
5 25
(c) (d)
20
V (ms )
-1
(s )
15
-1
.
p
n
10
3
2 0
4 6 8 10 12 4 6 8 10 12
H (cm) H (cm)
Fig. 4.14 Eet de l'épaisseur. Couche inférieure : (a) taux de cisaillement γ̇p , (b)
épaisseur yp , (c) vitesse à l'interface Vp ; couche supérieure : (d) taux de cisaillement γ̇n .
θ = 37◦ : campagne 9 (•) et 13a (N), θ = 35.5◦ : campagnes 6 (¥) et 13b (H), θ = 38◦ :
campagne 14 (¨).
Z
1 H
V̄ = v(y)dy
H 0
Z Z
1 yp 1 H
V̄ = γ̇p ydy + γ̇n y + yp (γ̇p − γ̇n )dy
H 0 H yp
γ̇n H yp2
V̄ = + (γ̇p − γ̇n )(yp − ) (4.16)
2 2H
Comme le taux de cisaillement γ̇n dans la couche supérieure est faible et que la couche
basale est peu épaisse, la vitesse moyenne de l'écoulement est assez proche de la vitesse
4.6 Loi de frottement globale 91
interfaciale Vp = γ̇p yp . Il faut donc s'attendre à ce que la vitesse moyenne des écoulements
suive essentiellement le comportement de Vp qui augmente linéairement avec la pente,
augmente avec l'épaisseur et ne dépend pas du type de neige.
V̄
Fr = √ . (4.17)
gH
La gure 4.15 (a) trace le nombre de Froude pour chaque écoulement en fonction de
la pente. La première observation est que les écoulements ont des nombres de Froude
compris entre 3 et 6. Il n'est pas possible d'obtenir un écoulement avec un nombre de
Froude inférieur à 3 : le matériau s'arrête brutalement. La seconde observation est que,
comme prévu, le nombre de Froude a tendance à augmenter avec la pente. Enn, pour
une pente donnée, Fr peut varier sur une certaine plage selon les écoulements.
Les gures 4.15 (b,c) représentent pour quatre inclinaisons les dépendances de Fr avec
l'épaisseur H . Pour chaque angle, le nombre de Froude augmente légèrement lorsque H
diminue. Cette dépendance semble d'autant plus signicative que l'inclinaison est élevée.
Le fait que, à pente xée, le nombre de Froude dépende de l'épaisseur montre que ce
nombre sans dimension ne sut pas à décrire la dépendance en H de la loi de frottement.
Néanmoins, les variations de Fr avec H sont limitées (Fr varie d'environ 20 % pour H
passant de 4 à 12 cm). La gure 4.15 (d) trace pour chaque angle la valeur moyenne du
nombre de Froude de tous les écoulements. Les barres d'erreurs correspondent à l'écart
type associé.
Voellmy
La loi de frottement de type Voellmy [208], la plus utilisée actuellement pour la
simulation d'avalanches à l'échelle 1, s'écrit sous la forme :
Fr 2
µ∗ = µ∗s + g (4.18)
ξ
92 Rhéologie de la neige
42
(a) 12 (b) =
40 35.5°
10 37°
H (cm)
38
(°)
8
36
6
34
4
32
0 1 2 3 4 5 6 7 2 3 4 5 6
F F
r
r
42
12 (c) = (d)
38° 40
10 39.5°
H (cm)
(°)
38
8
36
6
34
4
32
2 3 4 5 6 0 1 2 3 4 5
F F
r r
Fig. 4.15 Mesure de la loi de frottement globale : (a) µ∗ (Fr ) pour chaque écoulement
(b,c) Fr (H) pour chaque écoulement selon l'inclinaison (d) Valeurs moyennes de Fr pour
chaque inclinaison.
où µ∗s est relié à la pente d'arrêt de l'écoulement θs : µ∗s = tan θs , g est la gravité et
ξ un paramètre qui représente une dissipation d'énergie de type turbulente. Ce modèle
est détaillé dans le chapitre 1. La gure 4.16 (a) compare les données expérimentales au
meilleur ajustement par une loi de type Voellmy. Les valeurs des paramètres d'ajustement
sont :
Ces valeurs numériques sont tout à fait comparables à celles utilisées pour décrire des
avalanches réelles [7, 133]. Mais si l'ajustement décrit relativement bien les écoulements
au dessus de la pente d'arrêt mesurée (33◦ ), il la sous-estime et ne prédit pas correctement
l'arrêt brusque des écoulements (0 . Fr . 3). Plusieur équipes ont déjà observé que le
modèle de voellmy ne décrivait pas correctement la phase d'arrêt de l'avalanche [147,
4.6 Loi de frottement globale 93
179, 173, 174]. En xant la pente d'arrêt à θs = 33◦ , le meilleur ajustement est donné
par ξ = 1400ms−2 mais ne décrit pas correctement les mesures dans une large gamme
de Fr (0 . Fr . 4) (Figure 4.16 (a)).
Froude critique
Une manière de représenter l'arrêt brutal de l'écoulement est de considérer, en plus
d'une pente d'arrêt, un nombre de Froude critique Frc en dessous duquel l'écoulement
s'arrête. Une formulation simple de la loi de frottement devient alors :
½
µ∗ = µ∗s , pour Fr < Frc ,
(4.20)
∗ ∗
µ = µs + A(Fr − Fr ) pour Fr > Frc .
c
Les données expérimentales sont assez bien représentées en xant la pente d'arrêt à
33◦ (µ∗s = 0.65) et en ajustant les paramètres A et Frc (gure 4.16 (b)) :
A = 0.1
Frc = 3 (4.21)
Pour aner cet ajustement et pour se rapprocher du modèle de Voellmy, il est possible
de considérer une loi quadratique de type :
½
µ∗ = µ∗s , pour Fr < Frc ;
g (4.22)
∗ ∗ c
µ = µs + ξ (Fr − Fr ) pour Fr > Frc ;.
2
ξ = 320
Frc = 2.34 (4.23)
0.9 0.9
(a) (b)
0.8 0.8
*=tan
*=tan
0.7 0.7
c
F
r
0.6 0.6
0 1 2 3 4 5 0 1 2 3 4 5
F F
r r
0.9 0.9
(c) (d)
0.8 0.8
*=tan
*=tan
0.7 0.7
c
F
r
0.6 0.6
0 1 2 3 4 5 0 1 2 3 4 5
F F
r r
Fig. 4.16 Forme analytique de la loi de frottement globale, comparaison entre les
mesures (•) et : (a) modèle de Voellmy pour une pente d'arrêt xée à 33◦ (rouge), où libre
(meilleur ajustement pour θs = 31.2◦ ) ; (b) linéaire et Froude critique ; (c) quadratique
et Froude critique ; (d) loi de type exponentielle ;
4.7 Conclusion
Bilan
Ce chapitre a présenté l'analyse rhéologique des nombreux écoulements de neige na-
turelle réalisés dans le canal du col du Lac Blanc. Les mesures révèlent un comportement
4.7 Conclusion 95
en faisant intervenir une pente critique en dessous de laquelle l'écoulement s'arrête, mais
aussi une vitesse critique Vpc en dessous de laquelle l'écoulement s'arrête. Vp agmente
aussi notablement avec l'épaisseur de l'écoulement. Il est remarquable que ces relations
soient communes à tous les types de neige étudiés.
Le comportement de la couche supérieure, lui, dépend signicativement du type de
neige considéré. Pour chaque type de neige, le taux de cisaillement augmente avec la
pente. Dans une première approximation, ce comportement peut s'écrire sous la forme :
Questions
La première question concerne l'origine de la diérence de comportement entre la
couche basale et la couche supérieure. Une hypothèse est qu'elle est due à une diérence
de composition, c'est à dire de matériau, qui les composent : la couche supérieure serait
composée d'un mélange d'agrégats de neige de taille varié et de grains isolés alors que
la couche basale serait composé uniquement de grains isolés. Cette hypothèse est confor-
tée par l'observation d'agrégats de grandes tailles à la surface des écoulements et par
l'obervation d'une couche de grains isolés qui restent piègés dans la rugosité à la n des
écoulements.
La seconde question concerne le paradoxe suivant : le taux de cisaillement est constant
dans la couche supérieure de l'écoulement, ce qui signie qu'il n'est pas directement dé-
pendant de la pression ou du taux de cisaillement qui, eux, varient ; mais à pente et
type de neige égaux, un écoulement plus épais verra le taux de cisallement de sa couche
supérieure diminuer. Puisqu'il ne s'agit pas d'un eet du changement des contraintes,
quelle est l'origine de cette diérence ? L'hypothèse avancée est que les agrégats limitent
le cisaillement dans la couche supérieure d'autant mieux qu'ils sont grands. Un écoule-
ment plus épais, qui peut contenir des agrégats plus hauts, devrait donc voir le taux de
cisaillement de sa couche supérieure diminuer.
Troisième partie
Simulations numériques
Chapitre 5
Pour la neige comme pour de nombreux matériaux granulaires (poudres, grains hu-
mides), les forces de cohésion entre grains sont signicatives et il faut s'attendre à ce
qu'elles jouent un rôle crucial lors des écoulements. En eet, les rares études concer-
nant les écoulements de grains cohésifs révèlent une phénoménologie très riche, comme
par exemple la formation d'agrégats, l'augmentation du frottement et la dilatation. Ces
points sont détaillés dans le chapitre 2. Cependant, l'eet de la cohésion sur le compor-
tement rhéologique d'une assemblée de grains demeure encore largement méconnu.
Ce chapitre présente les simulations numériques discrètes d'écoulements de grains
cohésifs dans deux géométries : le cisaillement plan homogène et le plan incliné. L'objectif
est de mesurer et de comprendre comment l'introduction d'une force de cohésion entre
grains modie leur comportement rhéologique.
de conditions aux limites (par exemple en introduisant des parois qui peuvent impo-
ser contraintes, volume ou vitesse). L'écoulement est généré pas de temps après pas de
temps en intégrant les équations de Newton pour chaque grain à partir de la somme
des forces qui leur sont appliquées (forces liées aux contacts et force liée à la gravité).
L'intégration se fait par un algorithme explicite, dit prédicteur-correcteur [4]. Le pas de
temps d'intégration est choisi susamment petit pour décrire un contact dont le temps
caractéristique est τc : il est xé à τc /50.
Il n'y a pas lieu de développer ici plus précisément cette technique de simulation
classique et bien détaillée dans diérentes références [42, 117, 182, 37, 43, 44]. Dans le
cas des écoulements de grains sans cohésion, les résultats expérimentaux et numériques
sont tout à fait cohérents [71], ce qui permet de qualier les simulations numériques
d'expériences numériques.
350 14
300 12
250 10
Heure
200 8
Jour
150 6
100 4
50 2
0 0
0 5000 10000 15000 20000
n
Fig. 5.1 Temps de simulation eectif pour 107 itérations (environ un écoulement) en
fonction du nombre de grains n : mesures (◦) et ajustement quadratique t(h) = 0.05n +
5.10−7 n2 ().
qui introduit la viscosité ζ . Dans le cas d'une collision binaire entre deux grains i
et j , le coecientpde restitution e est relié à kn et ζ de la manière suivante : ζ =
p
mij kn (−2 ln e)/ π 2 + ln2 e où mij = mi mj /(mi + mj ) est la masse réduite des deux
grains. Ce modèle de force visco-élastique est souvent utilisé pour simuler le comporte-
ment de grains sans cohésion [43, 44, 170].
5.2.2 Cohésion
L'analyse des diérents modèles de cohésion existants dans les matériaux granulaires
faite dans le chapitre 2 montre que le paramètre le plus important et le plus commun est
la résistance maximale du contact à la traction, notée N c . Pour rendre compte de cette
résistance N c , le modèle de cohésion choisi consiste à opposer à la répulsion viscoélastique
une force d'adhésion N a (h) dont la forme est aussi simple que possible :
p
N a (h) = − 4kn N c h. (5.2)
En plus d'induire la résistance maximale à la traction N c , ce modèle conduit à une
interpénétration d'équilibre hc pour laquelle la répulsion élastique compense exactement
la force d'adhésion : N a (hc ) + N e (hc ) = 0 (Figure 5.2). Ce modèle de cohésion, déjà
utilisé par [122, 160, 154] ne prend en compte ni phénomène hystérétique, ni force à
longue portée. Ponctuellement, un modèle de cohésion encore plus simple sera utilisé
dans le but de vérier l'inuence de la forme précise de N a (h). Il s'agit d'une adhésion
de type DMT (voir chapitre 2) qui oppose à la répulsion élastique une force constante :
N a (h) = N c .
5.2.3 Friction
Comme souvent, la force de friction T entre deux grains est décrite par un frottement
de type Coulomb implémenté en utilisant uniquement la composante élastique de la force
normale [160, 72, 165, 214] :
|T | ≤ µN e , (5.3)
où µ est le coecient de frottement entre les grains. Le fait d'utiliser la composante
élastique plutôt que la force normale totale (comme dans [154]) conduit à une force
de frottement non nulle lorsque deux grains sont à leur pénétration d'équilibre hc . Une
déformation élastique tangentielle δt du contact est tolérée et la force tangentielle s'écrit :
T = kt δ t , (5.4)
où kt est la raideur tangentielle du contact, du même ordre que la raideur normale kn [94].
La déformation tangentielle s'exprime en fonction de la vitesse tangentielle au contact
Vt :
½ −
→− →
0 si |T | = µN e et T . V t > 0,
δ̇t = (5.5)
Vt sinon.
5.2 Modèle de cohésion 103
Polydispersité µ e kt /kn
±20% 0.4 0.1 0.5
Le contact est glissant dans le premier cas et non glissant dans le second. Un contact glis-
sant induit une dissipation d'énergie. Ce modèle n'induit pas de résistance au roulement
[193].
Les simulations ont été menées en xant e = 0.1 et µ = 0.4 (sauf pour l'étude de grains
non frottants µ = 0) ainsi que le rapport kt /kn = 1/2 (Tableau 5.1). La faible valeur
du coecient d'amortissement rend compte d'un matériau très dissipatif qui favorise les
écoulements denses et accélère la convergence vers un état stationnaire. L'étude de grains
sans cohésion a montré que les écoulements denses ne sont que peu aectés par :
la valeur de e, excepté pour les valeurs extrêmes e = 0 et e = 1 [43, 44],
la valeur de µ, excepté pour le cas de grains non frottants µ = 0 [43, 44],
la valeur du rapport kt /kn tant que les deux raideurs sont du même ordre de
grandeur [187, 25].
Les valeurs de la raideur normale kn et de la résistance maximale à la traction N c seront
discutées dans la section 5.4.
2
c
1
(N +N )/N
a
h c
h/h
0
e
-1
√
N L/d H/d gp / mkn
CP avec parois 2000 50 40-60 1
CP sans paroi 800 40 20-30 1
PI 1500 50 ∼ 30 ∅
Tab. 5.2 Dimension des systèmes étudiés : cisaillement plan (CP) et plan incliné (PI).
P
(a)
V (c)
L
H(t)
L
y
V(t)
(b)
H(t)
H
y
g
-V(t)
x
Fig. 5.3 Géométries d'écoulement : cisaillement plan (a) entre deux parois rugueuses
et (b) sans paroi ; (c) plan incliné rugueux (θ = 25◦ , H/d ≈ 30). Grains noirs : paroi et
() : conditions aux limites périodiques.
106 Ecoulements de grains cohésifs
Nc
Bog = . (5.7)
mg
Mais le nombre de Bond granulaire, utile dans la géométrie du plan incliné, n'a pas de
sens dans celle du cisaillement plan sans gravité, où c'est la pression imposée qui xe
l'échelle de force P d (en deux dimensions). Le nombre sans dimension η , rapport de la
5.4 Analyse dimensionnelle 107
Nc
η= . (5.8)
Pd
[171] qu'en écoulement dense [44]. Cette limite a été baptisée limite des grains rigides.
L'eet de la déformation des grains a été discuté spéciquement avec ou sans force force
cohésive [25, 1].
100
400
H( ) 300
10 200
100
0 20 40 60 80 100
1
0 20 40 60 80 100
Fig. 5.4 Déformation des grains en présence de cohésion : fonction H(η) en échelle
linéaire et semi-logarithmique.
et taux de cisaillement γ̇ ), n'est dépendant que d'un seul nombre sans dimension combi-
naison de P et γ̇ : le nombre inertiel. Ainsi, les systèmes simulés sont contrôlés par trois
nombres sans dimension dont les gammes explorées sont résumées dans le tableau 5.3.
Il faut remarquer que toute autre combinaison de ces nombres sans dimensions contrôle
ces systèmes de manière équivalente.
Cisaillement plan
Six valeurs de I dans l'intervale 10−2 . I . 0.3 ont été imposées, décrivant ainsi le
régime d'écoulement dense où le réseau de contact percole à travers la cellule. Les valeurs
explorées de l'intensité de la cohésion η débutent à 0 pour des grains sans cohésion et
augmentent jusqu'à 85 pour les grains les plus cohésifs. En tout 36 valeurs de η ont été
appliquées dans cette intervalle.
Enn, le nombre de rigidité est xé à h∗0 = 10−5 de sorte que les systèmes soient, au-
tant que possible, dans la limite des grains rigides. La cohésion augmentant l'écrasement
des grains, xer h∗0 = 10−5 ne permet d'être rigoureusement dans la limite des grains
rigides (h∗ (η) 6 10−4 ) que pour des niveaux de cohésion assez faibles (η 6 2.5). Mais la
solution qui consiste à augmenter h∗0 revient à augmenter signicativement les temps de
calcul.
Plan incliné
L'épaisseur H des écoulements sur plan incliné est d'environ 30 diamètres de grain.
Le nombre de grain est constant (n = 1500) mais le milieu est libre de se dilater. Les
pentes étudiées vont de 15◦ à 39◦ et huit niveaux de cohésion ont été appliqués dans
l'intervalle 0 6 Bog 6 200. Le nombre de rigidité est xé à h∗0 = 10−6 pour être, autant
que possible là encore, dans la limite des grains rigides.
grains pour diérentes valeurs de I . Pour faire apparaître l'eet de la cohésion sur ce
comportement, il sut de renouveler l'opération pour diérentes valeurs de η .
Prols
Une fois l'état stationnaire atteint, les simulations continuent pendant un lapse de
temps ∆t tel que le déplacement entre deux couches de grains soit d'environ 10 grains :
γ̇∆t ≥ 10. Les grandeurs d'intérêt (vitesses, contraintes, structures) sont moyennées
dans le temps en considérant 100 pas de temps dans la période ∆t, et dans l'espace selon
la direction de l'écoulement. Les techniques de moyenne adoptées sont celles proposées
dans [116, 155]. La gure 5.5 montre les prols de compacité ν(y), de taux de cisaillement
γ̇(y), de pression P (y) et de contrainte de cisaillement τ (y) pour un écoulement donné.
Le tenseur des contraintes est dominé par les forces de contact entre grains [44] et est
calculé de la manière suivante :
1 X
Σ= Sym( F~ij ⊗ r~ij ) (5.10)
LH
i<j
Pour chaque écoulement stationnaire et homogène, il apparaît que les composantes nor-
males du tenseur des contraintes sont égales : Σxx ' Σyy . La pression vérie donc
P = (Σxx + Σyy )/2 = Σxx = Σyy .
La gure 5.5 compare les prols obtenus en utilisant des conditions aux limites avec
et sans paroi. Les deux types de conditions aux limites donnent le même état de cisaille-
ment au centre de l'écoulement mais les parois structurent le matériau sur une épaisseur
d'environ cinq couches. L'état de cisaillement du matériau étant le même sur toute son
épaisseur (sauf près des parois), il est possible de dénir pour chaque écoulement les va-
leurs moyennes dans le temps et les deux directions de l'espace de la compacité ν , du taux
de cisaillement γ̇ , de la pression P et de la contrainte de cisaillement τ . Les écoulements
en cisaillement plan présentés dans la suite du chapitre ont été réalisés sans paroi pour
pouvoir moyenner les grandeurs dans tout le système.
110 Ecoulements de grains cohésifs
1.0 1.0
(a)
(b)
0.8 0.8
0.6 0.6
y/H y/H
0.4 0.4
0.2 0.2
0.0
0.0 0.2
. 0.4
0.0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0
1.0 1.0
(c) (d)
0.8 0.8
0.6 0.6
y/H y/H
0.4 0.4
0.2 0.2
0.0 0.0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0 1.2 0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0
Ecoulements intermittents
(a) (b)
(c) (d)
Fig. 5.6 Cisaillement plan homogène : (a) η = 0, I = 0.01 , (b) η = 0, I = 0.3, (c)
η = 80, I = 0.01, (d) η = 80, I = 0.3.
dessous d'un certain seuil de cohésion (η . 10), µ∗min et b restent constants : les grains se
comportent comme des grains non cohésifs, puis, au dessus de ce seuil, µ∗min (η) et b(η)
augmentent fortement.
2.0 2.0
(a) (b)
1.5
1.5
* 1.0 * 1.0
0.5
0.5
0.0
0.0 0.1 0.2 0.3 0.1 1 10
I
(c) 2.0 5
2.5
(d)
4
1.5
2.0
3
* 1.5
min
1.0
2
b
1.0
0.5
1
0.5
80
60
0.0 0.0 0
40
0.1 0.1 1 10 100
20
0.2
0.3 0
I
Fig. 5.7 Loi de frottement pour divers niveaux de cohésion : (a) µ∗ (I) pour η = 0 (¤),
10 (◦), 30 (M), 50 (O), 70 (¦) ; (b) µ∗ (η) pour I = 0.01 (¤), 0.025 (◦), 0.05 (M), 0.1
(O), 0.2 (¦), 0.3 (/) ; (c) représentation en trois dimensions de µ∗ (I, η) ; (d) paramètres
de l'ajustement linéaire de µ∗ (I) en fonction de l'intensité de la cohésion : µ∗min (η) (¤)
et b(η) (◦).
conrme les observations expérimentales [3] et numériques [89] : la cohésion induit une
expansion du milieu. La gure 5.8 (a) montre aussi que la loi de dilatance de grains sans
cohésion (Equation 5.13) peut être généralisée au cas des grains cohésifs :
La gure 5.8 (d) trace les deux paramètres νmax et a en fonction de l'intensité de la
cohésion η . Les deux fonctions ont une forme similaire : une importante diminution dès
les premiers niveaux de cohésion (η . 2) puis une diminution plus faible. La diminution
de νmax (η) signie que la cohésion dilate le matériau. La diminution de a(η) jusqu'à 0
correspond à des systèmes dont la fraction solide ne dépend plus de l'état de cisaillement
I.
0.85
(a) (b)
0.8 0.80
0.75
0.7 0.70
0.65
0.6 0.60
0.55
0.0 0.1 0.2 0.3 0 20 40 60 80
I
0.85
0.85 0.4
(c)
0.80 (d)
0.80
0.3
0.75
0.75
0.70
0.2
max
0.65 0.70 a
0.1
0.60
0.65
I
0 20 40 60 80 100
60 0.3
80
Fig. 5.8 Loi de dilatance pour divers niveaux de cohésion : (a) ν(I) pour η = 0 (¤),
10 (◦), 30 (M), 50 (O), 70 (¦) ; (b) ν(η) pour I = 0.01 (¤), 0.025 (◦), 0.05 (M), 0.1
(O), 0.2 (¦), 0.3 (/) ; (c) représentation en trois dimensions de ν(I, η) ; (d) paramètres
de l'ajustement linéaire de ν(I) en fonction de l'intensité de la cohésion : νmax (η) (¤) et
a(η) (◦).
114 Ecoulements de grains cohésifs
N (h) = kn h − N c (5.16)
Pour ce modèle, les loi de frottement et de dilatance ont été mesurées pour trois
niveaux de cohésion. La gure 5.9 compare les paramètres de ces lois entre les deux
modèles et montre une assez bonne concordance. La conclusion est que la forme précise
de la force d'adhésion n'a que peu d'importance sur le comportement rhéologique, et
que le paramètre déterminant est la résistance à la traction des contacts. Il faut néan-
moins nuancer ce propos, car les deux modèles testés sont relativement proches l'un de
l'autre. D'autre modèles de cohésion (capillaire, plastique) sont susceptibles de donner
des résultats quantitativement diérents.
4
1.4
1.2
3
1.0
*
µ 0.8
min
a 2
0.6
0.4
1
0.2
0.1 1 10 100
0.1 1 10 100
0.0
0.8
0.1
max
0.7
b 0.2
0.3
0.6
0.1 1 10 100
0.1 1 10 100
Fig. 5.9 Comparaison entre deux modèles de cohésion décrits par les équations 5.15
(¤) 5.16 (•) : paramètres de l'ajustement linéaire de la loi de frottement : (a) µ∗min (η)
et (b) b(η) ; paramètres de l'ajustement linéaire de la loi de dilatance : (c) νmax et (d) b.
Préparation
Le mode de préparation le plus souvent utilisé consiste, comme pour les écoulements
en cisaillement plan, à placer les grains au hasard et sans contact à une compacité aussi
forte que possible (environ 0.5), puis à appliquer la pente et la gravité. Les grains se
déposent sur la paroi et commencent à s'écouler. Après un certain temps, l'écoulement
peut atteindre un régime permanent caractérisé par des grandeurs telles que l'énergie
116 Ecoulements de grains cohésifs
2,5
1,5
0,5
Description
La gure 5.11 trace pour des écoulements de même pente (θ = 25o ), d'épaisseur
similaire (H/d ≈ 30o ) et de niveaux de cohésion diérents les prols de compacité, de
contraintes, de vitesse et du nombre inertiel.
Sans cohésion, la fraction solide ν(y) est constante dans l'épaisseur, excepté près de la
paroi où il apparaît des oscillations révélatrices de la structuration des grains en couches.
L'épaisseur de cette zone aectée par la proximité de la paroi est d'environ cinq grains. Ce
point a déjà été observé par [187, 155]. En présence de cohésion (Bog < 100), le prol de
fraction solide conserve qualitativement la même forme : il est constant dans l'épaisseur
et oscille près de la paroi. Par contre, la fraction solide moyenne tend à diminuer :
plus l'intensité de la cohésion est forte, plus le milieu se dilate, ce qui est cohérent
avec les mesures faites en cisaillement plan. Pour Bog = 100, la fraction solide oscille
dans l'épaisseur autour d'une valeur moyenne, et la structuration dans la couche basale
disparaît. Les contraintes liées à la gravité (pression P h et contrainte tangentielle τ h )
s'écrivent en fonction de ce prol de compacité :
5.6 Ecoulement sur plan incliné 117
0 10 60 100
Bo
g
30 (a)
20
10
0
0.5 0.6 0.7 0.8 0.5 0.6 0.7 0.8 0.5 0.6 0.7 0.8 0.5 0.6 0.7 0.8
40
(b)
, , , ,
30 xx yy xx yy xx yy xx yy
20
10
0
-30 -20 -10 0 10 -30 -20 -10 0 10 -30 -20 -10 0 10 -30 -20 -10 0 10
40
(c)
30
20
10
0
0 10 20 30 0 10 20 30 0 10 20 30 0 10 20 30
V*
Fig. 5.11 Ecoulements permanents et uniformes sur plan incliné pour diérents ni-
veaux de cohésion (θ = 25◦ , H/d ≈ 30). Les courbes en pointillés rappellent les prols
sans cohésion pour une meilleure comparaison.(a) prols de compacité ν . (b) prols des
contraintes normales (valeurs négatives) : σxx (noir), σyy (rouge) et P h (y) (surface ha-
churée) et prol des contraintes tangentielles (valeurs positives)
√ : τ () et |τ h | (surface
hachurée). (c) prol de vitesse adimensionnée (V ∗ = vx / gd), le prol de vitesse des
grains cohésifs est comparé à celui des grains sans cohésion (− −).
118 Ecoulements de grains cohésifs
µ ¶ Z y µ ¶
P h (y) cos θ
= ρp g ν(y1 )dy1 . (5.17)
τ h (y) y1 =0 − sin θ
Par conséquent, le coecient de frottement eectif µ∗ (y) = τ (y)/P (y) est constant
dans l'épaisseur et est directement relié à la pente :
La gure 5.11 montre que le prol de vitesse est aectée par la cohésion. La première
observation générale est que l'écoulement ralentit lorsque le niveau de cohésion augmente.
Pour des niveaux de cohésion plus élevés (Bog ≥ 150) l'écoulement se bloque. De plus, la
forme des prols semble être elle aussi modiée par la cohésion : une couche surfacique
faiblement cisaillée se forme à la surface des écoulements. Son épaisseur semble augmenter
lorsque la cohésion augmente. Cette forme des prols, parfois appelés prols bouchons,
a récemment été observée dans des simulations d'écoulement de grains cohésifs sur plan
incliné [19].
40
(a) (b)
30
y/d 20
10
0
0.0 0.2 0.4 0.6 0 10 20 30 40 50
Fig. 5.12 Prol du nombre de cohésion η(y) et du nombre inertiel I(y) pour des écou-
lements permanents et uniformes sur plan incliné (θ = 25◦ , H/d ≈ 30) : Bog = 0 (¤),
10 (◦), 60 (4), 100 (5).
Nc
η(y) = . (5.20)
νρp gd cos θ(H − y)
c
η est mininum au socle de l'écoulement : η(y = 0) = νρp gdNcos θ(H) et diverge vers la surface
libre car la pression tend vers 0. Il apparaît donc que la cohésion est plus importante
dans la partie supérieure de l'écoulement que près du fond.
Procédure
La procédure adoptée pour étudier l'eet de la pente sur les écoulements de grains
cohésifs consiste à partir d'un écoulement stationnaire et uniforme établi pour un niveau
de cohésion Bog et une inclinaison donnés, puis à modier la pente à un taux constant
susamment faible pour que l'écoulement puisse être considéré comme permanent et
uniforme à chaque instant. Ainsi, toute la gamme d'inclinaison θstop < θ < θacc dans
laquelle les écoulements sont stationnaires et uniformes est explorée. La question qui se
pose est de dénir les pentes θstop et θacc . Les critères retenus sont des seuils de l'énergie
cinétique moyenne Ec du système, qui représente l'énergie cinétique totale divisée par le
nombre de grains.
Lorsque l'ensemble des grains ne s'écoule plus, il peut demeurer des réarrangements
locaux à l'origine d'une énergie cinétique non nulle. L'écoulement est considéré arrêté
lorsque l'énergie cinétique moyenne est inférieure à 10−3 12 mgd. La valeur de ce seuil est
arbitraire, mais n'est pas critique pour la détermination de la pente d'arrêt.
A pente constante, les régimes accélérés sont caractérisés par une énergie cinétique qui
augmente au cours du temps. Mais dans une expérience où la pente augmente au cours
du temps, l'énergie cinétique augmente aussi au cours du temps, même pour les régimes
permanents et uniformes. Un critère tout à fait arbitraire a été retenu pour xer une limite
supérieure aux inclinaisons explorées : la pente augmente tant que l'énergie cinétique
√ par
3
grains est inférieure à 10 ce qui correspond à une vitesse moyenne d'environ 30 gd. Par
conséquent, il n'est pas impossible que les plus grandes pentes explorées correspondent
à des régimes accélérés.
Prol de compacité
Sans cohésion, la compacité est constante dans l'épaisseur de l'écoulement, et diminue
lorsque la pente augmente. Plus la cohésion est forte, moins la dépendance de la compacité
avec la pente est marquée. Pour Bog = 200, la compacité ne dépend plus de la pente.
Pour les plus grandes pentes explorées, la compacité diminue dans une couche basale
épaisse d'environ cinq grains. Il est possible que cette diminution soit caractéristique des
régimes accélérés.
5.6 Ecoulement sur plan incliné 121
40 40 40 =
15°
30 30 30 17°
19°
y/d
0 20 20 20 21°
23°
10 10 10 25°
27°
0 0 0
=
16°
30 30 30
18°
20°
1 20 20 20
y/d
22°
24°
10 10 10
26°
28°
0 0 0
=
30 30 30
18°
y/d
20°
10 20 20 20
22°
24°
10 10 10
26°
28°
0 0 0
=
21°
30 30 30
y/d
23°
60 20 20 20
25°
27°
29°
10 10 10
31°
33°
0 0 0
=
30 30 30 24°
26°
100
y/d
20 20 20 28°
30°
10 10 10 32°
34°
0 0 0
30 30 30
=
y/d
31°
200 20 20 20
33°
35°
37°
10 10 10
39°
0 0 0
0 10 20 30 0.5 0.6 0.7 0.8 0.0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.5
Bo
g V* I
Fig. 5.13 Eet de la pente : prol de vitesse, de compacité et du nombre inertiel pour
diérentes inclinaisons et diverses intensités de cohésion.
122 Ecoulements de grains cohésifs
Pente d'arrêt
Sans surprise, quel que soit le niveau de cohésion, les écoulements ralentissent lorsque
la pente diminue, puis s'arrêtent. La gure 5.14 trace la pente d'arrêt en fonction de
l'intensité de la cohésion pour des écoulements d'épaisseur (H/d ≈ 30). Cette pente
augmente fortement pour les premiers niveaux de cohésion (Bog . 10) puis continue
d'augmenter plus faiblement pour les niveaux de cohésion plus élevés.
35
30 0.5
25
tan
0.4
stop 20
stop
0.3
15
0.2
10
0 50 100 150 200
Bog
Fig. 5.14 Pente d'arrêt en fonction de la cohésion.
Procédure
La loi de comportement mesurée en cisaillement plan donne accès aux coecients
de frottement µ∗ correspondants aux diérentes valeurs imposées de I et de η . Il s'agit
donc, pour chaque couche de chaque écoulement sur plan incliné, réalisés à diérents
niveaux de cohésion Bog et à diérentes pentes θ, de relever la pente dès que le couple
{I(y); η(y)} est l'un de ceux mesurés en cisaillement plan. La zone proche de la surface
5.6 Ecoulement sur plan incliné 123
libre (y > H − 2d) est exclue car la pression tend vers 0, faisant ainsi diverger I et η .
La zone basale (y < 5d) est elle aussi exclue car elle est manifestement inuencée par la
proximité de la rugosité.
µ* 0.5 0.5
0.5
(e) (f)
(d)
1.5
1.5 1.5
µ* 1.0
1.0 1.0
0.5
0.5 0.5
0.0
0.01 0.1 1 10 100 0.01 0.1 1 10 100 0.01 0.1 1 10 100
Fig. 5.15 µ∗ (η) pour diérentes valeurs de I : (a) I = 0.01, (b) I = 0.025, (c) I = 0.05,
(d) I = 0.1, (e) I = 0.2, (f ) I = 0.3. Comparaison entre plan incliné (¥) et cisaillement
plan (◦).
124 Ecoulements de grains cohésifs
5.7 Microstructure
La cohésion peut modier considérablement le comportement rhéologique d'une as-
semblée de grains. De plus, comme l'ont montré de nombreuses études expérimentales,
la cohésion modie la microstructure de l'écoulement [55, 197, 211, 124, 19]. Comme
le montrent les images issues des simulations numériques d'écoulement en cisaillement
plan (Figure 5.4) où sur plan incliné (Figure 5.11), la cohésion provoque l'apparition de
larges zones vides qui co-existent avec des zones denses occupées par des grains. Sur plan
incliné, cette organisation se manifeste par une surface libre irrégulière [175, 199, 200, 3].
Cette section, présente diérents indicateurs qui quantient les modications de la
microstructure des écoulements cohésifs dans la géométrie du cisaillement plan.
0
0.1 1 10 100
Fig. 5.16 Nombre de coordination Z. I = 0.01 (¤), 0.025 (◦), 0.05 (M), 0.1 (O), 0.2
(¦), 0.3 (/).
observé dans [124]. Pour les faibles valeurs de cohésion (η . 10), ∆ν augmente fortement
avec I , mais cette dépendance est moins marquée lorsque la cohésion augmente.
(a) (b)
0.1
0.14
0.12
% 0.01 0.10
0.08
0.06
1E-3
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0 0.1 1 10 100
Fig. 5.17 Compacité locale : (a) distribution de compacité locale pour un même état
de cisaillement (I = 0.2) et divers niveaux de cohésion η = 0 (¤), η = 10 (◦), η = 80
(M) ; (b) écart type ∆ν(η) de chaque distribution en fonction du niveau de cohésion pour
diérents états de cisaillement : I = 0.01 (¤), 0.025 (◦), 0.05 (M), 0.1 (O), 0.2 (¦), 0.3
(/).
La taille des hétérogénéités (zones vides et zones denses) peut être estimée en consi-
126 Ecoulements de grains cohésifs
~
hδν(~r)δν(~r + R)i
~ =
F (R) . (5.21)
δν 2
F est isotrope et, mis à part un petit pic vers R = d, décroît exponentiellement avec
R (Figure 5.18 (a)). La taille caractéristique des hétérogénéités `ν est dénie comme la
distance où la fonction de corrélation est égale à 0.4. La valeur 0.4 est arbitraire, mais
d'autres valeurs donnent qualitativement les mêmes résultats. La taille `ν reste petite
pour les faibles niveaux de cohésion (η . 10) puis augmente fortement (Figure 5.18 (b)).
(a) (b)
2
F
/d 1
0.1 0
0 1 2 0.1 1 10 100
R/d
Fig. 5.18 Hétérogénéité spatiale (a) Fonction de corrélation F (R) : I = 0.1, η = 1 (¤),
10 (M), 30 (◦), 80 (O), (b) Taille caractéristique `ν /d(η) : I = 0.01 (¤), 0.025 (◦), 0.05
(M), 0.1 (O), 0.2 (¦), 0.3(/).
pas compte d'une éventuelle anisotropie des pores qui peuvent avoir une forme allongée.
5.7 Microstructure 127
La gure 5.19 (b) montre que la taille `p reste petite pour les faibles niveaux de
cohésion (η . 10) puis augmente fortement. Cette taille varie aussi en fonction du nombre
inertiel, ce qui n'est pas surprenant puisqu'une augmentation de I diminue la compacité
(loi de dilatance), c'est à dire augmente la proportion de vide donc la probabilité de
connecter les vides.
1
4
(a) (b)
3
0.5
p
2
G /d
0.1 0
0 5 10 15 20 25
0.1 1 10 100
2
S/d
Fig. 5.19 Taille des pores : (a) proportion de l'espace appartenant à un pore de taille
supérieure à S pour un même état de cisaillement (I = 0.1) et divers niveaux de cohésion :
η = 0 (¤), 10 (◦), 30 (M), 80 (O)) ; (b) taille caractéristique des pores `p en fonction du
niveau de cohésion pour divers états de cisaillement : I = 0.01 (¤), 0.025 (◦), 0.05 (M),
0.1 (5), 0.2 (¦), 0.3 (/).
des contacts est supérieur au temps de cisaillement, ce qui révèle la présence d'agrégats.
1 3
(a) (b)
0.5
2
P( )
1
0
0 1 2 3 4 0.1 1 10 100
Fig. 5.20 Persistance des contacts : (a) P (²) : I = 0.05, η = 0 (¤) 10(◦), 30 (M), 80
(O). (b) Résistance caractéristique des contacts à la déformation ²p (η) : I = 0.01 (¤),
0.025 (◦), 0.05 (M), 0.1 (5), 0.2 (¦), 0.3 (/).
où δvi = |δ~vi | et g est une fonction Gaussienne de largeur w = 0.4d. Les résultats ne
dépendent pas signicativement de cette largeur. C(R)~ est isotrope et décroît exponen-
v
tiellement avec R : C(R) ∝ exp(−R/` ) ce qui permet de déduire la taille caractéristique
de corrélations mouvement `v .
5.8 Relation entre l'évolution de la microstructure et du comportement
macroscopique 129
La gure 5.21 (a) montre l'évolution de `v avec I pour des grains sans cohésion. En
accord avec les résultats sur plan incliné [152], `v augmente fortement lorsque I diminue,
c'est à dire lorsque le matériau passe du régime liquide au régime solide. La gure 5.21
(b) trace l'évolution de `v en fonction de l'intensité de cohésion η pour diérentes valeurs
de I . Pour les fortes valeurs de I (I & 0.1), `v (η) reste faible pour les premiers niveaux de
cohésion (η . 10), puis augmente fortement. Par contre, pour les petites valeurs de I , il
existe déjà des mouvements corrélés en l'absence de cohésion. En augmentant la cohésion,
le matériau commence par se dilater ce qui fait diminuer `v puis l'eet d'agglomération
des grains fait augmenter `v pour les niveaux de cohésion plus élevés.
4 (a) 4
(b)
3
3
v
/d v
2 /d 2
0
0.0 0.1 0.2 0.3
I
0.1 1 10 100
Fig. 5.21 Corrélation des uctuations de vitesse : (a) `v (I) sans cohésion (η = 0) ;
(b) Avec cohésion `v (η), I = 0.01 (¤), 0.1 (◦), 0.3 (4).
0.075 3
(a) (b)
P(N/N )
0.050
c
2
N/Nc
0.025
1
0.000
-1.5 -1.0 -0.5 0.0 0.5 1.0 1.5 0.1 1 10 100
c
N/N
Fig. 5.22 (a) distribution des forces normales (I =0.1) : η = 1 (◦), 10 (M), 30 (5), 85
(¦) ; (b) écart type ∆N/N c en fonction du niveau de cohésion pour I = 0.01 (¤), 0.025
(◦), 0.05 (M), 0.1 (5), 0.2 (¦), 0.3 (/).
5.8 Relation entre l'évolution de la microstructure et du comportement
macroscopique 131
|T /N | ≤ µH(|N c /N |) (5.23)
5.8.3 Anisotropie
Il a été montré dans [44] que le coecient de frottement eectif µ∗ peut être écrit
comme la somme de deux contributions associées à la distribution angulaire des forces
de contact normales et tangentielles :
Z π Z π
∗
µ =− ζN (φ) sin(2φ)dφ + ζT (φ) cos(2φ)dφ = µ∗N + µ∗T . (5.24)
0 0
(a) (b)
% contact glissant
0.80
0.4
0.3
0.75
0.2
0.1
0.70 0.0
0 2 4 6 8 10 0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
cativement l'anisotropie des forces normales et tangentielles. Ce point a aussi été observé
dans le régime quasi-statique dans [160].
L'augmentation de l'anisotropie des forces normales ζN n'apparaît qu'à partir du seuil
de cohésion η & 10, ce qui fait penser qu'elle est liée à la transition d'agglomération. Deux
mécanismes provoquent l'augmentation de l'anisotropie des forces normales : ζN (φ) aug-
mente dans la direction des chaînes de force en compression (φ ' 120◦ ) et diminue, voir
même devient négative dans la direction des chaînes de force en traction (φ ' 30◦ ). Cette
évolution est largement ampliée par le facteur sin 2φ et provoque une augmentation de
la contribution normale du coecient de frottement : µ∗N .
En revanche, l'anisotropie des forces tangentielles ζT (φ) augmente dès les premiers
niveaux de cohésion. Elle paraît donc liée à l'augmentation de la friction apparente entre
les grains due à la cohésion. Cette évolution, est largement amplié par le facteur cos 2φ et
provoque une augmentation de la contribution tangentielle du coecient de frottement :
µ∗T . La gure 5.25 (b) trace la contribution relative des forces normales au coecient de
frottement : µ∗N /µ∗ décroît dans les premiers niveaux de cohésion, passant de 90% pour
η = 0 à 70% pour η & 10.
5.9 Conclusion
Ce chapitre a présenté des simulations numériques d'écoulements de grains cohésifs
dans une géométrie aussi simple que possible : le cisaillement plan homogène, et en
5.9 Conclusion 133
(a) 90 (b) 90
120 60 120 60
0.2
0.8
0.0 -0.2
N 180 0
T 180 0
-0.2
0.0
0.8
0.2
240 300 240 300
270 270
Fig. 5.24 Anisotropie des forces (a) normales ζN (φ) et (b) tangentielles : (I = 0.1 et
µ = 0.4), η = 0 (surface grise), η = 1 (..), η = 50 (−) ; les valeurs négatives se trouvent
dans le petit cercle.
0.90
(a) (b)
1.5
0.85
0.80
1.0 * *
µ /µ
µ* N 0.75
0.5 0.70
0.65
0.0
0.1 1 10 100 0 20 40 60 80 100
Fig. 5.25 Coecient de frottement eectif (I = 0.01) : (a) comparaison entre les me-
sures (◦) et le calcul basé sur l'anisotropie issue de l'équation 5.24 (¥) ; (b) contribution
relative des forces normales au coecient de frottement eectif.
utilisant un modèle de cohésion simple qui représente le caractère commun de tous les
modèles de cohésion : la résistance maximale à la traction. L'analyse dimensionnelle de ce
système simple met en valeur le rôle de deux nombres sans dimension : le nombre inertiel
134 Ecoulements de grains cohésifs
Frottement
Cette approche donne un accès direct à l'eet d'une force de cohésion sur la loi de
comportement d'une assemblée de grains. Il apparaît que, en présence de cohésion, cette
loi peut s'écrire de la même manière que celle des grains non cohésifs, c'est à dire sous
la forme d'une loi de frottement qui relie linéairement le coecient de frottement eectif
au nombre inertiel :
Dilatance
Il apparaît aussi que la cohésion induit une dilatation du matériau en écoulement. La
loi de dilatance, relation entre la fraction solide moyenne du système et le nombre inertiel,
s'écrit pour les grains cohésifs de la même manière que pour les grains sans cohésion :
aussi pour eet d'augmenter le coecient de friction apparent entre les grains, limitant
leur capacité à glisser et conduisant ainsi à une forte dilatation de l'assemblée dès les
premiers niveaux de cohésion.
(a)
P V (b)
P V
Répulsion Répulsion
Attraction
(c)
P V P V
(d)
µ∗ ≈ tan φ + bI (6.1)
où l'angle de friction interne φ ainsi que la pente b sont des paramètres liés aux proprié-
tés micromécaniques des grains. Pour des grains monodisperses (masse volumique ρp et
diamètre d) le nombre I s'écrit dans un système bidimensionnel :
r r
m πρp
I = γ̇ = γ̇d . (6.2)
P 4P
Mais de nombreux écoulements gravitaires naturels comme les éboulements rocheux
ou encore les écoulements pyroclastiques [65] sont composés de grains de diérentes
tailles. C'est aussi le cas des avalanches de neige dense. S'il est bien connu que la polydis-
persité conduit souvent à une ségrégation des plus gros grains à la surface des écoulements
[86, 12], ses conséquences sur la rhéologie du matériau demeurent mal comprises [76, 75].
Ce chapitre aborde le problème des écoulements polydisperses par la simulation nu-
mérique discrète d'un système simple composé de deux catégories de grains : les petits et
138 Ecoulements bidisperses sur plan incliné
les gros. La géométrie d'écoulement est celle du plan incliné rugueux en deux dimensions.
Une première partie détaille le système simulé. La seconde partie montre l'existence, dans
une certaine gamme d'inclinaison, d'écoulements permanents et uniformes partiellement
ségrégés. La troisième partie montre comment, à partir de ces écoulements permanents
et uniformes, il est possible de mesurer la loi de comportement d'un mélange bidisperse.
Enn, la quatrième partie présente les mesures de la loi de frottement globale.
Dr = dl /ds
Sr = (nl dl 2 )/(nl dl 2 + ns ds 2 ). (6.3)
g
y
Fig. 6.1 Géométrie d'écoulement : le plan incliné rugueux. Exemple d'un écoulement
bidisperse : Dr = 4, Sr = 3/4, θ = 17o , H ≈ 30ds . Grains noirs : rugosité, traits noirs :
conditions aux limites périodiques
S =1/4
r
S =1/2
r
S =3/4
r Dr=2 Dr=4 Dr=6
les petits grains recouverts. L'une ou l'autre des méthodes, quelle que soit la répartition
initiale des gros grains (par exemple tous en bas, tous en haut, ou mélangés aux petits)
conduit après un temps plus ou moins long au même écoulement nal.
grains sur une épaisseur d'environ 5 dl . Mis à part ces uctuations, la fraction solide ν
est constante dans l'épaisseur.
Systématiquement, il apparaît que les composantes normales du tenseur des contraintes
sont égales et que, en accord avec la conservation de la quantité de mouvement, la pression
P et la contrainte de cisaillement τ vérient 6.4 :
νs (y) + Dr νl (y)
D(y) = . (6.5)
ν(y)
νs et νl sont respectivement les fractions solides partielles des petits et des gros grains.
La fraction solide totale vérie ν(y) = νs (y) + νl (y).
La gure 6.4 trace, pour diérents mélanges, le prol de D qui varie entre 1 dans la
couche de petits grains et Dr dans la couche de gros grains, en augmentant de manière
continue dans la couche mixte. Naturellement, plus la proportion de gros grains augmente,
plus l'épaisseur de la couche de gros grains augmente. Pour Sr = 3/4, il apparaît que
quelques gros grains sont présents au fond de l'écoulement, près de la rugosité.
(a) (b)
30 30
25 25
20 20
15 15
s
s
y/d
y/d
10 10
5 5
0 0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0 0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0
(c) (d)
30 30
25 25
20 20
15
s
15
s
y/d
y/d
10 10
5 5
0 0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0 0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0
Fig. 6.3 Prol de fraction solide (Dr = 4, θ = 17o , H ≈ 30ds ) : fraction solide
totale ν (), fraction solide partielle de gros grains νl (surface grise). (a) petits grains
uniquement, (b) Sr = 1/4, (c) Sr = 1/2, (d) Sr = 3/4.
D =2 D =4 D =6
r r r
30 30 30
S =1/4
20 20 20
s
y/d
10 10 10
r
0 0 0
0 2 4 6 0 2 4 6 0 2 4 6
30 30 30
S =1/2
20 20 20
s
y/d
10 10 10
r
0 0 0
0 2 4 6 0 2 4 6 0 2 4 6
30 30 30
S =3/4
20 20 20
s
y/d
10
r
10 10
0 0 0
0 2 4 6
D, V
0 2 4 6
D, V
0 2 4 6
D, V
* *
*
30 0.6
(a) (b)
0.5
20
µ*=tan
s
y/d
0.4
10
0.3
0
0.0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.0 0.1 0.2 0.3
I I
Fig. 6.5 Rhéologie des grains quasi-monodisperse : (a) Prol du nombre inertiel I(y)
(θ = 17o , H ≈ 30ds ), (b) loi de comportement locale déduite des écoulements sur plan
incliné (¥), comparée à celle mesurée en cisaillement plan (◦) (voir chapitre 5).
q
ID = γ̇Dds ρp /P . (6.8)
Pour des grains quasi-monodisperses ID est égale à I . ID peut donc être considéré comme
une extension du nombre inertiel au cas des mélanges bidisperses. La gure 6.6 compare
le prol du nombre inertiel ID pour diérents mélanges bidisperses avec celui d'un écoule-
ment quasi-monodisperse équivalent. Pour tous les mélanges, les prols sont très proches :
ID (y) est constant dans l'épaisseur, à l'exception des couches supérieures et inférieures.
En variant la pente θ et en relevant la moyenne de la valeur de ID (y), il est donc possible
de mesurer la loi de comportement de chaque mélange (gure 6.7). Cette loi s'exprime
comme celle des grains quasi-monodisperse, en écrivant le nombre inertiel en fonction du
diamètre moyen du mélange :
20 20 20
y/d
r
10 10 10
0.0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.0 0.1 0.2 0.3 0.4
30 30 30
S =1/2
20
s
20 20
y/d
10 10 10
r
0.0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.0 0.1 0.2 0.3 0.4
30 30 30
20 20
s
20
S =3/4
y/d
10 10 10
r
ID
0.0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.0 0.1 0.2 0.3 0.4
ID ID
Fig. 6.6 Prols du nombre inertiel ID (y) (θ = 17o , H ≈ 30ds ) pour diérents mélanges
bidisperses() comparés au cas monodisperse (◦).
146 Ecoulements bidisperses sur plan incliné
µ =tan
0.5 0.5
0.5
S =3/4
µ =tan
0.4 0.4
0.4
0.3 0.3
0.3
r
0.2 0.2
0.2 0.01 0.1
0.01 0.1
0.01 0.1
Fig. 6.7 Loi de comportement locale des mélanges bidisperses déduite des écoulements
sur plan incliné.
pente d'arrêt commence par augmenter, puis diminue lorsque la proportion de gros grains
augmente. Il apparaît donc deux eets antagonistes liés à la présence des gros grains :
l'augmentation du frottement lorsque les gros grains n'occupent que la couche su-
périeure de l'écoulement (diminution du taux de cisaillement),
la diminution du frottement lorsque les gros grains interagissent avec la paroi et
qu'ils sont assez gros pour favoriser le glissement. Dans ce cas, plus les gros grains
sont gros, plus le glissement est favorisé.
D =2 D =4 D =6
r r r
0.5 0.5
0.5
S =1/4
0.4 0.4
0.4
µ*
µ* µ*
0.3 0.3
0.3
r
0.2 0.2
0.2
0.00 0.05 0.10 0.15 0.00 0.05 0.10 0.15
0.00 0.05 0.10 0.15
I I I
g g
g
0.5 0.5
0.5
S =1/2
0.4 0.4
0.4
µ* µ* µ*
0.3 0.3
0.3
r
0.2 0.2
0.2
0.00 0.05 0.10 0.15 0.00 0.05 0.10 0.15 0.00 0.05 0.10 0.15
I I
I g g
g
0.5 0.5
0.5
S =3/4
0.4 0.4
0.4
µ* µ*
µ*
0.3 0.3
r
0.3
0.2 0.2
0.00 0.05 0.10 0.15 0.00 0.05 0.10 0.15 0.2
Fig. 6.8 Lois de frottement pour diérents mélanges (H/ds = 10 (¤), 20 (4), 30 (◦).
6.5 Conclusion
Les simulations numériques discrètes d'écoulements bidisperses sur plan incliné ru-
gueux ont mis en valeur une phénoménologie assez riche. Comme pour les grains monodis-
perses, il existe un régime d'écoulement stationnaire et uniforme dans une large gamme
d'inclinaison. Dans ce régime, le mélange se ségrége et forme trois couches : une couche de
petits grains en bas, une couche de gros grains en haut et une couche mixte au centre. La
rhéologie locale de grains monodisperses permet de décrire les zones mono-grains, mais ne
6.5 Conclusion 149
15.5
15.0
14.5
14.0
stop
13.5
13.0
0.75
2
3
4
Dr
0.50
Sr
5
6
7
0.25
8
Synthèse
Chapitre 7
Synthèse
Dans cette thèse, deux approches complémentaires ont été utilisées pour comprendre
le comportement rhéologique de la neige : les écoulements expérimentaux de neige na-
turelle et les simulations numériques discrètes d'écoulements granulaires. Les expéri-
mentations ont permis de mesurer le comportement particulier de la neige, mais posent
diérentes questions quant aux mécanismes qui le gouvernent. Les simulations, quant à
elles, permettent de tester deux origines possibles de ce comportement : la présence d'une
interaction cohésive entre les grains qui peuvent alors se coller et se décoller au cours de
l'écoulement, ou bien la présence d'agrégats qui perdurent tout le long de l'écoulement,
sans se casser ni se reformer. Ce chapitre fait le bilan des comportements rhéologiques
de la neige, des grains cohésifs et des grains polydisperses pour faire apparaître leurs
similitudes et leurs dissemblances, et ainsi donner accès aux mécanismes élémentaires en
jeu dans les écoulements de neige.
7.1.1 Résultats
En premier lieu, un régime d'écoulement permanent et uniforme apparaît dans une
large gamme d'inclinaison (33◦ . θ . 42◦ ) dans lequel les grandeurs telles que la vitesse,
l'épaisseur et les contraintes sont constantes dans le temps et dans la direction de l'écou-
lement. Les écoulements sont alors caractérisés par un prol de vitesse fortement cisaillé
dans la couche basale et beaucoup moins cisaillé dans la couche supérieure. Dans une
première approximation, ces prols de vitesse peuvent être décrits comme linéaires dans
chacune des couches (Figure 7.1) :
154 Synthèse
½
γ̇p y, pour 0 < y < yp ;
v(y) = (7.1)
γ̇n y + (γ̇p − γ̇n )yp , pour yp < y < H .
10
H
6
y (cm)
2 y
p
V
0
p
0 1 2 3 4 5 6
V (m/s)
x
Fig. 7.1 Ajustement bi-linéaire d'un prol de vitesse mesuré sur la neige naturelle :
mesures (•) et meilleur ajustement () donné par γ̇n = 16s−1 , γ̇p = 320s−1 et yp =
11mm.
Couche inférieure
A épaisseur constante, le taux de cisaillement de la couche inférieure γ̇p augmente
lorsque l'inclinaison augmente (Figure 7.2 (a)) :
La dépendance linéaire est une approximation assez forte des données bruitées et est
donnée ici avant tout pour mettre en valeur une pente d'arrêt θstop en dessous de la-
quelle l'écoulement s'arrête ainsi qu'un taux de cisaillement critique γ̇pc en dessous duquel
l'écoulement s'arrête. A pente constante, le taux de cisaillement de la couche inférieure
augmente lorsque l'épaisseur de l'écoulement augmente (Figure 7.2 (b)). Dans le même
temps l'épaisseur de la couche inférieure yp tend à diminuer lorsque la pente augmente
ou que l'épaisseur de l'écoulement augmente (Figure 7.2 (c) et (d)). Mais l'estimation
peu précise des deux grandeurs γ̇p et yp ne permet pas de distinguer des tendances plus
nes. Par contre, la vitesse interfaciale Vp = γ̇p yp est déterminée avec plus de précision,
et il apparaît très clairement une dépendance linéaire avec la pente (Figure 7.2 (e)) :
faisant apparaître une pente critique θstop et une vitesse interfaciale critique Vpc en
dessous desquelles l'écoulement s'arrête. A pente constante, la vitesse interfaciale aug-
mente lorsque l'épaisseur de l'écoulement augmente (Figure 7.2 (f)). A pente et épaisseur
constante, les grandeurs caractéristiques de la couche basale (Vp , γ̇p , yp ) ne varie pas si-
gnicativement entre les diérents types de neige. La comparaison est possible entre les
campagnes (7-10), (5-13), (9-13a) et (6-13b).
Couche supérieure
A épaisseur et type de neige constant, le taux de cisaillement de la couche supérieure
augmente lorsque l'inclinaison augmente (Figure 7.2 (g)) :
La dépendance linéaire est ici encore une approximation assez forte des mesures bruitées,
et est donnée pour mettre en valeur une pente critique et un taux de cisaillement critique
en dessous desquels l'écoulement s'arrête. A pente et type de neige constants, le taux de
cisaillement de la couche supérieure diminue lorsque l'épaisseur de l'écoulement augmente
(Figure 7.2 (h)). Enn, à pente et épaisseur constante, le taux de cisaillement de la couche
supérieure évolue signicativement en fonction du type de neige.
7.1.2 Questions
Si les expériences menées permettent de mesurer le comportement rhéologique parti-
culier de la neige, elles laissent plusieurs questions sans réponse.
156 Synthèse
Tab. 7.1 Dépendance des paramètres décrivant les prols de vitesse mesurés sur la
neige.
Comportement
A la vue de ces résultats, la première question qui se pose concerne l'origine de la
diérence de comportement entre les deux couches : pourquoi la couche basale est-elle
beaucoup plus cisaillée que la couche supérieure (deux ordres de grandeurs) ? Pourquoi
les grandeurs mesurées dans la couche basale sont elles indépendantes du type de neige
alors que le taux de cisaillement de la couche supérieure y est sensible ?
La seconde question concerne le paradoxe suivant : le taux de cisaillement est constant
dans la couche supérieure de l'écoulement, ce qui signie qu'il n'est pas directement
dépendant de la pression ni de la contrainte de cisaillement qui, elles, varient. Puisqu'il
ne s'agit pas d'un eet de la variation des contraintes, comment se fait-il que γ̇n diminue
lorsque l'épaisseur H des écoulements augmente ?
Présence d'agrégats
Les écoulements de neige sont composés d'un mélange de grains isolés et d'agré-
gats dont la taille peut atteindre plusieurs centimètres. Les mesures d'A. Bouchet [16]
montrent que ces agrégats sont présents dans toute la couche supérieure des écoulements,
mais la procédure ne permet pas de statuer sur leur présence dans la zone basale. Les
vidéos de la surface libre montrent, elles, que ces agrégats persistent tout le long du ca-
nal. Les simulations numériques de grains cohésifs ou bidisperses précisent le rôle de ces
agrégats sur le comportement rhéologique d'une assemblée de grains.
800
(a) (b)
(s )
-1
600
.
p
400
200
2.0
(c) (d)
y (cm)
1.5
p
1.0
0.5
(e) (f)
4.5
(ms )
-1
4.0
p
V
3.5
3.0
(g) (h)
20
(s )
-1
15
n
. 10
0
34 36 38 40 4 6 8 10 12
(°) H (cm)
Fig. 7.2 Eet de la pente et de l'épaisseur sur les paramètres des prols de vitesse : (a)
et (b) taux de cisaillement γ̇p , (c) et (d) épaisseur yp , (e) et (f ) vitesse à l'interface Vp ,
(g) et (h) taux de cisaillement γ̇n ; Epaisseur H ≈ 8.5cm : campagne 8 (N), H ≈ 10cm :
campagnes 7 (•) et 10 (H), H ≈ 11.5cm : campagnes 5 (¥) et 13 (¨) ; Pente θ = 37◦ :
campagne 9 (◦) et 13a (M), θ = 35.5◦ : campagnes 6 (¤) et 13b (O), θ = 38◦ : campagne
14 (♦). Les barres d'erreur sont liées à l'incertitude des mesures de vitesse.
158 Synthèse
Comme la neige est un matériau granulaire dont les contacts cohésifs conduisent
à la présence d'agrégats dans les écoulements, il s'agit maintenant de comprendre en
quoi ces agrégats peuvent modier le comportement rhéologique d'une assemblée de
grains. Cette partie résume le comportement rhéologique de deux types de matériaux
granulaires : d'une part une assemblée de grains cohésifs de même taille et d'autre part
un mélange bidisperse de grains non cohésifs. Ces comportements ont été déterminés par
les simulations numériques discrètes d'écoulements dans deux géométries : le cisaillement
plan et le plan incliné.
Modèle de cohésion
Diérents modèles, détaillés dans le chapitre 2, représentent les multiples origines
physiques des forces cohésives entre grains. L'approche adoptée consiste à considérer un
modèle de cohésion aussi simple que possible qui représente la caractéristique la plus
importante des forces cohésives : la résistance d'un contact à la traction. Les grains
considérés interagissent par contacts directs. Sans cohésion, la force normale au contact
est reliée à l'interpénétration h par une répulsion viscoélastique. Le modèle de cohésion
consiste à opposer à cette répulsion une force qui tend à rapprocher
√ les grains. La forme
a
retenue de cette force adhésive est la suivante : N (h) = 4kn N h de sorte que la force
c
Ce modèle de cohésion conduit à une résistance des contacts à la traction Nc et les grains
peuvent se coller et se décoller pendant l'écoulement. Il semble que la forme précise de
N a (h) n'inue pas les comportements mesurés.
Comportement rhéologique
L'intensité de la cohésion des grains cohésifs soumis à une pression P est contrôlée
par un nombre sans dimension :
Nc
η= (7.8)
Pd
7.2 Rôle des agrégats dans les écoulements granulaires 159
qui compare la résistance maximale à la traction d'un contact avec la force caractéristique
liée à la pression. Cette analyse dimensionnelle permet d'exprimer simplement l'eet
de la cohésion sur le comportement rhéologique d'une assemblée de grains. La loi de
comportement peut alors s'écrire sous une forme similaire à celle des grains sans cohésion
(Figure 7.3 (a,b)) :
2.0 2.0
(a) (b)
1.5
1.5
* 1.0 * 1.0
0.5
0.5
0.0
0.0 0.1 0.2 0.3 0.1 1 10 100
I
2.0 5 6
(c) (d)
4
1.5
0
4
3
b
1.0
min 2
2
0.5
1
0.0 0
0
0.1 1 10 100
0.1 1 10 100
Fig. 7.3 Rhéologie des grains cohésifs : (a) µ∗ (I) pour η = 0 (¤), 10 (◦), 30 (M), 50
(O), 70 (¦) ; (b) µ∗ (η) pour I = 0.01 (¤), 0.025 (◦), 0.05 (M), 0.1 (O), 0.2 (¦), 0.3 (/) ;
(c) paramètres de l'ajustement linéaire de µ∗ (I) en fonction de l'intensité de la cohésion :
µ∗min (η) (¤) et b(η) (◦) ; (d) taille caractéristique `ν (η) des agrégats (corrélation du champ
de compacité locale) pour I = 0.01 (¤), 0.025 (◦), 0.05 (M), 0.1 (O), 0.2 (¦), 0.3 (/).
gats pendant l'écoulement, c'est à dire la sollicitation des contacts internes. Cependant,
elle fournit une explication à la diérence d'ordre de grandeur entre une vision de type
"Rumpf" et les mesures réalisées.
(a)
P V (b)
P V
Répulsion
Attraction
(
µ∗ (I, η) ' µ∗min q
+ bID ,
ρp (7.12)
Avec ID = γ̇D P .
Tab. 7.2 Comparaison des principales caractéristiques d'écoulement sur plan incliné de
neige et de grains.
et un prol de vitesse cisaillé sur toute son épaisseur. Néanmoins, il ne représente pas la
diérence de taux de cisaillement entre les deux couches. Il s'agit maintenant de tester
si l'introduction d'une force de cohésion ou bien d'agrégats rigides rapproche ce compor-
tement de celui de la neige.
Grains cohésifs
Lors d'un écoulement de grains cohésifs sur plan incliné, l'intensité de la cohésion,
rapport entre la résistance d'un contact à la traction N c et la force liée à la pression,
diminue avec la profondeur y :
Bog
η(y) ∝ (7.13)
(H − y)
où Bog est le nombre de Bond granulaire qui compare N c au poids d'un grain. Par consé-
quent, l'eet de la force d'adhésion est plus important près de la surface libre que dans
le fond de l'écoulement. Les gures 7.5 (b,c,d) comparent le prol de vitesse d'écoule-
ment de grains cohésifs (Bog = 60, 100, 200) avec celui d'un écoulement de neige. Pour
Bog = 60, le taux de cisaillement diminue dans la couche supérieure, où le prol mesuré
sur la neige est bien représenté. Si la cohésion augmente (Bog = 100) l'épaisseur de cette
couche augmente. Mais lorsque la cohésion augmente encore, le prol de vitesse devient
de type bouchon : le taux de cisaillement augmente dans la couche basale, mais s'annule
dans la couche supérieure.
Mélanges bidisperses
Les écoulements bidisperses sur plan incliné se structurent en trois couches par ségré-
gation des gros grains vers le haut : la couche basale est constituée de petits grains,
7.3 Ecoulements sur plan incliné : comparaison entre la neige et les
granulaires 163
1.0 (a)
0.8
0.6
0.4
0.2
0.0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0
0.8 0.8
0.6 0.6
0.4 0.4
0.2 0.2
0.0 0.0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0 0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0
0.8 0.8
0.6 0.6
0.4 0.4
0.2 0.2
0.0 0.0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0 0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0
0.8 0.8
0.6 0.6
0.4 0.4
0.2 0.2
0.0 0.0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0 0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0
V/V V/V
H H
Bo S
g r
Fig. 7.5 Comparaison de la forme d'un prol de vitesse mesuré sur la neige (◦) avec
ceux issus des simulations de grains : (a) non cohésifs et monodisperses ; cohésifs et
monodisperses : (b) Bog = 60, (c) Bog = 100, (d) Bog = 200 ; non cohésifs et bi-disperses
(Dr = 4) : (e) Sr =1/4, (f ) Sr =1/2, (g) Sr =3/4.
la couche supérieure de gros grains, et la couche centrale est mixte. Les gures 7.5
(e,f,g) comparent le prol de vitesse d'écoulements de mélanges bidisperses (Dr = 4,
Sr = 1/4, 1/2, 3/4) avec celui d'un écoulement de neige. L'eet de la présence des gros
grains est double : ils diminuent le taux de cisaillement dans la couche supérieure (sans
l'annuler) et, s'ils sont susamment nombreux pour être présents près de la paroi ru-
gueuse, ils favorisent le glissement entre l'écoulement et cette paroi conduisant ainsi à
une augmentation du taux de cisaillement dans la couche inférieure. Le prol de vitesse
ainsi obtenu est comparable à celui de la neige.
164 Synthèse
Fond rugueux
Dans les simulations numériques, la rugosité est composée de grains dont les propriétés
mécaniques sont celles des grains en écoulement. Néanmoins, le fait que ces grains soient
ordonnés (alignés et jointifs) et xes conduit à une structuration des grains en écoulement
sur une épaisseur d'environ cinq couches. Dans cette zone, la loi de comportement du
matériau ne sut plus à décrire l'écoulement : la rugosité conduit à une structuration des
grains qui favorise le glissement entre les couches. Il faut remarquer que, dans le cas des
mélanges bidisperses, la perturbation due à la rugosité (faite de petits grains) concerne
une couche de quelques gros grains, qui peut correspondre à la totalité de l'épaisseur de
7.4 Ecoulements de neige, vision bicouche 165
Parois latérales
L'inuence des parois latérales est un thème récemment abordé dans le cas d'écou-
lement de grains sans cohésion [192, 191, 97, 98]. Il apparaît qu'elles peuvent inuen-
cer considérablement l'écoulement, notamment la forme de son prol de vitesse lorsque
qu'elles sont trop proches ou trop frottantes. Un nombre sans dimension, noté ξp , a été
proposé pour distinguer diérents régimes d'inuence de ces parois [191] (ce point est
détaillé dans le chapitre 2) :
µp H
ξp = (7.14)
µl
ξp compare le coecient de frottement µp exercé par les parois latérales sur l'écoulement
au coecient de frottement µ entre les grains, ainsi que l'épaisseur H de l'écoulement à
sa largueur l. Pour ξp proche de 0, les parois latérales n'aectent pas l'écoulement. Pour
ξp de l'ordre de 1, le cisaillement diminue dans la couche inférieure de l'écoulement et
pour ξp assez grand, l'écoulement devient surfacique : les grains du fond se bloquent et
seul ceux proches de la surface s'écoulent.
Pour les simulations numériques bidimensionnelles, le problème des parois latérales
ne se pose pas. En revanche, il intervient dans les écoulements de neige en canal. Le
rapport H/l est typiquement de 10cm/20cm = 0.5. Le coecient de frottement entre
la neige et le PVC (matériau constituant les parois latérales) est de l'ordre de 0.05 [56]
alors que celui de entre la neige et le socle rugueux est de l'ordre de 0.5 [27]. Pour les
écoulements de neige en canal il apparaît donc que ξp < 1, ce qui correspond à un faible
eet des parois latérales. Cependant, la présence d'agrégats de grande taille (quelques
centimètres) comparée à la taille du canal (20 cm) pourrait conduire à des eets de voûte
tendant à freiner l'écoulement.
et d'autre part par l'observation d'une ne couche de grains isolés qui restent piégés par
la rugosité à la n de l'écoulement.
Couche supérieure
Les mesures montrent que le taux de cisaillement γ̇n , constant dans la couche supé-
rieure, augmente avec la pente θ, diminue lorsque l'épaisseur H augmente et dépend du
type de neige.
La taille des agrégats est limitée par l'épaisseur H de l'écoulement. Plus les écou-
lements sont épais, plus il est probable qu'ils contiennent de gros agrégats, donc plus
le taux de cisaillement lié à la gravité diminue. En estimant la taillepdes agrégats par
l'épaisseur de l'écoulement, le taux de cisaillement lié à la gravité γ̇g = g/H prédit bien
une décroissance du taux de cisaillement avec H , tout en permettant γ̇n (y) constant dans
la couche supérieure. Selon le type de neige considéré, les liaisons solides entre les grains
sont plus ou moins résistantes et nombreuses. Par conséquent, la distribution des tailles
d'agrégats varie d'un type de neige à un autre, ce qui explique le fait que γ̇n dépende du
type de neige.
Couche basale
Les mesures montrent que le taux de cisaillement moyen de la couche basale γ̇p
augmente avec la pente θ ainsi qu'avec l'épaisseur H et ne dépend pas du type de neige.
La couche basale est composée de grains de glace isolés. Si la nature des liaisons varie
entre les diérents types de neige, les grains, eux, ne changent pas signicativement.
Les propriétés de la couche basale ne dépendent donc pas du type de neige considéré.
Comme la couche basale est ne, les variations de pression y sont négligeable comparée
à la pression moyenne qui y règne P ≈ ρgHcosθ. L'état de cisaillement est donc quasi
homogène, µ∗ = tan θ et P étant imposés. L'hypothèse que cette zone de l'écoulement
se comporte comme des grains monodisperses et sans cohésion donne lieu à la prédiction
suivante pour le taux de cisaillement :
r
∗ m
µ = µ∗s + bγ̇p
P
tan θ − µ∗s p
⇒ γ̇p = ρgHcosθ (7.15)
b
168 Synthèse
qui est en accord qualitatif avec les tendances mesurées : γ̇p augmente avec l'épaisseur
H de l'écoulement ainsi qu'avec la pente.
7.5 Perspectives
Les thèmes abordés dans cette thèse, aussi bien les écoulements de neige dense que les
écoulements granulaires cohésifs ou polydisperses, sont des terrains relativement vierges.
Ce travail a apporté un certain nombre d'éléments de compréhension qui ouvrent dié-
rentes pistes et laissent bien évidemment de nombreuses questions ouvertes.
Caractérisation du matériau
L'une des dicultés de cette thèse est d'étudier le comportement rhéologique de la
neige sans pouvoir caractériser quantitativement les propriétés des grains qui, ce qui ne
simplie pas le problème, évoluent dans le temps.
L'une des conclusions de l'étude est que le taux de cisaillement de la couche supérieure
"dépend de l'état de frittage des grains". Pour dépasser ce stade qualitatif, il est nécessaire
de caractériser les grains de neige en mesurant leur taille, leur forme et leurs propriétés
mécaniques, et tout particulièrement leur mode d'adhésion. Cette tâche est rendue dicile
par la petite taille des grains (de l'ordre de 0.2mm), leur fragilité et par la distribution
sans doute large des grandeurs au sein du manteau neigeux, qui imposera une étude
statistique, donc la multiplication des mesures. Malgré ces dicultés, la caractérisation
des liaisons entre grains de neige apparaît comme une étape incontournable puisqu'elles
contrôlent le comportement rhéologique de la neige en permettant l'existence d'agrégats
dans les écoulements. De plus, cette caractérisation est un préalable indispensable à
la compréhension des phénomènes d'entraînement, d'érosion et de dépôt (c'est à dire
comment la neige en écoulement mobilise le manteau neigeux, ou comment elle s'y arrête)
qui jouent un rôle crucial dans la propagation ou l'arrêt d'une avalanche.
Neige humide
Cette thèse s'est concentré sur le cas de la neige de type grains ns, c'est à dire
en l'absence d'eau liquide. Mais l'eau liquide est souvent présente, notamment dans les
avalanches de printemps. Elle conduit très certainement à un comportement rhéologique
particulier. L'étude du comportement rhéologique de la neige en fonction de sa teneur en
eau liquide constitue un thème de recherche à part entière.
cette thèse sont particulièrement petits pour permettre un grand nombre de simulations.
Le recours aux conditions aux limites périodiques permet de simuler des écoulements
inniment grands dans certaines directions, mais plusieurs types d'études nécessiteraient
un plus grand nombre de grains : le passage des simulations en trois dimensions, l'étude
de plus grands rapports de taille pour les mélanges bidisperses, l'étude de niveaux de
cohésion plus fort qui donneraient lieu à des mouvements corrélés sur de plus grandes
distances. Ces études nécessiteront probablement une parallélisation des codes de calcul,
en cours au LMSGC.
Actes de colloque
1. Rhéologie des pâtes et des milieux granulaires.
F. Chevoir, E. Azanza, F. da Cruz, Junior, G. Koval M. Prochnow, P. Rognon,
Ph. Coussot, P. Moucheront, J-N. Roux, L.Tocquer.
Chapitre "Ecoulements granulaires : physique et applications", Laboratoire Central
des Ponts et Chaussées - Collection Etudes et Recherches des Laboratoires des Ponts
et Chauusées (2006), p 7 − 32, Paris.
172 Synthèse
Rapports
1. Ecoulements granulaires sur plan incliné : étude expérimentale de la transition vers
l'arrêt.
P. Rognon.
Rapport de stage de maîtrise Sciences des Matériaux, Université de Marne La
Vallée, (2002).
2. Ecoulements de grains cohésifs : simulation et modélisation.
P. Rognon.
Rapport de stage de D.E.A Modélisation et Simulation des Matériaux, Université
de Marne La Vallée, (2003).
Références
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granular materials. Powder Tech., 169 :1020, 2006.
[2] E. Aharonov and D. Sparks. Shear proles and localization in simulations of gra-
nular materials. Phys. Rev. E, 65 :051302, 2002.
[3] A.W. Alexander, B. Chaudhuri, A. Faqih, F.J. Muzzio, C. Davies, and M.S. To-
massone. Avalanching ow of cohesive powders. Powder Tech., 164 :1321, 2006.
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Press, Oxford, 1987.
[5] W. J. Ammann. A new test-site for avalanche experiment in the vallée de la Sionne
/ Vallais. Cold Regions Sciences and Technology, 30 :311, 1999.
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Aix-en-Provence, 1996.
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[8] C. Ancey and M. Meunier. Estimating bulk rheological properties of owing down
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Rhéologie des matériaux granulaires cohésifs
Application aux avalanches de neige denses
Résumé. Le but de cette thèse est de mesurer le comportement rhéologique de la neige
en écoulement et de comprendre les mécanismes physiques qui le contrôle. Pour répondre
à cette double attente, deux approches complémentaires sont abordées : les écoulements
expérimentaux de neige naturelle et les simulations numériques discrètes d'écoulements
granulaires. La particularité des expériences est qu'elles se déroulent en haute montagne.
Elles consistent à générer des écoulements de neige naturelle dans un canal à pente
et débit contrôlés. Les mesures de prol de vitesse révèlent un comportement rhéolo-
gique atypique. Pour comprendre l'origine de ce comportement à l'échelle des grains de
neige, nous avons simulé (méthode de dynamique moléculaire) des écoulements de grains
cohésifs d'une part, et polydisperses d'autre part. Les géométries du cisaillement plan
homogène et le plan incliné rugueux permettent d'identier l'eet de la cohésion ou de
la polydispersité sur le comportement rhéologique des grains, et de le comparer à celui
de la neige.
Mots Clefs : Rhéologie, neige, granulaire, cohésion, polydispersité, expériences, dyna-
mique moléculaire, plan incliné, cisaillement plan.
Laboratoires d'accueil
LMSGC, Institut Navier - 2 allée Képler, 77420 Champs sur Marne.
CEMAGREF Grenoble, unité ETNA - 2 allée de la Papeterie, BP 76, 38402 Saint Martin
d'Hères, France.