Introduction
Jean-Luc Lagarce est né le 14 février 1957. Il est issu d’une famille d’ouvriers et entreprend des
études de philosophie et s’inscrit au conservatoire national de théâtre. Inspiré par le théâtre de
l’absurde de Beckett et de Ionesco, il rédige plusieurs textes. En 1977, il rédige son Journal qu’il
poursuivra jusqu’à sa mort. Il crée le théâtre de la Roulotte, une compagnie amateur en hommage à
Jean Vilar. Il apprend en 1989 qu’il est porteur du VIH et toute son écriture va se trouver bouleversée
par cette maladie. Il travaille principalement sur le thème de la disparition et de la famille. En 1990, il
reçoit le prix Léonard de Vinci qui lui permet d’obtenir une bourse pour partir à l’étranger. Il rédige
Juste la fin du monde en 1990 à Berlin.
On peut diviser le théâtre de Lagarce en deux grands domaines : d’une part « une comédie humaine
de la vie de province » et d’autre part, « un théâtre plus intime », plus personnel, dans lequel un
personnage, parfois simplement évoqué, sorte de double de l’auteur (Louis) se trouve confronté à
l’absence, au poids du secret, aux différences avec sa famille.
Dans son journal, l’auteur se confesse de manière plus directe, plus intime sur son homosexualité et
sur sa maladie.
Il meurt en 1995.
Œuvres : Retour à la citadelle 1984, Derniers remords avant l’oubli 1987, J’étais dans ma maison et
j’attendais que la pluie vienne 1994, Le pays lointain 1995.
Le théâtre du XXème siècle
Le théâtre du XXème siècle se libère de toutes les contraintes formelles et fait preuve de diversité et
d’inventivité. Toute la première moitié du siècle est marquée par un théâtre d’avant-garde avec
Alfred Jarry ou Apollinaire. En 1920, un théâtre plus intimiste voit le jour. Dans ces pièces assez
courtes, l’action, sobre, présente des personnages préoccupés par leur quotidien. Ils évoluent dans
un cadre familial et intimiste et s’expriment le plus naturellement possible.
Parallèlement, Antonin Artaud remet en question la validité du langage, tout en prônant
l’importance du corps sur scène. De même, Bertolt Brecht réfléchit lui aussi au rôle que le théâtre
doit jouer sur le spectateur.
Entre 1920 et 1950, Certains auteurs s’emparent des mythes antiques et les modernisent pour
exprimer leurs inquiétudes. Anouilh, Giraudoux, Cocteau et Sartre reprennent les histoires d’Œdipe,
d’Antigone, d’Hector pour questionner le tragique de la condition humaine.
Entre 1947 et 1967, deux types de théâtre apparaissent : « Le théâtre de l’absurde » traduit les
effrois des intellectuels face aux atrocités commises pendant la guerre. Le théâtre de Camus exprime
l’absurdité face à notre condition. Pour Ionesco, Sarraute, Beckett, l’absurde prend la forme d’un
langage qui se déconstruit, d’actions qui perdent leur sens. Lagarce sera influencé par ce type de
théâtre.
Le second type de théâtre est « le théâtre populaire » avec J. Vilar qui défend un théâtre engagé issu
directement des réflexions suscitées par la guerre.
A partir des années 1970, des auteurs comme Lagarce, Koltès, Novarina, Pommerat, Py, Vinaver
rédigent des pièces qui reposent sur des soliloques qui s’entrechoquent. Ils reposent sur des
questionnements humains, universels. Tous parlent d’un monde privé de sens et de valeurs stables,
dans lequel l’homme peine à trouver sa place et à s’exprimer.
Juste la fin du monde est une pièce qui fait partie du cycle du « fils prodigue » référence à la parabole
de la Bible, composé de quatre pièces écrites entre 1984 et 1995 avec Retour à la citadelle (1984),
J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne (1994) et Le pays lointain (1995).
Juste la fin du monde, comme les autres pièces de cette tétralogie, marque l’histoire du théâtre par
la portée narrative et intime de l’histoire de Louis, sorte de double de l’auteur. L’histoire n’est pas à
proprement parler autobiographique mais on peut l’assimiler au courant de « l’autofiction » qui
marque le XXème siècle et qui se caractérise par un récit mêlant la fiction et l’inspiration
autobiographique. Au départ, cette pièce novatrice par son langage et par son propos sera refusée
par le comité de lecture. A partir de 1999, date de la première représentation, elle connaît un succès
mondial.
Composition de la pièce assez classique :
Le prologue : désigne dans le théâtre antique le discours qui précède l’action de la pièce. Il est
prononcé par l’un des comédiens qui s’adresse directement au public et lui donne des informations
nécessaires à la compréhension de l’intrigue.
L’intermède : désigne le moment de suspens entre deux actes ou deux parties. Il est occupé dans
l’Antiquité par des passages chantés au cours desquels le chœur commente l’action.
L’épilogue : désigne un discours récapitulatif qui clôt la pièce en commentant le dénouement.
Thèmes :
L’œuvre se compose de plusieurs thèmes comme « l’être en crise », « la relation avec la famille »,
« l’amour et l’abandon », « crise du langage et non-dits », « la mort ».
1. L’être en crise :
On relève d’abord la crise personnelle de Louis qui vit un bouleversement profond puisqu’il
sait qu’il va mourir. Il est calme et décidé à annoncer la nouvelle à ses proches. Il a déjà
accepté la situation.
La crise personnelle d’Antoine et de Suzanne :
Antoine incarne le mieux la crise personnelle dans la pièce, une crise explosive qui montre un
sentiment de dépression. Ce malaise se traduit par le désir d’Antoine de frapper son frère et
l’amène à s’effondrer en larmes. Suzanne est en quête d’une autre vie. La venue de Louis lui
fait prendre conscience qu’elle est prisonnière de sa famille.
2. La relation avec la famille
Louis se sent différent du reste de sa famille. Il est né dans une famille d’ouvriers et lui est un
intellectuel, c’est un écrivain ce qui l’éloigne de sa famille. Il est plus proche de Suzanne et de
Catherine. Le discours de Louis sur sa propre famille va jusqu’à la haine et il justifie cette
haine par la peur que les choses lui échappent, par le désir de tout contrôler jusqu’à ses
sentiments.
3. L’amour et l’abandon
Le rapport de Louis à l’amour des siens est ambigu : il semble avoir manqué d’amour et ne
pas en vouloir. Louis s’est construit un rôle afin de se protéger et de rester maître de lui-
même, maître de chacune de ses décisions. Dans cette famille, les sentiments ne sont pas
facilement exprimés. On parle peu de ce que l’on ressent, on dit peu que l’on aime. Tous se
fuient et se cherchent. C’est la famille qui court après Louis.
Louis quitte sa famille dix ans auparavant. Cet abandon se teinte d’un sentiment de trahison (
de sa famille et de sa classe sociale) et d’abandon de ses responsabilités (il est l’aîné de la
famille). Louis a du mal à aimer ceux qui lui sont proches parce que les aimer empêcherait
d’être ce personnage solitaire. Il fait tout pour qu’on l’abandonne à sa solitude, à ses
différences, à la possibilité de ne pas aimer ni d’être aimé des siens.
4. La crise du langage et non-dits
Cette pièce repose sur la crise du langage. Louis est venu avouer et devrait savoir manier le
langage car c’est son métier , or il est comme frappé d’aphasie. Il est spectateur de la scène
et subit les rancoeurs et les souvenirs. Il n’y a que dans les monologues qu’il a fait des aveux
à lui-même. Ce silence pesant de Louis soutient le topos du « secret de famille ». On ne sait
pas pourquoi Louis est parti. Toute la vie familiale s’est construite autour d’un secret, de
silences, de non-dits et que la venue de Louis ravive les peines de chacun. Ce secret c’est
d’abord le non-dit de la mort qui se justifie car expliquer qu’il va mourir, ce serait aussi devoir
dire de quoi il va mourir et donc revenir sur le secret initial que l’on peut supposer être celui
de l’homosexualité.
Le langage de Lagarce est un discours traversé de répétitions, de reformulations, de phrases
longues parfois laissées en suspens. Il utilise plusieurs figures de style comme l’aphérèse
(consiste à supprimer les premiers éléments d’un mot), aposiopèse (laisser sa phrase en
suspens), épanorthose (reformuler un propos jugé trop faible en lui ajoutant une expression
plus frappante). Tous les personnages cherchent le bon mot (reformulations) face à Louis. La
parole est en crise comme si tous les personnages s’étaient tus trop longtemps. Ils se lancent
dans une sorte de Logorrhée solitaire comme en témoignent les tirades que chaque membre
de la famille adresse à Louis. Parfois la parole devient explosive et se transforme en dispute.
Difficulté de rompre le silence, les non-dits et les mal-entendus.
5. La mort
Symboliquement, il est intéressant de noter que Louis est déjà mort lorsque commence la
pièce, puisque le protagoniste porte le prénom de son père décédé. Il évoque également sa
mort dans le prologue et dans l’épilogue. Juste la fin « d’un » monde. Le monologue de Louis
est entièrement consacré à la mort. Cette pièce prend une valeur universelle, elle raconte le
parcours d’un homme qui doit affronter la mort et dont la perspective du départ éternel fait
ressurgir, face à sa famille qu’il sait voir pour la dernière fois toutes les failles.
Les personnages :
Louis : Il a 34 ans et est le fils aîné d’une famille. Il ouvre et ferme la pièce avec ses deux
monologues dans lesquels il explique son intention : annoncer sa mort prochaine à sa famille
et l’échec de ce projet. Il est parti depuis plusieurs années sans donner de nouvelles. Il s’est
toujours senti mal-aimé et incompris par sa famille mais c’est lui qui est responsable de cette
situation.
Antoine : Il a 32 ans et est le frère cadet. Il travaille dans une usine d’outillage. C’est un
homme pragmatique, qui vit dans le monde réel. Il ne pense pas mais ressent. Il est
sentimental et colérique, il incarne l’ancien monde, la culture patriarcale et les certitudes
familiales.
Suzanne : Petite sœur de Louis, elle a 23 ans. Elle lui avoue son sentiment d’abandon quand il
est parti. Fragile et révoltée, elle cherche à trouver sa place dans une famille construite sur
les non-dits et les rancoeurs. Elle a envie de partir.
La mère : Elle a 61 ans. Elle n’est désignée que par sa fonction et souvent simplement
nommée « elle ». Femme à la retraite, elle appartient à une classe sociale plutôt populaire.
Elle cherche à aplanir les disputes.
Catherine : Elle est la femme d’Antoine, a 32 ans. Elle est discrète et effacée et incarne la
maternité, dévouée à sa famille. Elle rencontre Louis pour la première fois et est intriguée.
Elle semble être la seule à écouter réellement sa parole.
Les deux Louis absents : On apprend que le père et que le fils d’Antoine se nomment Louis
comme le protagoniste. Ce prénom renvoie à la lignée des rois de France et permet
d’imaginer la position d’enfant roi occupée par ces trois personnages.