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LES CHEVALIERS

TEUTONIQUES
L CREATION DE L'ORDRE TEUTONIQUE

L'Ordre Teutonique n'est à l'origine qu'un groupement humani-


taire ; les chevaliers germaniques créent à Acre en 1190 (1), un
hospice qui doit recevoir exclusivement les leurs. Ces moines ne
combattent pas, et n'entretiennent que de vagues relations avec
l'Empereur, ils songent uniquement au salut des blessés et le pape
Célestin III ne peut donc que bénir une institution qui dédaigne toute
suprématie matérielle.
Cependant d'après la légende, le duc de Souabe aurait créé dès
1128 le premier élément de l'Ordre des Chevaliers Teutoniques
cet embryon serait ensuite venu s'installer en Terre Sainte afin d'y
soigner les blessés allemands. Cette dernière interprétation est sans
doute exacte.
Leur existence mieux assurée, des dons les enrichissant, les
moines germains désirent imiter les deux autres ordres qui sont
fort prospères. Comme les Hospitaliers et les Templiers, les Teuto-
niques veulent aussi manier l'épée et combattre les infidèles. Leur
ordre est transformé en 1198 ils font voeux de chasteté, de pau-
vreté, d'obéissance. Ils portent un manteau blanc, avec une croix
noire sur l'épaule gauche. Le sceau de l'Ordre représente la fuite
en Egypte : la vierge et l'enfant Jésus sont montés sur un âne
conduit par saint Joseph. Le premier Grand Maître, Hainrich Wal-
pott de Bassenheim fait resplendir ses armes d'argent à une croix
de sable fleurdelisée d'or «.
La puissance et le souvenir des chevaliers teutoniques mar-
queront l'idéologie allemande. Les Croix de fer de Guillaume II et
d'Hitler s'inspirent des armes des Teutoniques cette croix de
;

(1) Frédéric I' et la noblesse allemande se sont croisés en 1188.

59
sable bordée d'argent ' s'inscrit d'ailleurs parmi d'autres armoiries
prussiennes qui arborent les mêmes couleurs.
L'Ordre Teutonique diffère cependant des autres ordres cheva-
leresques. Alors que ceux-ci acceptent dans leurs rangs tous ceux
qui combattent sous la bannière du Christ, quel que soit le lieu de
leur naissance, et qu'ils visent une audience internationale, les che-
valiers teutoniques appartiennent à un ordre strictement national,
plus exactement racial. Ne peut être agréé à cet Ordre que le noble
germanique.
Cet ordre peut porter divers noms tout en reflétant le même
esprit restrictif Ordre des chevaliers moines de Notre-Dame des
:

Allemands, Ordre des chevaliers de la Vierge de la Maison des Teu-


tons en Jérusalem ou encore Ordre de Prusse. Aussi dès 1206 le roi
Philippe de Souabe accorde son patronage à l'Ordre Teutonique.
Grâce à la direction énergique dHermann von Saiza, Grand Maître
de 1210 à 1239, l'empereur Otto IV reconnaît ces chevaliers en 1213.
En dehors de la particularité de son recrutement, cet ordre se
différencie peu des autres Ordres chevaleresques. Hermann von
Saiza rêve un autre avenir pour ses chevaliers et encouragé par
'Empereur il franchit bientôt un pas décisif. En Terre Sainte l'Ordre
Teutonique est moins considéré que les deux autres ordres plus for-
tement structurés et d'ailleurs plus anciens. Si von Salza désire
donner une suprématie à son mouvement il doit chercher un nou-
veau théâtre d'opérations. En 1211 Salza conclut un accord avec
André Il, roi de Hongrie l'Ordre Teutonique combattra les tribus
:

païennes du Sud de la Hongrie puisque les Infidèles ne vivent pas


uniquement en Asie.
La Chrétienté ne peut qu'être favorable à un tel projet. Le pape
est prêt à octroyer de larges privilèges à ces chevaliers qui vont
étendre la foi catholique en Europe.
L'empire allemand est lui aussi enclin à aider cet Ordre en
excellents rapports avec Rome. Evoquons à ce sujet l'intense per-
sonnalité de Frédéric Il, personnage d'exception.

Il. FREDERIC Il
Frédéric Il, fils de Henri IV, petit-fils de Frédéric Barberousse,
est sans doute plus Sicilien qu'Allemand. Sa mère Constance de
Sicile a su lui communiquer un esprit d'universalisme qui annonce
tout le goût de la Renaissance. Frédéric Il, fort libéral, sait se placer
au-delà des luttes partisanes. Excommunié par le pape, il a l'adresse
de savoir utiliser un Ordre reconnu par le même pape ; ce qu'il ne

60
peut exécuter lui-même, il le fera réaliser par un groupe rigide, aux
règles monastiques absolues, en lequel il peut avoir une totale
confiance. L'Empereur connaissant les voeux et l'idéal de cet ordre,
en fera le dépositaire de ses plans d'expansion.
Frédéric avait pu se rendre clairement compte de la puis-
sance acquise par les Templiers et les Hospitaliers. Il comprit qu'elle
résidait dans leur organisation rigide, dans leurs règles austères et
aussi dans leur ' secret '. Au Moyen Age, le secret « des Ordres
religieux assure la dévotion absolue de tous leurs membres aux
buts poursuivis. Ce n'est pas tant la nature du secret qui importe,
bien que celui-ci ait en général un rapport au moins symbolique avec
les desseins réels de l'Ordre, que l'existence même d'un secret.
Des hommes liés sur certaines questions par un voeu même de
silence sont enclins à se montrer plus ardemment dévoués à la cause
commune que s'ils étaient tenus par des obligations d'ordre ration-
nel dénuées de tout mystère. Les historiens et les sociologues mo-
dernes ont beaucoup trop négligé l'étude de ce facteur qui a été très
important et a joué un rôle considérable dans l'Antiquité et au
Moyen Age. Frédéric Il, dont l'esprit mystique avait deviné tout le
parti à tirer d'une organisation fermée, fondée sur des voeux mysti-
ques et le secret «, était bien résolu à l'utiliser « (3)
D'esprit fort indépendant et fort éclairé, Frédéric Il lutte contre
l'emprise du pape. Aussi les anciens conflits entre Guelfes (4) et
Gibelins (5) se réveillent. Les Guelfes soutiennent le Sacerdoce
et l'esprit de liberté, ils se recrutent dans la petite noblesse et la
bourgeoisie. Les Gibelins veulent un pouvoir fort et centralisé, la
puissance impériale des Hohenstaufen ils s'appuient sur la grande
noblesse.
Malgré le ressentiment du pape, Frédéric se croise dès 1227
il amorce un étrange marché avec le monde islamique. Saladin est
mort en 1193 la division règne entre les deux fils et l'un d'eux
;

offre Jérusalem à 'Empereur si celui-ci l'aide à lutter contre son


frère. Frédéric étonne d'ailleurs le monde musulman par son ouver-
ture d'esprit, son incrédulité religieuse, ses connaissances profon-

Paul Winkler : Allemagne secrète, p. 37.


Les Guelfes maison des Welfs -, partisans de la papauté, domi-
naient à Florerice, Bologne, Milan, Mantoue, Padoue.
Les Gibelins, partisans des Empereurs, étaient prépondérants à Crémone,
Pavie, Modène, Rimini, Sienne, Lucques.

61
des dans des questions fort variées. Frédéric entre en contact avec
la pensée islamique et sa libre pensée, dégagée de tout dogme, s'y
adapte parfaitement.
Aussi le 11février 1229, sans avoir tiré l'épée, Frédéric obtient
Jérusalem, Bethléem, Nazareth, Saint-Jean-d'Acre, Jaffa. Des clau-
ses fort libérales sont signées et Frédéric est élu roi de Jérusalem
le 17juin.
L'Empereur, malgré la violente opposition du pape qui place
Jérusalem sous interdit, traite avec le sultan il parvient à dévelop-
per le commerce avec les Infidèles et noue des relations culturelles
avec les milieux arabes. Frédéric II reçut à sa table les ambassa-
deurs du Sultan dEgypte ainsi quHassan Sabah, « le Vieux de la
Montagne «, le chef des lsmaéliens. Cet étrange Empereur donne
une splendeur orientale à sa cour. Il y crée un harem, et aussi une
ménagerie. Frédéric fait figure de monarque universel.
Frédéric Il a su créer autour de lui un climat très particulier.
Aussi le peuple refuse-t-il de croire à sa mort ; les légendes alle-
mandes affirment que Frédéric a trouvé refuge sur le mont Kyffhau-
ser, d'où il sortira pour revenir gouverner son peuple. S'agit-il de
Frédéric Barberousse ou de Frédéric li ? La confusion s'établit entre
deux personnalités qui ont marqué profondément leur pays.

III. - LES PREMIERES CONOUETES DE L'ORDRE TEUTONIQUE

Ainsi l'Ordre de Prusse reçoit la mission d'évangéliser le pays


de Kulm, territoire situé entre les terres du duc de Pologne et les
Borusses (les Prussiens), le long de la Vistule. Les Prussiens appar-
tiennent, comme les Lettons, au groupe balte (6). Cet ordre s'at-
taque aux riverains du golfe de Riga et du golfe de Finlande afin
de les amener à la foi chrétienne.
Les Chevaliers, bien préparés et entraînés, remportent aussitôt
d'importantes victoires dans le Burzenland. Mais on leur repro-
che aussi de batailler sur des territoires qui ne leur ont pas été
concédés ils montrent leur désir de domination, ils luttent même
contre des princes chrétiens tout leur est prétexte à s'approprier
des domaines, à conquérir des pays, mais Empereur légitime leurs
ambitions sous l'apparence d'une mission religieuse.

(6) Selon certains auteurs, Prussien proviendrait de la contraction des


mots bi den Russen «, Près des Russes ,voisins des Russes.

62
Cette ardeur au combat est-elle uniquement due au désir
d'évangéliser les pays conquis ? Sans doute cet intérêt spirituel
est-il en cause, mais n'oublions pas non plus que les biens matériels
ne sont pas négligés par ces chevaliers. L'Empereur accepte fort
bien les accords qui viennent d'intervenir entre 'Eglise de Home
et les Teutoniques l'Ordre conserve les territoires nouvellement
:

acquis, ou reçus en présent il en aura la gérance avec la mission


de protéger les territoires occupés ; il devra organiser ces provin-
ces qui échappent au royaume de Hongrie il y percevra les impôts,
frappera la monnaie, déterminera les corvées, nommera les juges
et édictera les lois.
Il est ainsi bien tentant pour l'Ordre Teutonique d'étendre ses
conquêtes. Les chevaliers Teutoniques sont emportés par leur pro-
pre zèle et le roi de Hongrie André Il doit demander à ses trop entre-
prenants amis de porter leur esprit de suprématie sur d'autres terri-
toires il désire qu'ils quittent ses terres nous sommes en 1225.
Hermann von Salza doit rechercher un autre prince chez lequel il
pourra déchaîner la force brutale de ses moines-soldats, son désir
de domination.
Dès 1220, Hermann von Salza a trouvé en Frédéric Il, empereur
d'Allemagne, un allié précieux ; leurs politiques s'accordent grâce
à l'appui impérial, les chevaliers Teutoniques entrent en relation
avec le duc de Pologne, Conrad de Mazovie. Ce duc de Cujavie avait
formé en Pologne, en 1230, afin de défendre ses états contre les
Prussiens, une milice militaire dont les membres avaient pris le
titre de Chevaliers de Jésus-Christ ils l'échangèrent plus tard
;

contre celui de chevaliers de Dobrin, nom d'un fort que le duc


Conrad fit construire à leur intention et dont ils prirent possession.
L'établissement de cet Ordre ne donnant pas au duc Conrad le
secours qu'il se promettait d'en tirer, il fut obligé de solliciter l'ap-
pui des Chevaliers de l'Ordre Teutonique, dans lequel se fondit l'Or-
dre de Dobrin (7).
Les chevaliers Teutoniques avaient à cet reçu l'appui de l'évê-
que Christian, de l'ordre des Bernardins. Les chevaliers prirent
alors le nom de chevaliers de l'Ordre de Prusse.
A l'occasion de cette nouvelle campagne, Frédéric Il promulgue
en mars 1226 la bulle de Rimini, ce qui prouva la confiance portée

(7) Gourdon de Genouillac : Dictionnaire historique des Ordres de che-


.a/erie, Paris Dentu 1860.

63
par l'Empereur à l'Ordre Teutonique. L'Empereur n'envisage pas seu-
lement le rôle évangélisateur mais bien un rôle politique l'Ordre
Teutonique est ainsi chargé d'une mission impériale.
La bulle de Rimini constitue la base même de l'activité de l'Or-
dre des Chevaliers Teutoniques. Comme le note Paul WINKLER (8).
C'est la charte permanente de toutes les conquêtes prussiennes
et de l'expansion politique allemande jusqu'à nos jours. La Bulle de
Rimini a lancé l'Ordre sur la voie des conquêtes contre les pays sla-
ves, mais son importance réelle dépasse largement le cadre de
cette première campagne. Elle définit, en outre, les ambitions des
Empereurs de Hohenstaufen opposées à celles de la Papauté » (9).
Si 'Empereur, dont nous avons souligné l'esprit très éclairé
et sans préoccupation raciale, laisse 'Ordre recruter uniquement
parmi les familles nobles allemandes, c'est sans doute parce qu'il
songe que la cohésion doit resserrer les structures des Teutoni-
ques il est vraisemblable que Frédéric Il se soucie peu du carac-
tère germanique ; ce nationalisme doit paraître étroit à celui qui est
Empereur des Romains, roi de Jérusalem et de Sicile ' mais Fré-
déric Il se montre fidèle à la politique carolingienne il a le désir
de régner non seulement sur l'Allemagne, mais sur l'ensemble des
pays.
Frédéric Il, sous le prétexte de faire triompher la foi chré-
tienne et de lui assurer son rayonnement, entend en réalité mener
à bien ses propres visées mpérialistes. L'Ordre des chevaliers
Teutoniques reçoit ainsi une mission de l'Empereur, une mission
permettant la politique d'expansion et de suprématie désirée par
les Etats allemands.
L'Ordre devient propriétaire des territoires de KuIm, Lobau. La
conquête du territoire prussien se situe entre 1230 et 1257. Les Teu-
toniques bâtissent les forteresses de Thom (1231), de Rheden, de
Marien-Werder (1232). En 1236, l'Ordre y ajoute la Livonie que
venait de conquérir un autre ordre militaire germanique, les cheva-
liers Porte-Glaives. Mais ceux-ci défaits sur le Niemen par les Lithua-
niens furent absorbés, sur l'ordre du pape Grégoire IX, par les Teu-
toniques dont le Grand Maître était alors Hermann von Salza. En
dispersant les efforts de l'Ordre, cet accroissement faillit les per-
dre. En 1242, leurs entreprises contre Novgorod la Grande abouti-
rent au désastre du lac Peïpous que leur infligea le vaillant prince

Paul Winkler, L'Allemagne Secrète, p. 33.


Voir en annexe le texte de la bulle.

54
russe Alexandre Nevsky. Les Prussiens en profitèrent pour se sou-
lever. Il fallait que le Pape Innocent IV prêche la croisade pour venir
au secours de l'Ordre, avec promesse d'absolution plénière pour les
Croisés, eussent-ils été excommuniés. Grâce au roi Ottokar de
Bohême, qui amena 60.000 hommes, l'insurrection fut vaincue et
la conquête reprit. Les cantons de l'intérieur Barten, Galinden
furent soumis, ainsi que la presqu'île du Samland où fut fondée, en
1257, Kiinigsberg, ainsi baptisée en l'honneur du roi de Bohême.
Mais, presque aussitôt éclata une nouvelle insurrection prus-
sienne en même temps que plus au nord la Livonie était à nouveau
attaquée par les Lithuaniens. Les Chevaliers, battus tour à tour par
les Lithuaniens et les Prussiens, subirent de lourdes pertes et ne
furent sauvés que par une deuxième croisade d'Ottokar en 1267-
1268 et l'intervention personnelle de l'empereur Rodoiphe de Habs-
bourg.
Alors commence la dernière phase de la conquête de ce qui
devait constituer, au XVIe siècle, le duché de Prusse proprement dit
soumission des territoires bordant le Kurische Haff, Nadrauen
(1275), Schalauen (1276), Sudauen (1284). En même temps, 'Or-
dre s'efforce de s'assurer la possession d'une bande de territoires,
à travers la Samogitie et la Courlande, pour assurer la liaison entre
la Prusse et la Livonie.
On peut donc considérer la conquête de la Prusse comme
achevée dès la fin du XIII0 siècle ' (10), mais Hermann von Salza
est mort en 1239, Frédéric II en 1250.
Après la perte d'Acre en 1291, où se trouvait la Maison-mère,
l'Ordre reste à Venise, puis il s'installe en 1309 à Marienburg sous
la direction de Siegfried von Feuchtwengen. L'Ordre se divise en
deux branches : l'une s'occupant de la Prusse, l'autre de la Livonie.
L'Ordre s'organisa en sept provinces : l'Arménie, l'Achaïe, la
Sicile, la Pouille Teutonique, l'Autriche, la Prusse et la Livonie. Plus
tard, il créa douze bailliages dont huit catholiques Alsace, Autri-
:

che, Tirol, Coblence, Franconie, Aldebiessen, Lorraine et Westpha-


lie et quatre protestants Hesse, Thuringe, Saxe et Utrecht.
; :

[lu par le chapitre général, le Grand Maître siège avec cinq


commandeurs le Maréchal (guerre), le Grand Commandeur (admi-

(10) D'après Cahiers de l'Histoire. Les origines de l'état brandebourgeois.


prussien, p. 19.

65
nistration) le Grand Hospitalier (vivres) l'intendant (habillement),
le Grand Maître des Territoires (Prusse, Livonie, Allemagne, et ter-
ritoires étrangers).

IV. L'ACTION ET LA JUSTICE DE L'ORDRE TEUTONIOUE

Les Chevaliers Teutoniques, après avoir soumis les Borusses


(les Prussiens) entamèrent des guerres contre leurs voisins, même
si ceux-ci étaient chrétiens : Lithuaniens, Samaïtes, Esthoniens,
Russes, Poméraniens, Krivitziens, Polonais ; de ces pays conquis ils
firent la Prusse.
L'Ordre partait en perpétuelles conquêtes à la sévérité tradi-
tionnelle d'un ordre strict et exigeant succédèrent l'esprit d'agres-
sion et d'intolérance, le lucre, et de nombreux abus en découlèrent,
Les Chevaliers ne se montraient pas plus bienveillants envers le
clergé séculier : bien souvent ils chassaient des moines de divers
ordres et s'attaquèrent aussi aux Evêqiies.
La bourgeoisie accusait les chevaliers de tous les crimes. L'or-
dre expropriait, prenait les terres selon sa convenance les hom-
mes qui voulaient résister étaient mis en prison tandis que les Che-
valiers violaient femmes et filles. Tout au moins la rumeur publique
leur reprocha des brigandages, des assassinats, des viols, Les villes
souffrent de l'immoralité et de la corruption des Chevaliers qui ont
un pouvoir absolu. L'Ordre rend la justice à son profit.
Paul WINKLER rapporte (11) les résultats de l'enquête menée
par Kotzehue à partir des notes découvertes dans les archives de
l'Ordre (12). Nous reproduisons ainsi ce tableau de moeurs des
Chevaliers Teutoniques au XIV" siècle. Devant de tels abus la bour-
geoisie se constitua en Bund afin de pouvoir résister à ces graves
taxations
Brigandage et assassinat étaient de pratique courante en
Prusse, surtout sur les confins, où plaintes et réclamations ne ces-
saient de se faire entendre. Les Chevaliers les plus connus ne se
gênaient pas pour voler et violer en plein jour. En Poméranie, en
dépit des objurgations du Grand Maître, ils n'agissaient pas autre-
ment. Quelques-uns des Supérieurs de l'Ordre ne furent eux-mêmes

Paul Winkler. L'Allemagne secrète, pp. 53 à 58.


August von Kotzebue. Preussens âltere Geschichte. (Histoire ancien-
ne de la Prusse), 1811.

66
rien d'autre que des voleurs de grand chemin n'épargnant aucun
de leurs voisins. Quand des réclamations parvenaient à ses oreilles.
le Grand Maître se contentait, invariablement, de répondre « Nous
ne sommes pas au courant «, ou, « Nous sommes désolés, mais...
Et l'aide était lente à venir. Même dans les pays étrangers, les Frè-
res transformaient les forteresses qui leur avaient été accordées
en repaires de voleurs servant de bases à leurs attaques régulières
contre les princes amis du voisinage.
Mépris du service divin, négligence des rites pieux, profana-
tion des lieux sacrés, saisie des courriers officiels, luxure, viol de
jeunes filles, telles étaient les pratiques les plus ordinaires.
Des documents datés 1436 confirment la persistance de ce
scandaleux état de choses
Indigné par le trouble qui régnait alors dans le territoire de
Cuim, le pieux moine Heinrich Boringer, de 'Ordre Carthusien, écri-
vit au Grand Maître
Des administrateurs et des juges iniques détiennent le pou-
voir dans le pays et vendent la justice au prix qu'ils fixent ; ils oppri-
ment les pauvres et leurs supérieurs négligent de les punir. Ils
ont été jusqu'à arracher aux malheureux des instruments de travail
qui leur permettaient de nourrir leurs femmes et leurs enfants. La
sueur du pauvre s'est épuisée... Tous ces faits sont bien connus,
mais ils ont été soigneusement tenus secrets, et seuls quelques
hommes les prennent à coeur. Les rois païens étaient beaucoup plus
vertueux que les gouvernants chrétiens d'aujourd'hui. Ils se disent
hommes d'Eglise, et ils méprisent les lois sacrées. Quant aux lois
communes qui règlent les sujets, ils en rient, en s'écriant : « Quelles
lois ? C'est nous qui sommes votre loi. « Les représentants des
opprimés qui osent élever la voix sont menacés d'être jetés dans
des donjons.
Dans les villages surtout, et au su des Chevaliers, la conduite
des forestiers, des intendants et de leurs compères est souvent
odieuse. Des juges locaux sont nommés pour pressurer les pauvres,
et, pour prix de leurs exactions, reçoivent le droit de prendre place
à la table de communion des Chevaliers. Certains ont révélé en
confession qu'ils avaient été contraints à des décisions iniques.
Qu'un honime soit blessé ou tué au cours de son travail, des Cheva-
liers rapaces extorquent du responsable des amendes si énormes
qu'il se trouve dans l'incapacité de dédommager la victime ou sa
famille. Ils ne tolèrent aucun règlement à l'amiable ; même s'il s'agit
de petites sommes, il faut qu'il y ait procès. Ils achètent en hiver

67
le grain à bas prix et exigent du vendeur qu'il le leur rachète à prix
élevé, au printemps. Oui se plaint au Maître est mis sous les chaî-
nes et souvent dépossédé de ses biens. L'oppression et l'esclavage
s'aggravent d'année en année. Et ils osent dire que c'est pour le
bien du pays ! Lorsqu'ils se sont bien engraissés, les fonctionnaires
de l'Ordre se retirent de leur office et nomment un intendant, sans
lui offrir aucune rétribution, mais en lui disant : « Nourris-toi de ton
poste
Ils mènent une vie de débauche avec les femmes et ne
connaissent que leur bon plaisir. Le Maître leur demande si rare-
ment des comptes Pendant que les prêtres chantent à l'église,
!

eux font ripaille dans les tavernes. Nul d'entre eux ne veut rester à
l'Abbaye...
Les Prussiens restent attachés à l'idolâtrie païenne, mais
nul ne s'en soucie. On les force à travailler les jours fériés. Aveu-
glés par leur cupidité, les Chevaliers ne cherchent qu'à les dominer
et à les exploiter, au lieu de les instruire et de les convertir. Ces
malheureux ont perdu la liberté. On les dit Chrétiens ; tous les droits
des Chrétiens leur sont refusés.
Ou'un serf meure sans enfant, ses terres échoient au manoir,
et c'est pourquoi tant de terrains restent en friche. Aucune pro-
messe n'est tenue, les serments ne signifient rien. Parfois, pendant
quelques mois, de bonnes règles sont appliquées, elles sont bientôt
violées par ceux qui sont les maîtres. L'usure, le parjure et l'adul-
tère règnent partout, mais, puisque ce sont les Chevaliers qui les
pratiquent, ce ne sont plus des crimes. Aux mariages et aux célébra-
tions du Carême la débauche est affreuse. La vie d'un homme ayant
moins de prix que celle d'un cheval, les assassinats sont fréquents.
Belles occasions de percevoir des amendes. Et le nombre des taver-
nes, qui sont le théâtre ordinaire de ces orgies nocturnes et de ces
meurtres, augmente tous les jours pour rendre possible la percep-
tion des taxes...
Des amis de l'Ordre dit Kotzebue essayèrent en
vain de rejeter ces graves accusations en les traitant de mensonges
manifestes. Mais les chroniqueurs ne sont pas les seuls à témoi-
gner. Des faits indiscutables corroborent leurs dires.
« Pour satisfaire un désir pervers, le comthur (13) de Tauchel
fait enlever par son serviteur une fillette de neuf ans. Les parents

(13) Les Comthur ou Komthur étaient les chefs locaux et régionaux


de l'Ordre Teutonique.

60
se plaignent on ramène chez eux la pauvre enfant violée. Jeune
;

fille, elle épouse un maire de la région, lui donne un fils et passe


avec lui seize années paisibles. Son mari mort, I Ordre s empare
de ses biens sous prétexte que son mariage est illégal, puisque a un
moment de sa vie elle a partagé la couche du serviteur du Comthur.
Les paysannes aux champs sont en danger perpétuel de per-
dre leur honneur et même leur vie. Il arrive fréquemment qu'elles
soient traînées dans les bois où, après avoir été violées, elles sont
pendues par les pieds.
Des hommes libres se voient frustrés des prêts qu'ils ont
accordés. Sous la menace, on extorque de l'argent aux riches, qui
n'osent même pas se plaindre devant leur femme et leurs enfants,
encore moins auprès du Grand Maître. Si une dispute éclate entre
deux hommes, et qu'un troisième essaie de les réconcilier, le média-
teur est puni par les fonctionnaires de l'Ordre pour les avoir privés
d'une amende profitable...
Un bourgeois ne peut plus voyager en sécurité pour se ren-
dre à la foire annuelle, depuis que les Frères eux-mêmes se livrent
au commerce. Quand ils ne les extorquent pas, les Chevaliers achè-
tent à vil prix les marchandises, les transportent par bateau dans
quelque autre pays, d'où ils rapportent de coûteuses denrées obte-
nues par échange forcé. fls ne se soucient même pas de payer le
maître du navire ni l'équipage, et qui réclame est jeté dans un don-
jon.
Au début du XVe siècle, les rudes Samaïtes adressèrent au
Pape et Roi de Rome une supplique demandant ainsi protection
Oyez, oyez, vous, princes, spirituels et temporels ! Recevez
charitablement les demandes des affligés, écoutez le cri des oppri-
més ! Nous sommes d'ascendance libre et noble et l'Ordre veut
nous priver de nos droits héréditaires. Il n'a pas cherché à gagner
nos âmes au vrai Dieu il n'a cherché qu'à gagner pour lui nos
terres et nos patrimoines. Nous sommes forcés de mendier, de
voler, de piller et de tuer pour conserver une misérable existence.
Comment osent-ils se parer du nom de Frères ? Comment
peuvent-ils pratiquer le baptême ? Celui qui entreprend de purifier
les autres doit être pur lui-même. Oui, les Borusses sont baptisés,
mais ils ignorent la vraie foi tout autant qu'avant. Lorsque les Frè-
res envahissent des terres étrangères, ils mettent ces Borusses
devant eux pour faire verser le sang humain. Ces Borusses n'ont pas
besoin d'encouragements ils brûlent les églises et se conduisent

69
plus mal que des Turcs. Plus leur brutalité est grande, plus 'Ordre
est satisfait. C'est pour cette raison que nous refusons d'être bapti-
sés. Nous ne voulons pas devenir pareils aux Borusses.
Le mal a commencé lentement, mais il grandit tous les jours.
Les Frères ont pris tous les produits de nos terres, nos fruits, toutes
nos ruches ils ont placé sur nos épaules autrefois libres le joug
d'un travail dégradant ils ont imposé d'intolérables fardeaux à nos
serviteurs, à nos serfs, à nos paysans et à nos fermiers ils se
;

sont emparés du produit de notre chasse et de notre pêche, et ils


nous ont interdit de pratiquer le commerce avec les pays voisins.
Le plus dur pour nous a été lorsqu'ils ont chaque année em-
mené nos enfants comme otages. Il ne leur a pas suffi de nous pren-
dre ainsi deux cents enfants sans faire preuve de la moindre com-
passion, ils nous ont aussi arraché nos femmes.
Nous vous en supplions, entendez-nous Entendez nos cris,
vous qui aimez la justice ! Nous sommes plus près des larmes que
des paroles. Ils ont mis les plus puissants d'entre nous dans les
chaînes et les ont emmenés en Prusse comme serfs ils en ont
brûlé quelques-uns avec leurs femmes pour avoir refusé de se sépa-
rer de leurs enfants. Ces hommes portant la Croix ont enlevé de
force nos soeurs et nos filles, et nous devons le dire avec une
douleur profonde ils les ont violées le fait est connu et nous
;

pouvons le prouver. Un homme du nom de Kircutis, l'un des plus


puissants boyards de noire pays, avait une fille d'une grande beauté
que ces Chevaliers enlevèrent criminellement. Le frère de la jeune
fille ne put supporter de voir l'un des membres de l'Ordre violer sa
soeur, et il le transperça de son épée. Un grand et noble boyard
nommé Wyssygynn fut emmené avec sa femme et ses enfants en
Prusse où ils furent tous tués. Ils ont brûlé la maison et le village
du boyard Swolken et égorgé ses habitants ; lui-même put à grand-
peine s'échapper. Un autre, Sunçja!o, a été décapité, et toute sa
famille emmenée en esclavage.
Oyez, vous, Princes chrétiens Nous n'avons pour avenir que
la mort par l'assassinat jusqu'à ce que leurs épées soient rouges
de notre sang. Ils ont remis à plus tard notre baptême, se sont abste-
nus de bâtir des églises dans notre pays et n'ont pas nommé de
prêtres. Seuls les nobles princes de Witold et Jagello ont amicale-
ment instruit quelques-uns d'entre nous dans la foi chrétienne. Ayez
pitié de nous ! Nous désirons ardemment être baptisés. Mais sou-
venez-vous que nous sommes des êtres humains, non des bêtes
muettes que l'on cède, que l'on achète et que l'on vend nous som-
mes les créatures de Dieu, qu'il a formées à son Image et dans la

70
liberté des enfants de Dieu et cette liberté, nous voulons la conser-
ver et en jouir. Nous prions donc Notre Père Tout-Puissant de nous
recevoir par l'entremise des évêques polonais dans le sein de
l'Eglise. Car nous voulons être baptisés, mais non dans le sang.
Bien qu'ils trouve toujours un aliment à son zèle néo-prussien
dans l'histoire des origines de la Prusse, Treitschke fait cependant
cet aveu
Les peuples non germaniques ne reçoivent aucune éducation.
Balthazar Riissov déplore que sur mille paysans, il en soit à peine
un qui puisse réciter par coeur le .' Notre Père Lorsqu'un Allemand
pénètre dans la hutte enfumée de l'Esthonien, les enfants crient et
les chiens s'enfuient. Pendant les nuits claires de leurs courts, mais
brûlants étés, ces malheureux s'assoient sous le bouleau, l'arbre
favori de leur morne poésie, et chantent en sourdine un chant de
haine contre les loups germains ' Vous, Allemands, vous vous gon-
flez devant tous les peuples de la terre rien ne vous convient de ce
que nous faisons, nous autres, pauvres Esthoniens. Enfoncez-vous
dans l'Enfer le plus profond « Pendant des siècles se perpétua la
même férocité chez les maîtres, la même exécration chez les vas-
saux, et le peuple esthonien dut attendre la période de domination
russe pour que la noblesse allemande se résignât à libérer les pay-
sans du joug qui les liait à la terre. « (14)
Le clergé allemand et les chroniqueurs reprochent également
aux Teutoniques leur cruauté, leur hypocrisie. Selon eux ces Che-
valiers-moines ne souhaitent pas la conversion des Borusses, qui
ainsi restent des esclaves cette situation permet d'entretenir la
;

guerre et la conquête de nouveaux pays.


Par contre, d'autres historiens présentent l'Etat Teutonique
comme lEtat modèle. Treitschke le nomme la nova Germania '.
Walter Hubatsch (15) montre les bienfaits de cette administration
centralisée, servie par des fonctionnaires dévoués et désintéressés.
Quoi qu'il en soit les Teutoniques ont créé l'Etat Prussien en englo-
bant les pays baltes, la Prusse Orientale, les Hongrois, les Polonais,
les Scandinaves.
S'il faut admettre que 'Ordre a transformé des régions pres-
que inexploitées en zones prospères, s'il a asséché les marais et
facilité la construction des routes, si l'ordre a pu régner sur 94 villes

D'après Paul Winkler. Allemagne secrète, pp. 53 à 56.


Walter Hubatsch : Pilier de l'Europe. 1953.

71
et 1.400 villages peuplés d'Allemands (16) il faut aussi accepter que
cette germanisation a été accompagnée de drames affreux. Après
des massacres systématiques de Lithuaniens et de Polonais, la
haine gerniano-slave date de cette époque.
La révolte de 1260, entre autres, fut le signe d'une véritable
guerre d'extermination. En Pogésanie, dans le Nadrauen et le Sam-
land, tous les hommes furent égorgés, les femmes et les enfants
chassés pour laisser la place aux colons allemands.
Plus au nord, où la résistance se prolongea jusqu'en 1284, seuls
échappèrent au massacre ceux qui parvinrent avec leur chef Skurdo,
à s'enfuir en Lithuanie, ou que les chevaliers jugèrent bons pour
des raisons utilitaires, de réduire en servage. Impelle eos intrare
(17)
Les Chevaliers retirent de nombreux avantages de leur politi-
que ; véritables aventuriers ils bénéficient de la dignité de croisé,
de cette impunité qui fait rêver toutes les classes de la société
avec les croisades contre les Borusses, on a oublié le but princi-
pal : conserver l'accès aux lieux saints et non pas propager la foi
catholique par la guerre.
Les nobles peuvent prendre du service dans les armées de
l'Ordre sans prononcer les voeux monastiques. Ceux qui s'enrôlent
sont le plus souvent désargentés, aussi les appelait-on ' Chevaliers
Mendiants «, les Betteljunker «. De l'arrogance du Chevalier
Teutonique provient celle de la caste des Junkers prussiens qui
reste peut-être responsable des plus grands abus Karl Lampens ;

écrit aussi (18) au lieu de traiter les indigènes suivant les règles
:

de la morale chrétienne, 'Ordre autorise les gros propriétaires ter-


riens nobles à exercer leur tyrannie sur les nouvelles terres conqui-
ses, et cette attitude fut également celle de tous les chefs régio-
naux appointés par l'Ordre «.

LOrdre organise des villes comme Thom. Kuim. Elbing. Danzig et crée
des centres urbains Saalfeld (1315), Neumark (1325), Eylau (1335), Osterode
(1336). Allenstein (1348).
Les Cahiers de l'Histoire :« La Prusse et Berlin des origines à nos
jours , p. 20.
Karl Lampens : Geschichte des Deutschen Ordens, 1904 (Histoire de
'Ordre Teutonique).

72
V. L'ETAT TEUTONIQUE (19)

Il présentait un triple aspect : théocratique, militaire et sei-


gneurial.
A sa tête, le Grand Maître de l'Ordre réunissait autorité tem-
porelle et autorité spirituelle. Il était investi par l'anneau, au nom du
pape, à la fois comme vassal du Saint-Siège et comme métropolitain
des trois diocèses créés en 1235 sur l'ordre de Grégoire IX Kuim, :

Elbing, Marienwerder. En 1231, après avoir déjoué la tentative d'un


légat pontifical de prendre la direction des trois diocèses, le Grand
Maître Gerhard von Mahlberg obtint d'innocent IV que les trois
sièges épiscopaux soient attribués à des membres de l'Ordre.
Cependant, un quatrième diocèse, celui d'Ermeland, apparu
à la fin du XIlle siècle, échappa à l'obédience du Grand Maître de
l'Ordre, au point de former, par la suite, une enclave séparée.
D'autre part, au terme de l'inféodation consentie par Gré-
goire IX en 1234, l'Ordre avait pleine et entière souveraineté sur la
Prusse, sous réserve du respect de ses obligations, au demeurant
très minces, de vassal du Saint Siège.
Son domaine étant situé en dehors du territoire germanique,
il échappait entièrement à la juridiction impériale. Il gouvernait
assisté par le chapitre qui l'avait élu et par cinq grands officiers
le Grand Prieur, le Maréchal, l'Hospitalier, l'Econome, le Trésorier.
Les moines chevaliers étaient répartis en un certain nombre de com-
manderies. Le mode de vie conventuel, très strict au début, ne
tarda pas à se relâcher. Mais les règles d'admission dans l'Ordre
restèrent intangibles être Allemand de bonne race et avoir qua-
:

torze ans révolus.


Les chevaliers se partagèrent la majeure partie des terres
qu'ils exploitèrent directement ou qu'ils réinvestirent à titre de
fiefs, à des grands propriétaires fonciers qui formèrent une caté-
gorie intermédiaire entre eux et la classe rurale.
Cette dernière fut constituée, au départ, par deux éléments
distincts : d'une part les serfs, débris des populations vaincues et
évangélisées de gré ou de force, d'autre part les colons allemands,
paysans libres, titulaires de franchises analogues à celles qui
furent concédées, à partir du XIIle siècle, dans toute l'étendue de

(19) D'après Les Cahiers de 'Histoire. La Prusse et Berlin des origines à


nos jours, p. 21.

73
l'Allemagne coloniale. Mais du XIV" au XVI" siècle, par une évolu-
tion analogue à celle que nous avons déjà signalée au Brandebourg
et qui fut, en Prusse, précipitée par la dépopulation consécutive aux
guerres incessantes contre les Polonais, les paysans libres furent
réduits progressivement au servage par des hobereaux toujours
avides d'arrondir leur domaine.
A la différence du Brandebourg, la Prusse vit naître sur son
sol un assez grand nombre de villes. Aux villes-forteresses fondées
par les Chevaliers s'ajoutèrent les comptoirs hanséatiques. Enrichie
par le commerce du nord, une bourgeoisie urbaine prospère se cons-
titua, que les hobereaux ne parvinrent à subjuguer que lorsqu'elle
fut affaiblie par la ruine de la Hanse, au XVe siècle

VI. DECLIN DE L'ORDRE

L'Ordre atteignit toute sa puissance au XlV siècle. La Prusse


conquise, les Chevaliers parvinrent à établir la jonction entre la
Livonie, la Poméranie et le Brandebourg après la conquête en 1310
de la riche cité du Danzig, sur la rive gauche de la Vistule. En 1402
l'Ordre ampute le Brandebourg en achetant à l'empereur Sigismond
la Nouvelle-Marche.
Le Grand Maître Ludolf Koenig von Weitzau s'était emparé en
1343 de l'Esthonie et fit peser une menace continuelle sur la Samo-
gitie. Le traité de KALISCH (1343) met fin à la guerre de Pologne
celle contre Valdemar IV de Danernark se termine en 1346.
C'est durant cette période que le Grand Maître Winrich von
Kniprode (1351-1382) construisit la forteresse de Marienburg, ins-
pirée de l'architecture du Palais des Papes d'Avignon. Au moment
de l'apogée de l'Ordre la discipline est rigoureuse.
La résistance des Lithuaniens devait amener le déclin de l'Or-
dre. Les victoires remportées par les Chevaliers à Strebe (1348) et
à Rudan (1370) sont fort coûteuses en vies humaines. Pou après
les Lithuaniens se convertissent au catholicisme rendant la croi-
sade inutile le chef lithuanien Jagellon en se mariant avec Hed-
wige, héritière du royaume polonais (1381) réunit les deux pays.
Cependant les Teutoniques envahissent la Pologne en 1410, mais le
Grand Maître Ulrich von Jungingen est battu par Jagellon le 15 juil-
let 1410 à Tannenberg. En Pologne la résistance est organisée par
Vladislas LOSKIETCK, ou Le Nain, prince de BZCEC. L'armée Teuto-
nique n'existe plus avec la perte du Grand Maître, de la plupart des
Commandeurs, de 600 chevaliers et de 40.000 soldats. Le Comman-
deur Heinrich von Plauen parvient à s'enfermer à Marienburg avec

74
4.000 chevaliers et à repousser les attaques polonaises. Le traité de
Thom (1' février 1411) montre le recul des Teutoniques, dont le ter-
ritoire est coupé de la Livonie.
En 1397 les nobles de Prusse occidentale désirent participer au
gouvernement de leur pays leurs revendications entraînent celles
de la bourgeoisie et ils fondent la Ligue des Lézards.
Le 28octobre 1412 le Grand Maître von Plauen décide de convo-
quer les Etats Généraux. Après cette période de despotisme, on
propose une véritable monarchie constitutionnelle mais les Che-
;

valiers Teutoniques sont hostiles à la réforme ; ils la font échouer


et von Plauen démissionne.
La ligue prussienne, le Bund « se forme en mars 1440 à
Marienwerder et elle fusionne bientôt avec la ligue des Lézards
L'insurrection éclate sous l'administration du Grand Maître Ludwig
von Erlichshausen (1449-1457). Le différend est soumis à Frédé-
ric III de Habsbourg qui se prononce en faveur de 'Ordre. Les délé-
gués de la ligue sont assassinés devant 'Empereur qui ordonne la
dissolution de cette association (1er décembre 1453). Le chef de la
Ligue Hans von Bayen résiste et fait appel au roi de Pologne.
Depuis 1422 l'Ordre subit de graves échecs devant l'armée polo-
naise dirigée par Jagellon. Les Slaves se solidarisent une armée
;

tchèque commandée par le hussite Jean Czapko aide l'armée polo-


naise. Jagellon meurt en 1435.
Le 6 mars 1454, le roi de Pologne veut incorporer la Prusse à
son royaume il déclare la guerre à 'Ordre Teutonique, qui remporte
la victoire de Kônitz en 1454. Mais en 1457 Marienburg tombe aux
mains des Polonais. L'Ordre s'installe alors à Koenigsberg, qui
deviendra de nos jours Kaliningrad.
Par le traité de Thom du 19 octobre 1466, toute la partie occi-
dentale de la Prusse devient polonaise. Il s'agit des pays de Kulm
(Thom), de Michelau, de Pomérélie Dantzig, Dirschau, Marienburg,
Elbing.
D'après ce traité, l'Ordre conserve la Prusse Orientale et la
suzeraineté sur la Livonie, à condition de ne reconnaître nulle autre
suzeraineté, en dehors de celle du Pape, que celle du roi de Pologne.
La Prusse Orientale, terre germanique, devient donc la vassale d'un
royaume slave.
En 1523 Luther rencontre le Grand Maître, le Margrave d'Ans-
pach et de Baireuth, Albrecht de Hohenzollern, fils de Frédéric.
Séduit par la doctrine du réformateur, le Grand Maître décide en

75
1525 de séculariser le domaine de l'Ordre et de transformer la Prusse
en duché héréditaire dans la descendance de la branche cadette de
la maison de Brandebourg.
L'Ordre se scinde en deux groupes. La majorité des chevaliers
se convertit à la nouvelle religion de Luther la minorité reste catho-
lique, se retire et élit un nouveau Grand Maître. Sigismond, roi de
Pologne, oncle dAlbrecht de Brandebourg accepte la sécuralisation
de ordre à condition que le nouveau duc de Prusse se reconnaisse
comme son vassal (Traité de Cracovie 8 avril 1525). Le pape Clé-
ment III et Charles Ouint protestent en vain.
Le 25 mai 1525, Albrecht est solennellement installé à Koenigs-
berg, il se marie en 1526 avec Anne-Dorothée de Danemark. Ainsi
par le traité de Cracovie les anciennes terres de l'ordre des Teu-
toniques sont rattachées à la Pologne, l'Ordre a cessé d'exister avec
le dernier Grand Maître Albert Hohenzollern (20).
Bien que l'Ordre ait cessé d'exister matériellement, l'Empereur
Francois 1er d'Autriche abandonne le 17 février 1806 aux successeurs
des chevaliers catholiques la possession des biens mis à la dispo-
sition de la maison d'Autriche après la conclusion de la paix de Pres-
bourg. Napoléon l supprime cet ordre sans consistance en 1809.
Cependant le 28 juin 1840 os staWts de l'Ordre Teutonique sont
renouvelés : l'Empereur d'Allemagne devient le protecteur de
l'Ordre, l'archiduc le Grand Maître.
Après la guerre de 1914-1918, avec l'abdication du Kaiser l'Ordre
périclite. On attribue en 1929 aux quelques survivants le soin des
infirmes et des pauvres. En 1961 l'Ordre des Chevaliers Teutoniques
comptait quatre-vingt-dix-neuf membres séjournant en Autriche,
ltalie, Tchécoslovaquie et Allemagne son siège est à Vienne.
Ces chevaliers, prêtres, servants ont constitué un Ordre guer-
rier dont la discipline a été toute allemande. Avec leur manteau
gris ils ont combattu pour l'Empereur et avec les Margraves ils ont
créé la puissance Prusso-Brandebourgeoise. Ces chevaliers ont été
des guerriers, ils ont détruit de nombreuses villes en Pologne. Ils
ont aussi dévasté Gniezno, Lenczyca, Silradz. Les Grands Maîtres
ont voulu imposer leurs vues et bien des historiens ont stigmatisé
leur action qui ainsi n'aboutirait qu'à une oeuvre négative. Par contre

(20) Zygmunt Wojciechowski. Le Traité de Cracovie de 1525. Extrait de la


la revue Historique janvier-mars 1952 P.U.F. (B.N. pièce 4° M 1446).
:

76
pour d'autres auteurs la puissance de l'Ordre a été bénéfique car
elle a matérialisé cette politique germanique de la poussée à
l'est '. Grâce au dynamisme des chevaliers, des régions ont pu être
fertilisées, des villes créées.
Ces chevaliers moines au lieu de bonté et de charité n'ont laissé
dans l'esprit des hommes que des souvenirs de violence et de
cupidité. Ils ont exterminé des populations au lieu d'amour ils n'ont
laissé que haine et rancoeur sur leur passage.

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