Présentation du parcours
Qu’est-ce qu’une crise ?
Le mot français crise vient du latin crisis, lui-même hérité du
grec. À l’origine, le mot signifie :
1. action ou faculté de juger ;
2. action de choisir, choix, élection ;
3. action de séparer, d’où dissentiment, contestation ;
4. a
ction de décider d’où décision, jugement ; ce qui décide de
quelque chose (issue, dénouement, résultat) ; phase décisive
d’une maladie.
Dictionnaire grec-français, Bailly
En latin, le mot renvoie d’abord à une acception d’ordre médi-
cal, la crise étant définie comme la phase grave d’une maladie. Il
peut toutefois renvoyer plus généralement à une période critique,
un moment décisif. Avec le temps, le mot évolue, et le Dictionnaire
universel de Furetière, au xviie siècle, propose trois entrées pour
ce terme :
• Crise : jugement qu’un médecin fait d’une maladie par quelque
symptôme qui arrive au plus fort du mal […]. La crise est un
soudain changement de la maladie, qui se tourne à la santé
ou à la mort.
• Crise : se dit aussi de l’accident qui est causé par la nature. Ce
malade est en sa crise, en sa sueur, il ne faut pas le découvrir.
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• Crise : se dit figurément en choses morales. Cette intrigue est
dans sa crise, nous en verrons bientôt le dénouement. […].
De nos jours, la langue française emploie ce terme pour
renvoyer :
▶ à un état soudain, intense, marquant une rupture
Le terme crise, en français moderne, appartient toujours au
domaine médical. La crise renvoie dans cette acception à un
état pathologique qui apparaît brusquement, intensément,
pendant une période limitée. Crise cardiaque, crise de foie,
crise de nerfs. Au théâtre, la crise constitue le nœud de l’ac-
tion dramatique, caractérisé par un conflit intense entre
les passions, qui doit conduire au dénouement (Trésor de la
Langue française).
▶ à un état de trouble, de difficulté
• Situation de trouble pour un individu. Crise de la quarantaine.
• Situation de trouble pour la société. Crise politique, crise
économique.
De cette première approche lexicale, on peut déduire que le
terme crise est à lier aux notions plus générales de rupture, de
soudaineté, d’intensité, de brièveté, de trouble, de conflit. En
lien avec ces notions, les synonymes proposés généralement par
les dictionnaires sont les mots attaque, accès, poussée.
Ainsi, considérer au théâtre une situation de crise personnelle
renverrait à un moment où un personnage, considéré comme un
individu, est troublé dans sa personne, dans son identité, dans ce
qui le définit. Cet état nouveau marquerait une rupture par rapport
à un état précédent et ne serait vraisemblablement pas appelé à
durer. A contrario, l’expression crise familiale renverrait à une
pluralité d’individus, appréhendés éventuellement comme un tout,
et qui traverserait également une période troublée, conflictuelle.
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La famille comme sujet tragique
privilégié
Le parcours proposé, crise personnelle, crise familiale est lié
à un objet d’étude : le théâtre. Or, la question de la famille, celle
des relations entre les individus qui composent celle-ci, obsèdent
le théâtre depuis l’antiquité. En effet, dès les premières pièces dont
on ait conservé la trace, la famille fournit un personnel privilé-
gié dans le cadre de la tragédie. Aristote, dans la Poétique (IVe s.
av. J.-C.), estime ainsi que le surgissement de la violence au sein
des alliances est un sujet que le dramaturge doit privilégier afin
de susciter la crainte et la pitié. Il écrit :
[…] les cas où l’événement pathétique survient au sein d’une
alliance, par exemple l’assassinat, l’intention d’assassiner ou
toute autre action de ce genre entreprise par un frère contre son
frère, par un fils contre son père, par une mère contre son fils ou
par un fils contre sa mère, ce sont des cas qu’il faut rechercher.
Aristote, La Poétique, XIV, trad. Michel Magnien
De fait, le théâtre antique multiplie les pièces qui voient des
familles éclater, s’entre-tuer, maudites de génération en généra-
tion… Les Atrides, descendants d’Atrée – frère de Thyeste, père
d’Agamemnon, grand-père d’Oreste, Électre et Iphigénie –, et les
Labdacides, descendants de Labdacos, – père de Laïos, grand-père
d’Œdipe, ancêtre d’Etéocle, Polynice, Antigone et Ismène –, sont
à ce titre abondamment exploités.
Pour ce qui est des Labdacides, les pièces que nous avons
conservées mettent en scène Œdipe et les quatre enfants (Antigone,
Ismène, Etéocle et Polynice) qu’il a eus avec sa mère, Jocaste, après
avoir assassiné son père, Laïos. La légende commence cependant
un peu plus tôt, avec Labdacos, petit-fils de Cadmos, fondateur
de la ville de Thèbes. Selon certaines traditions, Laïos, son fils,
enleva Chrysippe, fils de Pélops, et fut condamné par les dieux
à ne pas avoir d’enfant ou à mourir sous les coups de celui qu’il
engendrerait. Laïos passa outre la malédiction et eut Œdipe, avec
les conséquences mentionnées plus haut. Aux thèmes du parricide
et de l’inceste, le mythe ajoute encore celui du fratricide : Etéocle
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et Polynice s’entretuent pour le trône de Thèbes. Les deux frères
apparaissent ou sont mentionnés dans Les Sept contre Thèbes
d’Eschyle (467 av. J.-C.), qui met en scène la révolte de Polynice
contre Etéocle ; dans Antigone, de Sophocle (442 av. J.-C.), où l’hé-
roïne enterre son frère Polynice malgré l’interdiction de son oncle
Créon et est punie : elle est emmurée vivante. Œdipe Roi (430 av.
J.-C.) et Œdipe à Colone (401 av. J.-C.) du même dramaturge, suivent
le destin d’Œdipe : devenu roi de Thèbes après avoir tué la Sphinx,
il découvre ses crimes, est exilé, avant de trouver la paix à Colone
au terme d’une longue itinérance. Sénèque, au premier siècle,
écrit un Œdipe latin.
Pour ce qui concerne les Atrides, l’action se concentre souvent
sur les sujets de l’infanticide et du matricide. Agamemnon doit
sacrifier sa fille Iphigénie pour obtenir des dieux le vent qui lui
permettra d’embarquer pour aller faire la guerre de Troie ; de
retour de celle-ci, il est tué par sa femme Clytemnestre et l’amant
de celle-ci, Egisthe. Leur fils Oreste revient alors pour venger
son père en tuant sa mère, avec la complicité de sa sœur Électre.
Après le meurtre, Oreste est poursuivi par les Erinyes, déesses de
la vengeance qui viennent persécuter les meurtriers. C’est le sujet
de l’Orestie (458 av. J.-C.) d’Eschyle qui comprend trois pièces :
Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides ; c’est aussi le sujet
de l’Électre de Sophocle (425 av. J.-C.) et de celle d’Euripide (413 av.
J.-C.), qui propose également une version d’Oreste. Le personnage
d’Iphigénie, quant à lui, est repris dans Iphigénie en Tauride (414
av. J.-C.) et Iphigénie à Aulis (405 av. J.-C.) d’Euripide. Dans l’anti-
quité latine, Sénèque réécrit Agamemnon ; il propose aussi une
pièce intitulée Thyeste, qui met en scène le conflit fratricide oppo-
sant le personnage éponyme à son frère Atrée. De ces familles
font encore partie d’illustres membres comme Ménélas, Hélène,
Phèdre, Thésée, Hippolyte… qui font l’objet d’autres pièces, par
exemple Hippolyte (428 av. J.-C.) et Hélène (412 av. J.-C.) d’Euri-
pide, Phèdre de Sénèque (Ier siècle).
Ces textes sont repris à travers les siècles. Au xviie siècle, Rotrou
écrit La Thébaïde (1637) et Corneille fait jouer Œdipe (1659). Racine,
lui aussi, reprend ces familles comme matériau tragique. Il écrit
une Thébaïde (1664), qui illustre la lutte fratricide entre Etéocle et
Polynice, et une Iphigénie (1674), reprenant le sujet du sacrifice de
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la fille d’Agamemnon. Au xviiie siècle, Voltaire propose un Œdipe
(1718). Le théâtre du xxe siècle adapte encore l’histoire de ces grandes
maisons. Cocteau propose Antigone (1922), Œdipe Roi (1928), André
Gide, Œdipe (1931), Giraudoux, Électre (1937), Anouilh, Antigone
(1944), Sartre écrit Les Mouches (1943). Ces deux dernières pièces,
écrites pendant l’occupation allemande, font entrer en résonance
les épisodes mythiques adaptés et l’histoire de France. La contesta-
tion des héros – Antigone, Oreste – devient une invitation à protes-
ter contre le régime mis en place ou à résister à l’oppresseur – la
crise familiale entre en écho avec la crise politique contempo-
raine. Jean Cocteau traite le mythe de manière burlesque avec La
Machine infernale (1932). Wajdi Mouawad s’appuie sur l’histoire
d’Œdipe pour écrire Incendies (2003), deuxième volet d’un ensemble
intitulé Le Sang des promesses. À l’étranger, Sarah Kane écrit une
Phèdre décapante et particulièrement violente (L’Amour de Phèdre,
1996), Edward Bond propose La Petite Électre (The Short Electra,
2003), reprise du mythe sous forme d’exercices pour acteurs. Le
mythe innerve encore des textes romanesques : Les Gommes (1953)
d’Alain Robbe-Grillet s’inspire de l’histoire d’Œdipe pour décon-
struire d’autres mythes littéraires – les notions de personnage,
d’intrigue,… considérées désormais comme des notions périmées
(Pour un nouveau roman).
La liste des œuvres que nous avons proposée précédemment
n’est évidemment pas exhaustive – elle permet de voir, cepen-
dant, en quoi la famille – et certaines familles en particulier – est
bien un matériau tragique qui innerve la production dramatique
depuis l’Antiquité. Pour approfondir, nous proposons ici d’explorer,
à travers des extraits, deux thématiques qui peuvent être mises en
rapport avec l’œuvre figurant au programme de première, Juste la
fin du monde, de Jean-Luc Lagarce : d’une part, le retour d’Oreste
dans sa patrie – car c’est le thème du retour du fils à la maison
familiale, qui est traité aussi dans la pièce de Lagarce ; d’autre
part, le thème de la rivalité fraternelle, – car encore une fois la
pièce au programme s’inscrit dans la reprise de cette thématique.
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* Le retour d’Oreste
Le retour d’Oreste chez les siens est mis en scène dans plusieurs
pièces, dont les principales sont Les Choéphores d’Eschyle, Électre
de Sophocle, Électre d’Euripide, Agamemnon de Sénèque, Électre
de Giraudoux, Les Mouches de Sartre. Voici trois extraits choisis
consacrés au retour de ce personnage.
* Texte A. Les Choéphores, Eschyle
Oreste revient à Argos pour venger le meurtre de son père
Agamemnon, perpétré par sa mère Clytemnestre et l’amant de
celle-ci, Egisthe. La pièce s’ouvre sur le personnage d’Oreste,
accompagné de Pylade, se recueillant sur la tombe de son père :
Oreste. — Dieu des morts et des rois, ministre de ton père,
Hermès, sois mon sauveur, mon appui tutélaire.
Après un long exil je viens dans ce pays
Au pied de ce tombeau porter les vœux d’un fils.
Mon père, exauce-moi. Pour prix d’une onde pure
Inachus a déjà reçu ma chevelure ;
Il dépose une boucle de cheveux sur le tombeau de son père.
À toi la chevelure ornement du tombeau.
Que vois-je ? de douleur quel appareil nouveau ?
Quelles sont près de nous ces femmes rassemblées,
De longs vêtements entièrement voilées.
Qui marchent à pas lents et s’avancent en pleurs ?
Par quel malheur nouveau m’expliquer leurs douleurs
Ces palais pleurent-ils quelque perte cruelle,
Ou vient-on consacrer la tombe paternelle
Par des libations si douces pour les morts ?
Je le crois ; à sa marche, à ses sombres dehors
J’ai reconnu ma sœur ; mon Électre si chère.
Ah ! puissé-je, grand Dieu ! venger la mort d’un père !
Viens toi-même appuyer mon bras de ton pouvoir !…
Retirons-nous, Pylade, et nous pourrons savoir
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Pour quels devoirs sacrés en ces lieux se présente
De ces femmes en deuil la pompe suppliante.
Eschyle, Les Choéphores, trad. J.J.J. Puech (458 av. J.-C.)
* Texte B. Électre, Sophocle
La pièce s’ouvre sur l’arrivée d’Oreste à Mycènes :
Le précepteur. — Ô enfant d’Agamemnon, du chef de l’armée devant
Troie, il t’est permis maintenant de voir ce que tu as toujours
désiré. Ceci est l’antique Argos, le sol consacré à la fille aiguil-
lonnée d’Inachos1. Voici, Oreste, l’agora Lycienne du Dieu tueur
de loups ; puis, à gauche, le temple illustre d’Héra. Tu vois,
crois-le, la riche Mycènes, où nous sommes arrivés, et la fati-
dique maison des Pélopides où, autrefois, après le meurtre de
ton père, je te reçus des mains de ta sœur, et, t’ayant enlevé et
sauvé, je t’élevai jusqu’à cet âge pour venger la mort paternelle.
Maintenant donc, Oreste, et toi, le plus cher des hôtes, Pylade,
il s’agit de promptement délibérer sur ce qu’il faut faire. Déjà le
brillant éclat d’Hélios éveille les chansons matinales des oiseaux
et la noire Nuit pleine d’astres tombe. Avant qu’aucun homme
sorte de la demeure, tenez conseil ; car, où en sont les choses,
ce n’est plus le lieu d’hésiter, mais d’agir.
Oreste. — Ô le plus cher des serviteurs, que de marques certaines tu
me donnes de ta bienveillance pour nous ! En effet, comme un
cheval de bonne race, bien qu’il vieillisse, ne perd point courage
dans le danger, mais dresse les oreilles, ainsi tu nous excites et tu
nous suis des premiers. C’est pourquoi je te dirai ce que j’ai résolu.
Pour toi, écoutant mes paroles de toutes tes oreilles, reprends-
moi si je m’égare. Quand j’allai trouver l’Oracle Pythique, afin de
savoir comment je châtierais les tueurs de mon père, Phoibos
[Apollon] me répondit ce que tu vas entendre : « Toi seul, sans
armes, sans armée, secrètement et par des embûches, tu dois,
de ta propre main, leur donner une juste mort. » Donc, puisque
nous avons entendu cet oracle, toi, quand il sera temps, entre
1. Allusion à un épisode de la mythologie : Io, fille du dieu Inachos, fut une
des nombreuses amantes de Zeus. Un jour, ils furent surpris par Héra,
l’épouse de Zeus, qui transforma sa maîtresse en génisse. Après plusieurs
péripéties, la déesse jalouse envoya un taon piquer sans cesse la vache.
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dans la demeure, afin qu’ayant appris ce qu’on y fait, tu viennes
nous le dire sûrement. Ils ne te reconnaîtront ni ne te soupçon-
neront, après un si long temps, et tes cheveux ayant blanchi.
Dis-leur que tu es un étranger Phocéen, envoyé par un homme
nommé Phanotée. Et, en effet, celui-ci est leur meilleur allié.
Annonce-leur aussi, et jure-leur qu’Oreste a subi la destinée par
une mort violente, étant tombé d’un char rapide, dans les Jeux
Pythiques. Que tes paroles soient telles ! Pour nous, après avoir
fait des libations à mon père, comme il est ordonné, et déposé
sur son tombeau nos chevelures coupées, nous reviendrons ici,
portant aux mains l’urne d’airain que j’ai cachée dans les buis-
sons, comme tu le sais, je pense. Ainsi nous les tromperons par
de fausses paroles, en leur portant cette heureuse nouvelle que
mon corps n’est plus, qu’il est brûlé et réduit en cendre. Pourquoi,
en effet, me serait-il pénible d’être mort en paroles, puisque je
vis et que j’acquerrai de la gloire ? Je pense qu’il n’est aucune
parole de mauvais augure, si elle sert. Déjà j’ai vu très souvent
des sages qu’on disait morts, revenir dans leur demeure et n’en
être que plus honorés ; d’où je suis assuré que moi aussi, vivant,
j’apparaîtrai comme un astre à mes ennemis. Ô terre de la patrie,
et vous, Dieux du pays, recevez-moi heureusement ; et toi aussi,
ô maison paternelle, car je viens, poussé par les Dieux, afin de
te purifier par l’expiation du crime. Ne me renvoyez pas désho-
noré de cette terre, mais faites que j’affermisse ma maison et
que je possède les richesses de mes aïeux. En voilà assez. À toi,
vieillard, d’entrer et de faire ton office. Nous, sortons. L’occasion
presse en effet, et c’est elle qui préside à toutes les entreprises
des hommes.
Sophocle, Électre, trad. Leconte de Lisle,
modernisée par nos soins (vers 425 av. J.-C.)
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