Objet d'étude 4 :
La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Parcours : Rire et savoir
Problématique : le roman – invention porteuse de rire, de savoir et de critique
Œuvre étudiée : François Rabelais, Gargantua, éd. Hatier, coll. Classiques et Compagnie (978-
2401078499) œuvre à lire en entier
Extrait 1 : Prologue de l'auteur
Extrait 2 : L'éducation humaniste
Extrait 3 : L'abbaye de Thélème
Textes du parcours :
Extrait 1 : Découverte des Sélénites, Histoire comique des Etats et Empires de la Lune,
Savinien Cyrano de Bergerac
Extrait 2 : Chapitre 1, L'ingénu, Voltaire
Extrait 3 : Le poète de Pondichéry, Jacques le Fataliste et son maître, Denis Diderot
Œuvres à lire en entier : Candide, Voltaire
L'Ingénu, Voltaire
Micromegas, Voltaire
Zadig ou la Destinée, Voltaire
La Ménagerie de Versailles, F. Richaud
Le Baron perché, I. Calvino
Gargantua : Extrait 1 : Prologue de l'auteur
1 Buveurs très illustres et vous, vérolés 1 très précieux (car c'est à vous, à personne d'autre, que sont dédiés mes écrits),
Alcibiade, dans le dialogue de Platon2 intitulé « Le Banquet », au moment de faire l'éloge de son précepteur Socrate,
lequel était unanimement reconnu comme prince des philosophes,dit entre autres compliments qu'il était semblable aux
silènes.
5 Les silènes étaient jadis de petites boîtes comme celles que nous voyons aujourd'hui dans les boutiques des
apothicaires, le couvercle décoré de figures amusantes et frivoles 3 telles que harpies4, satyres5 oisons bridés6, lièvres
cornus, canes bâtées7, boucs volants, cerfs attelés et autres semblables peintures imaginées pour faire rire les gens
(Silène8, maître du bon Bacchus9, était ainsi fait). Toutefois, à l'intérieur, on conservait de fines substances : baume,
ambre gris, amomon10, musc11, civette12, pierreries et autres choses précieuses.
10 Tel était Socrate. Car, en jugeant son aspect et en l'estimant selon son apparence, vous n'en auriez pas donné une
pelure d'oignon, tant il était laid et ridicule : le nez pointu, le regard bovin, le visage d'un fou, simple dans ses mœurs,
rustique13 dans ses vêtements, pauvre, malheureux avec les femmes, inapte à toutes les fonctions de la société, toujours
riant, toujours trinquant à la santé de chacun, toujours se moquant, toujours dissimulant son divin savoir. Or, en ouvrant
cette boîte, vous auriez découvert à l'intérieur une substance céleste et inappréciable : une intelligence surhumaine, une
15 force d'âme incroyable, un courage invincible, une sobriété sans pareille, une complète sérénité, une parfaite
confiance en soi, un mépris absolu envers tout ce pour quoi les humains veillent, courent, travaillent, naviguent et
bataillent.
A votre avis pourquoi ce prélude14 et coup d'essai ? Pour que vous, mes bons disciples (ainsi que quelques autres fous
oisifs) lorsque vous lirez les joyeux titres de certains livres imaginés par moi, comme « Gargantua », « Pantagruel »,
« Fessepinte15 », « La Dignité des Braguettes », « Sur les haricots au lard cum commento 16 », etc., vous ne pensiez trop
20 rapidement que leur contenu n'est que moqueries, folâtreries et menteries joyeuses, l'enseigne extérieure de la
boutique (c'est le titre) étant généralement interprétée, sans recherche plus approfondie, comme un signe de dérision et
de plaisanteries.
1 Atteints de la vérole, maladie sexuellement transmissible
2 Philosophe grec (427 av. JC-347 av. JC)
3 Qui a peu de sérieux
4 Monstres mythologiques ayant un corps de rapace et une tête de femme
5 Créatures mythologiques ayant les pieds, les oreilles et une queue de bouc
6 Expression désignant une personne stupide et naïve
7 Déformation de l'expression « âne bâté », désignant une personne stupide et têtue
8 Satire et père adoptif de Dionysos
9 Équivalent romain du dieu grec Dionysos
10 Mot tiré du grec : « plante odorante »
11 Glande animale servant à faire du parfum
12 Par métonymie, glande extraite d'une espèce de chat sauvage appelé civette
13 De la campagne
14 Ce qui annonce une œuvre
15 Vide-bouteille
16 Avec commentaire
Gargantua : Extrait 2 : L'éducation humaniste (chapitre 23)
1 Quand Ponocrates prit connaissance du mode de vie erroné de Gargantua, il décida de lui enseigner autrement les
lettres1. Toutefois, durant les premiers jours, il le laissa agir à sa guise, considérant que la nature ne supporte pas de
changement brutaux sans grande violence.
Afin de mieux commencer sa tâche, il pria un savant médecin de l'époque, nommé Maître Théodore, de remettre
5 Gargantua sur une meilleure voie. Ce médecin le purgea donc selon les règles, avec de l'ellébore d'Anticyre 2. A l'aide
de ce médicament, il lui nettoya le cerveau de toutes ses mauvaises et pernicieuses 3 dispositions. C'est aussi par ce
moyen que Ponocrates lui fit aussi oublier tout ce qu'il avait appris avec ses anciens précepteurs, comme Timothée avec
ses disciples qui avaient été instruits par d'autres musiciens que lui.
Ensuite, pour mieux accomplir sa mission, Ponocrates l'introduisit dans les milieux savants. La compagnie de ces gens
10 de science donna à Gargantua envie d'étudier autrement et de se mettre en valeur.
Ponocrates organisa alors son emploi du temps de manière à ce qu'il ne perde aucune heure de la journée et se consacre
pleinement aux lettres et au savoir digne d'un homme libre.
Gargantua se réveillait donc vers quatre heures du matin. Pendant qu'on le frictionnait 4, on lui lisait quelque page des
saintes Ecritures, à voix haute et claire, avec la bonne prononciation. Un jeune page nommé Anagnostes, natif de
15 Basché, était chargé de cette tâche.
Selon le thème et la leçon de cette lecture, il arrivait souvent à Gargantua de révérer, adorer, prier et implorer le bon
Dieu lorsque le passage lu en montrait la majesté et l'extraordinaire jugement. Puis il se rendait aux toilettes afin
d'éliminer le produit des digestions naturelles. Là, son précepteur répétait ce qui avait été lu et lui expliquant les points
les plus obscurs et les plus difficiles.
1 La littérature grecque et latine
2 Plante utilisé comme remède contre la folie
3 Nuisibles moralement
4 Frottait, nettoyait
Gargantua : Extrait 3 : L'abbaye de Thélème (chapitre 57)
1 Toute leur vie était organisée non selon des lois, statuts ou règles, mais selon leur volonté et libre arbitre. Ils s e
levaient quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand l'envie leur en venait. Nul ne les
réveillait, nul ne les forçait à boire ni à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi l'avait voulu Gargantua. Ils n'avaient
pour seule règle que cette clause : Fais ce que tu voudras. Car les gens libres, bien nés, bien instruits, discutant en
5 honnêtes compagnies, ont par nature un instinct, un aiguillon 1, qui les pousse toujours vers les actions vertueuses et
les écarte du vice. Ils nommaient cet instinct honneur. Quand une vile et contraignante sujétion 2 les abaisse et les
asservit, ils utilisent ce noble penchant, par lequel ils tendent librement vers la vertu, pour se libérer du joug 3 de la
servitude (car toujours l'homme entreprend ce qui lui est défendu et convoite ce qui lui est refusé).
Avec un louable esprit d'émulation inspiré par cette liberté, tous redoublaient d'efforts pour faire ce qu'ils voyaient plaire
10 à un seul. Si l'un ou l'une disait : "Buvons", tous buvaient. Si l'on disait : ''Jouons", tous jouaient. Si l'on disait :
"Allons nous amuser dans les champs", tous y allaient. Si c'était pour chasser au vol, les dames, montées sur de beaux
chevaux, leurs élégants palefrois4, portaient chacune sur leur poing joliment ganté un épervier, un lanier ou un
émerillon. Les hommes avaient les autres oiseaux de proie.
Ils étaient si bien instruits que tous savaient lire, écrire, chanter, jouer d'instruments de musique, parler cinq ou six
15 langues dans lesquelles ils composaient en vers ou en prose. Jamais on ne vit ailleurs chevaliers aussi preux, galants,
adroits à pied comme à cheval, vigoureux, alertes, habiles à toutes sortes d'armes. Jamais on ne vit dames aussi
élégantes, mignonnes, agréables, adroites aux travaux d'aiguille et à toutes les activités convenant à une femme noble et
libre.
Aussi, quand le temps était venu de quitter l'abbaye, à la demande de ses parents ou pour toute autre raison, chacun
20 emmenait l'une des dames, celle qui l'avait choisi pour fidèle ami. Puis ils se mariaient. Et s'ils avaient bien vécu à
Thélème, dans la fidélité et l'amitié, ils continuaient ainsi durant leur mariage, et s'aimaient à la fin de leur vie comme
au jour de leurs noces.
1 Long bâton muni d'une pointe en métal pour piquer les boeufs
2 Obligation pénible, contrainte
3 Pièce de bois qu'on met sur la tête des bœufs pour les atteler ; au figuré, contrainte matérielle et morale.
4 Chevaux de parade
Texte 1 du parcours : Découverte des Sélénites,
Histoire comique des Etats et Empires de la Lune, Savinien Cyrano de Bergerac
1 Ils disaient donc (à ce que je me suis fait depuis interpréter) qu’infailliblement j’étais la femelle du petit animal de la
Reine. Ainsi je fus en qualité de tel ou d’autre chose mené droit à l’Hôtel de Ville, où je remarquai selon le
bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et les Magistrats, qu’ils consultaient ensemble ce que je
pouvais être. Quand ils eurent longtemps conféré1, un certain bourgeois qui gardait les bêtes rares, supplia les Échevins 2
5 de me commettre à sa garde, en attendant que la Reine m’envoyât quérir pour vivre avec son mâle. On n’en fit aucune
difficulté, et ce bateleur3 me porta à son logis, où il m’instruisit à faire le godenot 4, à passer des culbutes5, à figurer des
grimaces ; et les après-dînées il faisait pendre à la porte un certain prix de ceux qui me voulaient voir]. Mais le Ciel,
fléchi de mes douleurs, et fâché de voir profaner le Temple de son maître, voulut qu’un jour comme j’étais attaché au
bout d’une corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le badaud 6, un de ceux qui me
10 regardaient, après m’avoir considéré fort attentivement me demanda en grec 7 qui j’étais. Je fus bien étonné
d’entendre parler en ce pays-là comme en notre Monde. Il m’interrogea quelque temps ; je lui répondis, et lui contai
ensuite généralement toute l’entreprise et le succès8 de mon voyage. Il me consola, et je me souviens qu’il me dit : « Hé
bien, mon fils, vous portez enfin la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire 9 ici comme là qui ne peut
souffrir la pensée des choses où il n’est point accoutumé. Mais sachez qu’on ne vous traite qu’à la pareille, et que si
15 quelqu’un de cette terre avait monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire homme, vos docteurs le feraient
étouffer comme un monstre ou comme un singe possédé du diable. Il me promit ensuite qu’il avertirait la Cour de mon
désastre ; et il ajouta qu’aussitôt qu’il avait su la nouvelle qui courait de moi, il était venu pour me voir, et m’avait
reconnu pour un homme du Monde dont je me disais, que mon pays était la Lune et que j'étais Gaulois et qu'il avait
jadis demeuré en Grèce, qu'on l'appelait le démon10 de Socrate […].
1 S'entretenir de quelque chose
2 Magistrats municipaux (n'existent plus après la Révolution)
3 Personne qui fait des tours d'acrobatie et d'escamotage sur les places publiques, dans les foires
4 Petite figurine en bois ou en métal dont se servaient les escamoteurs pour amuser le public
5 Chutes à la renverse
6 Personne qui s'attarde à regarder un spectacle dans la rue
7 En grec ancien
8 Résultat
9 Hommes sans instruction et sans esprit critique
10 Le génie inspirant le philosophe grec
Texte 2 du parcours : Chapitre 1 de L'Ingénu, Voltaire
1 Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession, partit d'Irlande sur une petite montagne qui vogua
vers les côtes de France, et arriva par cette voiture 1 à la baie de Saint Malo. Quand il fut à bord2, il donna la bénédiction
à sa montagne, qui lui fit de profondes révérences et s’en retourna en Irlande par le même chemin qu’elle était venue.
Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna le nom de prieuré de la Montagne, qu’il porte encore,
5comme chacun sait.
En l’année 1689, le 15 juillet au soir, l’abbé de Kerkabon, prieur de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le
bord de mer avec mademoiselle de Kerkabon, sa sœur, pour prendre le frais. Le prieur, déjà un peu sur l’âge, était un
très bon ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l’avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait donné surtout une
grande considération, c’est qu’il était le seul bénéficier 3 du pays qu’on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il
10 avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie ; et quand il était las de saint Augustin, il
s’amusait avec Rabelais ; aussi tout le monde disait du bien de lui. Mademoiselle de Kerkabon, qui n’avait jamais été
mariée, quoiqu’elle eût grande envie de l’être, conservait de la fraîcheur à l’âge de quarante-cinq ans ; son caractère
était bon et sensible ; elle aimait le plaisir et était dévote.
Le prieur disait à sa sœur, en regardant la mer : « Hélas ! c’est ici que s’embarqua notre pauvre frère avec notre chère
15 belle-sœur madame de Kerkabon, sa femme, sur la frégate l’Hirondelle, en 1669, pour aller servir au Canada. S’il
n’avait pas été tué, nous pourrions espérer le revoir encore. – Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre
belle-sœur ait été mangée par les Iroquois4, comme on nous l’a dit ? Il est certain que si elle n’avait pas été mangée, elle
serait revenue au pays. Je la pleurerai toute ma vie : c’était une femme charmante ; et notre frère, qui avait beaucoup
d’esprit, aurait fait assurément une grande fortune. »
20 Comme ils s’attendrissaient l’un et l’autre à ce souvenir, ils virent entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment 5 qui
arrivait avec la marée : c’étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de leur pays. Ils sautèrent à terre,
sans regarder monsieur le prieur ni mademoiselle sa sœur, qui fut très choquée du peu d’attention qu’on avait pour elle.
1 Transport
2 Débarqué sur le rivage
3 Religieux qui jouit des revenus d'un « bénéfice », c'est-à-dire ce que rapporte un couvent ou une abbaye
4 Indiens d'Amérique du Nord vivant près des grands lacs
5 Bateau
Texte 3 du parcours : Jacques le Fataliste et son maître, Diderot
1 Telle fut à la lettre la conversation du chirurgien, de l'hôte et de l'hôtesse : mais quelle autre couleur n'aurais-je pas été
le maître de lui donner, en introduisant un scélérat 1 parmi ces bonnes gens ? Jacques se serait vu, ou vous auriez vu
Jacques au moment d'être arraché de son lit, jeté sur un grand chemin ou dans une fondrière 2. — Pourquoi pas tué ?
— Tué, non. J'aurais bien su appeler quelqu'un à son secours ; ce quelqu'un-là aurait été un soldat de sa compagnie ;
5 mais cela aurait pué le Cleveland3 à infecter. La vérité, la vérité ! — La vérité, me direz-vous, est souvent froide,
commune et plate. Par exemple, votre dernier récit du pansement de Jacques est vrai, mais qu'y a-t-il d'intéressant ?
Rien. — D'accord. — S'il faut être vrai, c'est comme Molière, Regnard, Richardson, Sedaine ; la vérité a ses côtés
piquants qu'on saisit quand on a du génie. — Oui, quand on a du génie ; mais quand on en manque ? — Quand on en
manque, il ne faut pas écrire. — Et si par malheur on ressemblait à un certain poète que j'envoyai à Pondichéry 4 ?
10 — Qu'est-ce que ce poète ? — Ce poète… Mais si vous m'interrompez, lecteur, et si je m'interromps moi-même à
tout coup, que deviendront les amours de Jacques ? Croyez-moi, laissons là le poète. L'hôte et l'hôtesse s'éloignèrent…
— Non, non, l'histoire du poète de Pondichéry. — Le chirurgien s'approcha du lit de Jacques… — L'histoire du poète
de Pondichéry, l'histoire du poète de Pondichéry. — Un jour, il me vint un jeune poète, comme il m'en vient tous les
jours… Mais, lecteur, quel rapport cela a-t-il avec le voyage de Jacques le fataliste et de son maître ?… — L'histoire du
15 poète de Pondichéry. — Après les compliments ordinaires sur mon esprit, mon génie, mon goût, ma bienfaisance et
autres propos dont je ne crois pas un mot, bien qu'il y ait plus de vingt ans qu'on me les répète, et peut-être de bonne foi,
le jeune poète tire un papier de sa poche : « Ce sont des vers, me dit-il. — Des vers ! — Oui, monsieur, et sur lesquels
j'espère que vous aurez la bonté de me dire votre avis. — Aimez-vous la vérité ? — Oui, monsieur, et je vous la
demande. — Vous allez la savoir. » — Quoi ! vous êtes assez bête pour croire qu'un poète vient chercher la vérité chez
20 vous ? — Oui.
1 Criminel
2 Tumulte, mouvements de foule
3 Le philosophe anglais ou Histoire de Monsieur Cleveland, fils naturel de Cromwell, est un roman de l'abbé Prévost (1697-1763),
publié entre 1731 et 1739, auquel est reproché ici le recours exagéré aux invraisemblances et facilités romanesques.
4 Colonie française établie en Inde