Introduction aux A-modules
Introduction aux A-modules
§1 Premières définitions
(a + b) · v = a · v + b · v , a · (v + w) = a · v + a · w ,
pour a, b ∈ A et v, w ∈ V ;
• l’opération est associative, dans le sens où
a · (b · v) = (ab) · v
ρ(a) : V −→ V
v 7→ a · v .
1
Ainsi ρ(a) est un élément de End(V ), et a 7→ ρ(a) est un homomorphisme d’anneaux : ces
deux affirmations découlent des propriétés ci-dessus des A-modules (vérifiez-le).
Réciproquement, supposons donné ρ : A −→ End(V ). Pour éviter les lourdeurs, nous
écrirons a 7→ ρa (et non pas ρ(a)). Il suffit alors de poser, pour a ∈ A et v ∈ V :
a · v := ρa (v) .
Vous vérifierez (c’est le même calcul que ci-dessus, mais à l’envers) que (a, v) 7→ a · v est
bien une structure de A-module.
Enfin, il est immédiat que ces deux constructions sont inverses l’une de l’autre.
Exemple 3. Qu’est-ce qu’un Z-module ? Il faut prendre un groupe abélien V , et trouver
un homomorphisme Z −→ End(V ). Or, nous avons vu ça dans les exercices du chapitre
précédent, pour tout anneau A il existe un unique homomorphisme Z −→ A ; ici pour A =
End(V ), il s’agit de n 7→ nI. Donc V est automatiquement un Z-module, de manière unique.
En bref, un Z-module n’est rien d’autre qu’un groupe abélien.
Encore quelques préliminaires avant un autre exemple important.
Définition 4. Soient V et W des A-modules. Une application f : V −→ W est appelée
homomorphisme de A-modules lorsque c’est un homomorphisme de groupes abéliens et
que f (a · v) = a · f (v) pour a ∈ A et v ∈ V . On dit que f est A-linéaire. Lorsque V = W ,
on dit que f est un endomorphisme du A-module V . Enfin, on dit que f est un isomorphisme
de A-modules lorsque c’est un homomorphisme et une bijection.
Comme prévu, dans le cas où A est un corps, vous retrouvez une notion familière.
Lemme 5. Soit V un A-module, et soit EndA (V ) l’ensemble de ses endomorphismes de A-
module. Alors EndA (V ) est un sous-anneau de End(V ). Lorsque A = K est un corps
commutatif, EndK (V ) est même une algèbre sur K.
Démonstration. C’est très simple : il faut prendre f, g ∈ EndA (V ) et écrire que
2
corps commutatif K et une algèbre sur K, notée A. Puisque A possède un sous-anneau que
l’on identifie à K, la remarque précédente montre que tout A-module est en particulier un
espace vectoriel sur K. On peut alors énoncer le résultat suivant, qui est la variante pour les
algèbres du lemme 2.
Lemme 6. Soit A une algèbre sur K, et soit V un groupe abélien. Se donner une structure
de A-module sur V revient exactement à se donner une structure de K-espace vectoriel sur V
ainsi qu’un homomorphisme d’algèbres ρ : A −→ EndK (V ).
Démonstration. On vous le laisse à titre d’exercice. C’est une variante de la démonstration
du lemme 2. Attention à une chose : la définition de EndK (V ) dépend bel et bien de la
structure de K-espace vectoriel choisie.
Exemple 7. Qu’est-ce qu’un K[X]-module ? D’après le lemme, il s’agit d’un K-espace vec-
toriel V muni d’un homomorphisme ρ : K[X] −→ EndK (V ). Mais une proposition du cha-
pitre précédent nous dit qu’un tel homomorphisme d’algèbre est de la forme P 7→ P (f ),
où f ∈ EndK (A), et qu’il suffit de nous donner f . En bref, un K[X]-module est une
paire (V, f ) où V est un espace vectoriel sur K et f : V −→ V est un K-endomorphisme.
Pour être tout-à-fait clair, pour v ∈ V on a
X · v = f (v) .
P · v = P (f )(v) ;
ces parenthèses sont bien pénibles, mais P (f ) est un endomorphisme de V , on peut donc
l’appliquer à v pour obtenir P (f )(v). Voir l’exemple suivant.
Exemple 8. Soyons très concrets, et définissons un R[X]-module. On prend V = R2 (dans
tout ce cours, les éléments de Kn sont vus comme des matrices-colonnes, au fait). Il nous faut
un endomorphisme f : V −→ V . Comme on le sait bien, il doit être de la forme f (v) = F v,
où F est la matrice de f dans la base canonique ; c’est une matrice 2 × 2, et ici F v désigne
bien le produit matriciel. (Note : la lettre F est plutôt rare pour une matrice, mais dans
ce cours on va essayer, dans la mesure du possible, d’appeler F la matrice de f , puis G la
matrice de g etc.) Pour continuer à être concret, on peut prendre par exemple
1 1
F = .
0 1
P · v = (X 3 − 4) · v = (F 3 − 4I)v (= P (f )(v)) .
3
Ici
−3 3
F 3 − 4I = ,
0 −3
0
donc si on prend disons v = , alors
1
3
P ·v = .
−3
Maintenant que nous pouvons penser aux K[X]-modules comme à des paires (V, f ),
nous pouvons traduire la notion d’homomorphisme :
Lemme 9. Soient (V, f ) et (W, g) deux K[X]-modules, et soit φ : V −→ W . Alors φ est un
homomorphisme de K[X]-modules si et seulement si φ est K-linéaire et vérifie φ ◦ f = g ◦ φ.
La situation est comme sur le diagramme suivant :
f
V −−−−→ V
φy
φ
y
g
W −−−−→ W
Démonstration. Si φ est K[X]-linéaire, alors elle est certainement K-linéaire ; et de plus, on
doit avoir pour v ∈ V la relation
φ(X · v) = X · φ(v) .
Mais ici on a X · v = f (v), et pour tout w ∈ W on a X · w = g(w), donc finalement
φ(f (v)) = g(φ(v)) ,
comme on le souhaitait.
Pour la réciproque, on suppose que φ est K-linéaire et vérifie φ ◦ f = g ◦ φ, et on
doit montrer pour tout polynôme P ∈ K[X] que φ(P · v) = P · φ(v) pour tout v. C’est
certainement vrai pour P = X, puisque la condition φ(X · v) = X · φ(v) n’est que la
traduction de φ ◦ f = g ◦ φ. Or l’ensemble
R = {P ∈ K[X] | φ(P · v) = P · φ(v)}
est, à l’évidence, un sous-anneau de K[X]. Puisque X ∈ R, on en déduit que R = K[X] en
entier.
Exemple 10. Pour W = V et g = f , la condition est que φ ◦ f = f ◦ φ, c’est-à-dire
que φ et f commutent. Reprenons l’exemple 8. Si Φ est la matrice de φ : V −→ V , alors la
condition pour que φ soit un endomorphisme de (V, f ) peut s’écrire ΦF = F Φ. Si
a b
Φ= ,
c d
4
alors en écrivant séparément ΦF et F Φ on voit que la condition équivaut à c = 0 et a = d.
En d’autres termes, nous avons une description de l’anneau EndR[X] (V ) des endomorphismes
de (V, f ) comme R[X]-module :
a b
EndR[X] (V ) = avec a, b ∈ R .
0 a
C’est une algèbre sur R, et comme espace vectoriel réel, elle est de dimension 2.
Nous pouvons maintenant annoncer plus clairement nos intentions dans ce cours. Nous
allons parler de modules tout le long du semestre. Pour chaque résultat ou concept, ou
presque, concernant les A-modules :
• lorsque A est un corps, on retrouvera quelque chose de connu d’algèbre linéaire, et en
général on pourra réduire l’énoncé à quelque chose de beaucoup plus simple ;
• lorsque A = Z, les choses seront immédiatement plus subtiles : on aura besoin des
vrais énoncés généralisés, car si on s’attendait à ce que l’algèbre linéaire fonc-
tionne de la même manière sur Z, on aurait bien tort, les contre-exemples étant
abondants ;
• lorsque A = K[X], les questions naturelles sur les modules se traduisent en questions
que vous avez déjà un peu étudiées en cours de réduction des endomorphismes ;
comme vous le savez, certaines de ces questions sont sophistiquées.
Nous étudierons souvent les A-modules sans hypothèse sur A, mais ce sont les 3 situations
ci-dessus que nous allons systématiquement examiner dans les exemples. Puis, arrivera un
chapitre où l’on montrera que Z et K[X] ne sont pas si différents (ce sont des anneaux
euclidiens ), et que leurs modules ne sont pas si compliqués, après tout !
La dernière partie du cours va étudier les G-modules , où G est un groupe. Ceux-ci
sont très bien compris, et avec la théorie des caractères on peut même rendre les choses
très concrètes.
§2 Sous-modules
5
Définition 13. Soient U1 et U2 deux sous-modules de V . La somme U1 + U2 est par
définition
U1 + U2 = {u1 + u2 | u1 ∈ U1 , u2 ∈ U2 } .
C’est un sous-module de V . On dit que V est la somme directe de U1 et U2 , et on écrit V =
U1 ⊕ U2 , lorsque V = U1 + U2 et U1 ∩ U2 = {0}.
Avant même de donner des exemples, nous pouvons rappeler le fait suivant, qui vous est
familier dans le cas A = K et qui n’est pas plus compliqué en général :
où F1 est une matrice d × d et F2 est une matrice r × r ; en fait Fi est la matrice de f |Ui .
Autrement dit il existe une base dans laquelle la matrice de f est diagonale par blocks.
Réciproquement, s’il existe une telle base, il est clair que V peut s’exprimer comme une
somme directe.
Définition 16. Un A-module V est dit indécomposable lorsqu’on ne peut pas trouver de
sous-modules U1 et U2 , tous les deux non-nuls, tels que V = U1 ⊕ U2 .
L’exemple précédent montre que Z, comme Z-module, est indécomposable. Voyons un
autre exemple.
Exemple 17. Revenons à la situation de l’exemple 8, et montrons que V est indécomposable.
Supposons donc que V = U1 ⊕ U2 . Comme espace vectoriel sur K, nous savons que V est
de dimension 2 ; si les deux Ui sont non-nuls, on doit donc avoir dim U1 = dim U2 = 1.
Mais alors, tout vecteur non-nul ui ∈ Ui est un vecteur propre de f , puisque f (ui ) ∈ Ui =
6
Vect(ui ). On aurait donc une base u1 , u2 de vecteurs propres de f , ou autrement dit, f
serait diagonalisable. Or, rappelons que la matrice de f est
1 1
,
0 1
son polynôme caractèristique est (X − 1)2 , la seule valeur propre est 1, et l’espace propre
ker(f − I) est de dimension 1, donc f n’est pas diagonalisable. (Ou encore : avec une seule
valeur propre, si f était diagonalisable, elle serait déjà diagonale, comme on le sait bien.)
Cette contradiction montre que V est indécomposable.
Dans le cas A = K, c’est-à-dire dans le cas des espaces vectoriels, quels sont les modules
indécomposables ? Il y en a très peu, en conséquence de la proposition suivante :
Proposition 18. Soit V un espace vectoriel [de dimension finie pour simplifier], et soit U
un sous-espace de V . Alors il existe un sous-espace U 0 tel que V = U ⊕ U 0 .
Ici, et dans le reste de cette partie, nous ferons des hypothèses de dimension finie, qui ne
sont pas nécessaires : le résultat est vrai en toute généralité, mais il faut l’axiome du choix
et diverses choses que nous préférons éviter... On va essayer d’en rester à des résultats que
vous avez vus en L1.
Démonstration. Soit e1 , . . . , ed une base de U – il en existe, d’après votre cours d’algèbre
linéaire de L1. On utilise le théorème de la base incomplète, qui nous affirme que l’on peut
trouver des vecteurs ed+1 , . . . , en tels que e1 , . . . , en est une base de V . Si l’on pose U 0 =
Vect(ed+1 , . . . , en ), alors il est clair que V = U ⊕ U 0 .
Dans cette situation, dès lors que V possède un sous-espace U qui est non-nul, et tel
que U 6= V , alors V = U ⊕ U 0 montre que V n’est pas indécomposable. On sent qu’il ne va
pas y avoir beaucoup de modules indécomposables !
Le vocabulaire suivant va être utile :
Définition 19. Un module V non-nul est dit simple lorsque, pour tout sous-module U ⊂ V ,
on a ou bien U = V ou bien U = {0}.
On a donc toujours :
Lemme 20. Si V est un A-module simple, alors V est indécomposable.
Démonstration. En effet, si on a V = U1 ⊕ U2 , alors par simplicité de V , on doit avoir ou
bien U1 = V (et donc U2 = {0}) ou bien U1 = {0} (et U2 = V ) ; on voit que U1 et U2 ne
peuvent pas être tous les deux non-nuls, et donc que V est bel et bien indécomposable.
Pour A = K, la situation est complètement sous-contrôle :
Proposition 21. Soit V un espace vectoriel sur K non-nul [de dimension finie pour simplifier].
Alors les trois propriétés ci-dessous sont équivalentes :
7
1. V est simple,
2. V est indécomposable,
3. V est de dimension 1.
Démonstration. D’après le dernier lemme, on a toujours (1) =⇒ (2). Supposons (2),
et soit v ∈ V , v 6= 0 et U = Vect(v). D’après la proposition, on peut trouver U 0 tel
que V = U ⊕ U 0 . Mais comme V est indécomposable, ceci n’est possible que si U 0 = {0}.
On en déduit que V = U = Vect(v), et en particulier la dimension de V est (1).
Enfin, supposons (3). Un sous-espace U de V doit être de dimension inférieure à 1, donc
soit dim U = 0 et U = {0}, soit dim U = 1 et U = V . On a bien montré (1).
On comprend bien pourquoi, dans vos cours d’algèbre linéaire, on ne vous a pas embêtés
avec les notions de module indécomposable et module simple ! Mais sur un anneau
quelconque, les choses sont plus délicates.
Exemple 22. Pour A = Z, nous avons vu ci-dessus que V = Z est indécomposable. Mais
il n’est pas simple : pour tout n > 0, le sous-groupe U = nZ est non-nul, et U 6= V (il y a
donc une infinité de sous-modules qui contredisent la simplicité de V ).
Voyons des Z-modules simples. Si p est un entier, alors les sous-groupes de V = Z/pZ
sont en bijection avec les diviseurs de p ; plus précisément, si p = dk, alors U = {v ∈
V | dv = 0} est l’unique sous-groupe de V d’ordre d. Par conséquent, si p est un nombre
premier, alors Z/pZ est un module simple (on dit aussi un groupe simple, ici).
Il y a donc une infinité de modules simples (un pour chaque nombre premier), qui ne
sont pas isomorphes les uns aux autres (alors que dans le cas des corps, les modules simples,
ie les modules de dimension 1, sont bien sûr tous isomorphes les uns aux autres). On verra
plus loin qu’il n’y a pas d’autres Z-modules simples.
Exemple 23. Voyons maintenant le cas de A = K[X]. Retournons encore une fois à
l’exemple 8. Nous venons de voir que ce module est indécomposable. Par contre, il n’est pas
simple : si e1 , e2 est la base canonique de V comme R-espace vectoriel, alors U = Vect(e1 )
est stable par f , visiblement, donc U est un sous-K[X]-module de V .
Pour produire un exemple de K[X]-module simple, il suffit de prendre V de dimension 1,
avec f donné par une matrice 1×1 (bref un scalaire λ). En effet, un sous-module U d’un tel V
doit être en particulier un sous-espace vectoriel, mais puisque V est alors simple comme K-
module (par la proposition), on a certainement U = V ou U = {0}. En faisant varier λ, on
obtient une collection de modules simples qui ne sont pas isomorphes les uns aux autres.
Plus loin dans ce cours, nous donnerons une classification des Z-modules et des K[X]-
modules (avec un seul théorème !), et nous pourrons alors décrire complètement les indécom-
posables et les simples.
Terminons cette partie avec la définition du produit de deux modules :
Définition 24. Soient V et W deux modules sur A. Alors leur produit cartésien V × W est
vu comme un A-module avec la structure
a · (v, w) = (a · v, a · w)
8
pour a ∈ A, v ∈ V , w ∈ W (et avec la structure naturelle de groupe abélien sur V × W ).
On l’appelle tout naturellement le produit de V et W .
La notation V × W va être abusée presque tout de suite (dans ce cours, on va essayer
de faire attention, mais c’est vrai que c’est tentant). En effet, le sous-module
V × {0} = {(v, 0) | v ∈ V }
peut être sans danger identifié à V , et de même on identifie {0} × W à W . Ayant fait ceci,
on voit V et W comme des sous-modules de V × W , et ils sont alors en somme directe :
V × W = V ⊕ W . Voilà pourquoi on trouve souvent la notation V ⊕ W là où il serait plus
juste d’écrire V × W . L
Ajoutons enfin qu’il existe des définitions de la somme directe i∈I UQ
i d’une famille
quelconque de modules Ui indexés par l’ensemble I, ainsi que du produit i∈I Ui de ces
mêmes modules : nous n’en dirons rien dans ce cours, mais sachez que ces deux constructions
sont bien distinctes. (Alors que pour deux modules, ou même pour un nombre fini de modules,
on vient de voir que confondre produit et somme directe n’est pas dramatique.)
§3 Modules libres
Généralités
Définition 25. Pour tout entier n ≥ 1, on écrit An pour le produit de n copies de A, c’est-
à-dire le produit cartésien formé des n-uplets (a1 , . . . , an ) avec ai ∈ A ; c’est un A-module
avec
a · (a1 , . . . , an ) = (aa1 , . . . , aan ) .
On dit qu’un module V est libre de rang n s’il est isomorphe à An .
Pour n = 1, le module A1 n’est autre que A, vu comme module sur lui-même ( !), en
utilisant la multiplication. On l’appelle parfois le module régulier de A. Il sera parfois utile
de garder la notation A1 pour le module régulier, quand on veut le distinguer de l’anneau A.
Noter que An est le produit de n copies du module A1 .
Voici des concepts qui vous sont familiers :
Définition 26. Soit V un A-module, et v1 , . . . , vn une famille d’éléments de V .
1. On dit que v1 , . . . , vn est une famille génératrice lorsque l’application
An −→ V
(a1 , . . . , an ) 7→ a1 v1 + · · · + an vn
est surjective.
2. On dit que v1 , . . . , vn est une famille libre lorsque l’application ci-dessus est injective.
9
3. On dit que v1 , . . . , vn est une base de V lorsque c’est une famille à la fois libre et
génératrice, ou en d’autres termes lorsque l’application ci-dessus est un isomorphisme.
Prenez le temps de bien vérifier que ceci correspond à la façon dont vous avez vu ces
concepts dans le cadre de l’algèbre linéaire. Par exemple, pour le deuxième point, rappelez-
vous bien que l’application que l’on regarde est injective ⇐⇒ son noyau est réduit à {0},
c’est-à-dire si et seulement si la seule façon d’avoir une combinaison linéaire nulle
a1 v1 + · · · + an vn = 0
est de prendre tous les ai nuls. (L’élément neutre 0 dans le module An est (0, 0, . . . , 0),
évidemment !)
Vérifions que nous comprenons bien ce vocabulaire :
Lemme 27. Soit V un A-module. Alors V est libre de rang n si et seulement s’il possède
une base formée de n éléments.
Démonstration. Si V possède une base avec n éléments, par définition il est isomorphe à An ,
donc libre. Pour la réciproque, dans le module An on peut utiliser les éléments
ei = (0, . . . , 0, 1, 0, . . . , 0)
Définition 28. Un A-module V est dit de type fini lorsqu’il possède une famille génératrice
(finie).
Lorsque A = K, on dit plutôt que V est de dimension finie plutôt que de type fini,
comme vous le savez. Un résultat très fort d’algèbre linéaire est le suivant :
Proposition 29. Tout espace vectoriel de dimension finie possède une base.
Là encore, la vérité est qu’on n’a pas besoin de supposer que l’espace vectoriel est de
dimension finie, mais vous n’avez sans doute pas vu la version plus générale. La moralité est
que sur un corps, tous les modules sont libres.
Comme d’habitude, c’est loin d’être le cas avec les autres anneaux. Avec A = Z, il suffit
de prendre V = Z/2Z, qui ne risque pas d’être libre, c’est-à-dire isomorphe à Zn pour un
certain n, puisqu’il n’est même pas infini ! Et dans la même veine, avec K[X] il suffit de
prendre une paire (V, f ) avec V de dimension finie sur K : il n’a alors aucune chance d’être
isomorphe à K[X]n , qui est de dimension infinie sur K.
Idéaux
Puisque nous venons d’introduire le module régulier A1 , nous pouvons parler des idéaux,
qui fournissent de bons exemples de modules :
10
Définition 30. Les sous-modules de A1 sont appelés les idéaux de A (ou parfois les idéaux
à gauche, pour être plus précis). En clair, un idéal de A est un sous-groupe I ⊂ A ayant la
propriété que, pour a ∈ A et x ∈ I, on a toujours ax ∈ I.
Exemple 31. Fixons x0 ∈ A. Alors on note
(x0 ) = {ax0 | a ∈ A} ,
l’ensemble des multiples de x0 (à gauche). C’est un idéal de A, et on dit que c’est l’idéal
principal engendré par x0 . C’est donc un module de type fini (l’élément x0 est une famille
génératrice à lui tout seul). On le note aussi parfois Ax0 ou, dans le cas où A est commutatif,
x0 A.
I =A·5+A·X;
I = {a · 5 + b · X | a, b ∈ A} .
Alors c’est un exercice facile que de montrer que I n’est pas principal.
Si I et J sont deux idéaux de l’anneau A, alors on peut parler de l’idéal I + J (comme
dans l’exemple précédent d’ailleurs), puisqu’on connait les sommes de sous-modules. Mais
on peut aussi parler de IJ :
Définition 33. Le produit IJ des idéaux I et J est par définition l’idéal engendré par les
éléments de la forme xy avec x ∈ I et y ∈ J, c’est-à-dire que c’est le plus petit idéal qui
contient ces éléments. Plus concrètement, IJ est l’ensemble des éléments de la forme
m
X
xk yk
k=1
11
§4 Quotients
Introduction
Nous allons donner la définition du quotient V /U lorsque V est un A-module, et U ⊂ V
un sous-module. Avec V = Z et U = nZ, nous retrouverons bel et bien Z/nZ ! Commençons
par une approche informelle, car la version définitive est un peu technique.
Nous allons voir qu’il y a un homomorphisme surjectif V −→ V /U dont le noyau est
précisément U . Ainsi, les éléments de U ont disparu du nouveau module V /U .
Premier exemple informel. Par exemple, supposons que A = K[X] = V , et
U = X 3 A = { les multiples de X 3 }
= {a3 X 3 + a4 X 4 + · · · + an X n | ai ∈ K, n ≥ 3} .
Alors U est bien un sous-module de V (vérifiez-le !). Admettons que le module V /U existe
avec les propriétés ci-dessus, et écrivons P 7→ P pour le morphisme V −→ V /U . Dans ce
cas X k = 0 pour k ≥ 3 puisque X k ∈ U dans ce cas. On en déduit que tout élément
de V /U est de la forme
a0 + a1 X + · · · + an X n = a0 1 + a1 X + a2 X 2 .
Il semblerait intuitif que V /U soit un espace vectoriel de dimension 3 sur K, avec pour
base 1, X, X 2 . Nous verrons que c’est effectivement le cas, lorsque nous aurons donné une
définition rigoureuse des quotients. On peut imaginer des situations, dans lesquelles on tra-
vaille avec des polynômes, et où l’on se rend compte que seuls les termes de degré ≤ 2 sont
importants pour les calculs que l’on mène ; il peut alors être plus agréable de travailler
12
est parallèle à U , et coupe U 0 en u0 . Il y a ainsi une bijection entre les éléments de U 0 et les
droites parallèle à U .
Pour donner une définition de V /U sans avoir à choisir une droite U 0 , nous allons
considérer l’ensemble des droites parallèles à U , et mettre une structure d’espace vecto-
riel dessus.
Passons à la version rigoureuse.
v + U := {v + u | u ∈ U } .
De plus, on note
V /U := {v + U | v ∈ V } .
(Formellement V /U est un donc un ensemble d’ensembles, chacun de la forme v + U , de
même que ci-dessus on avait vu que V /U , sur un exemple, était identifié avec un ensemble
de droites.)
Enfin, lorsque V et U sont fixés une fois pour toutes, on peut employer la notation
v =v+U.
p : V −→ V /U
X + Y = {x + y | x ∈ X, y ∈ Y } .
X + Y = (v + U ) + (w + U ) = (v + w) + U .
Ceci nous donne une opération + sur V /U , et il est immédiat que v + w = v + w. De plus,
puisque p est surjective, il est très simple de vérifier que + donne bien une structure de
groupe abélien sur V /U . Par exemple, admettons que l’on veuille vérifier la commutativité,
13
c’est-à-dire que x + y = y + x pour x, y ∈ V /U . Choisissons v ∈ V tel que v = x, et de
même prenons w tel que w = y, alors
x + y = v + w = v + w = w + v = w + v = y + x.
Nous avons utilisé la commutativité de la loi + sur V . Notons que l’élément neutre est 0 = U .
On fait pareil avec les autres propriétés à vérifier (associativité...). Et sur le même modèle,
on définit, pour a ∈ A et X une partie de V , la partie aX par
aX = {ax | x ∈ X} .
Si X = v + U alors aX = av + U . Ceci nous donne une opération A × V /U −→ V /U
qui complète la structure de A-module (les vérifications étant là encore très simples). On
a av = av, par définition.
L’unicité provient du fait que p est surjective (on vous laisse vérifier ceci).
Nous devons maintenant examiner le noyau de p. Il s’agit des v ∈ V tels que p(v) =
0 = v, ce qui par définition signifie U = v + U . Clairement, ceci arrive si et seulement
si v ∈ U .
Proposition 37. Soit U, V comme ci-dessus et p : V −→ V /U l’application quotient. Soit W
un autre A-module et f : V −→ W un homomorphisme. On suppose que f (u) = 0 pour
tous les u ∈ U .
Alors il existe un unique homomorphisme f : V /U −→ W tel que f = f ◦ p. Ou ce qui
revient au même : pour v ∈ V on a f (v) = f (v).
Démonstration. Soit x ∈ V /U . On peut choisir un v ∈ V tel que x = p(v) = v. Ce v n’est
pas unique, mais par contre, l’élément f (v) ne dépend pas du choix : en effet, si p(v 0 ) =
p(v) = x, alors u = v − v 0 ∈ ker(p) = U , donc f (u) = 0 = f (v) − f (v 0 ). On peut donc
poser f (x) = f (v) pour un v quelconque tel que x = p(v), et ceci est bien défini. On
a f (v) = f (p(v)) par définition.
Il faut vérifier que f est un homomorphisme, mais c’est très facile, par exemple si x = v
et y = w alors x + y = v + w de sorte que
f (x + y) = f (v + w) = f (v + w) = f (v) + f (w) = f (v) + f (w) = f (x) + f (y) .
Et ainsi de suite.
Corollaire 38. Soit f : V −→ W un homomorphisme surjectif entre A-modules, et soit U =
ker f . Alors l’application induite f : V /U −→ W est un isomorphisme.
On résume parfois ce corollaire en écrivant
V / ker f ∼
= Im(f ) .
Démonstration. Puisque f est surjective, tout w ∈ W est de la forme w = f (v) = f (v),
donc f est surjective. De plus, si x ∈ ker f , alors en prenant v ∈ V tel que x = v on
a f (x) = f (v) = 0, d’où v ∈ U et v = 0 = x. On a bien ker f = {0}, donc f est également
injective.
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Exemple 39. Nous avons promis que pour V = Z et U = nZ on retrouvait Z/nZ comme
on le connaı̂t. Montrons-le : soit M le groupe abélien que vous avez appelé Z/nZ les
années précédentes ; tout le monde n’a peut-être pas eu la même définition, mais vous nous
accorderez qu’il y a un homomorphisme surjectif f : Z −→ M dont le noyau est nZ. Par le
corollaire, M ∼ = Z/nZ, où l’écriture Z/nZ désigne bien la nouvelle notion introduite dans
ce chapitre.
Avant de donner d’autres exemples :
Définition 40. Soit U un sous-module de V , et soit E ⊂ V un sous-ensemble – on ne
suppose pas que E est un sous-module, en général. On dit que U et E sont supplémentaires
lorsque tout v ∈ V peut s’écrire de manière unique v = u + e avec u ∈ U et e ∈ E.
Z/nZ = {0, 1, . . . , n − 1}
(et le fait que les n éléments à droite sont distincts). Voici un autre exemple : prenons A =
K[X] = V , et U = les multiples de X 3 comme dans l’introduction. On pose alors E =
Vect(1, X, X 2 ). C’est un sous-espace vectoriel de V , mais pas un sous-module (si on multiplie
un élément de E par X, on ne tombe pas forcément dans E !). Le lemme s’applique, car U
et E sont supplémentaires. Ceci montre que V /U est isomorphe comme espace vectoriel
à E, donc il est bien de dimension 3 avec pour base 1, X, X 2 .
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Lemme 43. Soit I un idéal de l’anneau A. On suppose que A est commutatif. Alors le A-
module A/I est également un anneau commutatif, et l’application naturelle p : A −→ A/I
est un homomorphisme d’anneaux.
Enfin, si A est une K-algèbre, où K est un corps commutatif, alors A/I aussi, et l’appli-
cation p est un homomorphisme d’algèbres.
a0 b0 + I = ab + (ib0 + aj + ij) + I = ab + I ,
la dernière égalité provenant du fait que ib0 + aj + ij ∈ I, car I est un idéal, et A est
commutatif (c’est crucial !), donc ib0 = b0 i ∈ I.
On peut donc définir xy = ab + I, et ceci a un sens. Ceci donne une multiplication
sur A/I, et p(a)p(b) = p(ab) par définition. On en déduit facilement que A/I est un anneau
commutatif.
La démonstration du enfin vous est laissée en exercice.
Exemple 44. On retrouve le fait que Z/nZ est un anneau, ainsi que la formule ab = ab.
Lemme 45. Soit f : A −→ B un homomorphisme d’anneaux, et I un idéal de A tel
que f (I) = {0}. Alors l’application induite f : A/I −→ B est un homomorphisme d’an-
neaux.
De plus, si f est surjective et I = ker f , alors l’isomorphisme A/I ∼
= B induit par f est
un isomorphisme d’anneaux.
Démonstration. Exercice.
Dans la suite, nous allons nous concentrer sur un type d’exemple très important : on
prend un corps commutatif K, l’anneau A = K[X], et l’idéal I = (D) principal engendré par
le polynôme non-nul D = a0 + a1 X + · · · + ad X d . En tant que A-module, le cas de A/I
est crucial, comme nous le verrons dans le chapitre suivant (en gros : tout K[X]-module
finiment engendré est un produit de modules de la forme K[X]/(D)). En tant qu’anneau, le
cas de A/I sera étudié à la loupe au second semestre.
Posons donc
E = {P ∈ K[X] | deg(P ) < d} .
Comme vous le savez, dans K[X] on peut faire des divisions euclidiennes, c’est-à-dire que
pour tout P ∈ K[X], on peut écrire
P = DQ + R
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avec deg(R) < d, et ceci de manière unique. Ceci revient à dire que (D) et E sont
supplémentaires dans K[X] (pensez-y !). D’après un lemme ci-dessus, on en déduit que A/I
est isomorphe, comme K-espace vectoriel, à E. Plus précisément, en écrivant comme d’ha-
bitude P 7→ P pour l’application A −→ A/I, les éléments 1, X, . . . , X d−1 forment une base
de A/I.
Nous allons poser x = X. On a X k = xk puisque l’application A −→ A/I est un
homomorphisme d’anneaux. Finalement, tout élément de A/I peut s’écrire de manière unique
λ0 + λ1 x + λ2 x2 + · · · + λd−1 xd−1 .
Et enfin, pour faire des calculs dans A/I, il suffit de se rappeler que D(x) = 0. En ef-
fet D(x) = D(X), et bien sûr D ∈ (D) donc D = 0. Nous avons tout ce qu’il nous faut
pour travailler dans cet anneau quotient.
Exemple 46. Prenons K = R et D = X 2 + 1. Appelons K = R[X]/(X 2 + 1). Comme
espace vectoriel sur R, cet anneau est de dimension 2, avec comme base 1, x. De plus, on a
la relation x2 + 1 = 0. En écrivant ça x2 = −1, on peut s’amuser à multiplier z = a + bx
par w = a0 + b0 x :
zw = aa0 − bb0 + (ab0 + a0 b)x .
Évidemment on se dit qu’on a probablement K ∼ = C, et il est très facile de le montrer.
Soit φ : R[X] −→ C l’homomorphisme P 7→ P (i). Alors φ est nul sur l’idéal I = (X 2 + 1),
puisque
φ((X 2 + 1) · P ) = (i2 + 1)φ(P ) = 0 .
On a donc un homomorphisme de R-algèbres induit φ : R[X]/(X 2 + 1) −→ C, qui est
évidemment surjectif, et puisqu’il est R-linéaire entre deux espaces de même dimension,
c’est un isomorphisme (qui envoie x sur i) On a bien K ∼ = C.
Au passage, on a même un peu plus. Soit φ− : R[X] −→ C défini par P 7→ P (−i).
Comme ci-dessus, on démontre que φ− est un isomorphisme entre K et C. On voit alors
−1
que φ− ◦ φ : C −→ C est un automorphisme (de R-algèbres) qui envoie i sur −i. Il s’agit
bien sûr de la conjugaison complexe.
Exemple 47. Essayons avec K = C et D = X 2 + 1. On a maintenant X 2 + 1 = (X +
i)(X − i), et
1 1
(X + i) − (X − i) = 1 .
2i 2i
Les idéaux I = (X + i) et J = (X − i) vérifient donc I + J = K[X]. D’après le lemme
chinois (cf les exercices), on a
C[X]/(X 2 + 1) ∼
= C[X]/(X + i) × C[X]/(X − i) .
Par ailleurs, l’anneau C[X]/(P ), avec P quelconque de degré 1, est une algèbre sur C de
dimension 1 : c’est donc simplement C ! Finalement C[X]/(X 2 + 1) ∼ = C × C. Ce n’est pas
un corps.
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Exemple 48. Et maintenant, prenons K = Q et D = X 2 −2. L’anneau K = Q[X]/(X 2 −2)
est une algèbre de dimension 2 sur Q, avec pour base 1, x, et x2 − 2 = 0, donc x2 = 2. Les
calculs dans K sont du type :
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