Épigénétique : Mécanismes et Impact
Épigénétique : Mécanismes et Impact
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Résumé
L’épigénétique est le domaine de la biologie qui étudie les modifications de l’expression génique qui ne sont
changements dans la séquence d’ADN. Ces modifications sont potentiellement héritables, et altèrent la mani
sont exprimés. Les supports de l’information épigénétique comprennent principalement des marqueurs chim
l’ADN ou les protéines associées à l’ADN. Mieux comprendre le rôle de ces modifications permettra d’appr
entre environnement et expression génique dans la diversité phénotypique et les variations héréditaires.
Intitulé epigenetic landscape (paysage épigénétique) de son ouvrage The Strategy of the
Genes publié en 1957. La différenciation cellulaire est symbolisée par le chemin que suivra la
bille. Les différents chemins possibles représentent les trajectoires de développement. Ainsi,
C. Waddington symbolise les voies de différenciation alternatives existantes. (C.H.
Waddington, The Strategy of the Genes, 1957).
2L’épigénétique a été redéfinie plus finement, au début du XXIe siècle : on définit les
modifications épigénétiques comme l’ensemble des éléments influençant l’expression du
génome sans en modifier la séquence. Ces modulations de l’expression sont réversibles et
peuvent être héritées (Bird, 2007 ; Richards, 2006). Contrairement à la séquence de l’ADN,
qui reste inchangée au cours de la vie, les profils épigénétiques varient non seulement d’un
tissu à un autre mais changent avec l’âge et sont sensibles aux influences environnementales
et comportementales (expériences dans l’enfance, pollution, nutrition, addictions, stress, etc.).
Les études sur les jumeaux homozygotes, c’est-à-dire issus de la même cellule œuf, ont aidé à
comprendre l’influence de la génétique et de l’épigénétique (Singh et al., 2002 ; Fraga et al.,
2005). Ainsi, des études de jumeaux séparés à la naissance et élevés différemment ont mis en
évidence les aspects influencés par la génétique (patrimoine commun aux deux individus) et
ceux influencés par l’épigénétique (leur environnement naturel, affectif et émotionnel)
(Haque et al., 2009). L’environnement dans lequel nous vivons module notre épigénétique
(Castellani et al., 2015).
5Au-delà de l’ADN, l’épi-information, représentée par l’épigénétique, peut être héritée des
parents aux descendants. Les modifications des histones, la méthylation de l’ADN et les
mécanismes impliquant l’action des ARNnc sont les principaux moyens de contrôle
épigénétique, induisant une régulation de la structure de la chromatine et de l’expression des
gènes (Tiffon, 2018). L’héritabilité des facteurs épigénétique implique une transmission des
modifications de l’expression génétique aux générations suivantes (toujours sans altérer la
séquence génomique). L’épigénétique est un domaine de plus en plus étudié car il est
impliqué dans de nombreux processus biologiques tels que le développement et la
spécialisation cellulaires, l’inactivation du chromosome X (en cours du développement chez
la femme) et de nombreuses pathologies (dépression, stress post-traumatique, obésité, cancer,
etc.).
Les huit protéines histones (deux copies des protéines H2A, H2B, H3 et H4) constituant le
nucléosome aident à organiser l’ADN en constituant la chromatine. Figure créée
avec BioRender.com.
Figure 1.3
14Les miARN sont impliqués dans la régulation post-transcriptionnelle des gènes : ils ont la
capacité de réguler l’expression des gènes après leur transcription en ARNm. Les miARN
sont spécifiques à un ARNm (par complémentarité de séquence) en se liant soit à la partie 3’
UTR soit la partie 5’ de l’ARNm (O’Brien et al., 2018). Les miARN se lient le plus souvent à
l’extrémité 3’ UTR d’un ARNm cible, la liaison conduit à la formation d’un complexe RISC
(RNA-induced silencing complex), aboutissant à la dégradation de l’ARNm ciblé (Michlewski
& Cáceres, 2019). D’une autre manière, en se liant à l’extrémité 5’ UTR, les miARN inhibent
la traduction de l’ARNm cible en empêchant la machinerie de traduction (les ribosomes)
d’accéder à l’ARNm. Les miARN sont impliqués dans la différenciation cellulaire, la
prolifération et l’apoptose, et ont été associés à diverses maladies, dont le cancer (Ali
Syeda et al., 2020).
Figure 1.7
L’ARN (ARNm) est codant pour les protéines. Les ARN (ARNt et ARNr) sont les ARNnc
impliqués directement dans la transcription. Les ARN (snARN, miARN, snoARN, siARN,
lncARN) sont d’autres ARNnc mais tous n’ont pas un rôle épigénétique. Abréviations :
ARN : acide ribonucléique, ARNnc : ARN non codant, ARNm : ARN messager
(codant) ; ARNt : ARN de transfert ; ARNr : ARN ribosomique ; snARN : small nuclear
RNA ou petit ARN nucléaire ; miARN : micro ARN comprenant les small temporal RNA ou
petit ARN temporaire (ARNst) ; snoARN : small nucleolar RNA ou petit ARN
nucléolaire ; siARN : small interfering RNA ou petit ARN interférent ; lncARN : long non
coding RNA ou long ARN non codant.
15De la même manière que le miARN, les siRNA peuvent réguler l’expression génique en
inhibant la traduction des ARNm cibles. Les siRNA sont produits à partir de gènes transcrits
de manière endogène ou exogène, et peuvent cibler spécifiquement un gène donné en se liant
à l’ARNm correspondant (Scherr et al., 2003). Les siRNA ont été largement utilisés dans les
laboratoires pour étudier les gènes et leurs fonctions et, ces dernières années, en tant qu’outil
thérapeutique, notamment pour réguler l’expression de gènes impliqués dans des maladies
(Hu et al., 2020).
16Contrairement aux miARN et siARN, il existe des ARN non codants de plus grande taille
(> 200 nucléotides) : les lncARN. Ces derniers sont transcrits par les cellules de la même
manière que les gènes codants pour les protéines (ARNm) et ont une spécificité tissulaire. Les
LncRNA jouent un rôle essentiel dans la régulation de l’expression des gènes voisins ou
distaux par différents mécanismes (Statello et al., 2021). Ils peuvent agir en se liant à des
protéines ou à d’autres ARN pour réguler l’expression des gènes. De ce fait, ils font partie
intégrante des mécanismes épigénétiques. Ainsi, les lncRNA sont impliqués dans divers
processus physiologiques et pathologiques (Batista & Chang, 2013).
Conclusion
Chapitre 6. Épigénétique et stress
Julien Thomasson
Dans Epigénétique et santé psychologique (2024), pages 148 à 186
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Résumé
Le stress est une réponse biologique naturelle du corps à un stimulus modifiant son homéostasie. Il peut être
facteurs internes ou externes, et être classé en plusieurs catégories selon sa durée et son intensité. Au niveau
stress peut influencer l’expression des gènes, modifiant la manière dont les cellules fonctionnent. Ainsi, des
stressantes peuvent avoir des conséquences épigénétiques, affectant la régulation génique et contribuant à de
mentale ou physique à long terme. Le développement de compétences en matière de gestion du stress peut co
atténuer/moduler ses effets négatifs sur la santé mentale et physique.
L’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien
6Comme nous l’avons vu précédemment, les facteurs de stress de l’enfance tels que les
traumatismes et les expériences négatives (ACE — adverse childhood experiences,
maltraitances et négligences dans l’enfance : émotionnelles, violence familiale, séparation…)
(Tarquinio, 2020) ont le potentiel d’exercer un effet durable sur l’épigénome. En effet, le
stress précoce a été identifié comme un facteur de risque majeur dans le développement de
troubles psychiatriques et comportementaux plus tard dans la vie (Provençal & Binder, 2015).
Il a notamment été montré que l’exposition à des facteurs de stress chroniques, observé sur
des populations issues de milieux socio-économiques défavorisés, peut entraîner des
différences de méthylation de l’ADN dans les gènes associés à l’inflammation (Miller, 2009).
Des études suggèrent que le stress infantile modifie les schémas de méthylation de gènes
spécifiques, tels que les récepteurs des glucocorticoïdes (Mourtzi, Sertedaki, & Charmandari,
2021) et le récepteur TLR4 (toll-like receptor 4) (Miller & Chen, 2007). Les traumatismes
infantiles sont aussi associés à une réactivité au cortisol diminué et à une méthylation plus
élevée au locus KITLG [3][3]Le gène KITLG code pour le ligand du récepteur tyrosine-
kinase… (He, Vinkers, Houtepen, de Witte, & Boks, 2018). La régulation épigénétique de la
réactivité au stress chez l’homme par la sécrétion de cortisol et la méthylation de KITLG est
fonctionnellement pertinente pour la programmation de la réactivité au stress dans le cerveau
humain (Houtepen et al., 2016). D’autre part, des études précliniques ont montré que des rats
élevés en milieu stressant conduisent à une hyperméthylation du promoteur du BDNF (brain
derived neurotrophic factor) associée à une expression réduite à l’âge adulte (Roth, Lubin,
Funk, & Sweatt, 2009). Pour rappel, le BDNF est une neurotrophine qui régule le
développement, la neuroplasticité et les fonctions neuronales. Sa régulation épigénétique est
liée à la plasticité cérébrale et à la fonction cognitive. Des changements épigénétiques sur ce
gène peuvent avoir des effets spécifiques aux tissus (dans des noyaux différents du cerveau)
ou plus globaux. En effet, chez les rongeurs exposés à un stress chronique sévère, une
augmentation de la méthylation du promoteur BDNF dans les régions hippocampiques a été
observée, conduisant à une réduction de son expression (Lubin, Roth, & Sweatt, 2008). Une
autre neurotrophine connue pour être importante dans la régulation de la plasticité cérébrale
est le GDNF (glial cell derived neurotrophic factor). Il s’agit aussi d’un facteur
neurotrophique notamment impliqué dans la dépression. Chez les souris vulnérables au stress
(vulnérabilisation par des stress au cours des stades juvéniles), l’expression du gène GDNF
dans le noyau accumbens est inhibée par des marques épigénétiques après l’exposition à un
stress aigu à l’âge adulte (uniquement chez les souris vulnérables) (Uchida et al., 2011). La
nature du stress et le moment de l’exposition peuvent affecter les mécanismes épigénétiques
impliqués dans les changements à long terme (Murgatroyd & Spengler, 2011). Ceci confirme
l’importance des changements épigénétiques dynamiques en réponse aux signaux
environnementaux persistant à l’âge adulte.
7Il est aussi important de rappeler l’aspect héréditaire de certaines modifications
épigénétiques : ces dernières étant capables d’être transmises aux descendants (Bošković &
Rando, 2018 ; Rodgers, Morgan, Bronson, Revello, & Bale, 2013). Cependant, les
modifications épigénétiques ont aussi la caractéristique d’être réversible : dans des études
précliniques, il a été rapporté que le comportement maternel de caresses pendant la période
postnatale peut inverser des modifications épigénétiques résultant des traumatismes et du
stress de l’enfance (Weaver et al., 2005). Des études longitudinales évaluant les variations
épigénétiques à plusieurs moments de la vie pourraient améliorer notre compréhension de la
stabilité ou de la flexibilité relative de ces modifications en réponse au stress de l’enfance ou
aux expériences négatives (Murgatroyd & Spengler, 2011). Par conséquent, il est essentiel
d’étudier les effets des stress de l’enfance ou des expériences négatives sur l’épigénome afin
d’identifier les cibles épigénétiques possibles pour des interventions thérapeutiques.
9Il a également été démontré que le stress précoce affecte la santé mentale et physique en
affectant l’axe HPA, le système nerveux autonome, le système immunitaire et l’inflammation,
le stress oxydatif, le système cardiovasculaire, le microbiote intestinal, le sommeil et le
système circadien, et la génétique (Agorastos, Pervanidou, Chrousos, & Baker, 2019). Les
symptômes cliniques observés chez les adultes qui ont subi un stress dans l’enfance ont
tendance à être plus graves et moins sensibles à la pharmacothérapie ou à la psychothérapie
par rapport aux patients qui n’en ont pas subi (Targum & Nemeroff, 2019).
10Compte tenu de la forte prévalence du stress précoce, il est important d’identifier les
périodes de l’enfance sensibles, les interactions GxE et les mécanismes épigénétiques afin de
développer des interventions susceptibles de prévenir ou d’inverser les effets néfastes de ce
type de stress et sa transmission (Heim & Binder, 2012).
12Pour certaines de ces pratiques complémentaires et alternatives, les bénéfices ont été
largement étudiés, pour d’autres, il n’y a pas ou peu d’études scientifiques. Dans ce chapitre,
nous faisons le choix de nous attarder sur celles présentant un bon niveau d’évidence
scientifique, c’est-à-dire sur la base des données disponibles dans la littérature, du niveau de
preuve des études disponibles et de la cohérence de leurs résultats.
15Le tableau 6.1 présente un récapitulatif des MAC qui sont fréquemment proposées comme
outils de gestion du stress. À l’heure actuelle, aucune de ces pratiques n’a fait l’objet de
suffisamment d’études cliniques avec un niveau de preuve élevé pour être considérée comme
une pratique présentant une évidence scientifique établie (grade A). Cependant certaines
pratiques comme la méditation de pleine conscience ou la cohérence cardiaque sont de plus en
plus étudiées, en contexte médical et non médical, avec des études à haut niveau de preuve
(essais comparatifs randomisés de forte puissance, sans biais majeur…).
Tableau 6.1
Niveau d’évidence
Pratique Qu’est-ce que c’est ?
scientifique
Hw
méthodes naturelles, telles que
Sa
l’alimentation, les plantes
Sir
médicinales et les techniques de
Pir
relaxation, pour stimuler le
Ho
processus d’autoguérison du corps et
Ko
promouvoir le bien-être global.
Ru
19Cette pratique semble également avoir un impact positif sur la régulation émotionnelle
(Laborde, Mosley, & Thayer, 2017 ; Brosschot & Thayer, 2003), ainsi que sur le
fonctionnement cérébral des structures impliquées dans les processus d’évaluation de la
situation (connus sous le nom de appraisal process) (Kim, Cheon, Bai, Lee, & Koo, 2018).
Bien que les effets épigénétiques n’aient pas été spécifiquement étudiés, ces résultats
suggèrent que la cohérence cardiaque pourrait avoir des répercussions sur les mécanismes
biologiques sous-jacents aux processus de régulation du stress.
22La première étude pilote (n = 116) explorant l’impact d’un programme de yoga de huit
semaines conduit chez des femmes présentant une détresse psychologique (évaluée par un
score supérieur à 16 sur l’échelle de Kessler (Alonso et al., 2004) a mis en évidence une
réduction du niveau de méthylation de la région TNF (cytokine pro-inflammatoire) chez les
pratiquants comparativement au groupe sur liste d’attente (Harkess, Ryan, Delfabbro, &
Cohen-Woods, 2016). Une étude plus récente met en évidence des effets épigénétiques
bénéfiques de la pratique du yoga. En effet, les auteurs ont démontré que la pratique du yoga
diminue la méthylation du gène codant pour le BDNF, qui est un facteur neurotrophique
cérébrale. Cette protéine voit ainsi son activité augmenter, favorisant la neuroplasticité et la
croissance corticale (Basu-Ray, 2021). En outre, il a été observé que la pratique du yoga
favorise l’allongement des télomères et stimule l’activité de la télomérase. Étant donné que
les télomères sont régulés épigénétiquement et que leur détérioration entraîne la sénescence
par le biais de mécanismes épigénétiques. Il est donc plausible de supposer que les effets
bénéfiques du yoga sur la santé et ses avantages anti-âge sont liés à une régulation
épigénétique qui maintient et/ou prolonge la longueur des télomères (Kanherkar, Stair,
Bhatia-Dey, Mills, Chopra, & Csoka, 2017).
Conclusion et perspectives
23La réponse au stress est une réaction physiologique d’adaptation saine et utile à
l’organisme. Lorsque l’homéostasie est perturbée, une réaction physiologique de l’organisme
se met en place pour la rétablir. L’allostasie est le mécanisme par lequel l’organisme
maintient et régule sa stabilité interne. Lorsqu’elle est dérégulée, elle peut entraîner des états
pathologiques (anxiété, burn-out, dépression, TSPT). Les MAC constituent un ensemble
d’outils de gestion du stress pour prévenir la survenue de ces psychopathologies liées aux
états de stress dépassé. La recherche des effets épigénétiques liés aux pratiques centrées «
corps-esprit » est encore à un stade préliminaire, cependant les premiers éléments sont
prometteurs et encourageants. Cette recherche est à approfondir pour identifier les
mécanismes sous-jacents des effets préventifs et/ou curatifs de ces pratiques alternatives et
complémentaires. Les évolutions sociétales actuelles sont associées à une augmentation des
niveaux de stress et de la prévalence des maladies liées aux stress et in fine à un recours aux
outils de gestion du stress. Ce cadre permettrait la mise en place d’études
méthodologiquement robustes pour étudier les modifications épigénétiques liées à ces
pratiques.
Notes
[1]
[2]
Le gène COMT code pour une enzyme est liée à l’une des
principales voies de dégradation des catécholamines. Ces
dernières sont une catégorie de molécule comprenant la
dopamine, l’adrénaline et la noradrénaline qui sont
produits en réponse au stress.
[3]
Chapitre 7. Épigénétique et dépression
Damien Claverie, Anaïs Duffaud
Dans Epigénétique et santé psychologique (2024), pages 187 à 213
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Résumé
La dépression est une pathologie psychiatrique fréquente et invalidante. Il s’agit d’une des principales causes
le monde selon l’Organisation Mondiale pour la Santé. Si les causes mécanistiques de cette pathologie sont e
comprises, il semblerait que son mode de déclenchement face suite à l’interaction de l’individu avec son env
contexte d’évènement ponctué faisant intervenir l’environnement, le rôle de l’épigénétique apparaît évident.
l’épigénétique a été soulignée par différentes études que ce soit dans les différents mécanismes putatifs de dé
le rôle des traitements antidépresseurs ou encore dans les causes de résistance aux traitements.
1. La dépression
2Selon le DSM-5-TR, pour poser le diagnostic cinq symptômes parmi neuf (humeur triste,
anhédonie, perte ou gain significatif de poids, insomnie ou hypersomnie, agitation
psychomotrice ou ralentissement, fatigue ou perte d’énergie, sentiments d’inutilité ou de
culpabilité, capacité réduite de concentration ou à penser, pensées récurrentes de mort ou
idées suicidaires, voire organisation du suicide ou même tentative de suicide) doivent être
présents pendant une période d’au moins deux semaines et être associés à une détresse
cliniquement significative ou à une altération du fonctionnement social ou professionnel et ce,
en dehors de l’effet induit par la prise d’une substance ou une autre pathologie (American
Psychiatric Association, Crocq et al., 2015). Les deux symptômes cardinaux (humeur triste,
anhédonie) peuvent être présents tous les deux ou isolés en association avec d’autres des neuf
symptômes Le DSM-5-TR rend possible de classifier la sévérité (de léger à grave) et
l’évolution des troubles (saisonnier, rémission…) (American Psychiatric Association,
Crocq et al., 2015). Selon les critères du chapitre 6 de la CIM-11, un épisode dépressif est un
trouble de l’humeur, caractérisé par la présence également pendant au moins deux semaines,
de symptômes dépressifs centraux et secondaires (World Health Organization, 2003). Les
symptômes centraux sont ici encore comme pour le DSM-5-TR une humeur dépressive
quotidienne et une diminution marquée de l’intérêt ou du plaisir pour des activités
habituellement agréables (anhédonie) (World Health Organization 2022). Les épisodes
dépressifs sont aussi classés selon leur degré de sévérité (World Health Organization 2022).
2. Modélisation de la dépression
3La pathologie dépressive n’est que partiellement expliquée par le patrimoine génétique
puisqu’une héritabilité d’environ 40 % est rapportée (Penner-Goeke & Binder, 2019). Dans ce
contexte, l’apparition de la pathologie chez un individu est modélisée grâce au modèle
Diathèse-stress. La diathèse désigne un état spécifique d’un individu, définit à la fois par ces
gènes les modifications épigénétiques transmissibles et aussi par son vécu. Ce vécu depuis la
vie intra-utero ayant pu conduire à des modifications épigénétiques (Serpeloni, Radtke et
al., 2017 ; Yehuda & Lehrner, 2018). L’exposition à des stresseurs [1][1]Stresseur : le terme
stresseur désigne tout stimulus externe… peut conduire des individus présentant une diathèse
particulière vers le développement d’une pathologie (Cabib, Oliverio et al., 1997). Le modèle
Diathèse-stress souligne ainsi l’importance de l’environnement dans le déclenchement de la
maladie. Mais cet environnement interagit avec un individu définit par sa génétique et son
vécu. Ces deux derniers paramètres pourraient être à l’origine de sa vulnérabilisation
(cf. chapitre 5, « L’après-stress. épigénétique de la vulnérabilité et de l’adaptation »)
(Claverie, 2017). Le modèle Diathèse-stress est supposé intervenir dans la plupart des
psychopathologies dont la dépression (Ingram, Atchley et al., 2011).
3. Épigénétique et dépression
7Une diminution de la noradrénaline circulante et de ses métabolites est observée chez les
sujets dépressifs (Lambert, Johansson et al., 2000) suggérant que la réduction de la
neurotransmission noradrénergique puisse être impliquée dans la physiopathologie de la
dépression (Leonard, 1997). Cependant, des modifications des taux de noradrénaline
n’accompagnent pas systématiquement les troubles de l’humeur (Mouret, Lemoine et
al., 1988). Les patients dépressifs présentent également une diminution des concentrations en
métabolites de la dopamine dans le liquide céphalo-rachidien et le plasma (Fibiger, 1995 ;
Lambert, Johansson et al., 2000). Certaines formes de dépression seraient ainsi décrites
comme dopamino-dépendantes (Mouret, Lemoine et al., 1988), suggérant la possibilité de
multiples étiologies pour un même syndrome.
8Au niveau épigénétique, une diminution de méthylation du gène codant pour la monoamine
oxydase A (MAOA) enzyme impliquée dans la dégradation des monoamines a été observée
chez les sujets dépressifs (Melas, Wei et al., 2013). Cette diminution de méthylation pourrait
être ainsi associée à une augmentation de son expression et de métabolisme des monoamines,
conduisant ainsi à une diminution de leur neurotransmission.
3.2. L’hypothèse corticotrope
9L’axe corticotrope ou axe HHS (axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien) étant un des
acteurs de la réaction de stress, son implication dans la physiopathologie de la dépression doit
être évoquée. Des concentrations plasmatiques et salivaires de cortisol élevées caractérisent la
dépression (Weber, Lewicka et al., 2000 ; Swaab, Bao et al., 2005 ; Veen, Giltay et al., 2009).
Les réponses diminuées au test de freinage à la dexaméthasone [2][2]Test de freinage à la
dexaméthasone : ce test a pour objectif… comparativement à des sujets sains suggèrent que
ces augmentations soient secondaires à une diminution du rétrocontrôle inhibiteur de l’axe
corticotrope (Swaab, Bao et al. 2005). Cet excès de cortisol pourrait ainsi avoir des
répercussions sur l’intégralité de l’organisme. La diminution du rétrocontrôle inhibiteur
corticotrope pourrait être sous-tendue par des modifications épigénétiques. Ces modifications
épigénétiques peuvent intervenir à chaque niveau de l’axe HHS. Parmi ces derniers citons
l’augmentation d’expression du CRF (corticotropin-releasing factor), mécanisme activateur
du cerveau et de l’axe HHS. Une hypométhylation a été observée pour ce gène dans les
cellules circulantes de sujets dépressifs à risque suicidaire (Jokinen, Bostrom et al., 2018). La
répression d’expression du récepteur GR (récepteurs aux glucocorticoïdes) a également été
constatée associée à une hyperméthylation du gène NR3C1 codant pour ces récepteurs dans le
sang de sujets dépressifs (Bakusic, Vrieze et al., 2020). L’augmentation d’expression de
FKBP5 est une autre conséquence épigénétique constatée. FKBP5 est une protéine impliquée
dans la vitesse de translocation dans le noyau cellulaire des récepteurs GR après activation par
le cortisol. Cette augmentation d’expression est en lien avec une diminution de méthylation
(Yehuda, Daskalakis et al., 2016). Son augmentation conduit à un ralentissement de la
translocation dans le noyau et donc à une diminution du rétrocontrôle inhibiteur. Cependant,
ces altérations ne sont pas présentes chez tous les patients dépressifs et d’autres hypothèses
doivent être considérées (Kunugi, Hori et al., 2010).
14La pathologie dépressive dans ses formes sévères peut conduire les patients au suicide. Les
idées suicidaires sont en effet présentes chez plus de 48 % des patients dépressifs (Basha,
Mengistu et al., 2021). Une méta-analyse retrouve également une forte augmentation de la
suicidalité [3][3]La suicidalité comprend les idées suicidaires, les… des patients dépressifs
(Cai, Xie et al., 2021). Cette suicidalité est définie par certains comme une comorbidité
(Orsolini, Latini et al., 2020) et par d’autres comme une forme de sévérité de la pathologie
dépressive (Hasin, Sarvet et al., 2018). L’implication des modifications épigénétiques dans le
risque suicidaire a été soulignée dans quelques études où le lien avec la pathologie dépressive
n’était pas systématiquement contrôlé.
15Parmi ces modifications, des gènes impliqués dans les voies précédemment décrites sont
retrouvés comme par exemple FKBP5, BDNF et NR3C1 (Roy, Shelton et al., 2017). Les
altérations épigénétiques sont plus marquées dans les cellules mononucléées circulantes chez
les sujets dépressifs à haut risque suicidaire comparativement aux témoins que chez les sujets
dépressifs non suicidaires. Cependant le faible effectif de cette étude pourrait expliquer
l’absence d’effet significatif (Klinger-Konig, Hertel et al., 2019).
16D’autres gènes comme MAD1L1, codant pour une protéine impliquée dans la mitose, serait
différemment méthylé en fonction de la présence ou non de risque suicidaire dans le sang et
dans les cellules gliales en post mortem. L’implication de ce gène dans la dépression est mal
comprise. Il est émis l’hypothèse que son rôle pourrait dépendre des cellules gliales qui jouent
un rôle majeur dans la fonctionnalité cérébrale (Sokolov, Manu et al., 2023).
18Des mesures diététiques peuvent influer sur l’épigénétique et l’humeur dépressive. Ainsi
l’acide folique qui est un « donneur méthylé » conduit à une augmentation de méthylation de
l’ADN (Menke & Binder 2014) et à une diminution des symptômes dépressifs (Coppen &
Bailey, 2000).
19D’autres mesures peuvent passer par le sodium butyrate, ce composé présent dans
l’alimentation est connu pour sa capacité à inhiber les HDAC (histone déacétylase) (Davie,
2003). Ce composé a montré des effets antidépresseurs chez l’animal dans plusieurs études
(Valvassori, Varela et al., 2014 ; Valvassori, Resende et al., 2015). Cependant à notre
connaissance aucune donnée n’est disponible chez l’homme dans le contexte de la dépression.
20L’efficacité des traitements antidépresseurs peut être limitée chez certains patients. Il est
considéré en effet que la moitié des patients ne répondent pas aux traitements antidépresseurs
conventionnels (Rush, Trivedi et al., 2006). Dans le cheminement de la compréhension de
cette variabilité de réponse au traitement, la question de l’implication de mécanismes
épigénétiques s’est naturellement posée.
23De plus, des modifications nutritionnelles peuvent affecter la réponse aux traitements.
Ainsi, les sujets présentant une déficience en acide folique répondent moins bien aux
traitements antidépresseurs, soulignant ainsi l’importance des mécanismes épigénétiques dans
la physiopathologie de la dépression (Farah, 2009).
Conclusion
24La pathologie dépressive est modélisée par le modèle Diathèse-stress, stipulant que
l’éruption de la pathologie naît de l’interaction d’un individu avec son environnement. Cette
interaction souligne l’importance de l’environnement dans la genèse de la pathologie. Cette
interaction avec l’environnement peut conduire à une mémoire cellulaire et de l’organisme
par le biais de mécanismes épigénétiques. La cause de la pathologie dépressive est mal
connue et pourrait être sous-tendue par ces mécanismes épigénétiques. Ces mécanismes de
modification d’expression des gènes peuvent également affecter la réponse aux traitements
antidépresseurs faisant de ces mécanismes une cible de choix pour les futures recherches dans
le domaine de la dépression.
Notes
[1]
[2]
[3]
Chapitre 9. Épigénétique et obésité
Darlène Antoine
Dans Epigénétique et santé psychologique (2024), pages 234 à 256
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Résumé
Selon l’OMS (2021), l’obésité est une maladie complexe et multifactorielle, à l’origine de 2,8 millions de m
dans le monde. L’origine épigénétique de l’obésité joue un rôle prépondérant dans la compréhension des prin
environnementaux associés à cette maladie. Les études épigénétiques qui permettent d’étudier l’épigénome s
(Epigenome Wide Association Studies) qui se focalisent principalement sur les méthylations de l’ADN. Mal
avancées scientifiques des EWAS sur l’obésité et le vieillissement, beaucoup reste à élucider pour mieux app
1 L ’obésité se caractérise par une surcharge pondérale ayant un impact néfaste sur
l’organisme de l’individu. Ce surplus de masse adipeuse exerce un effet dangereux sur la
santé en entraînant diverses autres complications telles que les maladies cardiovasculaires, le
diabète de type 2, l’hypertension artérielle, le syndrome métabolique, l’infarctus du myocarde,
l’apnée du sommeil, l’accident vasculaire cérébral, la stéatohépatite non alcoolique, les
maladies de la vésicule biliaire, la dyslipémie, l’arthrose, la hernie distale, et les cancers
(Soiza, Donaldson & Myint, 2018). Une personne atteinte d’obésité a un indice de masse
corporelle (IMC) égal ou supérieur à 30 kg/m2. L’IMC est la classification de l’OMS
correspondant à la relation entre le poids exprimé en kilos et le carré de la taille exprimé
en mètre (World Health Organization, 2005).
2L’obésité est un fléau mondial, touchant toutes les couches de nos sociétés. Elle a vu son
nombre augmenter au cours des six dernières décennies. Cette augmentation a pris une telle
proportion que l’Organisation mondiale de la santé l’a déclarée comme une pandémie et un
problème de santé publique majeur (World Health Organization, 2005). En 2016, 1,9 milliard
d’adultes étaient en surpoids, dont 650 millions souffraient d’obésité (Malik et al., 2020).
Aujourd’hui, plus d’un septième de la population mondiale est atteint d’obésité.
3Cette pandémie n’affecte pas toutes les populations au même niveau. Les pays industrialisés,
comme les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie, et le Canada font partie des pays où le
nombre de personnes souffrant d’obésité est le plus élevé (Abarca-Gómez et al., 2017). En
France, 17 % de la population est atteinte d’obésité, soit environ 8,5 millions de Français
(Eschwège, Charles & Basdevant, 2012).
2. Quels facteurs ou déterminants influencent l’obésité ?
6D’un point de vue psychopathologique, les situations de maltraitance dans l’enfance ont un
impact aussi bien sur la santé physique que psychique et que celles-ci impliquent des
conséquences tout au long de la vie (Moyer, DiPietro, Berkowitz, & Stunkard, 1997).
L’enfance est connue pour être une étape cruciale dans le développement d’un individu, et les
évènements de vie négatifs vécus pendant cette période peuvent exercer une influence néfaste
sur le développement et la santé. Ce concept dans la littérature est connu sous le nom d’ACE
en anglais (adverse childhood experiences), en français « violences dans l’enfance ». Ces
ACE se caractérisent par des expériences spécialement perturbantes ayant eu lieu au cours de
l’enfance et l’adolescence. Cette adversité vécue dans l’enfance regroupe un éventail
d’évènements tels qu’avoir côtoyé de près la violence que ce soit physique, psychologique ou
sexuelle ou les abus au domicile familial, avoir été le témoin d’une catastrophe naturelle,
d’accidents graves, souffrir d’une maladie grave, avoir vécu la tentative de suicide ou le
suicide d’un membre de la famille ou le décès d’un proche. D’autres éléments comme
l’addiction d’un membre de la famille ou les problèmes de santé mentale, peuvent être
également considérés comme des ACE. Dans les années 90, le docteur Vincent Felitti a été le
premier à mettre en lumière le lien entre les ACE et l’état de santé à l’âge adulte (appelé
depuis l’hypothèse de Felitti). Selon cette hypothèse, des ACE peuvent avoir des effets
persistants une fois l’individu devenu adulte. Ces effets peuvent se manifester par des troubles
du comportement alimentaire et une obésité. La première étude à avoir mis l’accent sur
l’importance des ACE pour la santé a été la collaboration entre le Control Disease Center
(CDC) et la compagnie d’assurance Kaiser Permanente de San Diego (Felliti, 1993), dans
laquelle 17 421 adultes ont été examinés. Les résultats de cette étude ont mis en évidence une
relation significative entre les expériences émotionnelles de l’enfance et la santé physique et
mentale. Pour mieux comprendre l’impact de ces ACE sur la santé, un score de 0 à 7
quantifiant les ACE a été établi dans le but d’expliquer le risque d’un individu à développer
des maladies chroniques (Felliti, 1993). Ainsi, plus le score des ACE d’un individu est élevé,
plus son risque d’avoir des problèmes de santé est élevé. Il a également été mis en évidence
que des personnes ayant vécu, ou connu des difficultés au cours de l’enfance, sont plus
enclines à souffrir d’obésité, d’hypertension et de diabète de type 2. Des risques accrus de
cancer et de mortalité prématurée ont aussi été démontrés (Van Dammen et al., 2019). Ainsi,
les violences dans l’enfance ont un impact direct sur l’individu et indirect dans la vie adulte.
7Concernant l’obésité et son risque, une étude a montré que les violences sexuelles vécues
dans l’enfance, précédaient régulièrement le début de leur obésité (Felliti, 1993). Les ACE
induisent de multiples comportements associés à l’obésité et néfastes pour la santé : mauvaise
qualité de sommeil, tabagisme et une mauvaise alimentation. Ces mauvaises habitudes de vie
maintiennent l’obésité et augmentent les risques d’apparition de maladies cardio-métaboliques
(Van Dammen et al., 2019).
8Les ACE couvrent aussi de multiples catégories de déterminants sociaux telles que définies
par le CDC, comme le type de logement, l’éducation, les revenus ou l’accès à des aliments
nutritifs. Ces déterminants impactent de manière profonde la santé physique et la qualité de
vie des individus (Schlauch et al., 2022). Ainsi, il a été mis en évidence qu’un faible revenu
combiné à des ACE prédit l’obésité pendant l’adolescence, et plus particulièrement chez les
filles ayant subi des abus sexuels ou le chômage parental (Gardner, Feely, Layte, Williams &
McGavock, 2019 ; Isohookana, Marttunen, Hakko, Riipinen & Riala, 2016).
9Les mécanismes expliquant le lien entre les ACE et l’obésité plus tard dans la vie peuvent
varier. Du point de vue biologique, les traumatismes éveillent une adaptation neurologique
variable selon le degré d’évènements traumatisants. De plus, le stress chronique induit la
sécrétion de glucocorticoïdes favorisant l’adipogenèse [4][4]L’adipogenèse est le processus de
différentiation cellulaire… et le dépôt de graisse dans la région intra-abdominale. Une
inflammation continue, des troubles du sommeil et une suppression du système immunitaire
peuvent aussi être associés aux violences dans l’enfance (Chu & Chu, 2021). D’un point de
vue comportemental, les mauvaises habitudes de contrôle du poids incluant les vomissements,
le jeûne et les pilules amaigrissantes accompagnent souvent le surpoids. L’association entre
les ACE et l’obésité montre que l’incarcération parentale et le mauvais traitement sont
associés à de mauvaises habitudes alimentaires incluant la consommation des sodas et les
collations salées. Ces comportements sont susceptibles de réduire la durée de sommeil et
contribuent à l’installation et au maintien de l’obésité (Chu & Chu, 2021).
10Si les évènements négatifs dans l’enfance conditionnent les maladies chroniques à l’âge
adulte, qu’en est-il des conditions de développement au moment de sa programmation
prénatale ?
11Les évènements négatifs vécus dans l’enfance sont certes cruciaux dans le développement
des maladies chroniques des décennies plus tard, mais l’environnement dans lequel un
individu est exposé au moment de la programmation prénatale joue un rôle clé dans sa vie
d’adulte. Ce concept est connu dans la littérature sous le nom d’« hypothèse de Barker » ou
DOHaD (developmental origins of health and diseases) (Barker, 2004). Cette hypothèse et
celle de Felitti en 1990 ont rendu possible la compréhension des maladies complexes et
multifactorielles telles que l’obésité. Contrairement à Felitti qui a mis l’accent sur les
séquelles des expériences malencontreuses connues dans l’enfance, Barker a lui-même essayé
de comprendre l’obésité ou d’autres maladies chroniques à travers le prisme de la conception.
Barker a ainsi été le premier à signaler que des facteurs environnementaux néfastes au
développement de la vie, incluant la malnutrition maternelle ou fœtale, peuvent avoir des
conséquences sur la descendance telles que la reprogrammation du fœtus et l’apparition des
changements biologiques. Ces changements peuvent notamment prédisposer un individu à
développer des maladies cardio-métaboliques plus tard dans la vie (Barker, 2004). La
première étude à avoir mis en évidence cette hypothèse a porté sur les données
épidémiologiques d’une cohorte hollandaise de 1944 associant directement la malnutrition
fœtale à une maladie cardio-métabolique chez l’adulte (Painter et al., 2005). Cette période de
famine a mis en évidence une augmentation de la fréquence de l’obésité, du diabète de type 2,
et de la dyslipidémie comme indicateurs-clés que la progéniture était exposée à la famine. Ces
données épidémiologiques illustrent ainsi l’influence de la malnutrition maternelle sur la santé
de la descendance, jusqu’à l’âge adulte (Painter et al., 2005). De même, le diabète
gestationnel (complication possible au moment de la grossesse) altère l’environnement dans
lequel grandit le fœtus. En effet, une étude canadienne a montré qu’un fœtus exposé à une
glycémie maternelle trop élevée se voit affecté par des maladies métaboliques à l’âge adulte
(Ruchat et al., 2013).
13Les premières études se basant sur l’hypothèse de Barker ont toutes montré combien le
profil épigénétique de la mère joue un rôle-clé dans la vie fœtale ou les premières années de
vie d’un individu (Barker, 2004). Cependant, il devient de plus en plus évident que l’hygiène
de vie du père induit des répercussions sur lui-même et sur l’épigénétique de sa progéniture
(Stuppia et al., 2015). Ce nouveau concept dans la littérature est aujourd’hui connu sous le
nom de POHaD (paternal origin of human diseases — en français « origine paternelle des
maladies humaines ») et a été introduit récemment dans la littérature par des chercheurs
belges (Soubry, 2018), en prolongement du modèle DOHaD. Ce lien entre l’environnement et
la santé du père sur sa descendance apparaît de plus en plus évident : les régimes alimentaires,
les déséquilibres, la sédentarité, le stress psychotraumatique, ainsi que certaines
expositions environnementales telles que la pollution de l’air et les PE chez le père, peuvent
avoir un impact sur sa progéniture (Soubry, 2018).
15Ainsi l’hygiène de vie du père et de la mère peut influencer le profil épigénétique au cours
de la vie fœtale et durant les premières années de vie de l’enfant. Cependant, les changements
épigénétiques sont réversibles, contrairement aux mutations génétiques (Lacal & Ventura,
2018). Ainsi, l’épigénome spermatique modulé par un apport nutritionnel déséquilibré peut
être supprimé, de manière que l’épigénome recouvre un statut basal (Grandjean & Raad,
2020). Même si la recherche sur le sujet demeure encore limitée, une réorganisation des
profils de méthylation de divers loci, impliqué dans la régulation de l’appétit, a été identifiée
chez des sujets atteints d’obésité morbide, ayant un by-pass gastrique (Donkin et al., 2016).
Ces études montrent que l’interaction entre l’environnement et les variations génétiques dans
l’obésité est bien présente. Il est aujourd’hui impossible de dissocier les deux si vraiment il est
question d’approfondir notre compréhension sur des maladies telles que l’obésité. Cependant,
si les interactions gène-environnement (GxE) ne contribuent pas significativement à la
prédiction du risque de l’obésité, ces dernières semblent expliquer une bonne partie de
l’héritabilité [5][5]Proportion de variation d’un trait qui peut être expliquée par… (Rohde et
al., 2019).
16Dans l’ensemble, l’obésité est une maladie complexe qui englobe de multiples
déterminants. Notamment, les modifications épigénétiques modulent l’expression des gènes
du métabolisme [6][6]L’ensemble des processus complexes et incessants de… pouvant induire
un déséquilibre de la balance énergétique en entraînant un développement excessif de la
masse grasse. En conséquence, les gènes, l’environnement et les changements épigénétiques
peuvent directement entraîner une augmentation de l’adiposité qui interagit sur l’épigénome [7]
[7]L’épigénome est défini comme un ensemble de composés chimiques…, contribuant ainsi à
influencer le risque de l’obésité et vice versa (van Vliet-Ostaptchouk, Snieder & Lagou,
2012).
17Si de nombreux facteurs et traits contribuent à l’obésité, la plupart des variants génétiques
associés à l’obésité, découverts dans des études d’association du génome (Genome-Wide
Association Studies, GWAS), sont également associés à des niveaux de méthylation variables
(Xu et al., 2013). En effet, les études d’association à l’échelle de l’épigénome (Epigenome-
Wide Association Studies, EWAS) comme les GWAS, permettent d’identifier les loci
impliqués dans la transmission des principaux facteurs étudiés dans l’obésité (Rakyan et al.,
2012). Ces études identifient de nouveaux loci jusque-là associés à certaines maladies
courantes tels le cancer, le diabète de type 2, l’obésité, le diabète de type 1 et certaines
maladies auto-immunes (Rakyan et al., 2012).
18L’épigénome est devenu le puzzle à déchiffrer pour les scientifiques afin de faire la lumière
sur toutes les composantes de l’obésité. Par définition, « épigénome » vient d’un mot grec qui
signifie littéralement « au-dessus du génome ». Les marques épigénétiques jouent un rôle clé
dans la régulation de l’expression des gènes tout au long de la vie d’un organisme. Sauf
exemption des signatures épigénétiques portées par les gènes sous empreinte génétique [8]
[8]En génétique, l’empreinte décrit la condition ou l’un des…, la plupart des marques
épigénétiques sont effacées lors de la différentiation des gamètes et au cours de
l’embryogenèse [9][9]L’embryogenèse est le développement de l’individu vivant,… précoce.
Certaines d’entre elles peuvent se montrer persistantes et transmettre certaines complications
comme c’est le cas de l’obésité et ainsi impacter d’autres générations (Park, Keung & Khalil,
2016).
Conclusion
23En résumé, l’obésité étant une maladie complexe et multifactorielle, la recherche sur
l’épigénétique et l’obésité tente de faire la lumière sur des loci associés à cette pathologie. Les
recherches sur l’épigénétique en lien avec l’obésité montrent que les maladies complexes dont
un individu peut être atteint au cours de sa vie sont déterminées par les évènements de vie
négatifs vécus dans l’enfance (Felliti, 1993), par l’environnement et le mode de vie des
parents (Lee et al., 2015 ; Stuppia et al., 2015 ; Soubry, 2018).
24Les évènements de vie négatifs vécus pendant l’enfance sont des expériences qui laissent
souvent des séquelles se traduisant par des maladies chroniques des décennies plus tard. Si les
évènements de vie négatifs vécus dans l’enfance façonnent psychiquement et physiquement
ce que deviendra un individu à l’âge adulte, les marques épigénétiques induites par ces
expériences peuvent être modifiées. Un régime alimentaire et un environnement sain peuvent
conduire à des changements bénéfiques durables sur l’épigénome (Fitzgerald et al., 2021).
25Notons aussi que même si les études à l’échelle de l’épigénome (EWAS) ont permis
d’identifier de nouveaux loci associés à des traits tels que l’obésité, il n’en demeure pas moins
que ces EWAS ont leurs limitations : elles ont toutes été effectuées sur la population
caucasienne et sur un faible nombre d’individus (bien qu’un nombre très limité d’études
EWAS ait été effectué sur les populations afro-américaines et mexicaines comme mentionné
précédemment) (Tam et al., 2019). En effet, des échantillons de grande taille permettent de
détecter de petits effets (Wang, Barratt, Clayton, & Todd, 2005) et dans le cas des EWAS ces
paramètres pertinents ne sont pas faciles à prédire. Malgré les études pertinentes sur la
méthylation de l’ADN dans l’obésité, aucune de ces études ne démontre les liens de causalité
des marques épigénétiques avec l’obésité. Le fait que ces EWAS n’aient pas encore
totalement été répliquées dans d’autres populations, ou ethnies, démontre que les conclusions
de ces études ne peuvent pas se généraliser à toutes les populations (Tam et al., 2019). Il
serait primordial que les EWAS soient capables d’identifier les liens de causalité de certains
traits comme l’obésité pour aider à évaluer les risques de progression de la pathologie, voire
de prévenir son apparition (identification de biomarqueurs précoces). Un enjeu thérapeutique
majeur est le développement d’épi-médicaments dans la prise en charge préventive et curative
de maladies complexes comme l’obésité dont on pourrait mesurer l’efficacité de la réponse
par un suivi des changements épigénétiques ciblés par de ce traitement (Rakyan et al., 2012).
26En somme, les avancées scientifiques effectuées sur les ACE et les marques épigénétiques
dans l’étude sur l’obésité permettent de mieux comprendre cette maladie. Espérons que la
recherche scientifique sur ce thème continue à nous éclairer et à apporter des réponses à nos
questionnements.
Notes
[1]
[2]
[3]
[4]
[6]
[7]
[8]
[9]
[10]
Ce terme désigne l’ajout, par des méthyl-transférases, de
groupements méthyl sur des cytosines précédant un résidu
guanine (îlots CpG).
[11]
[12]
[13]
[14]
[15]
[16]
Chapitre 10. Maladies cardiaques coronariennes et
stress
Murielle Smailovic, Cyril Tarquinio
Dans Epigénétique et santé psychologique (2024), pages 257 à 277
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Résumé
De nombreux résultats soutiennent l’hypothèse selon laquelle il existerait une signature épigénétique spécifiq
lien entre l’exposition à l’adversité dans l’enfance et l’accroissement du risque de MCC. Plus précisément, l’
système immunitaire semblent impliqués par les modifications épigénétiques qui sous-tendent ce lien.
Bien que de nombreuses questions demeurent à ce jour sans réponse, ce champ de recherche présente un pot
puisqu’il permettrait sans doute d’identifier une nouvelle étiologie des maladies cardiaque coronariennes qui
dimension biomoléculaire des effets de l’adversité dans l’enfance sur la santé physique.
2Depuis la publication de l’étude INTERHEART, il est admis que le stress peut, lui aussi,
être considéré comme un facteur de risque de MCC (Yusuf et al., 2004). Cette recherche, qui
incluait plus de vingt-quatre mille participants répartis dans cinquante-deux pays, a ainsi
permis de démontrer que les stress dits « psychosociaux » étaient associés à un risque accru
d’IDM et que cet effet, bien que moins important que le tabagisme, était comparable à celui
de l’hypertension artérielle et de l’obésité abdominale.
3Depuis plusieurs décennies, il est également admis que les stress intenses et prolongés ou les
traumatismes vécus dans l’enfance et/ou au moment de l’adolescence pouvaient, eux aussi,
participer à l’augmentation ultérieure du risque de MCC, telles que l’IDM. À ce titre, une
méta-analyse récente montre que l’exposition à plusieurs expériences adverses dans l’enfance
(ACE) est associée à une augmentation de 78 % du risque d’IDM, à l’âge adulte (Jacquet-
Smailovic et al., 2021).
1. La piste épigénétique
4Au cours de ces dernières années, un nombre croissant d’études ont suggéré l’implication de
facteurs épigénétiques sous-jacents aux liens mis en évidence entre les expériences adverses
dans l’enfance et le risque accru de MCC, à l’âge adulte.
5Alors que la génétique s’intéresse aux gènes, l’épigénétique étudie les facteurs et les
mécanismes qui régulent l’expression et l’inhibition des gènes, sans toutefois modifier la
séquence d’ADN. Les mécanismes épigénétiques, comme tout ce qui se passe dans la cellule,
peuvent subir les effets de l’environnement. Aussi, ce que nous buvons et mangeons ou notre
activité physique peuvent influencer les processus épigénétiques. De même, les expériences
de vie positives et négatives auxquelles nous sommes confrontés et les stress que nous
subissons peuvent avoir un impact épigénétique.
7Les expériences adverses dans l’enfance (ACE), telles que les abus sexuels, la maltraitance
physique et émotionnelle, et la négligence infantile, de même que le fait de grandir dans un
contexte familial difficile, en raison, par exemple, de la violence qui y règne, de l’alcoolisme
de l’un des membres du foyer, de son incarcération ou de son décès, peuvent être considérées
comme des expériences particulièrement stressantes, souvent vécues de manière chronique et
prolongée. De telles adversités sont susceptibles d’affecter le bon fonctionnement de l’axe
hypothalamo-hypophyso-surrénalien (également appelé axe HPA, selon la terminologie
anglo-américaine). À cet égard, rappelons que l’axe HPA est l’un des principaux systèmes
biologiques de réponse au stress et qu’il est activé sous l’effet de ce dernier. Cette activation
est suscitée par la sécrétion hypothalamique de l’hormone de libération de la corticotropine
(CRH). La CRH stimule ensuite la sécrétion de l’hormone adrénocorticotrope (ACTH) à
partir des neurones de l’hypophyse. À son tour, l’ACTH induit la sécrétion surrénalienne d’un
glucocorticoïde spécifique, à savoir le cortisol. Le cortisol stimule alors la libération de
glucose en agissant sur les voies de la glycogénolyse et de la néoglucogenèse (fabrication de
glucose à partir d’acides gras). Le retour à un état d’équilibre de l’organisme s’effectue sous
l’action du cortisol via une boucle de régulation rétroaction négative. Des récepteurs au
cortisol sont présents sur l’hypophyse et l’hypothalamus. La fixation du cortisol sur ces
récepteurs inhibe l’hypothalamus et l’hypophyse qui, en réponse, produisent moins de CRH et
d’ACTH, réduisant ainsi la production de cortisol par les glandes corticosurrénales. Cette
rétroaction négative ramène le niveau de cortisol à un moindre niveau et inhibe le
fonctionnement de l’axe HPA. Ce faisant, l’organisme peut retrouver l’état d’homéostasie qui
le caractérisait avant qu’il ne soit confronté au stress.
2.1.1. NR3C1
8L’un des gènes liés à l’axe HPA le plus étudié est le gène RG (récepteur aux
glucocorticoïdes). Celui-ci est également connu sous le nom de gène NR3C1. Ce gène est
situé sur le chromosome 5q31. Sa particularité fonctionnelle est de coder pour le récepteur
aux glucocorticoïdes. Si les RG sont largement exprimés à travers tout le cerveau, ils sont
majoritairement situés dans une région spécifique de celui-ci : l’hippocampe.
9De nombreuses études tendent à démontrer que l’environnement dans lequel l’enfant a
baigné, bien avant sa naissance, peut favoriser l’hyperméthylation du gène NR3C1. Un
marquage épigénétique accru de ce gène a ainsi été observé dans les cellules sanguines du
cordon ombilical de nourrissons nés de mère présentant des symptômes de dépression de
haute gravité, lors du troisième trimestre de grossesse. Une méta-analyse incluant les données
de 977 individus a apporté des preuves permettant de relier plusieurs formes de stress prénatal
(exposition de la mère à la violence conjugale, à la guerre, à diverses catastrophes
naturelles…) à la méthylation de l’ADN dans la région 1F du gène NR3C1, et ce, après prise
en compte de plusieurs facteurs de confusion, tels que le sexe, la méthylation d’autres gènes
liés aux glucocorticoïdes et l’ajustement aux traitements pharmacologiques pendant la
grossesse (Palma-Gudiel et al., 2015). Nous savons aujourd’hui que l’axe HPA fœtal humain
fonctionne déjà lors de la vingt-deuxième semaine de la grossesse et que sa plasticité est
maintenue pendant les deux premières années de vie. Au vu de ces éléments, il est possible
que le fonctionnement de l’axe HPA de l’enfant puisse être affecté par la production massive
d’hormones de stress de la mère durant sa grossesse via des modifications de la méthylation
de NR3C1. Il est également possible que les changements de méthylation de l’axe HPA
survenant tôt dans la vie puissent impacter la plasticité des mécanismes de réponse au stress et
compromettre l’adaptation aux futures situations stressantes, ce qui, comme nous le verrons
ci-après, pourrait avoir des conséquences néfastes sur le plan cardiovasculaire.
12Par ailleurs, une étude récente, menée auprès de neuf cent soixante-neuf patients
hospitalisés dans un hôpital situé en Corée en raison d’un syndrome coronarien aigu (SCA), a
montré que l’hyperméthylation de NR3C1 était associée à plusieurs marqueurs de risque
cardiovasculaires mais aussi à la dépression (Kang et al., 2020). Les participants de cette
étude ont été suivis pendant plusieurs années. Cinq à douze ans après la survenue du SCA,
certains d’entre eux ont été victimes d’un évènement cardiaque indésirable ; autrement dit,
certains d’entre eux ont à nouveau été victimes d’un IDM, ou ont subi une intervention
chirurgicale (pontage aorto-coronarien) ou sont décédés. Les résultats de cette étude montrent
que l’hyperméthylation de NR3C1, évaluée lors de l’hospitalisation initiale, permettait de
prédire la survenue de ces événements cardiaques et des décès, dès lors que les participants
souffraient également de dépression au moment de leur première hospitalisation,
indépendamment des facteurs de confusion potentiels. Le statut de pourcentage de
méthylation de NR3C1, associé à un diagnostic de dépression, pourrait ainsi représenter un
biomarqueur pronostique candidat pour le SCA. En résumé, les résultats de cette étude
suggèrent que l’hyperméthylation de NR3C1 et la dépression ont des effets synergiques sur
les risques cardiaques.
2.1.2. FKBP5
13Hormis NCR3C1, d’autres gènes, eux aussi liés à l’axe HPA, sont susceptibles d’être
affectés par des altérations épigénétiques associées à un vécu d’adversité précoce ainsi qu’à
un risque accru de maladies cardiaques coronariennes. Parmi ceux-ci, la protéine FKB5 a fait
l’objet d’une attention particulière. Cette dernière est un régulateur crucial du récepteur aux
glucocorticoïdes (GR). En effet, elle inhibe l’activité du récepteur aux glucocorticoïdes en
diminuant son affinité pour le cortisol et freine la transcription des gènes en amont et donc la
production de glucocorticoïdes périphériques.
14De nombreuses études ont permis de mettre en évidence des niveaux inférieurs de
méthylation de la protéine FKBP5 chez les enfants, les jeunes adultes et les adultes confrontés
à des adversités précoces. Plus récemment, Sumner et ses collègues ont étudié la méthylation
de ce gène candidat à partir de l’examen d’échantillons salivaire de cent treize enfants âgés de
8 à 16 ans. Certains de ces enfants avaient été, contrairement à d’autres, victime d’abus et/ou
de négligence. Leurs résultats de cette recherche montrent que l’hypométhylation du site CpG
cg03098337, situé dans la région promotrice de FKBP5, était significativement associée à la
négligence, après prise en compte de la présence d’abus et de violences dans l’enfance et du
tabagisme chez les jeunes (Sumner et al., 2022).
15Par ailleurs, il apparaît que les personnes ayant souffert de maltraitances infantiles,
comparativement à celles qui n’en ont pas vécu, présentent des niveaux de méthylation
différentiels de FKB5 et que ces derniers permettent de prédire les troubles liés au stress,
comme le trouble dépressif majeur ou le trouble de stress post-traumatique (TSPT). Or ces
troubles psychiques sont eux-mêmes associés à un risque accru de maladies coronariennes
ischémiques ultérieures.
16Dans la mesure où des éléments de preuve tendent à démontrer que FKBP5 favorise
l’inflammation en activant le facteur de transcription NF-κB, qui, pour sa part, est connu pour
induire l’expression de divers gènes pro-inflammatoires, il est possible que FKBP5 participe
au risque cardiovasculaire par cette voie. Dans d’autres études, des liens entre FKBP5 et
certains facteurs de risque de MCC, tels que la résistance à l’insuline, la triglycéridémie,
l’obésité et le diabète ont été décrits.
2.1.3. BDNF
17Des modifications de la méthylation du facteur neurotrophique issu du cerveau (brain-
derived neurotrophic factor, aussi connu sous le nom de BDNF) ont été constatées chez les
personnes confrontées à l’adversité au début de leur vie et notamment chez celles souffrant de
dépression ou d’un TSPT, à l’âge adulte. Sur le plan cardiaque, des taux réduits de BDNF
sont associés à un risque accru de MCV, d’obésité et de syndrome métabolique. Le BDNF est
également connu pour ses effets bénéfiques : après la survenue d’un évènement cardiaque, ce
facteur augmente le flux vasculaire, favorise la revascularisation des tissus ischémiques et est
associé à une réduction du risque de MCV et de mortalité (Kim et al., 2019).
Or l’hyperméthylation du gène codant pour le BDNF est associée à une diminution de la
synthèse du BDNF. Il n’est donc guère étonnant que l’hyperméthylation du BDNF soit
associée à une augmentation ultérieure d’évènements cardiaques indésirables et de mortalité,
notamment chez les personnes ayant été victime d’un syndrome coronarien aigu, que celles-ci
souffrent ou non de dépression (Kim et al., 2019).
19Signalons également que des modifications de méthylation, associées aux ACE, ont été
notées à propos du gène du récepteur 1 de l’hormone de libération de la corticotrophine
(CRHR1), qui se lie à l’hormone de libération de la corticotrophine après l’activation de l’axe
HPA (Ramo-Fernández et al., 2019). Plus précisément, la méthylation de CRHR1 dans le
sang était inversement associée à l’expérience maltraitance dans l’enfance chez les paires de
jumeaux vétérans du Vietnam (Ramo-Fernández et al., 2019). Des résultats similaires et
persistants ont été observés dans une étude longitudinale menée pendant deux ans, auprès
d’enfants victimes de négligence, mais seulement lorsque la consommation tabagique des
jeunes n’était pas prise en compte (Sumner et al., 2022). Dans la mesure où il existe des
preuves suggérant que le CRH accélère la formation de cellules susceptibles de favoriser
l’athérosclérose liée au stress, il est possible que des modifications de la méthylation de ce
gène puissent sous-tendre le lien entre l’adversité précoce et le risque accru de MCC.
Cependant, des études permettant de répliquer les résultats mis en évidence sont nécessaires
pour valider cette hypothèse.
22L’inflammation n’est pas uniquement une réponse physiologique à une blessure physique,
mutagène ou infectieuse. Elle peut également être la réponse à un stress psychologique.
23Plusieurs études, principalement transversales, ont démontré que les ACE étaient associés à
des niveaux significativement accrus d’inflammation systémique à la fois dans l’enfance, à
l’adolescence et à l’âge adulte. Une étude prospective montrait, pour sa part, que l’exposition
à des événements indésirables avant l’âge de 8 ans augmentait l’inflammation à 10 ans et que
les effets des événements indésirables sur l’inflammation se prolongeaient à l’adolescence.
Plus précisément, pour chaque augmentation d’une déviation standard du score des
événements indésirables à 7 ans, la CRP à 10 ans augmentait de 7,3 % et l’IL-6 augmentait de
6,2 % (Slopen et al., 2013). Il est intéressant de noter qu’une CRP élevée pendant l’enfance
est associée à une CRP élevée à l’âge adulte. De plus en plus de preuves suggèrent également
que des niveaux élevés d’inflammation dans l’enfance peuvent constituer un marqueur
précoce du risque de MCC à l’âge adulte. En effet, une CRP élevée pendant l’enfance est
associée, chez les jeunes, à une variété de facteurs de risque cardiovasculaire et
d’athérosclérose, se manifestant par le biais d’une fonction endothéliale perturbée et d’un
épaississement de l’intima média, indépendamment de l’indice de masse corporelle (IMC).
24Plusieurs études ont permis de démontrer l’existence d’un lien entre certaines
modifications épigénétiques de gènes liés à l’inflammation et le fait d’avoir été confronté à
des expériences particulièrement stressantes dans les premiers temps de l’existence. Janusek
et ses collègues ont montré, chez de jeunes adultes âgés de 18 à 25 ans, qu’une réduction de la
méthylation du promoteur de l’IL-6 était non seulement associée au fait d’avoir vécu des
traumatismes dans l’enfance mais aussi à un taux d’IL-6 élevé dans une situation
expérimentale induisant un stress aigu (Janusek et al., 2017). Par ailleurs, il s’avère que
l’hypométhylation d’IL-6 est associée à la dépression chez les adolescents et les adultes
confrontés précocement à l’adversité. Or cette affection psychique et cette particularité
épigénétique sont l’une et l’autre associées à l’athérosclérose, ainsi qu’à un risque accru de
MCC, et notamment d’IDM. Dans une étude de méthylation à l’échelle du génome, la gravité
des expériences négatives dans l’enfance a également été associée à une variation des niveaux
de méthylation des CpG situés dans le premier exon du gène codant pour le récepteur A de
l’interleukine 17 (IL-17RA) (Prados et al., 2015). L’hypométhylation d’IL-17 a été observée
chez les personnes qui, après avoir été maltraitées dans l’enfance, souffrent, à l’âge adulte, de
troubles dépressifs, de troubles anxieux ou d’un TSPT. Or l’hypométhylation d’IL-17 est
associée à une élévation des taux d’IL-17 qui sont eux-mêmes impliqués dans la pathogenèse
de l’athérosclérose et de l’IDM via l’amplification de l’inflammation induite par d’autres
cytokines dans des interactions épigénétiques. Dans une étude de cohorte cas-témoin, les
personnes ayant développé une psychose et ayant été exposées à diverses formes
d’évènements négatifs dans l’enfance, tels que, par exemple, des abus sexuels, de la
maltraitance physique ou des abus émotionnels, présentaient une méthylation réduite du gène
codant pour LINE-1 comparativement aux personnes qui n’avaient pas vécu de telles
expériences, que celles-ci présentent ou non une schizophrénie (Misiak et al., 2015). Or,
d’après certaines études, cette hypométhylation de LINE-1, dans l’ADN sanguin, est associée
d’une part, à des facteurs biologiques de risque cardiovasculaires parmi lesquels figurent
l’élévation du taux des molécules d’adhésion sérique dans les cellules vasculaires,
l’augmentation du taux de lipoprotéine de basse intensité et la réduction du taux de
cholestérol de haute densité et, d’autre part, à un risque accru de maladie coronarienne
ischémique et de mortalité.
25Au vu de ces quelques éléments, il semblerait que les modifications épigénétiques des
gènes impliqués dans la régulation de l’axe HPA et de ceux jouant un rôle au niveau des
processus inflammatoires puissent avoir eu lieu sous l’influence d’évènements auxquels
l’individu a été exposé très tôt dans son existence. Or l’altération de la régulation de l’axe
HPA pourrait avoir des conséquences importantes sur le plan cardiovasculaire dans la mesure
où celui-ci module une myriade de processus biologiques, tels que le métabolisme, la pression
artérielle et la réponse immunitaire, eux-mêmes impliqués dans la pathogenèse des MCC. Dit
autrement, il est possible que les modifications de l’épigénome soient sous-jacentes aux liens
observés entre l’adversité précoce, voire anténatale, et le risque accru de MCC à l’âge adulte.
5. Limites et perspectives
26Dans l’ensemble, les résultats des études exposées dans ce chapitre soutiennent l’hypothèse
selon laquelle il existerait une signature épigénétique spécifique sous-jacente au lien entre
l’exposition à l’adversité dans l’enfance et l’accroissement du risque de MCC. Plus
précisément, l’axe HPA et le système immunitaire semblent impliqués par les modifications
épigénétiques qui sous-tendent ce lien.
27Aussi intéressants soient-ils, ces résultats méritent néanmoins d’être considérés avec
prudence et les limites des études mentionnées doivent être prises en compte.
28Pour commencer, il est important de rappeler que, dans ce chapitre, nous nous sommes
exclusivement intéressés à un processus épigénétique particulier, à savoir la méthylation de
sites CpG impliqués dans la promotion de certains gènes. Or il existe d’autres mécanismes
susceptibles d’entraîner l’expression ou l’inhibition des gènes comme, par exemple,
l’acétylation des histones ou les changements de conformation de la chromatine. À ce jour, les
effets cardiovasculaires des modifications simultanées ou successives de ces différents
processus épigénétiques, chez les personnes ayant été exposées à des expériences
particulièrement stressantes dans l’enfance, n’ont pas encore été étudiés. La question des
effets respectifs et conjugués de ces mécanismes sur le lien entre l’adversité précoce et
l’augmentation des MCC reste de donc ouverte.
29Par ailleurs, nous noterons que certaines des recherches mentionnées étaient basées sur
l’examen de la méthylation de gènes candidats, c’est-à-dire de gènes qui, au vu de leurs
propriétés ou de leurs produits d’expression protéique, sont supposés responsables d’une
maladie ou d’un mécanisme physiologique particulier impliqué dans le développement de
cette maladie. D’autres études étaient, pour leur part, réalisées à l’échelle de l’épigénome.
Dans ce cas, la totalité du génome est explorée et les niveaux de méthylation de tous les gènes
sont comparés en tenant compte, par exemple, de l’existence ou non d’expériences adverses
dans l’enfance, de leur nature (abus sexuel, maltraitance physique…) ou de leur intensité. La
réalisation de ce type d’études ne nécessite donc pas, contrairement à celles par gènes
candidats, d’hypothèses préalables sur la méthylation des gènes supposés associés à
l’adversité précoce ou à des signes avant-coureurs de MCC. Bien que distincts, ces deux
modèles mériteraient d’être inclus simultanément dans les études futures pour rendre compte
de la complexité des mécanismes à l’œuvre dans le lien entre l’adversité précoce et
l’augmentation du risque de MCC plus tard dans la vie, et de leurs interrelations.
30Dans les recherches auxquelles nous nous sommes référés, l’examen des schémas de
méthylation de l’ADN n’a pas toujours été effectué à partir d’un même type de cellule. Selon
les études, les cellules provenaient parfois d’échantillons de salive, parfois d’échantillons de
sang périphérique, et parfois encore, de tissus cérébraux. Il n’est donc pas exclu que ces
provenances disparates aient un impact sur les résultats mis en évidence.
31En ce qui concerne les caractéristiques des échantillons, nous noterons que les études
permettant de comparer les schémas de méthylation des gènes issus de population masculine à
ceux provenant de population féminine étaient rares. Bien souvent, l’absence de
représentativité en matière de sexe parmi les participants et la taille réduite des échantillons ne
permettaient de mener des analyses statistiques de grande puissance. Par voie de conséquence,
il est difficile de savoir si le fait d’être un homme ou une femme joue un rôle sur le processus
épigénétique potentiellement impliqué dans le lien entre l’adversité précoce et la risque accru
de MCC, via des dérégulations de l’axe HPA et/ou des mécanismes inflammatoires. La
question du rôle de l’ethnicité se pose en des termes similaires.
32En ce qui concerne les covariables prises en compte dans les études mentionnées, il s’avère
que celles-ci ne tenaient pas toujours compte du rôle éventuellement joué par d’autres facteurs
environnementaux sur la méthylation de l’ADN. Or la prise de médicaments, la
consommation d’alcool, le régime alimentaire, la sédentarité, ou encore l’exposition à la
pollution de l’air au cours de l’existence, sont connus pour avoir des effets épigénétiques et
pour être associés à l’accroissement du risque de MCC. Dit autrement, nous ne savons pas
dans quelle proportion le vécu d’adversité précoce est, à lui seul, impliqué dans les
changements épigénétiques observés.
33Bien souvent, les études mentionnées étaient des études transversales. Aussi, l’examen des
processus épigénétiques, qui concernait soit la période prénatale, soit l’enfance, soit l’âge
adulte, n’était pas répété dans le temps. Au vu de ces éléments, il serait intéressant de mener
davantage d’études prospectives pour savoir si les schémas de méthylation observés à des
moments précis persistent tout au long de la vie et si ceux-ci peuvent être considérés comme
des biomarqueurs prédicteurs de l’augmentation du risque de MCC, à l’âge adulte. Ces
informations temporelles nous permettraient également d’identifier les moments au cours
desquels le potentiel de réversibilité de la méthylation de l’ADN est le plus important, de
manière à déterminer les périodes les plus opportunes pour intervenir auprès des enfants
exposés à l’adversité et/ou leurs familles. En effet, bien que la méthylation soit considérée
comme la forme la plus stable de modification épigénétique, il existe des preuves que la
méthylation des gènes peut être plastique pendant l’enfance et à l’âge adulte.
34Par ailleurs, il est à noter que les études rapportées ne tenaient pas compte de l’influence de
facteurs de risque ou de protection, susceptibles d’exacerber ou, au contraire, de prévenir ou
de réduire les modifications épigénétiques associées aux expériences adverses dans l’enfance
et aux MCC. Des recherches prospectives incluant de tels facteurs permettraient de répondre
aux questions suivantes. Au fond, quels sont les éléments capables d’amplifier ou de
contrecarrer les effets épigénétiques de l’adversité précoce sur la santé cardiovasculaire ?
L’aide et le soutien apportés à l’enfant, de même que les interventions menées en sa faveur
et/ou en faveur de sa famille conduisent-ils à des modifications épigénétiques qui protègent la
santé cardiovasculaire de celles et ceux qui ont été exposés précocement à l’adversité ? Plus
avant, le rôle de l’épigénétique dans les processus de résilience mériterait d’être examiné de
manière approfondie. Par exemple, en ce qui concerne le TSPT, plusieurs études ont montré
que ce trouble psychique, chez les anciens combattants, était associé à une réduction de la
méthylation de NR3C1 (Yehuda et al., 2015). Or, chez les hommes survivants du génocide
rwandais, une augmentation de la méthylation de NR3C1 était associée à un risque réduit de
symptômes de stress post-traumatiques et à des souvenirs de traumatisme moins intrusifs
(Vukojevic et al., 2014). Ces résultats tendent à démontrer que les changements de la
méthylation de NR3C1 ne sont pas toujours néfastes. Par conséquent, est-il possible que les
altérations de la méthylation associées à l’adversité aient aussi le potentiel d’être adaptatives
et protectrices ? Plus avant, quelles sont les conséquences de cette apparente adaptation
épigénétique sur la santé cardiovasculaire ? Des recherches supplémentaires sont nécessaires
pour répondre à ces questions.
35Bien que notre attention dans ce chapitre se soit essentiellement portée sur l’examen de la
méthylation de gènes impliqués dans le fonctionnement de l’axe HPA et le système
immunitaire, il ne fait guère de doute que le lien entre les ACE et le risque accru de MCC à
l’âge adulte soit sous-tendu par d’autres voies biologiques. À ce propos, une étude récente
menée à l’échelle de l’épigénome révèle que, chez les enfants, le fait d’avoir été victime
d’abus, comparativement au fait de ne pas l’avoir été, était associé à des niveaux différentiels
de méthylation de l’ADN (Sumner et al., 2022). Par exemple, une hyperméthylation des sites
CpG annotés aux domaines SH3 et PX 2 (SH3PXD2A) a été mise en évidence. Or il s’avère
que SH3PXD2A est associé à la coronopathie (Shadrina et al., 2020). Dans l’étude de Sumner
et ses collègues, une hypométhylation de l’ADN a également été observée dans les régions
promotrices des gènes CORIN, impliqués indirectement dans les processus de régulation de la
tension artérielle, et de VASN/CORO7, impliqués dans la réparation vasculaire et l’obésité
chez les jeunes. Dans l’ensemble, il est possible que ces modèles épigénétiques reflètent des
mécanismes contribuant au risque de MCC et constituent des facteurs de risque de MCV chez
les enfants qui ont subi des abus et d’autres formes de violence, bien que cela reste à vérifier
par le biais d’études complémentaires.
Conclusion
37Ces dix dernières années, des progrès considérables ont été accomplis pour tenter de
comprendre comment l’exposition à des évènements particulièrement stressants très tôt dans
l’existence pouvait initier des changements épigénétiques susceptibles d’influencer la
transcription des gènes et l’apparition de la MCC. Les connaissances acquises tendent à
soutenir l’hypothèse selon laquelle l’adversité de l’enfance est susceptible de nuire à la santé
cardiovasculaire via des modifications épigénétiques impliquées dans la dérégulation de l’axe
HPA et du système immunitaire. Bien que de nombreuses questions demeurent à ce jour sans
réponse, ce champ de recherche présente un potentiel certain puisqu’il permettrait sans doute
d’identifier une nouvelle étiologie des maladies cardiaque coronariennes qui intégrerait la
dimension biomoléculaire des effets de l’adversité dans l’enfance sur la santé physique.
Aussi, dans un avenir plus ou moins proche, il est tout à fait possible que les modifications
observées au niveau épigénétique puissent faire office de biomarqueurs de l’efficacité
d’interventions visant à réduire les effets négatifs de l’adversité dans l’enfance sur la santé
mentale et cardiovasculaire.
Chapitre 15. Quelques enjeux éthiques, légaux et
sociétaux que soulèvent les avancées en épigénétique
Marion Trousselard
Dans Epigénétique et santé psychologique (2024), pages 394 à
409
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Résumé
Ce chapitre s’attache à souligner quelques-uns des enjeux éthiques, légaux et sociétaux que posent l’épigéné
être exhaustif mais à soulever quelques points de réflexions que les avancées dans le champ de l’épigénétiqu
Notamment, Les éléments de discussion interrogent de nouvelles responsabilités individuelles, professionnel
questionnent l’éthique de la santé et soulignent le besoin de renforcer les cadres de réflexion existants pour p
et non sur l’épigénétique.
2Au regard de ces éléments de contexte, ce chapitre s’attache à souligner quelques-uns des
enjeux éthiques, légaux et sociétaux que pose l’épigénétique. Il ne vise pas à être exhaustif
mais à soulever quelques points de réflexions que les avancées dans le champ de
l’épigénétique interpellent. Il s’inscrit dans les débats nécessaires pour mieux appréhender
dans quelle mesure les caractéristiques spécifiques de l’épigénétique peuvent affecter le type
de questions que l’on peut se poser sur la société humaine. Dans le cadre de la recherche, de
nombreuses questions et enjeux s’inscrivent dans le champ des études sur l’épigénétique
comme interface entre les gènes et l’environnement d’une part et d’autre part comme support
de l’héritabilité et de la réversibilité de cette interface. Si les incertitudes scientifiques de ces
approches demeurent importantes, les connaissances actuelles ont des implications cliniques.
Les enjeux de l’application médicale des connaissances en épigénétiques s’inscrivent au
minimum dans trois champs :
4Pour autant, les questionnements éthiques, sociaux et légaux abordés en termes de recherche
et de clinique se recouvrent et s’enrichissent pour réfléchir aux conditions dans lesquelles
l’essor de l’épigénétique peut être concilié avec le respect des normes existantes et en devenir.
5À la lumière des découvertes en épigénétique, il apparaît de plus en plus évident que les
conditions de vie auxquelles sont exposées les personnes durant leur développement (fœtus,
enfant et adolescent) ont une influence sur leur corps et participent à la création d’inégalités
de santé au sein de la société.
6Considérer les marques épigénétiques, qu’elles que soient leur nature et leur régulation,
comme une interface entre des gènes et l’environnement conduit à questionner directement ce
que l’on entend par environnement. Comme l’a fait observer le professeur Jean-Claude
Ameisen [1][1]Audition publique organisée par l’Office parlementaire… :
7
« Le fait d’utiliser ce mot au singulier donne l’impression que la frontière entre l’intérieur et
l’extérieur est un élément évident. Or, cela dépend très largement de ce qui intéresse
l’observateur. L’environnement d’un gène est ainsi constitué par les autres gènes, l’ADN, les
protéines qui les entourent dans le noyau. L’environnement d’un noyau est le cytoplasme de la
cellule et les mitochondries qu’elle contient. Celui d’une cellule est composé des dizaines de
milliers de milliards de cellules qui composent notre corps. À l’intérieur de cet environnement, se
trouvent les centaines de milliers de milliards de bactéries qui constituent le microbiote et ont une
influence sur notre santé et le développement de maladies. Il existe aussi l’environnement
extérieur : non vivant, vivant, humain. C’est l’ensemble de ces différentes composantes des
environnements que l’épigénétique explore, puisqu’elle considère l’effet de l’histoire singulière
de l’individu et de ses environnements sur la façon d’utiliser les gènes. »
8Pour autant, la recherche s’attache à établir une liste des facteurs environnementaux, tels que
les agents environnementaux ou le stress puisque « tout facteur extérieur pouvant moduler le
développement normal et l’épigénome peut être considéré comme un dérèglement
environnemental qui impacte l’activité du génome sans altérer la séquence de l’ADN »
(Skinner, 2011).
11Au-delà de ces préoccupations de justice, les facteurs environnementaux influent sur les
marques épigénétiques à travers deux de leurs traits fondamentaux que sont la réversibilité et
la transmissibilité en termes d’enjeux de responsabilités. Aussi, les questions de justice
environnementale et de justice intergénérationnelle des déterminants environnementaux
complexes qu’implique l’épigénétique doivent croiser des préoccupations de responsabilités
en termes d’équité et de respect des libertés individuelles.
12Si les processus moléculaires qui permettent la modulation de l’expression des gènes
n’entraînant pas la modification de la séquence d’ADN sont de nature diverse, ils ont pour
caractéristique d’être dynamiques, plastiques et potentiellement réversibles en fonction de
l’environnement et dans le temps. Pour autant, cette réversibilité qui demande encore à être
mieux appréhendée quant à ses mécanismes et ses conditions de réalisation, doit être mise en
balance avec l’héritabilité des variations épigénétiques. Ces variations sont héritables d’une
cellule à sa descendance, donc pendant la vie de l’individu. Elles peuvent de plus être
transmissibles dans les cellules germinales, donc d’un individu à ses descendants. Ce type de
transmission permet le passage de certains traits sur plusieurs générations sans que les
différentes progénitures soient réexposées à un comportement délétère ou inadéquat (Dias &
Ressler, 2014 ; Monhonval & Lotstra, 2014). Enfin, cette transmission au travers des cellules
germinales est à différencier de la possibilité de transmission au travers de l’exposition
comportementale, avec apparition de modifications épigénétiques dans les cellules neuronales
de la progéniture.
14Ces questions renvoient à des possibles implications juridiques qui impliquent de mieux
appréhender les mécanismes de programmation épigénétique avant d’attribuer des
responsabilités morales. Les données actuelles indiquent bien que les maladies ou les
comportements humains, longtemps perçus comme résultant de l’action libre des personnes,
sont susceptibles d’être le fruit de prédispositions épigénétiques (Stapleton et al., 2012). Au
regard des propriétés des différents mécanismes et modifications épigénétiques mis à jour, les
questions de normalité épigénétique et de plasticité épigénétique demeurent sans réponse. Ces
deux « ambiguïtés biologiques » majeures viennent compliquer de façon significative
l’identification et l’attribution de responsabilités morales en lien avec le développement des
connaissances en épigénétique. S’il convient de ne pas mettre à contribution le tort law au
regard des connaissances actuelles pointant une multitude de responsabilités épigénétiques
divergeant sur plusieurs plans, il demeure pour autant essentiel d’engager les débats pour
promouvoir des politiques de santé raisonnables.
15Enfin, il convient de rester vigilant sur les questions qui découleraient de la reconnaissance
de responsabilités épigénétiques. Le glissement vers la discrimination est un risque. Ainsi,
l’épigénétique en ce qu’elle permet d’illustrer et de mieux comprendre l’influence persistante
de situations familiales et structures sociales injustes sur la santé des populations, suggère que
les modifications épigénétiques soient en partie dépendantes de la race, de la classe ou du
genre (Guthman et Mansfield, 2012). Sans aller jusqu’à la « racialisation » de l’espèce
humaine (Timperio, Tobin, Hebert et Hegazi, 2015), la stigmatisation de certains groupes,
comme celui des femmes du fait notamment des recherches sur l’impact du « comportement
maternel » (mothering) sur la santé des enfants, est une dérive à envisager. Même si le
contexte sociopolitique en Occident est fondé sur les droits humains et le système
démocratique libéral, d’une part, ce contexte peut changer rapidement, d’autre part, il diffère
entre les pays (Meloni, 2015b). Ce dernier constat est susceptible d’ouvrir la voie vers une
attribution injuste de responsabilités rétrospectives à l’individu (Hedlund, 2012).
20Ces applications ont des conséquences non seulement sur la conception de la santé
individuelle et celle de la santé publique, mais aussi sur les nouvelles approches
thérapeutiques, notamment dans les droits des patients se prêtant aux études cliniques
évaluant ces nouveaux traitements.
22Les connaissances en épigénétique constituent une plus-value évidente pour enrichir les
actions de prévention, dès lors que les actions prévention (e. g. réversion et méditation,
chapitre 14) disposeront de données probantes suffisantes. Cette médecine préventive en ce
qu’elle cible également le « mieux-être » de chacun se situe à la frontière entre interventions
thérapeutiques et mélioratives. Dans ce cadre, le développement des connaissances
épigénétique pourrait conduire à certaines formes d’amélioration humaine (Gesche, 2010)
soulevant alors des enjeux éthiques, sociétaux et réglementaires en lien avec la question de
l’homme augmenté. L’aspect prédictif de la médecine, quant à lui, vise à établir une
cartographie personnalisée des facteurs de risque et des éléments protecteurs de la santé d’une
personne pour évaluer le risque de développer une maladie et pour proposer les traitements les
plus appropriés, médicamenteux et autres. L’enjeu prédictif implique tout autant les avancées
de recherche en épigénétique environnementale que les avancées en épigénétique moléculaire
et leurs enjeux de justice, de responsabilité mais aussi d’éthique médicale. Enfin, la médecine
participative considère que les patients sont des acteurs de leur santé et de leurs soins. Ils sont
désormais considérés comme des « patients experts », disposant de connaissances théoriques
sur les actions de soins en lien avec leur épigénome et d’un savoir subjectif issu de leur vécu
de leurs troubles et enrichi de connaissances sur l’impact de leurs conditions de vie sur leur
épigénome. Chacune de ces quatre cibles implique que psychologiquement le sujet se sente
impliqué et motivé dans la durée. Ce constat questionne directement la connaissance de
l’épigénome favorisant l’agentivité du sujet (Sen, 1985), entendu comme l’habileté d’un
individu à agir en fonction de ce qu’il considère comme valable, pour disposer d’un pouvoir
d’agir pour sa santé physique et psychique. Force est de constater cependant que les
connaissances actuelles ne permettent pas de relier agentivité et épigénome et nécessitent une
certaine prudence quant à l’application de l’épigénétique pour la médecine participative.
27Ces enjeux de recherche clinique s’inscrivent dans une « éthique de l’application des
connaissances », inclusive de la recherche fondamentale et attentive au caractère subjectif de
l’interprétation des connaissances. La collaboration interdisciplinaire et une bonne
communication publique concernant le risque épigénétique seront importantes pour faire
progresser le cadre de restitution des résultats de la science épigénétique.
Conclusion
Notes
[1]
[2]
[3]
[4]
[5]
[6]
https://www.personalgenomes.org.uk/(consulté le 2 août
2022).
Chapitre 14. Méditation et épigénétique
Perla Kaliman
Dans Epigénétique et santé psychologique (2024), pages 377 à 393
Un nombre croissant de recherches scientifiques est consacré à la compréhension des réponses neurophysiol
induites par les méthodes qui améliorent la gestion du stress. Parmi celles-ci, les pratiques de méditation bas
conscience, qui cultivent intentionnellement les capacités attentionnelles, sont devenues une approche de plu
avec une accumulation de preuves expérimentales d’effets bénéfiques sur les variables psychologiques, neur
endocrines et immunitaires. Au cours des dernières années, un nombre encore restreint d’études ont commen
l’entraînement mental basé sur des pratiques de méditation pouvait influencer positivement les profils d’expr
identifiant des gènes candidats et des voies biologiques qui semblent sensibles aux pratiques contemplatives
jour, les implications cliniques de ces résultats moléculaires et leurs bases épigénétiques potentielles à long t
essentiellement inconnues. Le présent article aborde ces sujets d’un point de vue général et analyse les future
perspectives de recherche au carrefour des sciences contemplatives et de l’épigénétique.
1 D ans les États-Unis et l’Europe du début du XXesiècle, les mouvements eugénistes (du
grec ἔυγενης, qui signifie « bien né ») affirmaient que les qualités mentales et physiques
étaient héréditaires et que l’influence de l’environnement était négligeable. Ces idées
déterministes ont fortement influencé le climat sociopolitique de l’époque. Par exemple, elles
ont été utilisées pour justifier l’approbation d’une loi par la Cour suprême des États-Unis en
1927, qui autorisait les procédures de stérilisation obligatoire sur les êtres humains afin de
réduire la propagation de caractéristiques indésirables [par exemple, l’analphabétisme, la
pauvreté, les maladies mentales, la délinquance, l’alcoolisme] « pour la protection et la santé
de l’État » [Buck v. Bell, 274 U.S. 200 ; 1927] (Reilly, 2015). Ces atroces violations des
droits de l’homme, soutenues par les idées eugéniques, étaient fondées sur une rhétorique qui
ignorait complètement la pensée scientifique reconnaissant le pouvoir de l’environnement. En
1899, le biologiste William Morton Wheeler déclarait que les deux tendances, le
préformationnisme (hérédité et stabilité) et l’épigenèse (changements et processus), «
trouveront leurs correctifs dans la recherche » (Wheeler, 1899). Confirmant la vision de
Wheeler, il est aujourd’hui incontestable que l’information génétique héritée est fortement
influencée par un large éventail de facteurs liés à l’environnement et au mode de vie (Párrizas,
Gasa, Kaliman, 2012). Les recherches menées ces dernières années révèlent les mécanismes
complexes par lesquels les cellules peuvent être « structurellement modifiées », même par «
des habitudes corporelles ou mentales modifiées », comme le soupçonnait Charles Darwin il y
a cent cinquante ans (Darwin, 1868). Les facteurs environnementaux génèrent de manière
dynamique des couches de données moléculaires qui modulent l’information contenue dans le
code génétique. Ces informations épigénétiques [épi, du grec, signifie autour] régulent de
manière stable l’expression des gènes sans altérer la structure primaire de l’ADN (Berger,
Kouzarides, Shiekhattar, Shilatifard, 2009).
2Au cours des quinze dernières années, de nombreuses études ont associé les altérations
neurophysiologiques et comportementales déclenchées par le stress psychosocial à
l’acquisition de marques épigénétiques stables. L’héritabilité de l’information épigénétique à
travers la division cellulaire dans les cellules somatiques semble expliquer les effets durables
des expositions environnementales au niveau individuel. Les mécanismes épigénétiques tels
que la méthylation de l’ADN dans l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, les
modifications de l’activité des histones désacétylases (HDAC, une famille d’enzymes qui
éliminent les groupes acétyles des histones et favorisent l’inhibition de l’expression des
gènes) et des différents types de petits ARN non codants sont associés au développement de
psychopathologies liées au stress dans des modèles animaux et chez l’être humain (Weaver et
al., 2004 ; Hu et al., 2017 ; Turecki, Meaney, 2016 ; Argentieri et al., 2017 ; Tyrka, Ridout,
Parade, 2016 ; Misztak et al., 2018 ; Yuan et al., 2018).
3L’information épigénétique peut être héritée ou acquise, mais, fait important pour la
recherche biomédicale, elle est potentiellement réversible. Des médicaments sont activement
conçus et testés pour restaurer l’activité des gènes dans les maladies causées ou aggravées par
des mécanismes épigénétiques (par exemple, le cancer, l’inflammation) (Cao, Zwinderman,
Dekker, 2018 ; Agrawal, Das, Vyas, Hajdúch, 2018). De même, il existe de plus en plus de
preuves de la réponse épigénétique des interventions pharmacothérapeutiques pour les
troubles liés au stress (Schiele, Domschke, 2018 ; Ziegler, Schiele, Domschke, 2018).
Cependant, peu de recherches ont été menées jusqu’à présent sur le potentiel épigénétique des
approches non pharmacologiques pour améliorer la santé mentale. Des données
encourageantes récentes décrivent des changements dans les profils de méthylation de l’ADN
en réponse à la thérapie cognitivo-comportementale et au soutien social (Roberts et al., 2015 ;
Brody, Yu, Chen, Beach, Miller, 2016). En outre, les résultats obtenus chez les rongeurs
suggèrent qu’un modèle environnemental comprenant un enrichissement cognitif,
somatosensoriel, moteur et visuel, peut réduire efficacement les conséquences psychologiques
et comportementales des traumatismes et du stress en supprimant les marqueurs épigénétiques
et en améliorant la neurogenèse adulte et la plasticité synaptique (Gapp et al., 2016 ;
McCreary, 2016 ; Nithianantharajah, Hannan, 2006). Chez l’homme, l’enrichissement
environnemental peut être considéré comme inhérent à l’entraînement à la pleine conscience à
travers des pratiques basées sur la méditation, en particulier la stimulation perceptive aux
niveaux cognitif et somatosensoriel. Ces aspects de la pratique de la pleine conscience
sont décrits clairement dans le livre de Francisco Varela et collaborateurs The Embodied
Mind (Varela, Rosch & Thompson, 2017) :
6Au cours des dix dernières années, plusieurs études ont exploré l’impact de l’expression
génique des interventions basées sur la méditation dans des populations saines et cliniques.
Les méthodologies de criblage à haut débit pour analyser le niveau d’expression des gènes
(transcrits) et des prédictions bio-informatiques ultérieures, ont permis d’identifier des
nombreux gènes candidats et des voies biologiques qui semblent être sensibles aux pratiques
contemplatives (Black, Christodoulou, Cole, 2019). Cependant, nous ne savons pas encore si
ces changements d’expression génique induits par les interventions basées sur la méditation
sont générés par une régulation épigénétique, car ils n’ont pas été associés de manière causale
à des mécanismes épigénétiques (par exemple, des changements spécifiques de méthylation
de l’ADN ou des modifications des histones).
1. L’épigénétique chez les méditants expérimentés
7En général, les études de recherche en science contemplatives considèrent comme méditants
expérimentés les personnes qui maintiennent une pratique de méditation stable et quotidienne
depuis plusieurs années. Les résultats obtenus chez les méditants expérimentés en dehors des
périodes de pratique formelle, soutiennent l’hypothèse de changements épigénétiques sous-
jacents durables acquis par un entraînement prolongé. Par exemple, des profils
transcriptionnels modifiés et des caractéristiques neurophysiologiques différentielles ont été
détectés chez les méditants expérimentés par rapport aux sujets contrôles sans expérience en
méditation (Dusek et al., 2008 ; Ferrarelli et al., 2013 ; Lazar et al., 2005 ; Chételat et al.,
2017). Nous pouvons également supposer que l’impact épigénétique de la pratique de la
méditation pourrait être dynamique, étant donné que des résultats transcriptionnels et
neurophysiologiques similaires ont été détectés après des périodes d’entraînement
relativement courtes [par exemple Dusek et al., 2008 et Dentico et al., 2016 ; Acevedo,
Pospos, Lavretsky, 2016 ; Kurth, Cherbuin, Luders, 2017 ; Bhasin et al., 2013). Ces
conjectures intrigantes commencent à être explorées. À ce jour, cinq études ont analysé les
profils épigénétiques des cellules mononucléaires du sang périphérique [PBMC] chez des
méditants expérimentés (Kaliman et al., 2014 ; Chaix et al., 2017 ; García-Campayo et al.,
2018 ; Chaix, 2020 ; Mendioroz, 2020).
9Dans une autre étude (Chaix et al., 2017), nous avons comparé le rythme de vieillissement
épigénétique chez des méditants expérimentés et des non-méditants. Outre la biologie des
télomères (Blackburn, Epel, Lin, 2015), des sites spécifiques de méthylation de l’ADN dans le
génome permettent de prédire avec précision le taux de vieillissement des cellules (Horvath,
2013). Le niveau d’écart entre l’âge biologique calculé par les niveaux de méthylation de
l’ADN et l’âge chronologique indique le taux de vieillissement épigénétique. Il a été signalé
que le stress et les traumatismes cumulés au cours de la vie accélèrent le rythme de l’horloge
épigénétique (Mehta et al., 2022 ; Zannas et al., 2015). Un rythme accéléré de l’horloge
épigénétique est associé à plusieurs maladies chroniques liées à l’âge et au risque de mortalité
toutes causes confondues, tandis qu’une horloge épigénétique plus lente semble prédire la
longévité ainsi qu’une meilleure forme cognitive et physique chez les personnes âgées
(Horvath, Raj, 2018). Notamment, nous avons détecté que la vitesse de vieillissement
épigénétique chez les méditants diminuait significativement avec le nombre d’années de
pratique formelle, ce qui suggère que l’intégration de la méditation dans une routine
quotidienne peut avoir des effets protecteurs croissants sur le taux de vieillissement
épigénétique, avec des bénéfices potentiels pour la santé à long terme.
11Quelques études très récentes ont exploré l’impact des entraînements courts dans des
techniques basées sur la pleine conscience chez des sujets affectés par des troubles causées ou
aggravées par le stress, tels que le TSPT (Bishop et al., 2018 ; Roque-Lopez, 2021 ;
Kaliman et al., 2022) et les maladies cardiovasculaires (Pavanello et al., 2019 ; Dal Lin,
2021).
12Bishop et ses collègues (Bishop, 2018) ont analysé l’ADN génomique isolé à partir
d’échantillons de sang périphérique de vétérans souffrant de TSPT de longue date. Les
participants ont été classés comme répondeurs ou non-répondeurs selon l’amélioration de
leurs symptômes du TSPT après un programme pour réduire le stress basé sur la pleine
conscience, comprenant une psychoéducation sur le TSPT (n = 11/groupe). Pour identifier des
biomarqueurs potentiels, les auteurs ont exploré le statut de méthylation des sites CpG dans
les régions de deux gènes, le transporteur de sérotonine associé à la dépression (SLC6A4) et
la protéine 5 de liaison au FK506 liée à l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (FKBP5).
Les différences de pourcentage de méthylation ont été évaluées avant et après le programme
dans les deux groupes. Alors qu’aucun changement n’a été détecté dans le statut de
méthylation du gène SLC6A4, après l’intervention, les répondeurs avaient une diminution et
les non-répondeurs une augmentation de la méthylation de l’intron 7 de FKBP5, qui contient
un élément de réponse aux glucocorticoïdes. Cette étude suggère que la méthylation du gène
FKBP5 pourrait être un biomarqueur de la diminution de symptômes du TSPT en réponse au
programme et fournit des informations pertinentes sur les mécanismes moléculaires
déclenchés par l’entraînement à la pleine conscience.
13Dans une étude récente notre équipe a analysé des changements dans la méthylation de
l’ADN, à la suite d’une intervention psychothérapeutique groupale où l’entraînement en
méditation est un ingrédient majeur, dans la salive d’adolescentes victimes de nombreuses
expériences négatives durant l’enfance (ou en anglais, adverse childhood experiences ; ACE)
(n = 44). Le programme a conduit à une réduction significative des symptômes du TSPT et à
une amélioration de la présence attentive/conscience. Nous avons observé que ces
changements étaient corrélés avec la méthylation de l’ADN de centaines de gènes, dont
certains sont potentiellement cibles des troubles de santé et de comportement associés aux
ACE (Roque-Lopez, 2021 ; Kaliman, 2022).
14Concernant les maladies cardiovasculaires, dans une étude longitudinale pilote, Pavanello
et coll. (2019) ont exploré l’effet d’un entraînement intensif de soixante jours dans la réponse
de relaxation chez des patients après un infarctus du myocarde (n = 20) et chez des sujets
sains (n = 10), sur l’horloge épigénétique en leucocytes. La réponse de relaxation contrecarre
la réponse au stress et peut être volontairement éveillée en concentrant l’attention sur un mot,
un son ou une chanson, une phrase, une prière répétitive ou un mouvement, sans se laisser
entraîner par des pensées spontanées (Benson, Beary, Carol, 1974). Les auteurs de cette étude
ont constaté une diminution de l’âge biologique à partir de la méthylation de l’ADN après les
pratiques de relaxation chez les sujets sains, mais pas chez les patients. Le même groupe a
rapporté des changements d’expression de plusieurs miRNAs impliqués dans les maladies
coronariennes et la sénescence cellulaire en PBMCs des sujets après un infarctus du myocarde
comparés avec des sujets sains (n = 120) (Dal Lin, 2021).
16Des essais longitudinaux randomisés et contrôlés portant sur des échantillons plus
importants sont nécessaires pour identifier et valider les événements épigénétiques spécifiques
déclenchés par les interventions basées sur la méditation et, surtout, pour caractériser
l’efficacité réelle de ces changements moléculaires dans l’amélioration du bien-être et des
soins de santé. Le fait que les profils épigénétiques puissent être influencés de manière
significative sur de courtes périodes par les expositions environnementales et le mode de vie
doit être pris en compte pour la collecte et la modélisation des données.
17La prédiction des voies de signalisation cellulaire et des réseaux fonctionnels par une
analyse bio-informatique basée sur des données à haut débit fait partie intégrante de la
recherche moléculaire. Ce type d’analyse est souvent présenté comme les principaux résultats
des études de méditation impliquant une caractérisation moléculaire. Cependant, il est
essentiel de considérer que le modèle et le niveau des marques épigénétiques et de
l’expression des gènes diffèrent généralement selon les types de cellules et les tissus. Les
changements détectés dans des échantillons biologiques accessibles (par exemple, la salive, le
sang ou les cellules de la peau) peuvent ne pas refléter l’état dans d’autres tissus et organes.
Bien que les méthodes bio-informatiques soient de bons points de départ dans la recherche
biomédicale, la validation expérimentale de ces données est nécessaire. Par conséquent, des
futures études moléculaires sont nécessaires pour explorer les associations entre l’expression
des gènes et les changements épigénétiques en réponse aux interventions basées sur la
méditation et des résultats neurophysiologiques spécifiques chez des sujets sains et dans des
conditions cliniques.
18Dans les années à venir nous devrions aborder quelques questions fondamentales. La
méditation peut-elle induire des événements épigénétiques stables liés à la prévention des
maladies et au vieillissement sain ? Les interventions basées sur la pleine conscience peuvent-
elles aider à prévenir ou à contrecarrer la dimension épigénétique des traumatismes et de
l’exposition au stress ? Quelles sont les périodes sensibles pour cela ? La pratique de la
méditation pourrait-elle modifier l’épigénome des cellules germinales [ovocytes ou
spermatozoïdes], suggérant un potentiel de transmission des informations acquises aux
générations suivantes ? En effet, les recherches sur les modèles animaux et les données
épidémiologiques humaines suggèrent que les informations épigénétiques acquises par les
expériences parentales, y compris le stress maternel ou paternel dans la période
préconceptionnelle, peuvent expliquer la susceptibilité de la progéniture à certaines maladies,
altérations cérébrales, développement de psychopathologies et troubles de comportement
(Yehuda, Meaney, 2018 ; Fitz-James, Cavalli, 2022). Ces résultats, et bien d’autres,
soulignent la nécessité de sensibiliser la médecine et les décideurs politiques au potentiel
impact multigénérationnel du stress. La réversibilité potentielle des informations
épigénétiques et la possibilité de moduler l’épigénome vers des états plus sains à travers les
générations sont des sujets essentiels pour les recherches futures sur l’épigénétique et le bien-
être. Cette recherche pourrait offrir une perspective moléculaire à un enseignement clé des
traditions contemplatives, l’interconnexion.
Remerciements
onclusion
Fabienne Lemétayer, Marion Trousselard, Cyril Tarquinio
Dans Epigénétique et santé psychologique (2024), pages 410 à 415
chrome_reader_modeFeuilleter
1 L ’engouement de ces dernières décennies pour l’épigénétique tient à ce qu’il vient
bousculer les excès du déterminisme génétique. Nos gènes ne sont plus les seuls maîtres du
destin de nos cellules. L’avancée des recherches en épigénétique a permis de mettre au jour le
rôle déterminant des réactions chimiques sur l’expression des gènes, par l’activation ou la
désactivation de gènes à des moments et à des endroits spécifiques. Ces changements dans
l’expression des gènes n’impliquent pas cependant de modification de la séquence d’ADN, ce
qui signifie qu’il y a un changement dans le phénotype, sans changement dans le génotype. Il
existe au moins deux processus connus pour déclencher ces modifications épigénétiques, à
savoir la modification des histones (protéines chromosomiques dont la trop forte
concentration empêche l’accès à l’ADN, ce qui inhibe l’expression des gènes ; la modification
des histones consiste à ajouter ou à retirer des groupes chimiques de l’histone afin de réguler
leur concentration) et la méthylation de l’ADN (transfert d’un groupe méthyle à une position
spécifique de l’ADN, afin de moduler le recrutement des protéines qui sont essentielles pour
initier l’expression des gènes ; la méthylation bloque l’expression des gènes et le déblocage se
fait par déméthylation). D’autres processus en lien avec les mARN sont étudiés et porteurs de
perspectives pertinentes, notamment en termes de caractérisation de biomarqueurs prédictifs
(Tomei, Manjunath, Murugesan, Al Khodor 2021 ; Wang, Chen, Sen, 2016).
2Tout au long de leur vie, les individus sont exposés à des environnements capables de
déclencher des changements chimiques qui activent ou réduisent les gènes au silence. Ces
expositions conduisent à s’intéresser à l’exposome défini comme le cumul des expositions à
des facteurs environnementaux que subit un organisme, de sa conception à sa fin de vie, en
passant par le développement in utero, complétant l’effet du génome. Dès la périconception,
le mode de vie, l’environnement de vie et d’autres facteurs endogènes hérités des ascendants,
sont capables de provoquer des modifications épigénétiques positives ou négatives ayant des
effets durables sur le développement, le métabolisme et la santé. Ces modifications peuvent
avoir une incidence si profonde sur l’organisme qu’elles modifient de façon permanente le
profil épigénétique d’un individu.
4Dans d’autres domaines, comme celui de la santé, et plus particulièrement encore celui de la
recherche sur le cancer, l’épigénétique joue un rôle essentiel à différents niveaux :
Le diagnostic précoce de la maladie : le séquençage ciblé
de la méthylation est une approche prometteuse qui
permet de détecter les schémas de méthylation anormaux
associés au développement du cancer.
La détection des types de cancer : la détection de
modifications post-traductionnelles anormales dans les
histones est une approche émergente pour le diagnostic du
cancer et la prédiction des résultats.
La conception de nouvelles thérapies (épidrug, épidrogues
ou épimédicaments) : les combinaisons des thérapies
épigénétiques à la chimiothérapie conventionnelle pour
accroître l’efficacité du traitement, et réduire la croissance
de certains cancers récidivants et réfractaires très agressifs
(les médicaments épigénétiques contribuent de plus en
plus à accroître la sensibilité des cellules cancéreuses à la
chimiothérapie).
Le pronostic en termes de survie : des niveaux plus faibles
de modifications post-traductionnelles des histones
(méthylation ou acétylation) sont en effet associés à de
mauvais résultats dans les cancers de la prostate, du
poumon et du rein ; en revanche, des niveaux plus élevés
d’une modification spécifique d’histones sont associés à
un taux de survie plus faible dans le cancer du poumon
(Fardi, Solali & Farshdousti Hagh, 2018).
6Ces progrès déterminants dans le domaine de la santé sont liés à de nouveaux domaines de
recherche et à de nouvelles techniques comme l’épigénétique synthétique. Cette nouvelle
technique consiste à modifier les voies épigénétiques existantes en construisant des voies
artificielles et spécifiques. L’épigénétique synthétique fournit ainsi des outils pour disséquer
les informations de signalisation épigénétique et a le potentiel d’explorer des domaines
jusqu’à présent inaccessibles dans la recherche fondamentale et clinique (Jurkowski,
Ravichandran & Stepper, 2015).
7Cette vocation à rapprocher des champs de recherche jusqu’alors hétérogènes constitue l’un
des apports les plus prometteurs de l’épigénétique, comme en témoignent les nombreux
programmes de recherche en cours sur un plan international. À titre d’exemple, citons celui de
l’Institut Curie et Google qui se sont récemment engagés dans un programme de recherche
conjoint en intelligence artificielle pour développer et mettre en œuvre des méthodes
d’apprentissage profond pour l’analyse de données transcriptomiques et épigénétiques
complexes de cellules uniques. Obtenus à partir d’échantillons de souris et de lignées
cellulaires, ces précieux ensembles de données seront utiles pour développer de nouveaux
algorithmes d’apprentissage profond. À terme, ce projet de recherche vise à caractériser
l’hétérogénéité des tumeurs et à prédire la résistance aux traitements.
8Ce nouveau découpage des aires de recherche a également permis de grandes avancées dans
le domaine des sciences humaines et sociales. L’expansion des recherches en épigénétique a
en effet suscité de nouvelles entreprises empiriques et conceptuelles, ainsi que de nouvelles
interprétations vis-à-vis de phénomènes psychologiques tant au niveau de la compréhension
de l’influence des contraintes innées et acquises sur la trajectoire développementale des
individus (Karmiloff-Smith, Casey, Massand, Tomalski, & Thomas, 2014), qu’au niveau de la
prise en charge de certaines conséquences traumatiques héritées, mais néanmoins réversibles,
à l’aide de psychothérapies ciblées (Yehuda, Daskalakis, Desarnaud, Makotkine, Lehrner,
Koch et al., 2013).
9L’épigénétique soulève enfin des questions de société. Certaines classes sociales sont en
effet plus exposées que d’autres à des niveaux de stress élevés qui, par l’intermédiaire de
modifications épigénétiques, génèrent des risques épidémiologiques également plus élevés.
Les chercheurs ont pour mission de comprendre la nature des mécanismes à l’origine de ces
risques et la société celle de lutter contre ces inégalités. Du point de vue éthique, le champ de
l’épigénétique suscite également de nombreuses questions. Parmi elles, figure celle du risque
de recourir à termes aux biomarqueurs épigénétiques pour classer les individus de manière
déterministe, limitant ainsi leurs perspectives au lieu de les ouvrir.
10Enfin, le battage médiatique suscité par l’expansion de l’épigénétique n’est pas sans risque
de dérives. Entre les pistes sérieusement scientifiques, se glissent en effet quelques
opportunistes pour qui le mot « épigénétique » sonne aussi, et surtout, comme une opportunité
marketing. Le « shampoing épigénétique antipelliculaire » en est une parfaite illustration.
11Pour terminer, gageons que les programmes de recherches scientifiques en cours dans le
champ de l’épigénétique sauront surmonter les défis à venir en matière de santé humaine et
d’adaptation des êtres vivants aux changements.