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Chapitre Ii Et Iii

Le document raconte l'histoire d'un jeune garçon nommé Tomek qui discute avec un vieil homme nommé Icham au sujet d'une mystérieuse rivière appelée Qjar décrite par une jeune fille inconnue. Selon Icham, la rivière Qjar coule à l'envers et son eau aurait des propriétés magiques.

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Chapitre Ii Et Iii

Le document raconte l'histoire d'un jeune garçon nommé Tomek qui discute avec un vieil homme nommé Icham au sujet d'une mystérieuse rivière appelée Qjar décrite par une jeune fille inconnue. Selon Icham, la rivière Qjar coule à l'envers et son eau aurait des propriétés magiques.

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CHAPITRE II

GRAND-PÈRE ICHAM

Le lendemain et les jours qui suivirent, Tomek s’en voulut terriblement d’avoir accepté l’argent de sa visiteuse. Elle ne
devait pas en avoir beaucoup. Il se surprit plusieurs fois à parler tout seul. Il disait par exemple :
— Rien du tout, vous ne me devez rien du tout...
Ou bien :
— Je vous en prie... Pour un sucre d’orge... Mais Tomek pouvait bien inventer toutes les
gentillesses du monde, c’était trop tard. Elle avait payé et elle était partie, le laissant à ses regrets. Ce qui le tracassait aussi,
c’était cette eau dont elle avait parlé, cette rivière au nom étrange qu’il n’arrivait pas à retrouver. Et puis qui était-elle, cette
drôle de fille? D’où venait-elle? Était-elle toute seule? Est-ce que quelqu’un l’attendait près de la boutique ? Et où était-elle
allée ensuite ? Mille questions sans réponses... Il tâcha d’en savoir plus par les clients. Il les questionnait sans en avoir l’air:
— Alors, rien de neuf au village ?
Ou bien :
— Pas beaucoup de passage, hein ?
Dans l’espoir que l’un d’eux finirait par dire :
— Non, pas beaucoup de passage, juste cette fillette l’autre soir...
Mais personne n’y fit la moindre allusion. A croire que Tomek était le seul à l’avoir vue. Quelques jours passèrent
ainsi, puis un après-midi Tomek n’y tint plus. L’idée de ne jamais revoir la jeune fille lui sembla insupportable. Et de ne
pouvoir parler d’elle à quiconque lui était bien cruel aussi. Il laissa donc tout en plan dans la boutique, fourra dans sa poche
une barre de pâte de fruits et courut à grandes enjambées à l’autre bout du village, où se trouvait le vieil Icham.
Le vieil Icham était écrivain public, c’est- à-dire qu’il écrivait pour ceux qui ne savaient pas le faire. Il lisait aussi, bien
sûr. Quand Tomek arriva, il était justement en train de déchiffrer une lettre pour une petite dame qui l’écoutait attenti-
vement. Par discrétion, Tomek se tint à distance le temps qu’ils en aient terminé, puis il s’avança vers son ami.
— Bonjour, grand-père, lança-t-il en portant la main à sa poitrine.
— Bonjour, mon fils, répondit Icham en lui tendant ses deux mains ouvertes.
Ils n’étaient ni le grand-père ni le fils l’un de l’autre, mais comme Icham vivait seul et que Tomek était orphelin, ils
s’étaient toujours appelés comme cela. Ils s’aimaient beaucoup.
L’été, Icham travaillait dans une minuscule échoppe adossée au mur de la rue. Il s’y tenait assis en tailleur, au milieu
des livres. Pour le rejoindre, il fallait grimper trois marches de bois et s’asseoir par terre. Aussi ses clients préféraient- ils le
plus souvent rester debout dans la rue pour dicter leurs lettres ou pour écouter Icham les lire.
— Monte, mon fils.
Tomek franchit les trois marches d’un bond et s’assit lui aussi en tailleur, au côté du vieil homme.
— Est-ce que tu vas bien, grand-père ? commença Tomek en tirant de sa poche la pâte de fruits. Tu as beaucoup de
travail ?
— Merci, mon garçon, répondit Icham en prenant la friandise. Je n’ai jamais de travail, je te l’ai déjà dit. Jamais de
repos non plus. Tout ça, c’est juste la vie qui passe...
Tomek s’amusait beaucoup de ces phrases un peu énigmatiques. On aurait pu prendre Icham pour un grand philosophe
s’il n’avait pas été aussi gourmand. Il adorait les sucreries, et il était capable de bouder comme un enfant de trois ans quand
Tomek oubliait de lui apporter un caramel mou, un nougat tendre, une boule de gomme ou un bâton de réglisse. Sa
préférence allait aux petits pains d’épice en forme de cœur, mais tout lui était bon pourvu que ce ne soit pas trop dur à
mâcher. À cause des dents, bien entendu.
Tomek ne voulait pas s’absenter trop longtemps, et comme la curiosité le poussait, il en vint immédiatement à ce qui
l’intéressait:
— Dis-moi, grand-père Icham, as-tu déjà entendu parler de la rivière Tchar, ou Djar... ?
Le vieil homme, qui mâchouillait déjà sa barre de pâte de fruits, prit le temps d’y réfléchir, puis il répondit lentement :
— Je connais une rivière... Qjar.
— C’est ça! s’exclama Tomek. Qjar! La rivière Qjar !
Et en le répétant, il lui sembla entendre la jeune fille le dire: « ... de l’eau de la rivière Qjar. »
— Celle qui coule à l’envers... continua Icham.

Celle qui... quoi ? bredouilla Tomek, qui n’avait jamais entendu parler d’une chose pareille.
— Qui coule à l’envers, articula Icham. La rivière Qjar coule à l’envers.
— À l’envers ? Qu’est-ce que tu veux dire ? fit Tomek, les yeux écarquillés.
— Je veux dire que l’eau de cette rivière monte au lieu de descendre, mon petit Tomek. Ça t’en bouche un coin, ça !
Icham éclata de rire en voyant la tête que faisait son jeune ami, puis il eut pitié de lui et commença à expliquer :
— Cette rivière prend sa source dans l’océan, tu comprends ? Au lieu de s’y jeter, elle en sort. Un peu comme si elle
aspirait l’eau de la mer. A son début, elle est large comme un fleuve. On dit qu’à cet endroit-là des arbres étranges poussent
sur ses rives. Des arbres qui s’étirent le matin et poussent des soupirs le soir. Et il y aurait là des variétés d’animaux tout à
fait inconnues ailleurs.
— De quelle sorte par exemple ? voulut savoir Tomek. Des animaux dangereux ?
Mais le vieil Icham secoua la tête. Il ne savait
pas.
— En tout cas, continua-t-il, le plus étonnant est bien cette eau qui ne coule pas dans la bonne direction...
— Mais alors, l’interrompit Tomek, qui avait l’esprit curieux, si cette rivière, enfin ce fleuve, aspire l’eau de la mer, le
niveau de la mer devrait baisser...
— Il devrait, mais il ne le fait pas à cause des dizaines d’autres fleuves qui se déversent dans l’océan en même temps,
et dans le bon sens, eux.
— Évidemment, dut reconnaître Tomek, évidemment.
— Ensuite, reprit Icham, la rivière Qjar remonte à l’intérieur des terres. Sur des centaines de kilomètres, dit-on. Elle
devient de plus en plus étroite. Elle perd de l’eau au lieu d’en gagner comme toutes les rivières du monde.
— Mais où cette eau s’en va-t-elle ? demanda Tomek. Il faut bien qu’elle aille quelque part !
Une fois de plus, le vieil Icham dut avouer son ignorance :
— On ne sait pas où cette eau s’en va. Il n’y a pas d’affluents. C’est un grand mystère. Est-ce que tu m’as aussi
apporté un morceau de nougat?
Tomek mit quelques secondes à réagir. Il était à mille lieues de penser à du nougat. Il fouilla dans ses poches en vain.
— Non, grand-père, mais je t’en apporterai tout à l’heure si tu veux. C’est promis. Parle-moi encore de cette rivière,
s’il te plaît.
Le vieil Icham, sans doute déçu, grommela quelques mots incompréhensibles puis se décida à poursuivre.
— Quoi qu’il en soit, la rivière finit par arriver au pied d’une montagne qui s’appelle la Montagne Sacrée.
— La Montagne Sacrée ? fit Tomek, que ce nom-là impressionnait.
— Oui. Ceux qui ont approché cette montagne disent qu’on n’a jamais vu quelque chose d’aussi imposant. Ses
sommets dépassent les nuages. Mais figure-toi que notre petite rivière ne se laisse pas démonter comme cela. Elle l’escalade
tout simplement. Et plus elle monte, plus elle se rétrécit. Elle redevient torrent. Puis simple ruisseau. Tout en coulant à
l’envers, bien sûr, ne l’oublie jamais. Et quand elle arrive tout en haut, elle n’est plus qu’un mince filet d’eau pas plus gros
que mon pouce. Et là, elle s’immobilise enfin et cela forme dans le creux d’une pierre un minuscule bassin de la taille d’un
demi-lavabo. Et cette eau est d’une pureté incroyable. Et elle est magique, Tomek...
— Magique ? reprit le garçon.
— Oui. Elle empêche de mourir...
De nouveau, Tomek entendit la voix claire de la jeune fille : « Elle empêche de mourir, vous ne le saviez pas ? » Icham
avait utilisé exactement les mêmes mots.
— Seulement, poursuivit le vieil homme, personne n’en a jamais rapporté, mon garçon, personne...
— Mais pourtant, s’exclama Tomek, il suffirait de suivre cette rivière jusqu’à sa source, enfin jusque là-haut, de
remplir une gourde de cette fameuse eau et de redescendre !
— Il suffirait... Mais il se trouve que personne n’est jamais arrivé jusque là-haut. Et si quelqu’un y est arrivé, il n’a
pas réussi à redescendre et on n’en a rien su. Et si quelqu’un est arrivé à redescendre, il a perdu sa provision d’eau en route.
Et puis il y a quelque chose qui rend l’entreprise encore plus difficile...
— Quoi donc, grand-père ?
— Eh bien, c’est que cette rivière n’existe sans doute pas et cette montagne non plus.
Il y eut un long silence et ce fut le vieil Icham qui finit par le rompre :
— Au fait, mon garçon, qui t’a parlé de cette rivière ?
Tomek se rappela soudain qu’il était d’abord venu pour raconter à son vieil ami la visite de la jeune fille. Maintenant il
allait enfin pouvoir confier son secret, en savoir plus peut-être.
Il prit une profonde inspiration et s’efforça d’expliquer en détail tout ce qui était arrivé ce soir-là dans sa boutique. Il
n’oublia rien, ni les images de kangourous, ni le sable orange dans la petite fiole, ni le chat qui avait voulu entrer. Il évita
seulement d’évoquer sa main sur le bras de la jeune fille. Cela, il n’était pas utile de le crier sur tous les toits.
Le vieil Icham le laissa parler jusqu’au bout, puis il le regarda avec un sourire que Tomek ne lui avait jamais vu, un
sourire à la fois amusé et plein de tendresse :
— Dis-moi, mon fils, tu ne serais pas amoureux, toi ?
Tomek rougit jusqu’aux oreilles. Il était furieux contre lui-même et contre Icham qui se moquait de lui. Celui-là, il
pourrait toujours courir pour le nougat. Il s’apprêtait à partir quand le vieil homme le rattrapa par la manche et le força à se
rasseoir.
— Attends un peu, voyons...
Tomek se laissa faire. Il ne parvenait jamais à être en colère bien longtemps contre Icham.
— Elle avait une gourde, as-tu dit ?
— Oui, elle en avait une. Elle a dit qu’elle trouverait l’eau et qu’elle la mettrait dedans.
Cette fois Icham ne souriait plus du tout.
— Vois-tu, Tomek, je ne sais pas si cette rivière existe ou non, mais je sais que les hommes la cherchent depuis des
milliers d’années et que personne, je te dis bien personne, n’est jamais revenu avec la moindre goutte de cette fameuse eau.
Des expéditions entières d’hommes dans la force de l’âge, équipés des pieds à la tête et bien décidés à réussir, ont péri avant
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seulement d’apercevoir la Montagne Sacrée. Alors ta petite bohémienne peut bien tapoter sur sa gourde et dire qu’elle la
remplira, c’est aussi impossible que de faire pousser du blé sur le dos de ma main.
— Mais alors, murmura Tomek au bout d’un moment, que va-t-il lui arriver ?
Icham lui sourit :
— Je crois que tu devrais oublier tout ça, mon garçon. Penser à autre chose. Il y a assez de jolies filles dans le village,
non ? Allez, file. Tu as peut-être des clients qui t’attendent...
— Tu as sans doute raison, grand-père, fit Tomek en hochant tristement la tête.
Puis il se leva, pressa les mains du vieil Icham et s’en retourna à pas lents vers sa boutique.

CHAPITRE III
LE DÉPART

A compter de ce jour, l’idée de partir ne quitta plus Tomek. Une nuit, il fit un rêve étrange où la jeune fille était poursuivie
par des tigres qui couraient sur leurs deux pattes de derrière, comme des hommes. Elle l’appelait: « Tomek ! Tomek ! » Il la
prenait par la main et tous deux fuyaient à toutes jambes. Ils entendaient claquer derrière eux les mâchoires des hommes-
tigres, mais ils leur échappaient au dernier moment en se cachant sous un rocher. Là, Tomek demandait à la petite comment
elle pouvait bien connaître son nom et elle répondait en haussant les épaules: « Mais tout le monde te connaît, Tomek ! »
Dans un autre rêve, il était penché au-dessus du bassin d’eau pure, tout en haut de la Montagne Sacrée. Quelque chose
brillait au fond de l’eau, c’était le sou de la petite, celui avec lequel elle avait payé le sucre d’orge. Il le prenait dans sa main
et quand il se retournait, elle était là, souriante, dans une robe de princesse. Et derrière elle, domptés, les hommes-tigres
montaient la garde.
Tomek fixa son départ un matin à l’aube. Ainsi on ne remarquerait pas tout de suite son absence, et quand le vieil
Icham trouverait sa lettre, dans son échoppe, il serait déjà loin.
Les derniers jours, il eut bien du mal à cacher son agitation et il lui sembla qu’on le regardait drôlement dans son
épicerie. Comme s’il avait porté sur lui la marque de son grand projet, comme si quelque chose le trahissait, une lumière
particulière dans les yeux, peut-être. Il s’interrogea longuement sur les habits qu’il devait prendre. Ce n’était pas commode
car il n’avait aucune idée de ce qui l’attendait en chemin. Ferait-il froid ou chaud dans ces contrées lointaines? Fallait-il se
munir de chaussettes de laine, d’un épais pull-over et d’un passe-montagne? Ou bien fallait-il au contraire être le plus léger
possible pour ne pas être embarrassé ? Il ne savait pas non plus quel matériel emporter avec lui. Il chercha des réponses dans
les quelques livres d’aventures qu’il aimait, mais il n’en trouva guère. La plupart des aventuriers ne possédaient rien et son
préféré, Robinson Crusoé, encore moins que les autres puisqu’il avait tout perdu au cours de son naufrage. La jeune fille aux
sucres d’orge n’avait rien non plus, semblait-il. Aussi Tomek décida- t-il de suivre leur exemple et de n’emporter avec lui
que l’indispensable.
Il lui fallait d’abord une bonne couverture de laine car il devrait sans doute dormir à la belle étoile et les nuits seraient
vite fraîches.
Il avait également besoin d’une gourde. Or, il en avait justement une en peau de loutre. Il la fixerait solidement à sa
ceinture et elle lui servirait pour son usage personnel. Et aussi pour rapporter l’eau de la rivière Qjar. Si jamais il la trouvait,
naturellement.
Il confectionna lui-même, dans un tissu très résistant, une pochette de quelques centimètres, pas plus, dans laquelle il
logea la pièce de la jeune fille. Ainsi il pourrait la lui rendre dès qu’il la trouverait. Au cas bien sûr où il la retrouverait...
D’ici là, la pochette resterait cachée sous sa chemise, attachée à son cou par un cordon, et bien malin qui irait la lui prendre.
Dans les poches de son pantalon, il mit seulement un couteau à ours, au cas où il aurait à se défendre, et deux
mouchoirs sur lesquels sa mère avait autrefois brodé le T de son prénom à lui, Tomek.
Le dernier soir, après avoir vérifié que ses affaires étaient prêtes, il s’assit derrière son comptoir, alluma sa lampe à
huile et il écrivit pour Icham la lettre que voici.

Cher grand-père Icham,


Tu lis toujours les lettres des autres mais celle-ci est pour toi et tu n ’auras pas besoin de la lire à haute voix. Je
sais que je vais te faire de la peine et je te demande de me pardonner. Je suis parti ce matin pour la rivière Qjar. Si j’y
arrive, je te rapporterai de son eau. J’espère retrouver en chemin la jeune fille dont je t’ai parlé, puisqu’elle va là-bas
aussi. Je te laisse la clef du magasin car là où je vais je risquerais de la perdre. Je reviendrai le plus tôt possible.
À bientôt. Tomek.

Il eut du mal à retenir ses larmes en glissant la lettre dans l’enveloppe. Icham avait bien vieilli ces derniers mois. Ses
joues s’étaient creusées. Ses mains ressemblaient à de vieux parchemins. Serait-il encore vivant quand Tomek reviendrait ?
Et d’ailleurs, reviendrait-il un jour? Il n’en était pas sûr du tout.
Il se coucha tout habillé sur son lit et dormit quelques heures d’un sommeil sans rêves. Quand il se réveilla, il faisait
encore nuit et un rayon de lune éclairait faiblement l’arrière-boutique. Il sauta sur ses deux pieds, le cœur plein de joie. Ainsi
c’était aujourd’hui ! Il lui sembla qu’il avait patienté une éternité et que le plus beau jour de sa vie était enfin arrivé. Un
immense espoir l’envahit. Il trouverait la rivière Qjar, c’était certain. Il escaladerait la Montagne Sacrée. Il rapporterait
l’eau. Il reverrait aussi la jeune fille, bien sûr, et il lui rendrait son argent !
Il but un grand bol de chocolat et mangea de bon appétit plusieurs tartines de beurre et de confiture. Ensuite il s’habilla
chaudement, vérifia que la gourde était bien fixée à sa ceinture, que la pochette était bien à sa place sous sa chemise et qu’il
avait dans ses poches tout ce qu’il avait prévu d’y mettre. Il y ajouta au dernier moment un bon morceau de pain. Pour
finir, il roula bien serré sa couverture de laine et l’attacha sur ses épaules, puis il alla à la porte de la boutique et là, il fit
ce qu’il n’avait jamais fait de toute sa vie : il retourna la petite pancarte qui y était accrochée. Désormais elle indiquait:
FERMÉ.
Tomek traversa les rues silencieuses du village jusqu’à l’échoppe du vieil Icham. La toile était tirée. Il l’écarta sans
bruit. Sur le pupitre qu’Icham utilisait pour écrire, Tomek déposa la clef de l’épicerie, l’enveloppe contenant sa lettre
d’adieu et un gros morceau de nougat.
« Au revoir, grand-père... » murmura-t-il encore, comme si le vieil homme pouvait l’entendre. Puis il revint sur ses
pas et jeta en passant un dernier coup d’œil à sa boutique. Il s’engagea enfin à grandes enjambées sur ce chemin qu’il
avait pris si souvent déjà. Seulement, cette fois, il ne ferait pas demi-tour. Cette fois, il s’en allait pour de bon. Il était un
aventurier. Comme pour le saluer, un vol d’oies sauvages dessina très haut dans le ciel un triangle parfait. Elles allaient
vers le sud, comme Tomek. « J’arrive ! » leur lança- t-il, et sa poitrine se gonfla de bonheur.
En ces temps anciens, on avait de la géographie une idée assez vague. On se doutait bien que la terre était ronde,
mais beaucoup de gens n’en étaient finalement pas si convaincus. « Si la terre est ronde, disaient-ils, est-ce que ceux qui
sont en dessous ont donc la tête en bas ? Et s’ils ne tombent pas, est-ce parce qu’ils sont collés par leurs semelles? » Il
n’y avait ni cartes précises comme aujourd’hui, ni panneaux indicateurs. On se dirigeait en observant le soleil, la lune,
les étoiles... Et on se perdait assez souvent, il faut bien le reconnaître.
Tomek avait résolu d’aller toujours vers le sud, là où se trouvait l’océan, d’après Icham. Une fois là-bas, pensait-il,
il serait bien temps de choisir la droite ou la gauche pour tâcher de trouver la rivière Qjar. Pendant une bonne partie de
la journée, il marcha dans des paysages qui lui étaient familiers, de collines en plaines, s’arrêtant seulement pour
manger un peu de son pain, boire à sa gourde ou grappiller quelques fruits dans les arbres.
Mais au fur et à mesure que le soir venait, il lui sembla que l’horizon s’élargissait et qu’il était barré au loin par
une sorte d’interminable trait noir et horizontal. Quand il fut à quelques centaines de mètres, il vit que c’était une forêt,
la plus grande qu’il eût jamais vue. L’idée de la traverser ne lui plaisait qu’à moitié, mais la contourner représenterait
certainement plusieurs journées de marche, plusieurs semaines, qui sait ? À chaque jour suffit sa peine, se dit finalement
Tomek, qui commençait à ressentir la fatigue. Il revint donc un peu en arrière, là où il avait remarqué un arbre isolé qui
formait une sorte de parapluie, et dont les branches atteignaient presque le sol. Il se glissa dessous et s’enroula dans sa
couverture. Dans un demi-sommeil, il pensa encore qu’il serait bon pour lui de trouver un compagnon de route, que les
aventuriers en avaient souvent un, et qu’il se sentirait moins seul ainsi. Mais sa fatigue était si grande qu’il s’endormit
avant même d’avoir eu le temps d’en éprouver du chagrin.

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