Idéalisation des Étrangers en Grèce Antique
Idéalisation des Étrangers en Grèce Antique
MÉMOIRE
PRÉSENTÉ
DE LA MAÎTRISE EN HISTOIRE
PAR
MATHILDE CAMBRON-GOULET
NOVEMBRE 2007
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques
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REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier:
Janick Auberger, pour avoir soutenu avec enthousiasme ce projet quand il était encore
un casse-tête en pièces détachées ;
Marie-Ève, Frédéric, Dominique et Julien, pour l'éprouvante journée du dépôt;
Pauline Léveillé, pour sa toute-puissance ;
Ma famille, pour ses encouragements;
Julien, pour sa présence et sa patience.
TABLE DES MATIÈRES
RÉSUMÉ v
INTRODUCTION 1
Le mythe des races 5
Du mythe des races à l'âge d'or. 10
L'âge d'or dans le temps du mythe 11
Âge d'or et idéal: comment passe-t-on du mythe d'origine au modelage de la
perception de l'altérité 7 12
CHAPITRE 1. LA RELATION ENTRE L'ALTÉRITÉ ET L'ÂGE D'OR: LES
PEUPLES MYTHIQUES 14
Introduction à la typologie 14
Les peuples mythiques 17
CHAPITRE II. LA RELATION ENTRE L'ALTÉRlTÉ ET L'ÂGE D'OR: LES
PEUPLES NON-PARADOXAUX 27
CHAPITRE III. LA RELATION ENTRE L'ALTÉRITÉ ET L'ÂGE D'OR: LES
PEUPLES PARADOXAUX 39
CHAPITRE IV. LES CARACTÉRlSTIQUES DES PEUPLES ASSOCIÉS À L'ÂGE
D'OR 45
L'abondance 46
La proximité avec les dieux 63
Les rapports sociaux et autres caractéristiques des peuples des confins 65
Considérations générales sur les caractéristiques des peuples des confins 68
CHAPITRE V. QUEL EST LE RÔLE DE L'ÉLOIGNEMENT DANS
L'IDÉALISATION DE L'ALTÉRITÉ 7 71
Les confins géographiques 75
Les confins mythiques 79
Le fait de visiter les confins atténue-t-il les mythes qui y sont associés 7 82
CONCLUSION. LES GRECS ONT-ILS CRU À CETTE ADÉQUATION ENTRE
L'AILLEURS ET LE MEILLEUR 7 87
La vérité des merveilles des eschatia 87
Hellénocentrisme et barbarie 91
L'impossibilité de rejoindre le monde idéal... 93
lV
Ce travail naît d'une curieuse observation: dans les récits de voyages grecs de
l'Antiquité, quand on entre en contact avec r altérité éloignée, on entre quelquefois en
contact avec un monde idéal. Mieux encore, les peuples des confins sont souvent
décrits de la même manière que la race d'or, ces êtres d'origine qui apparaissent dans
la Théogonie d'Hésiode. Comme si, pour appréhender ces peuples qui sont tellement
différents d'eux, les Grecs n'avaient pas pu trouver d'autre référent que mythique.
Par ailleurs, dans la mesure où la race d'or est pour les Grecs la première
forme d'humanité à avoir existé, ces peuples des confins apparaissent comme des
primitifs, au sens moderne et péjoratif du terme - ce sont des barbares, mais des
barbares spéciaux. Ils ne supportent, par conséquent, pas très bien une comparaison
avec la civilisation grecque, du point de vue des Grecs. Davantage, les Grecs
semblent refuser de se mesurer à ces gens avec qui ils ne partagent pas grand-chose.
La nourriture, les formes de travail, le modèle politique et social, le culte religieux et
parfois même l'apparence peuvent les distinguér radicalement. Les différences,
souvent, sont nombreuses, et les Grecs ne s'identifient pas toujours à cette humanité
qui n'est pas exactement la leur.
avec cette nuance que pas un Grec ne quitterait sa civilisation pour aller connaître
l'âge d'or de ces primitifs - du moins, pas définitivement - , nous amène à nous
demander, d'une part, quel rôle peut bien jouer l'éloignement dans la perception que
les Grecs peuvent avoir de l'altérité, et d'autre part, comment le mythe des races, qui
relate l'origine de l'humanité, peut bien contribuer à la compréhension grecque des
modes de vie des étrangers des confins. Le rapprochement, a priori, n'est pas évident.
Comment peut s'articuler une telle relation, entre l'idéal et le lointain, dans la pensée
2
Ensuite, nous devrons voir quels étrangers sont associés à ce mythe au cours
de l'histoire grecque, et sur quels aspects de leur mode de vie porte la comparaison.
Dans cette perspective, nous en ferons l'inventaire et les regrouperons par catégorie,
afin de décrire les constantes et les particularités de chaque groupe d'étrangers. Nous
aurons alors l'occasion de constater quelles caractéristiques d'un peuple peuvent
amener les Grecs à se représenter celui-ci à la manière de l'âge d'or. Il semble bien,
en effet, que ce ne soit pas seulement l'éloignement qui joue dans ce mode de
représentation de l'autre, et en examinant les descriptions que les Grecs font des
différents peuples éloignés idéalisés, nous verrons que d'autres qualités entrent en
ligne de compte au moment d'idéaliser un peuple. Certaines autres qualités peuvent
être considérées comme des constantes, qui ressortent de la plupart des descriptions.
L'étude des divers récits où des étrangers éloignés sont reliés à l'âge d'or nous
permettra alors d'analyser les principaux points de comparaison entre l'altérité
éloignée et la race d'or, et de comprendre les critères grecs d'idéalisation d'un peuple.
1 C'est l'objet des travaux de Christian Jacob, qui consacre un ouvrage entier à l'étude de la
géographie en Grèce ancienne. Les nombreuses reconstitutions cartographiques qu' i1 nous 1ivre nous
permettent de bien comprendre à quel point les différences de conception de l'espace peuvent être
importantes d'un géographe à l'autre. Christian Jacob. 1991. Géographie el elhnographie en Grèce
ancienne. Paris: Colin.
2 Le même Christian Jacob remarque, en s'appuyant sur la comédie d'Aristophane Les Nuées,
que le public athénien n'est pas nécessairement capable de l'abstraction essentielle à la compréhension
d'une carte. Strepsiade ne parvient pas à distinguer la carte de l'espace réel, et demande qu'on puisse
agir dessus et éloigner Sparte d'Athènes, ce qui montre bien à quel point les conceptions
géographiques sont limitées pour la plupart des Grecs. N'oublions pas que Strepsiade est présenté
comme un citoyen sachant lire et compter, el non comme un ignorant. Chri:;lian Jacob. 1991.
Géographie el ethnographie en Grèce ancienne. Paris: Colin p.87-91.
4
Ceux-ci semblent être constants au cours de l'histoire grecque, bien que certains
auteurs mettent davantage d'emphase sur un aspect ou un autre de l'idéal. Nous
verrons donc les deux conditions sine qua non de J'idéalisation d'une société dans la
pensée grecque. D'une part se trouve l'abondance en général, qui est associée
essentiellement à l'absence de travail et à une société égalitaire dans laquelle les
problèmes liés à la propriété n'auraient aucun sens. D'autre part, la proximité par
rapport au divin se reflète dans le mode d'alimentation, le culte religieux, la
constitution politique de la cité. Les deux conditions sont intrinsèquement liées, au
sens où l'abondance ne peut exister sans la bienveillance di vine, et où une
constitution politique juste qui s'attire la bienveillance divine ne peut exister sans
impliquer une certaine isonomie. Bref, les dieux préfèrent les humains égaux et les
humains sont égaux si les dieux les préfèrent.
Après une telle analyse, nous tenterons de répondre à nos interrogations. Nous
étudierons donc d'abord la relation entre l'éloignement et l'idéalisation des étrangers
dans la pensée grecque. Est-ce que le peuple éloigné est idéalisé du seul fait de son
éloignement, à cause des limites de la connaissance du monde chez les Grecs? Nous
aurons également l'occasion de nous demander dans quelle mesure les Grecs
croyaient à cette adéquation entre l'ailleurs et l'idéal. Est-ce que, pour eux, en se
déplaçant dans l'espace, on pouvait réellement parvenir à un état de félicité
assimilable au paradis perdu que représente l'âge d'or mythique? Ou était-ce clair
pour eux qu'il s'agissait d'un mode de représentation destiné à ramener l'autre au
même, à pouvoir appréhender ce qui, autrement, serait resté inconnu? Ou même
d'une métaphore, sans lien avec le réel? voire de récits pleins d'humour, sans souci
de convaincre?
5
3 Voir à titre d'exemple Jean Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet. 1990. La Grèce ancienne.
Paris: Éditions du Seuil, p.14-17, ou encore Arthur O. Lovejoy et George Boas. 1965. Primitivism and
Related Ideas in Antiquity. New York, N.Y.: Octogon Books, p.98-99. Désormais, c'est l'Essai
d'analyse structurale de Vernant (1960, repris dans le recueil de 1990, p.13-43) qui fait autorité, et
aucun article portant sur le mythe des races ne saurait l'éviter. Une conception du mythe des races
hésiodique qui l'expliquerait seulement comme une dégénérescence de l'humanité devient donc en
quelque sorte désuète, et ce, même si Lovejoy et Boas montrent bien que cette interprétation était
courante dans l'Antiquité. Un problème se pose alors: ne doit-on pas se fonder sur ce que les anciens
croyaient?
6
La race d'or.
La première race, la race d'or, est créée par les dieux au temps de Cronos,
donc avant le règne de Zeus. Les hommes et les dieux vivent alors ensemble sur la
terre. Les humains ne connaissent ni la vieillesse, ni les malheurs, ni la misère; la
terre leur donne d'elle-même ses fruits; même la mort leur est pratiquement
Inconnue, puisqu'elle est semblable au sommeil. Cette race heureuse disparaît
pourtant, et Zeus en fait des forces divines, des démons épichthoniens 4 , qui veillent
sur les hommes.
Il faut donc bien comprendre que la chute de la race d'or correspond à celle de
Cronos, vaincu par Zeus lors de la bataille entre Olympiens et Titans 5. Par ailleurs, la
figure de Cronos, le dieu associé à la race d'or, n'est pas sans présenter quelques
ambiguïtés: si celui-ci est décrit chez Hésiode comme une divinité juste régnant avec
bienveillance sur des humains idéaux, il n'en est pas moins le père de Zeus, et par
conséquent, le dieu barbare et inquiétant qui dévore ses enfants6. Dans cette figure
contradictoire semble résider l'ambivalence des Grecs face à ce paradis perdu, et aux
âges d'or potentiels Si l'on souhaiterait bien avoir vécu cette époque mythique, eUe
présente tout de même un visage un peu primitif - au sens péjoratif du terme - et
inquiétant, et l'on ne désire pas nécessairement y retoumer.
S L'événement, replacé dans une chronologie mythique, laisse croire à une coupure essentielle
entre la race d'or et les suivantes. A.S. Brown. 1998. «From the Golden Age to the Isles of the Blest».
Mnemosyne, SI, Brown n'est pas le seul à tenter de reconstituer une chronologie mythique; on trouve
une chronologie similaire chez Jean-Pierre Vernant, qui reconstitue les épisodes de la lutte entre Titans
et Olympiens. Jean-Pierre Vernant. 1999. L'univers, les dieux, les hommes. Récits grecs des origines.
Paris: Seuil.
6 L'importance de la figure de Cronos pour comprendre le mythe de l'âge d'or a bien été
montrée par Jacques Poirier 1997. «Âge d'or et nostalgie du romanesque». ln Le mythe de l'âge d'or
(Dijon, 1993), sous la dir. de Catherine Bouttier, Monique Roussel et Pascale Sudriès, Dijon:
Publications de l'ARELAD, p.3-7.
7
La race d 'ar~ent.
Puis les Olympiens créent la race d'argent, inférieure à la race d'or. Les
hommes restent alors enfants très longtemps, et lorsqu'ils entrent dans la vie adulte,
c'est pour mourir: ils se font violence les uns les autres et négligent le culte des
dieux. Ils soulèvent ainsi l'ire de Zeus, qui les ensevelit et en fait des démons
7
hypochthoniens , qui sont secondaires par rapport aux démons épichthoniens, mais
également dotés de privilèges.
Cette race constitue donc une véritable décadence après l'humanité d'or,
puisqu'elle vit dans une éternelle enfance et que, contrairement à la première race qui
partageait le repas des dieux, celle-ci fait preuve d'une grande impiété. Pour Jean
Pierre Vernant, les deux premières races forment un couple qui symbolise la fonction
royale dumézilienne puisque, après leur mort, elles deviennent toutes deux des
divinités. La race d'argent serait alors le pendant négatif de la race d'or. Alors que la
race d'or symbolise la dikè dans la fonction royale, la race d'argent symbolise
l'hubris dans cette même fonction 8. Le fait d'attribuer à la race d'argent un destin
similaire à celui de la race d'or pourrait étayer cette thèse.
La race de bronze.
La troisième race, créée par Zeus, est de bronze. Tout ce qu'elle fabrique est
de bronze, elle ne mange pas de pain et ne s'intéresse qu'à la guerre sanglante, aux
travaux d'Arès. La race de bronze ne semble même pas porter un intérêt quelconque à
la guerre rusée, celle d'Athéna. Les hommes s'entretuent alors jusqu'au demier, et
deviellI1ent dans l'Hadès de simples ombres, sans statut particulier.
Cette race n'est pas à proprement parler une race humaine aux yeux des
Grecs, puisqu'elle ne mange pas de pain, qui est l'aliment par excellence de la
civilisation et de l'humanité 9 . Les hommes de bronze sont associés à la guene ; le
bronze est le métal caractéristique des armes et des armures. Le destin de ces
hommes, sans éclat, qui est de mourir tout simplement et sans gloire, montre bien que
leurs luttes n'ont pas de sens. Ils font la guerre tout simplement, sans but noble. Leur
ardeur au combat semble donc fondée sur l' hubris, et la race de ,bronze, dans le
couple guerrier qu'elJe forme avec la race des héros, occupe ainsi une position
similaire à celle de la race d'argent dans son rapport avec la race d'or.
La quatrième race est celle des héros, des demi-dieux. Elle est constituée de
ces hommes qui meurent devant Thèbes ou devant Troie, et qui sont les ancêtres
directs des Grecs dans l'imaginaire collectif, quoiqu'ils soient lointains. Les meilleurs
d'entre eux sont emportés par Zeus, à leur mort, aux confins de la tene, dans les Îles
des Bienheureux où recommença le règne de Cronos après que Zeus eut mis fin à son
châtiment. Les héros meurent mais, contrairement aux hommes de bronze, ne
connaissent pas 1'Hadès des simples ombres.
Cette race a été l'objet de nombreux débats, puisqu'elle n'est pas métallique,
et semble donc apparaître dans le mythe de manière quelque peu imprévue. On a donc
postulé, pendant longtemps, que le mythe originel était simplement celui des races
métalliques, auquel Hésiode aurait greffé cette race des héros. Les tenants de cette
interprétation soutiennent que le mythe d'origine, celui des races métalliques,
racontait la décadence continue de J'humanité; l'apparition de la race des héros
permet de conserver le mythe tout en le conciliant avec la perception que les Grecs de
9 On remarque que « mangeur de pain» vaut pour « humain» dans la littérature grecque;
ainsi, Ulysse se demande fréquemment quels « mangeurs de pain» vivent à l'endroit où il débarque:
Odyssée IX, 89; IX, 191; X, 101, etc.
9
la période archaïque pouvaient avoir de leur passé récent, marqué par la guerre de
Troie et les royautés mycéniennes 1o . Comme l'existence d'une version antérieure du
mythe, de laquelle la' race des héros serait absente, n'est que conjecture, une telle
interprétation pose problème: elle ne respecte pas le texte tel que nous pouvons le
lire.
La race de fer.
La cinquième race est celle de fer. C'est la race actuelle, où le bonheur est
mélangé au malheur, où l'on doit lutter pour survivre. Zeus recouvrira cette race
quand l'injustice y règnera, que les enfants ne respecteront plus leurs parents, que les
serments ne seront plus honorés, et qu'auront quitté les hommes les seules divinités
qui vivent encore parmi eux, Némésis et Aidôs (la pudeur). La race de fer est donc
également celle du dur labeur pour se nourrir, de la maladie, de la souffrance, de la
vieillesse.
Il s'agit donc d'une race où hubris et dikè sont mélangés, et où les humains
peuvent choisir entre l'un et J'autre. La race de fer garde en elle la possibilité d'un
retour à la race d'or originelle, puisque les héros, considérés comme les ancêtres
10 C'est notamment la version que propose A.S. Brown. 1998. « From the Golden Ag~ to the
Isles of the Blest». Mnemosyne, 51, p.385-4' O.
10
Celle-ci semble être à la portée de tous ceux qui respectent la dikè et ne sombrent pas
dans ]'hubris. C'est ici qu'intervient la leçon destinée à Persès. Il appartient à Persès
de respecter la dikè et de faire en sorte que la race de fer, même mal pourvue au
départ, constitue encore une humanité qui puisse plaire aux dieux. Respecte la dikè et
tu seras récompensé; et pour respecter la dikè, Persès doit se mettre à travailler et
cesser de chercher de vaines querelles à son frère Hésiode Il.
Dans la mesure où l'expression qui a le plus souvent cours n'est pas celle de
race d'or, mais bien d' « âge d'or », nous nous devons d'expliquer comment le
passage de l'une vers l'autre s'est produit. Chez Hésiode, il s'agit véritablement d'un
mythe des « races », où le terme genos doit être compris sans qu'on postule de
relation entre chacune des races, puisque chaque race est toujours entièrement
détruite avant l'apparition de la suivante. Au troisième siècle avant 1.-c., Aratos
introduira l'idée que ces races puissent être des générations humaines 12, ce qui est une
autre acception du terme genos.
Il C'est là l'interprétation que propose Ada Neschke. 1996. « Dikè. La philosophie poétique du
droit dans le "mythe des races" d'Hésiode». In Le métier du mythe. Lectures d'Hésiode, sous la dir. de
Fabienne Blaise, Pierre Judet de La Combe et Philippe Rousseau. Lille: Presses Universitaires du
Septentrion, p.465-478.
12 C'est ce qu'observe Juri G. Chernysov. 1991. « From the "Golden Race" to the "Golden
Age" (Sorne Stages in the Development of the Ancient Myth)>>. Archaiognosia, 7, 1991-1992, p.11 1
117.
11
Latins, qui emploient l'expression aurea saecula lJ . En outre, une bonne part des
variantes du mythe n'opposent plus que la race d'or et la race de fer, oubliant toutes
les races intermédiaires. Dans le cadre qui nous occupe, nous utiliserons davantage
l'expression « âge d'or », puisque nous traiterons essentiellement de textes dans
lesquels les thèmes associés à la race d'or sont repris sans faire explicitement
référence au mythe hésiodique, et évacuent donc toute intervention des races
interméd iaires.
Dans un mythe aussi développé que celui des races, on peut se demander s'il
est réellement justifié de ne retenir que la première race, la race d'or, comme point de
comparaison mythique pour appréhender les étrangers des confins. Il y a, entre la race
l4
d'or et les suivantes, une coupure essentielle , qui nous permet d'y voir une race
particulière, et détachée des autres, et qui l'oppose conceptuellement à la race de fer,
ou au présent historique des Grecs.
Alors que la race d'or, la première qui ait existé, ne connaissait ni le manque,
ni le mal, ni le temps et partageait le festin des dieux, la race de fer, à laquelle nous
appartenons, doit fournir des efforts pour survivre, et est en proie à la maladie, la
souffrance, la vieillesse. Dans l'âge d'or, la nature donne d'elle-même ses fruits, en
abondance, de sorte que le concept de propriété n'a aucun sens; ni, par conséquent,
celui d'envie, de manque, de violence. En fait, dieux et hommes vivent - et mangent
- ensemble; le partage n'a pas encore été fait pour déterminer la juste part de
chacun. La race d'or est antérieure au sacrifice prométhéen, qui sépare nourriture
humaine et nourriture divine et met en place les interdits alimentaires liés à
13 Ibid.
14 Nous suivons ici la thèse développée par A.S. Brown. 1998. « From the Golden Age to the
Isles of the Blest». Mnemosyne, 51, p.385-41 0, pour qui la séparation entre la race d'or et les autres
races est bien plus importance que celle entre les autres races.
12
Cette dernière remarque nous amène à penser que l'âge d'or doit être
considéré, d'un point mythologique, comme ayant disparu à date historique. Les
affinités entre la description de l'âge d'or que nous venons d'examiner et les
descriptions des étrangers des confins, auxquelles nous allons maintenant nous
consacrer, nous posent la question de cette disparition effective dans l'imaginaire
collectif autant que dans le réel. En effet, dans la mesure où les peuples les plus
éloignés sont assimilés de manière claire à l'âge d'or, l'on pourrait penser que, pour
les Anciens, la disparition de l'âge d'or pouvait n'être valide que pour la Grèce, et
non pour d'autres parties du monde. Certains historiens vont dans ce sens, en
appelant du régime d'historicité antique et d'une temporalité cyclique pour défendre
cette possibilité. Pour Jean-Pierre Vernant, par exemple, la notion du temps chez
15 C'est ce que soutient Pierre Vidal-Naquet, qui remarque que de telles descriptions de l'âge
d'or deviennent courantes plus tard ivernent dans l' Antiqu ité. Pierre Vidal-Naquet. 1973. «Valeurs
religieuses et mythiques de la terre et du sacrifice dans l'Odyssée». In Problèmes de la terre en Grèce
ancienne, sous la dir. de M. 1. Finley. Paris: Mouton, p.272-273.
13
Hésiode n'est pas linéaire, puisque celui-ci déclare souhaiter être mort plus tôt ou né
plus tard 16, remarque qui devient beaucoup plus claire dans la mesure où on admet
une temporalité cyclique 17 .
Introduction à la typologie.
Les peuples que les Grecs associent à l'âge d'or dans leurs écrits peuvent être
divisés en plusieurs catégories. Notre répartition se veut simple ; elle doit
essentiellement nous permettre de comparer les différentes formes d'altérité que les
Grecs ont pu associer à l'âge d'or. Nous procéderons donc à une division
ontologique, qui suivra le niveau de réalité que les Grecs pouvaient attribuer aux
membres de l'une ou l'autre des catégories. Bien sûr, nous ne pouvons prétendre à
une parfaite uniformité - la description de chacun des peuples étudiés suffira à nous
convaincre dt leur différence - , mais dans l'ensemhle, les distinctions ontologiques
que nous établirons ici nous paraissent bien porter les différentes perceptions
grecques.
Nous trouverons donc, d'un côté, les peuples mythiques, c'est-à-dire ceux qui
sont seulement décrits dans les épopées homériques, les tragédies et les mythes en
général; de l'autre, les peuples réels, c'est-à-dire ceux qui sont décrits par les
géographes-ethnographes grecs comme Hérodote ou Ctésias. Toutefois, ces peuples
15
réels peuvent à nouveau être divisés en deux catégories" soit, d'une part, les peuples
non-paradoxaux - ceux-là auront été décrits de visu ou presque par les géographes
- et d'autre part, les peuples paradoxaux -.la réalité de ceux-ci, décrits par ouï-dire,
était déjà remise en question dans la tradition.
Nous ne considérerons, bien sûr, que les peuples dont la description évoque
l'âge d'or, laissant de côté un certain nombre de formes de l'altérité, comprises
comme telles par les Grecs. Ainsi, nous n'aborderons pas la question des divinités
intervenant sur terre sous un déguisement sans être reconnues, bien que celles-ci
soient nombreuses dans les épopées homériques, ni ne nous pencherons sur le monde
des morts, qui est également l'objet de descriptions et représente d'une certaine
manière l'altérité absolue, à l'exception de l'Île des Bienheureux qui se distingue du
reste de l'Hadès, et se présente comme un retour à J'âge d'or.
1 Nous suivons ici le vocabulaire et la catégorisation définis par Pierre Schneider, sédu isants
et évocateurs. Pierre Schneider. 2004. L'Éthiopie et l'Inde. Interférences et confusions aux [Link]émilés
du monde antique. Rome: École française de Rome.
16
Il faut également rappeler ici, même si nous en reparlerons plus tard, que
certains groupes d'étrangers, malgré leur éloignement ou les différences qu'ils
entretiennent avec les Grecs, ne sont pas perçus de manière idéalisée par ceux-ci.
Nous les laisserons donc de côté. Ils pourront toutefois servir de groupes témoins,
lorsque nous voudrons analyser les conditions essentielles à l'idéalisation d'un
peuple.
2 La datation de certains textes, peu précise, ne nous permet pas d'établir la chronologie de
manière certaine.
17
Une grande part de ces peuples mythiques nous est connue par le récit
homérique des voyages d'Ulysse. Ces derniers sont caractérisés par la rencontre avec
l'altérité, qui est souvent décrite par le poète en faisant implicitement référence au
thème de l'âge d'or. Nous verrons également d'autres lieux idéalisés, décrits dans
différents mythes. Ainsi, l'Île des Bienheureux, qui apparaît bien sûr chez Homère,
mais aussi chez Hésiode et dans plusieurs mythes héroïques, est-elle dans la pensée
grecque la forme que prend le retour de l'âge d'or. Cette altérité mythique n'a
pourtant pas que des qualités, comme nous aurons l'occasion de le voir. Car si un
peuple mythique comme celui des Phéaciens peut être facilement intégré dans une
vision idéale d'un ailleurs semblable à l'âge d'or, certains autres peuples, comme les
Cyclopes, posent davantage prob lème.
Nous aurons également l'occasion d'observer qu'il n'y a pas adéquation. entre
l'idéalisation d'une société et le désir d'y être intégré. Ulysse, remarquons-le, n'est
pas un voyageur au sens moderne du terme; ballotté contre son gré entre des îles
[Link], il n'est pas à la recherche de quelque monde idéal que ce soit, mais bien
de son foyer. Il ne fait pas preuve du moindre intérêt pour l'autre dans sa différence,
mais il le considère essentiellement en tant qu'étape, ou l'instrumentalise en tant que
1 Le débat sur le caractère réel ou purement imaginaire des voyages d'Ulysse était déjà ouvert
dans l'Antiquité, comme l'a bien montré Christian Jacob, 1991. Géographie et ethnographie en Grèce
ancienne. Paris: Colin, p.20-24.
18
moyen du retour. Ulysse n'est pas curieux, pas en quête d'absolu; en ce sens, ses
voyages forcés marquent davantage les contours de l'identité grecque qu'ils
n'expriment l'extérieur des frontières et l'altérité 4 . Dans cette perspective, on
comprend bien son enthousiasme mitigé pour les plaisirs d'une vie proche du monde
divin, et même pour l'obtention de l'immortalité, qu'il refusera d'ailleurs à plusieurs
. 5
repnses .
Ainsi, les non-humains de l'Éolie, de Schérie, ainsi que sous certains aspects
les Cyclopes, se caractérisent, d'une part par leur cohabitation avec le monde divin,
par l'abondance, par l'absence de la souffrance, de la violence, de l'envie, des
inégalités sociales, et bien sûr, par leur isolement hors du monde. D'autre part, ils se
définissent par leur différence, et par l'impossibilité dans laquelle Ulysse se trouve de
se reconnaître en eux, de s'identifier à eux de quelque façon que ce soit.
4 Cela a été habilement mis en lumière, entre autres, par François Hartog. 1996. Mémoire
d'Ulysse. Récits sur la frontière en Grèce ancienne. Paris: Gallimard, sur une remarque d'Emmanuel
Levinas qui souligne la « complaisance dans le même» dont fait preuve Ulysse.
5 Remarquons toutefois qu'Ulysse ne se refuse pas d'emblée à expérimenter certains aspects
de la vie avec la divinité; si, chez Calypso, il passe ses jours à pleurer, il n'en a pas toujours été ainsi
et il n'est pas vraiment malheureux au cours de l'année qu'il passe avec Circé, et ce son! ses
compagnons qui le pressent de partir. Odyssée, X, 469-474.
19
Homère, Odyssée IV, v.563-568 ; Hésiode, les Travaux et les jours, 170-175 ;
Pindare, Pythiques V, 118-120; fragment [87J 33," Olympiques II, 70-75 ," Ill, 40
45 ; Hérodote, Histoires Ill, 26 ; Platon, Gorgias, 523b ; 526c5 ," 504b7 ," Aristote,
Politique, VlI, 15, 1334a, 30-34 ," Strabon, Géographie, l, 1, 5 ; l, 2, 31 ," Ill, 2, 13 ,"
Plutarque, Vie de Sertorius, VllI; Lucien de Samosate, Histoire véritable, 11, 6," 11
19 ; Philostrate, Vie d'Apollonios de Tyane, V, 3 ," Diodore, Bibliothèque historique,
V, 82 ," Flavius Josèphe, Guerre des JU!!s, II, 11 ," Pseudo Callisthène, le Roman
6
d'Alexandre , Il, 39-41.
L'île des Bienheureux, ou les îles Fortunées, accueillent les hommes qui ont
vécu de manière juste. Elles sont la demeure des héros, de ceux qui se démarquent.
Chez Platon, les philosophes peuvent y accéder. On peut donc penser que pour les
Grecs, le fait de mener une bonne vie pouvait mener à une sorte de paradis après la
mort. Chez Lucien, l'île des Bienheureux devient un décor comique respectant les
6 Le texte que nous avons utilisé traduit le « texte L» et présente en annexe les variantes des
autres textes. À moins de différences importantes, nous citerons donc ici le « texte L ». Voir
Pseudo Callisthène, Le roman d'Alexandre. la vie et les hauts/aits d'Alexandre de Macédoine" [Link],
pour de plus amples informations sur les différents manuscrits.
7 Voir Odyssée XI, v.488-491.
20
8 Et l'on remarque que ce passage d'un âge d'or situé dans le temps à un âge d'or situé dans
l'espace connaît une bonne fortune dans la tradition Jatine, chez Horace par exempJe. Voi r Pascale
Sudriès. 1993. «L'âge d'or dans les Jittératures grecque et lat ine». In Le mythe de l'âge d'or (Dijon,
1993), sous la dir. de Catherine Bouttier, Monique Roussel et Pascale Sudriès, Dijon: Publications de
l'ARELAD, p.21-28.
21
Les Cyclopes.
[l est plus difficile d'intégrer les Cyclopes à une vision positive de l'âge d'or.
Polyphème a beau être le fils de Poséidon et la terre donner abondance de fruits, les
Cyclopes n'appartiennent pas à l'humanité et sont étrangers sous plusieurs aspects.
Leur différence se marque d'abord dans leur apparence, monstrueuse. Puis dans leur
alimentation : ils ne mangent pas de pain et font plutôt de l'élevage, une pratique
associée au nomadisme que nous aurons l'occasion de revoir traitée da'ns
l'ethnographie grecque où elle caractérise dans plusieurs autres cas les figures de
l'altérité. De la même manière, on remarque l'incapacité de Polyphème à boire la
liqueur de la civilisation par excellence, le vin: il le boit pur, et s'en rend malade.
Chez Lucien, le vin offert par Ulysse devient dans la bouche de Polyphème une
drogue forte, inconnue. Ce vin causera sa perte.
Enfin, les Cyclopes se distinguent par leur régime politique du chacun pour
soi, s'opposant ainsi au mode de pensée d'une société grecque dans laquelle la cité et
la citoyenneté occupent une place capitale. Cette organisation, basée sur la cellule
familiale, constitue aux yeux des Grecs l'expression d'une forme de primitivisme
politique. Aussi Platon, dans les Lois, décrit leur constitution comme le résultat de
leur sauvagerie, tout en soulignant que leur simplicité et l'absence d'injustice dans
leur société - due à l'abondance dans laquelle ils se trouvent - leur donneTlt toutes
22
les chances de développer les mœurs les plus nobles 9 Les Cyclopes pourraient donc
constituer, dans une perspective platonicienne, l'exemple par excellence pour illustrer
la conclusion du mythe du Politique, affirmant que si l'âge d'or ne sert pas la
philosophie, il n'est en aucun cas meilleur que la vie de la race de fer.
Les auteurs grecs ne sont pas unanimes quant aux activités bucoliques des
Cyclopes bergers; ainsi, chez Apollonios de Rhodes, ceux-ci consacrent leur temps à
fabriquer de la foudre pour Zeus. Chez Euripide, Polyphème est représenté comme un
être d'une grande méchanceté, qui réduit à l'esclavage Silène et ses fils et se nourrit
de chair humaine. Il mérite amplement la punition que lui inflige Ulysse. Pausanias
juge les Cyclopes injustes, et son interprétation d'Homère l'amène à penser que ce
sont des mortels et non des dieux.
Les Cyclopes sont également réputés pour la qualité de la terre sur laquelle ils
vivent; pour Homère, celle-ci est naturellement féconde et pourrait produire des
9 Voir John Dillon. 1992. «Plata and the Golden Age». Hermathena, 153, p.21-36.
10 Pierre Vidal-Naquet. 1973. «Valeurs religieuses et mythiques de la terre et du sacrifïce dans
l'Odyssée». In Prohlèmes de la terre en Crèce ancienne, sous la dir. de M. 1. Finley. Paris: Mouton,
p.279.
23
merveilles si elle était labourée. Cette idée est reprise par Plutarque, qui fait dire à
Gryllos que bien que personne ne sème jamais sur l'île des Cyclopes, il y pousse
toutes sortes de fruits. Cette qualité de la vie primitive des Cyclopes est aussi
soulignée par Strabon, qui renvoie à Homère et à Platon.
Bien que les Cyclopes soient des êtres mythiques, les auteurs antiques ont
tenté de les situer géographiquement. Le fait de les placer en Sicile semble assez
répandu, puisque c'est là l'opinion de Thucydide et de Lucien. Cette tradition est
d'ailleurs rapportée par Strabon, qui mentionne que les Cyclopes pourraient
également être originaires de Scythie.
Éole.
En accostant chez Éole, c'est chez un dieu que se retrouve Ulysse. La vie chez
ces étrangers est caractérisée par son côté festif; elle n'est faite que de banquets, de
mariages, de fêtes. C'est une société qui fonctionne en vase clos, délimitée qu'elle est
non seulement par son île, mais encore par des remparts, et restreinte au seul espace
de la famille, puisque les fils d'Éole sont mariés avec ses filles. Cet inceste constitue
d'ailleurs l'anomalie la plus importante de cette île, et une sorte de preuve que celle
ci se trouve toujours du côté du non-humain Il, dans la mesure où l'Éolie précède
L'abondance dans laqueUe le dieu des vents se trouve laisse entendre que,
malgré le titre de dieu qui lui est donné, Éole appartient davantage à l'âge d'or qu'au
l'Odyssée». In Problèmes de la terre en Grèce ancienne, sous la dir. de M. I. Finley. Paris: Mouton,
p.280.
24
monde du divin, pUisque les dieux n'ont pas besoin d'une telle abondance. Les
banquets d'Éolie sont d'ailleurs exempts du sacrifice prométhéen, qui est en quelque
sorte la marque de la civilisation après l'âge d'or. Mais un dieu a-t-il besoin de faire
des sacrifices? Cette caractéristique pourrait bien être plutôt liée au caractère divin
d'Éole.
Les Phéaciens.
entente, et Alcinoos mène son peuple avec justice. Il sait respecter tous les rites
d'hospitalité et de don. Schérie, pourtant, ne fonctionne bien que fermée sur elle
même; le passage d'Ulysse la déstabilise. Alcinoos est contraint de lever une taxe
pour financer les cadeaux qu'il offre à son hôte, et d'ailleurs Schérie ne survivra pas
au départ d'Ulysse, ensevelie par Poséidon.
l'Odyssée». ln Problèmes de la ferre en Grèce ancienne, sous la dir. de M. 1. Finley. Paris: Mouton,
p.288.
17 Odyssée, Ill, v.43 sq.
26
Cette idéalisation des Phéaciens chez les Grecs ressortira, beaucoup plus tard,
chez Iamboulos, que nous connaissons grâce à Diodore. Chez celui-ci, Schérie
devient une île totalement refermée sur elle-même, où les étrangers ne sont plus
admis.
CHAPITRE II
Par peuples non-paradoxaux, nous entendons ici des peuples qui sont connus
des Grecs de manière à peu près directe. À peu près puisque, bien sûr, la vaste
majorité des Grecs ne les a jamais vus en personne; leur existence est rapportée le
plus souvent par des voyageurs grecs, qui sont assez rares. Le caractère humain de
ces peuples n'est, de manière générale, pas remis en question. Peu importe s'ils
apparaissent dans des récits mythologiques, dans des récits de voyage, sur les cartes
des géographes: la véracité de leur existence n'est pas remise en question. De tous
les peuples que nous étudierons, ce sont ceux dont la réalité est la plus évidente, de
notre point de vue moderne ; dans certains cas, nous en avons des traces
archéo logiques; dans d'autres cas, nous avons sur eux des récits qui ne proviennent
pas des Grecs.
Les Agathyrses.
Les Agathyrses sont les voisins des Scythes. Ils partagent pour l'essentiel les
coutumes des Thraces, un peuple bien connu des Grecs et considéré par ceux-ci
comme voisin. Toutefois, ils se distinguent sur un aspect de leur existence. Ils
pratiquent la communauté des femmes, et ne connaissent donc pas la jalousie ni la
haine'.
Les Arabes.
Les Arabes sont réputés dans l'Antiquité pour leurs épices, la taille
impressionnante de leurs fruits et de leurs animaux. On retrouve souvent dans les
textes qui les décrivent les mêmes caractéristiques que celles attribuées à l'Inde ou à
l'Éthiopie, puisque l'Arabie se situe selon les auteurs à proximité de l'un ou l'autre
endroit. Le plus souvent, l'Arabie est qualifiée d'heureuse dans la littérature grecque.
1 Ce thème est bien connu des philosophes; il est discuté dans la République de Platon ainsi
que dans la Polilique d'Aristote, 1261a, 1-10, et il connaît une assez bonne fortune dans la tradition
utopique.
29
Les A ndrophages.
2 Remarque plutôt rare lorsqu'il est question du thème de l'âge d'or, cette tradition a été mise
en lumière par Pierre Vidal-Naquet. 1973. «Valeurs religieuses et mythiques de la terre et du sacrifice
dans l'Odyssée». In Problèmes de la lerre en Grèce ancienne, sous la dir. de M. 1. Finley. Paris:
MOUlon, p.272-273.
30
Les CYrénéens.
Pindare, Pythique IV, 1-8 " 276 ; V, 55 ; 23-25; IX, 73-75 " Hérodote,
Histoires, IV, 153-165; 199, Callimaque, Hymne à Apollon; Arrien, Anabase, VIJI,
43, 13.
Les Dyrbaiens
Les Dyrbaiens sont le peuple voisin des Indiens, et sont décrits par Ctésias de
manière similaire à ceux-ci. Il insiste sur leur grande honnêteté, leur bonheur et leur
richesse. Leur alimentation est caractérisée par l'absence de pain; et, quoique le texte
soit corrompu, on peut supposer qu'ils sont généralement végétariens. Toutefois,
Ctésias spécifie qu'ils procèdent à des sacrifices; les Dyrbaiens se situent donc dans
31
Périple, J12 ; Aristote, Politique 1V, 4, 4, 1290b, 3-7 ; Pausanias, Périégèse, l, 33,
4; Héliodore, Éthiopiques, IX, 1 ; X 2-3 ; X 5 ; Diodore de Sicile, Bibliothèque
historique, 1, 33.
Bien que les Éthiopiens soient un peuple réel, les descriptions que l'on trouve
d'eux dans la littérature antique sont surtout fondées sur le mythe], puisqu'ils
apparaissent en premier lieu chez Homère, qui distingue les Éthiopiens de l'est et de
l'ouest. On assimile généralement les Éthiopiens aux Visages-Noirs, ou visages
brûlés, avec qui les dieux vont banqueter: Zeus, au début de l' lliade ; Iris, à la fin de
l'lliade, et Poséidon, au début de l'Odyssée. Toutefois, la remarque homérique qui
spécifie que ce peuple est « coupé en deux» a suscité plusieurs réflexions dans
l'Antiquité et de nos jours sur la similitude entre Éthiopiens et Indiens, ainsi qu'une
certaine confusion des caractéristiques propres à ces deux peuples, qui deviennent
4
bien souvent interchangeables .
3 Cette remarque a été mise en évidence par Arthur O. Lovejoy et George Boas. 1965.
Primitivism and Related Ideas in Antiquity. New York, N.Y.: Octogon Books, p.348-349.
4 Ce parallèle entre l'Éthiopie et l'Inde, qui sont fréquemment confondues dans l'Antiquité, a
été étudié de manière exhaustive par Pierre Schneider. 2004. L'Éthiopie el l'Inde. Interférences et
confusions aux extrémités du monde antique. Rome: École française de Rome.
32
Les Éthiopiens Longues-Vies sont donc reconnus au premier abord pour leur
longévité et pour leur proximité avec les dieux; leur roi, d'après Hésiode, est le fils
d'Aurore et de Tithon. Cette famili~rité avec les dieux place les Éthiopiens à mi
chemin entre le mythe - par leur présence dans les épopées homériques et leur
similitude avec les Phéaciens - et le réel non paradoxal - puisqu'on peut les situer
sur la cmte.
Les Éthiopiens se distinguent encore par leur taille et leur beauté, ainsi que par
leur honnêteté, dont témoigne l'épisode des Histoires où Cambyse leur envoie un
vêtement de pourpre, qui leur inspire la réflexion que chez les Perses, même les
vêtements mentent, puisqu'ils sont teints 5. Le seul aspect sur lequel les Éthiopiens se
jugent inférieurs aux Perses est l'absence de vin dans leur pays, boisson par
excellence de la civilisation.
Enfin, ils se distinguent par leur justice; contrairement aux Perses, ils savent
se contenter de leurs terres, et ne souhaitent pas conquérir leurs voisins: en somme,
ils connaissent leur condition et sont exempts d'huhris. Chez Héliodore, les rois
d'Éthiopie sont d'ailleurs conseillés par des gymnosophistes, dont ils suivent les
recommandations; ils sont, eux-mêmes, généreux, magnanimes et sages. On retrouve
donc, dans cette description tardive des Éthiopiens, l'idéal du philosophe-roi de la
République de Platon.
Les Hyperboréens.
Les Hyperboréens sont également associés aux Abies, qui apparaissent dans
l' lliade où ils sont dits « les plus justes des hommes », et chez Arrien pour qui il
s'agit d'une tribu scythe particulièrement juste. Ils sont aussi confondus avec les
Gabies de La délivrance de Prométhée, qui souligne la spontanéité de la nature chez
ce peuple, ainsi que son hospitalité. Le fait d'être associé aux Hyperboréens semble
être positif dans l'Antiquité grecque; ainsi, d'après Diogène Laërce, les disciples de
Pythagore prétendent que celui-ci doit sa grande beauté à son origine hyperboréenne.
34
Les Indiens.
6
Arrien , L'Inde, 8, 10-13 ; 9, 8,' 10, 8-9 ; 15, 5-6,' J5, 12 " 17, 1 " Strabon, Il, J, 14 "
Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Il, 16,' 35 ; Pseudo Callisthène, le Roman
d'A lexandre 111, 2, 2 " app.1, 8- JO; 64 " 76.
J
Les Indiens sont réputés dans l'Antiquité pour avoir été bien pourvus en
merveilles. On les décrit donc généralement comme des hommes très grands,
magnifiques, qui vivent exceptionnellement vieux: les Indiens des confins de l'Inde,
qui habitent l'endroit le plus lointain où se rend Alexandre et gardent les arbres
sacrés, vivent jusqu'à trois cents ans. Ils ont chez eux de l'or en abondance, comme
en témoignent souvent Hérodote, Ctésias, et le Pseudo Callisthène. Celui -ci, par
ailleurs, signale que le roi des Indiens prétend régner sur les dieux, ce qui nous
rappelle la commensalité des dieux et des hommes de la race d'or.
Nous inclurons ici parmi les Indiens le peuple Sère, décrit par le Pseudo
Callisthène, qui habite une région orientale de l'Inde, bien qu'il soit chez Héliodore
un peuple d'Éthiopie. Les Sères sont reconnus pour leur tempérance: ils ne boivent
pas de vin et ont une alimentation végétarienne. Ils sont exempts des maux que
représentent le meurtre, l'adultère, le parjure et la soûlerie. On retrouve donc chez
eux un âge d'or moins primitif, plus ancré dans la tradition philosophique du juste
6 Bien qu'Arrien ait écrit ces récits au 1le siècle, sa présence nous semble pertinente ici
puisqu'il compile des informations d'auteurs antérieurs, comme Ctésias de Cnide, Ératosthène ou
Mégasthène. Voir Jacques Lacarrière. 1981. En cheminant avec Hérodote. Paris: Seghers, p.267.
35
Ctésias spécifie que l'alimentation des Indiens respecte les tabous alimentaires
des Grecs, et d'autres encore: non seulement l'anthropophagie est bannie, mais les
Indiens ne mangent pas de porc. Le thème de la tempérance apparaît également dans
ses écrits; ainsi, le roi des Indiens n'aurait pas le droit de s'enivrer.
Les Issédones.
Les Issédones constituent le peuple scythe le plus éloigné; ils habitent encore
plus au nord et plus à l'est. Au-delà d'eux, on ne sait pas, sinon par ouï-dire, s'il y a
des humains. On les dit vertueux et ils pratiquent l'égalité entre les sexes. Lors du
décès de leur père, les Issédones découpent son corps et le mêlent à d'autres viandes
pour en faire un banquet.
36
Les Libyens.
Homère, Odyssée, lV, 83-85: Hésiode, fragment 150, Pindare, Pythiques lV,
6; 258-262 : IX, 54-56; 67-70; hthmiques lll, 72 ; Hérodote, Histoires, IV, 186-187
; Aristote, Politique, 1262a ; Strabon, Géographie, 1, l, 15 ; XVll, 3, 4 ; Diodore de
Sicile, Bibliothèque historique, IV, 17
Pour Hérodote, il n'y a pas de doute: les Libyens ont une santé parfaite.
Aristote mentionne que certaines peuplades de la Haute-Libye, comme dans la
République de Platon, ont leurs femmes en commun, et partagent les enfants d'après
les ressemblances.
Les Scythes.
Homère, lliade, XIII, v.5-6; Hésiode, fragment 150 ; Pindare, fragment 105,
4 ; Eschyle, Euménides, v.703 ; Prométhée enchaÎné, v.1-2 ; 417-419 ; 708-710 ;
fragments de La délivrance de Prométhée, 1V, Hérodote, Histoires, IV, 46-47 ; IV,
59; Aristote, Politique, VII, 2, 10-11, 1324b, 10-20; Arrien, L'Inde, 7,2 " Sextus
Empiricus, Résumés pyrrhoniens, 111, 208 ; Diogène Laërce, Vies des philosophes.
Les Scythes, sans se démarquer par leur grande sagesse, comptent toutefois
parmi eux au moins un sage: Anacharsis. Si Hérodote ne le présente pas comme tel 7 ,
se contentant de dire qu'il a beaucoup voyagé, et qu'il fait preuve de sagesse, les
auteurs plus tardifs le comptent carrément au nombre des sept sages 8, au même titre
que Solon par exemple. C'est notamment le cas de Diogène Laërce, qui l'inclut dans
sa liste dans les Vies des philosophes.
Les Scythes se démarquent également des Grecs et des étrangers voisins par
l'absence de vin dans le quotidien, ainsi que par l'incapacité dans laquelle ils se
trouvent de le consommer de manière civilisée quand ils en boivent: les Scythes ne
boivent de vin qu'une seule fois par année, au prorata du nombre d'ennemis tués, et le
boivent pur ; ceux qui ont tué le plus d'ennemis boivent deux verres à la fois. En
somme, les Scythes ne savent pas boire, et le fait de posséder la boisson par
excellence de la civilisation, par conséquent, ne fait pas de la société scythe une
société civilisée.
Bien que ses écrits soient beaucoup plus tardifs que la plupart des autres écrits
que nous examinons, il nous paraît utile de souligner que Sextus Empiricus compare
de manière explicite les pratiques alimentaires des Scythes et celles de l'âge d'or, en
ce que toutes deux font fi d'un interdit de civilisation de taille, l'anthropophagie. Du
point de vue d'Hérodote, les Scythes forment Je plus jeune peuple sur la terre, aussi
Gallimard, p.107.
38
comprend-on qu'ils se situent, d'une certaine manière, à mi-chemin entre d'une part
les peuples civilisés (les Grecs) et barbares (les Perses), et d'autre part les peuples des
confins associés à l'âge d'or (comme les Éthiopiens et les Indiens). II est d'ailleurs
étrange qu'ils soient associés à l'âge d'or, puisqu'ils sont si jeunes. Dans l' lliade, les
tribus scythes des Hippémolgues sont qualifiées de nobles; et Eschyle, qui les situe
aux confins du monde, note leurs bonnes lois. Les Scythes semblent donc se
rapprocher du thème de l'âge d'or à la fois par l'idéalisation dont ils sont J'objet, et
par la forme de primitivisme qu'on leur attribue comme société ne connaissant pas
l'agriculture, le vin, les tabous alimentaires, etc.
CHAPITRE III
cas connus par le biais d'indigènes, qui appartiennent eux-mêmes à la catégorie des
Ctésias, fragments, TJ9 §9; F45 ,9'37, §40-43; F45o{3,2, F45pa-y, Strabon,
Géographie, XVI, 4, 16, 14 ; Pseudo Callisthène, le Roman d'Alexandre, app. IJJ.
On retrouve chez les Cynocéphales les caractéristiques des Indiens avec qui
ils cohabitent, dont au premier plan leur grande justice et leur longévité, qui est selon
Ctésias la plus grande du monde. Ils vivent de l'élevage et de la chasse, ne
commerçant qu'afin de se procurer les outils et armes nécessaires à cette activité;
aussi, du point de vue des Grecs, ils ne travaillent pas. Ils sont à la limite de
l'humanité; d'ailleurs, Strabon les mentionne parmi les animaux de l'Inde.
1 Ce qui rappelle d'une certaine manière l'épisode des vaches du soleil de l'Odyssée: le fait
de devoir capturer des animaux domestiques comme s'ils étaient sauvages pour pouvoir les sacri fier
aux dieux montre bien la hiérarchie qui existe entre humains, animaux domestiques et animaux
sauvages. Voir Pierre Vidal-Naquet. 1973. «Valeurs religieuses et mythiques de la terre et du sacrifice
dans l'Odyssée». ln Problèmes de /a terre en Grèce ancienne, sous la dir. de M. 1. Finley. Paris:
Mouton, p.281-282.
41
peuple se retrouve ainsi dans un âge préculinaire et présacrificiel, qu'on peut associer
à l'âge d'or. Notons qu'en revanche, Ctésias insiste sur le fait que les Têtes de chiens
ne font de mal à personne. Entre l'omophagie primitive d'un peuple qui ne connaît
pas le feu et l'anthropophagie, la distance n'est pas si facilement franchie.
Les Gymnosophistes
Arrien, Anabase, VlI, 2, 2-4 .. L'Inde, 11, 7-8 .. Pseudo Callisthène, JII, 5-6 ..
app. JI; Héliodore, Éfhiopiques, 11, 31 " IX, 25 . X, 2,' X, 4 .. X, 9; Diogène Laërce,
IX, 35, 8,' 61, 5, Lucien, les Fugitifs, 7, 1.
Doit-on les placer du côté des peuples paradoxaux ou du côté des non
paradoxaux? La question se pose; notre choix est motivé par leur appartenance à une
forme d'humanité qui nous paraît ontologiquement distincte par leur retrait hors du
monde guerrier qui caractérise les peuples visités par Alexandre. Littéralement, les
sages nus, associés aux Brahmanes, vivent dans l'abondance d'une nature spontanée,
où se trouve une multitude d'arbres qui conçoivent des fruits à chaque mois. La
simplicité de la vie des gymnosophistes, ainsi que leur naturel philosophe, les placent
dans un primitivisme idéal, et on se trouve alors dans l'autre possibilité de la fable du
Politique de Platon - celle qui ne peut se produire chez les Cyclopes: l'âge d'or est,
chez les gymnosophistes, le lieu propice à la réflexion philosophique qu'il devrait
2
être ,
2 Et en ce sens, les gymnosophistes entrent en parfaite opposition avec lesCycJopes tel s qu'ils
sont décrits dans les Lois, 680b. Sur cette relation entre les Cyclopes et le mythe du Politique, voir
John Dillon. 1992. «Plato and the Golden Age». Hermathena, ] 53, p.21-36.
42
seule dissension réside dans le fait de souhaiter ou non conseiller les rois. En effet, les
Les Ichtyophages.
nourrissent toujours à peu près exclusivement de poisson. Tantôt, ce sont des hommes
sans tête; tantôt, ils sont gigantesques et couverts de poil. D'autres fois, ils vivent
nus, ayant leurs femmes et leurs enfants en commun, ne connaissant pour toute
sensation que le plaisir et la douleur. Doit-on les rapprocher des hommes sans cou,
aux yeux sur les épaules, de Ctésias, qui vivent à J'extrémité orientale de J'Inde, et
aux hommes sans cou d'Hérodote qui vivent en Libye? Rappelons que la confusion
entre l'Éthiopie et l'Inde permet ce mélange. Pour Arrien, la plupart des Ichtyophages
mangent cru, et ne cultivent le blé et l'orge qu'en petite quantité pour faire un pain
qui constitue un dessert seulement.
Chez Diodore de Sicile, leur apathie notoire évoque Jes préceptes stoïciens Jes
plus rudes; ainsi, devant les insultes ou la cruauté, ils restent de glace. Ils vi vent en
harmonie les uns avec les autres, sans la moindre discorde. Certains groupes
d'Ichtyophages vivent dans des lieux impossibles à atteindre pour les humains; chez
d'autres, les pierres précieuses abondent.
Avec leurs huit doigts à chaque main et chaque pied, et leurs oreilles si
grandes qu'elles leur couvrent la moitié des bras et le dos tout entier, peut-être que le
fait d'avoir les cheveux blancs jusqu'à trente ans et de les voir noircir seulement à cet
âge est la moindre des bizarreries que présente ce peuple. Ces humains étranges
doivent-ils être confondus avec les Ololiknoi, qui peuvent se couvrir de leurs oreilles
à la manière d'une ombrelle? Cela n'est pas certain mais c'est possible.
Longues- Vies, ne dépassent pas quarante ans. On remarque donc encore ici une
certaine confusion entre les merveilles de l'Inde et de l'Éthiopie, puisque le nom de
Longues-Vies, macrobioi, est le plus souvent donné aux Éthiopiens.
CHAPITRE IV
Maintenant que nous avons dressé une typologie des différents peuples
associés à l'âge d'or, il nous faut observer de quelle manière ceux-ci constituent un
groupe homogène. En effet, si certains peuples nous paraissent avec évidence idéaux,
d'autres posent plus de problèmes de notre point de vue moderne, car certaines
caractéristiques, telles que l'anthropophagie, semblent plus difficiles à concilier avec
une interprétation habituelle, c'est-à-dire posi ti ve, du mythe de l'âge d'or. N ou s
examinerons donc ici les principales caractéristiques attribuées aux étrangers
idéalisés, et nous tâcherons de comprendre comment s'articulent leurs variantes les
plus étonnantes, ou les plus difficiles à concilier avec une vision positive de l'âge
d'or. Il s'agit de voir comment les caractéristiques différentes, parfois même
opposées, que les Grecs attribuent aux peuples des confins peuvent s'intégrer dans
une compréhension unitaire du mythe auquel ceux-ci sont associés.
Nous avons retracé deux caractéristiques principales, qui sont dans les faits
indissociables: il s'agit de l'abondance sous toutes ses formes, qu'elle se traduise
dans l'alimentation, dans la richesse, ou dans l'absence de travail, d'une part, et de la
proximité avec les dieux, qui peut également prendre plusieurs visages, d'autre part.
C'est de ces deux traits de civilisation principaux que semblent découler tous les
autres, à savoir l'absence de maladies et de maux, ainsi que la justice et le bonheur
46
inhérents à ces peuples semblables à l'âge d'or hésiodique, et nous verrons ICI
comment les premières qualités donnent naissance aux secondes. Nous examinerons
donc dans un premier temps les différents aspects du thème de l'abondance, c'est-à
dire d'abord l'alimentation d'une part végétarienne et d'autre part indifférenciée, puis
le traitement de la question du vin et de J'absence de travail chez les étrangers des
confins. Dans un deuxième temps, nous nous pencherons sur la proximité
qu'entretiennent les peuples lointains avec les dieux. L'analyse de ces deux
caractéristiques principales de l'âge d'or nous permettra de comprendre comment
l'abondance et la proximité avec le divin confèrent aux peuples associés à l'âge d'or
l'égalité sociale et l'absence d'injustice. Nous pourrons alors tirer des considérations
plus générales sur les caractéristiques inhérentes aux peuples associés à l'âge d'or.
L'abondance.
Tous les peuples associés d'une manière ou d'une autre à J'âge d'or sont de
manière nécessaire caractérisés par le thème de J'abondance. Celle-ci semble être une
condition d'appartenance à quelque forme d'idéal que ce soit. Les arbres donnent
d'eux-mêmes leurs fruits tout au long de l'année chez les Phéaciens et à Cyrène, le
pot-au-feu de format démesuré se remplit de lui-même chez les Éthiopiens Longues
Vies. Bref, dans leur traitement satirique du thème, les comiques anciens n'exagèrent
qu'à peine en décrivant des rivières de soupe, des galettes qui se pressent vers les
bouches afin d'être dévorées, ou encore des poissons se jetant d'eux-mêmes de l'eau
vers le gril, s'assaisonnant au passage d'huile d'olive et de sel l .
1 Si la plupart des pièces sont désormais perdues, les fragments que rapporte Athénée dans
son banquet nous permettent de voir que l'âge d'or est devenu au cours de l'Antiquité un thème
satirique assez important; les extraits cités sont en effet assez nombreux. Voir Athénée, Les
Deipnosophisles, livre VI. Les comiques reprennent d'ailleurs un topos très ancien, non ironique celui
ci, qui voyait les rivières de lait et de miel irriguer le pays de Canaan, dans la Bible.
47
On remarque par ailleurs que pratiquement tous les lieux où habitent les
peuples idéalisés par les Grecs sont caractérisés par l'abondance des récoltes, que
celles-ci se produisent plusieurs fois par an comme à Cyrène ou à Schérie, ou qu'elle
se tïaduise par la grosseur des fruits et la hauteur des céréales, comme en Inde cu en
Éthiopie. Dans de nombreux cas, c'est donc l'abondance d'une alimentation végétale
cultivée et cuite, donc marquée par l'intervention de l'homme, qui est le premier
signe d'une humanité choyée par les dieux.
Que les champs cultivés soient au premier plan dans les descriptions des
étrangers ne doit pas surprendre: la culture des céréales et la production d'une
alimentation à base de pain constituent dans la pensée grecque les marques par
excellence de la civilisation. C'est ce qui sépare l'humain du non-humain. Ulysse
d'Homère, à la recherche d'humains dans son périple, cherche des champs cultivés,
49
l'Odyssée». In Problèmes de la terre en Grèce ancienne, sous la dir. de M. 1. Finley. Paris: Mouton,
p.276.
50
L'âge d'or est, très souvent, présenté comme un âge pré-sacrificiel et pré
culinaire, et est par conséquent généralement considéré comme le moment d'une
alimentation végétarienne originelle, qui précéderait en quelque sorte le premier
crime de l'humanités. À un tel point que certains penseurs inspirés par l'idéal de
simplicité épicurien ou stoïcien reprenant le thème de J'âge d'or plus tard dans
l'Antiquité, ont pu affirmer que c'était l'incapacité de l'humain à se satisfaire d'une
nourriture simple, constituée de noix et de glands et par conséquent d'aliments non
domestiqués, qui avait mis fin à l'âge d'or 6 . Cette idée connaîtra particulièrement une
7
bonne fortune chez les Romains .
5 C'esl ce que défend André Neylon, qui consacre un chapitre entier à la question du
végétarisme originel. André Ney ton. J984. L'Âge d'or et l'Âge de fer. Paris: Les Belles Lettres.
6 Citons, parmi d'autres, Porphyre, De l'abstinence" 111,27, JO. Arrien, Manuel d'Épictète"
33, 7 ; 47. C'est également la thèse que défend Jean-Marie André, en se basant sur les écrits de
Sénèque et de Lucrèce. Jean-Marie André. 1996. «Âge d'or et stoïcisme». ln L'âge d'or, sous la dir. de
Jacques Poirier. Dijon: Presses Universitaires de Dijon, p.75-89.
7 Jean-Paul Brisson. 1992. Rome et l'âge d'or. Paris: La Découverte, p..113-1 14, renvoie ainsi
à Lucrèce el à Virgile, et défend la lhèse d'une adéquation entre l'âge d'or et l'épicurisme dans la
pensée romaine.
S Les TrCfVaux et les Jours, vA 1.
51
Une telle alimentation basée sur les végétaux non cultivés évoque facilement
une forme de primitivisme heureux, où les fruits savoureux sont cueillis à point,
puisqu'ilspoussent continuellement. Cette forme d'alimentation se retrouve d'ailleurs
dans les mythes d'origine de nombreuses civilisations, et les Grecs n'ont pas le
monopole de cette idéalisation du végétarisme 10. Elle est intimement liée à cette
proximité avec la nature que peuvent avoir les hommes idéaux qui la respectent, ainsi
qu'à une conception de la nature bienveillante, qui participe au bonheur de l'humanité
en donnant généreusement et spontanément ses fruits. C'est un peu ce principe qu'on
retrouve illustré dans le jardin d'Alcinoos, où se côtoient des fleurs et des fruits à tous
les stades de leur mûrissement, quoique l'alimentation sur j'île de Schérie ne soit pas
exclusivement végétarienne et qu'en soi un jardin suppose l'entretien et donc l'action
de l'homme sur la naturel 1. Une alimentation végétarienne porte en soi un caractère
essentiellement positif dans la pensée grecque, dans la mesure où elle ne fait pas
couler le sang et est donc exempte de cette souillure qui marque depuis Prométhée le
statut des humains.
En effet, il n'est pas du tout évident que l'homme ait le droit de tuer les
animaux pour se nourrir, comme en témoigne la présence dans la mythologie de
différents récits étiologiques expliquant cette habitude - que l'on pense au récit chez
Hésiode du partage prométhéen, à la cérémonie des Bouphonies à Athènes, ou encore
au mythe de Sopatros tel qu'il nous est rapporté par Porphyre l2 . Le malaise ressenti
vis-à-vis du droit que s'arrogent les humains de tuer les animaux semble justifier une
teUe idéalisation de l'alimentation non carnée.
prométhéen. Et c'est celui qui ne socialise pas, puisqu'il ne partage pas les repas
collectifs avec ses congénères. Il y a donc à la fois quelque chose d'inhumain à ne pas
manger de viande, et quelque chose de fascinant. Bref, pour les Grecs, celui qui ne
mange jamais de viande constitue une altérité aussi incommensurable que celui qui ne
connaît pas de tabous alimentaires: c'est l'altérité que prônent pour diverses raisons,
dans leurs options les plus radicales, de nombreuses écoles philosophiques 14, plus
facilement admissible en société que celle des Cyniques, mais tout de même un
extrême qui par conséquent n'est pas souhaitable dans la société qui, à l'instar de ses
philosophes « modérés », préfère le juste milieu.
D'autres descriptions des étrangers éloignés qui sont associés à l'âge d'or, en
revanche, montrent bien que l'âge d'or, c'est aussi et surtout l'âge d'une alimentation
indifférenciée, non marquée par les interdits de la civilisation que constituent
l'anthropophagie, l'omophagie - manger la viande crue - ou encore le sparagmos
14 Stoïciens et épicuriens en tête, mais songeons également aux pythagoriciens et aux écoles
néo-platoniciennes.
54
- manger l'animal encore vivant en arrachant sa chair avec les ongles et les
dents _15, que l'on retrouve surtout dans l'alimentation dionysiaque, chez les
Bacchantes d'Euripide par exemple, où l'omophagie comporte en outre un aspect
l6
incestueux . L'abondance dans laquelle se trouvent les humains de la race d'or
repose donc, dans ce cadre conceptuel, sur cette absence de tabous alimentaires: plus
on peut manger des choses variées - crues, sanglantes, humaines - , moins la disette
risque de survenir. Dans cette conception de l'âge d'or, Cronos et Rhéa se
nourrissaient couramment de chair humaine, et c'est la victoire de Zeus sur les Titans
et le début de son règne - avec sans doute le partage prométhéen - qui a mis fin à
l7
cette pratique barbare .
Ce nouvel extrême qui caractérise parfois les peuples des confins et l'âge d'or
peut s'expliquer par l'importance de la figure de Cronos dans les descriptions de l'âge
d'or. En effet, le titan Cronos, c'est généralement admis, est le dieu qui règne sur les
Bienheureux, sur cet âge d'or d'abondance, de paix, de bonheur et exempt de tout
mal, et est par là une figure positive dans la mythologie. Toutefois, il n'en est pas
moins la divinité qui est tristement célèbre pour avoir dévoré ses enfants et castré son
père Ouranos, et îl constitue pour ces raisons une figure pour le moins ambiguë: la
contradiction par rapport au dieu de l'âge d'or est frappante, puisqu'on retrouve d'une
Ennius. Voir également à cet effet Arthur O. Lovejoy et George Boas. 1965. Primitivism and Re/ated
ideas in Antiquity. New York, N.Y.: Octogon Books, p.55-57.
55
lR
part une divinité bienveillante et de l'autre un monstre terrifiant . Ces deux aspects
antithétiques de la figure de·Cronos sont également présents dans l'imaginaire grec et
se traduisent par différentes interprétations du mythe de l'âge d'or, dont certaines sont
l9
plus positives que d'autres. La pédophagie de Cronos, si l'on accepte l'usage de ce
néologisme, est parfois comparée aux sacrifices humains qui ont cours chez les
20
Scythes . L'ambiguïté de la figure de Cronos peut ainsi expliquer que l'on retrouve,
dans les différentes descriptions de certains peuples, un telle tension entre âge d'or et
anthropophagie, ou entre âge d'or et sacrifice humain. Cronos permet de synthétiser
une vision positive et négative de l'âge d'or, sans contradiction.
18 Il est question ici de la figure de Saturne, mais l'ambiguïté reste la même. Jacques Poirier.
1997. «Âge d'or et nostalgie du romanesque». ln Le mythe de l'âge d'or (Dijon, J 993), sous la dir. de
Catherine Bouttier, Monique Roussel et Pascale Sudriès, Dijon: Publications de l'ARELAD, p.3-7.
19 Nous empruntons le néologisme à Arthur O. Lovejoy et George Boas. J 965. Primitivism
and Related Ideas in AntiquilY. New York, N.Y.: Octogon Books, p.73.
20 Arthur O. Lovejoy et George Boas. J 965. Primitivism and Related Ideas in Antiq uity. New
York, N.Y.: Octogon Books, p.73. Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes" 111,208.
21 Théocrite, Idylle XI, 34-49 et 60-65, dont on peut consulter la traduction de Leconte de
Lisle sur le site d'Alain Canu, 2005. «Noctes Gallicanae», [En ligne], [Link]
[Link]/, consulté le 21 février 2007. Pour l'Idylle XI en particulier, Ilttp:.!/[Link]
gil) Ijça n<it.' .91g/Lyri g lI~§grt.'ç~!Li}t.'~)çrÜ~[Link]!D.
56
aux Bucoliques. Le changement dans la perception des Cyclopes est une facette de ce
changement dans les mœurs.
De la même manière, c'est l'absence d'un tel tabou alimentaire, mais moins
extrême, qui fait une part de l'étrangeté de l'île d'Éole: car s'il y a chez le dieu des
vents des banquets, ceux-ci ne sont l'occasion d'aucun sacrifice 22 Le caractère
profane des banquets d'Éole situe celui-ci du côté du non-humain. Le non respect du
partage prométhéen constitue une anomalie presque aussi importante que
l'anthropophagie, ou que l'inceste que pratiquent ses enfants. Toutefois, Éole est
considéré comme un dieu dans la tradition homérique, de telle sorte que ces deux
anomalies doivent peut-être être comprises dans cette perspective, qui tend à invalider
l'interprétation de Pierre Vidal-Naquet. Les dieux n'ont évidemment pas besoin de
faire des sacrifices, et l'inceste ne pose aucun problème quand il s'agit des
Olympiens.
qui peut également s'appliquer dans le cas des étrangers éloignés. Le caractère rituel
de l'omophagie, par exemple, montre bien que l'animal qui en est l'objet ne peut être
considéré comme un objet alimentaire dans la vie quotidienne 23 . Ainsi, on remarque
que chez les Issédones, on mange de la chair humaine, mais seulement celle du
24
cadavre de son père lors de ses funérailles . L'anthropophagie a dans de telles
circonstances une connotation beaucoup moins monstrueuse et inquiétante; elle est
apprivoisée, un peu à la manière dont le sacrifice prométhéen ritualisé et la cérémonie
des Bouphonies permettaient aux Grecs de justifier une alimentation carnée et la mise
à mort du bœuf de labour. L'ethnologie a contribué encore, à notre époque, à
apprivoiser ce rituel.
Le vin.
D'autres aliments sont touchés, malS de manière plus subtile, par ces
particularités alimentaires des peuples des confins, mais sont totalement absents des
descri ptions de l'âge d'or : c'est tout spécialement le cas du vin, boisson par
excellence de la civilisation puisque comme le pain, elle est le résultat du travail de
J'homme sur son environnement, et constitue un élément essentiel lors des banquets
et des sacrifices. Le remplacement du vin par l'eau dans les libations de l'épisode du
sacrifice des troupeaux du soleil, dans l'Odyssée, montrent bien à quel point le vin est
un élément de base, tout autant que l'orge, grain cultivé, sans lequel il est impossible
25
de respecter les rites sacrificiels .
Évidemment, toutes les descriptions qui nous sont disponibles n,'abordent pas
cette question, aussi resterons-nous prudente dans nos observations, qui nous
semblent toutefois en accord avec les précédentes remarques sur l'alimentation des
humains idéaux. Le primitivisme semble comporter deux variantes, soit l'absence de
vin, ou encore l'ignorance de la manière de le boire. Dans le premier cas, on retrouve
les Éthiopiens, qui selon Hérodote n'en produisent pas et boivent plutôt de l'eau et du
lait26 . Jean-Pierre Vernant avance l'hypothèse que c'est cette absence d'un élément
essentiel de l'alimentation humaine qui permet aux Éthiopiens de vivre si longtemps
et d'être assimilés à la race d'or: ils ont de cette manière une alimentation plus près
de la divi-nité que de l'humanité 27 . Dans le second cas nous avons le Cyclope
Polyphème et les Scythes, qui boivent le vin pur et s'enivrent facilement, au point
d'en être malade dans le cas de Polyphème, et de boire dans deux verres à la fois,
dans le cas des Scythes les plus courageux. D'ailleurs l'expression « boire à la
scythe» en usage en Grèce durant l'Antiquité signifie boire le vin pur, ce qui est
considéré dangereux, susceptible de rendre les gens fous - élément qui se retrouve
également dans l'épisode de Polyphème28 .
Dans le cas du vin comme dans le cas de l'alimentation, il semble que les
auteurs grecs décrivent les cas extrêmes, et de manière plutôt cohérente: l'extrême
végétarien est associé à l'abstinence la plus totale en ce qui concerne l'alcool, tandis
que l'[Link] (et l'omophagie, sous le signe de Dionysos ... ) est associée aux
excès les plus flagrants. Il est logique d'ailleurs que, Dionysos ayant apporté les
deux: Je raisin et l'exploitation qu'on en fait et l'omophagie, les deux n'aient pas
existé avant lui, et n'existent que de manière concomitante. Enfin, chez Éole, il est
spécifié que le vin est particulièrement excellent; c'est d'ailleurs avec ce grand vin
que s'enivre Polyphème, qui montre encore une fois qu'il ne sait pas le boire. Les
deux aspects de Cronos se traduisent ici encore dans la manière de boire, comme on
les retrouvait dans la manière de manger. Cet idéal de l'extrême se situe bien loin de
la tempérance que prônent les philosophes comme Aristote: c'est un bien que d'avoir
29
le vin , à condition d'en boire modérément. Ce jugement semble d'ailleurs bien
s'accorder avec une vision plus réaliste du monde, à savoir qu'on peut idéaliser un
monde de l'abstinence ou un monde de l'excès, tout en étant bien conscient que dans
la vraie vie, un juste milieu est préférable à ces extrêmes mythiques ou lointains.
L'absence de travail.
nécessité ne fait aucun doute dans le monde réel. L'absence de travail est ICI une
caractéristique d'un monde considéré réel, ce qui est bien différent.
C'est une telle générosité de la nature qu'on retrouve par exemple à Cyrène,
qui fait le commerce d'une plante sauvage, le silphium, qui est ici en cause 30 . Cette
plante non cultivable, emblème de la cité de Cyrène puisqu'elle figure sur ses
monnaies, fit la fortune de cette région de Libye pendant des siècles. Elle disparut au
cours de l'Antiquité, surexploitée peut-être, ou encore détruite à la suite d'incursions
barbares31 , et incapable de s'adapter à une autre région que la sienne; déjà à l'époque
de Strabon elle était pratiquement disparue. Tout était bon dans cette plante: les
pousses servaient de fourrage, les graines étaient utilisées dans la pharmacopée, et les
tiges et les racines étaient très recherchées en cuisine et en médecine. On en tirait une
sorte de suc de couleur rouge qui, une fois mêlé à de la farine, pouvait être conservé,
transporté et vendu, véritable panacée thérapeutique, purgative en tout cas32 .
30 Voir les travaux de Janick Auberger sur l'histoire de l'alimentation. Également, voir
« Silphium », Dictionnaire des Antiquités Grecques et Latines de Daremberg et Saglio,
http:/da\<[Link]-llse2.I·r/sdx/dagril'l.:[Link]?tollle-4&partie c 2&numPage-5:n, consulté le 23 mai
2007.
31 Strabon, Géographie, tome l, 2è partie, p.116, note l (p.167).
32 Voir C. Dobias, « À propos du silphion: les prescriptions du bon goût », Nourriture:
prescriptions et interdits, Dijon, ] 990, p. 32-43 ; et S. Amigues, « Une panacée mystérieuse: le
silphium des anciens », Études de botanique antique, Mémoires de l'Académie des lnscriplions et
Be!!es Lettres n. XXV, Paris, 2002, p. ]96-208.
61
En effet, dans Les Travaux et les Jours, Hésiode tente de convaincre son frère
démocratie à peu près directe comme Athènes - , l'agriculture se présente chez eux,
nous l'avons déjà dit, comme une marque indéniable de la civilisation et du progrès,
marqué par la figure de Prométhée. Il n'est d'ailleurs pas évident que l'absence de
travail mène directement aux hautes sphères intellectuelles, comme le fait remarquer
Platon dans la fable du Politique en donnant J'exemple du cyclope Polyphème dans
l' Odyssée 34 .
De même, pour Aristote, il est clair que ce n'est pas le loisir, mais bien le
travail de la terre, ainsi que l'élevage, qui prédisposent à la vertu. En effet, comme le
gain recherché par l'agriculture comporte une double limite -. ce que l'agriculteur
peut faire pousser sur son champ d'une part, et ce qu'il peut ingurgiter de l'autre
elle a pour effet de limiter la convoitise chez l'agriculteur, et de le prédisposer à la
tempérance. Dans le cas de l'éleveur, c'est le mode de vie actif qu'Aristote salue, non
à la manière d'un médecin moderne qui y verrait un mode de vie hygiénique et sain,
mais bien à la manière du philosophe valorisant le courage comme l'une des vertus
les plus importantes. Un mode de vie actif, en plein air, prépare adéquatement
l'éleveur aux travaux de la guene, et donc le prédispose au courage. La valorisation
des travaux paysans chez Aristote correspond à la poursuite d'un idéal de vertu, que
l'on peut atteindre par la pratique 35 .
L'absence de travail dans le mythe de l'âge d'or et dans les descriptions des
populations des confins ne peut donc se comprendre que dans la perspective où le
travail de la terre est forçant et épuisant, et de manière indissociable d'une nature
généreuse donnant d'elle-même ses fruits, dans un contexte où le travail de la terre est
valorisé de manière aussi uniforme par les poètes et les philosophes. L'absence de
travail n'est donc pas à percevoir comme un simple manque, comme une privation de
travail, mais bien comme une autre forme de rapport à la nature qui serait à
rapprocher du dionysisme. En effet, l'alimentation dionysiaque, si elle ne suppose pas
un travail forçant d'agriculture ou d'élevage, repose tout de même sur un échange, et
n'est pas gratuite. Si les obligations reliées à l'alimentation ne sont pas de nature
agricole, elles sont plutôt de nature magico-religieuse : ainsi, chez les étrangers
éloignés, c'est la proximité des dieux et la piété qui jouent le rôle du travail forçant
36
chez les agriculteurs, et Dionysos remplace Déméter . L'absence de travail forçant,
si elle est permise par la générosité de la nature, devient dans ce cadre
intrinsèquement liée à la proximité que les humains de l'âge d'or ou les étrangers
éloignés entretiennent avec le divin.
Les humains de l'âge d'or mangent avec les dieux, vivent avec les dieux; en
somme, ils sont indifférenciés des dieux, et c'est ce que nous comprenons en
examinant le mythe de Prométhée et en tentant d'établir une sorte de chronologie
mythique, qui placerait l'âge d'or à l'époque de Cronos, donc avant la guene entre les
Titans et les Olympiens, et avant le récit des ruses de Prométhée concernant le
37
partage du sacrifice . Cette communauté de l'humain et du divin est palpable dans
bon nombre de récits mettant en scène les étrangers des confins, comme nous avons
eu l'occasion de le remarquer en les décrivant.
Le cas, peut-être, le plus marquant, est celui des Éthiopiens, qui constituent
d'une certaine manière l'altérité la plus éloignée qui soit, et en même temps
ontologiquement très près des Grecs. On remarque, chez les Longues-Vies, le
caractère quotidien, ordinaire, des visites divines, non seulement dans les épopées
homériques où ils reçoivent Poséidon, mais aussi dans les récits plus sérieux des
historiens-géographes. Hérodote, en décrivant la table du Soleil où tous peuvent, à
chaque jour, aller se servir à manger de toutes les viandes bouillies déposées là par les
dieux durant la nuit, montre bien à quel point la proximité qu'entretiennent les
Éthiopiens avec les dieux est indissociable des autres éléments caractéristiques de
l'âge d'or que constituent ['absence de travail et l'abondance de nourriture. Les
Longues-Vies semblent vouloir faire la preuve qu'il est possible, pour des humains en
quelque sorte ordinaires, normaux, bref semblables aux Grecs, de rassembler toutes
les caractéristiques de l'âge d'or mythique.
3; Voir l'analyse chronologique de Jean-Pierre Vernant, qui exprime tout à fait bien comment
le partage entre les dieux et les hommes est postérieur à la fin de l'âge d'or et à la chute de Cronos.
Jean-Pierre Vernant. J999. L'univers, les dieux, les hommes. Récits grecs des origines. Paris: Seuil,
p.62-89.
64
Aristote, qui semble constituer un paradigme dans la pensée grecque 38 , peut nous
aider à comprendre cette question, bien que les réflexions philosophiques ne soient
pas toujours applicables au mythe. Dans le cas particulier de la classification des
vivants, on remarque toutefois que la place de l'humain à mi-chemin entre les
animaux et les dieux apparaît relativement souvent dans le mythe; c'est ce qui
permet de comprendre la déchéance de Tydée, rendu semblable à la bête, et l 'hubris
de Diomède qui ose blesser les dieux dans la mêlée. Dans un monde où les minéraux
et les végétaux se trouveraient à une extrémité du continuum et les dieux à l' autre 39 ,
en principe, les Éthiopiens, étant humains comme eux, ne se trouvent pas plus près
des dieux que les Grecs. Ce serait plutôt l'éloignement par rapport aux normes du
monde grec qui aurait pour effet de rapprocher les Longues-Vies des divinités. Les
Éthiopiens ne sont pas des Phéaciens, cela doit être bien clair et évident aux yeux de
tous les Grecs; pourtant, c'est un sort similaire qui leur est réservé. Les descriptions
des Éthiopiens semblent étayer la thèse selon laquelle on peut trouver l'âge d'or si
l'on se rend suffisamment loin, et cet âge d'or n'est pas réservé aux seuls morts: ce
n'est pas l'Île des Bienheureux que chante Homère, mais un lieu réel et en quelque
sorte accessible aux mortels.
38 Ce que montre clairement l'analyse du mot zôion de Francis Wolff: le terme grec ne
recoupe ni notre concept de vivant dans la mesure où il exclut les plantes, ni notre concept d'animal
puisqu'il inclut les dieux, et correspond davantage à l'idée d' « animé ». Francis Wolff. 1997.
«L'animal et le dieu: deux modèles pour l'homme». In L'Animal dans l'Antiquité, sous la dir. de
Barbara Cassin, Jean-Louis Labarrière et Gilbert Romeyer-Dherbey. Paris: Librairie Philosophique J.
Vrin, p.157-159. On retrouve cette distinction, par exemple, chez Strabon, Géographie, Il, 3, 5.
39 Cette conception selon laquelle les êtres et les choses formeraient un continuum, du minéral
vers le divin, est la solution que propose Aristote au problème ontologique que poseraient sinon les
espèces intermédiaires, difficiles à placer dans une classification qui séparerait radicalement les
minéraux des végétaux et les végétaux des animaux, comme c'est par exemple le cas de l'éponge.
Cette impossibilité dans laquelle Aristote se trouve de classifier les vivants est peut-être au moins en
partie imputable à sa conception de la substance, selon laquelle c'est l'individu qui est le plus
substance, et que ce n'est que par figure de style qu'on peut parler de l'homme, par exemple, comme
substance. Voir Aristote, Organon" Catégories 1b lO-4b20. Platon proposait déjà, dans le Timée, un
semblable continuum. Voir Francis Wolff. 1997. «L'animal et le dieu: deux modèles pour l'homme».
ln L'Animal dans l'Antiquité, sous la dir. de Barbara Cassin, Jean-Louis LabalTière et Gilbert Romeyer
Dherbey. Paris: Librairie Philosophique J. Vrin, p.159-163.
65
Nous avons déjà survolé cette question plus tôt, mais elle mérite qu'on s'y
arrête davantage: en vertu de quel raisonnement l'abondance donne-t-elle naissance à
l'égalité sociale dans la conception grecque du monde? Bien entendu, l'on peut en
appeler à cette vision naïve des rapports sociaux, selon laquelle l'abondance extrême
de tous biens amène l'égalité dans la mesure où il y en a suffisamment pour tous.
Mais l'abondance de biens n'implique pas, en elle-même, que les humains qui la
40 Quoique l'Odyssée voit la colère de Poséidon s'abattre sur les Phéaciens ...
66
En effet, cette abondance que l'on trouve chez les peuples des confins comme
dans l'âge d'or hésiodique n'est pas, ou si peu, abondance de richesse en mOIll1aie. À
titre d'exemple, chez les Éthiopiens qui possèdent énormément d'or, cette ressource
sert tout simplement de métal, et n'a aucune valeur en dehors de celle de l'objet
fabriqué. Autrement dit, la matière n'a de valeur qu'en tant que matière, et non en
tant qu'or. Dans la plupart des cas, toutefois, il ne s'agit même pas d'abondance de
biens, mais essentiellement d'abondance de nourriture. Et c'est là que la distinction
d'Aristote prend une importance capitale, puisque celui-ci divise les biens en deux
catégories: ceux qui comportent par nature une limite pour l'acquéreur, et ceux qui
peuvent être accumulés de manière illimitée.
41 À vrai dire, parmi tous ceux que nous avons consultés, aucun article, aucun ouvrage
catégorie d'Aristote vaut pour l'argent, que l'on peut accumuler sans fin puisqu'il ne
sert, en soi, à rien, mais est toujours un moyen de se procurer autre chose. Or
l'abondance des confins du monde le rend complètement inutile puisque tous
possèdent tout le nécessaire et même le superflu, et savent que leurs enfants
profiteront des mêmes conditions d'existence qu'eux. Dans un état où l'abondance est
si parfaite, le fait de s'accaparer une part supplémentaire de nourriture pour la
revendre n'a aucun sens: qui voudrait acheter ce qu'il peut cueillir? Et avec l'argent
accumulé, que se procurerait le riche, qui n'a qu'à cueillir ce qu'il désire? C'est ce
non-sens que voyaient les Grecs dans le fait d'une société où règne l'abondance, mais
qui serait inégalitaire.
La remarque d'Aristote nous permet donc de comprendre que les Grecs, loin
d'attribuer aux étrangers des confins une incompréhensible égalité sociale, croient
plutôt que c'est l'abondance du nécessaire qui est chez eux de nature à favoriser
l'égalité sociale. La nature non accumulative, voire éphémère de cette abondance est
donc tout aussi importante que sa quantité afin de comprendre sa valorisation dans le
monde grec.
Ce qui ressort de cette analyse des qualités que les Grecs attribuent aux
peuples éloignés, c'est qu'il s'agit à toutes fins pratiques toujours de caractéristiques
qui étaient d'abord celles de l'âge d'or mythique, et qu'elles répondent également aux
différentes interprétations et variations du mythe. Les ambiguïtes que l'on retrouvait
déjà dans le mythe d'Hésiode, avec par exemple la figure de Cronos, qui est à la fois
le père qui dévore ses enfants, l'enfant qui castre son père, et le bon roi qui règne
justement sur une humanité heureuse, se retrouvent telles quelles dans les
descriptions des étrangers éloignés. Là, la proximité avec les dieux n'exclut en
aucune manière l'anthropophagie et l'abondance peut être l'expression de la
simplicité autant que d'un festoiement sans fin; et ce, non seulement à l'examen des
différents peuples qui, tous ensemble, parviendraient à dresser un portrait assez
complet des diverses versions du mythe, mais encore à l'examen de chacun des
peuples individuellement, dont les différentes descriptions comprennent souvent de
telles contradictions. Naturellement, puisqu'il s'agit ici de sources anciennes et donc
limitées, nous avons au sujet de certains peuples une littérature plus abondante que
sur d'autres, et la correspondance avec l'ensemble des ambiguïtés de l'âge d'or est
surtout vraie pour ceux,-Ià.
Mais si nous examinons les peuples éloignés à propos desquels le vol ume de
littérature est plus important, soit les Indiens, les Éthiopiens et les Scythes, nous
retrouvons tôt ou tard, à propos de chacun, toutes les caractéristiques de l'âge d'or. Le
fait de comprendre que les termes Indien, Éthiopien ou Scythe sont génériques,
désignent un ensemble de tribus ou de groupes humains, et peuvent par conséquent
69
recouvrir des réalités bien différentes n'explique pas nécessairement toutes les
ambigu'ités et contradictions contenues dans les différents témoignages à leur sujet.
Parce que si nous, maintenant, savons que ces peuples sont des ensembles plus ou
moins uniformes de tribus numériquement différentes se partageant un territoire plus
ou moins uni, il est loin d'être évident que les Grecs pouvaient établir cette
distinction pour des peuples qui vivaient très loin de chez eux, et comprendre
facilement, par exemple, que certaines tribus scythes étaient végétariennes, et d'autres
anthropophages, ce qui n'est pas contradictoire mais suppose une meilleure
connaissance ethnographique.
Or, ce qui nous intéresse ici, c'est la perception que les Grecs pouvaient avoir
des étrangers des confins, et il semble bien qu'elle ait été ambiguë, à l'image de la
synthèse que nous avons pu faire des différentes descriptions connues des peuples
éloignés. Cette projection sur un même ensemble humain de caractéristiques
difficilement conciliables qui pouvaient appartenir dans la réalité à des peuplades
contiguës dans l'espace, mais différentes, expliquerait les disparités et les
contradictions à l'intérieur des descriptions. Ou encore, ces caractéri stiques
contradictoires pouvaient toutes être des caractéristiques d'un même peuple, dont
certaines seraient rituelles et d'autres quotidiennes; ainsi, dans la vie de tous les
jours, on se nourrirait exclusivement de végétaux, et lors de funérailles on mangerait
le cadavre (ou un morceau symbolique du cadavre)43. Ces considérations nous
ouvrent un nouveau champ d'investigation: celui de l'éloignement. En effet, pour
que se réalise cette synthèse, il fallait nécessairement que ceux qui la faisaient n'aient
pas été, sinon de manière extrêmement ponctuelle, en contact avec ces fameux
étrangers des confins du monde. De la même manière, on peut se demander si
4) Une telle interprétation semble particulièrement bien s'accorder avec les différentes
descriptions des Scythes. Elle peut éga lement s'appliquer aux mœurs des Issédones. Voir Hérodote,
Histoires" IV, 26 pour les Issédones, et IV, 62, 64, pour les Scythes.
70
l'idéalisation dont les étrangers éloignés sont l'objet est due précisément à leur
éloignement par rapport à la Grèce.
CHAPITRE V
Au-delà d'une première explication telTe-à-terre, qui voudrait voir dans cette
sorte de fascination, voire d'envie que cultivent les Grecs vis-à-vis des étrangers des
confins du monde une simple jalousie matérielle, liée au manque de ressources
naturelles typique de la Grèce, il faut bien comprendre que cette altéri té est d'abord et
avant tout caractérisée par son éloignement. Quand bien même cette fascination pour
leur richesse serait vraisemblable, - elle l'est, et là n'est pas la question -, il
faudrait tout de même se souvenir que les Grecs n'ont, pour la plupart, jamais été
suffisamment loin de chez eux pour observer ces peuplades qui les fascinent, ni
même celles qui ne les fascinent pas. Par conséquent, le récit des merveilles indiennes
ou éthiopiennes, du point de vue d'un Grec, ne gagne pas en vraisemblance s'il se
passe à trois ans de marche de chez lui plutôt que deux ou vice-versa.
Déjà, le voyageur qui parle de la Macédoine peut bien rapporter des choses
incroyables. Pour un Athénien moyen, qui n'est pas un grand commerçant, et qui
n'appartient pas à cette élite qui peut se permettre de voyager, c'est déjà bien trop
loin pour que l'on puisse vérifier les dires. En outre, nous le savons et les Grecs le
savaient, le goût du merveilleux fait partie de la nature humaine, et de ce fait les récits
des voyageurs ont souvent tendance à être truffés d'exagérations de tout acabit qui
72
servent à mettre en valeur leur bravoure 1. Il faut par conséquent remettre en question
une bonne part de ces merveilles qu'ils rapportent dont, et au premier plan, les
mesures de distances, qu'ils auront toujours tendance à amplifier, ce qui pose un
certain problème pour l'établissement de données géographiques. Bien sûr, nous ne
pouvons jamais avoir la preuve qu'un voyageur amplifie certaines distances, exagère
certaines merveilles; mais celui qui est allé au loin a, dans tous les cas, la possibilité
de se mettre ainsi en valeur devant un auditeur, et ce trait pouvait nuire à la crédibilité
générale des voyageurs dès lors qu'il s'agissait d'en tirer une information
scientifique.
) Ainsi Strabon explique-t-il que les erreurs géographiques contenues dans le récit de retour
de Ménélas dans l'Odyssée ne sont pas dues à l'ignorance d'Homère, mais bien à sa bonne
connaissance de ce trait de la nature humaine. Strabon, Géographie" 1, 2, 23.
2 Les descriptions d'Aristote, pour ne prendre que ce seul exemple, sont révélatrices: les
Celtes ne sont en rien exceptionnels. Voir Politique, 11,7, 1269b, 25-30; VII, 2, \0, 1324a, 10-15 ;
VII, 17,3, 1336a, 10-15.
73
J Le fait que l'on juge généralement, de nos jours, que l'entreprise de situer
géographiquement les voyages d'Ulysse est sans intérêt puisque j'Odyssée se déroule dans un espace
mythique ne change rien au fait que, dans l'Antiquité, on tentait de le faire, ce qui nous apprend
beaucoup de choses sur la géographie dans l'Antiquité. S'il s'agissait de travaux controversés - pour
Ératosthène, on trouvera l'espace géograph ique des voyages d'Ulysse quand on trouvera le bourrelier
qui a cousu l'outre des vents d'Éole -, le désir de situer dans l'espace l'épopée homérique est
néanmoins bien présent chez les géographes grecs dès l'époque hellénistique, et peut-être même plus
tôt. À ce propos, voir Christian Jacob. 1991. Géographie et ethnographie en Grèce ancienne. Paris:
Colin, p.20-24.
4 Strabon, Géographie, 1,2, 18.
74
différences avec les humains connus ainsi que leur ancrage dans le mythe, sont perçus
comme étant très éloignés de la Grèce. Un Grec ne se figure pas que Polyphème ou
Alcinoos puissent être des voisins: ils sont beaucoup trop éloignés de sa conception
du monde pour appartenir à un espace commun qu'il pourrait nommer et circonscrire,
et le fait de les placer géographiquement dans la Méditerranée, à proximité de la
Grèce, ne change strictement rien à l'incommensurabilité qui est établie entre les
deux mondes. II semble exister une frontière symbolique, à l'intérieur même de la
Méditerranée, entre différents mondes.
bouts du monde possibles: les confins de la pensée et les confins de la terre. Or, les
peuples qui sont associés au thème de l'âge d'or appartiennent généralement soit à
l'un, soit à l'autre des deux modèles d'éloignement.
Toutefois, il peut arriver, dans certaines situations, chez certains peuples, que
les deux modèles d'éloignement se croisent. On remarque ainsi, par exemple, que les
Éthiopiens Longues-Vies sont à la fois éloignés dans l'espace géographique et dans
l'espace mythique. Ainsi, les Visages-Noirs des premiers vers de l'Odyssée, qui se
confondent avec les Longues-Vies des Histoires d 'Hérodote, constituent d'une
certaine façon une altérité parfaite par rapport aux Grecs, à la croisée du mythe et de
l'extrémité du monde connu.
assimilés à l'âge d'or. Où peut-on tracer la limite entre une altérité que l'on peut
penser, qui appartient au mythe ou à la réalité non paradoxale, et une altérité qu'on ne
parvient pas à concevoir, qui est paradoxale?
Bien sûr, si l'on peut parler du bout du monde, c'est qu'on imagine que le
monde a un centre. Pour les Grecs, cela va de soi, le centre du monde est chez eux,
qu'on prenne l'affirmation au pied de la lettre ou au figuré. En effet, dans le premier
cas de figure, le « nombril du monde », l' omphalos, se trouve à Delphes. Selon le
mythe, Zeus a lancé deux aigles aux extrémités de la terre, l'un au levant et l'autre au
couchant, pour fixer le milieu de la terre; et ceux-ci se sont rencontrés à Delphes, au
lieu marqué par une pierre qui porte le nom d'omphalos 5. Si l'on prend l'assertion au
deuxième degré, il s'agit d'une forme d'ethnocentrisme grec, puisque toute tentative
de compréhension de l'altérité passe par la comparaison, voire l'assimilation au
même, par le biais d'analogies et de correspondances entre le différent et le connu 6 .
En tentant de trouver le bout du monde géographique, nous nous appuierons sur la
première interprétation du mythe, qui voudrait que le centre du monde se trouve tout
simplement à Delphes, qui nous semble expliq uer une bonne part des conceptions
géographiques de l'Antiquité qui nous posent problème.
5 Les anciens attribuent généralement la première version connue de ce mythe à Pindare, bien
que l'ode qui en parle ait été perdu. Malgré tout, il est rapporté par plusieurs auteurs plus tardifs, dont
Strabon et Pausanias. Voir Pausanias, Périégèse, X, 16, 3. Strabon, Géographie, lX, 3, 6. Voir
Christian Jacob. 1991. Géographie el elhnographie en Grèce ancienne. Paris: Colin, p.52. .
6 François Hartog. 1980. Le miroir d'Hérodote . Paris: Gall imard ,p.237ss. C'est ainsi
qu'Hérodote peut, par exemple, déduire le cours du Nil de celui de l'[stros, partant de l'hypothèse que
la terre est symétrique, théorie illustrée par la reconstitution cartographique que fait Christian Jacob de
la géographie d'Hérodote. Christian Jacob. 1991. Géographie el elhnographie en Grèce ancienne.
Paris: Colin, [Link].
76
C'est ainsi que les peuples paradoxaux que nous avons identifiés comme étant
idéalisés par les Grecs sont tous, sans exception, situés dans les escha/ia : leur
7 Christian Jacob. 1991. Géographie et ethnographie en Grèce ancienne . Paris: Col in, [Link]
st.
8 Hippocrate, dans le traité Des Airs, des Eau.~ et des Lieux (II, 12-24) oppose les peuples des
pays élevés. venteux et humides (haute stature, doux et braves) et les peuples des terres découvertes,
sèches, à fortes variations climatiques (nerveux, secs, arrogants et indociles). Aussi Platon, au livre V
des Lois; Aristote, aux livres IV el VII de la Politique: Galien qui reprend en médecine les indications
d'Hippocrate, etc.
77
9 Christian Jacob. 1991. Géographie et ethnographie en Grèce ancienne . Paris: Col in, p. 49
52, et Jean-Marc Pinet, 2006. «L'Amérique, le bout du monde ?», Actes du Festiva/international de
Géographie de Saint-Dié des-Vosges [En ligne], vol. [Link]
[Link]. fr/actes/actes 2006/cafes/cafe [Link], consu Ité le 18 février 2007. Voir également
Strabon, Géographie, 1,1,3; 1,1,7; 1,1,20.
78
monde; mais personne n'est jamais allé plus loin, ou du moins n'en a-t-on jamais
Les humains que nous avons définis comme appartenant aux quatre bouts du
monde présentent la caractéristique d'être les peuples qui présentent de la manière la
plus uniforme et évidente les caractéristiques de l'âge d'or hésiodique. Il n'est
d'ailleurs pas indifférent que différentes traditions situent dans ces extrémités du
monde l'Île des Bienheureux, qui constitue une sorte de répétition cie l'âge d'or. Cette
première remarque peut nous amener à la conclusion que, pour ce qui est des peuples
non paradoxaux que l'on peut situer géographiquement, ou des peuples mythiques
que l'on prétend pouvoir placer sur la carte, l'idéalisation est directement
proportionnelle au degré d'éloignement. Cela correspondrait bien à l'affirmation
d'Hérodote, qui déclare que si la Grèce a reçu en partage le climat le plus tempéré, les
13
confins du monde, ont quant à eux reçu les plus grandes merveilles .
et aux peuples mythiques que l'on croit pouvoir situer géographiquement, est
primordiale: il faut comprendre par là qu'elle ne peut s'appliquer à aucun des
peuples paradoxaux, ni à ceux qui prennent leur origine dans le mythe.
intermédiaires, qui ne durent pas. La Libye est ainsi décrite comme un lieu inconnu
de tous sauf du seul pêcheur Corobios qui, en fait, n'est même pas allé en Libye
même, mais sur une île de la côte, et qui conserve donc à la Libye une certaine part de
mystère. On peut penser que l'éloignement rapporté par le mythe, lié à la difficulté de
trouver l'emplacement souhaité et au temps écoulé entre l'oracle et la fondation de la
colonie, reste perçu par les Grecs, même à date historique.
L'exemple de Cyrène, qui est décrite de manière idéale par Hérodote, est très
parlant quand il s'agit de comprendre comment certains lieux qui ne se trouvent, dans
les faits, pas si loin de la Grèce en viennent à être définis comme des confins du
monde. Hérodote, après avoir raconté les nombreuses embûches auxquelles s'est
heurté Battos pour fonder la colonie de Cyrène, insiste sur une caractéristique
particulière de la Cyrénaïque: l'abondance des récoltes, thème de l'âge d'or - ou,
pour transposer dans un vocabulaire moderne, thème utopique - s'il en est un.
Or, la qualité des récoltes de Cyrène n'est pas épuisée par la simple évocation
de leur quantité: il y a dans le royaume de Battos trois récoltes successives, de la mer
en descendant vers le sud, de telle sorte que la saison des récoltes dure huit mois
chaque année, ne laissant jamais les habitants sans ressources, dans la disette 15. Cette
quasi-simultanéité des saisons dans une même région évoquait probablement pour les
Grecs l'un des rares autres lieux où se produit un tel prodige: le jardin d'Alcinoos,
sur l'île de Schérie. Rappelons-nous la description d'Homère dans l'Odyssée:
On voit donc, d'une part, le mythe de fondation de la cité, et d'autre part, une
similitude avec un peuple mythique, prévaloir dans la pensée sur la situation
géographique réelle de la cité, avec comme conséquence un sentiment d'éloignement
réel de la Cyrénaïque. Et pourtant, Cyrène n'est-elle pas une colonie grecque, qui
devrait de ce fait pouvoir appartenir à un espace que l'on peut nommer et
circonscrire? Elle se retrouve dans une situation semblable à celle de Schérie : elle
occupe une position charnière, et de la même manière que les Phéaciens sont à la
frontière du monde humain et du monde non-humain en leur qualité de passeurs,
Cyrène se retrouve donc, mentalement, dans les confins du monde, ce qui doit
l'imprégner des caractéristiques usuelles des régions réellement éloignées, comme
l'Éthiopie ou l'Inde. On se retrouve donc avec une sorte de confusion entre les
confins du monde géographique et les confins tels que perçus dans la mythologie, de
telle sorte que la perception que l'on a d'un peuple mythiquement éloigné influence
celle que l'on a d'un peuple géographiquement éloigné, et réciproquement. C'est
ainsi que Cyrène, dans la lointaine Libye, devient merveilleuse, même si les Théréens
du récit de fondation finissent par pouvoir se rendre en Libye et en juger par eux
mêmes. Ce qui nous amène à nous demander si le fait de se rendre dans les régions
lointaines a pour effet de diminuer l'idéalisation dont elles sont l'objet et de rectifier
les erreurs d'ignorarlce qui y sont liées, dans la mesure où les confins sont alors - en
principe du moins - mieux connus des Grecs.
En effet, nous avons d'abord pensé que si les peuples très éloignés pouvaient
être décrits de manière fantaisiste et idéale par les historiens et géographes grecs,
c'était justement à cause de leur éloignement et de l'impossibilité de vérifier de
quelque manière que ce soit les dires de ceux qui en parlaient, suivant en cela
l'opinion d' Ératosthène l ? et du proverbe. Mais la lecture du Pseudo Callisthène, qui
relate les conquêtes d'Alexandre, montre bien que le phénomène d'idéalisation de
l'Orient lointain s'amplifie avec la visite de celui-ci. Le fait de mieux connaître les
contrées éloignées, ou même de les avoir vues soi-même, n'altère donc pas l'image
qui s'est formée avec le temps et l'idéalisation de ces lieux. Ainsi on voit Alexandre,
dans le récit - romanesque cette fois, et non plus historico-géographique - du
Pseudo Callisthène, rencontrer les gymnosophistes, ces philosophes nus vivant dans
l'abondance; des hommes à tête de chien quelquefois anthropophages, quelquefois
d'une grande justice. Il trouve même le pays des Bienheureux, qu'il situe à l'extérieur
des frontières du bout du monde, frontières qu'il indique d'ailleurs par un arc
monumental 18 .
La règle est donc, en général, de considérer les auteurs les plus récents, et
ceux dont les écrits comportent une grande part de vérité, malgré les erreurs
d'ignorance qui auraient pu s'y glisser; et d'exclure à partir de critères
psychologiques les menteurs. Au banc des accusés se retrouvent donc essentiellement
les poètes, les marchands, et les voyageurs, puisque ceux-ci ont tendance à enjoliver
leurs récits et à augmenter les distances par souci d'impressionner leur auditoire.
Ainsi, on peut penser que la progression des connaissances géographiques se
déroulait plutôt bien, si l'on exclut les données anciennes au profit de nouvelles, et
qu'on éliminait du corpus les fabulateurs rapportant des merveilles peu
vraisemblables. Toutefois, il reste que la vulgate, tradition consistant à rapporter les
dires des prédécesseurs, sans égard à leurs erreurs, est très forte et peut très bien faire
perdurer ce11aines erreurs. Ainsi, il se produit en géographie le même phénomène
qu'observe Paul Vey ne en histoire: la tradition n'est corrigée qu'au hasard de
témoignages considérés impo11ants, ou lorsqu'elle entre en contradiction avec elle
~ 21
meme .
20 Strabon critique d'ailleurs Ératosthène de s'être donné la peine de faire une chose aussi
futile. C'est un tort d'évoquer seulement le témoignage de ces menteurs. Strabon, Géographie, l, 2, 1 ;
1, 3, 1.
21 Paul Yeyne. 1983. Les Grecs ont-ifs cru à leur.s mythes? essai sur l'imagination
constituante. Paris: Éditions du Seuil, p.17-23.
85
Jl n'y a qu'une seule exception, mais de taille, à cette règle d'or qu'observent
les géographes antiques: bien sûr, il s'agit d'Homère, qui est traité par une bonne
majorité d'entre eux tout à fait différemment des autres poètes. Encore là, le débat est
ouvert et il n'y a pas consensus au sujet des connaissances géographiques du poète.
Cratès met fortement en doute bon nombre des affirmations d'Homère, concernant
l'embouchure du Nil, le peuple Éthiopien « coupé en deux », tandis que Strabon, en
s'appuyant sur les travaux d'Aristarque et d'Éphore, insiste sur le caractère véridique
des affirmations homériques 22 Ce statut spécial accordé à des textes particulièrement
anciens a dû jouer un rôle dans la stagnation des connaissances géographiques. En
effet, il a eu pour effet la possibilité dans laquelle se trouvait, par exemple, Strabon,
de corriger Ératosthène à partir de données géographiques tirées de l'Iliade ou de
l'Odyssée. Ce qui constituerait pour nous, et de manière évidente, une régression et
non une rectification utile, était à l'époque la méthode ordinaire pour parvenir à la
vérité géographique.
22 Ce débat nous est connu grâce à Strabon, qui rapporte les arguments des uns et des autres
avant de se positionner. Strabon, Géographie, de 1,2,20 jusqu'à la fin du chapitre 2.
86
rectifiées - , et le rejet en bloc des autres sans égard aux renseignements exacts et
nouveaux qu'ils pouvaient contenir23 .
23 À propos de la méthode employée par les anciens pour corriger des informations
géographiques, voir Christian Jacob. 1991. Géographie et ethnographie en Grèce ancienne. Paris:
Colin, p.116-120. Aussi, Strabon, Géographie, 1, 2, 1 ; 1, 3, 1.
CONCLUSION
en ses propos. Le principe qui semble être à la base de la discussion autour des Indika
L'idée qui se trouve à la base d'un tel jugement est qu'il se trouve dans la
poésie un fond de réalité, sur lequel brode le poète pour rendre son œuvre
intéressante, plaisante pour l'auditeur). Toutes les mesures doivent, à cet égard, être
mises en doute, mais pas l'existence des lieux, par exemple. Cette démarche critique
mais qui ne dénie pas à la poésie la possibilité d'être un discours scientifique est bien
celle de Strabon. Aussi, elle peut expliquer qu'il croit aux merveilles de l'Inde sans
4 Janick Auberger. «L' Jnde de Ctésias». In Inde, Crèce ancienne: Regards croisés en
anthropologie de l'espace (Besançon, 1992), sous la dir. de Jean-Claude Carrière, Evelyne Geny,
Marie-Madeleine Mactoux et Françoise Paul-Lévy, Besançon: Les Belles Lettres, p.39-59., p.39 et 45.
90
du programme implicite de vérité de mon époque 5 . Je crois les scientifiques quand ils
me disent que les atomes existent; ils ont sur moi une certaine autorité. Un
phénomène similaire doit bien se produire chez les Grecs dans le cas de Ctésias : c'est
un médecin que l'on croit quand il s'agit de se faire soigner: pourquoi n'aurait-il pas
raison quand il s'agit d'identifier des espèces animales que l'on n'a jamais vues?
Tout en concédant bien sûr qu'il lui est permis de s'amuser un peu et d'exagérer, pour
6
Je plaisir de son lecteur ...
Cette analyse nous montre donc qu'il est tout à fait vraisemblable que les
Grecs aient cru à l'existence des merveilles des confins du monde. D'une part, la
connaissance de différences climatiques entre les régions du monde, alliée à celle
d'une relation entre la faune, la flore et le climat est souvent utilisée pour des
7
discussions géographiques . D'autre part, malgré le fait qu'on les traite en général de
8
fieffés menteurs , les historiens-géographes qui rapportent des informations à propos
des régions éloignées jouissent d'une certaine autorité due à leur titre de scientifiques.
En outre, le programme de vérité de l'Antiquité, reposant entre autres sur le
paradigme du continuum entre les espèces, rend possible et crédible l'existence des
Cynocéphales, des Pandares, des Ichtyophages. L'adéquation entre l'ailleurs et le
5 Paul Veyne. 1983. Les Grecs ont-ifs cru à leurs mythes? : essai sur l'imagination
constituante. Paris: Éditions du Seuil, p.69.
6 Voir Janick Auberger. «Que reste-t-il de l'homme de science ?». ln Ctesias View oI the
Ancient Near East (Kiel, mai 2006), sous la dir. de Kiel: p.à paraître.
7 Voir par exemple Strabon, Géographie, II, l, 17.
8 Janick Auberger.« L'Inde de Ctésias». [n Inde, Grèce ancienne Regards croisés en
anthropologie de l'espace (Besançon, 1992), sous la dir. de Jean-Claude Carrière, Evelyne Geny,
Marie-Madeleine Mactoux et Françoise Paul-Lévy, Besançon: Les Belles Lettres, p.39-59., p.40.
91
Hellénocenfrisme ef harbarie.
En revanche, entre croire que les eschatia sont des lieux merveilleux et croire
qu'ils sont meilleurs que la Grèce, il y a un pas que nous ne franchirons pas si
facilement. Si les confins du monde abritent les plus grandes merveilles, la Grèce a
reçu en partage le climat le mieux tempéré 9. L'hellénocentrisme ne fait aucun doute,
et l'idée selon laquelle les étrangers sont des barbares aux yeux des Grecs n'est pas
entièrement inventée. Remettons toutefois, à ce propos, les pendules à l'heure.
La conception commune selon laquelle, aux yeux des Grecs, tout étranger est
un barbare - ce terme prenant ici un sens pleinement péjoratif - , sans être
entièrement fausse, ne nous paraît pourtant pas tout à fait exacte. L'idéalisation d'un
peuple nous semble incompatible avec sa barbarie. On remarque, de fait, que ces
fameux étrangers qui sont traités de barbares ne correspondent pas à ceux qui sont
idéalisés - du moins pas tout à fait, car il se trouve quelques exceptions, concernant
notamment les étrangers des confins associés à un âge d'or primitif et anthropophage.
Ainsi, les Éthiopiens ne sont pas traités - péjorativement - de barbares, ni les
Indiens; plutôt les Scythes dont les mœurs comportent un aspect inquiétant, terrifiant.
On peut donc penser que cette idée recouvrait davantage les étrangers limitrophes de
la Grèce, qui constituent une menace directe à l'intégrité des cités. Les eschatia sont
1o
les lieux de l'exotisme, de l'excès, du merveilleux ; on ne retrouve pas vis-à-vIs
d'eux ces jugements négatifs qui sont par exemple le lot des Perses, particulièrement
mal perçus par les Grecs notamment à cause de !eur modèle politique, de leur
armement, de la cruauté et de la démesure de leur Grand Roi considérés inacceptables
. de vue grec Il .
du po lOt
Il est tout à fait possible que le Perse constitue cette figure par excellence de la
barbarie parce que ces éléments qui sont honnis par les Grecs sont également ceux
qui constituent une menace pour la cité. Si l'on examine l'épisode où les envoyés des
Perses rencontrent les Éthiopiens, on peut voir qu'aux yeux d'Hérodote c'est
l'incapacité dans laquelle Cambyse se trouve de se contenter du territoire qu'il a déjà
- un signe d' hubris - qui le perd, puisqu'il tente alors de traverser le désert 12.
L' hubris du roi perse met directement en danger les cités grecques, et c'est là que
s'insère le récit des guerres médiques. En outre, cet hubris est également aux yeux
des Grecs une grande faute, et s'incliner devant le despotès coupable d'hubris, c'est
perdre toute liberté: le Grand Roi fouettant ses sujets, leur coupant qui le nez, qui
l'oreille, qui la langue, rabaisse ceux-ci au rang d'esclaves, ce qui est indigne du
citoyen.
Dans une telle perspective, on comprend bien qu'il n'y a pas adéquation entre
le barbare, au sens péjoratif, et l'étranger des confins, associé au merveilleux et à
l'exotisme. La barbarie, c'est bien plutôt ce qui fait peur, ce qui suscite une crainte
immédiate. Si les Perses sont des barbares, c'est paree qu'ils consLituent un danger
immédiat pour la cité grecque. Les étrangers des confins, dû à leur éloignement, ne
sont pas perçus de cette manière. On ne les craint pas en tant qu'envahisseurs
potentiels; ils ne sont pas menaçants, puisqu'il leur faut encore parcourir de g!"andes
distances avant de prendre une cité grecque.
chez Hérodote et Ctésias, montrant le Grand Roi se rendre coupable d' hubris, ne sont certainement pas
pour améliorer la perception que les Grecs peuvent avoir des Perses.
12 Hérodote, His/oires, 1Il,21 et 25.
93
sauvagerie de Cronos. Si les étrangers des confins ont une image positive chez les
Grecs, il n'apparaît pas évident de prendre la mer et d'aller rejoindre ces mondes
idéaux.
Il n'est pas du tout logique aux yeux d'un Grec, malgré la croyance forte dans
la vérité des merveilles des confins et le caractère positif des étrangers éloignés, de
quitter sa patrie pour l'âge d'or. Pourquoi donc') Certaines caractéristiques inhérentes
aux peuples idéalisés interdisent une telle possibilité, dans la majorité des cas. On
peut évoquer l'équilibre précaire de l'âge d'or chez les peuples des confins, les lieux
géographiques, ou encore la nature de ces étrangers éloignés.
de don dans laquelle Alcinoos se trouve, les tractations autour d'une possible alliance
d'Ulysse et de Nausicaa, montrent bien l'instabilité que la présence d'Ulysse crée
dans l'île. Dans le Roman d'Alexandre, le même phénomène de bris de l'équilibre se
produit quand Alexandre rencontre les gymnosophistes: celui qui le suit dans son
périple perd tout de suite 'son identité de gymnosophiste aux yeux de ses congénères.
Les peuples idéalisés ne peuvent fonctionner que repliés sur eux-mêmes; c'est la
première caractéristique de l'utopie, que l'on retrouvera bien plus tard chez More,
Rabelais ou Campanella.
14 Lois, 707e.
15 François Haltog. 1980. Le miroir d'Hérodote. Paris: Gallimard, p.82-1 02, montre bien que
c'est la transgression des mœurs scythes qui provoque la mise à mort de l'un comme de J'autre.
95
transformation; ils sont figés pour assurer leur pérennité. L'arrivée d'un étranger est
perçue comme une intrusion et est de ce fait malvenue; ainsi Ulysse est chassé de
l'île d'Éole, conduit loin de Schérie, Alexandre doit quitter les gymnosophistes,
Anacharsis et Skylès sont exécutés. Les Grecs le savent. Ils ne sont peut-être pas
altruistes au point de les éviter pour leur épargner le malheur, mais ils sont du moins
conscients qu'ils risquent eux-mêmes le malheur s'ils se risquent à se mêler à eux.
L'âge d'or n'est pas - n'est plus - pour eux.
Si les Grecs peuvent situer de manière certaine quelques-uns des peuples des
confins du monde sur les cartes, ce n'est pas le cas de tous. De manière générale, les
peuples non paradoxaux sont les seuls qui peuvent être situés géographiquement de
manière relativement sûre. Relativement, parce que nous avons vu au cours de nos
recherches que les confusions sont nombreuses, entre l'Inde et l'Éthiopie surtout,
mais nous avons également pu remarquer que la géographie, non fixée à l'époque,
permet des débats à propos des distances. Même dans le cas des peuples non
paradoxaux, il est donc difficile de penser un itinéraire sûr pour s'y rendre.
Par ailleurs, le voyage reste dans la pensée grecque associé plutôt à des
conquêtes, comme celle d'Alexandre ou encore la mythique campagne troyenne, ou
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Le plus souvent, nous avons observé que la nature même des étrangers des
confins les constituait en altérité par rapport au monde grec. Parmi la multitude des
peuples que nous avons étudiés, peu semblent être perçus par les Hellènes comme des
semblables. Il semble dans la nature des peuples idéalisés de se trouver dans une
certaine proximité par rapport au divin, ou au contraire de présenter des traits
monstrueux et inquiétants, au-delà de la limite de l'humanité. Ces deux natures ne
sont pas irréductibles et peuvent apparaître ensemble; la proximité que les étrangers
entretiennent avec la divinité est même parfois constitutive de leur non humanité.
C'est d'ailleurs le cas chez de nombreux peuples associés à l'âge d'or. Le fait de
placer les étrangers des confins en-dehors d'un certain modèle d'humanité rend
l'intégration d'un étranger impossible.
D'une part, parce qu'on ne s'improvise pas proche des dieux. Aux yeux d'un
Grec, participer à un banquet divin comme le font par exemple les Éthiopiens, c'est
devenir étranger à sa juste place dans le monde; c'est en quelque sorte se rendre
coupable d'hubris. L'éloignement par rapport au divin est incommensurable, c'est un
espace qu'on ne peut pas traverser. Quitter la Grèce pour un lieu d'âge d'or, c'est
refuser la condition humaine: c'est Ulysse acceptant l'immortalité de Calypso. Or, le
mythe des races dans lequel s'insère l'âge d'or tient précisément à cette nécessité
d'accepter la condition humaine, de ne pas se rendre coupable d'hubris et de
respecter la dikè. Il est incompatible avec l'émigration vers l'âge d'or.
D'autre part, quitter la Grèce pour les confins du monde connu, c'est se
plonger dans le non-humain. C'est bien une telle rencontre que vit Ulysse: après
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avoir pillé les Cicones, il quitte le monde des hommes jusqu'à son retour à Ithaque .
Les marques du non-humain sont diverses, depuis l'inceste des enfants d'Éole et de
l'élite de Schérie jusqu'à l'anatomie monstrueuse des Cynocéphales, des Pandares ou
des hommes sans anus, elles sont inquiétantes et à la rigueur font peur. On ne peut se
joindre à un groupe avec lequel on ne partage pas les plus simples présupposés. Un
Grec ne peut pas s'intégrer à une communauté de Pandares ; ceux-ci sont beaucoup
trop différents de lui pour cela. De la même manière, il ne peut pas devenir membre
de la famille d'Éole: la seule porte d'entrée possible dans la cellule familiale, le
mariage, est close par l'inceste systématique qui est pratiqué chez Éole.
l'Odyssée». ln Problèmes de la terre en Grèce ancienne, sous la dir. de M. 1. Finley. Paris: Mouton,
p.275.
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La distance entre l'humanité telle que définie par les Grecs et la nature des
l'âge d'or, mais sans cette contrepartie terrorisante qui était le lot de tous les autres
étrangers des confins. Une colonie comme Cyrène, c'est la face positive de Cronos
qui aurait intégré Prométhée.
Il nous apparaît clair, désormais, que le mythe hésiodique des race modèle la
façon grecque d'appréhender le monde. Dans la mesure où il permet d'idéaliser ce
qui, dans la vraie vie, est inacceptable, en J'associant étroitement à une forme de
bonheur originel - banquets avec les dieux, absence de travail, végétarisme et
anthropophagie deviennent non seulement intelligibles mais souhaitables - , le mythe
permet de concevoir à partir de certaines caractéristiques ce qui est le plus éloigné,
que ce soit dans le temps ou dans l'espace, et de le constituer en un tout intelligible.
Ainsi, puisque les Éthiopiens festoient avec les dieux dans l'lliade et l'Odyssée, on se
les figure grands, forts, beaux, justes, etc. Le mythe de l'âge d'or est à l'origine de la
perception que les étrangers des confins du monde sont une humanité idéale. Cela,
sans en faire une espèce de modèle tout inclus, car le mythe admet des différences
majeures d'un peuple à l'autre, d'un extrême à l'autre de l'altérité la plus radicale.
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ARRIEN, Manuel d'Épictète, traduction de Pierre Hadot, Paris, Livre de poche, 2000.
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