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Importance du Silence en Théologie

Ce document présente une réflexion sur l'importance du silence. Il commence par citer Nietzsche affirmant que les événements les plus importants sont souvent les plus silencieux, contrairement à l'idée reçue que seuls les événements bruyants comptent. Le document explore ensuite différentes perspectives sur le silence, notamment son lien avec la spiritualité.

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Importance du Silence en Théologie

Ce document présente une réflexion sur l'importance du silence. Il commence par citer Nietzsche affirmant que les événements les plus importants sont souvent les plus silencieux, contrairement à l'idée reçue que seuls les événements bruyants comptent. Le document explore ensuite différentes perspectives sur le silence, notamment son lien avec la spiritualité.

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Document généré le 4 juin 2024 00:47

Théologiques

Garder le silence
Jean-Claude Petit

Volume 7, numéro 2, automne 1999

Silence !

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DOI : https://doi.org/10.7202/005021ar

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Éditeur(s)
Faculté de théologie de l'Université de Montréal

ISSN
1188-7109 (imprimé)
1492-1413 (numérique)

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Citer ce document
Petit, J.-C. (1999). Garder le silence. Théologiques, 7(2), 3–10.
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LIMINAIRE

Garder le silence

Jean-Claude PETIT
Faculté de théologie
Université de Montréal

Les plus grands événements — ce ne sont pas nos heu-


7/2 (1999)Jean-Claude Petit

res les plus bruyantes, mais nos heures les plus silen-
cieuses. Ce n’est pas autour des inventeurs de fracas
nouveaux, c’est autour des inventeurs de valeurs nou-
velles que gravite le monde : il gravite inaudiblement.
(F. Nietzsche1)
Lorsque nous voulons bien marquer l’importance d’un événement
nous disons souvent que telle ou telle chose « a fait grand bruit », ou
encore qu’elle a eu « beaucoup d’écho ». Il n’est pas rare de lire à la une
du journal quotidien qu’une nouvelle a éclaté « comme une bombe ». Ce
qui ne fait pas de bruit ne mérite pas qu’on s’y arrête. Ce qui en fait un
peu peut attiser l’inquiétude : la rumeur agace. Mais tant que l’affaire n’a
pas « éclaté » au grand jour ou qu’elle n’a pas été « ébruitée », on peut se
permettre de l’ignorer, ou s’appliquer à l’« étouffer ».
Le mot de Nietzsche ne semble bien n’avoir d’autre intérêt que
celui d’une belle fiction poétique, parole « inactuelle » sans authenti-
que vérité. Parole étonnante, pourtant, dans laquelle une oreille un
peu attentive reçoit l’écho d’une parole plus ancienne où se reconnais-
sent les traces, là aussi, d’une expérience originelle. Il s’agit de
l’antienne des vêpres du dimanche dans l’octave de la Nativité :

1. « Des savants ». Ainsi parlait Zarathoustra. [Nietzsche Werke.


Kritische Gesamtausgabe, VI, 1, p. 165] (trad. M. Betz). Cf. J.-L. C HRÉTIEN,
L’arche de la parole, Paris, P.U.F., 1998, p. 62.
4 JEAN-CLAUDE PETIT

« Tandis que toutes choses gardaient un profond silence, et que la nuit


atteignait, dans sa course, le milieu de sa route, ta Parole toute-puis-
sante, Seigneur, s’élança de son trône royal ». « Dum medium silen-
tium tenerent omnia... ». Jean-Louis Chrétien commente : « La plus
silencieuse de toutes les heures est celle de la Nativité ».2
Profond silence des commencements et des grands événements. En
une étonnante complicité, la parole de la liturgie et la parole de
Nietzsche s’inscrivent en faux contre l’illusion qui illustre si bien le
désarroi de ceux qui habitent « le pays de la civilisation ».3 Le bruit
est tellement devenu la mesure de ce qui compte à nos yeux que le
« profond silence » est devenu pour nous, comme nous le disons si
spontanément, « un silence de mort ». Alors qu’il était, pour
Nietzsche et pour l’orant de la liturgie, l’espace même de la vie.
On dira que le silence exerce tout de même une certaine fascination
et qu’il révèle ainsi son importance. On en voudra pour preuve l’attrait,
voire la fascination précisément, qu’exerce sur un grand nombre de
contemporains, le cloître ou le désert. Les voies du silence, en effet, con-
duisent facilement aux berges du religieux. C’est d’ailleurs dans l’abon-
dante littérature issue de la tradition religieuse multiforme de
l’humanité que l’évocation du silence est la plus persistante et la plus
riche. Le silence est par excellence l’affaire des moines. Ne sont-ils pas
ceux qui sont « mûris à l’école du silence », comme le note fort à propos
Jean Leclercq4? Aussi, ne faut-il pas trop se surprendre si, dans l’imagi-
naire des contemporains, l’évocation du silence continue de parler
d’ascèse et de religion, d’expérience spirituelle ou de mystique. Réalité
tout aussi fascinante qu’inquiétante, parce que réservée, semble-t-il, à
quelques individus privilégiés ou à quelques moments imprévisibles
d’une existence qui ne sait trop quoi en faire.
J’observe en tout cas que, le plus souvent, le silence nous embête et
nous gêne. Le professeur ou le conférencier ne peut pas rester quelques
instants sans parler sans que l’auditoire n’exprime sa gêne et ne

2. J.-L. CHRÉTIEN, L’arche de la parole, p. 60.


3. Cf. F. NIETZSCHE, « Le pays de la civilisation ». [Vom Lande der
Bildung : Also Sprach Zarathustra, II. Nietzsche Werke, Kritische
Gesamtausgabe VI, 4, p. 149-151].
4. J. LECLERCQ, L’amour des lettres et le désir de Dieu. Initiation aux
auteurs monastiques du Moyen-Âge, Paris, Cerf, 1990 (1957), p. 146.
GARDER LE SILENCE 5

s’inquiète d’une possible défaillance. Le lecteur du bulletin de nouvelles


ne peut se permettre aucun silence. Les silences calculés du prédicateur
faisaient rapidement grincer les bancs et tousser les fidèles. Le silence
qui règne là où plusieurs sont rassemblés est rapidement suspect. On ne
sait pas trop comment s’introduire dans un lieu où règne le silence alors
qu’on se sent d’emblée plus à l’aise s’il règne une certaine animation.
Le silence a manifestement quelque chose à voir avec la compré-
hension très concrète que nous avons de nous-mêmes dans nos rap-
ports aux autres et à notre environnement. Certes, s’il y a beaucoup de
bruits familiers, il y a aussi des bruits terribles et inquiétants, qui nous
saisissent d’effroi et nous propulsent un moment à des limites
jusqu’alors ignorées de nous-mêmes. Mais l’expérience du bruit, si
terrible soit-elle, engage toujours avec elle l’expérience d’un « autre »,
alors que dans le silence... Qu’y a-t-il dans le silence?
Si le silence exerce sur nous toujours une certaine fascination, il ne
semble pas qu’il constitue une priorité pour la réflexion. Le thème,
encore une fois, semble familier. On ne s’étonne pas qu’il vagabonde
dans les livres de méditation et de soi-disant spiritualité, et c’est dans
ces rayonnages hétéroclites qu’on acceptera de l’y chercher. À qui
viendra-t-il à l’idée qu’il pourrait aussi faire l’objet d’un chapitre de
l’analyse de la modernité? Qui voudra le chercher dans la réflexion
critique sur notre expérience de « postmodernes »? De toute évi-
dence, l’actualité impose d’autres tâches à la pensée et il serait irres-
ponsable de ne pas s’y engager. La théologie ne fait pas ici exception.
La destruction de l’environnement, la force destructrice de la
« mondialisation », le nivellement des cultures, l’impérialisme de
l’économique, la violence du politique, la manipulation de l’éducation
et de la culture par les intérêts du capital, la culture de l’éphémère, la
dictature des certitudes... Faut-il vraiment consacrer un numéro de
revue dite « savante » au thème du silence alors que nous sommes
toujours à pied d’oeuvre à l’égard de toutes ces urgences?
Et pourtant! Par delà toutes les considérations évoquées plus haut, au
point de départ : un constat, brutal, formulé avec force et beaucoup de
lucidité par George Steiner dans son dernier livre : « Le bruit — indus-
triel, technologique, électronique, amplifié à hauteur de la folie
(« rave ») — est la peste bubonique du populisme capitaliste. Pas seule-
ment dans l’Occident saturé de médias, mais jusque dans les baraques de
tôle ondulée des bidonvilles africains ou parmi les multitudes de
6 JEAN-CLAUDE PETIT

Shanghai. Seuls parviennent à s’entendre les privilégiés ou les sourds ».5


Le drame réside peut-être dans le fait que ceux qui en sont le plus touchés
ne paraissent pas s’en rendre compte. Contre le bruit insupportable, on
s’isole derrière les écouteurs de son « baladeur », jusque dans les salles de
travail des bibliothèques universitaires. Et ce sont désormais les aiguilles
d’instruments de mesure, et non pas les oreilles des citoyens, qui décident
des seuils de tolérance au-delà desquels les administrations accepteront
d’engager des fonds pour construire, par exemple, des murs antibruit. Le
bruit est devenu l’agression la plus omniprésente et la plus avilissante que
la civilisation technique ait produite. Nulle part son caractère destructeur
n’apparaît plus clairement que dans son alliance avec le militaire.
Mais il y a aussi autre chose, qui ne relève pas cette fois de l’expé-
rience pour ainsi dire immédiate. Il s’agit plutôt d’une « hypothèse »,
ou d’une intuition, mais combien de fois vérifiée : à force d’identifier le
silence au « religieux », dans la mesure où celui-ci en est venu à être
compris de plus en plus comme un arrière-monde sans signification
effective pour le seul véritable monde de l’existence publique quoti-
dienne, nous sommes devenus incapables de reconnaître dans le silence
une posture humaine essentielle. Nous avons fait du silence une réalité
extraordinaire, réservée en quelque sorte à quelques initiés, en des lieux
exclusifs, à la marge sinon carrément en dehors du quotidien. Ou peut-
être est-ce la force disséminatrice du bruit lui-même qui nous a peu à
peu fait perdre de vue que, si le silence est le mode d’advenir du divin
en même temps que le chemin qui y conduit — comme le pensaient
Augustin et Maître Eckhart — c’est qu’il est aussi le chemin qui nous
conduit à nous-mêmes et le lieu où il nous est possible d’advenir.
Sans doute une réelle conversion est-elle nécessaire pour retrouver
ainsi la place du silence dans le quotidien de la vie. Peut-être même que
cette redécouverte n’est plus vraiment en notre pouvoir, mais ne peut-
on pas s’exercer à la préparer et, s’y exerçant, en faire déjà peut-être un
peu l’expérience? Je crois qu’il y a urgence à réapprendre à écouter le
silence au plus près de notre expérience quotidienne de nous-mêmes et
de notre monde. Ou tout au moins à en laisser monter le désir en nous.
C’est pourquoi on ne proposera pas en entrée une réflexion sur l’appar-
tenance du silence et de la prière, du silence et du divin, mais plutôt ce
que David Le Breton appelle simplement une « anthropologie du

5. G. STEINER, Errata. Récit d’une pensée, Paris, Gallimard, 1998, p. 198.


GARDER LE SILENCE 7

silence ». En 1997, il avait fait paraître un essai remarquable sur le


silence.6 « Le silence, y notait-il, n’est pas seulement une certaine moda-
lité du son, il est d’abord une certaine modalité du sens » (p. 144). Or
tout l’enjeu devient visible dans ce constat déjà évoqué : « La modernité
est l’avènement du bruit » (p. 14). David Le Breton reprend et poursuit
ici les réflexions de ce livre important.
Le silence est une posture humaine. Jean-Louis Chrétien observe
cependant à ce propos quelque chose de fondamental, qui n’apparaît
pas assez souvent dans les réflexions sur le silence alors qu’elle en
découvre pourtant toute la portée humaine. Chrétien cite Samuel
Beckett : « Et en vérité ce n’est pas tout de garder le silence, mais il
faut voir aussi le genre de silence qu’on garde ».7 « Il n’est pas rigou-
reux, continue Chrétien, d’étudier les formes du silence comme si
nous n’étions nous-mêmes nulle part, et le rapport de l’homme au
silence et aux silences, ainsi que les actes par lesquels ce rapport s’éta-
blit, donnent le seul principe possible d’une typologie ».8
Le silence peut être la forme que prend le pardon mais il peut être
aussi le premier pas du meurtrier. « Le silence du bourreau » est le titre
de la contribution de Serge Cantin. En nous invitant à réfléchir sur « le
crime contre l’humanité au XXe siècle », Cantin veut nous rappeler cer-
tes, que « quelque chose qui vient vous tuer commence toujours par se
taire » (Christian Bobin), ce qui devrait lester d’un peu d’inquiétude
toute réflexion trop empressée à fuir les bruits du monde pour chercher
refuge dans le silence des dieux. Mais son analyse pourrait aussi nous
aider à prendre conscience que s’il existe bel et bien « un silence qui fait
signe vers une effroyable dépersonnalisation de la conscience », celui-ci
n’est pas qu’une subtile tentation à laquelle, avec un peu d’effort, il
nous serait toujours possible d’échapper, mais une blessure, une rupture
permanente qui ne nous permet plus, après Auschwitz, de croire, ni en
Dieu ni en l’homme, de la même manière qu’avant.
En 1965, à l’occasion de l’ouverture de l’exposition de l’Union des
artistes de la région Rhein-Neckar à Heidelberg, Hans-Georg Gadamer
prononça une conférence sur un thème à première vue fort étonnant et

6. D. LE BRETON, Du silence. Essai, Paris, Éditions Métailié, 1997, 283 p.


7. S. BECKETT, L’innommable, Paris , C. Bourgeois, 1971, p. 37, dans J.-L.
CHRÉTIEN, L’arche de la parole, p. 63.
8. Ibid., p. 64.
8 JEAN-CLAUDE PETIT

qui n’avait été jusque là que rarement abordé. Son intervention porte le
titre « du silence des tableaux ». Trois ans plus tôt était paru un
ouvrage d’Arnold Gehlen intitulé « zeitbilder », « images du temps »,
ou mieux peut-être, « images de l’époque ». Gadamer en avait fait une
recension fort substantielle dans la ‘Philosophische Rundschau’ dans
laquelle il avait d’entrée de jeu signalé comment Gehlen parlait du
« silence marqué d’esprit », « geisterhafte Stummheit », qui avait enve-
loppé la peinture depuis le post-impressionnisme.9 Gadamer reprend
donc en 1965 cette analyse qu’il introduit alors ainsi :

J’aimerais proposer comme « eidos », le point de vue à partir duquel la


production picturale contemporaine se représente et s’interprète elle-
même. J’aimerais parler du silence qui advient dans le langage pictural,
de la façon dont les tableaux se taisent. Se taire ne veut pas dire ne rien
avoir à dire. Se taire (« verstummen ») est au contraire une manière de
parler. Le mot allemand pour « muet » (« stumm ») est proche d’un
autre mot allemand, de « balbutier » (« stammeln ») : l’émouvante pé-
nurie du balbutiement ne consiste pas dans les faits que la personne qui
balbutie n’ait rien à dire, mais plutôt en ce qu’elle ait beaucoup, voire
trop à dire à la fois. Elle ne trouve pas les mots qu’il faut en raison de
l’urgence et de l’abondance de ce qu’elle aurait à dire. Et lorsque nous
disons que quelqu’un se tait, nous ne voulons pas seulement dire qu’il
s’arrête de parler. Le fait de se taire nous rapproche de ce qui est à dire
comme de ce qui nous incite à chercher des mots nouveaux. Si l’on se
rappelle la riche éloquence et les coloris somptueux des peintures classi-
ques suspendues aux murs de nos musées, qui parlent à voix forte et ex-
pressive, et qu’on a devant soi des tableaux contemporains, on a alors
effectivement l’impression que ceux-ci se taisent. La question s’impose
de savoir ce qui a conduit les tableaux modernes à se taire et à nous as-
saillir par là même de leur propre éloquence, silencieuse.10

9. Recension de H.-G. GADAMER : « Begriffene Malerei? Zu A. Gehlen :


Zeit-Bilder » Philosophische Rundschau 10 (1962) 21-30. Repris dans
Interpretationen. (Kleine Schriften, II), Tübingen, J.C.B. Mohr, 1979, p. 218-
226, puis dans le t. 8 des « Gesammelte Werke » (Tübingen, J.C.B. Mohr,
1993), p. 305-314.
10. « Du silence des tableaux », dans H.-G. GADAMER, L’actualité du beau.
(Trad. Elfie Poulain). Aix-en-Provence, Alinea, 1992, p. 154-155. (Texte
allemand : « Vom Verstummen des Bildes », dans Interpretationen, p. 227-
234, et Gesammelte Werke, t. 8, p. 315-322).
GARDER LE SILENCE 9

Dans cette approche inédite, Gadamer n’est pas du tout porté par
le souci d’enrichir l’esthétique contemporaine en offrant aux visiteurs
des musées ou des galeries une nouvelle possibilité d’élargir la gamme
de leurs émotions au contact de la peinture moderne. Son attention
demeure au contraire toute portée vers le mode d’être du tableau lui-
même et le rapport au monde du tableau qui s’y réalise. C’est de là que
son silence peut devenir une question pour nous. Malgré son caractère
inédit, cette question du « silence des tableaux » n’a pas eu beaucoup
d’écho dans les travaux qui se sont intéressés à la critique gadamé-
rienne de l’esthétique.
L’exploration de lieux nouveaux permet pourtant d’habiter d’une
nouvelle façon ceux qui nous paraissent plus familiers. Il y a beaucoup
de lieux communs dans la réflexion sur le silence et on s’y réfugie
volontiers. Un séjour du côté de la peinture, fut-il bref, peut nous per-
mettre d’écouter ensuite autrement les voix auxquelles nous croyions
nous être habitués. François-Marc Gagnon invite ainsi à explorer à
nouveau la contrée visitée naguère par Gadamer. L’attention demeure
sans doute ici plus près des oeuvres elles-mêmes mais on notera com-
ment ici aussi le « ductus » de la question conduit à nouveau, par-delà
les limites de l’expérience « esthétique », à la question du « monde »
de l’oeuvre, de celui qui advient en elle et auquel elle appartient.
Le dialogue est généralement compris comme le lieu par excel-
lence de la parole. S’il n’est pas hostile au silence, c’est pourtant à la
parole qu’il doit d’exister. En certaines circonstances exceptionnelles,
on peut comprendre qu’il se réalise « aux frontières du silence ». Il est
beaucoup plus inhabituel qu’il soit proprement un « dialogue de
silence ». Or c’est précisément ce dont il est question dans la contri-
bution de Fabrice Blée. Il s’agit de l’expérience inédite que mènent
depuis plus d’une vingtaine d’années, un certain nombre de commu-
nautés monastiques bénédictines d’Europe et d’Amérique avec des
communautés monastiques bouddhistes. L’importante thèse que vient
de consacrer Fabrice Blée à ce sujet a montré la portée exceptionnelle
de cette rencontre inédite dans le contexte actuel du dialogue interre-
ligieux et la signification de son enracinement dans la tradition
monastique multiforme des grandes traditions religieuses.
Expérience étonnante, à la vérité, surtout au moment où la question
du dialogue interreligieux devient une exigence incontournable et qu’on
commence à s’énerver un peu en certains milieux devant les déplacements
10 JEAN-CLAUDE PETIT

qu’elle commande. C’est avec beaucoup de doigté et avec une claire cons-
cience de sa portée religieuse et théologique que Fabrice Blée nous intro-
duit dans cette expérience actuelle. « Dialogue de silence », en raison,
certes, de son enracinement monastique, mais aussi parce que ce dialogue
prend corps « dans l’intimité de la démarche spirituelle », en deçà des
débats théologiques et, comme on dit, des « échanges d’idées ». Un dia-
logue dans le silence où c’est le silence lui-même qui est offert en partage
et qui rassemble de ce fait ceux qui le cherchent.
La contribution qui clôt ce cahier attire l’attention sur une
« pratique du silence » qui nous est somme toute mal connue. Les voix
de la tradition que nous appelons orthodoxe le dispute à d’autres voix
étrangères et ne nous atteignent le plus souvent que comme un nouvel
objet esthétique sur le marché de la consommation religieuse. Mélodies
envoûtantes ou rituels fascinants, les figures de l’orthodoxie ne sem-
blent pas nous parler d’abord de spiritualité exigeante ou de conversion
intérieure. La « méditation silencieuse » constitue pourtant une source
permanente de la fibre religieuse de l’orthodoxie. Horia Roscanu nous
rappelle qu’au coeur de cette tradition niche une réalité plus discrète
mais dont la puissance habite la proximité du mystère.

* * *

Il ne peut y avoir à proprement parler de conclusion à un cahier


comme celui-ci. Les figures du silence qui y sont évoquées sont mul-
tiples et variées. Il est bon qu’il en soit ainsi. Vouloir les ramener à tout
prix à une visée commune — sous prétexte qu’il s’agirait toujours du
silence — ou en dégager quelques leçons pour une tâche ou l’autre,
pourrait facilement conduire à faire taire ce silence, alors qu’il s’agi-
rait peut-être plutôt de le « garder », au même sens où le Jésus des
évangiles disait qu’il fallait « écouter la Parole et la garder ».

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