La conscience
De la réalité, nous ne saurions rien si nous n’en avions pas conscience. La conscience
de soi, d’autrui et du monde, est d’abord capacité à prendre connaissance. Être conscient,
c’est, conformément à l’étymologie latine du mot (cum scientia), être présent à son
savoir.
La conscience est une expérience qui nous semble irrécusable : celle de mon existence
comme sujet pensant. Elle est promue au rang de ce qu’il y a d’essentiel en l’homme, ce
dont chacun doit prendre le plus grand soin. Cependant, la possession de la conscience
semble être problématique : le sujet est-il une chose qui reste identique à elle-même à
travers la modification incessante des états de conscience ? D’autre part, nous nous
demandons jusqu’à quel point nous possédons notre conscience et dans quelles limites
elle nous échappe. Autrement dit, la conscience suffit-elle à définir ce que nous sommes ?
I- L’avènement du sujet
Le « je pense », écrit Kant, doit accompagner toutes mes représentations. La
conscience se définit ainsi comme la présence immédiate et constante de soi à soi.
Descartes souligne avec force le caractère fondateur de cette présence. Le résultat du
doute méthodique 1 entrepris dans les Méditations métaphysiques est de faire apparaître la
certitude absolue et préalable à toute autre, celle de l’existence du sujet pensant, du « je
pense » (en latin cogito). C’est une vérité absolument certaine : essayer d’en douter la
confirme puisque si je doute, je pense. Même si je me trompe sur tout, je ne peux douter
que je suis en train de penser. Cela signifie que même si je pouvais douter du contenu de
toutes mes représentations, je ne pourrais douter qu’elles sont mes représentations et
qu’elles trouvent leur unité en moi.
Le sujet pensant et conscient de lui-même devient donc ce à partir de quoi s’ordonne
toute vérité : il n’y a de connaissance possible du monde des objets que pour un sujet qui
les pense et se saisit d’abord comme pensée, c’est-à-dire pour une conscience.
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Il faut distinguer le doute méthodique de Descartes du doute sceptique. Celui-ci prône une suspension définitive du
jugement. Le doute méthodique, au contraire, est provisoire, il est un moyen de mettre à l’épreuve les opinions, en vue
d’établir des certitudes.
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II- La conscience est-elle une chose ?
A- Les différents niveaux de la conscience
Il existe différentes manières d’être conscients. J’ai d’abord, spontanément, la
conscience des choses (conscience spontanée). Si, par exemple, l’on me demande
« qu’est-ce que tu vois ? », je peux décrire le paysage, ses couleurs, les objets qui le
composent, etc. Mais j’ai aussi conscience de moi (conscience réflexive ou réfléchie): je
suis conscient que je regarde et décris le paysage. Cette capacité réflexive est le propre de
la conscience.
Nous parlons aussi de conscience continue (liée à la mémoire) qui me permet
d’attribuer au moi présent des actes passés dont je me souviens. Enfin, la conscience
morale me permet de me juger moralement responsable de mes actes.
B- L’expérience subjective de soi
En nous saisissant comme sujet, dans la conscience réfléchie, nous nous ouvrons à une
expérience singulière. Car la subjectivité n’existe pas à la manière des objets qui sont
entièrement déterminés par leurs propriétés et ne peuvent rien être d’autre que ce qu’ils
sont. Ils sont, comme dit Sartre, « en soi ». Ils ne peuvent pas réfléchir et s’observer.
Le sujet conscient, lui, est un « pour-soi » : il peut toujours être différent de ce qu’il
est, il n’est pas enfermé dans une définition. Par exemple, on ne dit pas de quelqu’un
qu’il est égoïste comme on dit d’un coupe-papier qu’il est tranchant, parce qu’il est
toujours possible de cesser d’être égoïste. Penser qu’un égoïste est condamné à l’être,
c’est le nier comme sujet, c’est le chosifier. Parce qu’il est conscient, l’homme est projet
et non objet, affirme Jean-Paul Sartre.
La conscience n’existe donc pas à la manière des choses. On pourrait dire, en nous
centrant sur le verbe « exister », que seule la conscience existe, car « ex-ister » c’est sortir
de soi, être à distance de soi-même. À ce mode spécifique d’ « ex-istence », pour la
conscience, est attaché le problème de la liberté, central dans la philosophie de Sartre :
être une conscience, un « pour-soi », n’est-ce pas la marque pour l’homme de sa liberté,
c’est-à-dire de sa possibilité de dépasser ce qu’il est ?
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C- Le problème de l’identité du moi
L’une des caractéristiques les plus remarquables de la conscience c’est sa permanence.
C’est parce que je ne cesse d’être conscient, c’est-à-dire présent à moi-même, que je peux
affirmer l’identité du moi à travers tous ses changements. Si je peux trouver un rapport
entre l’enfant que j’étais et l’homme mûr que je suis devenu maintenant, si donc je suis
capable de relier la discontinuité de tous mes états en les rapportant à l’identité d’un moi,
c’est parce que ma conscience les accompagne toujours.
Le risque est alors de considérer la conscience comme une chose. De même que, pour
reprendre l’exemple de Descartes, un morceau de cire reste la même chose matérielle
malgré toutes les modifications dont il peut être affecté (selon que je le considère dur et
odorant au sortir de la ruche, ou mou et inodore après l’avoir passé sous une flamme), de
même la conscience serait une chose spirituelle, une « chose pensante », comme le dit
Descartes.
D- Toute conscience est conscience de quelque chose
Husserl critique par sa phénoménologie 2 cette conception chosifiante de la conscience.
Selon lui, l’erreur de Descartes est de considérer la conscience comme une chose
pensante, pouvant exister par elle-même, indépendamment des choses matérielles mais
comme les choses matérielles. Or, pour Husserl, la conscience n’est pas une chose. C’est
un acte de la conscience qui vise un objet. Toute conscience est intentionnelle, c’est-à-
dire « conscience de… » (V. manuel, p. 83, exercice 6).
III- La conscience et le monde
Descartes s’expose à une autre critique : peut-il affirmer la conscience comme une
certitude première alors même qu’il doute encore de tout et notamment du monde
extérieur ? Le sujet peut-il se ressaisir comme conscience, comme sujet pensant, par
simple retour sur soi, par simple introspection 3 , indépendamment de tout rapport aux
choses ou à autrui ?
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La phénoménologie est l’étude descriptive des phénomènes, c’est-à-dire de ce qui apparaît à la conscience. La tâche de la
philosophie selon Husserl (1859-1938) est de décrire les phénomènes.
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L’introspection est le fait, pour un sujet, d’observer et d’analyser ses états de conscience en vue de se connaître lui-même.
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Si le rapport à autrui est nécessaire à la conscience de soi, le rapport aux choses ne
l’est pas moins. La conscience présuppose le monde, parce que nous nous reconnaissons
d’abord dans nos œuvres. Hegel insiste sur cette condition essentielle d’une conscience
de soi véritable. Le monde est une médiation nécessaire entre nous et nous-mêmes parce
que ce n’est pas un monde brut et naturel mais un monde transformé, que nous avons
façonné et qui porte la marque de l’esprit.
IV - La conscience morale
La conscience n’est pas seulement l’état intellectuel grâce auquel je suis présent à moi-
même. Elle désigne aussi un état moral. C’est ainsi que Rousseau dit de la conscience
qu’elle est un « instinct divin », c’est-à-dire un moyen immédiat et infaillible de
reconnaître le bien du mal. Elle est une « voix intérieure » qui est « un principe inné de
justice et de vertu ». Il y a d’ailleurs un lien entre les deux significations de la notion de
conscience : c’est parce que nous sommes intellectuellement conscients de ce que nous
faisons que nous pouvons en être tenus pour moralement responsables. La conscience
implique la responsabilité, c’est-à-dire la capacité de pouvoir répondre de nos actes et de
nos pensées.
V - Les limites de la conscience
Enfin, nous nous posons une question : cette conscience qui a tellement occupé les
philosophes, et qui est nécessaire à la connaissance de soi et du monde, est-elle
souveraine ? Est-elle la seule à définir notre identité et à nous guider dans la vie ?
Leibniz affirme dans ses Nouveaux essais sur l’entendement humain que nous avons
des perceptions que nous n’apercevons pas et des états mentaux que nous ne percevons
pas. Leibniz part de la constatation des faits : nous entendons, par exemple, le bruit d’une
chute d’eau mais nous n’apercevons pas le bruit de chaque goutte, pourtant nécessaire au
bruit final de l’eau qui tombe. Leibniz explique cela à partir de l’hypothèse que certaines
perceptions que nous devons forcément percevoir, sont tellement petites, nombreuses,
confuses ou coutumières que nous n’en avons pas conscience, cela parce qu’il y a une
harmonie entre l’âme et le corps, c’est-à-dire une unité qui fait que rien ne se passe dans
le corps qui n’ait sa pensée correspondante dans l’âme, même si nous n’en prenons pas
conscience.
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Leibniz n’identifie pas la vie psychique à l’unique conscience, comme le pense
Descartes qui affirme que la conscience se donne dans une intuition immédiate et que
l’esprit est ainsi plus facile à connaître que le corps. Ces perceptions inconscientes sont
pour lui une faille de la conscience, une limite dans ses capacités à se saisir des
perceptions. Il ne s’agit donc pas encore de l’idée de l’inconscient freudien, qui a une
énergie et un dynamisme susceptibles d’affecter la vie psychique consciente.
Mais ce sont surtout les XIXe et XXe siècles qui ont infligé à la conscience plusieurs
blessures narcissiques. Le marxisme, en élaborant sa théorie de l’idéologie, a voulu
dénoncer certaines illusions de la conscience. Au sens donné par Marx à ce terme, une
idéologie est l’ensemble des représentations (morales, religieuses, politiques, etc.)
communes à une collectivité, non en raison de leur valeur ou de leur vraisemblance, mais
parce qu’elles correspondent à ses intérêts. Dans une société, l’idéologie de la classe
dominante est partagée par des individus dont elle ne sert pas les intérêts, parce qu’elle
s’impose à eux à leur insu à travers la publicité, les journaux, etc. Les hommes croient
qu’ils adhèrent librement aux valeurs avec leurs semblables, mais, en réalité, ce sont les
conditions matérielles de l’existence qui déterminent la conscience, non l’inverse. La
conscience ne forme donc pas un monde à part, ayant ses propres lois et son autonomie.
La théorie marxiste de l’idéologie dénonce ainsi une aliénation de la conscience.
Une autre blessure narcissique vient de Nietzsche qui dénonce également l’illusion de
la souveraineté de la conscience. Non seulement la conscience ne serait qu’une vision
partielle et déformante du monde mais, de surcroît, loin d’être autonome, elle ne serait
que l’effet obscur de la combinaison de nos instincts. Les réussites de l’humanité
proviendraient plus souvent d’un instinct aveugle que d’une volonté consciente. Et cette
conscience que nous croyons avoir de nous-mêmes se réduit souvent à l’image que, dans
un esprit moutonnier, nous allons chercher dans le regard d’autrui.
Enfin, Freud explique que la découverte de l’inconscient est une nouvelle atteinte à la
souveraineté de la conscience. Si nos pensées et nos comportements sont en partie
déterminés par des pulsions échappant à notre conscience, cela signifie que « le moi n’est
pas maître dans sa propre maison ».